CRITIQUE, opéra. CAEN, le 5 mai 2022. HAENDEL : Alcina. Gauvin
 Herman / Luks

handel-haendel-portrait-vignette-carre-handel-380CRITIQUE, opĂ©ra. CAEN, le 5 mai 2022. HAENDEL : Alcina. Gauvin
 Herman / Luks   –   Les histoires d’enchanteresses sont un leitmotiv qui constitue la colonne vertĂ©brale de l’imaginaire de toutes les cultures. Il y a quelque chose de fascinant dans ces ĂȘtres sensuels et terribles. Alcina est issue de l’imagination de Ludovico Ariosto dans son Orlando Furioso. Episode hautement moral sur la chĂ»te du hĂ©ros Roger dans les griffes sexuelles de la belle Alcine. HĂ€ndel avait dĂ©jĂ  mis en musique une multitude d’enchanteresses et ĂȘtres de magie dans ses prĂ©cĂ©dents opĂ©ras. De l’Armida guerriĂšre de Rinaldo Ă  la redoutable Melissa de l’Amadigi, HĂ€ndel prĂȘte Ă  ces figures toutes les nuances de sa plume et fait des rĂŽles incarnĂ©s avec des sentiments contrastĂ©s et d’une humanitĂ© dĂ©routante.

Alcina, crĂ©Ă© le 16 avril 1735 au Convent Garden de Londres est un des dernier chefs d’oeuvre d’opĂ©ra du maĂźtre saxon. Dans sa partition HĂ€ndel y dĂ©ploie sa maĂźtrise totale des codes de l’opera seria et semble avoir un attachement particulier pour le rĂŽle titre, une enchanteresse en mal d’amour et qui dĂ©cline petit Ă  petit en se prenant Ă  son propre piĂšge. Sa grande amie, Mary Granville (Mrs Delany) Ă©crit Ă  sa mĂšre aprĂšs avoir assistĂ© aux rĂ©pĂ©titions d’Alcina:

Yesterday morning my sister and I went with Mrs. Donellen to Mr. Handel’s house to hear the first rehearsal of the new opera Alcina. I think it is the best he ever made, but I have thought so of so many, that I will not say positively ’tis the finest, but ’tis so fine I have not words to describe it. Strada has a whole scene of charming recitative — there are a thousand beauties. Whilst Mr. Handel was playing his part, I could not help thinking him a necromancer in the midst of his own enchantments.”

Les illusions perdues

Cette rĂ©action montre l’efficacitĂ© dramatique de la partition d’Alcina, mĂȘme Ă  une Ă©poque oĂč les histoires d’enchanteresses Ă©taient un lieu commun des scĂšnes europĂ©ennes. Alors qu’en 1735, HĂ€ndel voyait son influence dĂ©cliner, pourrait-on voir dans Alcina une sorte de miroir du compositeur? En effet, la perte des pouvoirs pour l’enchanteresse est traitĂ©e non pas comme une juste punition d’une vile sorciĂšre, mais comme une perfidie infligĂ©e par Ruggiero et une trahison. En outre, il est intĂ©ressant de constater que les deux livrets directement inspirĂ©s de l’Arioste que HĂ€ndel a mis en musique : Orlando (1733) et Alcina (1735) ont Ă©tĂ© adaptĂ©s par une main anonyme, serait-il possible que ce soit celle du compositeur? Dans les deux livrets les rĂŽles titres sont confrontĂ©s Ă  des Ă©preuves cruelles infligĂ©es par l’objet de leur passion, Angelica et Ruggiero respectivement. Chez Orlando, la dĂ©couverte de la “trahison” d’Angelica le mĂšne au dĂ©lire, chez Alcina c’est plutĂŽt la “folie triste” proche d’une dĂ©pression. Quelques mois aprĂšs la crĂ©ation d’Orlando, en juin 1733, la crĂ©ation de l’Opera of the Nobility dĂ©fiait le monopole de HĂ€ndel sur la scĂšne londonienne et lui enlĂšverait son thĂ©Ăątre, son public et ses chanteurs vedettes, lors de la crĂ©ation d’Alcina en 1735, la guerre entre les deux compagnies rivales battait son plein, cette annĂ©e-lĂ  cependant, HĂ€ndel a failli perdre la lice. Alcina semble se dĂ©battre contre la fin de son monde, peut-ĂȘtre que HĂ€ndel lui-mĂȘme nous fait part de son sentiment de lassitude Ă  travers l’enchanteresse qui se dĂ©bat face Ă  la perte imminente et irrĂ©mĂ©diable de ses pouvoirs.

Alcina, semble ĂȘtre une magicienne toute puissante dans son Ăźle enchantĂ©e, cependant, tout le long de ses airs on remarque une distance, sensuelle certes, mais dĂ©finitivement dĂ©connectĂ©e de la rĂ©alitĂ©. Toute sa sincĂ©ritĂ© explose littĂ©rallement dans “Ah! Mio cor” dont les accords des cordes illustrent les battements d’un coeur en souffrance (avec le mĂȘme effet que les derniĂšres mesures du IVe mouvement de la 6 symphonie de Tchaikovsky). Dans “Ombre pallide”, Alcina est totalement dĂ©sabusĂ©e, elle sait qu’elle finira bientĂŽt par perdre ses pouvoirs et tout le monde merveilleux qu’elle a construit va s’effondrer Ă  cause de ses amours funestes pour Ruggiero. Pendant contraire Ă  cette reine-magicienne, la reine-guerriĂšre Partenope ne laisse pas l’amour la contraindre et se ressaisit Ă  temps pour garder sa dignitĂ©. En revanche, alors que dans d’autres opĂ©ras la punition de la lascive magicienne est un avertissement moral, ici nous compatissons avec Alcina, ses tourments ne sont pas sans rapeller, Ă  l’Ăšre du numĂ©rique, les dĂ©ceptions amoureuses dans le monde factice des rĂ©seaux sociaux et leurs funestes consĂ©quences.

Il y a des spectacles qu’on attend sans vraiment ĂȘtre impatients d’ĂȘtre saisis au coeur et dans l’Ăąme, il y en a d’autres que l’on sait porteurs d’une grande maĂźtrise. Ce soir au ThĂ©Ăątre de Caen, cette production d’Alcina a Ă©tĂ© une rĂ©vĂ©lation pour notre coeur profondĂ©ment HĂ€ndelien. Sans hĂ©siter, cette production est une des meilleures que nous ayons vu de toute notre existence. La maĂźtrise du genre, l’audace de la dramaturgie et les partis pris surprenants ont rĂ©vĂ©lĂ© Alcina sous des attraits nouveaux. Je suis heureux d’avoir eu le privilĂšge d’assister et de faire part d’une telle merveille.

La mise en scĂšne de Jiƙí Heƙman est remarquable en tous points. Non seulement sa conception de l’oeuvre Ă©pouse l’argument mais en plus il rend visible les deux mondes d’Alcina. La sensualitĂ© du monde magique est Ă©voquĂ© sans la vulgaritĂ© de Katie Mitchell (Aix-en-Provence, 2015) ou la lecture bĂąclĂ©e de Christof Loy (ThĂ©Ăątre des Champs-ElysĂ©es, 2018). Jiƙí Heƙman rĂ©ussit avec un tour de force l’ambivalence du monde d’Alcina. Le dĂ©cor de Dragan Stojčevski figure une maison trĂšs sobre en bord de mer, qui pourrait faire penser Ă  celles du roman Les fous de bassan d’Anne HĂ©bert. Or, c’est en son sein que les sortilĂšges d’Alcina ouvrent le ventre de cet Ă©difice pour faire paraĂźtre son monde fantastique et sublime. PeuplĂ© des guerriers qu’elle a transformĂ© en ruisseaux, animaux et vĂ©gĂ©taux en tous genres, elle semble graviter dans une galerie oĂč les lumiĂšres crĂ©Ă©es par Daniel Tesaƙ dessinent parfaitement Ă  la fois les Ă©motions et les situations des personnages, une narration incandescente. Seule ombre au tableau, certaines situations qui se veulent loufoques mais qui n’apportent rien ni Ă  la mise en scĂšne, ni Ă  l’histoire. La prĂ©sence d’une horde de sycophantes (un manchot empereur notamment), abusent du comique de rĂ©pĂ©tition, surtout dans les moments hĂ©roĂŻques. La danse a toute sa place dans cette oeuvre dont les intermĂšdes Ă  la française ont Ă©tĂ© conçus par HĂ€ndel pour la danseuse star de l’Ă©poque Marie SallĂ©. Dans notre Ăšre  la mise en scĂšne l’emporte souvent sur les autres aspects du spectacle, dĂ» Ă  notre manie contemporaine du tout visuel. Jiƙí Heƙman nous propose ici une relecture trĂšs intelligente et Ă©quilibrĂ©e d’Alcina, sans artifices surannĂ©s en gĂ©nĂ©ral. Cette mise en scĂšne demeurera dans notre esprit et nos Ă©motions comme une des plus belles et des plus rĂ©ussies qui soient.

A l’Ă©gal de l’intelligence et le goĂ»t trĂšs sur de la conception thĂ©Ăątral, l’incarnation de Karina Gauvin de cette enchanteresse en mal de magie est parfaite. La soprano canadienne rĂ©unit une technique Ă  toute Ă©preuve et un raffinement splendide dans l’ornementation, elle est une Alcina de lĂ©gende. Sa connaissance du “bel canto” baroque et du style hĂ€ndelien est manifeste dans ce rĂŽle fait sur mesure pour une cantatrice accomplie que fut Anna Maria Strada del Po. Mais outre les considĂ©rations purement musicales, Karina Gauvin joue sans limites cette femme de magie qui voit petit Ă  petit son coeur se briser. Elle attrape le spectateur dĂšs sa premiĂšre apparition et continue Ă  nous faire vivre le drame d’Alcina comme l’aurait fait une grande comĂ©dienne au cinĂ©ma. A la fin de l’opĂ©ra, quand Alcina a tout perdu, on la voit seule dans sa maison, regarder la salle, Ă©perdue, comme un corollaire amer d’une Ăąme brisĂ©e. L’Alcina de Karina Gauvin est inoubliable!

Malheureusement, on ne peut pas dire la mĂȘme chose de Ray Chenez dans le rĂŽle Ă©prouvant vocalement de Ruggiero. ComposĂ© pour Carestini, ce rĂŽle comporte des difficultĂ©s dans l’Ă©lĂ©giaque (“Verdi prati”, “Mio bel tesoro”) et dans l’hĂ©roĂŻque (“Sta nell’Ircana”). Mais, quoi qu’avec une belle prĂ©sence et, sans doute beaucoup de bonne volontĂ©, M. Chenez n’a pas les moyens vocaux pour atteindre l’excellence de sa partenaire enchanteresse. L’Ă©mission est trop nasale et les aigus semblent bloquĂ©s dans le masque, le grave n’a pas de rondeur non plus. C’est bien dommage.

Dans les autres rĂŽles, Krystian Adam nous offre un Oronte vaillant et avec une belle prĂ©sence vocale d’une grande sensibilitĂ©. Le Melisso de TomĂĄĆĄ KrĂĄl est ravissant et nous chante sa belle sicilienne “Pensa chi geme” dans l’Acte II avec des belles couleurs veloutĂ©es, c’est un pur plaisir de l’entendre dans un rĂŽle de HĂ€ndel. La Morgana interprĂ©tĂ©e par Mirella Hagen est correcte avec un joli timbre mais sans avoir une prĂ©sence renversante, son “Credete al mio dolore” est touchant mais dĂ©clinĂ© sans beaucoup d’imagination dans le da capo. La Bradamante de VĂĄclava Krejčí HouskovĂĄ et l’Oberto de Andrea Ć irokĂĄ n’ont pas Ă©tĂ© convaincants ni dans l’emploi dramatique ni dans la musicalitĂ©.

Dans la fosse, le Collegium 1704 projette des enchantements souvent subtilement dosĂ©s. Les obbligati sont d’ailleurs magnifiquement maĂźtrisĂ©s et on goĂ»te avec gourmandise le talent des solistes de ce bel orchestre. Or, il manque parfois un peu d’Ă©nergie dans les tempi, on sent une certaine lourdeur dans quelques morceaux et parfois les rĂ©citatifs manquent de dynamisme. VĂĄclav Luks est gĂ©nĂ©reux dans les couleurs qu’il apporte Ă  la partition et maĂźtrise le style, cependant, il n’en demeure pas moins qu’il semble rester un peu en retrait des enchantements de cette musique. On eut souhaitĂ©, peut-ĂȘtre, un engagement plus manifeste pour certaines scĂšnes. Or, l’orchestre est excellent lors des grands moments de thĂ©Ăątre, notamment dans les scĂšnes d’Alcina, le drame est dĂ©ployĂ© sans Ă©tats d’Ăąme pour nous cueillir au coeur.

Outre les fantasmagories des enchantements, grĂące Ă  la lecture de Jiƙí Heƙman, Alcina ne pose plus simplement la question des sentiments contrariĂ©s, mais elle ouvre un champ philosophie trĂšs diffĂ©rent. Pouvons nous ĂȘtre certains que l’abandon des illusions est la voie du bonheur ? Peut-ĂȘtre que ce que toute la culture a veillĂ© Ă  condamner depuis l’AntiquitĂ© jusqu’Ă  Black Mirror, n’est pas le terrible puits oĂč l’esprit se noie pour toujours. L’illusion ou le rĂȘve, n’est pas la vile prison de Segismundo dans La vida es sueno de Calderon, mais c’est la sĂšve qui nous prĂ©serve de la brutalitĂ© de la vie, de notre animalitĂ© profonde et nous ouvre les yeux Ă  l’Ă©merveillement. La morale de cette fable est ambigĂŒe. Alcina a mĂ©tamorphosĂ©e le dĂ©sir et la concupiscence des hommes et son propre dĂ©sir pour mieux le maĂźtriser. Quand tout vole en Ă©clats, ce qui lui reste est le goĂ»t de cendres de la solitude, de la haine de soi et de l’abandon. Le bonheur n’est plus moral s’il fait souffrir. En dĂ©finitive, c’est pas l’illusion, le rĂȘve, la contemplation absolue que l’art peut exister. Alcina n’est finalement pas une affreuse servante des pouvoirs occultes, c’est une artiste mais qui finit par se livrer Ă  un homme sans foi et sans morale. Alcina serait HĂ€ndel ou serait-elle l’enchanteresse qu’il faut absolument dĂ©fendre face aux chevaliers de la vertu dont les armures d’acier ne renferment que le vide?

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CRITIQUE, opĂ©ra. ThĂ©Ăątre de Caen – Jeudi 5 mai 2022 – 20h
Georg Friedrich HĂ€ndel : Alcina (1735)

Alcina – Karina Gauvin
Morgana – Mirella Hagen
Ruggiero – Ray Chenez
Bradamante – VĂĄclava Krejčí HouskovĂĄ
Oronte – Krystian Adam
Oberto – Andrea Ć irokĂĄ
Melisso – TomĂĄĆĄ KrĂĄl

Collegium 1704
Collegium Vocale 1704
VĂĄclav Luks – direction

Jiƙí Heƙman – mise en scĂšne
Dragan Stojčevski – dĂ©cors
Alexandra GruskovĂĄ – costumes
Daniel Tesaƙ – lumiĂšres
Jan Kodet – chorĂ©graphie
TomĂĄĆĄ HrĆŻza – vidĂ©o

CRITIQUE, opéra. LIEGE, le 15 mai 2022. FRANCK : Hulda. Holloway, OPRL, Madaras.

hulda cesar franck opera classiquenews recreation opera annee cesar franck 2022 dossier critique operaCRITIQUE, opĂ©ra. LIEGE, le 15 mai 2022. FRANCK : Hulda. Holloway, Madaras – AprĂšs la guerre de 1870, la scĂšne française a connu un changement significatif dans le style et les sujets des oeuvres reprĂ©sentĂ©es sous les lampions des salles de spectacle. Outre les fantasmagories exotiques qui firent voyager les spectateurs sous les palmiers et dans les dunes de l’Orient ou les palais enchantĂ©s de Byzance; les compositeurs et librettistes ont marquĂ© un intĂ©rĂȘt renouvelĂ© pour l’Ă©poque mĂ©diĂ©vale. Le bel canto et l’Ăšre romantique avaient puisĂ© amplement sur les romans de Walter Scott pour leur cĂŽtĂ© Ă©pique et sentimental. Or aprĂšs la dĂ©faite et l’annexion de l’Alsace-Moselle, l’intĂ©rĂȘt politique de l’opĂ©ra se portait sur le patriotisme et une sorte de grande fresque historique qui allait dĂ©peindre des grands sentiments dans la rudesse des climats nordiques ou germaniques. Est-ce qu’il y avait un possible rapport avec le contraste avec la “barbarie” germanique ou scandinave et la “civilisation” latine de la France?

A moi la vengeance, à moi la rétribution.

Le sentiment de revanche qui habitait la France entre 1871 et 1914 semble indiquer que la plupart des oeuvres crĂ©Ă©es Ă  cette pĂ©riode rĂ©pondaient Ă  cet Ă©tat d’esprit. On remarque mĂȘme chez Offenbach une certaine inclinaison pour le patriotisme, notamment dans La fille du tambour major (1879). Cependant, c’est Ă  cette pĂ©riode que les compositeurs français accueillent, non sans remous, la lame de fond WagnĂ©rienne. L’influence de Wagner reste dĂ©terminante dans la crĂ©ation des compositrices et compositeurs tels qu’Augusta HolmĂšs, Ernest Reyer, Edouard Lalo et, bien entendu CĂ©sar Franck.

Le cas de CĂ©sar Franck semble prĂ©senter un archĂ©type similaire. Or, l’on sait que les opĂ©ras du maĂźtre liĂ©geois n’ont pas forcĂ©ment acquis la notoriĂ©tĂ© que sa musique de chambre ou ses opus pour clavier connaissent. Le mĂ©tier de compositeur scĂ©nique avait beaucoup d’appelĂ©s et trĂšs peu d’Ă©lus. AprĂšs Stradella (1841) et Le valet de ferme (1851-1853), CĂ©sar Franck semblait Ă©loignĂ© de l’opĂ©ra, jusqu’Ă  1875 oĂč il entame la composition d’une nouvelle oeuvre lyrique : Hulda.

L’argument est tirĂ© de la piĂšce du norvĂ©gien BjĂžrnstjerne BjĂžrnson, « Halte Hulda » (1858). Sise dans une NorvĂšge mĂ©diĂ©vale fantasmĂ©e, l’intrigue transite entre le mĂ©lodrame funeste et le grand guignol. Faut-il mentionner que BjĂžrnson est un ardent dĂ©fenseur de la France contre la guerre injuste de Bismarck en 1870? L’adaptation musicale de sa piĂšce, outre l’intĂ©rĂȘt dramatique, n’aurait-il pas aussi une certaine dose de politique? Il est intĂ©ressant de nous attarder un instant sur cette hypothĂšse.

Hulda raconte l’enlĂšvement du rĂŽle titre et le massacre de sa famille par les barbares Aslaks. Elle est contrainte Ă  vivre captive de ses ravisseurs et est forcĂ©e d’Ă©pouser le chef du clan. Ce dernier finit par ĂȘtre occis par l’amant de Hulda, le bel Eiolf. Les deux comptent s’enfuir en Islande, mais Eiolf trahit Hulda avec son ancienne fiancĂ©e Swanhilde, ce qui dĂ©clenche la colĂšre de Hulda qui finit par livrer son amant Ă  la vengeance des Aslaks. Hulda pert son amant et se jette dans l’eau glacĂ©e d’un fjord pour abrĂ©ger ses souffrances.

Outre les amours funestes de Hulda, le ravissement de cette princesse et le massacre de son peuple par une horde de barbares rappellent le sentiment de la France de cette fin du XIXĂšme siĂšcle face Ă  l’annexion abusive de l’Alsace-Moselle par Bismarck dans le TraitĂ© de Francfort du 10 mai 1871. Le dĂ©fi constant de Hulda et son mariage forcĂ© avec le chef Gudleik pourraient se rapporter Ă  toutes les campagnes de propagande française sur la captivitĂ© des provinces perdues, figurĂ©es par l’Alsacienne avec son grand noeud contrainte d’accepter le joug conjugal d’un officier coiffĂ© du pickelhaube. De plus les noces de Hulda avec le chef du clan des Aslaks pourraient se rĂ©fĂ©rer au nouveau statut des territoires perdus par la France. Les anciens dĂ©partements sont devenus Reichsland Elsaß-Lothringen et administrĂ©s directement par la couronne comme “terre d’empire”. C’est une sorte d’hymĂ©nĂ©e forcĂ© avec le kaiser Guillaume Ier (1861 – 1888) directement.

Quoi qu’il en soit, CĂ©sar Franck ne verra jamais Hulda reprĂ©sentĂ©e puisque la crĂ©ation n’aura lieu qu’en 1894 Ă  l’OpĂ©ra de Monte Carlo grĂące Ă  l’Ă©nergie de son fils. AprĂšs un retour en 2019 Ă  Fribourg qui a Ă©tĂ© enregistrĂ©e pour le label Naxos, Hulda fait son retour en grande pompe Ă  LiĂšge cĂ©lĂ©brant le bicentenaire de la naissance de CĂ©sar Franck le 15 mai 2022.

