Compte rendu, concerts. Brest, les 30 et 31 mars 2016. Festival Electr()cution, Sillages.

1426024805_tourinsoftBrest, dernière limite de la France face à l’océan, est une ville étonnante, entre ciel et mer. Phénix de l’Atlantique, Brest renaît sans cesse des cendres d’un passé meurtri. Des quais de sa rade à la blanche Rue de Siam, la ville s’étend sur les scintillements lointains d’un large de plus en plus céruléen. Connue surtout pour son importance stratégique, Brest n’abandonne pas son ambition culturelle, et comme toute fille des mers, c’est en multipliant la nouveauté qu’elle exprime les beautés cachées de sa cité de pierre et d’ardoise. On connaît bien le Quartz, l’ensemble Matheus, mais Brest est aussi le siège d’un des plus importants ensembles contemporains: Sillages.

Depuis 22 ans, SILLAGES imprime avec excellence un tracé sur le paysage de la musique contemporaine et notamment la création française. Il est essentiel de mettre en avant d’ailleurs l’extraordinaire qualité des projets de Sillages, équilibrés, artistiquement très bien pensés par Philippe Arii. Mais aussi Sillages, tel un navire aventureux, porte un équipage de solistes musiciens formidable. C’est très rare de trouver un ensemble aux timbres aussi riches et dont la bonne entente est palpable, c’est un facteur qui enrichit favorablement l’interprétation.

FESTIVAL ELECTR()CUTION – ENSEMBLE SILLAGES (BREST)

Un courant qui passe

Depuis 3 ans Sillages s’investit désormais dans une diffusion directe de la musique contemporaine avec le public Brestois dans le Festival Electr()cution. Étonnant par l’initiative riche d’inventivité et aussi l’énergie fascinante de cet événement. Sis dans le Centre d’Art Contemporain La Passerelle, en plein quartier résidentiel, le Festival Electr()cution, déploie son énergie au cÅ“ur de la création pure. La situation géographique de La Passerelle est un symbole à elle même, un Centre d’Art et un Festival qui expriment l’esprit de notre époque au cÅ“ur du quotidien des habitants.

La Passerelle ouvre ses portes, et son cÅ“ur plein de clarté, aux mondes oniriques de la musique interprétée par Sillages. En parfaite symbiose, la musique et les arts plastiques forment un double écrin qui s’échange parfaitement, un dialogue s’installe alors pour le plus grand plaisir du public et des instants inoubliables. La Passerelle devient ainsi l’incarnation absolue des sens, un lien puissant et constant entre la banalité du quotidien et l’émerveillement que procurent les arts.

Pour cette édition, Philippe Arii et Sillages convient en ouverture le monde de la spatialisation.

MERCREDI 30 MARS 2016 à 20h30
Centre d’art contemporain La Passerelle (Brest)
Nouvelles mythologies

Empruntant le sillage de l’électronique et l’acousmatique, le concert d’ouverture de la troisième édition d’Electr()cution, est aussi varié par les émotions que par la force des pièces du programme. On peut dire sans hésiter que la soirée est divisée en deux parties qui se complètent: l’onirisme profond de Georgia Spiropoulos et la quête de spiritualité et même de mythologie de Bertrand Dubedout.

sillage_drama_logoNous avons ressenti dans les deux compositions de Georgia Spiropoulos, le langage interne d’un monde en devenir, comme le bruissement d’une rumeur dans Saksti, parfois angoissante et parfois énergique, mais jamais brutale. Dans la merveilleuse Music for 2? C’est un équilibre de forme qui réveille nos sens, une sorte de force astrale évoquée par l’ensemble de l’écriture de cette poétesse du son qu’est Georgia Spiropoulos. Face à elle, la musique de Bertrand Dubedout est tout autrement fantastique. Entrant dans une réverbération virtuose dans Onze/eleven, on en vient à ressentir la délicatesse japonisante, emplie de rituel mais riche de timbres. Aussi excellemment bien rendue par Alexandre Babel aux polyblocks. Et ensuite nous entrons dans un véritable monde aux merveilles insoupçonnées avec Les Cheveux de Shiva. On entend les rickshaws et les Klaxons de Delhi ou de Bhopal, les évocations des cérémonies hindoues, un voyage spirituel au cÅ“ur d’une mythologie toute empreinte de beauté, de mystère, des stupéfiantes rencontres. Les musiciens de Sillages nous portent comme un souffle de parfum sur les rives lointaines des Indes avec un talent remarquable, saluons ici la flûte formidable de Sophie Deshayes et le piano de Vincent Leterme.

Un peu plus sobrement, Collapsed, de Pierre Jodlowski est un peu plus intériorisée. Même si la musique nous évoque un réel message, on entre difficilement dans la matière. Après, les dialogues saxophone et percussions sont une construction précise et passionnante. On salue l’aplomb et la virtuosité de l’excellent Stephane Sordet. Dans une moindre mesure, la pièce de Grégoire Lorieux nous fait voyager. Elle demeure assez classique et descriptive, avec des grands effets. Première nuit hallucinante d’émotions à Brest, le lendemain allait porter la musique vers des sommets inespérés.

ELECTR() SPATIAL

Georgia Spiropoulos
Saksti
Saxophone et électronique

Grégoire Lorieux
Strange Spiral Lights
Vibraphone et électronique

Georgia Spiropoulos
Music for 2?
Flûte, piano préparé, petites percussions, voix et électronique

Pierre Jodlowski
Collapsed
Saxophone, percussion et électronique

Bertrand Dubedout
Onze/eleven
2 polyblocks

Les Cheveux de Shiva
Flûte, saxophone, percussion, piano et électronique

JEUDI 31 MARS 2016 – 20h30
Centre d’art contemporain La Passerelle (Brest)
Electr()states

La magie du dialogue entre arts plastiques et musique contemporaine réside dans l’équilibre parfait du temps et de l’émotion. En choisissant de faire un programme d’inspiration étasunienne en miroir des trois vidéos New Yorkaises d’Emmanuelle Huynh et Jocelyn Cottencin, le rêve est encore plus fort et nous pénétrons à la fois dans la musique et dans la réalité virtuelle de l’image enregistrée.

Multipliant les émotions comme des coups de ciseau sur le marbre, les membres de Sillages ont fait des musiques de Reich, Dubedout et Ledoux un écrin tout particulier aux chorégraphies muettes de la rêverie fantasmatique de New York, une promenade nouvelle qui éveille nos sens vers la contemplation. Un des moments les plus captivants fut le puissant New York Counterpoint de Reich avec Jean-Marc Fessard splendide à la clarinette, qui s’accordait à la perfection avec les situations projetées.

arton254-d572eEt puis ce fut la secousse, un autre rêve musical qui nous transporta au cÅ“ur de la piste d’un cirque. Le Musicircus de Cage avec un semblant de cacophonie, pénètrent dans l’inconscient collectif et particulier pour faire sortir l’émotion. On y retrouve la musique obstinée sur ses bases et ses classicismes mais aussi les plus simples plaisirs de l’enfance et la flânerie de la curiosité et la découverte. Pendant une grosse vingtaine de minutes on est dévoré par la musique, on s’y sent bien, comme dans une forêt bariolée aux bruissements divers, aux couleurs chatoyantes. La complicité des musiciens de Sillages, de la maîtrise absolue de l’électronique de Jean-François Charles, et les professeurs et élèves du Conservatoire de Brest, ont réussi ce pari risqué comme un numéro de haute-école. Le monde fragile construit par Cage à été maîtrisé, finement interprété et ciselé, et la fontaine de l’évocation a surgi sans se tarir.

Après ces deux vagues sublimes qui ont coloré de musique la ville blanche de l’Ouest, Electr()cution poursuit sa troisième édition jusqu’au 2 avril. Alors chaque début de printemps nous suivrons le riche sillage des ondes musicales de l’ensemble Sillages, au bout des terres et à la pointe de la musique.

Dialogues entre l’exposition “New York(s)”
D’Emmanuelle Huynh et Jocelyn Cottencin

Et

Bertrand Dubedout
Gefühl
Tambour sur cadre et électronique

Steve Reich
Vermont Counterpoint
Flûte et électronique

Claude Ledoux
Dolphin Tribute
Hommage à Éric Dolphy
Clarinette basse et électronique

Steve Reich
New York Counterpoint
Clarinette et électronique

John Cage
MUSICIRCUS
Ensemble et électronique

Compte rendu, opéra. Nantes, Théâtre Graslin, le 6 mars 2016. Mozart : Don Giovanni. John Chest, Rinat Shaham…Mark Shanahan. Patrice Caurier et Moshe Leiser

Compte rendu, opéra. Nantes, Théâtre Graslin, le 6 mars 2016. Mozart : Don Giovanni. John Chest, Rinat Shaham…Mark Shanahan. Patrice Caurier et Moshe Leiser. ”Pass’d the point of no return, the final threshold  The bridge is crossed, so stand and watch it burn!” Charles Hart – Dom Juan triumphant (The Phantom of the Opera) Dans la comédie musicale sur le Fantôme de l’Opera signée Andrew Lloyd Weber, le terrible monstre mélomane qui terrorise le Palais Garnier écrit et impose son opera, “Dom Juan Triumphant”. Pendant le paroxysme de cette création, il se glisse dans le costume du héros pour enlever la chanteuse Christine dont il est follement épris, le duo “Pass’d the point of no return” est d’une inquiétante étrangeté.  “Inquiétante étrangeté” est l’effet que cette nouvelle mise en scène du Don Giovanni de Mozart nous provoque.

 

 

Don Giovanni fascinant, auto destructeur

 

Nouveau Don Giovanni électrique esthétique

 

 

Les temps modernes veulent en effet que les adaptations, plus ou moins réussies, des Å“uvres du répertoire soient parfois d’un réalisme tel qu’il tend à nous faire bondir de notre siège de paisibles spectateurs du divertissement. Don Giovanni est un jouisseur invétéré et égoïste, c’est un fait ; mais sa damnation est finalement plus un châtiment moral et divin qu’un aboutissement d’une quête autodestructrice.  Pour cette mise en scène, Patrice Caurier et Moshe Leiser parient sur un Don Giovanni fascinant et auto-destructeur. En somme, Don Giovanni est un caïd de banlieue drogué et excessif, qui attire et qui révulse. Finalement en mettant en scène l’action dans un immeuble quelconque, ce drame moral en devient un fait divers digne des journaux télévisés du week-end. Bonnes idées de base mais cette production demeure assez névrotique malgré tout. Une bonne idée est de rendre Leporello beaucoup plus consistant que le rôle de valet complice. On retrouve un personnage fasciné par Don Giovanni,  complice même charnellement, une réelle bonne idée bien transmise dans le jeu excellent de Ruben Drole. Or c’est aussi là que ça cloche : la monstration du sexe sur scène est excessive et sans aucune subtilité ; quasiment tous les airs sont prétexte à des ébats (or Don Ottavio et Donna Anna) allant jusqu’à la sodomie. On arrive à se demander si cette monstration est un banalisateur pour choquer le bourgeois et faire plaisir au spectateur de télé-réalité ? Finalement on peut plutôt y ressentir un certain malaise. De même la fin, ou l’on retrouve un Don Giovanni au paroxysme de son excès (scène de banquet au sandwich Sodebo et whisky eco+, sodomie de Leporello, cocaïne…) et finalement le pauvre Commandeur, dans la vision de messieurs Caurier et Leiser perd sa figure statuaire et terrible pour devenir une simple allucination issue d’une piqure d’héroïne. En effet, ici Don Giovanni ne tombe pas dans les enfers mais meurt d’une overdose; ce qui revient à faire mourir au XVIIIeme siècle Don Giovanni d’une indigestion.  Outre cette mise en scène qui mêle excellentes idées et visions moins heureuses, la direction d’acteurs est mitigée par le talent des uns et des autres, le couple Don Giovanni (John Chest) et Leporello (Ruben Drole) se détachant largement. Côté musique, l’Orchestre National des Pays de Loire trouve les couleurs de Mozart à son aise surtout sous la baguette formidable de Marc Shanahan. Ce chef est sublime de dynamisme, gardant le rythme, la narration, les nuances. Côté plateau, le choix des solistes est un peu déséquilibré. John Chest est un Giovanni incroyable de jeunesse, de beauté, et de fougue. Il est inénarrable dans la séduction et le cynisme, excellent acteur, il donne un relief incroyable au travail complexe de banalisation du personnage pour le rendre proche de notre monde. Vocalement il demeure correct même si ça et la, on aurait souhaité plus de nuances. Le Leporello de Ruben Drole est remarquable dans l’émotion et notamment à la fin, il émeut jusqu’aux larmes. Cependant vocalement il demeure un peu en retrait, avec une voix quelque peu monochrome.  Troisième splendeur de la soirée l’incroyable Elvira de Rinat Shaham. Nuancée, puissante et terriblement attachante, ses phrases ont une élégance envoûtante et la vocalise mozartienne n’a aucun secret pour elle. Bravo mille fois à cette interprète formidable et encourageons les ensembles et les directeurs d’opéra à lui offrir des occasions de nous surprendre encore. Tout pareil la Zerlina de Elodie Kimmel est d’un raffinement notable, dégageant cette innocence équivoque et une belle détermination inhérentes au rôle. Le Masetto de Ross Ramgobin est correct mais sans beaucoup de souplesse. La Donna Anna de Gabrielle Philiponet déçoit par une forte tension dans l’aigu et une interprétation monochrome qui ajoute à la froideur virginale de son rôle. Le Ottavio de Philippe Talbot est sans fard et assez ennuyeux. Son jeu est tout aussi décevant puisqu’il en est inexpressif. C’est dommage, surtout que son “Dalla sua Pace” est beau et plein d’émotions. Le Commandeur de Andrew Greenan est correct. Ce Don Giovanni Nantais nous rappelle dans une course folle à l’excès que nous sommes bien plus proches des Dom Juan que nous ne voulons l’admettre. Cependant, le “point de non retour” est lors du déni de notre propre libre-arbitre, le cynisme de voir la limite et de la toucher du bout des doigts. Finalement ce Don Giovanni avec ses excès et ses imperfections est loin de laisser indifférents et gageons que c’est ce qui constitue la plus grande beauté de cette production. A Nantes les 6, 8, 10 et 12 mars 2016, puis à Angers les 4, 6 et 8 mai. www.angers-nantes-opera.com)

 

Don Giovanni de WA Mozart à Nantes

Don Giovanni           John Chest
Le Commandeur         Andrew Greenan
Leporello                    Ruben Drole
Donna Anna                Gabrielle Philiponet
Don Ottavio                Philippe Talbot
Donna Elvira                Rinat Shaham
Masetto                      Ross Ramgobin
Zerlina                           Élodie Kimmel
Choeur d’Angers Nantes Opéra
Direction Xavier Ribes

Orchestre National des Pays de la Loire.
Direction musicale: Mark Shanahan
Mise en scène: Patrice Caurier et Moshe Leiser

Compte rendu, opéra. Nantes, Théâtre Graslin, le 6 mars 2016. Mozart : Don Giovanni. John Chest, Rinat Shaham…Mark Shanahan. Patrice Caurier et Moshe Leiser. Illustration : Jeff Rabillon © Angers Nantes Opéra 2016.

Compte rendu, festivals. Paris, Maison de La Radio, Présences 2016, le 10 février 2016. Studio 104. 3 créations : Francesco Filidei,Clara Iannotta,Francesca Verunelli.

Festival Présences 2016 à Paris“Un monde apparemment immobile“. La relation symbiotique de l’Italie et de la musique n’a pas stagné. En effet, la programmation de Présences 2016 offre, fait rare en France, une belle place à l’avant-garde italienne et démontre de la passionnante vivacité de la création de la Péninsule. Pour son 7ème concert,  Présences accueille des jeunes compositrices et compositeurs qui se sont attachés à éveiller un certain lyrisme dans chaque composition. La jeune Clara Iannotta est la première à nous proposer la Commande de Radio France, Troglodyte Angels Clank By, splendide de poésie et de puissance, comme une évocation profonde de l’esprit qui touche plus par le lyrisme de l’écriture que par les couleurs du dispositif orchestral et éléctro-acoustique. La forme est un petit bijou qui se dévoile petit à petit gardant le lien ineffable entre la poésie de Dorothy Molloy, source d’inspiration, et le monde de Clara Iannotta. Comme chaque année, Présences réserve une belle part à la découverte des grands compositeurs et compositrices de demain, Clara Iannotta entre ainsi dans l’Olympe musical, pas tellement par une complexité de langage et des artifices sophistiqués, mais par la simple évocation universelle qui touche même l’être le plus hermétique à la musique.

Dans ce même sens, c’est Francesco Filidei qui poursuit ce concert. Un peu plus connu que la précédente, notamment par la somptueuse production Giordano Bruno, donnée l’automne dernier au Festival Musica de Strasbourg. Avec une originalité qui ne démérite guère, Francesco Filidei se lance avec Canzone (Commande de Radio France et de l’ensemble 2e2m) dans l’exploration de l’harmonica comme instrument soliste. Si la pensée même de cet instrument peut évoquer les risques d’une telle opération, le résultat est passionnant et avec des couleurs insoupçonnées. Le plus lyrique des compositeurs italiens depuis Berio a réussi son pari haut la main avec Canzone qui nous fait voyager avec l’harmonica dans une nouvelle virtuosité. Francesco Filidei se revendique de Puccini, de Tchaikovsky et même de Vivaldi, et la lumière de ces grands maîtres rejaillit dans sa création sans pour autant lui enlever le mérite d’être lui-même un des meilleurs compositeurs italiens de notre temps. Saluons ici l’exécution formidable de Gianluca Littera à l’harmonica.

La deuxième partie de ce concert a été bien plus contrastée. Car elle a commencé par le cycle pour soprano Trazos, avec des poesies espagnoles pour la plupart issues du Siglo de Oro, et l’émotion ne prend pas. L’écriture  de Aureliano Cattaneo est complexe, s’ajoutant à la prosodie pauvre de Petra Hoffmann. Les vers du Siglo de Oro sont déjà d’une lourdeur baroque pesante et pour mieux rendre les émotions qui s’y renferment, la musique infranchissable d’Aureliano Cattaneo n’a fait qu’alourdir encore plus l’hermétisme du langage. Trazos gagnerait a reprendre un peu plus de légéreté, le parti pris n’est pas réussi.

De même que la Commande d’Etat, Deshabillage impossible de Francesca Verunelli. Une pièce complexe comme un noeud gordien au langage sans subtilité. Gageons que certains moments ça et là méritent un intérêt particulier du fait de la qualité de l’écriture et de la structuration, mais les couleurs demeurent ternes et le langage brouillé par des idées qui semblent contradictoires.

Le tout est porté magnifiquement par Pierre Roullier et son Ensemble 2e2m, d’une précision sans faille. Par ailleurs on a remarqué l’intelligence d’exécution dans chaque partie pour permettre au public de jouir de chaque pièce individuellement sans avoir l’impression d’entendre les mêmes choses. Chaque pupitre se révèle investi du langage de chaque compositeur et défend avec brio leur propre personnalité. Peu d’ensembles peuvent se targuer d’une telle qualité d’interprétation et un tel investissement dans des créations passionnantes.

Malgré les contrastes, c’est sous un ciel couvert d’étoiles et un asphalte aussi lisse que le dos d’un cétacé, que les auditeurs de ce 7ème concert de Présences, ont retrouvé un peu d’Italie dans sa plus vivante modernité. Au loin les lumières de la Tour Eiffel et la skyline du XVème arrondissement nous évoquaient que le XXIème siècle est fait d’audace et d’un certain regard du passé.

Compte rendu, festivals. Paris, Maison de La Radio, le 10 février 2016. Studio 104. 3 créations : Canzona de Francesco Filidei, Troglodyte Angels Clank By de Clara Iannotta et Déshabillage impossible de Francesca Verunelli.

Yes ! Joyau lyrique de Maurice Yvain

yes-yvain-les-frivolites-parisiennes-janvier-2015PARIS, café de la danse. Yes de Maurice Yvain, les 7,8 et 9 janvier 2016. On dit : “Yes, yes, yes” pour yes de Maurice Yvain. Outre la séduction de la partition, la production de Yes actuellement à l’affiche (et pour seulement 3 dates) suscite enthousiasme et surprise : un jeune collectif de musiciens et enchanteurs y affirment une justesse de ton … renversante. Il est des soirées qui ont des anecdotes étonnantes. Un des piliers de la critique musicale racontait sa rencontre avec un féru de Wagner lors d’une représentation légendaire de la Walkyrie à Bayreuth au début des années 1960. Etant lui même un passionné, il a demandé à l’inconnu son nom, c’était Maurice Yvain. Aujourd’hui; la musique de monsieur Yvain est quasiment oubliée à tort. Cantonée au film d’Alain Resnais “Pas sur la bouche” qui ne lui rend qu’une justice très limitée, la production lyrique de ce compositeur des années d’or du Music Hall est passée dans les souvenirs d’autrefois.

YES! nous parle pourtant d’amour et de jeunesse avec un livret efficace et désopilant d’Albert Willemetz avec un argument phare… celui de la musique brillante et passionnante de Maurice Yvain. Parmi les tubes de ce YES!, l’air éponyme de Totte, immortalisé par Felicity Lott et d’autres Julie Fuchs… (voir son dernier cd intitulé Yes ! justement et qui a décroché le CLIC de classiquenews en novembre 2015).

Composée initialement pour deux pianos et solistes, en ce début d’année, c’est l’occasion de redécouvrir la version originale de cette partition inédite, sertie de merveilles. Une belle aventure drôle, spirituelle et décapante qui fait danser Cupidon sur les rythmes de charleston et au fox-trot endiablés.

YES! ne pouvait pas revenir sans une équipe artistique de très haute teneur. Ici toute l’équipe des solistes est au zénith dans l’interprétation et composent un cast idéal. La mise en scène virtuose de Christophe Mirambeau saisit dans un tourbillon drôle et sensible à la fois qui rend YES! à une postérité bien méritée.  Vous voulez vivre une vraie soirée Parisienne? Alors dîtes YES! à Maurice Yvain au Café de la Danse et vous en sortirez ravi!

LIRE aussi notre présentation complète de la partition Yes de Maurice Yvain par Les Frivolités parisiennes

boutonreservationParis, Café de la Danse
Les 7,8 et 9 janvier 2016 à 19h30
Direction Musicale: Jean-Yves Aizic
Mise en scène: Christophe Mirambeau

Avec : Sandrine Buendia, Guillaume Durand, Vincent Vanthygem, Charlène Duval, Alexandre Martin-Varroy, Jeff Broussoux, Olivier Podesta, Emilien Marion, Léovadie Raud, Dorothée Thivet, Claire-Marie Systchenko, Anne La So…

Coproduction Les Grands Boulevards & Les Frivolités Parisiennes

PODCAST AUDIO. Entretien avec Iakovos Pappas, par Pedro Octavio Diaz

Irrévérencieux mais subtil, provocateur mais poétique, André Danican Philidor demeure le génie oublié du baroque comique. Iakovos Pappas et Almazis nous dévoilent dans "Blaise le savetier" d'après La Fontaine, sa verve délirante d'une inestimable poésie... PODCAST AUDIO. Entretien avec Iakovos Pappas, par Pedro Octavio Dia. Entretien avec Iakovos Pappas réalisé à Paris en novembre 2015 par notre rédacteur Pedro Octavo Diaz. Irrévérencieux mais subtil, provocateur mais poétique, le répertorie lyrique défendu par  Iakovos Pappas et Almazis nous dévoilent les joyaux oubliés du théâtre lyrique du XVIIIème siècle.  Dans le paysage très varié de la musique baroque Française, Iakovos Pappas demeure l’infatigable défenseur de la redécouverte de l’opéra comique et des Å“uvres de chambre du XVIIIeme siècle. Fort d’une série de réalisations qui ont rendu des compositeurs tels que Duni ou Philidor à nos oreilles, Iakovos Pappas lance un nouveau défi avec l’enregistrement des Fables de Jean de Lafontaine mises en musique par Louis-Nicolas Clérambault. Par ailleurs, le maestro Grec nous fait part de ses projets futurs et la fondation d’une nouvelle compagnie lyrique… de quoi encourager la redécouverte d’un pan entier de la musique Française méconnue, oubliée, mésestimée… et pourtant majeure par son raffinement instrumentale, son intelligence dramatique, son exigence poétique et littéraire. Actualités : nouveau cd dédié aux fables de La Fontaine, lyre érotique du XVIIIème, rituel funèbre maçonnique versaillais, prochains concerts en juin 2016 à la BNF…

 

 

 

Entretien avec Iakovos Pappas, projets pour Almazis… par Pedro Octavio Pappas by Classiquenews Classiquenews on Mixcloud

VOIR, LIRE aussi Reportage vidéo et Compte-rendu : Saint-Sulpice le Verdon (Vendée). Logis de la Chabotterie, le 6 août 2013. Egidio Duni : Les deux chasseurs et la Laitière. Elisabeth Fernandez, Perrette. Yakovos Pappas, scénographie et direction.

Festival Musiques à la Chabotterie 2013 : Egidio Duni révélé (Les 2 chasseurs et la laitière, 1763). Chaque été, en Vendée, le festival Musique à la Chabotterie devient la scène lyrique du baroque le plus délirant, celui de l’opéra comique. Dans la France Louis XV, les Italiens conquièrent les tréteaux : depuis la Querelle des Bouffons (1752), les auteurs français s’italianisent, y compris Rameau. En 1763, Egidio Duni crée Les 2 chasseurs et la laitière d’après deux fables de La Fontaine. A partir de la poésie morale et cynique du XVIIè, Duni invente un genre comique et satirique qui renouvelle la veine théâtrale en France.  En août 2013, dans la cour d’honneur du logis vendéen, Iakovos Pappas et son ensemble Almazis ressuscitent un jalon de la création comique, furieusement italienne, française par son sens de la satire, insolente et séditieuse par les codes qu’il aime pourfendre… Reportage vidéo CLASSIQUENEWS.COM © 2014. EN LIRE +

 

 

philidor-blise-savetier-almazis-pappas-cd-maguelone-300CD. André Danican Philidor : Blaise le Savetier, 1759 (Almazis, Pappas, 2013)… Iakovos Pappas nous dévoile ici l’un des joyaux bruts du comique français à l’époque où le théâtre de la Foire Saint-Germain éblouit par sa verve délirante, sachant prolonger en le transfigurant le modèle du buffa italien. Créé en 1759 sur la scène du théâtre de l’Opéra Comique de la Foire Saint-Germain, Blaise le Savetier appartient à un cycle particulièrement convaincant où encore au début de sa florissante carrière, André Danican Philidor se met au diapason des Italiens, d’autant plus après la Querelle des Bouffons (1752). Mais avec cette truculence spécifique, à la gouaille parisienne, à l’esprit satirique et parodique. Sedaine librettiste de Philidor réécrit le conte de La Fontaine : au couple de Blaise et Blaisine, l’écrivain acoquine le couple des huissiers, Mr et Mme Pince, venus saisir leurs biens (Blaise préfère se ruiner au cabaret avec Mathurin que travailler et gagner honnêtement sa vie). Ici s’affrontent les caractères et tempéraments abrupts : l’ignoble Mme Pince, nourrie au fiel de l’avarice et de la convoitise à laquelle répond la bonhommie débraillée du Savetier, alcoolique et volage que soulage son épouse bien sage (voire toute aussi paillarde que son époux si sympathique). Au demeurant, tenants d’une sexualité qui ne se cache pas, Blaisine (ex Margot) et Blaise s’avouent leur ancienne aventure avec Mr et Mme Pince… Leur sens de la rivalité et de la surenchère dont se souviendra encore Mozart dans le fameux air du Catalogue de Don Giovanni (air de Leporello à propos des conquêtes de son maître) inscrit davantage l’opéra dans la démesure satirique la plus audacieuse. Sur le plan musical comme poétique

 

 

 

POSCAST / Entretien avec Raymond Duffaut, président du Centre Français de Promotion Lyrique

duffaut-raymond-centre-francais-de-promotion-lyriquePOSCAST. Raymond Duffaut présente les missions du CFPL et la création de l’opéra de Martin Matalon : L’ombre de Venceslao (d’après Copi – mise en scène de Jorge Lavelli). CLASSIQUENEWS était présent à la conférence de presse (octobre 2015) annonçant la prochaine production lyrique porté par le CFPL Centre Français de Promotion Lyrique : L’Ombre de Venceslao, opéra de Martin Matalon, en création à partir d’octobre 2016 (d’après Copi, mise en scène de Jorge Lavelli). Notre grand reporter opéra Pedro Octavio Diaz interroge Raymon Duffaut, président du Centre Français de Promotion Lyrique : missions du CFPL, enjeux et objectifs de la création L’Ombre de Venceslao

 

 

 

 

Les PODCAST de CLASSIQUENEWS.COM : les acteurs majeurs du classique s’expriment

RAYMOND DUFFAUT : les clefs de la passion

 

Raymond Duffaut est l’une des figures les plus importantes du milieu lyrique en France. A la fois directeur artistique des Chorégies d’Orange et de l’Opéra d’Avignon, il est à l’initiative du Centre Français de Promotion Lyrique. Cette association a pour but de mutualiser les moyens de production et de réalisation dans les maisons d’opéra et promouvoir aussi les nouveaux talents par des incursions dans tous les répertoires. Nous rencontrons Raymond Duffaut pour la nouvelle production du CFPL : “L’ombre de Venceslao”, première création lyrique de l’association et début opératique pour le compositeur Martin Matalon. La mise en scène et l’adaptation du livret par Jorge Lavelli consacrent le premier projet international du CFPL. Raymond Duffaut a répondu à nos questions portant sur le CFPL, son engagement international et cette passionnante nouvelle production.

 

 

Entretien avec Raymond Duffaut, président du Centre Français de Promotion Lyrique (CFPL)
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Festivals, compte rendu critique. Pas de Calais, le 27 septembre 2015. Festival Contrepoints 62

contrepoints-festival-62-presentation-10-edition-octobre-2015Festivals, compte rendu critique. Pas de Calais. Festival Contrepoints 62, le 27 septembre 2015. Les lumières du Nord : 10 ans de Contrepoints 62. Un réveil insolite se produit quand on arrive dans les villes et villages patrimoniaux du Pas de Calais. Chaque rue silencieuse, chaque bois, chaque prairie est arrosée d’une lumière étonnante. L’Artois du blé et des guerres anciennes et le Calaisis couvert du drap d’or du soleil d’automne. Pour sa dixième édition, le festival Contrepoints 62, fait à nouveau revivre la voix des orgues de ce Pas de Calais riche et méconnu. Pour cette fois, c’est l’Espagne qui s’invite et fait retentir ses musiques dans les villes qui jadis la composèrent. Lointain passé mais ancré encore dans la mémoire des façades et des orgues, qui font retentir à la fois les douces mélopées de la guitare et le martial canon des combats.

Raquel Andueza et La Galania
Chapelle St Jacques de l’Aire sur la Lys.

“Yo soy la locura”

La Galanía
Raquel Andueza – soprano
Jesús Fernández Baena – théorbe
Pierre Pitzl – guitare baroque

Al tiempo que El sol se pone… Dans le cÅ“ur de La Chapelle baroque du Saint de Compostelle, au pied du Rédempteur Universel, quelques flaques d’or venues du ciel ont accueilli l’Espagne. La Soprano Raquel Andueza et l’ensemble La Galania ont invoqué la grâce du XVII ème siècle, dans ses soupirs, dans ses complaintes, dans sa sensualité exubérante.  Passant du tragique au comique et du charnel à l’éthérée, Raquel Andueza convoque les muses profanes. Dans sa voix, on saisit le palpitant, le passionnant, le diaphane. Nous avons été littéralement saisis par « Credito es de mi decoro », le lamento de la nymphe Canente, de la zarzuela Pico y Canente de Juan de Hidalgo.  Dans cet air, la nymphe se métamorphose petit à petit en nuage et la musique s’évapore note par note. Une surprenante émotion dans cette découverte.  Il faut dire que Raquel Andueza est une interprète incomparable dans l’émotion et le sens de la musique. Après un léger rayon de soleil et une belle découverte des lieux patrimoniaux de l’Aire sur la Lys, la somptueuse nef de la Collégiale allait ouvrir ses portes pour le concert du soir.

Collégiale de l’Aire-sur-la-Lys
Bach, Liszt, Messiaen, Saint-Saens
Vincent Warnier – orgue
Orchestre National de Lille
Dir. Jean-Claude Casadesus 

L’art de la métamorphose

festival contrepoints 62 pas de calais compte rendu critique CLASSIQUENEWS pedro octavio diazDans ces temps de crises, certains se réfugient dans le sacré, d’autres s’en réclament pour l’iniquité et la barbarie. Mais quand la musique est le calice d’une communion entre l’art et l’homme, ce n’est que pour l’élévation de ceux qui en témoignent. Au sein de la nef immense de la Collégiale de l’Aire-sur-la-Lys, juste au pied de l’orgue, l’Orchestre National de Lille s’apprêtait à nous offrir un programme fastueux.  Entre l’orgue, tel un vaisseau majestueux et les phalanges, un dialogue éleva son message vers des hauteurs inusitées. En effet, l’organiste Vincent Warnier, développant l’agilité et la maîtrise de l’instrument et du répertoire, nous offre à la fois la rigueur et la contemplation du Prélude et fugue en la mineur de Bach. De même, la virtuosité de son jeu, avec une solide précision dans le Prélude et fugue sur le nom BACH de Liszt. Mais l’épanouissement total se produit lors de la conjugaison parfaite de l’orgue et l’orchestre dans la Symphonie n°3 de Camille Saint-Saëns avec orgue. En une compréhension naturelle de l’énergique style de Saint-Saëns, Jean-Claude Casadesus mène l’Orchestre National de Lille vers l’apothéose à chaque mouvement. Vincent Warnier répond de l’orgue, dans la couleur et la sophistication sans faillir à aucun moment à l’équilibre et à l’univers construit par Jean-Claude Casadesus.
Dans la vie d’un chroniqueur, dans le tourbillon des concerts et musiques, il est des moments uniques. Ce concert est, sans hésitation, l’un des plus marquants de ma vie. La nuit tomba sur les rumeurs secrètes de la Lys, au cœur des pierres de la ville, on sentit encore vibrer les orgues comme un murmure lointain.

Dimanche 27 septembre 2015

NIELLES LES ARDRES
Eglise

Pas loin de Calais, se situe la petite ville d’Ardres, et dans sa conurbation se trouve le charmant village de Nielles-lès-Ardres. Au cœur des champs et entre les souvenirs des tombes anciennes se dresse l’Eglise – grange.  Quand on pénètre dans ses entrailles, on découvre des beautés insoupçonnées. Et notamment un orgue remarquable datant de 1692. Tout en bois et aux motifs marins, le bois sculpté fit jaillir des dauphins et des sirènes, dont le chant parmi les jeux, allait nous émouvoir.

11h – L’ORGUE ESPAGNOL ET FLAMAND
Daniel Oyarzabal – orgue

Il est toujours rare d’entendre le répertoire ibérique et découvrir sous les doigts experts de Daniel Oyarzabal. Le son acéré et aigu de cet instrument permet de rendre un parfum quasiment espiègle à ces musiques, pour la plupart sacrées.

15h – IN PARADISO – Musiques sacrées du baroque
Raquel Andueza & La Galania
Daniel Oyarzabal – orgue

L’après-midi, au pied de l’orgue marin de Nielles, on retrouve la sirène Raquel Andueza pour un programme sacré.  Du Lamento della Maddalena de Monteverdi au Stabat Mater de Sances, Raquel Andueza évoque avec bonheur le recueillement dramatique des œuvres baroques dédiées au culte Marial. La soprano perpétue avec ce programme, l’interprétation splendide du répertoire  qu’elle maîtrise ostensiblement. Sans tomber dans le pathos extrême et en montrant une solide capacité de coloriste, Raquel Andueza nous surprend par l’émotion et le talent.

TOURNEHEM-SUR-LA-HEM
Eglise

Dans les pérégrinations des orgues, notre route nous mena vers le site perché de Tournehem-sur-la-Hem. On arrive au cœur d’une joyeuse localité, avec une belle petite église dominant les toits.  Comme une caverne de merveilles, l’intérieur de l’église de Tournehem-sur-la-Hem éblouit par la profusion d’art sacré. Du bois, des ornements en stuc doré, des tableaux pieux et un orgue baroque monumental.

17h15 – HOSANNA TO THE HIGHEST
Musique sacrée à trois voix d’hommes de Henry Purcell

Jeffrey Thompson – ténor
Marc Mauillon – baryton
Geoffroy Buffière – basse
La Rêveuse
Florence Bolton & Benjamin Perrot
Pierre Gallon – orgue

Passer de l’Espagne à l’Angleterre dans cette région est tout aussi habituel que les nuées qui évoluent sur son ciel lumineux.  Pour conclure notre voyage au cœur du patrimoine du Pas de Calais, c’est l’émouvante voix de la piété britannique qui nous offrit un beau corollaire. Les psaumes et hymnes sacrés de Purcell sont parmi les plus belles manifestations du répertoire religieux.  Dans le bel écrin de l’église de Tournehem, chaque note frissonna dans les sculptures, dans les dorures et les boiseries.
La magie de la trans substantation s’opéra grâce à la splendide équipe artistique. Tout d’abord La Rêveuse qui, dans ce répertoire offre une réelle maîtrise et une richesse dans l’ornementation.  Les solistes se complètent très bien dans les nuances. Ceux qui ont ébloui l’audience sont Marc Mauillon avec un timbre contrasté, et riche et le dramatisme hallucinant de Jeffrey Thompson. Geoffroy Buffière en revanche pèche par un certain retrait et quelques faiblesses dans les nuances. La fin du concert révéla, à l’extérieur, un crépuscule de feu sur les prairies vallonnées de Tournehem.

Visiter Contrepoints 62, nous a offert l’occasion de découvrir les palpitants témoignages de l’Histoire dans un territoire abreuvé de la passion de la musique. Chaque orgue nous a conté dans chaque nervure du bois ancien, et dans le souffle de leur voix, un récit venu d’ailleurs. La richesse du Pas de Calais est dans sa culture, dans la sensibilité de son patrimoine.  En quittant les riches terres d’Artois, encore empreints du chant des brillants contrepoints, on fait le vœu de revenir suivre la route des orgues qui mériterait bien devenir plus que l’apanage des terres flamandes, mais le patrimoine reconnu de toute l’humanité.

Compte rendu, festival. Utrecht, Festival de musique ancienne 2015. Utrecht early music festival 2015 / Oudemuziek 2015. 2,3, 4 septembre 2015

Arriver à Utrecht depuis Paris est dépaysant. Sous les trombes d’eau, un ciel qui ne se retrouve que dans les tableaux des grands maîtres du XVIIème. La lumière est le terreau du langage visuel des terres néerlandaises. Des bouches de l’Escaut aux docks de Rotterdam et des vertes parcelles de Gouda aux clochers écarlates d’Utrecht. On imagine bien dans ces étendues le creuset de tant d’inspiration paysagiste et aux coloris divers. Depuis les baies vitrées du Thalys, on s’imprègne des riches nuances d’un tableau vivant, une sorte d’impressionnisme biologique dont semble issu l’oeil de Van Gogh.

 

 

Utrecht

 

 

Utrecht, (NDLR : 4ème ville des Pays Bas, 314 000 habitants), ville des canaux, des façades riantes et des rues emplies de bicyclettes et de la jeunesse en fleur. La ville de la Paix centenaire qui calma l’Europe de 1713 pour deux siècles. Utrecht est une ville au passé généreux et riche. Mais c’est dans cette cité, au coeur des Pays-Bas qu’a lieu le prestigieux Festival de Musique Ancienne (NDLR : oudemuziek en néerlandais : voir le site http://oudemuziek.nl/home/) . Ce festival est l’un des plus célèbres et des plus dynamiques en Europe, en témoigne la programmation, toujours axée sur une thématique et un esprit de renouvellement du répertoire. La curiosité de ce festival, nous emmena en 2015 sur les rives de l’ile d’Albion, au sein de ses plus grandioses trésors. De la polyphonie de Lawes et de Tallis, au dramatisme de Purcell et Eccles.

 

 

Utrecht: la cité de la musique!

 

La ville d’Utrecht respire le dynamisme et des endroits tels que le Tivoli (grande salle multiple de concerts) et les rues commerçantes en témoignent. Par ailleurs, nous avons eu la chance d’être logés dans le EYE HOTEL qui résume à lui seul l’esprit d’avant-garde d’Utrecht, tout en préservant la tradition et l’histoire. En effet cet hôtel est sis dans un ancien hôpital ophtamologique, d’où le nom d’”Eye”.

 

 

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Par ailleurs, cette tendance de renouveau se ressent dans l’implication politique innovante de la municipalité d’Utrecht dans la musique. Ne se contentant pas simplement de soutenir le Festival dans cette période difficile, mais aussi de créer un programme spécial dédié à la musique, la Ville assure sa diffusion et son irrigation dans la ville. Saluons cette démarche qui, comme c’est souvent le cas dans les pays du Nord, commence à être une réussite. A l’heure où les communes et collectivités territoriales en France se désengagent par pourcentages, on en deviendrait presque jaloux de ces initiatives.