LiĂšge est une ville au passĂ© fascinant et riche en contrastes. Nul doute que cette citĂ© a inspirĂ© plus d’un artiste et a Ă©tĂ© le berceau de trois des grands musiciens qui ont imprimĂ© une marque indĂ©lĂ©bile dans l’histoire de la musique europĂ©enne : GrĂ©try, Franck et ĆžsaĂże. En plus d’ĂȘtre un lieu charmant avec ses clochers sĂ©culaires et ses larges avenues boisĂ©es, LiĂšge a une magnifique Salle Philharmonique aux dorures prĂ©cieuses qui ont servi d’Ă©crin au retour de Hulda. En coproduction avec le Palazzetto Bru-Zane, cette reprĂ©sentation en version concert sera immortalisĂ©e au disque et pourra ainsi permettre Ă  des gĂ©nĂ©rations entiĂšres d’avoir accĂšs Ă  la plume lyrique de CĂ©sar Franck dans des conditions idĂ©ales.

En effet, la distribution a Ă©tĂ© soignĂ©e Ă  peu de choses prĂšs. L’histoire de Hulda comporte quasiment une vingtaine de rĂŽles, tous Ă©crits pour des tessitures affirmĂ©es, trĂšs dramatiques. Franck ne laisse pas de place pour l’approximation, la moindre phrase pour le plus petit des rĂŽles est trĂšs exigeante. Les Ă©carts deviennent redoutables dans les rĂŽles principaux. C’est pourquoi cette interprĂ©tation est fantastique dans son ensemble.

Jennifer Holloway chante Hulda,
une interprétation fantastique


Dans le rĂŽle titre, CĂ©sar Franck compose une musique d’une grande force dramatique digne des grandes tragĂ©diennes. Son Hulda porte les gĂȘnes d’une Griselda vengeresse de l’acte II des Lombardi de Verdi et aussi de la Tosca fĂ©roce de Puccini. Dans son interview liminaire, Alexandre Dratwicki dĂ©clare que Hulda aurait Ă©tĂ© un rĂŽle Callasien, ce qui est absolument vrai par la grande intensitĂ© dramatique et la riche tessiture du rĂŽle. Las, la Callas n’est plus mais c’est la formidable soprano Ă©tasunienne Jennifer Holloway qui incarne Hulda. D’emblĂ©e elle habite thĂ©Ăątralement le rĂŽle, de la premiĂšre Ă  la derniĂšre note. Sa voix ample, large et brillante nous transporte dans l’ouragan sentimental de Hulda sans temps mort. Elle s’attaque avec audace et maĂźtrise Ă  cette partition semĂ©e d’obstacles. Jennifer Holloway nous Ă©meut jusqu’aux larmes dans cette histoire cruelle oĂč Hulda est la victime de la perfidie de l’amour, Ă  l’image de la Gioconda de Ponchielli ou de la Santuzza de Mascagni. Par ailleurs sa prononciation soignĂ©e et prĂ©cise du français est remarquable.

En revanche Edgaras Montvidas incarnait le perfide Eiolf, amoureux trouble de Hulda. Le personnage demandait une plus grande subtilitĂ© thĂ©Ăątrale, vu que sa trahison allait faire basculer le rĂŽle d’Hulda, de la tendresse Ă  la vengeance. On peut accepter que ce tĂ©nor a une belle voix dans le vĂ©risme voire le bel canto. On peut louer l’Ă©tendue de sa tessiture, malgrĂ© des aigus souvent nasaux et limitĂ©s. Mais, cet habituĂ© des enregistrements et des productions du Palazzetto Bru-Zane n’a ni le charisme, ni la tessiture monstrueuse du rĂŽle. Faire des notes et chanter bien en français ne suffisent plus alors que des tĂ©nors tels que Michael Spyres (Ă  la prononciation française irrĂ©prochable) peuvent incarner facilement de tels dĂ©fis opĂ©ratiques. Ce n’est pas la premiĂšre fois que M. Montvidas sĂ©vit dans le rĂ©pertoire français avec ses aigus forcĂ©s, et gageons, hĂ©las, que ce ne sera pas la derniĂšre.

Dans les rĂŽles secondaires, saluons l’excellente VĂ©ronique Gens en Gudrun, matriarche des Aslaks toujours d’une justesse Ă  couper le souffle. La Swanhilde sans Ă©paisseur de Judith van Wanroij convient finalement Ă  ce rĂŽle d’amante transie. Marie Gautrot et Ludivine Gombert n’ont pas grand chose Ă  chanter mais montrent beaucoup de finesse et des belles perspectives dans leurs interventions. Distinguons aussi les belles prĂ©sences vocales d’Artavazd Sargsyan, Guilhem Worms et François Rougier incarnant les guerriers Aslaks, dommage qu’ils aient si peu Ă  chanter. Matthieu Toulouse est un talent Ă  suivre absolument, la voix est magnifique.

Toujours excellent et d’une justesse dĂ©sarmante, le Choeur de Chambre de Namur confirme qu’il est un des plus beaux ensembles vocaux qui soient. Dans les nombreuses pages que CĂ©sar Franck a confiĂ© aux choeur, ils apportent de l’Ă©nergie et des Ă©vocations quasi impressionnistes.

La palme absolue, ex-aequo avec Mlle Holloway et le Choeur de Chambre de Namur, revient Ă  l’extraordinaire Orchestre Philharmonique Royal de LiĂšge et son fabuleux chef Gergely Madaras. DĂšs les premiĂšres phrases, on sent que les musiciens sont habitĂ©s par le drame. Gergely Madaras fait dĂ©border d’Ă©nergie la partition de Franck avec un goĂ»t trĂšs sĂ»r et sans lui infliger des excĂšs, il conduit l’orchestre avec une rigueur mĂątinĂ©e d’enthousiasme. Il rend ainsi Ă  la postĂ©ritĂ© ces pages mĂ©connues en respectant leur fluide vital et ses couleurs d’origine. Gergely Madaras est un chef coloriste impressionnant. Il sait apposer les nuances sur chaque rythme notamment dans les pages orchestrales et les ballets. Il est Ă  l’Ă©coute des chanteurs et sait Ă©quilibrer les dynamiques pour Ă©viter de couvrir les solistes. Les musiciens de l’OPRL nous plongent dans cette partition avec un sens profond du thĂ©Ăątre, une avalanche de contrastes qui suscite l’admiration. L’OPRL est, sans aucun doute possible, un des meilleurs orchestres d’Europe.

Hulda n’a plus Ă  se soucier de l’oubli injuste des Ăąges. GrĂące Ă  ce retour en force avec d’aussi beaux artistes, espĂ©rons que la plume lyrique de CĂ©sar Franck continuera d’Ă©merveiller et que nous aurons le bonheur d’assister encore Ă  des dĂ©couvertes passionnantes dans la ville de LiĂšge et de ses douces collines couronnĂ©es de verdure.

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CRITIQUE, opéra. LIEGE, le 15 mai 2022. FRANCK : Hulda. Holloway, Madaras

Dimanche 15 mai 2022 – 16h
Salle Philharmonique – LiĂšge (Belgique)

CĂ©sar Franck
Hulda, légende scandinave en 4 actes et un épilogue
(1879 – 1885)

Hulda – Jennifer Holloway – soprano
Gudrun – VĂ©ronique Gens – soprano
Swanhilde – Judith van Wanroij – soprano
MĂšre de Hulda – Marie Karall – mezzo-soprano
Halgerde – Marie Gautrot – mezzo-soprano
Thordis – Ludivine Gombert – soprano
Eiolf – Edgaras Montvidas – tĂ©nor
Gudleik – Matthieu LĂ©croart – baryton
Aslak – Christian Helmer – baryton
Eyrick – Artavazd Sargsyan – tĂ©nor
Gunnard – François Rougier – tĂ©nor
Eynar – SĂ©bastien Droy – tĂ©nor
Thrond – Guilhem Worms – baryton-basse
Arne/Un HĂ©raut – Matthieu Toulouse – baryton-basse

Choeur de Chambre de Namur

Orchestre Philharmonique Royal de LiĂšge
Direction – Gergely Madaras

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LIRE aussi notre critique du coffret IntĂ©grale des Ɠuvres orchestrales de CĂ©sar Franck, coffret Ă©vĂ©nement distinguĂ© par le CLIC de CLASSIQUENEWS, oĂč rayonne le geste des chefs Madaras et Bleuze Ă  la tĂȘte de l’OPRL Orchestre Philharmonique Royal de LiĂšge 


franck cesar cd coffret set box complete orchestral works 4 cd fuga libera cd review critique classiquenews CLIC de classiquenewsCD coffret Ă©vĂ©nement, critique. CĂ©sar FRANCK : complete orchestral works / IntĂ©grale symphonique(4 cd Fuga Libera) - CLIC de CLASSIQUENEWS printemps 2022 – Le coffret a le mĂ©rite, intĂ©grale oblige, et aussi le courage de rĂ©tablir certains faits concernant CĂ©sar Franck. Voici le cas exemplaire d’une rĂ©vĂ©lation : Franck atteint une belle maturitĂ© artistique dĂšs son jeune Ăąge, alors prodige du piano, rĂ©cemment naturalisĂ©, Ă©lĂšve au Conservatoire de Paris et maĂźtrisant la forme chambriste et comme ici, l’écriture orchestrale. En tĂ©moignent ses premiĂšres Variations à 11 ans (!) ; celles « brillantes » d’aprĂšs l’opĂ©ra Gustave III d’Auber (composĂ©es en 1834, un an aprĂšs la crĂ©ation du drame lyrique) ; le thĂšme de la ronde tirĂ©e de l’acte II dĂ©ploie une libertĂ© de ton et une virtuositĂ© mozartienne toujours inspirĂ©e Ă  laquelle rĂ©pond l’orchestration d’esprit webĂ©rien. A dĂ©faut de savoir si le Concerto n°1 a jamais existĂ© (probable supercherie de Franck pĂšre), le Concerto n°2 du fils saisit lui aussi en 1835, car il dĂ©montre les dĂ©buts franckistes Ă  l’assaut du tout orchestral : la mĂȘme puissance mĂ©lodique et l’ampleur de l’orchestration conçues par l’adolescent de 12 ans (attestant d’ailleurs de son apprentissage Ă©clairĂ© auprĂšs de Reicha) : la carrure beethovĂ©nienne, la pensĂ©e claire d’une architecture impressionnante, l’emportent sur la tentation de Chopin et d’Hummel


 

http://www.classiquenews.com/cd-coffret-evenement-critique-cesar-franck-complete-orchestral-works-integrale-symphonique-4-cd-fuga-libera/

CRITIQUE, 26ù Festival de Pñques de DEAUVILLE, les 29, 30 avril 2022. David Kadouch, Edgarl Moreau, Justin Taylor


CRITIQUE, 26Ăš Festival de PĂąques de DEAUVILLE, les 29, 30 avril 2022. David Kadouch, Edgarl Moreau, Justin Taylor
 A l’orĂ©e d’une belle journĂ©e de printemps Ă  Deauville, la plus belle des Ă©motions nait toujours de la contemplation des choses simples. La musique de chambre, dans le cadre de la Salle Elie de Brignac convoque le substrat le plus pur des sens et invite Ă  un voyage en immersion au coeur de la musique. La sonate pour violoncelle en la mineur de Grieg a Ă©tĂ© composĂ©e Ă  une pĂ©riode assez trouble pour le compositeur norvĂ©gien. Oeuvre unique dans sa production chambriste, dĂšs le premier mouvement l’Ă©criture agitĂ©e et mĂ©lancolique reflĂšte le contexte difficile de sa crĂ©ation. En effet Grieg sortait en 1882 d’une pĂ©riode de maladie et de grande activitĂ© en tant que chef d’orchestre. Or son esprit romantique s’imprime sur les trois mouvements, Ă  la fois dans la citation Ă  des extraits de ses propres oeuvres (Trauermarsch zum Andenken an Richard Nordraak and Sigurd Jorsalfar). DĂ©tail curieux, Ă  partir de la mesure 119 du troisiĂšme mouvement, les oreilles latino-amĂ©ricaines pourront reconnaĂźtre l’influence directe de Grieg sur le deuxiĂšme couplet de la chanson “Fiesta de los zapatos” (“La fĂȘte des chaussures”) du compositeur pour enfants des annĂ©es 1950, Francisco Gabilondo Soler, dit “Cri-Cri”. La musique voyage sans s’arrĂȘter aux frontiĂšres, rien n’arrĂȘte son influence.

 

 

 

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ACTE DE FOI
En deuxiĂšme partie du concert, le Quatuor pour la fin du Temps d’Olivier Messiaen est une belle contrepartie au romantisme contemplatif de la sonate de Grieg. ComposĂ© dans un camp de prisonniers en pleine guerre, ce monument du genre porte un regard trĂšs complĂ©mentaire sur la contemplation. Grieg nous convie Ă  entrer dans l’Ăąme humaine, souvent ballotĂ©e dans les houles de l’Ă©motion, en revanche Messiaen dĂ©finit l’homme par rapport au divin. MĂȘme si l’esprit jacobin de notre temps ne voit cette oeuvre que sous des philtres purement musicaux, la foi catholique profonde d’Olivier Messiaen arrive Ă  transparaĂźtre avec un message d’espoir malgrĂ© les circonstances les plus terribles. Cette oeuvre est un acte de foi et, oserai-t-on le dire, quasiment une parabole doublĂ©e de prĂȘche. La fin du Temps des hommes, donc l’Apocalypse ne serait que l’inauguration du rĂšgne de Dieu, selon la narrative de Messiaen. Dans le contexte actuel du retour de la barbarie militariste aux confins de l’Europe, ce message d’espoir et de croyance intime peut conforter les uns et Ă©merveiller les autres. La force de cette partition est dans son universalitĂ©.

Pour un tel concert, le Festival de Deauville a rĂ©uni quatre de ses plus beaux talents. Le pianiste David Kadouch ne cesse de nous impressionner par la richesse de son jeu et la force de ses interprĂ©tations. Outre la maĂźtrise technique totale, notamment dans ces partitions redoutables, il nous convie Ă  la contemplation avec Ă©lĂ©gance et une palette brillante de couleurs qui accrochent l’auditoire. Edgar Moreau, fabuleux dans le Grieg, est capable de faire chanter son instrument, dans les complaintes de la sonate et les affres du Messiaen, oĂč il Ă©quilibre son jeu de mille nuances. Dans le Quatuor, sa soeur RaphaĂ«lle Moreau, violoniste brillante, nous ravit par sa technique trĂšs solide et une rĂ©vĂ©lation de contrastes inattendus dans cette partition. Le clarinettiste RaphaĂ«l SĂ©vĂšre s’attaque au solo de l’AbĂźme des oiseaux avec une facilitĂ© qui provoque l’admiration. En plus de maĂźtriser absolument une des pages les plus difficiles de la musique pour clarinette, il y apporte une interprĂ©tation saisissante de vie, comme toutes les voix des oiseaux chantaient en choeur Ă  travers le souffle de son instrument.

AprÚs cette belle soirée, la nature humaine se dévoile. A travers incarnation musicale de si beaux talents et un programme qui semble nous rappeler que sous la voûte céleste nous ne sommes que des coeurs à la dérive entre le divin et la nature. Photo : CL. Doaré / Festival de Pùques de Deauville 2022

26e FESTIVAL DE PÂQUES DE DEAUVILLE
Vendredi 29 avril 2022 – 20h – Salle Elie de Brignac

Edvard Grieg
Sonate pour violoncelle et piano en la mineur, op. 36

Olivier Messiaen
Quatuor pour la fin du Temps

David Kadouch – piano
RaphaĂ«lle Moreau – violon
Edgar Moreau – violoncelle
RaphaĂ«l SĂ©vĂšre – clarinette

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FILIATIONS
Johann Christian Bach (1735 – 1782) est un compositeur qui demeure trĂšs peu connu. Dernier fils de Johann Sebastian Bach, il est connu en France avec le patronyme “ChrĂ©tien” qui semble incorrect vu ses origines. Johann Christian Bach a Ă©tĂ© un des compositeurs les plus connus de la deuxiĂšme moitiĂ© du XVIIIĂšme siĂšcle. ElĂšve de son pĂšre et de son demi-frĂšre Carl-Philipp-Emmanuel Bach. C’est l’unique reprĂ©sentant de la dynastie Bach Ă  avoir composĂ© des opĂ©ras et s’ĂȘtre Ă©tabli en Italie d’abord et Ă  Londres ensuite. Le trĂšs jeune Mozart le rencontre Ă  Milan et noue avec lui une relation d’admiration et de complicitĂ©. Le style du jeune compositeur salzbourgeois sera influencĂ© par celui du jeune Bach notamment dans ses opĂ©ras pour Milan, Mitridate et Lucio Silla. On reconnait la richesse de l’orchestration que Johann Christian Bach emploiera tout le long de sa carriĂšre de compositeur dramatique. En suivant la tradition familiale, il produira aussi des sonates pour clavier et des concerti mais avec les nouveaux codes que ses demi-frĂšres Wilhelm Friedemann et Carl-Philipp-Emmanuel dĂ©velopperont. Mozart, directement influencĂ© par les Bach de ces gĂ©nĂ©rations, adaptera dans des concertii des sonates de son aĂźnĂ©.

Les concertii pour clavier de Mozart sont rĂ©guliĂšrement interprĂ©tĂ©s sur des instruments modernes. Quoi qu’il en soit des interprĂštes, il semble Ă  chaque Ă©coute qu’il manque quelque chose, comme une patine qui ne permet qu’une Ă©coute relative de ces oeuvres, bien trop souvent relĂ©guĂ©es aux complĂ©ments de concerts symphoniques dans les programmes des salles ou des orchestres. Or, Mozart a dĂ©ployĂ© une palette riche et sonore dans ces concertii. Outre la virtuositĂ©, on remarque une fantaisie sans limites. Ecouter ces oeuvres avec des instruments d’Ă©poque et une interprĂ©tation historiquement informĂ©e, nous a permis de redĂ©couvrir ces partitions dans toutes les nuances que Mozart a souhaitĂ© transmettre. On ne s’attarde pas sur la virtuositĂ© redoutable, mais l’on remarque avec plaisir les ciselures de ces petits trĂ©sors dans toute la maĂźtrise de l’orfĂšvre.

Ce concert a Ă©tĂ© exceptionnel dans beaucoup d’aspects. C’est une plongĂ©e auditive dans l’univers de l’Ă©criture pour clavier concertant. De plus, Le Consort nous emmĂšne explorer les sonoritĂ©s du clavecin, de l’orgue positif et du pianoforte. On remarque ainsi l’inventivitĂ© gĂ©niale de Mozart et l’on prend plaisir Ă  goĂ»ter chaque page avec gourmandise dans les diverses expressions instrumentales.

Le Consort est un ensemble Ă  l’enthousiasme communicatif. IntĂ©grĂ© par des instrumentistes Ă  l’Ă©nergie vivifiante, on adore les voir jouer avec une grande complicitĂ© qui s’imbibe dans des interprĂ©tations qui mĂ©tamorphosent l’Ă©coute et le ressenti sensoriel. On les connait bien dans HĂ€ndel, mais on aime les entendre dans Mozart. Le seul regret c’est que nous les rĂȘvons dans des programmes de l’Ecole de Mannheim qu’ils dĂ©fendront avec la subtilitĂ© et la brillance qu’on leur connaĂźt.

On a dĂ©jĂ  louĂ© par le passĂ© le talent de Justin Taylor. Qu’il interprĂšte du rĂ©pertoire français pour clavier seul, ou des formes concertantes, le claveciniste dĂ©montre ici sa maitrise et l’Ă©lĂ©gance de son jeu sur trois types de clavier. D’emblĂ©e au clavecin le jeu est vif sans dĂ©bordements, il sait ciseler les harmonies avec rondeur et prĂ©cision. A l’orgue positif son jeu est virtuose et Ă©quilibrĂ©. La plus belle interprĂ©tation Ă  notre avis fut au pianoforte, instrument difficile Ă  maĂźtriser. Justin Taylor nous a proposĂ© une fabuleuse interprĂ©tation de la Fantaisie en rĂ© mineur. L’oeuvre renvoie aux pages du romantisme qui allait s’installer en Europe dĂšs la fin des annĂ©es 1790. Justin Taylor touche son pianoforte avec introspection et construit une narration lunaire et dĂ©sespĂ©rĂ©e digne des dessins de FĂŒssli. On part dans cette piĂšce aux contrastes quasiment beethovĂ©niens, un clair-obscur parfait. Les premiĂšres mesures du troisiĂšme mouvement du concerto en mi bĂ©mol majeur nous rappellent des pages de HĂ€ndel, dont Mozart apprĂ©ciait le talent de mĂ©lodiste. Justin Taylor s’attaque Ă  ces pages avec l’Ă©nergie des grands interprĂštes et assure ainsi une fin apothĂ©otique Ă  ce concert qui clĂŽt le week-end avec les mille feux du Consort.