Et pourtant tout n’est pas pour le mieux à Utrecht, le Festival a vu ses subventions de l’Etat Néerlandais tronquées de 70%! Nous nous demandons si les conseillers ou thuriféraires de l’économie triomphante sont suffisamment observateurs avant de couper sans raison. L’administration, dans sa folie de thésaurisation, tue petit à petit des manifestations uniques et coupe les subsides d’emplois stables. Nous soutenons ici la labeur artistique et institutionnelle de l’Oudemuziek Festival de musique ancienne d’Utrecht contre les préceptes et actions néfastes des tutelles sans conscience.

utrecht oudemuziek 2016 early music festival utrecht festival de musique ancienne d utrecht 2015 presentation reviex 2015 classiquenewsEt pourtant, malgré 70% de subventions en moins, le Festival n’en démérite pas quant à la qualité de son offre et l’intelligence de ses choix. A sa tête, Xavier Vandamme, qui préside maintenant le Réseau Européen de Musique Ancienne et le flûtiste Jed Wentz qui l’assiste à la programmation, ont posé les bases solides d’un type de programmation inventif et varié. Pour l’édition Anglaise de 2015, non seulement le choix esthétique et historique a rendu accessible toute la musique ancienne d’Albion à nos oreilles, mais en plus ils ont associé le festival à l’immense patrimoine de la Collection des ducs de Montague. Ce cocktail a donné une édition anglaise pleine des délices de la Merry England!

 

 

 

 

2 SEPTEMBRE 2015 – 20h – Tivoli Vredenburg
DUNEDIN CONSORT – John Butt

Alliant une certaine idée de la musique anglaise avec un souci pédagogique et historique, ce concert est un condensé de tout le XVIIème siècle britannique. Partant des pièces sacrées de Tallis et Lawes, le Dunedin Consort aboutit en deuxième partie à l’incroyable Venus & Adonis de Blow avec un naturel assez surprenant.  Dunedin Consort, c’est d’abord une maîtrise du langage de la musique anglaise et puis un savoir faire qui offre une vue enthousiasmante de leur interprétation. Des polyphonies, ils exposent le substrat délicat et coloré. Pour la partie plus dramatique, John Butt et ses musiciens opèrent une narration toute en finesse et avec des rebondissements successifs sans que l’ennui s’installe. Nous saluons le quatuor vocal, mené par Mhairi Lawson, sublime et sensuelle Vénus et Matthew Brook en Adonis, viril et tendre. C’est avec cette puissance que la beauté peut être révélée dans toute sa splendeur.

 

 

 

 

3 SEPTEMBRE 2015 – 20H – Tivoli Vredenburg
John Eccles : SEMELE
LA RISONANZA – Fabio Bonizzoni

Stefanie True – Semele

Fulvio Bettini – Jupiter

Marina de Liso – Juno

Jean-Fran̤ois Lombard РAthamas

bonizzoni fabio la risonanza semele eccles utrchet festival 2015 presentation review CLASSIQUENEWS_BonizzoniSémélé en glamazone… »I love and I am loved…” La pluie est joyeuse sur les pavés et les briques d’Utrecht. On y retrouve en mille reflets la lumière des colères du roi des Dieux. Aussi s’y reflètent les badauds, les couples qui s’enlacent et mille autres sensations urbaines, comme un tableau vivant, de nouvelles mythologies.  Semele est une mortelle, belle et séductrice. C’est, des deux filles de Cadmus, celle qui a eu la faveur de Jupiter. Son impertinence et, pourrait-on dire, sa naïveté l’a précipitée dans le feu des foudres. Et c’est dans son sein que naquit Bacchus, prince et roi de la joyeuse treille, celui aussi dont la colère perdit bon nombre de mortels. Semele est l’incarnation de la fatuité, au XXIème siècle ce serait une glamazone aveuglée par le pouvoir et l’argent.

Utrecht invite dans ses riches heures musicales, cette oeuvre magnifique, dont le livret signé William Congreve est une merveille d’équilibre et de solidité dramatique. D’ailleurs il servit en 1744 à une autre Semele, celle de Händel. La musique de John Eccles est le maillon qui unit Purcell à Boyce, Croft, ou Händel, c’est l’un des maîtres de l’opéra anglais. Sa Semele est un exemple formidable de la maîtrise de l’écriture pour consort de cordes, puisqu’il n’y a pas vraiment de vents. On saisit la force de l’histoire de la Thébaine avec incision et sensualité.

Pour cette mouture, Fabio Bonizzoni et sa Risonanza habitent merveilleusement bien la partition. Excellents déjà dans l’interprétation du répertoire italien, ici ils se surpassent en nous offrant une performance dans le plus pur style anglais mais avec une énergie solaire. Une sorte de Canaletto Londonien! A part quelques coupures, que nous regrettons, tels deux airs de Semele sublimes, c’était une représentation réussie.  Côté voix, le plateau est idéal. Stefanie True est sensuelle, pleine de puissance et avec une subtilité de taille pour le rôle -itre. Fulvio Bettini est un peu moins énergique mais demeure correct. Marina de Liso est grandiose en Juno, l’anglais est remarquable et l’interprétation géniale. Jean-François Lombard est un Athamas tendre et émouvant. Le voyage anglais de La Risonanza a permis à cet ensemble d’explorer d’autres répertoires où on les attend avec impatience. Utrecht est comme ça, une ville de surprises, de voyages inattendus et de révélations.

 

 

 

 

4 SEPTEMBRE 2015 – Beffroi, à 80 m au dessus d’Utrecht
Malgosia Fiebig – Carillonneuse

Tout le long des promenades et découvertes, au détour des rues, c’est la haute figure du Beffroi d’Utrecht qui domine les heures de la ville. Et en son sein, on entend tour à tour les échos des cloches qui font battre le coeur musical de la cité.  Chaque Festival a son hymne secret, et cette année, le vénérable carillon d’Utrecht a joué les impondérables pièces emblématiques du répertoire anglais.

A la tête de cette institution, se tient Malgosia Fiebig, carillonneuse d’Utrecht et de Nijmegen, deux villes de paix. Malgré les marches et la hauteur, le concert des cloches et saisissant. Malgosia Fiebig, de point ferme, sillonne les jeux du carillon avec la virtuosité d’un concertiste. Tout en contemplant les rigoles de la ville sous les larmes du ciel, la musique des cloches teinte l’atmosphère d’une poésie particulière.

Utrecht nous saluait ainsi, par les diamantins appels au lointain, comme un au revoir qui fit lever les nuages pour nous conduire vers le retour. A travers les canaux et les champs, le train fit défiler encore et encore les lumières du Nord, parées des voiles des promises de l’automne. De sorte qu’on espère toujours qu’Utrecht soit un éternel retour.

NDLR : en 2016, le thème conducteur du festival d’Utrecht Oudemuziek 2016 est la Serenissima, musique vénitienne avec Vivaldi, Willaert, Gabrieli. Du 26 août au 4 septembre 2016. 

 

 

 

 

Compte rendu, festival. Utrecht, Festival de musique ancienne 2015. Utrecht early music festival 2015 / Oudemuziek 2015. 2,3, 4 septembre 2015

 

 

 

Festival de Musique Ancienne d’Utrecht 2015. Du 28 août au 6 septembre 2015

utrecht festival oude muziek utrcht 2015Festival de Musique Ancienne d’Utrecht 2015. Du 28 août au 6 septembre 2015. L’Angleterre en majesté… GOD SAVE THE KONINGIN!  :  »England, O my England! ». Pour les baroqueux, Utrecht est une sorte de Mecque. C’est un bien inestimable pour l’histoire de l’art et de l’Humanité. En effet, la cité est sertie de canaux, de bijoux architecturaux et d’une mâne intarissable de création.  La ville du célèbre Traité de 1713 qui mit le soleil de Versailles au crépuscule et la patrie du peintre Gerrit van Honthorst accueille pour sa 34ème édition sa soeur et rivale : l’Angleterre. Le programme réunit la fine fleur des interprètes baroques autour de plus de trois siècles de musique de Tallis à Händel en passant par Purcell, Dowland, Eccles et tous les génies qui se sont succédés sur le trône musical d’Albion. Utrecht offre notamment des surprises en laissant la part belle aux compositeurs hollandais qui ont Å“uvré en Angleterre au XVIIème siècle (concert du 2 septembre 2015) et la recréation européenne de la Semele de John Eccles (3 septembre) dont le livret de Congreve sera réutilisé par Händel en 1744 pour son célèbre et inoubliable oratorio. Aux confins de l’été, c’est à Utrecht que le Baroque reprend le souffle des hornpipes qui viennent de la Tamise! Prochains comptes rendus sur classiquenews.com

Infos, réservations sur le site du festival d’Utrecht / Festival Oudemuziek Utrecht 2015

Compte rendu, festival. Itinéraire Baroque (Périgord), 30 juillet – 2 août 2015 (14ème édition, direction artistique: Ton Koopman)

itineraire-baroque-perigord-festival-tom-koopman-2015Compte rendu, festival. Itinéraire Baroque (Périgord), 30 juillet – 2 août 2015 (14ème édition, direction artistique:  Ton Koopman). Le mois d’août, alors que le silence sillonne les villes en absence, au creux des vallons et forêts la musique vole de clocher en clocher dans l’Itineraire Baroque en Perigord Vert. Ce festival, à l’orée de sa 15ème édition est le plus beau témoignage de l’alliance du patrimoine et de la musique. Fondé comme une grande réunion familiale par Ton Koopman, on est en balade, en partage au coeur des campagnes, des prés et des vallées de cette région à l’orée des mystères.

A Antoine, Ariane, Elie, Bas, Donatien, Florie et Joe.

“Voyez dans la nuit brune sur le clocher joli, la lune comme un point sur un i”

 

 

 

itineraire-baroque-perigord-festival-tom-koopman-2015Brantôme, Abbaye. Jeudi 30 juillet 2015. Il pianto d’Orfeo. Deborah Cachet – soprano. Scherzi Musicali. Direction, chant, théorbe – Nicolas Achten. Alors que les premières lueurs du crépuscule caressaient la frondaison des bois de la vallée de Brantôme, notre parcours commença dans cet Itinéraire surprenant. Brantôme est enfouie sous une marée verte et des hautes falaises, forteresse imprenable offerte par la nature. Traversée ça et là par un vol d’hirondelles sur les miroirs étincelants des méandres de la Dronne. à l’Ouest se dresse fièrement, contre la muraille blanche du calcaire millénaire, l’Abbaye de Brantôme. Allure palatiale et dont le clocher contemple la ville depuis plus de mille ans. C’est au coeur de la chapelle de Saint-Sicaire que Orphée allait retrouver sa lyre et sa voix pour charmer la pierre et briser l’obscurité.  Le relicaire monumental de Saint-Sicaire, avec son groupe sculptural dramatique brisait la monotonie de la pierre blanche avec son ombre formidable et menaçante, une sorte de cerbère protéïforme.

Lors de la première note, c’est Orphée lui même qui hanta le théorbe de Nicolas Achten, nouveau trouvère venu pour nous émouvoir au sein du Périgord. Fable enchanteresse en musique que celle du musicien absolu. Orphée est le seul héros dont la force est autrement que physique, c’est la musique qui est son gourdin, sa foudre et son glaive. Pour une époque qui emprisonne l’art dans des esthétiques économiques, c’est une belle manière de libérer par le chant les beautés inattendues, ce concert est un acte de foi, un manifeste.

Le récital, reprenant peu ou prou le programme du disque éponyme, est une narration de l’histoire d’Orphée, depuis ses premiers émois avec Eurydice jusqu’à sa mort tragique et sa mystification, une sorte aussi de martyre éloquent dans une chapelle à la gloire d’un saint innocent. Comme quoi, les coïncidences font cohabiter l’imaginaire humain malgré les cultes et les âges.

Compulsant dans les belles partitions de Peri, Caccini, Sartorio, Rossi et Monteverdi, Nicolas Achten et sa troupe incroyable de joyeux interprètes nous offrent une belle soirée. Equilibrée, nuancée et aux couleurs chatoyantes, la musique émise par les membres des Scherzi Musicali fait la part belle à l’inventivité et l’ornementation heureuse.

Côté voix, Deborah Cachet, très jeune soprano campe assez bien les tourments d’Eurydice. Malgré quelques raideurs dans l’émission et une interprétation parfois trop sage, elle tire bien son épingle du jeu, étant tour à tour l’amante, le fantôme et l’égérie. Nicolas Achten, formidable en théorbiste et en baryton, campe un Orphée touchant de bout en bout, ayant l’émotion à fleur de peau.

A la fin des musiques, sur les toits de vieille ardoise de Brantôme, le noir de la nuit célébrait en diamants l’histoire d’Orphée, et la Dronne à ses pieds, semblait murmurer les échos de son immortalité musicale. Le lendemain allait se lever avec une journée au cœur des champs, dans le village de Cercles, pour d’autres festivités.

 

 

 

itineraire-baroque-perigord-festival-tom-koopman-2015Baroque en cercles, vendredi 31 juillet 2015. Le ciel se couvrit soudain d’une pelisse de zibeline, gardant tel un avare la perle dorée que le feu de Phébus offrit à l’été, la matinée se refroidit malgré le méridion. Et là, gravita entre les pierres blanches, la résine nouvelle et les fruits à mûrir un halo de fraicheur et de mélancolie.  La pluie allait venir par l’Est, les champs secs allaient certainement retrouver des nouvelles fleurs. Au coin de quelques villages, de clocher en clocher la brise ramena un soupir vers les monuments aux morts de chaque place, de chaque marché. Soudaine pensée qui fait un souvenir des ensevelis de l’Histoire, l’on saisit  dans ces contrées silencieuses l’émotion du vers d’Aragon : « Soudain vous n’êtes plus qu’un mot d’or sur nos places (…) soudain vous n’êtes plus que pour avoir péri ».  L’itinéraire est une route vers des nouvelles mémoires dans ces villages et ces champs.  Ce Vendredi c’était le tour de Cercles, posé autour d’une église aux voluptés romanes, sobres et chastes mais aux mystères intacts.

Cercles et sa célébration dans l’Itinéraire baroque avait le goût des promenades familiales du dimanche, de ces festins joyeux aux grandes tablées.  Devant l’église, la famille de cet Itinéraire se pressait pour, pendant toute une journée se croiser en musique dans l’Eglise de Cercles, comme une communion à plusieurs voix, un orgue humain qui ne chante pas mais entend.

 

 

 

itineraire-baroque-perigord-festival-tom-koopman-2015koopman tom festival perigord itineraire baroque festival tom koopmanQUATRE FOIS QUATRE - 12h. Intégrale des Concerti à Quatre clavecins de Johann Sebastian Bach (Transcriptions des concerti de Vivaldi / arrangements de Ton Koopman). AMSTERDAM BAROQUE ORCHESTRA – Ton Koopman. On connaît aisément les concerti pour clavecin du Cantor de Leipzig, certainement composés pour des représentations brillantes avec les membres de la famille Bach.  On savait aussi que Bach avait arrangé lui-même pour ces œuvres là des concerti de Vivaldi. Sans faillir au respect du style et de l’arrangement, c’est Ton Koopman qui nous offre ici une véritable intégrale, ayant fini par arranger les concerti du Preste Rosso que Bach n’a pas arrangé ou qui demeurent perdus.. L’exercice est plus que risqué et pouvait tomber dans la parodie. Cependant, la surprise demeure, sous les doigts alertes de Ton Koopman et de trois autres clavecinistes formidables, on retrouve un sens à cette intégrale, c’est une restitution, très très loin d’une quelconque caricature, c’est une création.  Nous espérons que cette nouvelle reconstitution parviendra aux générations futures avec un enregistrement.  Hélas nous avons, néanmoins, remarqué avec étonnement un léger manque de justesse et d’énergie dans le Concerto pour Deux Clavecins dirigé par la Konzertmeister Catherine Manson.  En absence de Ton Koopman, Catherine Manson a manqué d’une réelle cohésion avec les musiciens, laissant les tempi tomber un peu dans une lourdeur inexplicable. Néanmoins nous tenons à remarquer l’excellent altiste James Crockatt, son d’une richesse formidable et d’une énergie véritable.  Cependant, pour le Largo, c’est grâce au violon de Catherine Manson que les couleurs les plus belles ont été mises en évidence, l’émotion alliée à un sens très juste de la partition nous ont émerveillés.
Entreprise singulière que cette intégrale aux réverbérations vénitiennes, Ton Koopman et son incomparable équipe ont relevé le défi en engageant leur énergie dans une architecture solide et originale.

A la sortie du concert, le soleil apparut comme un invité de plus à la grande table familiale du midi.

 

 

 

itineraire-baroque-perigord-festival-tom-koopman-2015BRISK joue Bach - 16h30. BRISK : Marjan Banis, Susanna Borsch, Bert Honig, Alide Verheij. Transcriptions de Johann Sebastian Bach et créations de Toek Numan et Guus Janssen. Tout à coup le vent se leva, il poussa doucement le public vers l’intérieur de la petite église de Cercles pour un curieux concert. BRISK est un ensemble de flûtes à bec néerlandais. Une sorte de consort de vents. Avec plusieurs tessitures, le langage de la flûte à bec et les transcriptions sont enrichies avec éclat. Nous découvrons notamment le fil conducteur de l’Itinéraire baroque dans les œuvres de Johann Sebastian Bach et, en miroir des splendides créations composées pour l’occasion par des compositeurs néerlandais.  Il est étonnant le vent qui nous vient des Pays-Bas, empreint de couleurs, d’artifices et d’énergie. Nous avons été conquis par l’équilibre dans la transcription, l’inventivité des reliefs et l’investissement intense et sincère dans les créations. BRISK a réveillé en un coup de vent les accents les plus profonds du génie musical du baroque au contemporain.

 

 

itineraire-baroque-perigord-festival-tom-koopman-2015LA NUIT DU QUATUOR – 20h30. London Haydn Quartet. La nuit à Cercles le silence l’emporte. Mais comme dans les anciennes retraites aristocratiques, le soir invite à la contemplation oisive de la musique de chambre. Evidemment pas de nuit musicale sans les chefs d’œuvres de Haydn pour quatuor à cordes.  En effet de tous les maîtres du genre, c’est étonnamment le moins revisité, peut-être par le caractère monumental de sa production mais aussi par un léger manque de curiosité. Dans ce programme tout en subtilité Haydn et Mozart (dans sa sublime Quintette) cohabitent comme, de leur vivant, deux frères et deux amis. Pour interpréter ces chefs d’œuvre, reposants et contemplatifs,  c’est le London Haydn Quartet de Catherine Manson qui s’est invité dans cette soirée de Cercles.  Le savoir faire britannique dans l’interprétation du genre est une garantie pour la réussite de ce concert. Hélas, une certaine étrangeté a flotté dans les attaques et les mouvements des quatuors. Comme si l’hésitation dominait plus qu’une détermination. Par ailleurs, quelques fragilités de justesse se sont manifestées, certainement à cause des hésitations dans l’attaque. Néanmoins l’ensemble des interprètes ont un certain équilibre qui ne démérite pas d’élégance et de couleur.
Après la pause c’est le tour de Mozart. Malgré le caractère enjoué de la partition, on a sensiblement senti le crève-cœur dans chaque intervention de la clarinette exceptionnelle de Eric Hoeprich.  Ce véritable maître dans l’interprétation nous a ravi par la clarté et la justesse, une sensualité empreinte de mélancolie. Comme un souvenir nostalgique au cœur du tohu-bohu d’une fête,  les interventions de la clarinette, inventives et multicolores nous ont ému et convaincu juste par leur simplicité.

Cercles se vide petit à petit du public qui l’habita pendant une demi-journée, la musique restera sans doute, résonnante et pétrifiée dans le souvenir des murs de son église. Entre les pilastres romanes et les pierres multi séculaires de son cimetière, Cercles a défié les heures et le sablier véloce en musique, dans un Itinéraire qui nous mena toujours plus loin, au bout des mystères intimes d’un Périgord ouvert aux émotions.

 

Catherine Manson – violon
Michael Gurevich – violon
James Boyd – alto
Jonathan Manson – violoncelle

Eric Hoeprich – clarinette

Haydn – Quatuors op 55 n°1 en La majeur et op 54 n° 2 en Do mineur
Mozart – Quintette pour clarinette en La majeur (KV581)

 

 

 

itineraire-baroque-perigord-festival-tom-koopman-2015Samedi 1er Août 2015 – ITINÉRAIRE BAROQUE : La baroque en campagne ! Le réveil se fait présent au cœur du charmant bourg de Mareuil sur Belle, au fond du jardin centenaire on entend entre deux rayons de soleil, couler le ruissellement d’un affluent de la Belle. Évocation des champs et des bois, tournant dans cette région aux anciennes écorces et à la pierre grisée par le temps. Au loin, vers la sortie du village, la ruine magnifique du Château, ancien repaire des Talleyrand-Périgord, et nid d’aigle d’un des faucons de Bonaparte, le Maréchal Lannes. Pendant toute une journée c’est le principe même du festival Itinéraire baroque qui allait être développé : une visite itinérante d’une grande partie du département avec des étapes musicales au sein d’églises, pour la plupart méconnues. Grâce aux présentations liminaires de Alain de la Ville dans le programme général, notre plongée dans le patrimoine religieux de cette verte région allait être moins mystérieuse. En règle générale, comme l’explique M. de la Ville, l’ensemble de ces hauts lieux du Périgord mérite une restauration et une protection efficace. Ce n’est pas par un souci de culte, mais pour préserver l’œuvre humaine, le témoignage d’une époque et l’expression primordiale de l’art et de la culture.

 

 

 

itineraire-baroque-perigord-festival-tom-koopman-201511h – Saint-Sulpice de Mareuil. Dans la petite église hors des temps de Saint-Sulpice de Mareuil et sous un titre bien alambiqué, c’est l’Italie qui s’invitait dans le roman Français. Malgré un choix de pièces équilibré et intéressant qui mêla Vivaldi, Lanzetti et Domenico Scarlatti, le programme tomba un peu à plat.  Malgré une technique profondément judicieuse, la justesse du violoncelle de Werner Matzke n’a pas été à la hauteur des sonates de Vivaldi et de Lanzetti, nous avons été déçus par une rigueur exagérée. Au clavecin Seugnmin Lee a été techniquement irréprochable mais sans véritable intensité dans l’interprétation. Hélas, c’est souvent le jeu d’un itinéraire, de la variété mais aussi des risques.

Expressivité mélodique et virtuosité italiennes
Sonates de Vivaldi, Domenico Scarlatti et Lanzetti
Werner Matzke – violoncelle
Seugnmin Lee – clavecin

 

 

 

itineraire-baroque-perigord-festival-tom-koopman-201512h15 – Saint-Martin de Champeaux. Il est parfois dans une promenade musicale des instants magiques. C’est dans la charmante église de Saint-Martin de Champeaux que l’Italie déploya toute la chaleur et la beauté de sa musique sous les doigts habiles de deux interprètes d’exception. Le principe même de mettre en miroir les Bach n’est pas nouveau, mais dans ce contexte, ce concert nous révèle facilement que chez les Bach le génie est héréditaire. Patrizia Marisaldi est extraordinaire au clavecin. Son jeu est ponctué d’ornements justes et raffinés, la subtilité se dégage sans cesse. Alberto Rasi attaque ces partitions redoutables avec finesse et nous propose une interprétation mêlant émotion et virtuosité. A la sortie, le soleil nous attendait, appelé sans doute par l’Italie florissante révélée par les deux Bach, amoureux de la belle méditerranéenne.

Bach père et fils
Musique pour viole de gambe et clavecin de Johann Sebastian et Carl Philip Emmanuel Bach

Patrizia Marisaldi – clavecin
Alberto Rasi – viole de gambe

 

 

 

itineraire-baroque-perigord-festival-tom-koopman-201515h -  Saint-Pierre de Vieux Mareuil. Dans les murs solides de l’église fortifiée de Vieux Mareuil, c’est le tour d’un tout jeune et enthousiasmant ensemble l’ARCO SONORO. Traitant le programme comme une petite introduction à la sonate, dans un sens dramatique, ce concert est une sorte de « Teatrum mundi » qui déroule ses nuances et subtilités.  Que ce soit par la précision absolu et la richesse du timbre de l’hautbois de Yongcheon Shin ou les belles nuances du violon de Francesco Bergamin et du continuo, on a retrouvé à la fois la virtuosité de Vivaldi, la puissance de Platti et le théâtre de Händel. D’ailleurs nous saluons l’excellente idée de mettre Platti en miroir de Vivaldi et de Händel, ça permet toujours de nuancer le classement arbitraire des génies. Nous espérons très vite voir cet ARCO SONORO couvrir de leurs programmes les routes des festivals de France !

La Sonate en trio théâtrale
Musique de chambre dans le style italien

Sonates de Vivaldi, Platti et Händel

ARCO SONORO

Yongcheon Shin – hautbois baroque
Francesco Bergamin – violon baroque
Bob Smith – violoncelle baroque
Edoardo Valorz – clavecin

 

 

 

itineraire-baroque-perigord-festival-tom-koopman-201516h15 – Rossignol. Petite église nichée sur les champs de tournesols, comme un phare de pierre au dessus des collines boisées, dominant de son clocher une commune au nom éloquent. L’humidité rogne ses entrailles, mêlant à la fois la mousse et les images pieuses. Au cœur de l’autel, le baryton (plutôt un ténor grave) Jasper Schweppe nous offrait magnifiquement ces pièces empreintes de foi et d’humanité. Tant par la couleur que par l’intensité cet interprète a réussi à nous emporter loin de la réalité, hors des temps. A l’orgue, Gerard de Wit a notamment été formidable dans la pastorale de Zipoli, offrant une petite pause au génie Allemand. En sortant de ce concert, le soleil d’après-midi dorait encore l’arc céleste, la nuit était encore bien loin, malgré tout le Rossignol chanta.

Ich habe genug

Airs pour voix et orgue de Zipoli, Hollanders, Rosenmüller et Bach

Jasper Schweppe – baryton
Gerard de Wit – orgue

 

 

 

itineraire-baroque-perigord-festival-tom-koopman-201517h30 – Château de Beaulieu. Il est parfois de concerts qui achèvent en extase une journée musicale. Au cœur des champs entre futaies et forêts, le Château de Beaulieu s’élève dans la pierre blanche et la vigne vierge, au sein de ses salons d’apparat tapissés de marbre bicolore et des meubles précieux, nous avons été charmés par un programme très bien conçu et varié. Alliant à la fois des pièces des sublimes opus de Sylvius Leopold Weiss et des airs humoristiques et touchants des meilleurs compositeurs du genre, dont certains tels Kremberg ou Rathgeber n’ont jamais été joués auparavant. Nous remarquons notamment le splendide «  Toutes sortes de nez » de Rathgeber et « Die kunst des küssens » de Hammerschmidt notablement chantés par Bettina Pahn, vivante et dramatique, au chant précis et au timbre caressant. Le jeu de Joachim Held a été un voyage agréable dans les émotions des airs et la contemplation profonde des pièces de Weiss.

L’itinéraire s’achèva en mille dorures et un caléidoscope d’émotions. Le principe du festival Itinéraire baroque était résumé dans ce dernier récital, de l’humour, de la contemplation, de la fraicheur et surtout l’esprit convivial d’une réunion de famille au cœur de la musique.

Recueil de Musique de Table
Arias pour luth et voix du baroque Allemand

Telemann, Weiss, Kremberg, Rathgeber, Hammerschmidt

Bettina Pahn – soprano
Joachim Held – luth

 

 

 

itineraire-baroque-perigord-festival-tom-koopman-2015Dimanche 2 août 2015 – Eglise de Saint-Astier. L’énergie solaire… Tout au sud, vers la Dordogne, Saint-Astier plante sa pierre blanche sur des coteaux boisés.  Dans une église aux imposantes nefs, c’est notre hôte Ton Koopman qui nous reçoit pour un concert jubilatoire qui unit les quasi jumeaux Bach et Händel. En effet, nés à quelques semaines et quelques kilomètres d’écart, Bach et Händel ont souvent été opposés alors que de leur vivant ils s’admiraient et respectaient mutuellement. Nous laissons aux esprits de la cabale et à d’autres les suppositions d’une rivalité jamais prouvée. Rarement en France pour un grand concert, l’Amsterdam Baroque Orchestra s’illustre depuis des décennies dans l’interprétation de Bach qui est l’épicentre du projet artistique de cette formation. Néanmoins, Ton Koopman a lancé le chantier titanesque et réussi de l’intégrale formidable de Buxtehude et, l’on espère un jour, une intégrale des oratorii de Händel.

Pour certains, il faut choisir entre Händel ou Bach. Koopman toujours plus enclin à explorer Bach nous a ravit par le choix dans ce concert d’interpréter Händel avec son orchestre.

En effet, dès la première note de la Suite III de Bach on remarque une formidable énergie, un souffle fondateur qui déroule une myriade de couleurs. L’enthousiasme de la direction de Ton Koopman est un moteur incontestable pour la justesse, la brillance des timbres et la puissance des pupitres. C’est une très belle surprise et nous soulage par ce parti pris, enfin on peut entendre un chef qui engage son orchestre dans la joie de vivre et l’éclat. Sans aucun « bling bling », Ton Koopman sait nuancer dans tous les mouvements, ses phalanges sont très bien conduites par Catherine Manson et possède un ensemble de cuivres d’une justesse renversante.  Pour les airs des cantates et les extraits de Samson, c’est le jeune ténor Allemand Tilman Lichdi qui a su faire entendre les différences et les rapprochements entre Bach et Händel, mais aussi toute la puissance du recueillement et du drame de ces deux monstres sacrés du baroque.

En définitive, Ton Koopman et son Amsterdam Baroque Orchestra possèdent une flamme particulière qui éclaire les plus belles surprises des partitions. Ces artistes ont compris qu’on ne fait pas de la musique qu’avec des soupirs, ils convertissent par la lumière. L’Amsterdam Baroque Orchestra et Ton Koopman ont su dévoiler le soleil là où l’on ne songeait qu’à la nuit.

L’itinéraire baroque s’achève. Avec le retour vers la ville, en traversant les champs à toute allure, c’est le sentiment d’avoir quitté une maison familiale qui demeure. Comme les exilés des études, on espère le retour de l’été au cœur des sous-bois et des pierres anciennes pour partager avec Ton Koopman et son équipe, un nouveau festin musical.

BACH VS HÄNDEL

Johann Sebastian Bach
Suite III BWV 1068

Arias des cantates BWV 62, 117 et 19
Georg-Friedrich Händel

Extraits de Samson
Music for the Royal Fireworks HWV 351

Tilman Lichdi – ténor
AMSTERDAM BAROQUE ORCHESTRA
Dir. Ton Koopman

 

 

 

Compte rendu, opéra. Halle, Goethe Theater de Bad-Lauchstädt, samedi 6 juin 2015, 14h. Haendel : Alessandro. Cencic, Staskiewicz. George Petrou, direction. Lucinda Childs, mis en scène.

haendel_handel_costume_portraitIl y a parfois dans l’histoire humaine des instants cocasses.  Alexandre le Grand, au-delà de sa dimension hollywoodienne, est un personnage qui a séduit politiquement et sensuellement, créant une légende. Dans les épisodes de sa conquête de l’Asie Centrale, il y a celui du siège d’Oxidraca et de son second mariage avec la mystérieuse et sensuelle Roxane, princesse de Bactriane. Alexandre le Grand ayant épousé les coutumes orientales, impose aussi à son entourage la polygamie.  Outre la nature sociétale complexe de ces changements, la multiplication des conjoints peut causer quelques désagréments.

Alexandros polygamos !

Entrer dans l’univers Händelien à Halle est parfois un long saut dans le temps. Surtout quand, à quelques kilomètres se situe un des hauts lieux secrets de la musique : le Théâtre Goethe de Bad-Lauchstädt.  La ville balnéaire pluri-séculaire a été au cœur des célébrations autour de Händel et notamment son théâtre. Cette salle très ancienne a été construite et dirigée par le grand écrivain Johann Wolfgang Goethe. Ce lieu est magique, encore dans son jus néo-classique et aussi c’est le lieu où le jeune Wagner débuta en tant que chef d’orchestre avec un Don Giovanni, curieux et quelque peu ironique. C’est le Goethe theater qui accueillit les déboires d’Alessandro de Händel. Cet opéra dont la composition date du pinacle opératique de Händel quand il employait les plus grands interprètes de son temps. Mettre sur une même scène en 1728 la Cuzzoni, la Bordoni et Senesino ce serait comme si Peter Eötvös créait un opéra avec la Netrebko, la Georghiu et Fagioli, de quoi provoquer des remous ! Et c’est le parti pris du star system qui a inspiré la mise en scène de Lucinda Childs, cinématographique et quelque peu décorative.  Tous les arguments du livret sont glosés et saupoudrés ça et là de paillettes, sans une réelle volonté de donner à l’argumentaire autre chose que ce qu’il dit déjà. Cet Alessandro demeure une fable superficielle, de la « télé-réalité » scénique, pas plus et pas moins.

Et bien la part belle est aux chanteurs plus qu’à l’orchestre. George Petrou et Armonia Atenea, dont la carrière explose depuis cette récente décennie apportent un peu de légèreté à la partition riche en rebondissements de Händel. Les couleurs sont chatoyantes, les tempi souvent trop rapides, mais la pâte est là. Malgré quelques défauts significatifs de justesse et de départs, l’orchestre baroque grec demeure correct.

Parmi les chanteurs nous devons mettre en avant tout d’abord les deux mégères qui persécutent à tort et à raison le jeune Alessandro.  Dans le rôle dévolu à Bordoni à la création, Rossane, c’est une merveilleuse Blandine Staskiewicz qui relève le défi grâce à une tenue lyrique parfaite. Avec un sens incroyable du théâtre et du chant elle est idéale dans le rôle de la diva du cinéma hollywoodien. Une sorte d’incarnation de Mae West ou de Greta Garbo aux coloratures stratosphériques ! Nous sommes heureux d’entendre une voix Française défendre Händel dans sa patrie.

Face à elle, un peu moins assurée, la Lisaura de Dilyara Idrisova est plus terne. Affublée d’airs tout aussi formidables que sa rivale, malheureusement elle n’arrive pas à saisir la portée dramatique du rôle et le faire vivre avec la même force que Blandine Staskiewicz.

Assurant la part belle dans le rôle titre, Max-Emmanuel Cencic est un Alessandro désopilant, excellent comédien et vif dans l’interprétation surprenante de ce rôle dans la conception de Lucinda Childs. Musicalement il dépasse largement toute incarnation passée, dans la tessiture de Senesino il est à son apothéose.

Une autre voix formidable est celle de Xavier Sabata, formidable Tassilo, notamment dans le truchement de l’air « Da un breve riposo ».  Pour nous c’est une des meilleures voix de contre-ténor de notre époque !

Le trio masculin composé par Juan Sancho, Vasily Khoroshev et Pavel Kudinov est correct sans laisser un souvenir impérissable.

En somme, sous une chaleur caniculaire, cet Alessandro a permis à ce chef d’œuvre de rester dans la mémoire du XXIème siècle malgré les accrocs et les libertés prises par Lucinda Childs. Dans cette production, Alessandro est un best-seller, un succès du box office, pas plus pas moins.

Alessandro – Max-Emmanuel Cencic – contre-téno
Rossane – Blandine Staskiewicz – mezzo-soprano
Lisaura – Dilyara Idrisova – soprano
Tassile – Xavier Sabata – contre-ténor
Clito – Pavel Kudinov – Basse
Leonato – Juan Sancho – ténor
Cleone – Vasily Khoroshev – Alto

Mise-en-scène – Lucinda Childs
Décors et costumes – Paris Mexis
Chorégraphie – Bruno Benne

ARMONIA ATENEA
George Petrou, direction

Compte rendu, opéra. Halle, Goethe Theater de Bad-Lauchstädt, samedi 6 juin 2015, 14h. Haendel : Alessandro.  Cencic, Staskiewicz. George Petrou, direction. Lucinda Childs, mis en scène.

Compte rendu, opéra. Halle (Allemagne). Festival Händel. Le 5 juin 2015. Haendel / Handel : Lucio Silla. Romelia Lichtenstein, Antigone Papoulkas … Enrico Onofri, direction. Stephen Lawless, mise en scène.

HAENDEL CLASSIQUENEWS handel_-_fr_gesellschaftLe cœur de l’Allemagne est le creuset de la musique baroque. Des villes comme Eisenach, Magdeburg, Leipzig et Halle ont porté dans leur sein les plus grands compositeurs de la génération 1680 et même d’autres tels que Reichardt qui a contribué au Sturm und drang. A la convergence des villes, Halle est un centre intellectuel méconnu mais passionnant. Surtout évoquée dans les programmations par le célèbre Georg Friedrich Händel, la ville qui le vit naître et grandir est le siège d’un des plus grands festivals consacrés au compositeur du Messie. Sise dans sa maison natale, la Fondation Händel regroupe à la fois un musée, des éditions musicales et scientifiques, un centre de recherche, deux salles de concert et de conférences, un musée d’instruments musicaux. La belle « Maison jaune » de Halle est aussi un charmant lieu de rencontre avant les concerts qui ont lieu dans toute la ville. Pendant quasiment tout un mois,  Halle et sa région rayonnent à l’unisson de « vaillants Halle-lujahs ! ».

 

 

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Lucio Silla de Haendel au festival de Halle 2015
HALLE-LUJAH !
LA CADUTA DEGLI DEI

Faire revenir un des opéras privés de Händel est un pari. Comme dans tout pari, le risque n’est pas dans le hasard de la mise mais dans le moment et les numéros sur lesquels ont parie. En effet Lucio Silla est l’un des rares opéras de Händel qui ne bénéficie pas vraiment de la sollicitude publique. Ce mystérieux opus lyrique est vraisemblablement une commande du richissime Lord Burlington (aucun lien avec la marque de chaussettes !) et a été dédiée étonnamment au duc d’Aumont, ambassadeur du déclinant roi Louis XIV à Londres. En 1713, la Guerre de Succession d’Espagne faisait encore rage et le Roi-Soleil vivait un crépuscule plus que terni par quasiment 15 ans de conflit et des catastrophes naturelles.  Il est étonnant d’ailleurs, que le livret, portant sur un des tyrans les plus sanguinaires de Rome, puisse être sans ambigüité pour le monarque Bourbon. Quoi qu’il en soit, Lucio Silla demeure un ouvrage teinté d’ombres.

Et pourtant, l’œuvre est d’une richesse passionnante. La palette Händelienne est active dans toutes les mises en situation dramatiques, elle devient parfois beaucoup plus proche de l’école lyrique Hambourgeoise que de l’arcadisme italien.  Nous remarquons notamment l’efficacité des récits et des airs d’une inventivité géniale.

onofri-enrico-maestro-Ce Lucio Silla, histoire politique et mouvementée a déjà une intrigue d’une noirceur suffisante pour ajouter des gags à la Visconti dans Les Damnés. La mise-en-scène de Stephen Lawless est une lecture au papier calque sur l’intrigue, nous sommes déçus du manque de parti pris, du défaut d’appropriation  de l’histoire pour lui donner des nouveaux reliefs, pourtant présents tant dans le livret que dans la musique.  On dirait que Stephen Lawless manquait d’imagination et s’est contenté de construire une vision cinématographique, une glose ennuyeuse avec des clins d’œil aux dictatures… un résultat qui ne laisse pas un souvenir impérissable. Et pourtant l’affiche était belle.  La palme définitivement revient à l’extraordinaire Enrico Onofri ! Avec une souplesse et une hardiesse formidable, il engage cette partition dans une réalisation subtile, équilibrée et débordante de nuances.  Il réussit à galvaniser l’excellent Händelfestspielorchester Halle et nous offre une véritable recréation que nous espérons, un jour en CD plus qu’en DVD.

Côté voix c’est bien plus inégal malheureusement. Le Silla caricaturé par Filippo Mineccia qui demeure dans son registre sans apporter plus de plaisir ni de surprises. La voix est agile, techniquement correcte, mais sans plus. Peut-être qu’avec une autre mise-en-scène, Filippo Mineccia aurait pu nous offrir toute l’étendue d’une voix qui semble receler des promesses. Aux antipodes, l’extraordinaire Metella de Romelia Lichtenstein est une merveille à chaque note.  Cette magnifique interprète est purement formidable dans l’émotion, dans la puissance et les nuances. Elle nous offre des très beaux moments d’art lyrique et nous la plaçons sans hésiter dans le panthéon des grandes Händeliennes avec Ann Hallenberg, Rosemary Joshua, Renée Fleming et Sarah Connolly.