Samedi 30 avril 2022 – 20h – Salle Elie de Brignac
Wolfgang Amadeus Mozart
Concerto en ré majeur pour clavecin, deux violons et violoncelle K.107 (I)
Sonate en ut majeur pour deux violons, orgue, violoncelle et basse n°13 K. 328
Concerto en sol majeur pour clavecin, deux violons et violoncelle K. 107 (II)
Fantaisie en ré mineur pour pianoforte K. 397
Concerto en mi bémol majeur pour pianoforte et quatuor à cordes K. 449

LE CONSORT
ThĂ©otime Langlois de Swarte – violon
Sophie de BardonnĂšche – violon
Mathurin Bouny – alto
Hanna Salzenstein – violoncelle
Hugo Abraham – contrebasse
Justin Taylor – clavecin, orgue positif & pianoforte

 

 

 

 

 

 

CRITIQUE, opĂ©ra. BORDEAUX, le 2 avril 2022. DONIZETTI : L’Elisir d’amore / L’Elixir d’amour. Shao, Trottmann
 Venditti / Sinivia

CRITIQUE, opĂ©ra. BORDEAUX, le 2 avril 2022. DONIZETTI : L’Elisir d’amore / L’Elixir d’amour. Shao, Trottmann
 Venditti / Sinivia – L’elisir d’amore de Gaetano Donizetti, un des piliers du rĂ©pertoire opĂ©ratique depuis 1832 et sa crĂ©ation. Le compositeur bergamasque a employĂ© toute la fantaisie, la poĂ©sie et le picaresque de sa plume pour en faire un bijou, un chef d’Ɠuvre. Si la postĂ©ritĂ© a oubliĂ© la version française, Le philtre,  mise en musique par Daniel François Esprit Auber, un an auparavant, les maisons d’opĂ©ra ne cessent de proposer des visions diverses et variĂ©es de l’histoire de Nemorino et son « Ă©lixir d’amour ».

 

 

 

« Ei corregge ogni difetto,
ogni vizio di natura. »

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L’argument ne diffĂšre pas vraiment du livret d’origine. Tout se passe dans le cadre bucolique d’une campagne quelconque. Les personnages semblent des caricatures de leurs Ă©tats. Nemorino est un rĂȘveur, naĂŻf mais non dĂ©nuĂ© de sentiments nobles, contrairement Ă  la tradition qui le reprĂ©sente en idiot du village. Il est un descendant direct de Ferrando (CosĂŹ fan tutte de Mozart), Lindoro (Nina de Paisiello) et il s’apparente Ă  ce que deviendront les grands hĂ©ros tels Alfredo dans La Traviata de Verdi, ou mĂȘme Fantasio ou Hoffmann chez Offenbach. Nemorino est un enfant du siĂšcle et dans ce sens il nous touche avec autant de grĂące qu’un poĂšme de Musset ou un hĂ©ros Balzacien. Face Ă  lui Adina, espiĂšgle, malicieuse et capricieuse est quasiment un personnage misogyne. Belcore, le bel officier est une caricature tout comme le charlatan Dulcamara. Romani, dans son livret a finalement donnĂ© plus de profondeur Ă  Nemorino, malgrĂ© les lectures superficielles que l’on voit souvent.

À Bordeaux, finalement, le parti pris d’Adriano Sinivia, frĂŽle parfois la niaiserie et mĂȘme comporte des Ă©lĂ©ments, voire des moments gĂȘnants et d’un goĂ»t discutable.

 

 

 

Un film parodique sur la préhistoire

En effet, les personnages sont des liliputiens au milieu d’une campagne Ă  la fois poĂ©tique dans son immensitĂ© et jonchĂ©e de detritii. Tels des esprits des campagnes, Adina, Nemorino et Belcore transitent dans des boĂźtes de conserve, une Ă©norme roue de tracteur, des Ă©pis de blĂ©, des coquelicots. Leurs affects sont rythmĂ©s par la mĂ©tĂ©o et l’apparition ici ou lĂ  d’une vache, d’une famille de rats 
d’une nuit aux mille lucioles pour le tube « Una furtiva lagrima ». C’est Ă  se demander si M. Sinivia n’affiche pas un certain mĂ©pris pour le monde rural et ses habitants. Au lieu d’avoir un regard empreint de tendresse, il semble les reprĂ©senter en vulgaires campagnols ou d’autres petits rongeurs vivant dans la vermine. C’est une honte de voir dans une fable paysanne cette vision qui se veut amusante et qui finalement est rĂ©ductrice et irrespectueuse. Les costumes mĂ©langent le tribal Ă  la mode hippie altermondialiste et ajoutent une touche supplĂ©mentaire de mauvais goĂ»t Ă  la construction des personnages qui semblent sortis tout droit d’un film parodique sur la prĂ©histoire.

CĂŽtĂ© fosse, la jeune Nil Venditti semble Ă©nergique dans sa battue et attentive Ă  certaines nuances. Or, depuis les premiĂšres notes de l’ouverture, elle installe des tempi lourds et sans cohĂ©rence avec le dynamisme de la musique de Donizetti et les situations de l’intrigue. Elle est en revanche assez investie dans les ensembles et met en relief quelques belles pages de la partition. L’Orchestre National Bordeaux Aquitaine semble traĂźner les pieds un peu et malheureusement on peine Ă  trouver les couleurs originales et pĂ©tillantes du maĂźtre de Bergamo. En revanche les chƓurs sont fabuleux, d’une grande qualitĂ© dans les ensembles.

 

 

 

Yu Shao / Catherine Trottmann,
2 splendides jeunes chanteurs

Les deux rĂŽles principaux sont campĂ©s par des splendides jeunes chanteurs. Yu Shao est une des plus belles voix de sa gĂ©nĂ©ration. DĂšs son premier air, qu’il chante avec une multitude de nuances, il rĂ©ussit Ă  maintenir un Ă©quilibre de couleurs et un son trĂšs riche malgrĂ© les acrobaties auxquelles il est contraint par la mise en scĂšne. Dans son grand air « Una furtiva lagrima », Yu Shao nous inonde avec la sincĂ©ritĂ© de l’émotion et la cohĂ©rence de son incarnation. Son Nemorino est loin d’ĂȘtre une caricature, il respire ce cĂŽtĂ© romantique qui en fait un des grands rĂŽles de l’opĂ©ra. Le tĂ©nor avec sa voix riche et agile, aux aigus brillants et une grĂące hors pair, est un des rares chanteurs Ă  porter l’émotion aux sommets.

Catherine Trottmann est plus que surprenante dans son incarnation d’Adina. RĂŽle Ă  la tessiture mĂ©diane mais aux difficultĂ©s dans l’agilitĂ© et l’endurance, il a Ă©tĂ© chantĂ© avec beaucoup d’assurance par Mlle Trottmann. On a adorĂ© son Ă©nergie sur scĂšne et un jeu extrĂȘmement pertinent (malgrĂ© la mise en scĂšne). Sa voix qui nous avait habituĂ© Ă  la rondeur de ses graves et son mĂ©dium, offre Ă  Adina un cĂŽtĂ© Ă  la fois charnel et une sensualitĂ© qui manque trĂšs souvent Ă  ce personnage en rĂšgle gĂ©nĂ©rale. Catherine Trottmann interprĂšte Adina avec une grande maĂźtrise de son rĂŽle et aussi une belle richesse qui le rendent inoubliable et tridimensionnel.

Le Belcore de Dominic Sedgewick est correct mais reste un peu d’une piĂšce, notamment dans « Come Paride vezzoso », il nous manque un peu de lyrisme, on peine Ă  dĂ©coller.

Julien VeronĂšse, qu’on adore d’habitude, n’arrive pas Ă  franchir les Ă©cueils du rĂŽle, voire de la tessiture de Dulcamara. On regrette un manque de projection et surtout de soutien dans les graves.

Sandrine Buendia dont la voix est splendide et la prĂ©sence scĂ©nique enthousiasmante est malheureusement distribuĂ©e dans le tout petit rĂŽle de Giannetta. Elle rĂ©ussit nĂ©anmoins dans ses apparitions Ă  faire entendre son timbre colorĂ© et raffinĂ©. Gageons que nous l’entendrons bientĂŽt dans un rĂŽle Ă  la mesure de son grand talent. A la fin, on ne se lasse jamais de cette partition, l’élixir poursuit son infatuation malgrĂ© la rĂ©alitĂ© qui nous rattrape.

 

 

 

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CRITIQUE, opĂ©ra. BORDEAUX, le 2 avril 2022. DONIZETTI : L’Elisir d’amore. Shao, Trottmann
 Venditti / Sinivia

 

 

 

Samedi 2 avril 2022 – 20h
Grand ThĂ©Ăątre – OpĂ©ra National de Bordeaux – Aquitaine

Gaetano Donizetti
L’elisir d’amore (Milan, 1832)

Nemorino – Yu Shao
Adina – Catherine Trottmann
Belcore – Dominic Sedgwick
Dulcamara – Julien VeronĂšse
Giannetta – Sandrine Buendia

Mise en scĂšne – Adriano Sinivia
(CrĂ©ation Ă  l’OpĂ©ra de Lausanne en 2012)

Choeurs de l’ONBA
Orchestre National Bordeaux – Aquitaine
Direction musicale – Nil Venditti

CRITIQUE, Festival OSTARA 2022. BOULOGNE SUR MER, les 19 et 20 mars 2022. Carine Tinney / Franco Pavan / Bertrand Cuiller / Alia Mens , Olivier Spilmont

ostara festival boulogne sur mer 2022 alia mens splimont festival critique classiquenewsCRITIQUE, Festival OSTARA 2022. BOULOGNE SUR MER, les 19 et 20 mars 2022. Carine Tinney / Franco Pavan / Bertrand Cuiller / Alia Mens , Olivier Spilmont – La perle de la CĂŽte d’Opale brille de mille feux Ă  l’orĂ©e du printemps naissant. Boulogne-sur-Mer, c’est un tout : les riantes façades colorĂ©es de la Grande Rue, les limbes du port et au loin, prĂšs des doux embruns bercĂ©s par les mouettes rieuses, les cĂŽtes verdoyantes du Kent d’Albion. Au coeur de sa citĂ© close, le passĂ© glorieux du fier berceau de Godefroy de Bouillon, de Jean Marant et de Sainte-Beuve, et le tĂ©moin silencieux de la nostalgie exilĂ©e du gĂ©nĂ©ral JosĂ© de San Martin. Boulogne-sur-Mer est riche dans son passĂ©, dans son prĂ©sent et dans ses rĂȘves d’avenir qui se concrĂ©tisent avec des belles initiatives.

FESTIVAL OSTARA
Les feux du printemps au coeur de la citĂ© d’opale
18 – 20 mars 2022 – 1Ăšre Ă©dition – Boulogne-sur-Mer

 

Ostara, dĂ©esse des vivants, nordique divinitĂ© du renouveau et du retour Ă  la vie, a inspirĂ© les fabuleux co-directeurs artistiques de cette belle premiĂšre Ă©dition. Emilie Duvieubourg et Olivier Spilmont ont initiĂ© une aventure audacieuse, un week-end oĂč l’Ă©nergie Ă©quinoxiale allait Ă©veiller les rĂȘveries qui hantent le beau patrimoine bĂąti de la citĂ© close de Boulogne-sur-Mer. Construite tel un voyage, la premiĂšre Ă©dition du festival Ostara a invoquĂ© les muses pour une incantation gĂ©niale, entre terre et mer, au grĂ© d’un beau soleil qui a accompagnĂ© sa naissance en grande pompe.

Le festival Ostara a Ă©tĂ© crĂ©Ă© avec le soutien de la Mairie de Boulogne-sur-Mer, une belle initiative qui montre encore une fois le dynamisme de la rĂ©gion Hauts-de-France, dont le fleuron est le festival d’Hardelot. Gageons qu’Ostara aura une destinĂ©e aussi belle.


1 – Samedi 19 mars. 20h
HĂŽtel de Ville de Boulogne-sur-Mer

Carine Tinney, Soprano
Franco Pavan, Luth

Landscape of emotion
Oeuvres de Robert Johnson. William Lawes,
John Dowland, Thomas Morley, John Eccles

Le soir tombe au coeur de la citĂ© de Boulogne-sur-Mer, les promeneurs se font rares et l’enthousiasme grandit aux abords de l’HĂŽtel de Ville Ă  l’imposant beffroi mĂ©diĂ©val tĂ©moin des siĂšcles. La belle salle des fĂȘtes toute de lambris tendue, annonça l’intimitĂ© d’un programme riche en Ă©motions.

Les paysages Ă©motifs que les “songs” issues de la tradition britannique qui a couvert deux siĂšcles, se dessinent par le rapport entre le texte et la voix. Le caractĂšre sobre du dispositif, une voix et un luth, ne dĂ©naturent aucunement la complexitĂ© des affects et la beautĂ© des mĂ©lodies. On a remarquĂ© notamment la beautĂ© et l’Ă©quilibre du programme, quoiqu’un peu monochrome par endroits. Le choix des songs de Dowland et de Johnson est particuliĂšrement magnifique. Ce rĂ©pertoire rarement interprĂ©tĂ© avec une telle finesse, ouvre l’esprit Ă  la contemplation des tĂ©nĂšbres, comme dans une toile de Soulages : le noir est une invitation Ă  une explosion de nuances.

Carine Tinney, soprano Ă©cossaise rĂ©sidant en Allemagne, est une diseuse incroyable.  Chaque mot est dĂ©clamĂ©, articulĂ©, Ă©noncĂ© avec clartĂ© et une Ă©motion trĂšs juste. Son timbre est riche, sa technique solide et ses phrasĂ©s nous offrent une interprĂ©tation brillante. Carine Tinney nous passionne pour ce rĂ©pertoire, et on la suivrait dans les mĂ©andres de cette traversĂ©e au coeur de la Carte du Tendre, au coeur du baroque. L’accompagnant avec beaucoup d’Ă©lĂ©gance et de justesse, le luth de Franco Pavan sait laisser la place Ă  la soprano et l’enrober d’une trĂšs belle texture.

Commencer la derniĂšre nuit de l’hiver par des rĂȘveries pareilles annonçaient un magnifique printemps. Les belles fleurs du jardin Ă©motif de Carine Tinney et Franco Pavan ont laissĂ© dans la soirĂ©e, le parfum exquis des promesses d’Ostara.


2 – Dimanche 20 mars – 11h30
Palais Impérial de Boulogne-sur-Mer

Bertrand Cuiller, clavecin

L’Ă©ternel retour
Oeuvres de Johann Sebastian Bach

Le matin est venu dans un canevas d’azur qui a couvert du chĂąteau des comtes de Boulogne aux rigoles argentĂ©es des rives de la Manche. Nos pas nous ont menĂ© des remparts au sein d’un bel hĂŽtel particulier blanc comme l’Ă©cume, ancien palais impĂ©rial de NapolĂ©on Ier, Ă  l’Ă©poque oĂč il observait au loin les cĂŽtes qu’il souhaitait conquĂ©rir. Cette fois-ci, les dorures allaient faire rĂ©sonner, non pas les bottes cirĂ©es des marĂ©chaux et des aides de camp, mais les cordes pincĂ©es d’un clavecin.

Bertrand Cuiller, membre illustre d’une famille dĂ©vouĂ©e Ă  la musique de patrimoine, remplaça Olivier Spilmont, souffrant, pour ce rĂ©cital intime au sein des lambris tendus de blanc immaculĂ©. En Ă©claireur de la gloire de la dĂ©esse Ostara, Bertrand Cuiller allait invoquer le maĂźtre de Leipzig, Johann Sebastian Bach, qui a tellement bien illustrĂ© la rĂ©gĂ©nĂ©ration, la rĂ©silience et la beautĂ© de la nature.
Cette belle contemplation s’est ouverte avec une des suites anglaises interprĂ©tĂ©e avec Ă©nergie. Puis quelques extraits du Clavier bien tempĂ©rĂ© et un extrait du Concerto italien. MalgrĂ© quelques passages jouĂ©s avec une fougue parfois dĂ©concertante, Bertrand Cuiller a maintenu une justesse parfaite et une maĂźtrise totale de la technique surtout dans des piĂšces virtuoses.
A l’orĂ©e du zĂ©nith, l’Ă©ternel retour Ă  Bach rend la journĂ©e plus belle et les rayons du soleil beaucoup plus vigoureux.

3 – Dimanche 20 mars 2022. 16h
HĂŽtel de Ville de Boulogne-sur-Mer

Ensemble Alia Mens
Olivier Spilmont, clavecin et direction artistique
Carine Tinney, soprano

En Attendant
Oeuvres de Marin Marais, Jean-Baptiste Bousset, Louis
Couperin, Gaspard Leroux, Michel Lambert, Jean-Baptiste
Lullv. Jacques Hotteterre.

16h, Ostara veille sur nous. Pour peu l’on sentirait la soie vermeil de son voile fleuri. L’Ă©quinoxe est proche et le public s’installe au coeur de l’HĂŽtel de Ville. La scĂšne s’apprĂȘte Ă  accueillir tous les artistes du festival intĂ©grant pour ce concert les rangs d’Alia Mens.

Cet ensemble, dirigĂ© par Olivier Spilmont porte une Ă©nergie particuliĂšre. La musique vit, palpite et surgit telle une source irrĂ©pressible dans toutes les rĂ©alisations de cette phalange. Alia Mens nous avait dĂ©jĂ  envoutĂ©s par l’Ă©lĂ©gance et la finesse de son interprĂ©tation des cantates de Johann Sebastian Bach dans le disque “La CitĂ© cĂ©leste” (1 cd Paraty / CLIC de CLASSIQUENEWS de mai 2017 / LIRE notre critique complĂšte : http://www.classiquenews.com/cd-compte-rendu-critique-cantates-de-weimar-js-bach-alia-mens-1-cd-paraty-bry-septembre-2016/
).

Quelle joie de retrouver cet excellent acteur de la scÚne des Hauts-de-France dans un programme aussi riche en contrastes. Centré sur la musique française au tournant des XVIIÚme et XVIIIÚme siÚcles, le programme est ciselé comme un écrin précieux pour mettre en valeur chaque musicien(ne) et chaque timbre.

Alia Mens dĂ©voile ainsi une rĂ©elle maĂźtrise du rĂ©pertoire. On aime entendre et rĂ©entendre certaines piĂšces ou airs de cour, mais on comprend aussi le travail d’orfĂšvre que chaque interprĂšte a mesurĂ© pour construire une identitĂ©. Tel un jardin Ă  la française dont les mystĂšres se dĂ©couvrent en le parcourant d’un bout Ă  l’autre. Olivier Spilmont Ă  la direction et au clavecin nous ravit avec l’Ă©quilibre, la richesse des Ă©motions et les nuances. Quelle belle maniĂšre d’accueillir le triomphe des sens dans cette fĂȘte de lumiĂšre et de fleurs.

Ostara a regagnĂ© son trĂŽne d’Ă©ther et embaume les soirĂ©es de la suave brise qui fait danser les derniers feux de sa fĂȘte. Gageons que l’annĂ©e prochaine, elle saura nous mener vers des contrĂ©es lointaines et nous apportera des nouvelles fleurs aux musiques enivrantes au coeur de la citĂ© Boulonnaise.

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CRITIQUE, opĂ©ra. CAEN, le 10 nov 2021 / Christopher Gibbons & Matthew Locke – CUPID & DEATH (Londres, 1653) – Correspondances

CRITIQUE, opĂ©ra. CAEN, le 10 nov 2021 / Christopher Gibbons & Matthew Locke – CUPID & DEATH (Londres, 1653)Correspondances, SĂ©b. DaucĂ©. Le 30 janvier 1649, sous les fenĂȘtres de la Banqueting House de Whitehall, le bourreau fait tomber la hĂąche sur la nuque de Charles Ier, roi d’Angleterre, d’Ecosse et d’Irlande. La guerre civile britannique est consommĂ©e, la monarchie absolue s’est Ă©teinte en Albion avec ce corollaire sanglant. Le rĂ©gime “rĂ©publicain” d’Oliver Cromwell peut dĂ©finitivement asseoir son autoritĂ© et la mainmise sur les consciences. Une annĂ©e auparavant, alors que le roi Charles conservait une autoritĂ© morale et symbolique qui empĂȘchait Cromwell et ses thurifĂ©raires de se saisir du pouvoir durablement. MalgrĂ© cela, le “Long parliament” dĂ©cide le 11 fĂ©vrier 1648 en ces “temps d’humiliations”, de “bannir toutes les piĂšces qui rĂ©pandent la liesse lascive et lĂ©gĂšre.” Ce puritanisme marque un coup d’arrĂȘt dans l’Ă©volution des lettres britanniques, jusqu’alors en plein essor aprĂšs l’Ăšre ElisabĂ©thaine.

 

 

“Lascivious Mirth and Levity”

 

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Mais le 26 mars 1653, l’ambassadeur portugais JoĂŁo Rodrigues de SĂĄ e Meneses, 3Ăšme comte de PenaguiĂŁo, assiste Ă  la crĂ©ation du “Masque”, « Cupid and Death » de James Shirley, mis en musique par Christophe Gibbons et Matthew Locke. L’oeuvre s’inspire des fables d’Esope et met en scĂšne l’Ă©change des carquois de la Mort et de l’Amour. Dans une Ă©poque qui avait lĂ©gifĂ©rĂ© sur l’interdiction formelle de toute forme de reprĂ©sentation thĂ©Ăątrale et au coeur d’un conflit qui opposait l’Angleterre et la RĂ©publique des Provinces-Unies, il est Ă©tonnant qu’une telle crĂ©ation eut lieu et qu’il n’y ait eu ni condamnation, ni consĂ©quences pour le librettiste et les musiciens.