 

 

Papoulkas-Antigone-02

 

 

Mais le plus décevant, c’est Jeffrey Kim en Lepido.  Nous découvrons ici ce sopraniste d’ascendance coréenne.  Raide dans l’interprétation vocale et dramatique, son timbre est métallique et sans réel intérêt. Nous sommes surpris par l’emphase exagérée de ses ornements et de son émission, c’est contreproductif tant pour la partition que pour le drame. Dans la même veine, les soprani Ines Lex et Eva Bauchmüller n’ont pas réussi a émouvoir avec simplicité. C’est aussi le cas de la basse Ulrich Burdack. Cependant, dans le rôle de Claudio, la splendide Antigone Papoulkas (- NDLR : mezzo munichoise ; portrait ci contre -), a émerveillé nos sens avec ses coloratures et un sens réel du théâtre et de la musique. Son « Senti bel idol moi » d’anthologie, malgré un vibrato parfois un peu trop présent, rend le personnage de Claudio très attachant.

Halle est une fête, un lieu de toutes les surprises, malgré un pari risqué, le risque valait largement la peine, Lucio Silla est revenu des limbes et, on l’espère restera désormais parmi nous !

Lucio Silla de Haendel au Festival Halle 2015
Lucio Silla – Filippo Mineccia – contreténor
Metella – Romelia Lichtenstein – soprano
Lepido – Jeffrey Kim – contreténor (sopraniste)
Flavia – Ines Lex – soprano
Claudio – Antigone Papoulkas – mezzo-soprano
Celia – Eva Bauchmüller – soprano
Scabro / Il dio di guerra – Ulrich Burdack – basse
Mise-en-scène – Stephen Lawless
Décors et costumes – Franck Philip Schlößmann
Vidéo – Anke Tornow
Dramaturgie – André Meyer

Händelfestspielorchester Halle
Dir. Enrico Onofri

Compte rendu, opéra. Halle (Allemagne). Festival Händel. Le 5 juin 2015.  Haendel / Handel : Lucio Silla. Romelia Lichtenstein, Antigone Papoulkas … Enrico Onofri, direction. Stephen Lawless, mise en scène.

 

 

Compte rendu, concert. Montpellier, Opéra Berlioz-Le Corum. Le 19 juillet 2015. Koering : Sprachgitter Ephrem. Wagner, Liszt. Orchestre national de France. Alexander Vedernikov, direction.

Montpellier est une ville magique même quand elle est assoupie. Sous un ciel de cobalt avec à son zénith, une perle d’or et de feu, les volets demeurent clos, les ruelles semblent serpenter entre feu et ombre, sous les silences du sommeil méridien. Le promeneur s’essaye aux musées, il s’égare dans les allées et finit son parcours dans une terrasse pour y goûter le nectar des maquis, un Pic Saint-Loup moiré de velours cramoisi. A l’heure où les cistres des cigales périssent dans la nuit, c’est un public endimanché qui s’affaire dans Le Corum. Vestes en lin, robes fleuries et chaussures en daim, tout se prépare pour l’événement: une création! En effet, ce 30ème Festival de Radio-France et Montpellier ne pouvait aucunement ignorer la figure tutélaire de René Koering. Ce concert est plus qu’un hommage ou une rétrospective, c’est un manifeste du présent. René Koering est reçu comme un créateur, un témoin fort de la musique.

En effet, les quatre pièces qui forment le programme sont étrangement complémentaires. D’une suite recomposée par René Koering, de Pelléas et Mélisande, une formidable création “Sprachgitter Ephrem”, deux larges extraits du Parsifal de Wagner et le rare poème symphonique Mazeppa de Liszt, tout est une sorte de narration inspirée du monde créatif du compositeur.

La source et la mer

Nous passerons assez vite sur la “suite” de Pelléas et Mélisande qui reprend les moments les plus contemplatifs de la partition de Debussy, cependant, on retrouve une sorte de pâte musicale, qui nous offre une vision très moderne de ce monument lyrique, sans les vers de Maeterlinck, finalement, Pelléas et Mélisande aurait bien pu être un poème symphonique. Cette suite intelligemment pensée, glisse comme une écharpe de soie, comme une lumière fugitive sur une fresque de Puvis de Chabannes.

Koering rene portrait classiquenews-Rene1_c_Ginot-JennepinCe qui fut passionnant sans équivoque fut le Concerto pour piano(s) et orchestre de René Koering (portrait ci-contre). A la fois dépeignant les horreurs barbares de la guerre et une sorte de mélismes poétiques imprégnés de romantisme, ce “Sprachgitter Ephrem” devient une création subjuguée à l’astre dramatique des heures blêmes. Par moments, on retrouverait même des couleurs dignes des tableaux de Caspar David Friedrich, des consonances très proches d’un rêve sur le temps, l’angoisse des souvenirs, encore un témoignage d’un passé douloureux qui ne veut plus nous quitter. Par moments le piano est un amortisseur sensuel de l’orchestre, souvent incisif et en une seconde, on entend le deuxième piano en coulisses, dans un lamento nu, dénaturé et splendide, tel un spectre, une psyché du piano concertant. Cette belle création a révélé la profonde grâce de la musique de René Koering. Si les influences semblent être là, on trouve que le langage propre au compositeur se déploie sans autre force que la sienne. Les autres pièces sont intéressantes, et nous remarquerons notamment le sublime Mazeppa de Liszt, formidable épreuve de virtuosité et de voltige pour l’orchestre.

Côté interprètes, remplaçant Boris Berezovsky pour la création de René Koering, c’est le jeune Yuri Favorin qui relève le défi magnifiquement bien. Si on peut lui reprocher un rien d’hésitation, il est formidable par cette épreuve qui nous permet de le connaître sous des excellents auspices.

L’Orchestre National de France, voué depuis ces dernier mois à l’incertitude de son destin, malgré un Wagner un peu mollasson, est dans une forme exceptionnelle pour le Liszt et le Concerto, les couleurs et les effets sont là. D’ailleurs, les musiciens ont réussi à vaincre les tempi, quelque fois trop brutaux de Alexander Vedernikov.  En effet le chef russe ne dirige pas avec subtilité, c’est plutôt une lutte entre le pupitre et les phalanges, le pire étant les extraits de Parsifal rendus … inintéressants et par moments ennuyeux. Le Mazeppa, demeure juste mais l’excès de gestes du chef a certainement empiété largement sur la précision. Quoi qu’il en soit, la soirée se termine avec le sentiment qu’un nouveau réveil pour le romantisme est possible, surtout quand sous les arbres de Montpellier, la lune est blanche comme un oeil d’ivoire.

Compte rendu, opéra. Montpellier, Opéra Berlioz. Samedi 18 juillet 2015 : Offenbach : Fantasio, 1872, version originelle reconstituée.

Les nuits d’été du Languedoc sont apprêtées de leur nudité diamantine après leur dernier bain de soleil décorées ça et là de quelques cigales dont l’harmonie se tait quand le grillon enroule sa sérénade sous les arbres. Le Corum est au bout d’une fraîche allée, en face du très beau musée Fabre aux trésors inespérés. Au coeur de cette nef de marbre et d’acier se trouve la salle immense de l’Opéra Berlioz, véritable prouesse acoustique.

Les points sur les i

Entrer dans cet endroit avec la promesse d’un chef-d’oeuvre est toujours palpitant. Depuis le début, le Festival de Radio-France et de Montpellier a saisi le mélomane avec les redécouvertes et Jacques Offenbach n’a jamais été en reste. N’oublions surtout pas les Rheinnixen dont les accents romantiques et profonds font oublier l’ironie de  Wagner sur le “Petit Mozart des Champs-Elysées”. En effet, Offenbach est un des compositeurs les plus méconnus de la musique Française. Tel est le sort des auteurs de tubes, on ne connait que ce qui est demeuré populaire, ils semblent condamnés à n’être que les pères que des enfants qui ont réussi, la célébrité est ingrate bien plus que l’anonymat.

 

 

 

fantasio offenbach crebassa bello bou firedemann layer compte rendu classiquenews

 

 

Fantasio est une étape dans l’histoire de l’opéra comique et un témoin de son époque. Issu originellement du génie poétique d’Alfred de Musset, Fantasio est un personnage qui réunit tout le pathos de “l’enfant du siècle”, méditatif et lunaire. Un peu une sorte de fan de Christine and the Queens en 2015, un peu dandy, un peu hipster, mais très romantique. Fantasio, l’opéra comique est créé deux ans après la défaite de Sedan qui sonna le glas du Second Empire. Dans une France humiliée et frileuse, en proie à des crises profondes et au lendemain d’une guerre civile qui opposa Paris à la province. 1872 c’est aussi une année de pénurie, de restructurations et d’occupation. A la création, le 18 janvier 1872, les armées prussiennes occupent Reims, quasiment aux portes de Paris, qu’elles n’évacueront qu’en novembre. La France vit des heures de lourde remise en cause. En créant une oeuvre plus contemplative que comique, plus sentimentale que railleuse, Offenbach a, semble-t-il déçu et énervé les publics. L’heure n’était pas au rire, mais plutôt au divertissement. Malheureusement, Fantasio tomba, malgré la beauté de la partition, la puissance poétique de son livret, fidèle quasiment mot par mot de la pièce de Musset. La mélancolie qui sévit sur la France en 1872 continue à la perturber même en 2015, on n’arrête pas un éclat de rire avec un coup de canon.

 

 

Vivre par la poésie, le rire et l’amour

 

Mais à Montpellier, Fantasio revient dans un contexte étrange. La France au coeur d’une crise de la culture et en proie à des remous institutionnels redécouvre un ouvrage qui nous parle du rire de soi, de l’utilité de la contemplation. Sortir de la réalité du monde pour mieux le supporter, apprendre à vivre par la poésie, le rire et l’amour. La musique est un ravissement et dans cette version de concert, elle est servie avec émotion et justesse par un Orchestre National de Montpellier-Languedoc-Roussillon remarquable. Les couleurs sont là, l’énergie aussi, qui ne dément pas que c’est un opéra comique teinté de romantisme. Les musiciens sont conduits par Friedemann Layer, formidable et sublime chef dans ce répertoire qu’il connait, qu’il comprend et qu’il transmet admirablement.

Côté voix, la fine fleur des jeunes voix Françaises était à l’honneur avec Marianne Crebassa incarnant Fantasio et Omo Bello, la princesse Elsbeth de Bavière. Marianne Crebassa a rendu la vie à Fantasio en entrant dans les travers de cet héros loufouque et fantasque, d’une bravoure et d’une émotion incontestables, les couleurs scintillantes et subtiles de la partition ont été formidablement rendues par cette interprète magistrale. Omo Bello nous ravit par la tendresse de son timbre, la délicatesse de son incarnation et ça et là par l’énergie revigorante tout le long de ses apparitions.

Jean-Sébastien Bou est un Prince de Mantoue splendide avec un grand sens du comique et un timbre délicieux tout comme son comparse Loïc Félix, inénarrable Marinoni, surtout dans le duo de substitution.

Les quatre jeunes amis de Fantasio, Michal Partyka, Enguerrand de Hys, Rémy Mathieu, Jean-Gabriel Saint-Martin déploient des purs moments de bonheur et des interventions bien plus justes que les interprètes des mêmes rôles dans l’enregistrement chez Opera Rara.

Le roi de Renaud Delaigue et le page Flamel de Marie Lenormand ont fait des apparitions remarquées malgré des personnages en demi-teinte dans la partition.

Au lieu de restituer l’intégralité des dialogues, les interventions narratives de Julie Depardieu résument assez bien l’histoire et permettent de lui donner une synthèse qui rend l’intrigue accessible.

Finalement, à part le talent réel et consacré de cette formidable équipe, ce Fantasio nous permet de saisir que c’est la contemplation et l’humilité qui semblent être les meilleures réponses aux crises d’un monde, hélas, si enclin à la célérité et à l’impatience. Contempler, savoir écouter, percevoir les sentiments et la personnalité d’autrui et rire de soi sont les principales leçons de cet opéra comique. Boudé en 1872 à cause du traumatisme et la douleur de la guerre d’ambition; en 2015, Fantasio nous est rendu pour que, par delà les malheurs, nous continuions à vivre et profiter de chaque instant envers et contre tout.

 

 

 

Jacques Offenbach
Fantasio (1872 Рversion de Paris originale reconstitu̩e)
Fantasio – Marianne Crebassa
Le Prince de Mantoue РJean-S̩bastien Bou
Elsbeth – Omo Bello
Sparck – Michal Partyka
Le Roi de Bavi̬re РRenaud Delaigue
Marioni – Loïc Félix
Flamel – Marie Lenormand
Facio – Enguerrand de Hys
Max РR̩my Mathieu
Hartmann – Jean-Gabriel Saint-Martin
Un P̩nitent РGundars Dzilums
Un Monsieur qui passe РHerv̩ Martin

R̩citante РJulie Depardieu

Orchestre National Montpellier-Languedoc-Roussillon
Choeur de l’Opéra National Montpellier – Languedoc – Roussillon
Choeur de la Radio Lettone

dir. Friedemann Layer

Illustration : Omo Bello, Mariane Crebassa, Friedemann Layer © M Ginot 2015.

 

 

Compte rendu, concert. Montpellier, le 17 juillet 2015. Boismortier : Don Quichotte chez la duchesse. Le Concert Spirituel, Hervé Niquet.

Pour les vacanciers et baroudeurs de juillet, Montpellier est avant tout la plage… Palavas-les-Flots, Carnon ou La Grande Motte attirent dans les pourtours méditerranéens. Et pourtant aussi Montpellier, c’est une ville-état médiévale, la Place Royale du Peyrou, la toute première université de Médecine, le Musée Fabre et, bien entendu, la musique. 30 ans sont passés vite pour le Festival de Radio France et Montpellier. Source de créations, de résurrections, de révélations, le Festival de Montpellier est devenu en trois décennies l’aorte musicale des étés Méditerranéens. Cette année, Montpellier accueillait à l’Opéra-Comédie et au Corum, la fine fleur des ensembles et des voix. Avec deux recréations du XIXème siècle et deux résurrections baroques, la 30ème édition a assuré les surprises.

 

 

 

Festival de Radio France et Montpellier : la trentaine florissante !

 

 

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Le Rire. L’Opéra-Comédie accueillait la production de Don Quichotte chez la Duchesse de Joseph Bodin de Boismortier, dans une reprise des productions de Metz et de l’Opéra Royal de Versailles. Cette mouture, est la deuxième incursion de Corinne et Gilles Benizio dans l’opéra baroque après le fastueux King Arthur de Purcell, toujours avec le Concert Spirituel et Hervé Niquet. Ce couple venant du théâtre est plus connu par leurs sketches grimés en Shirley et Dino. Mythiques dans le panthéon populaire, Corinne et Gilles Benizio offrent une vision pointilleuse et légère du spectacle lyrique. Que l’on ne s’y méprenne pas, cette vision nous a semblé juste et aboutie, la potion magique dont avait sacrément besoin la fatuité de la scène opératique.  Quand on parle de comédie, en France, souvent ça sonne faux aux oreilles des publics vieillissants et conservateurs. La comédie, n’en déplaise, n’est pas simplement l’apanage des longues tirades de Lope de Vega ou des facéties de Molière ou autres Goldoni voire Ionesco ou Fo. Le propre du comique est de grossir les traits et démontrer par le rire que la vie n’est qu’une suite de ridicules, voulus ou pas; la gravité est un acte manqué de la vie. Pour vivre en paix, il faut savoir rire, et surtout rire de soi.

boismortier don quichotte chez la duchesse Opera-ballet-La-rejouissante-exuberance-de-Don-Quichotte-chez-la-duchesse_article_popinDon Quichotte chez la Duchesse, avec un livret du grandiose Charles-Simon Favart, est une fable intéressante, issue du délirant chevalier de Cervantes. Favart et Boismortier ont fignolé un épisode efficace proche du théâtre de l’absurde.  Ce génial tandem a créé un objet unique, qui nous offre l’opportunité de veiller à ne pas sombrer dans la folie du sérieux et rire de nous mêmes. Favart et Boismortier ont tiré les leçons essentielles du Don Quichotte de Cervantes, dans cette production Corinne et Gilles Benizio aussi. Ils ont accompli, avec respect, ce que d’autres membres de “l’establishment” lyrique auraient pu rendre lourd et pontifiant ; ils nous ont rendu le Quijote originel de Cervantes, celui qui brave le ridicule pour servir la cause de l’amour. Dans cette mise en scène, Corinne et Gilles Benizio nous ont fait sentir leur amour profond pour la musique lyrique. Merci à eux.

A leurs côtés, Hervé Niquet se prête au plaisir de divertir et de jouer un rôle plus que musical dans la production. Il interpelle tellement il joue bien. Musicalement, le Concert Spirituel déploie toutes les couleurs dignes de cette oeuvre, alliant l’exotisme, la parodie, l’enthousiasme et, quelque fois un héroïsme dramatique à la Française.

Côté voix, Emiliano Gonzalez Toro remplace François Nicolas Geslot. Il incarne un Quichotte lunaire, très à même de grimer la folie, ayant un sens du comique tout en subtilité. La voix est grande et belle, avec des moments de pure beauté qui mettent en avant la musique inspirée de Boismortier.

Chantal Santon, sublime en Virago et en enchanteresse déguisée. Sa voix pourfend telle une épée d’argent les difficultés semées par Boismortier et s’en tire avec de l’or patiné dans les graves, un torrent diamantin dans les aigus.

Les deux loufoques Sancho et Merlin, campés par Marc Labonnette et Joao Fernandes sont enivrants de drôlerie comme stupéfiants de talent dans les airs.

Camille Poul et Charles Barbier sont charmants ; ils ajoutent une belle cerise sur ce délicieux dessert lyrique.

Les danseurs de la Compagnie La Feuille d’Automne de Philippe Lafeuille ajoutent la grâce, l’humour et la beauté à cette production très complète.

Il est insoutenable de ne pas rire et d’apprécier ce Don Quichotte qui nous revient d’un extraordinaire voyage dans le temps. Mais pour les quelques détracteurs à la censure facile, nous répondrons la belle phrase de l’Ingenioso Hidalgo de Cervantes: “Sancho, los perros ladran, quiere decir que vamos avanzando.” (“Sancho, les chiens aboient, ça veut dire qu’on avance ».)

Compte rendu, concert. Montpellier, le 17 juillet 2015. Boismortier : Don Quichotte chez la duchesse. Le Concert Spirituel, Hervé Niquet.

Don Quichotte – Emiliano Gonzalez Toro
Sancho Pan̤a РMarc Labonnette
Altisidore/ La Duchesse/La reine du Japon – Chantal Santon Jeffery
Montesinos/Merlin / Le traducteur – Joao Fernandes
Le Duc / Le Japonais – Gilles Benizio (“Dino”)
La Danseuse espagnole – Corinne Benizio (“Shirley”)
Une paysanne, Une Amante, Le “Joli sapajou” – Camille Poul
Un Amant – Charles Barbier

Mise en sc̬ne РCorinne et Gilles Benizio (alias Shirley et Dino)
Chor̩graphie РPhilippe Lafeuille
D̩cors РDaniel Bevan
Lumi̬res РJacques Rouveyrollis
Costumes – Charlotte Winter & Anaïs Heureaux

Le Concert Spirituel, dir. Hervé Niquet
Cie La Feuille d’Automne

 

 

Grand entretien avec Olivier Morançais, directeur du Théâtre de Poissy

morancais-olivier-theatre-de-poissy-saison-2015-201-6--enfant-spectateur-opera-entretien-sur-classiquenews-juin-2015Grand entretien : Olivier Morançais. Le nouveau Théâtre de Poissy c’est lui ; l’opération “Enfant, spectateur, opéra” poursuivie chaque année dans les classes est sa réponse à la crise : sensibilisation, pédagogie, partage, éducation.  Avec panache et courage, le directeur du Théâtre de Poissy Olivier Morançais, poursuit surtout la politique exemplaire de son prédécesseur Christian Chorier aujourd’hui décédé : faire de Poissy une ville dédiée à la culture, dévouée à sa large diffusion, à son accessibilité. De fait, la saison musicale à Poissy propose des grands concerts et de grands artistes ailleurs programmées dans des salles chères, à Poissy dans des conditions tarifaires plus qu’avantageuse. Et si qualité, bon marché rimaient avec Poissy ? Entretien avec Olivier Morançais, directeur du Théâtre de Poissy. Propos recueillis par notre rédacteur Pedro Octavio Diaz.

 

 

 

CLASSIQUENEWS : Bonjour Olivier Morançais, vous nous recevez aujourd’hui au Théâtre de Poissy. Tout d’abord, pouvez-nous présenter en quelques mots le Théâtre de Poissy et votre parcours ?

Olivier Morançais : Le Théâtre de Poissy est un théâtre qui possède plusieurs particularités. La première est qu’il se trouve dans la ville de Poissy, dans l’Hôtel de Ville. Il y en a une dizaine comme ça en France. Il a été construit au même temps en 1937 et modifié en 1991pour être une salle de 1028 places sans fosse d’orchestre et proscenium et de 976 avec la fosse d’orchestre et le proscenium. Beaucoup l’appellent« l’opéra-théâtre » parce que le son y est totalement extraordinaire, il a été conçu pour la musique classique, pour la musique baroque et c’est vrai que l’acoustique est relativement excellente, et de grands chefs d’orchestre disent meilleures même à certaines grandes salles parisiennes. C’est un lieu pluridisciplinaire avec une dominante musique classique, musique lyrique, musique baroque.  Mais où depuis 5ans que je suis là, j’ai amené du cirque, de l’humour, du théâtre classique et contemporain, de la danse contemporaine, du jazz. Sur ce point je suis assez fier parce qu’il n’y avait pas de public de jazz à Poissy, ça fait 5 ans déjà qu’on a créé un vrai public de jazz. D’ailleurs, nous sommes associés au festival Blues sur Seine où on fait soit l’ouverture, soit la clôture. Alors, concernant mon parcours, je suis avant tout comédien, je crois qu’on le reste toute sa vie, surtout quand on a débuté à 20 ans. Mais aussi metteur en scène de théâtre, metteur en scène d’opéra, j’en ai monté 8. J’ai été artiste en résidence et compagnie en résidence à Herblay, dans le Val d’Oise,  pendant 13 ans. Et puis j’ai été directeur du Grand Théâtre de Calais, à qui j’ai donné son nom. Et puis je suis arrivé à Poissy en octobre 2010, il y a presque 5 ans.

 

CLN : Dans ce contexte de crise, quels sont les enjeux d’un théâtre comme celui de Poissy ?

OM : La nature d’un théâtre comme Poissy est d’abord d’être un théâtre de ville. Donc de s’adresser tout d’abord au public Pisciacais et du public Yvelinois.  Tout d’abord parce que les soutiens premiers du Théâtre sont la ville de Poissy et le département des Yvelines.  Ensuite je pense que comme tout théâtre de ville inscrit dans un territoire, le deuxième enjeu est de s’inscrire dans une action pédagogique forte envers tous les publics et, prioritairement en ce qui meconcerne, du jeune public scolaire. J’entends par là les scolaires de la maternelle au lycée. Avec, à Poissy, une particularité que j’ai apporté d’Herblay, où j’avais expérimenté la chose avec l’ancienne directrice du Théâtre d’Herblay, qui est de faire une opération qui a pour nom : « Enfant, spectateur, opéra » qui dure 4 mois et qui investit très fortement les enseignants, l’équipe artistique du projet d’opéra choisi et moi-même au théâtre. Le principe est le suivant : en octobre, on fait une réunion avec les enseignants qui souhaitent entrer dans le projet où on leur explique, avec la responsable pédagogique Mme Janie Lalande, la nature du projet que le metteur en scène et le chef d’orchestre vont monter. Cette année,  par exemple c’était le Barbier de Séville, l’année précédente c’était La Traviata, l’année précédente encore c’était Norma de Bellini. Durant la réunion préparatoire on explique aux enseignants que le metteur en scène et le chef d’orchestre viendront successivement dans leurs classes pour parler de mise en scène, d’opéra, de l’œuvre en question, des personnages, des situations, de la musique et des partis pris artistiques.  De plus, une chanteuse ou un chanteur lyrique nous accompagnent pour expliquer la mécanique du corps. On réunit les classes par école et on leur explique ça pendant plusieurs heures.
En novembre-décembre, Mme Janie Lalande va passer une heure par classe avec l’enseignant pour expliquer l’œuvre, l’année prochaine par exemple ce sera La Traviata ;  là ils expliquent  les personnages, les rapports humains entre les protagonistes. Puis en début d’année, l’enseignant fait aux élèves des séances d’écoute active et passive avec des enregistrements.  Après le professeur rebondit grâce à l’œuvre étudiée surd’autres matières,  par exemple le livret de Traviata peut faire appel à l’étude de la langue, le Français, la musique au calcul, surtout en primaire. L’opéra est un outil pédagogique formidable qui permet de toucher toutes les matières que les enseignants ont à transmettre aux enfants. Troisième étape, on vient avec l’équipe artistique pour faire une nouvelle séance de préparation. Puis quatrièmement, les élèves assistent à la répétition générale dans son intégralité, pendant 2h ou 2h45, et ils ressortent de là gorgés de bonheur, enthousiasmés. La première année nous avons eu 5 classes, la deuxième année 17 classes et la troisième année 27 classes, c’est à dire que cette saison, pour Le Barbier de Séville, nous avons accueilli 631enfants. Ces élèves ont travaillé sur l’opéra pendant 4 mois et ont apprit une œuvre en entier et connaissent mieux que quiconque les rapports humains qui s’y déroulent et les situations que s’y développent. C’est un projet qui a évidemment des conséquences positives dans la vie scolaire.  On est les seuls en France à faire ça sur une classe d’âge tous les ans depuis trois ans, il y en aura encore une l’année prochaine et j’espère l’année suivante.

 

CLN : Justement sur le territoire de Poissy, existe-t-il une réponse des institutions publiques à ce projet ?

OM : Oui et non, c’est à dire, que je suis parti de l’idée que les enseignants devaient être le premier vecteur de transmission d’art et de culture en direction des enfants. Lorsque ceux-là et ceux-ci s’emparent et s’approprient le projet, on n’a plus besoin de l’institution. Evidemment les institutions sont prévenues, évidemment on a leur soutien moral, philosophique et même culturel, puisque la responsable pédagogique musique de la Région assiste à nos interventions. On n’a pas eu besoin de solliciter du financement public. Le département nous soutient et est constamment informé par un rapport que nous rédigeons sur l’œuvre présentée et étudiée dans l’année. Mais l’initiative vient du Théâtre de Poissy en direction des enseignants pour les élèves.  Dans ma carrière, ce n’est pas nouveau puisque je l’ai vécu durant 13 ans au Théâtre d’Herblay. J’y ai compris que quand on met une petite graine d’opéra dans la tête des enfants, quelle qu’elle soit, cette graine et quoi que les enfants en fassent, peut  transformer de fond en comble l’état d’esprit de l’enfant ; au fond de lui-même, il sera un peu différent, il sera un peu plus ouvert sur le monde, un peu plus ouvert sur la différence, il aura un sens un peu plus critique sur ce qui se passe autour de lui.  Je l’ai expérimenté à Herblay et ça se passe à Poissy et j’en suis ravi.

 

CLN : Quels sont les établissements que vous touchez ?

OM : Les primaires,  pour cette année et les trois ans passés. Et cette année, je suis en projet de continuer le projet sur les primaires CE2, CM1, CM2 parce que les enfants sont à une étape plus encline à saisir la multitude d’informations que peut procurer un opéra. On parle de situations, de personnages, de costumes, de musique, de chef d’orchestre, toute une masse d’informations qui n’est pas simple, donc il faut quand même des enfants qui ont entre 8 et 11 ans. Et ils sont terriblement et avidement réceptifs et demandeurs dès qu’on leur offre la possibilité de comprendre. D’ailleurs grâce aux enseignants de Poissy,  à qui je rends hommage,  ceux qui suivent ce projet depuis le début ont des enfants qui vont donc voir 3 ou 4 opéras dans leur scolarité de primaire au Théâtre de Poissy. Donc c’est une chance inouïe pour ces enfants puisqu’ils sont « piqués »  au cœur et à l’émotion pour la durée de leur vie concernant l’approche du spectacle vivant. Le but étant évidemment, in fine, d’en faire des spectateurs avertis, critiques et aimants du spectacle vivant qui reviendront  adultes avec leur famille dans les salles de spectacle. Par ailleurs pour la saison 2016 / 2017, j’ai un autre projet avec un grand chef d’orchestre concernant les lycées.

 

CLN : Avec ce« laboratoire », vous êtes entrain de former votre futur public d’opéra. Mais est-ce que vous comptez étendre cette expérience au théâtre ?

OM : Oui et non. Pour étendre cela au théâtre il est nécessaire de passer par l’institution, l’Éducation Nationale, notamment par les classes PAC (Projet d’Action Culturelle). Le projet vient immanquablement des enseignants. J’ai deux enseignants dans deux écoles qui se positionnent sur un projet d’Action Culturelle dans leurs classes et qui me demandent de leur proposer des artistes et des compagnies qui vont travailler avec eux sur des projets d’écriture et de mise en scène théâtrales. C’est plus confidentiel.  Ce n’est pas toute une tranche d’âge, ni toutes les écoles de Poissy.

 

CLN : Alors si je comprends bien, pour résumer, sans aucune subvention supplémentaire, vous faites ce projet.

OM : L’Opéra de Paris le fait mais pas sur une tranche d’âge et pas sur 4 mois de durée d’apprentissage. D’autres théâtres le font sûrement en France ou en Île de France, mais pas avec cette durée et cette pérennité ni avec cet approfondissement ni cette approche méthodologique. Pour notre part, nous donnons aux enseignants qui suivent ce projet un dossier de 80 pages. Par exemple pour le Barbier de Séville, on y trouve l’historique de l’œuvre, la pièce de Beaumarchais, le livret de l’opéra, la musique et tout cela est décortiqué « comme une crevette rose », comme je dis aux enfants, pour aller au fond de l’outil pédagogique que peut représenter l’opéra. Nous sommes les seuls à aller autant en profondeur. On y trouve aussi plus loin, les maisons d’opéra, les tessitures… c’est extrêmement complet.

 

CLN : Est-ce que vous pensez exporter cette idée ?

OM : Non, ce n’est pas possible parce que le concept fonctionne à partir de la création d’un spectacle, une fois que cette création a lieu tout le travail préparatoire est déjà achevé. Je vous rappelle que les enfants assistent à la répétition générale. C’est très difficile de le refaire ailleurs, à moins de refaire une générale encore et les moyens, financiers et physiques, que cela mobilise seraient énormes puisqu’il faudrait faire tout le parcours sur une autre ville.

 

CLN : Et des coproductions avec d’autres théâtres ?

OM : Le producteur, jusqu’à présent, était l’association Opéra côté Cœur qui gérait les trois derniers spectacles et sont toujours en coproduction avec d’autres salles dans d’autres villes ne serait-ce pour la création de leurs spectacles. Ils essayent aussi d’aller dans ce sens et dans cette action pédagogique forte sans pouvoir aller jusqu’au bout. Ici c’est particulier parce que nous accueillons la création du spectacle. On ne peut pas faire semblant de créer un spectacle devant les enfants, ils s’en rendent compte tout de suite et leur réaction est impitoyable et ça ne passe pas.

 

CLN : Forcément, c’est un projet formidable parce que vous formez les mélomanes de demain. Et pour les mélomanes d’aujourd’hui, les jeunes adultes et jeunes actifs est-ce que vous développez aussi une approche ?

OM : Ce que je demande de plus en plus au directeur musical de chaque concert programmé à Poissy c’est de prendre un petit quart d’heure pour expliquer la musique que le spectateur va entendre. Tout le monde n’est pas un grand spécialiste de musique classique. Moi-même je suis un amateur éclairé de la musique, je suis tombé dedans par amour instinctif, j’ai aussi besoin qu’on m’explique ce qui s’y passe. Et comme je suis allé dans des festivals où ça se fait, j’ai décidé de le faire à Poissy. Effectivement quand on le fait, le public à l’entracte ou à la fin du spectacle sort ravi. Un spectateur, un soir m’a dit : « c’est une très bonne initiative parce que ça nous rend intelligents, on comprend mieux, on ressent mieux, et on prend plus de plaisir encore à la musique qu’on entend. »

 

CLN : D’ailleurs, j’ai remarqué votre formidable politique de tarifs et abonnements avec la carte d’adhésion.

OM : En effet le système est extrêmement simple, j’espère qu’il va le rester, je me bats pour qu’il le reste. Il restera tel quel la saison prochaine. Vous prenez une carte d’adhérent à 10 € et vous avez la seule obligation de prendre 6 spectacles à un tarif préférentiel évidemment. Si vous prenez une deuxième carte pour un conjoint ou un ami, l’adhérent peut faire bénéficier des tarifs préférentiels à un tiers sur un seul spectacle. On essaye de créer une dynamique. Le public ne s’y est pas trompé puisque cette saison on a démarré à 1500 adhérents et on la finit avec 2200 adhérents. En l’espace d’une saison on a considérablement augmenté notre public fidèle. C’est pourtant paradoxal pour les finances à cause dutarif préférentiel, mais au même temps on fidélise un public et ça me permet de leur faire des propositions parfois plus pointues, un plus osées sur certains spectacles de théâtre, où il n’y a pas forcément des grosses vedettes et ça me permet de leur dire : « Faîtes-moi confiance, et venez, de toutes façons vous êtes adhérents, vous avez un tarif préférentiel alors profitez-en. »

 

CLN : C’est justement quelque chose d’unique. La comparaison est intéressante. Puisqu’on voit dans votre programmation parfois des spectacles ou des concerts qui passent à la Philharmonie de Paris, avec une première catégorie à 90 € ou au Théâtre des Champs-Elysées à 140€ et on les retrouve à Poissy à 35€ en première catégorie.

OM : Elle montera à 40 € l’année prochaine, mais ça reste abordable pour des fans de musique classique qui font parfois des centaines de kilomètres pour voir des artistes. Pour le théâtre, c’est différent, ce n’est pas le même public, ce n’est pas la même démarche. Je vais souvent au Festival de Sablé, et chaque année je suis très surpris de constater sur le parking de la salle des plaques minéralogiques qui viennent de l’Europe entière et ça c’est spécifique au public de musique classique et même de musique tout court, puisqu’on trouve le même phénomène dans les festivals de rock et de variétés. C’est moins le cas pour le public de théâtre. Ici la politique tarifaire jusqu’à présent était de se positionner sur l’ouverture du Théâtre de Poissy au public le plus large possible et aussi au plus grand nombre en matière de budget. On va augmenter un peu cette année, et on est tous obligés de le faire, il y a moins de dotations de l’Etat donc un peu moins de dotations de la ville, il y a aussi un phénomène de crise et une augmentation des coûts de production musique ou théâtre quelles qu’elles soient. Mais on reste très en dessous des tarifs des salles parisiennes.

 

CLN : Vous formez donc votre jeune public avec les projets pédagogiques, vous appliquez une grille tarifaire très abordable et en plus Poissy bénéficiera du dézonage général à la rentrée de Septembre.

OM : Oui, on va bénéficier du dézonage du passe Navigo qui passe de 104 € pour 5 zones à 70 €. Effectivement ça permettra à d’autres personnes de Paris de venir au Théâtre de Poissy, d’autant que nous sommes très bien desservis. Poissy est à 19 minutes de la Gare Saint-Lazare, il y a un RER A toutes les 15 minutes et on est à 30 minutes en voiture depuis la Porte Maillot ou de la Porte d’Auteuil.

 

CLN : Concernant le public fidèle, c’est surtout un public local ou d’ailleurs ?

OM : Surtout un public Pisciacais et Yvelinois à 60%, des 40% majoritairement du Val d’Oise et des départements autour et bizarrement 1% de Parisiens. Au même temps ça s’explique par la multiplication des salles parisiennes de musique classique, la Philharmonie qui vient d’ouvrir notamment. Aussi la démocratisation de la culture qui veut qu’il y ait plus de salles qui programment de la musique classique, du baroque ou de l’opéra mitoyennes de Paris. Le public se repartit.  Malgré tout ça ne me gêne pas parce que le 1% de Parisiens vient pour les rendez vous tels Jordi Savall ou Laurence Equilbey, par exemple alors que ces deux artistes passaient l’un et l’autre dans les salles de la Philharmonie 1 et 2. Ça veut dire que lepublic vient grâce à la grille tarifaire. Evidemment c’est moins chic, mais c’est plus chaleureux, plus convivial et plus direct.

 

CLN : Justement cela s’explique aussi parce que vous êtes le programmateur d’un Théâtre de grande renommée notamment dans la redécouverte du baroque.

OM : Christian Chaurier, mon prédécesseur, a fait un travail remarquable de vulgarisation de la musique baroque pendant 18 années, je lui rends toujours hommage. Il a bénéficié d’une chose à son époque, mais ça n’enlève rien à son mérite,  il y avait 5 lieux de baroque en France : Royaumont, Pontoise, Poissy,  Sablé et Ambronay. Donc forcement les « fans » du baroque se déplaçaient depuis le début sur ces 5 lieux.  Depuis les années 90, avec la démultiplication des ensembles issus des grandes formations type Les Arts Florissants par conséquent, le baroque s’est dilué dans plusieurs lieux et salles en France, donc le public se répartit davantage. Poissy a moins de public baroque spécifiquement, mais en revanche on a gagné un public de musique classique auquel se mélange volontiers le public de musique baroque. Ce qui élargit la nature du public de musique, c’est une très bonne chose.

 

CLN : Alors quand vous programmez, vous faites des projets spécifiques ou vous participez à des tournées de certains programmes. Parce que souvent vos consœurs et confrères programmateurs préfèrent des programmes spécifiques qu’on ne voit nulle part ailleurs, aux concerts et spectacles en tournée partout.

OM : Moi, ça ne me choque pas du tout. Je ne fais pas des projets avec les salles, je fais des projets avec les artistes. Par exemple juste avant notre entretien j’étais en ligne avec Jérôme Correas des Paladins pour un projet en 2016 / 2017. Je sais qu’il va créer ici ce projet mais qu’il va le tourner ailleurs. C’est l’occasion d’avoir moins de contraintes et de s’essayer ici sans les critiques positives ou négatives. En revanche ce qui me déplait souverainement quand les artistes me disent qu’ils ne peuvent pas venir à Poissy parce qu’ils ont une exclusivité d’une des salles parisiennes. Alors j’ai envie de répondre à mes collègues parisiens qu’ils font une grave erreur en empêchant aux artistes de se produire avant ailleurs pour qu’ils arrivent au maximum au concert à Paris et aussi ils interdisent à une catégorie du public qui n’a pas les moyens d’accès à ce type de spectacles. Et finalement ceux qu’ils pénalisent, c’est à la fois le public et les artistes.  Donc je trouve cette notion d’exclusivité parfaitement ridicule, égoïste et anti-démocratique vis à vis de la façon dont nous avons de jouer notre rôle d’éducateur musical sur l’ensemble des publics.

 

CLN : Finalement, Olivier Morançais, quelles seraient vos ambitions pour le Théâtre de Poissy ?

OM : L’ambition de faire de cette salle, qui le mérite grandement, de ce public qui le mérite tout autant et de cette municipalité, un opéra-théâtre / Scène Nationale à vocation lyrique. Je pense que ce sera très difficile, ce n’est pas en cours pour le moment pourtout un tas de raisons, mais je sais que la DRAC Île de France est très attentive à ce qui se passe ici en matière de musique classique et de lyrique. Il n’est pas du tout impossible qu’on arrive à signer un partenariat avec eux sur la saison 2016 / 2017 avec notamment un chef d’orchestre avec qui ils travaillent beaucoup. Donc ça va demander du temps, ça va demander de la volonté politique, même si je sais qu’à Poissy, cette volonté politique existe pour ce projet. Ensuite ça va demander de la part de la DRAC et éventuellement du Ministère de la Culture une volonté de labelliser une salle « Scène Nationale lyrique » ou « Conventionnée lyrique ».

 

CLN : Et bien nous le souhaitons de toutes nos forces pour vous et pour Poissy. Merci beaucoup pourcet entretien passionnant. Nous vous souhaitons beaucoup de succès pour ceprojet courageux avec le jeune public.

OM : Merci en tous cas  de relayer cette aventure avec ces enfants qui est absolument passionnante et qui plaît aux enfants, aux enseignants et aux parents. Ces mêmes parents qui s’étonnent de l’émerveillement des enfants à la fin du projet, et bien nous avons travaillé avec eux pendant 4 mois et nous leur avons apporté du bonheur, nous leur avons ouvert les portes du bonheur.

 

CLASSIQUENEWS.COM : Vous en faîtes des passionnés.

Olivier Morançais : Exactement.