Il semble vraisemblable que la reprĂ©sentation chez l’ambassadeur de l’alliĂ© Portugais y soit pour beaucoup dans la magnanimitĂ© des autoritĂ©s parlementaires, mais aussi le message de l’oeuvre qui semble inciter Ă  l’ordre aprĂšs le chaos a pu garder le discours moralisateur de l’Ă©poque. Cependant, certaines figures et certaines situations dans la narration semblent mettre en avant plutĂŽt un discours contraire Ă  l’idĂ©ologie en place et un appel Ă  une puissance de droit divin pour ramener la paix sur les terres d’Albion. L’apparition de Mercure, “deus ex-machina”, semble un appel Ă  la restauration de la monarchie comme un catalyseur aux bouleversements socio-politiques qui s’ensuivirent aprĂšs la fin de la 2Ăšme Guerre Civile Anglaise.

 

 

Cupid & Death Ă  Caen
Un défrichement convaincant

 

 

Chaque fois que le ThĂ©Ăątre de Caen s’aventure dans les sentiers mĂ©connus du rĂ©pertoire, c’est un succĂšs. Depuis qu’il est Ă  sa tĂȘte, Patrick Foll a Ă©tĂ© un acteur central dans la rĂ©surrection du rĂ©pertoire et leur rayonnement. GrĂące Ă  sa vision et son dynamisme il a permis Ă  Vincent Dumestre de recrĂ©er la Coronis de Sebastian Duron et Ă  SĂ©bastien DaucĂ© de ressusciter enfin le Ballet Royal de la Nuit. Cette fois-ci, le ThĂ©Ăątre de Caen, toujours Ă  l’avant-garde dans l’exploration des trĂ©sors baroques, accompagne Correspondances dans Cupid and Death.
La volontĂ© du talentueux SĂ©bastien DaucĂ© dans la restitution des oeuvres du XVIIĂšme siĂšcle a commencĂ© d’abord par la France et maintenant continue avec le rĂ©pertoire anglais. Quasi exact contemporain du Ballet Royal de la Nuit, le Cupid and Death de Gibbons/Locke est un des rares masques anglais a nous ĂȘtre parvenu dans son intĂ©gralitĂ© (texte parlĂ©, musique et airs chantĂ©s). L’interprĂ©tation est d’une richesse et d’un raffinement sans Ă©gal, digne de la subtilitĂ© de la partition Ă  4 mains du fils du divin Orlando Gibbons et de Locke. La direction de SĂ©bastien DaucĂ© est enthousiasmante (danses), dynamique (grands rĂ©cits), notamment celui de la Nature, et vigoureuse (airs). On aime l’Ă©lĂ©gance des ritournelles et le souci de l’Ă©quilibre. Le chef nous fait franchir le seuil d’un style oubliĂ©, mais d’une formidable beautĂ©.

La mise-en-scĂšne de Jos Houben est construite sur un dĂ©cor de boĂźtes en bois brut. On se croirait dans les caves d’un musĂ©e ou la cale d’un navire au coeur d’une cargaison merveilleuse plutĂŽt que dans un thĂ©Ăątre. On saisit assez bien qu’il veut apporter un peu des arts circassiens dans le discours quelque peu absurde de la fable, cependant tout ne semble pas fonctionner. Est-ce qu’il faut oublier le contexte dans lequel l’oeuvre est nĂ©e ? Faut-il que le thĂ©Ăątre parlĂ© l’emporte sur la musique ? Il y a des idĂ©es trĂšs belles; de purs moments de poĂ©sie, comme la belle apparition des singes et les masques qui les griment astucieusement. Or, la prĂ©sence constante de comĂ©diens pas trĂšs justes qui dĂ©vient l’attention sur une sous-intrigue pas trĂšs bien dĂ©veloppĂ©e, Ă©voquent davantage une tentative d’adaptation moderne Ă  la restitution de la forme. Le masque n’avait pas assez d’arguments dramaturgiques pour s’imposer au public du XXIĂšme siĂšcle ?

CĂŽtĂ© chanteurs, Lucile Richardot est divine dans les grands rĂ©cits avec un timbre riche en couleurs et en contrastes. Le grand Air de Nature “Change your fatal bows” est dĂ©clamĂ© avec une force dramatique, une maĂźtrise du style, une prĂ©gnance trĂšs Ă©mouvante. Le reste de la distribution est correct dans les interventions assez courtes des solistes et les belles pages chorales qui contrastent avec la pĂ©riode plutĂŽt morne du puritanisme triomphant. Malheureusement Yannis François, malgrĂ© une belle prĂ©sence sur scĂšne, semble avoir quelques problĂšmes de justesse dans le grand air de Mercure.

AprĂšs la descente de Mercure et le retour Ă  l’ordre Ă©tabli, il semble que la “Merry England” revienne Ă  ses plaines fertiles et ses bosquets joyeux. Or en 1653 s’instaure la dictature militaire de Cromwell Ă  sa tĂȘte et un rĂ©gime qui verra les masques se flĂ©trir jusqu’Ă  1660 et le retour du roi Charles II et sa suite joyeuse de festivitĂ©s. L’histoire de Cupid and Death dĂ©montre que la musique ne peut mourir sans avoir chantĂ© les deux fondements de l’existence humaine : l’amour constant qui Ă©pice l’existence, et le repos du trĂ©pas reçu comme un cadeau. A la fin de la reprĂ©sentation, on peut supposer que Shirley, Gibbons et Locke imaginaient, peut-ĂȘtre que les traits de la mort allaient les atteindre aprĂšs un procĂšs humiliant, finalement quelques siĂšcles plus tard, c’est l’Ă©ternitĂ© des feux de la rampe qui les rendra immortels malgrĂ© la nuit qu’ils ont subi.

 

 

CRITIQUE, opĂ©ra. CAEN, le 10 nov 2021 / Christopher Gibbons & Matthew Locke – CUPID & DEATH (Londres, 1653) – Correspondances, SĂ©b. DaucĂ©.

Solistes :
Perrine Devilliers
Lieselot De Wilde
Yannis François
Nicholas Merryweather
Lucile Richardot
Antonin Rondepierre

Comédiens:
Fiamma Bennett,
Soufiane Guerraoui

Ensemble Correspondances
Orgue, virginal et direction : Sébastien Daucé

Mise en scĂšne: Jos Houben et Emily Wilson
Scénographie, costumes et masques : Oria Puppo
RĂ©alisation des costumes et masques : Julia Brochier, Sabine Schlemmer
Dramaturgie : Katherina Lindekens
LumiĂšres : Christophe Schaeffer

 

 

 

 

CRITIQUE, opéra. OLDENBOURG, Opéra, le 3 nov 2021. RAMEAU : Les Boréades. Alexis Kossenko / Christoph von Bernuth

RAMEAU-jean-philippe-portrait-concert-critique-classiquenews-JEUNE-ORCHESTRE-RAMEAU-carre-grand-formatCRITIQUE, opĂ©ra. OLDENBOURG, OpĂ©ra, le 3 nov 2021. RAMEAU : Les BorĂ©ades. Alexis Kossenko / Christoph von Bernuth – Le voyage de Paris Ă  Oldenburg au dĂ©but du mois de novembre 2021 est une belle dĂ©clinaison des paysages allemands. Des puissantes flĂȘches de Cologne et sa cathĂ©drale qui domine le Rhin, Ă  la douce campagne vallonnĂ©e de la Basse-Saxe, on traverse des territoires au charme romantique. Dans cette partie du territoire germanique, oĂč les embruns de la Mer du Nord forment les dunes aux contreforts de la Frise, se trouve une jolie petite ville : Oldenbourg. Que l’on ne s’y trompe pas, cette citĂ© n’a rien d’un dĂ©cor d’opĂ©rette, c’est le siĂšge d’une histoire ancienne et prestigieuse.
Ancien duchĂ© qui a donnĂ© des monarques au Danemark et Ă  la puissante Russie, c’est Ă  cause de l’annexion des terres du duc d’Oldenbourg que le tsar Alexandre Ier dĂ©clare la guerre Ă  NapolĂ©on Ier; s’ensuivit la calamiteuse Campagne de Russie en 1812. Oldenbourg a de quoi ĂȘtre fiĂšre en plus d’un patrimoine quasiment intact.
C’est dans le thĂ©Ăątre centenaire d’Oldenbourg que le souffle de BorĂ©e allait emporter tout sur son passage, en faisant se dĂ©ployer la force de la derniĂšre partition de Jean-Philippe Rameau, Les BorĂ©ades.
AprÚs avoir programmé Les Paladins de Rameau sur sa trÚs belle scÚne, le Oldenburgisches Staatstheater poursuit son exploration de la musique française baroque avec le chef Alexis Kossenko.

 
 

Hyperboréennes

 
 

Les BorĂ©ades, prĂ©vues et rĂ©pĂ©tĂ©es pour leur crĂ©ation en 1764, n’ont pas pu voir le jour Ă  cause de la mort de Rameau. La partition a finalement Ă©tĂ© crĂ©Ă©e en 1982 au Festival d’Aix-en-Provence par John-Eliot Gardiner, production immortalisĂ©e au disque. Outre les nombreuses mises-en-scĂšne qui existent en France dont Robert Carsen avec William Christie Ă  l’OpĂ©ra de Paris, l’irruption de cette oeuvre Ă  Oldenbourg n’a rien Ă  envier Ă  ses prĂ©dĂ©cesseures outre-Rhin.

L’approche de Christoph von Bernuth offre une comprĂ©hension totale du livret et ses multiples nuances. Sa vision ne s’arrĂȘte pas simplement Ă  cette histoire qui mĂȘle critique des privilĂšges et abus de pouvoir : on sent un sens aigu de l’analyse de la complexitĂ© de l’ĂȘtre humain. Se dĂ©voilent ainsi des personnages avec des facettes inattendues. Bernuth rĂ©ussit Ă  s’affranchir de l’argument “mĂ©tĂ©orologique” pour apporter une thĂšse plus humaniste, voire encyclopĂ©dique de l’opĂ©ra. Le livret de Louis de Cahusac prend alors toute son importance idĂ©ologique et cosmopolite. En rapprochant l’argument de nos Ă©gĂ©ries du XXIĂšme siĂšcle, Bernuth tisse un lien trĂšs beau entre nous et les LumiĂšres. En suivant son argumentaire, nous sommes tous des astres en puissance et le destin ne s’abat que sur celles et ceux qui cĂšdent au conformisme.

La direction d’Alexis Kossenko est une merveille. Chaque accent, chaque articulation, chaque nuance est marquĂ©e avec un souci de proposer la plus grande justesse et une panoplie complĂšte de couleurs. On entend parfaitement que c’est un des meilleurs chefs de sa gĂ©nĂ©ration et en particulier dans la musique complexe de Rameau. L’Oldenburgisches Staatsorchester sur instruments modernes, mais avec quelques archets baroques, Ă©tonne par les couleurs qui s’y dĂ©ploient. Les tempĂȘtes se dĂ©chaĂźnent en trombe et avec toute la justesse qu’il faut Ă  la musique de Rameau. DĂ©jĂ  remarquĂ© lors de la production des Paladins, l’orchestre persiste dans le dĂ©ploiement des couleurs et de sa maĂźtrise de tous les rĂ©pertoires. On aimerait que certains orchestres français s’en inspirent.

La fabuleuse Alphise d’Elena Harsanyi captive, voix d’une belle amplitude aux mediums solides et dĂ©veloppĂ©s, aux aigus d’une grande prĂ©cision et d’une grande beautĂ©. La prosodie est correcte et le respect du style est impressionnant de justesse. Face Ă  elle, Mathias Vidal est un Abaris de lĂ©gende. Il dĂ©ploie toutes les couleurs de la tessiture complexe du personnage, avec la maĂźtrise absolue du langage de Rameau.

Remarquables aussi les princes BorĂ©ades, le baryton corĂ©en Kihun Yoon (BorilĂ©e) a la voix puissante et charnue, malgrĂ© quelques problĂšmes de soutien, il s’en sort magnifiquement bien. Calisis est dĂ©volu Ă  SĂ©bastian Monti, au timbre fruitĂ© et puissant, d’une beautĂ© gĂ©nĂ©reuse et ciselĂ©e dans les harmoniques. Le terrifiant BorĂ©e est Joao Fernandes, remarquable comĂ©dien et, comme Ă  son habitude, au timbre riche en contrastes, mĂȘme si on remarque qu’avec le temps sa voix a gagnĂ© en puissance et en justesse, nous avons Ă©tĂ© ravis de le retrouver dans Rameau.

Remarquons aussi Philipp Alexander Mehr, malgrĂ© un français quelque peu hĂ©sitant, il a rĂ©ussi Ă  rendre le personnage d’Adamas plus chaleureux que d’habitude. Mention spĂ©ciale Ă  la Polymnie de Julia Wagner et la SĂ©mire de Martha Eason, deux voix Ă  suivre absolument.

L’art de la danse n’a pas Ă©tĂ© nĂ©gligĂ© avec la chorĂ©graphie prĂ©cise et inventive de la Ballettcompagnie Oldenburg.

AprĂšs la rĂ©vĂ©lation finale qui clĂŽt Les BorĂ©ades, on a plaisir Ă  songer qu’il y a dans le destin de chaque ĂȘtre un parcours qu’il faut poursuivre, mais l’arrivĂ©e est toujours ensoleillĂ©e par le devoir accompli et la sagesse rĂ©coltĂ©e tout au long du parcours. C’est en tous cas la leçon de Cahusac que Christoph von Bernuth nous invite Ă  contempler. A la fin de tout, le vent n’apporte pas que des tempĂȘtes, mais il souffle toujours dans la bonne direction.

 
 

 
 
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CRITIQUE, opéra. OLDENBOURG, Opéra, le 3 nov 2021. RAMEAU : Les Boréades. Alexis Kossenko / Christoph von Bernuth / Oldenburgisches Staatstheater (Oldenbourg, Allemagne)

Jean-Philippe Rameau (1683 – 1764
Les Boréades (création posthume 1982)

Alphise – Elena Harsanyi
Abaris – Mathias Vidal
BorilĂ©e – Kihun Yoon

Calisis – SĂ©bastian Monti
BorĂ©e – Joao Fernandes
Adamas – Philipp Alexander Mehr
L’Amour – Bogna Bernagiewicz
SĂ©mire – Martha Eason
Apollon – Leonardo Lee
Polymnie – Julia Wagner
Le Tambour – Michael Metzler

BalettCompagnie Oldenburg
Oldenburgisches Staatsorchester
Opernchor des Oldenburgischen Staatstheaters

Direction musicale – Alexis Kossenko
Mise-en-scĂšne – Christoph von Bernuth

 
 

 
 

CRITIQUE, Festivals. MARSEILLE, le 5 juil 2021. CALDARA : La Contessa de’ Numi (Prague, 1723). Concerto Soave, JM Aymes.

CRITIQUE, Festivals. MARSEILLE, le 5 juil 2021. CALDARA : La Contessa de’ Numi (Prague, 1723). Concerto Soave, JM Aymes. Qui se promĂšne au bord du Vieux port de Marseille est bien loin de s’imaginer que des accents de musique Viennoise allaient peupler la soirĂ©e de nouveaux astres. En clĂŽture de sa XIXĂšme Ă©dition, le Festival Mars en Baroque affiche la premiĂšre mondiale d’un opĂ©ra d’Antonio Caldara : La Contessa de’ Numi. Mars en Baroque, comme son nom l’indique, est organisĂ© normalement au mois de mars dans la belle et dynamique CitĂ© PhocĂ©enne. HĂ©las, la crise sanitaire avec son cortĂšge de silence n’a pas permis qu’il ait lieu Ă  ses dates habituelles mais au tout dĂ©but de l’Ă©tĂ©, quand la MĂ©diterranĂ©e brille de mille feux cĂ©rulĂ©ens. 
Le festival est l‘un des plus beaux de France. Il a Ă©tĂ© fondĂ© et dirigĂ© par Jean-Marc Aymes, directeur artistique de Concerto Soave et claveciniste de grand renom. A chaque Ă©dition, le public marseillais retrouve l’originalitĂ©, l’audace, l’innovation que ce soit dans les projets conviĂ©s Ă  participer que les productions “maison” du festival. PortĂ© par un tel esprit de dĂ©frichement, souhaitons que la manifestation continue son travail prĂ©cieux de dĂ©couverte. 
AprĂšs le trop rare Admeto de HĂ€ndel (ThĂ©Ăątre National de la CriĂ©e, mars 2020), Jean Marc Aymes relĂšve encore le dĂ©fi de la raretĂ© avec une oeuvre de circonstance d’Antonio Caldara : La contessa de’ Numi.  Cet opĂ©ra mythologique crĂ©Ă© Ă  Prague pour le couronnement de l’empereur Charles VI de Habsbourg comme roi de BohĂšme, a Ă©tĂ© composĂ© par l’un des musiciens les plus raffinĂ©s Ă  son Ă©poque. NĂ© vers 1670 (la date exacte demeure inconnue) Ă  Venise, Caldara a composĂ© principalement pour la dynastie impĂ©riale depuis 1710 comme vice-maĂźtre de chapelle Ă  partir de 1716. C’est dans ce contexte qu’il Ă©crit ses oeuvres curiales, profanes et sacrĂ©es pour la famille impĂ©riale. Caldara a collaborĂ© avec Metastasio dans ses premiĂšres armes opĂ©ratiques notamment dans des titres aussi connus que La clemenza di Tito, Achille in Sciro, l’Olimpiade. HĂ©las, sa musique, quoique sublime par l’Ă©lĂ©gance de sa ligne mĂ©lodique et la richesse de ses orchestrations, demeure Ă©cartĂ©e des programmations actuelles. 

RecrĂ©ation d’un opĂ©ra oubliĂ© de Caldara

Contessa de’ Numi
TU FELIX AUSTRIA !

Jean-Marc Aymes qui a dĂ©jĂ  oeuvrĂ© pour la redĂ©couverte de Giacomo Antonio Perti (cf l’enregistrement de son oratorio “La lingua profetica” Ă  propos d’Anne de Bretagne et Charles VIII de France) poursuit son Ɠuvre de dĂ©fricheur au service de la musique qui dort dans les bibliothĂšques. Dans le cas de la Contessa de’ Numi de Caldara, J-M Aymes nous plonge dans ce genre trĂšs particulier de l’opĂ©ra des cĂ©rĂ©monies impĂ©riales. 

En 1723, l’empire des Habsbourg comprenait quasiment l’intĂ©gralitĂ© de l’Europe centrale. Les Ă©tats dits “patrimoniaux” (liĂ©s directement Ă  la personne du souverain) Ă©taient concentrĂ©s sur l’actuelle Autriche, cependant deux Ă©tats liĂ©s au monarque nĂ©cessitaient un deuxiĂšme voire un troisiĂšme couronnement : la BohĂšme (TchĂ©quie actuelle) et la Hongrie. Au dĂ©but du XVIIIĂš, la BohĂšme est une terre d’innovation artistique et scientifique, depuis que Prague est la capitale de l’empereur Rodolphe II (1576 -1612). Prague a toujours Ă©tĂ© le cadre du couronnement des empereurs comme rois de BohĂšme, souvent une dĂ©cennie aprĂšs leur arrivĂ©e sur le trĂŽne du Saint-Empire Romain Germanique. Ainsi Charles VI, Ă©lu empereur en 1711 Ă  la mort de son frĂšre Joseph Ier (1705-1711), couronnĂ© roi de BohĂšme qu’en 
1723. Il est vraisemblable qu’une des raisons de cette Ă©lĂ©vation tardive ait Ă©tĂ© la Guerre de Succession d’Espagne (1700-1713) dont Charles VI Ă©tait un des principaux belligĂ©rants. AprĂšs les traitĂ©s d’Utrecht, de Bade et de Rastatt (1713, 1714 et 1715 respectivement), l’Europe de l’ouest retrouve un Ă©quilibre diplomatique et une paix relative jusqu’Ă  la Guerre de Succession de Pologne (1733-1738). Donc en 1723, la monarchie autrichienne pouvait se concentrer sur des projets tels que la crĂ©ation d’une politique coloniale et les festivitĂ©s d’un couronnement bohĂ©mien. 

La Contessa de’ Numi en plus de son caractĂšre solennel et festif, semble aussi parler de la paix que les traitĂ©s d’Utrecht ont installĂ© en Europe, comme une sorte de nouvel Ă©quilibre aprĂšs l’Ăšre coercitive du roi Louis XIV. Les divinitĂ©s, quoique rivales, finissent par cĂ©lĂ©brer l’Ă©quilibre et la paix dans cet Olympe des princes qui domina les destins du sous-continent europĂ©en jusqu’en 1789. 

Outre le contexte politique qui est important pour saisir les nuances de cette oeuvre, la distribution de la crĂ©ation des artistes trĂšs en vue Ă  l’époque, est emblĂ©matique. En effet, la cour de Vienne Ă©tait un des plus importants centres musicaux et opĂ©ratiques en particulier depuis le rĂšgne de Ferdinand III (1637 – 1657) avec l’arrivĂ©e de Pietro Antonio Cesti. On remarque en parallĂšle de la politique opĂ©ratique de Louis XIV en France, ce modĂšle Habsbourg qui s’est construit finalement comme une alternative. En 1723, la cour de Vienne employait une troupe de chanteurs en plus des compositeurs Fux et Caldara. Ces chanteurs devaient aussi servir les offices religieux, ou participer aux cĂ©rĂ©monies comme le couronnement. A l’Ă©gal de la troupe de l’AcadĂ©mie Royale de Musique en France, ils avaient un salaire et Ă©taient employĂ©s pour des rĂŽles dĂ©terminĂ©s (appelĂ©s en France “emplois”). Certains des chanteurs n’ont jamais quittĂ© la cour impĂ©riale malgrĂ© des tentations venant de Londres, d’Italie ou des cours d’Europe du nord. La Contessa de’ Numi est crĂ©Ă© par le cĂ©lĂšbre castrat Gaetano Orsini, le tout jeune Giovanni Carestini, qui fera fureur sur les scĂšnes londoniennes chez HĂ€ndel ou les mezzo-sopranos Eleonora Borosini et Anna d’Ambreville qui a commencĂ© sa carriĂšre en Italie notamment chez Vivaldi (Tito Manlio et Teuzzone). 

Pour la recrĂ©ation marseillaise, la distribution rĂ©unit de jeunes chanteurs trĂšs talentueux. MalgrĂ© quelques entorses aux tessitures originales, la restitution est un rĂ©gal. On apprĂ©cie particuliĂšrement l’interprĂ©tation de l’ensemble des solistes dans ce rĂ©pertoire qui peut souvent dĂ©router par les difficultĂ©s du genre et la prosodie italienne dans ce livret de circonstance. Les solistes et les musiciens ont Ă©tĂ© sonorisĂ©s. Discret, le dispositif technique n’a en aucun cas terni l’interprĂ©tation, et a mĂȘme permis de saisir des nuances dans chaque pupitre. 

En Apollon, Julie Vercauteren nous charme par ses phrasĂ©s riches en couleurs et la puissance de sa voix, on aime ses graves veloutĂ©s et la rondeur de ses aigus. La Pallade de Morgane Heyse est tout aussi vertigineuse dans la beautĂ© du timbre et une belle prĂ©sence scĂ©nique. Deux interprĂštes Ă  suivre
 Samuel Namotte incarne Marte avec une couleur trĂšs proche de celle d’un barytĂ©nor. Comme habitĂ©e par l’Ăąme de Francesco Borosini, sa voix est une fontaine de couleurs, a une belle amplitude dans l’aigu et des graves d’une grande beautĂ©. Le rĂŽle, composĂ© pour la basse Praun a finalement gagnĂ© en bravoure guerriĂšre grĂące au chanteur !

Caroline de Mahieu est Giunone et pourrait suivre le rĂ©pertoire trĂšs riche d’Anna d’Ambreville qui a crĂ©Ă© le rĂŽle en 1723. La voix aux grandes qualitĂ©s ne cache pas parfois un manque la justesse. 

Et dans le rĂŽle impĂ©rial de Giove, le contre-tĂ©nor marseillais RĂ©my Bres-Feuillet rĂ©alsie la partie truffĂ©e de difficultĂ©s de Gaetano Orsini. RĂ©my a une voix qui rivalise avec les grandes figures telles que Max-Emmanuel Cencic ou Franco Fagioli, il possĂšde la gĂ©nĂ©rositĂ© virtuose qu’il faut pour ce rĂŽle et la musicalitĂ© pour l’interprĂ©ter. 

Les musiciens de Concerto Soave, menĂ©s au premier violon par l’excellent Alessandro Ciccolini, restituent les fastes impĂ©riaux de la grande Ă©poque des empereurs musiciens. Avec un souci constant de la prĂ©cision, de la justesse et une grande Ă©lĂ©gance, tous les pupitres soutiennent les voix, subliment la partition de Caldara ; ils nous offrent une soirĂ©e de dĂ©couverte fastueuse. A leur tĂȘte, Jean-Marc Aymes, en maestro al cembalo, sĂ©duit par sa direction attentive, fluide et raffinĂ©e, digne de son grand talent et des musiques qui nous passionnent dĂšs qu’il les rend Ă  la lumiĂšre.

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5 juillet 2021 – 20h – ThĂ©Ăątre de la CriĂ©e (Marseille)
FESTIVAL MARS EN BAROQUE 

Antonio Caldara
La Contessa de’ Numi (Prague, 1723)

Marte – Samuel Namotte
Apollo – Julie Vercauteren
Pallade – Morgane Heyse
Giunone – Caroline de Mahieu
Giove – RĂ©my Bres-Feuillet

Concerto Soave
Direction – Jean-Marc Aymes

CRITIQUE, opéra. Paris, Athénée, le 18 juin 2021. Thomas ADES : Powder her face. Kuhn / Chavaz

CRITIQUE, opĂ©ra. Paris, AthĂ©nĂ©e, le 18 juin 2021. Thomas ADES : Powder her face. Kuhn / Chavaz – La parabole est centrĂ©e sur la femme adultĂšre. Qu’elle soit biblique ou dans la fiction des arts, la fĂ©minitĂ© a toujours Ă©tĂ© liĂ©e Ă  la tentation, Ă  la chair, aux mille et un dĂ©mons de midi ou de minuit. Cependant, ce n’est qu’une perspective, une focalisation passĂ©iste de ce qu’est vraiment l’adultĂšre, le dĂ©sir, le libertinage. MalgrĂ© les changements et la libĂ©ration progressive des moeurs, les sociĂ©tĂ© humaines demeurent fortement conservatrices, condamnant surtout celles qui osent ouvrir la porte au dĂ©sir insatiable de se consommer dans le bĂ»cher des passions autrement que dans l’Ăątre chaste du bonheur domestique. Est-ce ainsi que le XXIĂšme siĂšcle veut toujours concevoir le rapport entre les corps et les Ăąmes ?

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“La premiĂšre pierre”

L’histoire de Margaret Campbell, duchesse d’Argyll a dĂ©frayĂ© la chronique dans les “Sixties” de la “British upper class”. En effet cette femme promise dĂšs sa naissance Ă  briller dans la trĂšs fermĂ©e haute bourgeoisie Londonienne a fait ce que tous les hommes de son milieu auraient fait, mais que les femmes n’Ă©taient pas censĂ©es faire. Pour certains, son histoire de duchesse dĂ©chue s’assimile au destin fatal d’une Violetta ValĂ©ry, mais, contrairement Ă  la pathĂ©tique phtisique de Verdi, Margaret Campbell a assumĂ© d’un bout Ă  l’autre sa vie, sans aucune envie de rĂ©demption. Cette course folle vers l’excĂšs la rend iconique et d’autant plus qu’elle a Ă©tĂ© condamnĂ©e lors des ces folles annĂ©es 60, dans une Angleterre qui montrait au monde une libertĂ© sans complexes de l’Ă©ternel fĂ©minin.

Mieux qu’un fait divers des pages roses des tabloĂŻds, Thomas AdĂšs a sublimĂ© la duchesse sans philtre. “Powder her face” est Ă  la fois la sublimation d’un personnage hors normes, mais aussi la mise en abĂźme de ce que peut ĂȘtre l’humanitĂ© confrontĂ©e Ă  la libertĂ© totale. Telle une statue d’Aphrodite, la duchesse de Thomas AdĂšs, est entourĂ©e de coryphĂ©es de carton-pĂąte, comme des traces de maquillage laissĂ©es sur du satin de soie, ou des silhouettes qui se dessinent entre la fumĂ©e d’une cigarette. Musicalement et dramatiquement, cet opĂ©ra est construit avec prĂ©cision et finesse.

Julien Chavaz nous pose un dĂ©cor unique pour la mise en scĂšne de “Powder her face”. On est tour Ă  tour dans une chambre drapĂ©e de rose aux riches tentures, aux velours voluptueux. Tout provoque la sensualitĂ©, les miroirs en quinconce, les meubles aux rondeurs gĂ©nĂ©reuses. La vision de Julien Chavaz nous plonge Ă  la fois dans le pathĂ©tique de Margaret Campbell, demi-mondaine par distraction et la profonde souffrance de cette femme habituĂ©e Ă  ĂȘtre un ornement social. Le talent de Julien Chavaz est de mettre en lumiĂšre la double nature des personnages tout en sur-lignant ce qu’ils cachent. Il crĂ©Ă© aussi des moments humoristiques qui contrastent avec la tragĂ©die sociale de la duchesse.

L’Orchestre de chambre Fribourgeois, menĂ© avec sobriĂ©tĂ© et Ă©nergie par JĂ©rĂŽme Kuhn, interprĂšte la partition de AdĂšs avec une belle palette de couleurs qui font ressortir les plus infimes ressorts du drame.

CĂŽtĂ© distribution, Sophie Marilley a l’allure et la voix pour incarner Margaret Campbell, elle apporte au rĂŽle de la duchesse toutes les nuances du rĂŽle. Son timbre riche en rondeur et incarnĂ©, ajoute une grande dose de sensualitĂ© Ă  son interprĂ©tation.

Timur, que l’on a apprĂ©ciĂ© dans The importance of being earnest de Barry, nous propose une incarnation de l’Ă©lectricien plein d’argutie et avec une voix puissante et fruitĂ©e. Alison Scherzer allie un joli timbre et une belle prĂ©sence thĂ©Ăątrale. Graeme Danby campe Ă  la perfection la voix de la raison et la silhouette comminatoire de la morale, une statue du commandeur, hiĂ©ratique et funeste.

Cette fabuleuse production est l’avant-dernier projet programmĂ© par Patrice Martinet Ă  la tĂȘte de L’AthĂ©nĂ©e-Louis Jouvet. Je tiens Ă  saluer son travail fabuleux qui a permis au public de prendre en considĂ©ration des rĂ©pertoires souvent oubliĂ©s par les autres scĂšnes musicales. Sous son mandat, il a proposĂ© une vision du thĂ©Ăątre musical inĂ©dite en proposant Ă  des gĂ©nĂ©rations d’artistes d’exprimer des langages des musiques de patrimoine et de crĂ©ation.

“Powder her face” est en dĂ©finitive un manifeste plus qu’une parabole de la femme adultĂšre. Dans ce sens, cet opĂ©ra entre dans la longue liste des oeuvres telles Carmen ou OrphĂ©e aux Enfers d’Offenbach ou des films comme La VĂ©ritĂ© d’Henri-Georges Clouzot et Mighty Aphrodite de Woody Allen. Les personnages fĂ©minins Ă  la sensualitĂ© dĂ©bordante et libre succombent ainsi Ă  la pruderie masculine, qui finit par les dĂ©vorer, au nom de l’opinion publique.

CRITIQUE, opĂ©ra. Paris, AthĂ©nĂ©e, le 18 juin 2021. Thomas ADES : Powder her face. Kuhn / Chavaz – Vendredi 18 juin Ă  20h – ThĂ©Ăątre de l’AthĂ©nĂ©e-Louis Jouvet

Sophie Marilley – la duchesse
Timur – l’électricien
Alison Scherzer – la femme de chambre
Graeme Danby – le gĂ©rant de l’hĂŽtel

Orchestre de chambre Fribourgeois
Direction -: JĂ©rĂŽme Kuhn
Mise en scĂšne : Julien Chavaz

Photo © Magali Dougados / Athénée 2021

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COMPTE-RENDU critique. PARIS, Athénée le 10 oct 2020. KEISER : CROESUS / Crésus. Ens Diderot, Johannes Pramsholer / B Benichou

cresus_c_amelie_kiritze-toporCOMPTE-RENDU critique. PARIS, AthĂ©nĂ©e le 10 oct 2020. KEISER : CROESUS / CrĂ©sus. Ens Diderot, Johannes Pramsholer / B Benichou. Quand on pense dĂ©sormais Ă  la ville de Hambourg, on pense Ă  une citĂ© de briques rouges et Ă  la lumiĂšre argentine de la Baltique qui baigne ses rives. Cependant, cette auguste port de l’antique Hanse, eut un rĂŽle extrĂȘmement important dans la diffusion et la crĂ©ation de l’opĂ©ra baroque. Outre la place stratĂ©gique de sa gĂ©ographie et le rĂŽle de centre commercial et Ă©conomique, Hambourg fut un pĂŽle culturel central dans toute l’Europe du nord pendant une pĂ©riode qui s’Ă©tendit de la fin du XVII Ăšme siĂšcle jusqu’au milieu du XVIII Ăšme siĂšcle, presque 50 annĂ©es de gloire. Hambourg fut sans aucun doute le pendant nordique de la fastueuse Venise. Ces deux oligarchies ont investi dans l’art lyrique tout autant de moyens et de puissance que dans leurs vellĂ©itĂ©s marchandes ou hĂ©gĂ©moniques.

LA POLITIQUE DU SPECTACLE

CONNAISSEZ-VOUS VON BOSTEL ?
 Hambourg Ă©tait gouvernĂ©e par un conseil municipal constituĂ© de plusieurs conseillers municipaux ou “burgmeisters”. Le premier de ces bourgmestres, primus inter pares, dĂ©tenait le pouvoir exĂ©cutif. Dans l’histoire institutionnelle de Hambourg, parmi la longue liste des ses maires, un nom nous intĂ©resse particuliĂšrement : Lukas von Bostel.
Ce juriste, issu d’une famille patricienne hambourgeoise et potentat du conseil municipal fut “Erster BĂŒrgermeister” et prĂ©sident du “sĂ©nat”, le personnage le plus puissant de la ville hansĂ©atique du 27 novembre 1709 au 15 juillet 1716. Soit alors que la Guerre de Succession d’Espagne saignait l’Europe et que l’opĂ©ra du GĂ€nsmarkt brillait de tous ses feux sous la houlette du compositeur star Reinhard Keiser.
L’histoire peut sembler hiĂ©ratique procĂ©dĂ© de pĂ©danterie dans un article de la sorte. Pourtant, c’est par la prĂ©cision historique qu’un Ă©clairage diffĂ©rent peut ĂȘtre apportĂ© au travail artistique et, peut-ĂȘtre, en l’utilisant Ă  bon escient, l’histoire peut aider Ă  construire un imaginaire juste et sincĂšre.

Si le rĂŽle du librettiste est souvent mis de cĂŽtĂ©, Ă  tort, dans le monde lyrique, il est essentiel, pour une oeuvre comme Croesus, de s’y rĂ©fĂ©rer. Lukas von Bostel, maire en exercice, propose un livret Ă  l’opĂ©ra de Hambourg au dĂ©but de son mandat (Croesus a Ă©tĂ© crĂ©Ă© en 1710) et au coeur d’un conflit europĂ©en, si ce n’est dĂ©jĂ  mondial. Dans une Ă©poque sans les mĂ©dias de masse que nous connaissons, le geste de von Bostel est loin d’ĂȘtre anodin, tout comme le choix du sujet. En effet, dans sa prĂ©face de 1710, le maire-librettiste Ă©crit la thĂšse principale de sa dĂ©marche: «(…) reprĂ©senter le gouvernement et les mƓurs, mais aussi d’inspirer le goĂ»t et l’imitation de la vertu ainsi que l’horreur du vice, et surtout de montrer, au travers d’une histoire vĂ©ridique pour l’essentiel, l’inconstance de la fortune et des honneurs du monde. »

Croesus est une critique acerbe du “roi de guerre” imposĂ© Ă  l’Europe par Louis XIV pendant tout le XVII Ăšme siĂšcle. Ce livret est un pamphlet politique, et tout comme les livrets de Quinault pour Lully, participe Ă  la politique mĂ©diatique de Hambourg. Cette citĂ© marchande avait un Ă©cho considĂ©rable auprĂšs des nations europĂ©ennes et sa scĂšne du MarchĂ© aux oies Ă©tait une tribune politique, puisqu’elle Ă©tait un lieu oĂč l’art vivant rencontrait le public. Et que l’on ne se trompe pas, il a Ă©tĂ© dĂ©montrĂ© par moult recherches que l’opĂ©ra Ă  l’Ă©poque baroque Ă©tait loin d’ĂȘtre un art purement aristocratique. Contrairement Ă  notre temps, l’Ă©litisme Ă©tait plutĂŽt centrĂ© sur les arts plastiques enfermĂ©s dans les chĂąteaux et domaines, l’art vivant Ă©tait trĂšs vite dans le domaine de tous les publics.

ROI DE GUERRE ET MONARQUE FASTUEUX

Croesus s’inspire des derniĂšres heures d’indĂ©pendance du royaume de Lydie et de son monarque, le ploutocrate CrĂ©sus. L’intrigue se dĂ©roule lors du siĂšge de Sardes, capitale de son royaume anatolien en – 547 avant J.C. Quand le roi AchĂ©mĂ©nide Cyrus II dit le Grand, envahit la Lydie dans sa politique d’expansion territoriale, CrĂ©sus est Ă  la tĂȘte d’un vaste royaume qui occupe pratiquement toute la partie occidentale de l’actuelle Turquie asiatique. CrĂ©sus tire sa richesse, semble-t-il, des sables aurifĂšres et d’Ă©lectrum du fleuve Pactole. Le personnage fascine par sa richesse et par son faste, tout comme la plupart des monarques de leur Ă©poque, CrĂ©sus n’est pas une exception.
Le livret de Lukas von Bostel est une franche confrontation entre quatre pĂŽles : le roi de guerre (Cyrus), le monarque fastueux (Croesus), le rĂ©publicain dans toute sa probitĂ© (Solon) et le “bon sens” populaire incarnĂ© par le bouffon Elcius. Avec cette richesse idĂ©ologique et thĂ©Ăątrale, la partition de Reinhard Keiser a su exploiter ce gisement de situations.

Il ne faut surtout pas oublier que le compositeur Reinhard Keiser fut un des hommes les plus cĂ©lĂ©brĂ©s de son temps. Il a Ă©tĂ© admirĂ© par ses pairs tels Telemann ou Buxtehude. Reinhard Keiser a employĂ© dans son orchestre, en tant que premier violon, un tout jeune homme venu de Halle, Georg Friedrich HĂ€ndel. Ce dernier a s’est tellement imprĂ©gnĂ© du style fabuleux et inventif de Keiser, que l’on s’y mĂ©prendrait Ă  l’Ă©coute des oeuvres du maĂźtre hambourgeois. Lorsque von Bostel concevait le livret, HĂ€ndel Ă©tait dĂ©jĂ  loin, triomphant Ă  Venise avec son Agrippina et en passe d’aller Ă  Hanovre, courte Ă©tape avant la gloire du Rinaldo, crĂ©Ă© Ă  Londres en 1711 
l’annĂ©e de crĂ©ation de Croesus.

Avec tous ces Ă©lĂ©ments, la crĂ©ation française de ce chef d’oeuvre Ă©tait promise Ă  offrir des soirĂ©es sublimes au public du ThĂ©Ăątre de l’AthĂ©nĂ©e Louis Jouvet et en tournĂ©e au Centre des Bords de Marne puis au ThĂ©Ăątre d’Herblay.

 

 

MISE EN SCENE ÉPILEPTIQUE

Musicalement, l’Ensemble Diderot est homogĂšne et juste. MalgrĂ© des cordes qu’on aurait souhaitĂ© plus gĂ©nĂ©reuses dans les phrasĂ©s, la restitution du langage musical de Keiser respecte la palette trĂšs contrastĂ©e du compositeur. Johannes Pramsholer dirige avec Ă©lĂ©gance les airs, mais parfois manque d’emphase comme de thĂ©Ăątre dans les rĂ©cits. Certains tempi sont intĂ©ressants, alors que d’autres semblent cĂ©der Ă  l’Ă©pilepsie de la mise en scĂšne, dommage. Dans une telle oeuvre on eut souhaitĂ© un peu plus de cohĂ©rence musicale et surtout une relation plus complice entre la scĂšne et l’orchestre.

BenoĂźt BĂ©nichou nous a enchantĂ© par le passĂ© avec des mises en scĂšne trĂšs engagĂ©es dans un univers visuel sans concessions. Son Opera Seria de Gassmann a totalement saisi la nature de l’oeuvre et l’humour grinçant de son livret. Dans Dido and Aeneas de Purcell, aussi avec l’ARCAL et Johannes Pramsholer, il a su rĂ©inventer ce monument du baroque et ouvert des perspectives intĂ©ressantes et d’une beautĂ© trĂšs raffinĂ©e.

 

 

CRÉSUS, accessible, bling bling, caricatural


L’oeuvre ambivalente et profonde qu’est Croesus Ă©tait une occasion parfaite pour rĂ©inventer cet opĂ©ra. HĂ©las pour l’oeuvre, la vision de BenoĂźt BĂ©nichou se fourvoie totalement en tordant le propos du livret et cĂ©dant Ă  la facilitĂ© du premier degrĂ©. Dans sa mise en scĂšne beaucoup de choses comme le “bling bling” et l’excĂšs de sensualitĂ© frĂŽlent la vulgaritĂ© la plus banale. On se croirait parfois dans un conglomĂ©rat de poncifs et de dĂ©rision pour rendre Croesus “accessible”. Parce qu’Ă©videmment le livret de von Bostel est dense, mais lourd de signification si on lit entre les lignes, c’est le propre de l’art baroque que de ne rien montrer au premier degrĂ©, tout se cache dans les apparences.