 

 

 

Entretien avec Olivier Morançais, réalisé en avril 2015. Propos recueillis par Pedro Octavio Diaz

Palmyre forever

PALMYRE NE SERA PLUS QU’UN OPÉRA? Dimanche 17 mai 2015,  vers minuit, l’organisation terroriste DAESH est entrée dans les secteurs nord de Palmyre, la perle du désert syrien.  Evidemment que pour le lecteur d’un magazine musical, cette information est une redondance, peut-être fastidieuse,  des dépêches de l’AFP ou de REUTERS. Si le propre du journalisme, même spécialisé, est d’informer, pourquoi réserver l’émoi informatif aux seuls médias généralistes ?

Great Colonnade

 

 

Palmyre forever

La prise en otage et, pire encore, l’anéantissement des sites immémoriaux du Croissant Fertile n’incombent pas que la politique, l’archéologie ou l’économie militaire. La musique est aussi concernée dans le cœur même de son existence : l’inspiration. Si l’on doit revenir sur les sites vandalisés et saccagés tels l’antique Nimrod ou les murs de Ninive, le mélomane les retrouverait à chaque fois que résonne la Semiramide de Rossini et même dans pléthore d’opéras du baroque.

zenobie palmyreEt Palmyre, la mythique cité de Zénobie ? Source d’inspiration des livrets de Matteo Norris et surtout du génial Metastasio dont la Zenobia a été mise en musique par des prestigieux compositeurs tels Hasse, Piccinni, Paisiello et Perez.  Pourquoi laisser cette musique pâtir de son abandon et que le site même qui fit rêver les artistes devienne la pâture de la barbarie ? Pour les moins baroqueux, c’est à Palmyre que se déroule l’action de l’Aureliano in Palmira, un des premiers opéras de Rossini (1813) dont l’ouverture est un tube absolu parce qu’elle fut réutilisée dans son Barbiere di Siviglia en 1816.

Faut-il sauver Palmyre ? La contemplerons nous derrière un écran sombrer sous les pioches et la dynamite ? Malheureusement il ne suffit plus d’écouter la musique. Ne laissons pas les jalons de notre histoire humaine, devenir, par le seul mandat du chaos, de vieux souvenirs ruinés, des légendes faites de poussière.  Et pourtant, si Palmyre devait périr, elle survivra encore à ses décombres par la scène et la musique !

Compte rendu, concert. Paris, Amphithéâtre Bastille. Le 29 avril 2015. Récital Annick Massis, soprano. Antoine Palloc, piano.

Paris, avril 2015. Aux limbes d’avril, les pluies sont revenues,  un léger parfum du dernier hiver revient dans la capitale aux portes du mois de mai.  L’été demeure éloigné.  Au cœur de l’amphithéâtre Bastille,  l’on se presse pour prendre place et voir apparaître incessamment, Annick Massis et Antoine Palloc pour un récital d’exception. En effet,  Paris n’est que trop rarement le lieu des récitals de cette grande voix, qui plus est accompagnée par un pianiste de cette teneur.

Le Sacre du printemps

annick_massisLe programme de ce récital peut sembler une évocation du printemps. D’abord d’une mélancolie douce, avec un relent de méfiance sous un ciel nuageux avec les pièces de Messiaen, Reynaldo Hahn et Debussy, petit à petit le soleil transperce les nuées avec des mélodies formidables dont les plus remarquables et rares sont celles de Paladilhe et de Bachelet. Le soleil s’installe définitivement dans la deuxième partie avec les belles mélodies de Verdi,  Bellini,  Puccini, Catalani, et finalement l’insouciance estivale s’exprime avec la chaleur et l’humour du Bacio de Luigi Arditi et quelques bis formidables !

Ce voyage au cœur des saisons du sentiment a été formidablement ciselé et dessiné par Annick Massis éblouissante de couleurs, d’émotion et de justesse. Elle nous a fait même redécouvrir à la fois des mélodies et des textes avec une profondeur et une diction hors pair. L’accompagnant avec équilibre et souplesse, le formidable Antoine Palloc a réussi à mettre en avant les beautés de ces pièces dont le genre chambriste aurait pu les rendre répétitives. A l’orée du printemps, alors que les Saints de glace s’installent à Paris,  la nuit de mercredi dernier le soleil a brillé, dans un ciel où brillaient deux étoiles, celles d’Annick Massis et d’Antoine Palloc !

Entretien avec Philippe Hersant

Interview Philippe Hersant. Notre collaborateur Pedro Octavio Diaz a rencontré en mars dernier le compositeur contemporain Philippe Hersant. Bilan et regards sur l’écriture contemporaine : sources d’inspiration, notions de senti et de ressenti, la place de l’opéra, l’évolution des concerts, les œuvres en cours et les créations à venir. 

 

ClassiqueNews : Bonjour Philippe Hersant, nous sommes au Vrai Paris, au cœur de Montmartre, je vous remercie de nous avoir donné rendez-vous. Tout d’abord pouvez-vous nous présenter brièvement vos dernières et futures créations ?

hersant P-Hersant_0024Philippe Hersant : J’ai une année assez chargée, consacrée en grande partie à des œuvres chorales, mais pas seulement : j’ai écrit également un concerto pour flûte et une pièce pour huit violoncelles qui a été  jouée  au CRR de Paris (j’ai eu la chance d’avoir Yo-Yo Ma comme premier violoncelle !) Il y a eu aussi une pièce pour trio (piano, violon, violoncelle) et orchestre à cordes qui a été créée à Pau et reprise ensuite à Poitiers puis à Bordeaux. Parmi les œuvres que je viens de terminer, il y a une grande pièce commandée par Radio France, Le Cantique des Trois Enfants dans la Fournaise d’après le Livre de Daniel pour la Maîtrise de Radio-France et la Maîtrise du Centre de Musique Baroque de Versailles.  Elle va être créée avec une Messe de Marc-Antoine Charpentier à Abbeville au mois de mai. Je termine actuellement une oeuvre pour le Jubilé des 900 ans de  l’Abbaye de Clairvaux, pour chœur et archiluth qui sera créée au mois de Juin. Et je vais bientôt commencer une pièce pour piano, commandée par le Concours International d’Orléans.

CN : En préparant cette interview, nous avons remarqué que vous êtes licencié ès lettres et vous avez étudié la composition au CNSM de Paris. Les lettres et la littérature ont finalement beaucoup influencé votre œuvre. Rappelons notamment Les Hauts des Hurlevent, Le Château des Carpates, Le Moine Noir etcaetera… A la lumière de ce parcours intéressant, êtes-vous un compositeur lyrique né ?

PH : Je suis attiré par le monde lyrique, par la voix, c’est certain. J’ai hésité vers 18-20 ans à poursuivre des études de Lettres. C’est finalement à l’âge de 30 ans que j’ai vraiment décidé de me consacrer à la composition. Mais j’ai gardé une passion pour la littérature, et j’aime mettre en musique des mots, des textes – que ce soit pour solistes ou (plus souvent) pour chÅ“ur.

CN : Ce qui est très intéressant dans votre parcours, c’est que vous avez fait de la musique de scène, même des expériences assez étonnantes au Festival d’Avignon avec des pièces assez complexes, telles celles d’Heiner Müller.

PH : Ces collaborations sont issues du hasard des rencontres. Pendant les années  80 j’ai beaucoup travaillé avec Jean Jourdheuil et Jean-François Peyret. Jourdheuil a traduit Müller et a été un des premiers à faire connaître son œuvre en France. J’ai donc écrit trois musiques de scène pour des pièces d’Heiner Müller, la plus importante d’entre elles étant Paysage avec Argonautes, présentée en Avignon avec un gros effectif, 12 chanteurs et 8 trombones, une expérience tout à fait passionnante. J’ai écrit 7 ou 8 musiques de scène dans les années 80, ce fut une expérience très enrichissante qui m’a conduit vers l’opéra. J’ignorais tout de la scène avant cela, j’ignorais tout du théâtre, ma formation s’est faite au contact de ces metteurs en scène.  Et j’ai même eu la chance d’avoir des musiciens sur scène.  Par exemple mon deuxième quatuor était à l’origine une musique de scène pour Paysage sous surveillance de Müller. Le Quatuor Enesco l’a joué sur la scène de la MC93 de Bobigny tous les soirs, pendant quatre semaines.

CN : Et à quand un quatuor pour « Quartett » ?

PH : Jourdheuil et Peyret ont mis en scène Quartett à Avignon, mais j’avais choisi de mettre plutôt en musique Paysage avec Argonautes. Aujourd’hui cet univers est un peu loin de moi…

CN : Contrairement à beaucoup de compositeurs vous êtes entré à l’opéra par le théâtre.

PH : Il faut que je rectifie un peu, car j’ai écrit dès 1983, un petit opéra de chambre, Les Visites espacées, créé également au Festival d’Avignon. Ma première expérience fut donc lyrique, mais j’étais assez novice à l’époque et par la suite j’ai beaucoup appris grâce au  théâtre.

CN : Est-ce que pour vous l’opéra tient beaucoup plus du théâtre ou de la musique ?

PH : Il faut évidemment les deux. On l’a vu dans le passé : beaucoup d’œuvres lyriques contiennent des merveilles musicales mais ne tiennent pas la route à cause d’un livret trop faible. Par exemple Euryanthe de Weber ou les opéras de Schubert. Musique souvent magnifique, mais livret faible. Ils sont difficiles à monter et ne sont pas vraiment entrés au répertoire.

CN : Est-ce qu’il faut avoir une « pâte » intellectuelle pour toucher le public par la création ?

PH : Je ne sais pas s’il le faut, je ne peux pas répondre d’une façon générale, mais pour moi oui, c’est important. J’avoue que je ne peux pas composer sans m’inscrire dans une continuité culturelle, musicale – même si mes « bagages » me semblent parfois un peu encombrants…

CN : Donc c’est une émotion partagée avec le public ?

PH : Il est sûr que l’émotion, pour moi, est au cœur de tout. C’est-à-dire l’émotion que l’art me procure, et qu’à mon tour j’espère pouvoir procurer.

CN : Justement, dans un cas très particulier de votre œuvre, en écoutant Les Hauts des Hurlevent, en voyant même la chorégraphie et en ressentant en live Les Vêpres à la Vierge, votre musique nous touche par une émotion délicate. Mais est-ce que vous croyez que notre temps est propice à cette création par l’émotion ?

PH : Je pense que oui. Les recherches spéculatives, du reste, ne m’intéressent pas beaucoup. Mais le risque inverse existe, bien sûr :  j’essaye de me préserver de tomber dans une émotion excessive.

CN : Votre musique se porte plus dans le senti que dans le ressenti ?

PH : Oui, et j’essaie de trouver la juste mesure. Le problème s’est posé pour moi tout particulièrement dans le ballet Wuthering Heights. Le roman d’Emily Brontë déborde d’émotion, c’est une littérature de l’excès. C’est sans doute la musique la plus « excessive » que j’aie jamais écrite, mais le sujet l’imposait. D’une manière générale, j’essaie de m’arrêter « à temps », d’éviter la surabondance – tout cela reste très subjectif, bien entendu.

CN : Dans ce sens là, dans Les Hauts des Hurlevent la difficulté de la mesure aussi venait de la chorégraphie et le maniement du langage corporel.

PH : Ecrire la musique d’un ballet narratif n’est pas simple. Il y avait trois auteurs, en fait : Emily Brontë, Kader Belarbi (le chorégraphe) et moi-même. Entre le musicien et le chorégraphe doit s’installer un climat de grande confiance, il faut impérativement éviter la guerre des ego, ne pas tirer à hue et à dia. Cette confiance s’est heureusement installée entre nous : je me suis très bien entendu avec Kader Belarbi et nous avons su négocier nos différends en toute amitié.  Ça a été une belle expérience – et le ballet s’est bonifié au gré des reprises. Les représentations de 2008 étaient parfaitement abouties.

CN : Est-ce que le compositeur est un poète ou un artisan ?

PH : Il est fatalement les deux. La technique est indispensable – et j’ai l’impression de passer plus de temps dans mon rôle d’artisan que dans celui de poète. Mais, par ailleurs, ce travail technique est plutôt rassurant.  Le polissage qui vous occupe toute une journée a quelque chose d’apaisant. En revanche, la recherche d’une idée qui ne vient pas est assez angoissante.

CN : Parfois on remarque que la tendance est à la recherche technique pure, même chez certains jeunes compositeurs.  Dans votre musique, en revanche, on sent le souffle de l’inspiration.

PH : J’essaye de renouveler l’émotion, d’éviter les tics, les répétitions de formules toutes faites. Un texte, bien souvent peut servir d’étincelle, il peut vous apporter des idées nouvelles – c’est pourquoi j’aime bien mettre des poèmes en musique.

CN : En parlant du métier de compositeur, vous avez traversé un certain âge d’or. Mais est-ce qu’il a vraiment existé ? La création est, de nos jours, bien plus soutenue qu’avant ?

PH : Il y a eu une réelle évolution. Dans les années 60, la notoriété de nos aînés – Messiaen, Boulez, Stockhausen, Berio, Xenakis – était pour nous assez écrasante. Et puis, certaines musiques (celles qui osaient faire référence au langage tonal) étaient ouvertement méprisées. Je ne dis pas que les querelles esthétiques se sont tues, mais le jeu s’est beaucoup ouvert depuis une vingtaine d’années. Jamais je n’aurais osé écrire mes Vêpres de la Vierge dans les années 80. Ce langage modal, très référencé, intégrant des citations de Monteverdi  ou de monodies grégoriennes, aurait sûrement choqué. Mais on juge moins aujourd’hui un compositeur sur son langage ou son appartenance esthétique.

CN : Alors est-ce que depuis le XIXème siècle, finalement, le ressenti du milieu musical a-t-il beaucoup changé ?

PH : Non, je ne pense pas vraiment.  On a essayé de casser la vision de la musique qui avait cours au XIXème siècle. On s’en est pris à l’orchestre, à l’opéra. Mais en somme le concert continue à être ce qu’il était au XIXème siècle.  Si on finance les orchestres c’est pour qu’ils interprètent le répertoire, la création a certes une place, mais le répertoire reste au cœur des programmes.  Finalement la « révolution » espérée n’a pas vraiment eu lieu. Nous demeurons  globalement dans une économie qui est celle du XIXème, malgré les progrès.

CN : Est-ce que vous croyez que ça changera ou c’est en cours de changement ?

PH : Il y a des éléments positifs, comme le développement du système de compositeur en résidence auprès des orchestres ou des festivals.  Dans le domaine de l’opéra, contemporain, en revanche, il me semble que la situation était meilleure il y a quelques années. Il y a des raisons économiques à cela, mais sans doute pas seulement… Le plus inquiétant, de façon plus générale, est la perte de vitesse de la musique classique en France.

CN : Et est-ce que vous croyez qu’avec des phénomènes comme Le Balcon on assiste à un renouvellement des publics ?

PH : Ce que fait le Balcon est formidable, en effet. L’intérêt du jeune public pour la musique contemporaine reste, hélas, très marginal.

CN : A ce sujet, vous avez des activités institutionnelles à la SACD, au FCL et à la Fondation Banque Populaire qui soutient des jeunes talents. Mais avec la conjoncture de vieillissement des publics quel langage avoir pour les encourager ?

PH : Ce que je conseillerais aux jeunes compositeurs, c’est d’aller le plus souvent possible au-devant du public. Un compositeur ne devrait jamais perdre une occasion de présenter ses œuvres – au public, aux étudiants des conservatoires, aux jeunes interprètes. C’est en général très apprécié. Cela aide à combler le fossé qui s’est creusé depuis longtemps entre le public mélomane et la création contemporaine.

CN : Finalement, faire du terrain.

PH : Absolument, c’est une politique des « petits pas ». Beaucoup de jeunes interprètes ont compris cela, en créant un festival dans leur région. J’ai entendu ainsi, dans une petite église de Picardie, le Quatuor pour la fin du temps de Messiaen, qui a recueilli une ovation enthousiaste d’un public quasi néophyte.

CN : Et vous qui avez été en contact avec le public partout dans le monde, Amérique Latine, Allemagne et Etats-Unis,  est-ce que c’est partout pareil qu’en France ?

PH : C’est un peu partout pareil. On est partout confronté à un public mélomane qui a eu de mauvaises expériences avec la création contemporaine.  Il est important de parler pour tenter de faire tomber les préventions.

CN : Faire de la pédagogie finalement.  En corollaire, permettez-moi de vous demander quelles seraient d’ici dix ans vos envies de composition?

PH : J’ai en projet un troisième opéra, mais je ne peux pas en parler plus précisément à l’heure actuelle. J’aimerais également écrire une pièce pour chœur et orchestre, et je travaille actuellement à une grande pièce pour chœur que m’a commandée Teodor Currentzis pour le Festival Diaghilev à Perm en 2015.

CN : En tous cas nous vous souhaitons le plus grand succès pour tous ces beaux projets et merci encore pour cet entretien.

PH : Merci à vous.

Propos recueillis par notre collaborateur, Pedro Octavio Diaz. 

Agenda : prochaine concert de Philippe Hersant. Parmi un agenda chargé, la rédaction de classiquenews a sélectionné la création de la nouvelle œuvre de Philippe Hersant, commande de Radio France, Chapelle royal de Versailles, jeudi 2 juillet 2015, 20h (concert Marc-Antoine Charpentier / Hersant).

Paris. Maison de Radio France, Studio 104. Festival Présences 2015. Le 20 février 2015. Rizo Salom, Vazquez, Adams. Ensemble Orchestral Contemporain. Daniel Kawka, direction

presences-festival-2015-les-deux-ameriques-fevrier-6---21-fevrier-2015-fond-coloreSous une pluie battante,  la Seine s’enroulant tel un drapé de soie noire à ses pieds, le vaisseau d’argent laqué de la Maison de la Radio offrit un pendant splendide aux réclames mordorées de la Nuit des Césars qui sévissait sur la circulation Place du Châtelet. Paris a souvent de ces curieux rapprochements d’une rive à l’autre et entre deux méandres du fleuve le plus lumineux du monde.  Présences 2015 achevait sa traversée des Amériques par un concert étonnant,  riche en surprises exaltantes.

Pour commencer, El Juego de Luis Fernando Rizo Salom, est une série de pièces aux intentions ludiques mais à la construction plutôt chaotique.  On comprend le propos du compositeur sans beaucoup de peine, mais la portée musicale demeure assez limitée et quasiment anecdotique.  Après le jeu,  une exploration formidable du son de l’alto et des touches impressionnistes par moments des sons latino-américains. Souvent parent pauvre des concerti, l’alto à la sonorité plus ronde que le violon demeure un instrument dont l’intérêt est à découvrir.  Dans Desjardins/Des prés,  Herbert Vazquez transfigure le son même de l’instrument dans des rocailles virtuoses qu’il juxtapose sur des rythmes tropicaux et des danses issues du folkore caraïbe et, même, des harpes du Veracruz.  Pari réussi pour ce magnifique concerto, qui ne fait pas du pur nationalisme ou de la monstration de la latinité, mais sait doser l’esprit d’à propos de cette musique dansante et des lignes chromatiques de l’alto dans une toute nouvelle virtuosité.  Herbert Vazquez sublime ainsi le jeu de Christophe Desjardins et l’implication de l’Ensemble Orchestral Contemporain.

Le concert s’achève sur le reliquat de pièces symphoniques de la Son of Chamber Symphony de John Adams,  un petit bijou mais d’une portée plus décorative et narrative qu’originale.  Pour bien saisir le génie d’Adams, autant écouter Nixon in China ou El Niño.  Cette dernière eut été d’ailleurs d’une grande cohérence avec la thématique de Présences en 2015.

OSE : l'Orchestre nouvelle génération créé par Daniel KawkaCe concert est l’exemple type de l’équilibre et de l’excellence.  Tout d’abord avec la maîtrise et la sophistication du jeu de l’altiste Christophe Desjardins, splendide dans le jeu d’orchestre et virtuose dans les soli. Nous découvrons cet artiste avec plaisir et faisons des vœux pour un avenir plein de succès dans la création.  De même notre écoute a chaviré pour le formidable Ensemble Orchestral Contemporain.  On entend aisément quand la passion et l’amour de la musique meut un artiste et c’est le cas des membres de cet ensemble qui surpassent en subtilité, justesse et inventivité même le trop connoté Ensemble Intercontemporain.  Venu des contreforts des Alpes, l’EOC, nous ravit par la sensibilité et la simplicité. L’Auditeur parisien, habitué à l’EIC, peut affirmer ici que les chapelles sont tenues souvent par les prédicateurs austères.  A la tête de son impeccable EOC, le très talentueux Daniel Kawka (son fondateur et chef principal), précis, sensible, au geste juste et équilibré,  nous offre des moments de ravissement continu que nous aurions aimé se poursuivre.

Présences 2015,  s’achève sous une pluie d’étoiles aux rives du 16ème arrondissement de Paris.  Juste derrière la réplique de la Statue de la Liberté qui regarde depuis la Seine sa grande sœur Américaine bien au delà des mers, au Nouveau Monde.