On ne comprend pas des situations qui sont absentes de l’oeuvre originelle. Par exemple l’ultra-prĂ©sence du bouffon tout au long de l’ouvrage pour rendre ça “drĂŽle” et “moderne”. La narration est truffĂ©e d’incohĂ©rences (Elmire est-elle bonne ou mauvaise?), les personnages sont dessinĂ©s sans finesse, tous d’une piĂšce et caricaturaux. Elmira et Clerida semblent sorties de la tĂ©lĂ©-rĂ©alitĂ© “Wifes of Beverly Hills” infusĂ©es au champagne et sous d’autres substances. Cyrus est le portrait crachĂ© du jeune Pablo Escobar ou du Senor de los Cielos, moustache et longue gabardine en cuir de SS Ă  l’appui. Orsanes est un morphing entre Marylin Manson, Robert Smith et Alice Cooper pour faire plaisir aux Millenials dans la salle. Bref, les dramatis personnae sont des prĂ©jugĂ©s sur pattes de vĂ©ritables rĂŽles.

Avec une telle narration, malheureusement la musique en souffre. Les plus beaux moments de la partition, servie magnifiquement par Johannes Pramsholer et son ensemble, passent à la trappe à cause des pitreries et des incohérences dramaturgiques.

 

 

« Ce n’est pas en dĂ©naturant qu’on peut offrir au temps prĂ©sent les dĂ©pouilles du passé »

Ce qui sauve cette production demeure le plateau vocal. A part le Cyrus sans charme ni justesse de Andriy Gnatiuk, les voix sont parfois d’une grande beautĂ© et rendent justice Ă  la musique de Keiser. Tout d’abord le majesteux rĂŽle-titre incarnĂ© par le baryton chilien Ramiro Maturana : voix puissante, riche, un timbre de velours et de feu. Un talent Ă  suivre et que nous souhaitons rĂ©entendre trĂšs souvent en France. La divine Elmira de Yun Jung Choi est l’idĂ©al pour ce rĂŽle Ă©crasant. MalgrĂ© les mimiques et les situations ridiculisantes de la mise en scĂšne, la soprano corĂ©enne a su garder un timbre fabuleusement riche, des phrasĂ©s prĂ©cis, une agilitĂ© impressionnante. Wolfgang Resch campe un Orsanes de toute beautĂ©, ses qualitĂ©s vocales sont impressionnantes et le demeurent malgrĂ© un “Wertes glĂŒck verlaB mich nicht” au tempo trop rapide. BenoĂźt Rameau nous offre en Solon/Halimacus, une belle interprĂ©tation avec un timbre plein de couleurs. L’Atys d’InĂšs Berlet a vaincu tous les obstacles du rĂŽle avec une belle audace. Marion Grange est correcte en Clerida tout comme Charlie Guillemin dans le rĂŽle d’Elcius, inĂ©narrable en drag. Par contre Jorge Navarro Colorado n’est vraiment pas au niveau de la distribution, dommage.
Si l’on part du postulat que toute oeuvre d’art peut ĂȘtre remodelĂ©e ou dĂ©fiĂ©e dans sa forme et son discours sans lui faire outrage, ce Croesus a perdu le pari. Ce n’est pas en dĂ©naturant qu’on peut offrir au temps prĂ©sent les dĂ©pouilles du passĂ©. Croesus est un miroir tendu sur notre propre nature humaine et non pas une leçon de science politique. Sous un mauvais Ă©clairage, l’image ne peut ĂȘtre que troublĂ©e au lieu d’ĂȘtre troublante de vĂ©ritĂ©.

 

 

 

 

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COMPTE-RENDU critique. PARIS, AthĂ©nĂ©e le 10 oct 2020. KEISER : CROESUS. Ens Diderot, Johannes Pramsholer / B Benichou – Photo : © A KiritzĂ©-Topor

 

Reinhard Keiser : Croesus
livret – Lukas von Bostel

Ramiro Maturana, baryton : Crésus, roi de Lydie
Andriy Gnatiuk, baryton-basse : Cyrus, roi de Perse
InÚs Berlet, mezzo-soprano : Atys, fils de Crésus
Yun Jung Choi, soprano : Elmira, princesse mÚde, sa bien-aimée
Wolfgang Resch, baryton : Orsanes, prince lydien
Jorge Navarro Colorado, ténor : Eliates, prince lydien
Marion Grange, soprano : Clérida, princesse lydienne
Benoßt Rameau, ténor : Solon / Halimacus, philosophe grec
Charlie Guillemin, ténor : Elcius, servant

Ensemble Diderot
Johannes Pramsholer, direction

mise en scĂšne : BenoĂźt Benichou

mouvement : Anne Lopez
scénographie : Amélie Kiritzé-Topor
costumes : Bruno Fatalot
lumiĂšres : Mathieu Cabanes
coiffure / maquillage : VĂ©ronique Soulier Nguyen
chef assistant : BenoĂźt Babel
chef de chant : Philippe Grisvard

 

 

 

Compte rendu critique, festivals. PARIS, Festival ensemble(s), le 12 sept 2020. Ensemble Sillages

festival-ensembles-paris-pan-piper-annonce-critique-classiquenewsCompte rendu critique, festivals. PARIS, Festival ensemble(s), le 12 sept 2020. Ensemble Sillages. La crise sanitaire qui a plongĂ© le monde musical dans un silence terrible a Ă©tĂ© une occasion nouvelle pour que la musique et les arts vivants prouvent leur constante rĂ©silience. Cet Ă©tĂ© des manifestations ont surgi partout en France pour offrir une nouvelle chance Ă  la musique. Les artistes ont pris les commandes et se sont organisĂ©s collectivement pour aller Ă  la rencontre des publics. Que ce soient les 10 ensembles de la FEVIS (FĂ©dĂ©ration des ensembles spĂ©cialisĂ©s) Ile de France qui ont fondĂ© le Festival OuVERTures ou les membres de la FEVIS Grand Est et le Grand Est’ival, on a pu retrouver dans des espaces verts et des lieux de patrimoine des artistes de toutes les esthĂ©tiques. En septembre est nĂ©e enfin une idĂ©e qui couvait depuis une annĂ©e: le Festival Ensemble(s).

“Comme les 5 doigts de la main”

Cinq ensembles de crĂ©ation, cinq alliĂ©s dans la diffusion du rĂ©pertoire de notre temps. MultilatĂ©rale, Cairn, Sillages, 2e2m et Court-circuit ont pris Ă  bras le corps la musique d’aujourd’hui et ont ouvert les portes du Pan piper, salles de musique actuelle au coeur du trĂšs branchĂ© 11e arrondissement. MĂȘme si l’on s’Ă©tonne de l’absence dans le comitĂ© d’organisation d’autres ensembles qui oeuvrent tout autant pour la musique de crĂ©ation, l’initiative est louable et belle. Surtout que des concerts sont organisĂ©s en commun et le concert de clĂŽture est interprĂ©tĂ© par tous les membres des ensembles qui participent.

Ce 12 septembre, la salle du Pan piper se remplit peu Ă  peu, l’on attend l’arrivĂ© de l’excellent ensemble Sillages. Venu tout droit de Brest, Sillages est un des ensembles les plus intĂ©ressants par ses initiatives et le talent de ses membres. DĂ©sormais dirigĂ© par le compositeur argentin Gonzalo Bustos, Sillages promet de nous offrir encore et toujours des surprises et de belles dĂ©couvertes.
DĂ©couverte aussi pour ce concert le prĂ©lude proposĂ© Ă  un jeune interprĂšte. Ce samedi, c’est le jeune violoniste David Petrlik, membre du prometeur Trio Messiaen et splendide instrumentiste. Il a jouĂ© magnifiquement la Fuga de la Sonate pour violon de Bartok avec l’Ă©quilibre de fougue et de rigueur qu’il fallait Ă  cette piĂšce d’une difficultĂ© qui n’est plus Ă  mentionner.

Le programme de Sillages nous a fait voyager. Si les piĂšces de Yann Maresz et de Salvatore Sciarrino donnent la part belle Ă  l’exploration de la dissonance, nous entrons dans l’expression d’un certain langage narratif avec les Formas de arena de Martin Matalon. Les Cinco Caprichos de GĂ©rard Zinsstag dĂ©veloppent plusieurs langages et une belle virtuositĂ© non dĂ©nuĂ©e de nuances partagĂ©es par chaque instrument. Cette crĂ©ation montre bien que la tonalitĂ© revient dans les plumes des compositeurs sans cĂ©der Ă  la facilitĂ©. Aussi ce concert a Ă©tĂ© l’occasion de dĂ©couvrir la nouvelle version du Trio II du maĂźtre espagnol JosĂ© Manuel Lopez Lopez. Une piĂšce d’une richesse qui ne laisse personne de marbre. Le seul moment qui a alourdi quelque peu le programme fut la piĂšce Algorythmic beauty de Jean-Luc HervĂ©, trop conceptuelle.

Les trois membres de Sillages ont brillĂ© tour Ă  tour. Sophie Deshayes Ă  la flĂ»te est fabuleuse dans la piĂšce de Yann Maresz, l’alto de Gilles DeliĂšge d’une grande prĂ©cision et la belle musicalitĂ© de AĂŻda Aragoneses Ă  la harpe, magique de lors du Sciarrino montrent l’excellence des membres de Sillages. HabituĂ©s des rendez-vous de cet ensemble lors de la direction gĂ©niale de Philippe Arii, nous sommes sĂ»rs qu’avec Gonzalo Bustos, Sillages continuera Ă  nous offrir des moments de pur plaisir avec les musiques vivantes d’aujourd’hui.

Compte rendu critique, festivals. PARIS, Festival ensemble(s), le 12 sept 2020. Ensemble Sillages.

12 Septembre 2020 – 18h30 – Pan Piper (Paris 11e)
FESTIVAL ENSEMBLE(S)

Prélude

Bela Bartok
Sonate pour violon Sz 117
Fuga (1944)

David Petrlik – violon

“Trois tiers, trois tons”

Yann Maresz
Circumambulation (1993)
flûte solo

Martin Matalon
Formas de arena (2001)
flûte, alto et harpe

Jean-Luc Hervé
Algorithmic beauty (2014)
alto solo

GĂ©rard Zinsstag
Cinco caprichos – crĂ©ation mondiale
flûte, alto et harpe

Salvatore Sciarrino
L’Addio a Trachis (1980)
harpe solo

José Manuel Lopez Lopez
Trio II – crĂ©ation de la nouvelle version
flûte, alto et harpe

Ensemble Sillages

Sophie Deshayes – flĂ»te
Gilles DeliĂšge – alto
AĂŻda Aragoneses – harpe

COMPTE-RENDU, critique, opĂ©ra. PARIS, AthĂ©nĂ©e LJ, le 8 janvier 2020. YVAIN : YES ! Les Brigands, PM Barbier / Galard – Hatisi

yvain_maurice comedie operette classiquenews _02COMPTE-RENDU, critique, opĂ©ra. PARIS, AthĂ©nĂ©e LJ, le 8 janvier 2020. YVAIN : YES ! Les Brigands, PM Barbier / Galard – Hatisi. Quand on voit revenir Yes de Maurice Yvain sur les scĂšnes de plusieurs maisons, on ne peut que se rĂ©jouir. L’ouverture du rĂ©pertoire du Palazzetto Bru-Zane et sa nouvelle exploration de l’opĂ©rette est un beau geste vers un rĂ©pertoire trop souvent oubliĂ©, mĂ©sestimĂ© voire mĂ©prisĂ©.
Yes est un chef d’Ɠuvre calibrĂ© au millimĂštre par Maurice Yvain et Albert Willemetz. Duo mythique de l’opĂ©rette, ils peuvent ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme les Mozart et Da Ponte des AnnĂ©es Folles. Yes, crĂ©Ă©e en 1928 au ThĂ©Ăątre des Capucines est originellement composĂ© pour deux pianos. La partition est d’une richesse digne du livret. L’intrigue fabuleuse conte les dĂ©boires filiaux et amoureux du riche playboy Maxime Gavard, fils du « roi de la vermicelle ». La musique mĂȘle Ă  la fois jazz, swing, fox-trot et rythmes latinos.

Sur-lignant grossiĂšrement l’intrigue Ă©rotique, on frĂŽle trĂšs vite la vulgarité 

MOUAIS …
«  Je ne me doutais guĂšre… »

En 2015, la version originale de Yes Ă  deux pianos Ă  Ă©tĂ© sublimement recrĂ©Ă©e par Les FrivolitĂ©s Parisiennes. La mise en scĂšne fabuleuse et dynamique de Christophe Mirambeau a joint la fidĂ©litĂ© Ă  l’ouvrage et une dĂ©licieuse fantaisie. Le cast et les deux pianistes nous ont rĂ©vĂ©lĂ© toute la richesse musicale et thĂ©Ăątrale de l’ouvrage.

En 2020 la tournĂ©e de Yes avec Les Brigands contraste totalement avec le spectacle brillant des FrivolitĂ©s Parisiennes. Avec un parti pris qui se veut proche du burlesque, Vladislav Galard et Bogdan Hatisi survolent Yes sans vraiment apporter un argument clair. Alors que l’intrigue de base peut sembler superficielle, ce n’est pas une raison pour en faire un spectacle sans Ă©paisseur. Sur-lignant grossiĂšrement l’intrigue Ă©rotique, on frĂŽle trĂšs vite la vulgaritĂ©. Yes, finalement, devient un prĂ©texte plus qu’une Ɠuvre. Pour le public qui dĂ©couvre cette Ɠuvre avec une telle mise en scĂšne, on n’a qu’une lecture au premier degrĂ©, aux gags pas drĂŽles et faciles.

CĂŽtĂ© interprĂštes, on peine Ă  s’y retrouver. La Totte correcte mais fade de Clarisse Dalles n’apporte pas ce charme coquin so Montmartrois. CĂ©lian d’Auvigny, malgrĂ© ses efforts, manque de souplesse dans son jeu, et son Ă©mission n’est ni claire ni gĂ©nĂ©reuse. Flannan ObĂ© ne comble pas les lacunes de cette production malgrĂ© son talent manifeste. Passons sous silence le pĂšre Gavard dĂ©cevant d’Eric Boucher et l’inexplicable parodie gigotante de Caroline Binder en Clementine et Loulou.

Finalement, la oĂč nous crions « Yes! Yes! » c’est quand on voit l’interprĂ©tation de Thibault Perriard aux percussions.

En somme, cette production nous convainc que l’opĂ©rette doit continuer Ă  ĂȘtre confiĂ©e Ă  des artistes qui s’engagent Ă  lui rendre son Ă©clat avec respect et modernitĂ©.

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COMPTE-RENDU, critique, opĂ©ra. PARIS, le 8 janvier 2020, ThĂ©Ăątre de l’AthĂ©nĂ©e – Louis Jouvet

Maurice Yvain
YES !

Totte – Clarisse Dalles
Maxime Gavard – CĂ©lian d’Auvigny
RenĂ© Gavard – Eric Boucher
Marquita Negri – Emmanuelle GoizĂ©
Madame de Saint-Aiglefin – Anne-Emmanuelle Davy
Monsieur de Saint-Aiglefin – Gilles Bugeaud
Roger – Flannan ObĂ©
ClĂ©mentine / Loulou – Caroline Binder
CĂ©sar – Mathieu Dubroca

Paul-Marie Barbier – direction, piano et vibraphone
Matthieu Bloch – contrebasse
Thibault Perriard – percussions et piano
Vladislav Galard & Bogdan Hatisi – mise en scĂšne

COMPTE-RENDU, critique, opéra. CAEN, le 7 nov 2019. DURON : Coronis (création française). Druet, G Toro, V Dumestre.

COMPTE-RENDU, critique, opĂ©ra. CAEN, le 7 nov 2019. DURON : Coronis (crĂ©ation française). Druet, G Toro, V Dumestre. Pour un mĂ©lomane, la crĂ©ation d’un chef d’oeuvre est toujours une promesse et certainement une revanche sur le temps et ses alĂ©as. C’est pour cela que l’exploit accompli dans la production fabuleuse de Coronis de Sebastian Duron a Ă©tĂ© une vĂ©ritable rĂ©vĂ©lation de ce que le spectacle vivant peut faire de meilleur.

Quoiqu’ayant une histoire et une gĂ©ographies communes, les institutions lyriques Françaises ont souvent boudĂ©, voire oubliĂ© tout le rĂ©pertoire lyrique Espagnol. Alors qu’aux XIXĂšme et XXĂšme siĂšcles, c’est sous l’influence IbĂ©rique que certaines des plus grandes partitions Françaises ont Ă©tĂ© conçues. C’est grĂące Ă  la musique venue d’Espagne que Bizet a composĂ© Carmen, et n’oublions pas que c’est l’Espagne qui a Ă©tĂ© le thĂ©Ăątre d’une multitude d’autres intrigues de cette France conquĂ©rante contemporaine. Mais la zarzuela dans tout ça ?

 

 

La politique des muses

 

 

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On a dit et Ă©crit beaucoup sur ce genre, qu’en Espagne l’on appelle avec une certaine tendresse, el “genero chico” (le “petit genre”). Mais c’est la zarzuela qui est finalement le genre Espagnol par excellence depuis ses origines Ă  l’Ă©poque baroque, toujours glĂąnant des idĂ©es Ă  la France et Ă  l’Italie, mais aussi aux AmĂ©riques. La zarzuela et ses compositeurs peuvent s’apparenter Ă  un arbre immense dont les racines sont fermement enterrĂ©es dans le sol Espagnol mais dont les branches touchent et s’abreuvent des cultures environnantes. Contrairement Ă  l’opĂ©ra, mĂȘme bouffe ou comique, qui demeure dans son histoire, un genre extrĂȘmement codifiĂ©; la zarzuela est plus souple, plus adaptĂ© Ă  recevoir des ajouts et des influences. Ne retrouve-t-on pas des zarzuelas dans tous les pays d’AmĂ©rique Latine qui ont Ă©pousĂ© les langues, cultures et accents (la zarzuela Maria Pacuri en quechua au Paraguay) ? Et mĂȘme l’exemple gĂ©nial de Walang Sugat, la zarzuela en tagalog, devenue “sarswela” dans les Philippines! Le intrigues proches de la vie des spectateurs et avec un brin de mĂ©lodrame, en font le genre musical le plus populaire par essence et insurrectionnel par nature. Par exemple, sous la dictature de Franco, des livrets tels Black, el payaso de Pablo Sorozabal ont passĂ© on ne sait comment la censure, alors qu’il y a une critique Ă  peine voilĂ©e des rĂ©gimes autoritaires et une leçon de bon gouvernement.  Si vous allez Ă  Madrid et assistez au Teatro de la Zarzuela Ă  une reprĂ©sentation, n’oubliez pas que c’est le seul thĂ©Ăątre fondĂ© par des musiciens et des librettistes pour dĂ©fendre leur droit Ă  la diffusion de leur art.

A l’Ă©poque de Sebastian Duron, la zarzuela menait des voyages entre la cour des rois Habsbourg et Bourbons et les “coliseos” ou “corrales” populaires. Les combats n’Ă©taient pas de la mĂȘme nature et la mythologie Ă©tait de mise pour que le livret soit acceptĂ©. Dans Coronis, le mythe de la belle nymphe infidĂšle Ă  Apollon est totalement rĂ©interprĂ©tĂ© par une lecture Ă©tonnante.

D’emblĂ©e, Coronis, il y a moins d’un an n’Ă©tait pas attribuĂ©e Ă  Sebastian Duron avec certitude scientifique. Sebastian Duron, nĂ© la mĂȘme annĂ©e que le grand Alessandro Scarlatti, Ă©tait, Ă  l’Ă©gal du grand maĂźtre italien, un des compositeurs les plus cĂ©lĂšbres de son temps. Il a composĂ© une multitude d’oeuvres sacrĂ©es et profanes dans le sillage du dernier roi Habsbourg d’Espagne, Charles II (1665-1700). A l’arrivĂ©e des Bourbons avec Philippe V (1700 – 1746), Duron n’Ă©tait pas trop bien perçu selon les tĂ©moignages et a fini banni, vraisemblablement, parce qu’il Ă©tait restĂ© fidĂšle au parti Habsbourg. Il meurt Ă©tonnement Ă  Cambo-les-bains prĂšs de Bayonne en 1716, pour un ennemi des Bourbons c’est un acte drĂŽlement masochiste que de trouver en France son dernier refuge.

Dans la trĂšs intĂ©ressante introduction Ă  l’Ă©dition critique de Raul Angulo et Antoni Pons on apprend finalement la trĂšs rĂ©cente attribution et les arguments musicologiques qui la soutiennent. Cependant, aucune interprĂ©tation du livret n’est Ă©tablie et pour une oeuvre nĂ©e dans une pĂ©riode aussi troublĂ©e, c’est bien Ă©tonnant.

En effet, Coronis a Ă©tĂ© crĂ©Ă©e vraisemblablement au tout dĂ©but de la Guerre de Succession d’Espagne. Ce conflit vit se coaliser quasiment la totalitĂ© de l’Europe contre la France de Louis XIV. En effet, le Roi Soleil a imposĂ© au roi Charles II d’Espagne qu’un de ses petit-fils devienne son hĂ©ritier. A la mort du monarque en 1700, le duc d’Anjou devient Philippe V d’Espagne, de Naples et des AmĂ©riques. Evidemment cette succession devait ĂȘtre contestĂ©e par les Habsbourg d’Autriche puisqu’avec les changement dynastique, les Bourbons, et le roi de France par la force des choses, controlaient la moitiĂ© de la planĂšte. Selon les musicologues Espagnols, Coronis daterait de 1705 ou 1706, soit deux annĂ©es de basculement pour le conflit. En effet, en 1705, malgrĂ© une victoire des troupes Françaises du duc de VendĂŽme sur les PiĂ©montais Ă  Cassano, en Espagne, l’archiduc Charles de Habsbourg est proclamĂ© roi Ă  Barcelone, occupĂ©e par les Anglais. En 1706, les choses empirent avec un Ă©tĂ© oĂč Madrid et l’Espagne passe des Bourbons aux Habsbourg pour revenir finalement aux Bourbons. Ces saltimbanques historiques ont certainement influencĂ© l’auteur anonyme du livret de Coronis.

Coronis raconte en effet, tout d’abord l’histoire d’amour malheureuse du monstre marin Triton pour la belle nymphe Coronis. Elle vit dans la Thrace mythologique qui est tourmentĂ©e par une guerre divine entre Apollon (Le Soleil) et Neptune (Les Mers). Curieuse fable qui oublie le mythe originel d’Ovide pour adapter l’intrigue Ă  une querelle beaucoup plus politique que divertissante.

Dans les livrets de l’Ă©poque baroque il Ă©tait rĂ©current de tordre la mythologie Ă  des fins idĂ©ologiques. En l’occurence tout le livret de Coronis est traversĂ© par la violence qui agite la terre fertile de Thrace. Le personnage de ProtĂ©e, au lieu d’ĂȘtre la mĂ©tamorphose incarnĂ©e, devient une sorte d’ordonnateur. Si l’on peut hasarder une interprĂ©tation euristique du livret de Coronis, l’on trouve des allusions Ă  la fois Ă  la dĂ©faite des Bourbons (symbolisĂ©s par Apollon) Ă  la fin de la premiĂšre journĂ©e et immĂ©diatement sa victoire et la Paix tant dĂ©sirĂ©e par son symbole de concorde qu’est la dĂ©esse Iris. De plus Triton, serait l’archiduc Charles qui, venu d’au-delĂ  des mers cherche Ă  tout prix Ă  obtenir les faveurs de Coronis qui serait une sorte de figure reprĂ©sentant la couronne Espagnole (Coronis – Corona: couronne en Espagnol). C’est bien clair qu’Ă  la fin, la nymphe parle de la paix et du culte au Soleil dans le jardin des HespĂ©rides (qui, selon la tradition, se trouverait Ă  Hispalis, c’est Ă  dire en Andalousie, en Espagne).

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Monter une telle oeuvre avec les dĂ©fis que le livret et la musique comportent Ă©tait un rĂ©el exploit. Mais nous pouvons sincĂ©rement saluer l’audace de Patrick Foll, directeur du ThĂ©Ăątre de Caen qui, de saison en saison rĂ©ussit Ă  rĂ©unir des talents formidables pour offrir Ă  son public une programmation d’une grande qualitĂ©. A deux heures de Paris, cette maison des arts et des artistes qu’est le ThĂ©Ăątre de Caen rayonne par l’originalitĂ© de ses projets. Nous encourageons chaleureusemnt nos lecteurs Ă  suivre les saisons dans cette belle salle Normande, oĂč chaque spectateur Ă  son Ă©toile.

C’est Ă  l’initiative de Patrick Foll donc que Vincent Dumestre et Omar Porras ont donnĂ© un souffle puissant Ă  Coronis. Invoquant la poĂ©sie et le merveilleux sur scĂšne, Omar Porras a pris Coronis avec Ă©lĂ©gance et modernitĂ©. Certains moments sont des vĂ©ritables poĂšmes. Omar Porras Ă©tonne, Ă©meut et innove, c’est un vĂ©ritable magicien de la narration puisqu’en peu de temps et avec quelques artifices, il nous fait vibrer. De plus, le dialogue avec les arts du cirque et la culture pop (perruques et la scĂšne d’Iris), rappellent que l’opĂ©ra est un art de la vie et rĂ©unit en son sein toutes les formes d’expression.

En fosse, Vincent Dumestre ravive la flamme de Coronis, en ajoutant quelques fandagos et jacaras aux lacunes de la partition. Mais quels tempi, quels sublimes phrasĂ©s, et cette Ă©nergie qui ne s’arrĂȘte jamais. Dans les sublimes lamenti que Duron composa, on est saisi de frissons par la sincĂ©ritĂ© de ce PoĂšme Harmonique inĂ©narrable et son chef qui demeure un des rares Ă  vĂ©ritablement comprendre la musique latine.

Les solistes, quasiment tous francophones sont superbes. La prosodie, malgrĂ© quelques petits faux-pas dans la prononciation, est d’une grande clartĂ©. Nous saluons le travail de Sara Agueda, la conseillĂšre linguistique, qui a fait d’un groupe de chanteurs Français, des vĂ©ritables Espagnols du Grand SiĂšcle.

La Coronis de Ana Quintans est juste parfaite. Non seulement elle campe son rĂŽle avec grĂące, finesse et voluptĂ©, mais Ă  l’entendre l’on prend un plaisir incommensurable. Sa voix est juste, ses phrasĂ©s et ses vocalises Ă©quilibrĂ©s et inventifs. On vibre avec ses lamenti qui feraient pleurer les pierres et admirons le timbre riche et ciselĂ© de cette merveilleuse soliste.
Isabelle Druet est un Triton Ă©mouvant et nous transporte avec ses mĂ©diums riches. C’est une soliste dont la voix est tout un thĂ©Ăątre, une de ses artistes qui peut offrir Ă  tous ses rĂŽles, le sens dramatiques le plus fort, l’Ă©motion la plus prĂ©cise.

Emiliano Gonzalez Toro, incarne le Proteo loufoque de Duron. La voix est timbrée et généreuse, puissante et subtile à la fois.

Les rĂŽles des divinitĂ©s en guerre : Apolo fabuleux de Marielou Jacquard aux aigus emplis de panache et le Neptuno Ă  la voix riche telle l’ocĂ©an de Caroline Meng. Brenda Poupard en Iris est absolument un talent Ă  suivre.

Et les “Graciosos”, les rĂŽles comiques incarnĂ©s par la fabuleuse Anthea Pichanick qui nous ravit Ă  chaque production et nous fascine par ses dons de comĂ©dienne dans le rĂŽle dĂ©sopilant de Menandro. Victoire Bunel est une Sirene pĂ©tillante et pleine de charme.

Finalement, aprĂšs quasiment trois siĂšcles, Sebastian Duron rĂ©sonne en France aprĂšs son dĂ©cĂšs au Pays Basque et c’est avec ce compositeur que la zarzuela fait une entrĂ©e remarquable et brillante sur une des plus belles scĂšnes d’Europe et une premiĂšre sur les chemins de France. EspĂ©rons que le charme de la belle Coronis, rĂ©ussira Ă  donner une place permanente Ă  l’opĂ©ra en langue Espagnole dans les programmations Ă  cĂŽtĂ© des oeuvres slaves et germaniques. Si le rĂȘve de Louis XIV, Ă  la genĂšse de Coronis, Ă©tait d’abattre les PyrĂ©nĂ©es et lier le lys de France et le lion d’Espagne, peut-ĂȘtre que grĂące Ă  cette production, c’est la France qui ouvrira les portes de l’Europe Ă  la zarzuela, et pour longtemps.

 

Illustrations : Théùtre de CAEN © Phil. Delval

 

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COMPTE-RENDU, critique, opéra. CAEN, le 7 nov 2019. DURON : Coronis (création française). Druet, G Toro, V Dumestre.

Jeudi 7 Novembre 2019 – 20h – ThĂ©Ăątre de Caen

Sebastian Duron (1660 – 1716)

CORONIS
zarzuela en deux journées
Création Française

Coronis – Ana Quintans – soprano
Triton – Isabelle Druet – mezzo-soprano
Proteo – Emiliano Gonzalez Toro – tĂ©nor
Menandro – Anthea Pichanick – contralto
Sirene – Victoire Bunel – mezzo-soprano
Apolo – Marielou Jacquard – mezzo-soprano
Neptuno – Caroline Meng – mezzo-soprano
Iris – Brenda Poupard – mezzo-soprano
Rosario – Olivier Fichet – tĂ©nor

Ely Morcillo, Alice Botelho, Elodie Chan, David Cami de Baix, Caroline Le Roy, MichaĂ«l Pollandre – danseurs, acrobates, comĂ©dien et contorsionniste.

Le Poëme Harmonique
direction – Vincent Dumestre

Coproduction Théùtre de Caen, Opéra de Rouen, Opéra Comique, Opéra de Limoges, Opéra de Lille.

 
 

COMPTE RENDU, opéra. Varsovie, Opéra, le 16 août 2019. Stanislaw Moniuszko : Le Bùtelier. Europa Galante, F BIONDI.

COMPTE RENDU, opĂ©ra. Varsovie, OpĂ©ra, le 16 aoĂ»t 2019. Stanislaw Moniuszko : Le BĂątelier. Europa Galante, F BIONDI. VARSOVIE est un lieu oĂč la flĂąnerie peut apporter des belles perspectives et des promesses de rencontres avec la riche histoire de la Pologne. Si bien, dans ce centre historique martyre de la barbarie nazie, on voit se cĂŽtoyer Ă  la fois la gloire reconstruite de la Rzeczpospolita avec le cĂ©lĂšbre chĂąteau du roi Auguste le fort, amoureux de l’opĂ©ra, et les monumentaux ensembles de l’ùre communiste. On arrive Ă  apercevoir en contrebas le domaine de MĂ©lusine, cette Vistule aux remous mystĂ©rieux que de paisibles bĂąteliers sillonnent toujours.

La SirĂšne de la Wisla

Stanislaw Moniuszko classiquenews portrait opera concert critique operalI y a deux siĂšcles naissait STANISLAW MONIUSZKO, le plus grand compositeur avec Chopin, du romantisme Polonais. Connu surtout pour ses Ɠuvres comiques, Moniuszko n’a pas moins composĂ© des ouvrages sĂ©rieux (Paria) et une multitude d’autres Ɠuvres. La musique de Moniuzsko, mĂȘme si elle est le creuset d’une multitude d’influences italiennes et françaises, elle reste unique puisqu’elle a donnĂ© voix Ă  la rĂ©silience culturelle Polonaise. En effet tout comme Jan Stefani dans son Miracle SupposĂ©, Moniuszko se fait le chantre d’un pays opprimĂ© par trois pays. Dans Flis, Moniuszko fait une belle photographie musicale de la vie de Varsovie.

Pour l’auditeur du XXI Ăšme siĂšcle, la musique de Moniuszko ne ressemble Ă  aucune autre, elle est un savant mĂ©lange de vivacitĂ© et de mĂ©lancolie. On retrouve dans toutes ses mesures l’Ăąme de cette Pologne qui a refusĂ© de disparaĂźtre. Quel plaisir de retrouver cette belle partition dĂ©fendue avec une Ă©nergie enthousiasmante par Fabio Biondi et son Europa Galante.

Connus Ă©videmment pour ses merveilleuses productions et enregistrements baroques, Fabio Biondi, depuis une petite dizaine d’annĂ©es nous a rĂ©vĂ©lĂ© un aspect moins connu de ses talents de chef. En s’attaquant d’abord Ă  Bellini ou Ă  Verdi, il leur insuffle une Ă©nergie nouvelle. AprĂšs Halka en version italienne, dont le fantastique enregistrement est disponible en France, il poursuit son exploration du rĂ©pertoire de Moniuszko avec Flis.

InstallĂ©s ce soir carrĂ©ment sur le colossal plateau de l’OpĂ©ra de Varsovie, le plus grand d’Europe, on apprĂ©cie l’acoustique surprenante sous les cintres de cette scĂšne immense. Au coeur des gradins on retrouve donc l’Europa Galante et le fabuleux Choeur de Podlasie. L’orchestre sur instruments d’Ă©poque rĂ©vĂšle toute la finesse et les couleurs Ă©blouissantes de la partition de Moniuszko.

DĂšs l’ouverture, on ressent le ressac des ondes de la Wisla, la demeure de la sirĂšne de Varsovie, l’immensitĂ© du fleuve, succĂšde Ă  ses torrents, ses mĂ©andres capricieux et ses flots puissants. Moniuszko dĂ©ploie en un seul acte toute la belle orfĂšvrerie de son gĂ©nie et maestro Biondi lui rend tout Ă  fait justice en interprĂ©tant Ă  merveille ce chef d’oeuvre.

La distribution est convaincante. On remarquera la Zosia merveilleuse d’Ewa Tracz, avec une voix grande et Ă©quilibrĂ©e dans toute son Ă©tendue. Riche dans les graves et dans le mĂ©dium et brillante dans les aĂŻgus. Nous avons Ă©tĂ© Ă©mus plusieurs fois par ses interventions d’un beau dramatisme. Face Ă  elle, le tĂ©nor Matheus Pompeu, incroyable de nuances ; Ă  l’image d’un Michael Spyres, sa voix nous Ă©merveille tout au long de son incarnation de l’amoureux Franek. De mĂȘme nous avons adorĂ© le baryton Mariusz Godlewski, dĂ©sopilant en tant que Jakub, le coiffeur Ă©conduit et prĂ©tentieux, dont l’air “Ach nie mow tego Zosiu mila” (ScĂšne IX) est un petit bijou que tout baryton devrait inclure dans son rĂ©pertoire. Le reste de la distribution a offert Ă  la soirĂ©e une trĂšs belle interprĂ©tation, digne d’ĂȘtre considĂ©rĂ©e par tout passionnĂ© ; soit un futur joyau pour figurer dans sa collection dĂšs que l’enregistrement sera disponible.

AprĂšs la derniĂšre nuit Ă  Varsovie, en passant de la place Pilsudski Ă  l’imposant et iconique Palais de la Culture, Ă  chaque pas on sent battre le coeur de la ville qui affrontera les tempĂȘtes envers et contre tout
 Il est l’heure que les chants de sa belle sirĂšne soient entendus partout parce qu’ils sont d’une beautĂ© enivrante.

COMPTE RENDU, opéra. Varsovie, Opéra, le 16 août 2019. Stanislaw Moniuszko : Le Bùtelier. Europa Galante / F BIONDI
ScĂšne du Teatru Wielki- OpĂ©ra National – 20h

Stanislaw Moniuszko (1819 – 1872)
Flis (1858) – Le BĂątelier

Antoni – Aleksander Teliga – basse
Zosia – Ewa Tracz – soprano
Szostak – Wojtek Gierlach – basse
Franek – Matheus Pompeu – tĂ©nor
Jakub – Mariusz Godlewski – baryton
Feliks – Pawel Cichonski – tĂ©nor

Choeur Philharmonique et d’Opera de Podlasie
chef de choeur – Violetta Bielecka

Europa Galante
dir. Fabio Biondi

COMPTE RENDU, opĂ©ra. Varsovie, le 15 aoĂ»t 2019. Jan Stefani (1746 – 1829) Cud mniemany, czyli Krakowiacy i GĂłrale Le Miracle supposĂ© ou les Cracoviens et les Montagnards Varsovie – 1794 

varsovie-e1531396395212COMPTE RENDU, opĂ©ra. Varsovie, le 15 aoĂ»t 2019. Jan Stefani (1746 – 1829) Cud mniemany, czyli Krakowiacy i GĂłrale Le Miracle supposĂ© ou les Cracoviens et les Montagnards Varsovie – 1794   –  La lĂ©gende raconte que la sirĂšne MĂ©lusine a menĂ© le duc BolesƂaw II de Mazovie sur un des coudes de la WisƂa (Vistule) pour y fonder une ville en son honneur, ce sera la belle Warszawa, Varsovie.  Varsovie est digne de sa devise, Contemnit procellas (rĂ©siste aux tempĂȘtes). Telle la sirĂšne guerriĂšre qui orne son blason, la capitale de la Pologne est revenue parmi les ruines aprĂšs la barbarie des nazis. Au XXIĂšme siĂšcle, Varsovie est un coeur qui bat avec vigueur, avec une vie culturelle passionnante toujours tournĂ©e vers la richesse de son patrimoine musical.

Sur les rives de la Sirùne
 Classiquenews à Varsovie

Connaissez vous Stanislaw Moniuszko et Jan Stefani ?

 

En plus du fabuleux concours Chopin de piano et de son pendant sur instruments anciens, le prestigieux Institut Chopin organise tous les Ă©tĂ©s le Festival « Chopin i jego Europa » (« Chopin et son Europe »). Pour sa 15e Ă©dition cette fabuleuse manifestation a rĂ©uni des artistes de taille internationale pour rendre hommage Ă  Chopin et ses contemporains. Ce festival unique en son genre fait la part belle aux interprĂ©tations sur instruments d’époque et se concentre aussi sur la musique composĂ©e par la talentueuse Ă©cole Polonaise du XIXĂšme siĂšcle et les Ɠuvres qui ont pour sujet la Pologne et l’hĂ©roĂŻque peuple Polonais.

L’identitĂ© de cette manifestation, conçue par le directeur artistique Stanislaw Leszczynski, est d’offrir Ă  la musique de Chopin un contexte esthĂ©tique et historique pour placer son gĂ©nie au cƓur de la musique EuropĂ©enne de son temps. En 2019 double cĂ©lĂ©bration puisque le festival se lance dans la redĂ©couverte du fabuleux gĂ©nie de Stanislaw Moniuszko !

Stanislaw Moniuszko classiquenews portrait opera concert critique operaStanislaw Moniuszko (1819 – 1872) est toujours injustement mĂ©connu en dehors de Pologne. Et pourtant, il a suscitĂ© l’admiration de plĂ©thore de ses confrĂšres et de ses contemporains Polonais ou EuropĂ©ens. C’est grĂące Ă  l’admirable travail que mĂšnent main dans la main l’Institut Chopin et l’Institut Adam Minckiewicz que des projets fabuleux tels que les derniers enregistrements de la version italienne de Halka ou le Straszny dwĂłr (Le Manoir enchantĂ©) ont Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©s. Rendons aussi hommage au travail enthousiaste et enthousiasmant du directeur artistique du festival « Chopin i jego Europa », Stanislaw Leszczynski. GrĂące Ă  lui, la rencontre entre le richissime patrimoine musical Polonais et des artistes de grande renommĂ©e rĂ©ussit Ă  faire vibrer le cƓur du public avec ces chefs d’Ɠuvre.

La Pologne de 2019 est active dans la dĂ©couverte de son patrimoine musical. La preuve en est l’énergie avec laquelle M. Leszczynski construit une remarquable programmation et des artistes polonais tels que le chef admirable Luckasz Borowicz s’engagent dans la rĂ©surrection des plus belles pages de la musique Polonaise.

VARSOVIE, le 15 aoĂ»t 2019 – Salle Philharmonique -  20h

Jan Stefani (1746 – 1829)
Cud mniemany, czyli Krakowiacy i GĂłrale
Le Miracle supposé ou les Cracoviens et les Montagnards
Varsovie – 1794
PremiĂšre mondiale en version concert

En 1794, la Pologne vivait ses derniers mois comme un Ă©tat vĂ©ritablement indĂ©pendant. En effet, ce qui jusqu’alors Ă©tait la glorieuse Rzeczpospolita Obojga NarodĂłw (La RĂ©publique des deux Nations ou Pologne-Lituanie). Cette nation Ă©tait un des plus grands Ă©tats d’Europe, s’Ă©tendant des rives de l’Oder Ă  Smolensk et le sud de l’Estonie actuelle. Cas unique en son genre, cette RĂ©publique sui generis Ă©lisait un roi. D’ailleurs ce fut le cas d’Henri de Valois, ce cĂ©lĂšbre “Roi malgrĂ© lui” que Chabrier immortalisa, qui deviendra Henri III de France en 1574.

Le miraculeux Stefani ! 

stefani-jan-polonais-compositeur-concert-annonce-critique-concertLa France a toujours Ă©tĂ© un pays qui a beaucoup influencĂ© la destinĂ©e de la Pologne. Les Ă©vĂ©nements de 1789 et la suite de l’aventure RĂ©volutionnaire ont Ă©tĂ© vivement ressentis en Pologne et ont fait croitre un jacobinisme certain au sein de la RĂ©publique. Las ce grand Ă©tat, Ă©tait entourĂ© des ambitions territoriales d’une Prusse de plus en plus puissante, de l’Autriche avide de nouveaux territoires et de la tsarine Catherine II qui souhaitait pĂ©nĂ©trer de plus en plus en occident. En 1772, un premier “partage” de l’immense territoire de la Pologne s’est opĂ©rĂ©, sans coup fĂ©rir. En 1794, le destin de la Rzeczpospolita semblait scellĂ©, en effet en 1793 l’alliance dit “d’amitiĂ©” que le rĂ©gime a signĂ© avec la Prusse Ă©tait la porte ouverte Ă  son dĂ©membrement final qui aura lieu lors de la derniĂšre DiĂšte de la RĂ©publique des Deux Nations Ă  Grodno du 17 juin au 23 novembre 1793. La fin de l’existence de l’Etat Polonais semblait inĂ©luctable et irrĂ©versible.