 

 

Concert 12
Studio 104 – Vendredi 20 Février 2015

Luis Fernando Rizo Salom – El juego
Pour flûte basse, percussion, piano, violon, alto et violoncelle

Herbert Vazquez – Desjardins/Des prés
Concerto pour alto

John Adams – Son of Chamber Symphony

Christophe Desjardins – alto
Ensemble Orchestral Contemporain
Daniel Kawka, direction

Paris. Maison de Radio France, festival Présences 2015. Benzecry, Lieberson, Ives… National de France. Giancarlo Guerrero, direction

presences-festival-2015-les-deux-ameriques-fevrier-6---21-fevrier-2015-fond-coloreAvec une thématique telle que « Les Amériques », il fallait s’attendre à des poncifs nationalistes. Et pourtant cette occasion aurait pu offrir à la fine fleur de l’avant-garde des Amériques inexplorées, une tribune propice à des nouveaux messages, à des revendications esthétiques de notre temps. Madre Tierra de Esteban Benzeckry est un archétype du concept suranné de musique nationaliste.  Evidemment quand on s’attend à écouter des relents « latinos » et des mélanges folkloristes, Madre Tierra est d’une rare originalité. Mais ce qui est merveilleux et acceptable chez Ginastera, Revueltas ou Moncayo dans les années exaltantes du Nationalisme, l’est bien moins en 2015.  Esteban Benzeckry offre au public de Présences, ce qu’il s’attend à entendre quand on évoque la mythologie latino-américaine : une cascade d’images luxuriantes, une myriade de percussions exotiques à n’en plus finir et des danses grandiloquentes. Mais, au lieu de sortir des poussières archéologiques ces conceptions de l’univers, ces philosophies ancestrales, M. Benzeckry n’approfondit pas, il survole l’âme latine.  Il fait des trésors monumentaux de la pacotille pour touristes.

En poursuivant le parcours vers le sud, le programme visite les Neruda Songs de Peter Lieberson. Mettre en musique la poésie délicate de Neruda est un défi que peu de compositeurs ont réussi. Si bien, Mikis Theodorakis a réussi à saisir l’épopée du Canto General, les poèmes d’amour de Pablo Neruda n’ont pas eu réellement un sort glorieux dans la musique contemporaine.  Peter Lieberson met en lumière, par des couleurs simples les émotions qui bourgeonnent dans les vers de Neruda, il brode autour d’un mot, d’un vers, d’une syllabe. Les idées sont bonnes, l’ambiance est parfois juste et émouvante, mais le tout reste un peu trop simpliste. Ce cycle a été créé et composé pour l’inoubliable Lorraine Hunt-Lieberson qui a interprété à merveille chaque mélodie, comme un cours d’amour entre elle et son mari.  Ce soir hélas, ce fut la jeune Kelley O’Connor, mezzo-soprano aux couleurs rondes et chaudes et à l’allure élégante. Kelley O’Connor porte la musique simple de Lieberson au paroxysme mais oublie régulièrement le texte, ce qui vide immédiatement la mélodie de son sens et de sa sensibilité.  Pour ce genre de mélodies, le texte est essentiel.

La deuxième partie s’ouvrit sur l’extraordinaire Unanswered question de Charles Ives. Cette œuvre d’une modernité à faire pâlir certains académismes actuels,  a été composée en 1909 par ce génie inclassable qu’était ce compositeur étasunien, assureur de son état.  Mystère absolu pour l’auditeur, cette partition invite à se perdre dans la forêt orchestrale qui transparaît dans une brume des pianissimi des cordes et les cris perçants des bois avec une trompette qui pose l’interrogation onomastique de la pièce, comme une plainte de détresse au loin, qui se perd. Cette pièce est passionnante mais ne tolère aucune interrogation, un choix judicieux pour illustrer la création Américaine.

De même, mais avec un peu moins de génie, On the transmigration of souls de John Adams,  requiem pour les victimes des attentats du 11 septembre, sonne, malgré tout dans le très bel Auditorium de Radio-France, tel une complainte pour les victimes des attentats à Paris en 2015.  Le mélange des dispositifs électro-acoustiques, de l’orchestre et des chœurs touche au vif.  Une belle œuvre malgré des procédés quasiment mélodramatiques dans la réalisation.

A l’heure où l’on se questionne sur la fusion des orchestres de Radio-France et la disparition pure et simple de l’Orchestre National de France, il serait juste que les conseillers qui prônent cette idée écoutent la qualité supérieure de cette formation.  Même dans les pièces les plus faibles, l’Orchestre National de France est juste, pléthorique de timbres et de chromatismes. Nous invitons les économes et autres idéologues du paupérisme de connaître avant de condamner au souvenir, un instrument qui irrigue encore de vitalité le monde musical par la maîtrise des créations et des langages du XXIème siècle.

Accompagné par l’excellence des Chœurs et de la Maîtrise de Radio France,  le National s’impose encore comme la phalange essentielle pour montrer que la France est encore un pays de musique et de culture.

Malheureusement,  le choix du chef Nicaraguayen Giancarlo Guerrero, ne fut pas très heureux.  Manquant souvent de subtilité, de précision dans la battue et abusant de fantaisie,  certaines pièces lui ont échappé.  Heureusement que pour le chef d’œuvre de Charles Ives, le National put parcourir ses méandres sans son intervention.  Nous regrettons que Daniele Gatti n’ait pas pu diriger ce concert : le chef absent aurait apporté, sans doute,  plus de structure et de surprises.

Concert 11
Auditorium  – Jeudi 19 Février 2015

Esteban Benzeckry – Madre Tierra
Diptyque pour orchestre

Peter Lieberson – Neruda Songs
Mélodies pour mezzo-soprano et orchestre

Charles Ives – Unanswered question

John Adams – On the transmigration of souls
Pour orchestre, chœur, chœur d’enfants et sons fixes

Kelley O’Connor – Mezzo-soprano
Orchestre National de France
Giancarlo Guerrero, direction

Paris. Maison de Radio France. Festival Présences 2015 : Les deux Amériques. Studio 104, le 18 février 2015. Markéas, Griffin, Tejera, Alvarez. TM+

A l’heure où divers remaniements et remises en cause agitent voire inquiètent le monde de la musique, Radio France renouvelle son lien avec la création avec un Festival Présences 2015 qui entame la grande traversée vers les (deux) Amériques. L’exploration du vaste continent aux couleurs si dissemblables, a permis au public parisien d’échapper à la pluie battante de cette fin d’hiver pour rejoindre les tropiques et les capitales de la mondialisation.  Des échanges emplis de surprises.

presences-festival-2015-les-deux-ameriques-fevrier-6---21-fevrier-2015-fond-colorePour ouvrir notre couverture de Présences, le concert n°10 nous offrit la conjugaison de deux univers complémentaires : TM+ et l’ensemble de percussions Mexicain Tambuco.  La narration nous porta avec clarté dans plusieurs univers de la création contemporaine, sans que le voyage soit très concluant en vérité.  Néanmoins, le cadre magnifique du Studio 104 renové, offre une acoustique chaleureuse et précise pour la musique contemporaine. En véritable archétype de la tendance créatrice contemporaine actuelle,  le Conlon’s dream d’Alexandros Markéas est un tenant du mandarinat et de l’académisme. Dépouvu, hélas d’un sens poétique qui aurait pu offrir une identité à la pièce, Conlon’s dream reste un hommage ou bien, une pièce d’école.

Nous pourrions dire tout autant de The persistence of Past Chemistries de Charles B. Griffin, dont les trouvailles ne poussent pas très loin le propos et demeurent assez anecdotiques.

En revanche, le passionant Flashforward II de Januibe Tejera concrétise dès la première note, la voix nouvelle venue d’outre-Atlantique.  En effet, ce jeune compositeur brésilien y imprime une influence subtile de la musique indigène amazonienne et une exploration des ambiances, des nuances dans les développements. L’électronique apporte une voix nécessaire à la compréhension de l’atemporalité de ce voyage dans le temps en accéléré.  Flashforward II est passionnant par son originalité et l’implication de l’auditeur dans l’écoute et l’appréciation de son architecture.

Dans la même émotion, mais avec une structure plus simple, Metal de Corazones du compositeur Mexicain Javier Alvarez, est un bijou d’inventivité et de timbres.  Utilisant les percussions dans un langage de pulsations continu qui rappelle les battements d’un cœur mais aussi les bruits lancinants de la ville.  Une belle réalisation qui permet aux percussions d’atteindre une narration subtile et une évocation compréhensible de toute la gamme des possibilités dans le rythme et le timbre.

Partageant à la fois les univers de chaque compositeur et l’unicité de chaque pièce, les ensembles TM+ et Tambuco interprètent avec excellence la création contemporaine. On remarque notamment l’investissement de chaque soliste, comme des planètes qui entrent en conjonction pour obtenir une énergie efficace et solide.  Laurent Cuniot dirige parfaitement ces deux ensembles prêtant une attention particulière aux couleurs, à la précision et justesse rythmiques et un sens aigu des effets,  son investissement  permet à chaque pièce de germer avec ses couleurs particulières et au compositeur de jouir de sa voix et sa personnalité créatrice.

Paris. Maison de Radio France. Festival Présences 2015 : Les deux Amériques. Studio 104, le 18 février 2015. Markéas, Griffin, Tejera, Alvarez. TM+

Compte rendu, concert. Paris, Philharmonie 2, cité de la musique. Le 4 février 2015. Ibrahim Maalouf : Au pays d’Alice…

Maalouf Ibrahim-Maalouf-330x300La définition de « Merveille » concerne à la fois l’admirable, le rare, le précieux et la perfection des la forme et du fond. Un travail remarquable en somme. Retrouver du merveilleux dans le commun tient parfois du rêve ou même de l’impossible. Finalement, le cœur de la narration de Lewis Carroll dans « Alice aux pays des Merveilles » est le prodige du quotidien qui en devient surnaturel et merveilleux. Dans l’esprit, faire une production de théâtre musical avec des intervenants classiques et des interprètes des styles jazz et rap sont une belle initiative. Néanmoins, ces cercles qui s’ignorent parfois, mais qui ont comme centre une belle énergie peuvent être un cocktail détonnant.

Le 4 février à la Philharmonie 2, ancienne Cité de la Musique, Alice apparaissait sous un aspect étrange. La narration dans la musique de Ibrahim Maalouf semblait se déliter dans un univers brumeux, sans suite véritable et les étapes du texte d’Oxmo Puccino avaient du mal à porter le spectacle dans un objectif précis. La question s’est posée sur le véritable sens de cette œuvre de théâtre musical : Est-ce une création ou bien un trip entre amis qui s’est bien déroulé grâce au soutiens des structures ? Cette question porte en elle la problématique qui inquiète tant d’interprètes : sommes nous dans une époque qui confond spectacle vivant et divertissement ?

Nous n’écornerons pas ici Oxmo Puccino, dont le livret manque de souffle, étonnant pour un narrateur aussi brillant dans ses chansons. Non plus nous égratignerons Ibrahim Maalouf dont le talent d’interprète n’est surtout pas en cause. Mais sa musique tient plus de l’anecdotique que de l’inspiration, tout comme une battue improvisée et incompréhensible. Face à eux, les phalanges de l’Orchestre du CRR et l’incroyable Maîtrise de Radio France réussissent à porter les quelques beautés de cette Alice. Malgré l’improvisation des figures de proue de ce spectacle, les jeunes ont tenu bon et offert, avec beaucoup de professionnalisme, le meilleur de leurs formations. « Au pays d’Alice » demeure un coup de bluff, mais aussi un signal inquiétant de la place que prend le divertissement dans les cœurs de ceux qui auraient pu aimer la musique.

Au Pays d’Alice

Oxmo Puccino, récitant, livret
Maîtrise de Radio-France
Orchestre des jeunes du CRR de Paris
Ibrahim Maalouf, composition, trompette, direction

Compte rendu, opéra. Paris, l’Européen. Le 28 janvier 2015. Albert Grisar : Bonsoir monsieur Pantalon, 1851. Les Frivolités parisiennes. Nicolas Simon, direction.

Les hasards de la vie parisienne, entre lampions et course contre la montre, nous apportent souvent un lot passionnant d’aventures et de risques.  La barrière de Clichy, offre un brin de ce Paris exaltant des années folles, entre les théâtres de Montmartre et la brasserie Wepler,  ce parfum surannée enivre encore de ses légendes des musiques étincelantes et joyeuses.  A quelques pas de la colonne de Moncey, c’est le siège de L’Européen, une salle dévolue maintenant aux spectacles de musiques rock. Jadis sa scène accueillit la fine fleur du Music hall à la parisienne. 

 

 

 

 

 

Un Pari(s) frivole et délicieux !

 

albert-Grisar-bonsoir-monsieur-pantalon-operaMais ce 28 janvier,  l’Européen revivait les fastes de naguère, avec la recréation en première mondiale de l’opéra comique d’Albert Grisar : Bonsoir Monsieur Pantalon. Albert Grisar, compositeur belge, a été injustement écarté de l’éternité musicale. Auteur des musiques dont le succès a traversé le XIXème siècle, ses partitions sont des bijoux qui explosent de charisme, d’inventivité et d’un subtil sens de l’humour et de la mélodie. Albert Grisar, tout comme Florimond Hervé, est un digne compagnon d’Offenbach. Sa musique, dans cette « pantalonnade » qu’est Bonsoir Monsieur Pantalon, nous rend palpable l’émotion des soirées de l’Ambigu Comique, des femmes à crinoline, du Paris des fiacres, des lampions, une image que seuls Prévert et Carné ont retrouvé dans Les Enfants du Paradis.

Sans un orchestre de choc la musique de Grisar aurait subi un retour anecdotique, mais ce soir, le formidable Orchestre des Frivolités Parisiennes accueillit avec enthousiasme cette partition pour nous l’offrir avec enthousiasme et une réelle énergie décapante. Suivant les recréations d’Auber (L’Ambassadrice), d’Hervé (le Petit Faust) et bientôt d’Halévy (le Guitarrero), les Frivolités Parisiennes ont bien raison de remettre au goût cette musique incroyable et inusitée dans ces heures de crise.

A la tête des géniales Frivolités, Nicolas Simon dirige avec une subtilité certaine et un goût irréprochable. Il offre à la musique de Grisar un réveil brillant, une clarté dans les mouvements et une énergie communicative. Son approche est constellée d’une multitude d’accents qui apportent à l’intrigue une réelle théâtralité et un lyrisme passionnant. Un talent à retrouver absolument.

Côté solistes, nous remarquons surtout l’incroyable performance de la soprano Anne-Aurore Cochet en Colombine, mêlant la grâce théâtrale à une voix stupéfiante, nous encourageons nos lecteurs à suivre ce jeune talent plein de promesses !

Le reste de la distribution demeure assez inégal. Avec quelques pépites tout de même, Alan Picol en savant est désopilant,  Clara Schmidt est une amoureuse Isabelle charmante et Jeanne Dumat campe un Lélio correct.  La Lucrèce d’Alicia Haté n’est pas très convaincante et le Monsieur Pantalon de Vincent Vantyghem n’arrive pas à nous saisir dramatiquement.  Par ailleurs, la mise en espace de Damien Bigourdian demeure assez faible, tenant plus du gag que du renouvellement du genre.  Si les Frivolités Parisiennes sont au top musicalement dans la redécouverte du répertoire d’opéra comique,  le déséquilibre d’une mise-en-scène un peu poussiéreuse laisse choir l’originalité de l’œuvre.  Gageons que l’équipe des Frivolités Parisiennes reviendront à Grisar avec un spectacle qui renouvèlera le genre aussi brillamment qu’ils le font dans la fosse.

 

Quoi qu’il en soit,  cette nouvelle vie de l’opéra comique au cœur de son terrain d’origine,  fait un joli pied de nez aux institutions consacrées qui ne jurent plus sur le talent mais sur la comptabilité des marchands de sièges.  Saluons alors le courage de cette jeune compagnie et laissons nous porter vers des rivages inconnus avec le sourire des explorateurs !

 

 

 

 

 

 

Bonsoir monsieur Pantalon
Opéra comique d’Albert Grisar  (1851)

 

Les Frivolités parisiennes

 

Colombine – Anne-Aurore Cochet
Isabelle – Clara Schmidt
Lucrèce  – Alicia Haté
Lélio – Jeanne Dumat
Le Docteur – Alan Picol
M. Pantalon – Vincent Vantyghem
Deux porteurs  – Thibaut Thézan et Jaoued El Hirach

 

 

Mise en espace : Damien Bigourdian
Orchestre des Frivolités Parisiennes
Nicolas Simon, direction.

 

Compte rendu, concert. Paris, Philharmonie 1, le 3 février 2015. Boulez: Pli selon pli. Varèse : Amériques. Marisol Montalvo, soprano (Pli selon pli). Ensemble Intercontemporain, Orchestre du CNSMDP. Matthias Pintscher, direction.

Une nuit magique, où l’hiver s’attache encore au ciel étoilé et aux lunes encore glacées. Sur le parvis de la Villette, la nef immense, tel un long cétacé semble dormir sous sa peau d’argent, mais son ventre gronde de lumière et bruisse d’impatience et d’éveil.  La Philharmonie ouvre ses portes au maître qui la désira de tous ses sens, Pierre Boulez, dont le siècle est déjà proche, un siècle qui lui doit tant.

Le bel aujourd’hui…

Pierre_BoulezLe retour des mystères incroyables de Pli selon pli et les vers sublimes de Stéphane Mallarmé, mais cette fois-ci dans le nouvel amphithéâtre de la Philharmonie de Paris (Philharmonie 1). Être confronté à un tel monument est en soi un vertigineux défi pour la sensibilité. La musique de Pli selon pli éveille, motive, incite et décline des mystères, une sorte de mystique sensuelle incarnée par la soprano qui est tour à tour vierge et enchanteresse, muse et élément.  Dans ce rôle protéiforme, la très latine Marisol Montalvo a touché à la perfection la corde puissante du désir et du symbole.  Avec une voix cristalline, plus incarnée que celle de Barbara Hannigan,  elle offre à la partition de Boulez un souffle émotionnel plus sauvage, aux prises avec une sensualité exacerbée. Là où Hannigan offre l’extase des camélias d’hiver, Marisol Montalvo fait naître des orchidées des forêts vierges et des rosiers pourprés. La seule faille fut un léger défaut dans la prosodie dans le français, essentiel néanmoins pour saisir l’intensité de l’œuvre.  Quand la voix laissa sa place à l’immense orchestre des Amériques de Varèse,  le leviathan sembla chanter à plusieurs voix dans cette exposition splendide de mondes divers. « Amériques » poursuit une quête dans la nouveauté, un langage pléthorique des sons, nous avons entendu l’imaginaire d’avant-garde qui n’a pas pris une ride. La musique de Varèse est d’une colossale finesse et offre une multitudes de références. Surtout quand l’irruption de sirènes mécaniques parsème la pièce. Un clin d’œil à ce parti pris des choses que Ponge décrivit si bien, une sorte de manifeste pour la musique du quotidien, où la nouveauté n’est toujours pas lointaine ni inatteignable.

Pour ce concert aux couleurs diverses et complémentaires, l’Ensemble Intercontemporain s’associe à l’Orchestre du CNSMDP.  Dans les rangs de l’Intercontemporain, nous entendons la précision, la parfaite maîtrise des styles et des nuances tant de Boulez que de Varèse, ils forment une belle tête de proue à un orchestre du CNSMDP parfois en mal de cohérence et de justesse. Nous saluons néanmoins les musiciens qui ont démontré d’une manière remarquable une assise chevronnée dans ce répertoire et une réponse très vive face aux exigences de ces deux œuvres monumentales.

A la tête de ces deux univers différents,  Matthias Pintscher est correct, mais, on remarque une battue quelque peu sévère et nerveuse. Dans Pli selon pli,  sa direction ôte parfois une souplesse inhérente à l’œuvre, qui aurait pu la rendre un peu plus légère.  Dans Amériques, sa direction demeure bonne mais un peu trop sur la retenue. A la Philharmonie maintenant les pas sont feutrés, une certaine émotion naît en sortant de cette nef d’argent et de verre,  surtout quand au loin on aperçoit cet immense monument de la musique qui rappelle les vers de Mallarmé :

« Cet unanime blanc conflit
D’une guirlande avec la même,
Enfui contre la vitre blême
Flotte plus qu’il n’ensevelit. »

Compte rendu rédigé par notre rédacteur Pedro Octavo Diaz. illustration : Pierre Boulez (DR)