Lors de la crĂ©ation de ce Miracle SupposĂ© le 1er mars 1794 Ă  Varsovie, la fureur couvait dans la capitale Ă  cause de l’inique rĂ©solution de partition arrachĂ©e par la force des baĂŻonnettes Russes et Prussiennes aux membres de la DiĂšte. Et le livret de Boguslawski, est truffĂ© de “LibertĂ©” et de valeurs de rĂ©sistance. En effet l’histoire raconte l’arrivĂ©e des sauvages Montagnards Ă  Mogila, village de la banlieue de Cracovie, qui risquent d’enlever la belle Basia. Heureusement pour les villageois et malgrĂ© l’appel Ă  la fraternitĂ© de l’Ă©tudiant Bardos, ce sont les hĂ©roĂŻques Cracoviens qui repoussent les barbares Montagnards.
L’argument et des extraits Ă©loquents, contrastent avec la rĂ©alitĂ© que devait vivre la nation Polonaise Ă  l’heure de la crĂ©ation. En effet, coĂŻncidence Ă©tonnante, alors que ce Miracle SupposĂ© devait toujours ĂȘtre Ă  l’affiche, le 12 mars 1794 marque le dĂ©but du soulĂšvement glorieux de Tadeusz Kosciuszko qui sera matĂ© dans le sang par l’armĂ©e Russo-prussienne le 16 novembre 1794. AprĂšs ça, la Pologne cessera d’exister tout Ă  fait aprĂšs le partage de 1795 jusqu’Ă  la fondation du Grand DuchĂ© de Varsovie par NapolĂ©on Ier en 1807.

LA RÉSISTANCE DU PEUPLE
L’on peut concevoir ce magnifique opĂ©ra comme un vĂ©ritable appel Ă  la rĂ©sistance culturelle d’un peuple qui a toujours refusĂ© de cĂ©der Ă  l’ambition de ses voisins.

Et l’oeuvre est admirable. Construite comme un opĂ©ra comique ou un singspiel, on retrouve des dialogues parlĂ©s et des arias pĂ©tillants et d’une beautĂ© Ă©lĂ©giaque. On sent aisĂ©ment une influence de l’Ă©cole de Haydn et aussi de la musique populaire Polonaise. DĂšs l’ouverture nous sentons le raffinement classique de Stefani, nĂ© TchĂšque et dĂ©sormais Polonais. DĂšs l’ouverture avec les soli de l’harmonie qui dialoguent avec les cuivres et les cordes, ont pourrait comparer cette partition au meilleur de Salieri ou de Martin y Soler.

On retrouve aussi des airs fabuleux, tels que les airs de Basia et le “Jestem dobra” qui aurait pu ĂȘtre un des airs de Susanna dans les Noces de Figaro. Aussi on remarque la trĂšs belle Cavatine “Swiat srogi” de l’Ă©tudiant Bardos qui nous appelle Ă  la fraternitĂ©. Ou bien la trĂšs belle Polacca : “Rzadko widac” de Dorota. La partition regorge de merveilleux trĂ©sors.

Et l’interprĂ©tation est juste 
 sublime. MalgrĂ© l’acoustique trĂšs rĂ©sonnante de la Salle Philharmonique de Varsovie, le Collegium 1704 et son choeur le Collegium Vocale 1704 ont fait honneur Ă  leur belle rĂ©putation. Cet orchestre nous a dĂ©jĂ  habituĂ© Ă  des superbes versions de Zelenka, Bach, HĂ€ndel et Vivaldi ; les retrouver dans un territoire plus tardif Ă©tait une trĂšs belle surprise.
Vaclav Luks mĂšne son orchestre avec le mĂȘme enthousiasme communicatif que pour tous ses projets et dessine les nuances de la partition de Stefani avec prĂ©cision et une richesse de timbre inĂ©galĂ©e. On devine finalement les influences du compositeur mais aussi la maĂźtrise du style avec des orchestrations liĂ©es Ă  la dramaturgie. Vivement que Vaclav Luks et son orchestre poursuivent leur exploration du rĂ©pertoire classique, on en rĂ©clame !

CĂŽtĂ© cast, Nous saluons des voix dans l’ensemble trĂšs belles et justes. Notre prĂ©fĂ©rence s’est portĂ©e vers les sublimes Basia de Natalia Rubis, aux aigus fruitĂ©s; la Dorota pĂ©tillante de Lenka Cafourkova ; les fabuleux Bardos Ă©lĂ©giaque de Tomas Selc et Krystian Adam dans les rĂŽles de Stach et Morgal.

Souhaitons retrouver cette belle oeuvre avec des tels artistes un jour sur nos scÚnes Françaises. Un enregistrement a fixé cette oeuvre au disque et il sortira bientÎt dans les bacs en France.

Bartlomiej/ Jonek / Swistos – Vaclav Cizek – tĂ©nor
Dorota – Lenka Cafourkova – soprano
Basia – Natalia Rubis – soprano
Stach/Morgal – Krystian Adam – tĂ©nor
Bryndas – Jan Martinik – basse
Bardos – Tomas Selc – baryton-basse

Collegium Vocale 1704
Collegium 1704  -  dir. Vaclav Luks

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Festival Terraqué 2019 : 30 août-7sept 2019

5b6417eadbecaterraqué_2018_logo-BDCARNAC. Festival TerraquĂ© 2019 – Les chemins qui vont Ă  la mer”. La terre de Morbihan porte en son sein des richesses multiples. Du vert au bleu qui se fondent entre ciel et mer et cet argent terraquĂ© qui charme lors des crĂ©puscules ondoyants. Des belles lĂ©gendes des couronnes fĂ©eriques et d’autres Korrigans, c’est Ă  Carnac que la musique a choisi sa demeure tout prĂšs des menhirs dont la renommĂ©e n’est plus Ă  formuler.
En effet, depuis 3 ans, maestro Mao-Takacs a crĂ©Ă© Ă  Carnac le Festival TerraquĂ©. Pour certains ce nom semble abstrus mais les poĂštes ne s’y trompent pas, puisque l’Ă©pithĂšte dĂ©crit en trois syllabes, l’union de la terre et de l’eau: la quintessence de la Bretagne !
Le but essentiel du Festival TerraquĂ© est de permettre aux jeunes artistes de grand talent de se produire auprĂšs du public Morbihanais. Ainsi aussi c’est possible de crĂ©er une dynamique territoriale en sublimant des lieux tels que la Chapelle de la Madeleine ou l’Eglise de Saint-CornĂ©ly (le pape Corneille de la lĂ©gende des mĂ©nhirs !).
Le rĂ©pertoire variĂ© centrĂ© majoritairement autour des musiques des XIXĂšme et XXĂšme siĂšcles, avec comme particularitĂ© cette annĂ©e d’avoir beaucoup de musique vocale. Nous remarquons notamment la prĂ©sence de deux fabuleuses solistes : Axelle Fanyo et Marie-Laure Garnier.
Chaque Ă©dition le Festival TerraquĂ© voit aussi des concerts avec le Secession Orchestra, phalange crĂ©Ă©e et dirigĂ©e par maestro Mao-Takacs. Chaque concert est un bijou et nous encourageons vivement tout auditeur de les dĂ©couvrir et d’ĂȘtre fidĂšle Ă  ces extraordinaires artistes.
DĂ©sormais, si les chemins qui vont Ă  la mer ne vous conduisent vers la flĂąnerie, qu’ils cĂšdent aux sentiers ponctuĂ©s de merveilles terraquĂ©es Ă  l’heure oĂč l’Ă©tĂ© mĂ»rit et devient propice aux musiques de ClĂ©ment Mao-Takacs et ses talentueux artistes.

 

30/08 – 7/09 -2019 – CARNAC (Morbihan)- festival TERRAQUÉ 2019

 

COMPTE-RENDU, festival. HARDELOT (Pas-de-Calais), 10Ăš festival Midsummer. Les 27, 28 et 29 juin 2019. Orlinski, Vivaldi, Ens. Correspondances

midsummer hardelot festival 2019 annonce critique classiquenewsCOMPTE-RENDU, festival. HARDELOT (Pas-de-Calais), 10Ăš festival Midsummer. Les 27, 28 et 29 juin 2019. Orlinski, Vivaldi, Ens. Correspondances. 3 soirs Ă  Hardelot. Surgissant tel un bosquet parmi les herbes fertiles des prĂ©s qui entourent le chĂąteau d’Hardelot, le ThĂ©Ăątre Ă©ponyme semble respirer le mĂȘme air que les frondaisons et s’élĂšve vers le soleil de juin avec la mĂȘme force originelle. Hardelot c’est le bois, le vert, le bleu d’azur et des lacs assoupis; Hardelot c’est la pierre argentĂ©e du chĂąteau romantique et des bastions anciens des comtes de Boulogne. Hardelot c’est un tout, un Ă©lĂ©ment total, l’épithalame des sens.
Tout a surgi d’un songe, tel celui fĂ©erique de Shakespeare. De la fosse Ă  la terrasse et des pilastres au plancher, tous les bois le composent, ouvrant sa scĂšne telle une clairiĂšre fabuleuse.

Pour le dernier week-end du dixiĂšme Festival Midsummer au cƓur de l’entente cordiale, le directeur artistique SĂ©bastien Mahieuxe a proposĂ© un voyage aux mille couleurs du prisme.

 

 

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Jeudi 27 Juin 2019 – 20h30
ThĂ©Ăątre d’Hardelot

Anima Sacra

Airs sacrĂ©s et d’oratorios de Heinichen, Hasse, Zelenka, Fago.
Jakub Jozef OrliƄski – contretenor
Il Pomo d’Oro
Premier violon – Zefira Valova
Francesco Corti, direction

Âme errante

orlinski-cd-anima-sacra-erto-cd-critique-cd-critique-opera-critique-lyrique-xl_orlinski_disqueSi la floraison de jeunes talents dans notre monde musical est une merveilleuse chose, le talent reste une affaire relativement galvaudĂ©e. HĂ©las, alors que nous vivons dans une Ăšre d’image qui pollue la politique, les mĂ©dias, et n’importe quel interstice du quotidien, la musique de patrimoine ne semble pas Ă©chapper Ă  un tel phĂ©nomĂšne. Doit-on enchĂ©rir avec le sempiternel adage blasĂ© et nostalgique du « c’était mieux avant … » ? – la rĂ©ponse est double. Échapper Ă  la surexposition de l’image est impossible pour tout artiste qui souhaite s’imposer dans le marchĂ© de la musique d’aujourd’hui, or si l’image pousse des artistes de plus en plus jeunes dans l’ocĂ©an musical infestĂ© de requins et autres murĂšnes, il demeure compliquĂ© de maintenir le cap vers le bon port.

Le phĂ©nomĂšne des contre-tĂ©nors n’est pas nouveau. Depuis Alfred Deller et son « look » Old England trĂšs classe Ă  la nouvelle coqueluche des amoureux des nouveaux Primi Uomini, le jeune Polonais Jakub Jozef OrliƄski
 Ce talentueux soliste de 29 ans, tout droit sorti de Juilliard, a fait exploser les rĂ©seaux sociaux avec son interprĂ©tation du « Vedro con mio diletto » issu du Giustino de Vivaldi. De plus il fascine par son charisme et sa passion pour le breakdance et autres chorĂ©graphies urbaines. Mr OrliƄski est le produit qu’attendait le baroque depuis des annĂ©es, il fait le mĂȘme buzz qu’a fait Ivo Pogolerić dans le monde du piano avec ses converse.

Depuis HĂ©lĂšne de Troie, la beautĂ© nous fascine, si en plus elle est moderne Ă  outrance alors c’est le comble du bonheur. Mais est ce que qu’on parle des divers hobbies des solistes et chefs d’hier et d’aujourd’hui ? Sommes-nous victimes des trĂšs habiles marketeurs des labels ? L’artiste lui mĂȘme n’est il pas en danger de succomber Ă  son image, qui, tel la mare funeste pour Narcisse, le dĂ©vorera tout entier ?

Le rĂ©cital Anima Sacra de Mr OrliƄski est riche en redĂ©couvertes. On y trouve enfin ces musiques souvent oubliĂ©es de Heinichen, Hasse et le fabuleux Nicola Fago ! Or, si les piĂšces sont d’une incroyable beautĂ©, interprĂ©tĂ©es avec brio et talent par le contre-tĂ©nor, il n’en demeure pas moins qu’elles se ressemblent. Ce programme peine Ă  garder une ligne dramaturgique et mĂȘme liturgique. Il est monochrome Ă  part un air. Dommage pour les compositeurs et pour les Ɠuvres.

Il Pomo d’Oro nous a habituĂ© Ă  des envolĂ©es fougueuses que ce soit avec Riccardo Minasi ou avec Maxim Emelyachev. HĂ©las, ce soir, Francesco Corti, avec une battue sans Ă©nergie n’arrive pas Ă  insuffler allant, feu et fiĂšvre aux morceaux sĂ©lectionnĂ©s. Heureusement que le premier violon, la fabuleuse Zefira Valova nous entraĂźne dans toutes les nuances des partitions et notamment dans la symphonie de Zelenka !

Mr OrliƄski minaude tout autant que Mme Bartoli et se contrit des mĂȘmes gestes sans diffĂ©rencier les Ă©motions dans les Ă©vocations sacrĂ©es. On dirait qu’il n’a cure de transmettre ce que dit le texte, malgrĂ© sa nature sacrĂ©e. Vocalement, si l’extrait de l’oratorio Sanctus Petrus et Sancta Maria Magdalena « Mea tormenta properate! » est interprĂ©tĂ© parfaitement, le reste du programme fait Ă©tat de limites Ă©tonnantes pour une si jeune voix. Un vibrato persistant parasite les aigus et les graves, le mĂ©dium est fragile voire parfois inexistant. Mais le public a reçu ce jeune talent avec une chaleureuse ovation qui a dĂ©bouchĂ© sur trois bis.

Finalement pour ce soir, l’esprit d’Oberon et sa voix de contre-tĂ©nor Ă©taient partis chasser les esprits de la nuit ailleurs.

 

 

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Vendredi 28 juin 2019 – 20h30
ThĂ©Ăątre d’Hardelot

Les voix des éléments
Les Quatre Saisons
Les Musiciens de Saint-Julien
Direction, flĂ»tes, musette – François Lazarevitch

Pour la deuxiĂšme soirĂ©e dans l’univers magique d’Hardelot, c’est le vent qui vient caresser les prĂšs et la cime des arbres avec ses mains effilĂ©es. Et ce soir c’est la musique des vents qui allait envahir le beau ThĂ©Ăątre d’Hardelot.

Alors que notre terre subit un changement certain du climat, ni le premier, ni certainement pas le dernier, nous regrettons ces saisons qui firent neiger en hiver, dorer les peaux en été et fleurir les champs au mois de mai. La carte postale de cette nature évanouie a été fixée par Antonio Vivaldi dans ses concerti inoubliables qui sont devenus la base de sa renommée.

François Lazarevitch, dĂ©fricheur infatigable, nous offre des Quatre saisons Ă©tonnantes dans une version pour divers instruments Ă  vent, dont des flĂ»tes Ă©videmment et plus curieusement la version transposĂ©e du cĂ©lĂšbre Printemps de Nicolas de ChĂ©deville pour musette. Cette version Ă©tonne dĂ©jĂ  par l’utilisation de cet instrument trĂšs prĂ©sent dans la musique Française, surtout pour Ă©voquer les pĂątres.

Soutenu en force par des musiciens aguerris, François Lazarevitch s’engage dans l’interprĂ©tation fascinante de ces piĂšces que nous croyons connaĂźtre par cƓur pour nous apporter des nuances nouvelles. On s’étonne aussi par la construction du programme, oĂč les saisons subissent le mĂȘme changement que notre planĂšte, une rĂ©elle prise de conscience musicale.

Nous sortons du concert des Musiciens de Saint-Julien avec la satisfaction d’avoir redĂ©couvert un chef d’Ɠuvre avec des interprĂštes d’une Ă©nergie et d’une modestie revigorantes.

La nuit s’abattit lentement sur Hardelot et les parfums de ses mille nuances d’émeraude nous apportent la promesse d’une nouvelle journĂ©e aux accents nouveaux et enthousiasmants.

 

 

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Samedi 29 Juin 2019 – 20h30
ThĂ©Ăątre d’Hardelot
Matthew Locke (1621 – 1677)
Psyche (Londres – 1675)
Semi-opéra

 

 
L’ñme et l’esprit

Matthew Locke est un des premiers compositeurs anglais Ă  avoir mis en musique des Ɠuvres pour la scĂšne. Sa vie a traversĂ© la pĂ©riode la plus troublĂ©e de l’histoire britannique, notamment pour les arts et la musique en particulier. En effet entre 1648 et 1660 lors de la pĂ©riode du « Protectorat » de Cromwell, le puritanisme Ă  outrance a barricadĂ© l’Angleterre de toute forme d’expression scĂ©nique et profane alors qu’en Europe continentale, la crĂ©ation musicale explosait littĂ©ralement. A l’arrivĂ©e de Charles II (1660 – 1685), toute l’énergie crĂ©atrice bridĂ©e a dĂ©bordĂ© dans une vĂ©ritable renaissance de la musique Anglaise grĂące aux compositeurs tels Purcell, Locke, et italiens tels que Draghi.

MĂ©connue depuis l’enregistrement introuvable de Philip Pickett chez Oiseau Lyre, la Psyche de Matthew Locke s’inspire directement des tragĂ©dies en musique Outre-Manche et plus particuliĂšrement de celles de Lully / MoliĂšre. Contrairement Ă  l’enregistrement de Pickett, SĂ©bastien DaucĂ© abandonne ici la musique de Draghi pour ne faire que du Locke. L’Ɠuvre finalement gagne en cohĂ©rence mĂȘme si elle perd en authenticitĂ© vu que les musiques de Draghi et Locke cohabitaient lors de la crĂ©ation vraisemblablement. Cette version aussi ajoute deux extraits de la PsychĂ© de Lully, l’ouverture et la scĂšne des affligĂ©s, ce qui offre de trĂšs belles nuances. Saluons le travail incomparable d’édition de cet insigne chef chercheur qu’est SĂ©bastien DaucĂ© !

SĂ©bastien DaucĂ©, pour sa premiĂšre incursion dans l’opĂ©ra Anglais de la Restauration, ouvre des perspectives brillantes et d’une rare beautĂ©. On a plaisir Ă  dĂ©vorer cette partition grĂące Ă  l’élĂ©gance et la gĂ©nĂ©rositĂ© de sa direction, d’une prĂ©cision parfaite. Il mĂšne ses musiciens et le public dans un voyage aux confins d’un style nouveau. Nous sommes saisis d’émotion avec les airs et les chƓurs, tout est construit avec harmonie. SĂ©bastien DaucĂ© est plus qu’un chef, il est un vĂ©ritable architecte des sens ; il partage, il innove, il rĂ©vĂšle et sublime toute la musique qu’il touche.

Autour de lui ses musiciens sont rĂ©actifs et apportent Ă  la partition une infinitĂ© de nuances. On devine l’intrigue malgrĂ© l’absence du texte parlĂ©. Les cordes sont richement parĂ©es par les gestes Ă©nergiques des musiciens et les vents Ă©voquent les voix amoureuses des sous-bois et la fanfare tonitruante de la suite des dieux.

Les solistes Ă  la fois dans le choeur et dans les airs impriment une interprĂ©tation mĂ©morable. La douceur du timbre gĂ©nĂ©reux de Caroline Weynants qui souligne la fureur des Erynnies et la fragilitĂ© des nymphes nous font frĂ©mir autant que l’air inoubliable « Apritemi il varco a la morte » du Diluvio de Falvetti qu’elle a chantĂ©. DĂ©borah Cachet et Élodie Fonnard sont des divinitĂ©s Ă  la voix brillante et Ă©gale. En femmes affligĂ©es, elles nous brisent le cƓur tellement elles transmettent la dĂ©solation.

En prĂȘtresse, Lucile Richardot est impĂ©riale, on ne se lasse pas de ce grave veloutĂ© de ces aigus puissants ni de son incarnation incomparable. Nouveau venu dans Correspondances, le contrĂ©tenor William Shelton est gĂ©nĂ©reux et prĂ©cis, au timbre d’or digne du fier Apollo qu’il incarne.

Le tĂ©nor David Tricou Ă  la trĂšs belle prestance, nous offre une interprĂ©tation toute en couleurs avec sa voix brillante et Ă  l’aigu ciselĂ©, un talent Ă  suivre absolument.

Dans un des plus beaux airs de cette Psyche, “Behold the god”, Marc Mauillon est un Mars vaillant et sublime avec cette voix incomparable.

L’intĂ©gralitĂ© des voix a rĂ©ussi le pari de la rĂ©surrection de Psyche. Avec de tels talents, on ne pouvait s’attendre qu’à la rĂ©ussite de cette recrĂ©ation mondiale. C’est avec de tels artistes que le Parnasse peut refleurir, sans les chichis de la communication Ă  outrance et avec l’élĂ©gance de la modestie des grands interprĂštes.

A la fin de cette fable mythologique, on sort au cƓur du chĂąteau d’Hardelot, entre la pierre et les hautes herbes parsemĂ©es de coquelicots, on y croit deviner l’envol soudain d’une crĂ©ature fĂ©erique tandis qu’au dessus de nos tĂȘtes, brille un ciel transparent Ă©claboussĂ© de milliers d’étoiles.

 

 

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LOCKE : Psyche / Ensemble Correspondances.

Dessus

DĂ©borah Cachet
Élodie Fonnard
Caroline Weynants
Perrine Devillers

Altos

Lucile Richardot
William Shelton
David Tricou

Tailles

Marc Mauillon
Randol Rodriguez
Antonin Rondepierre

Basses

Étienne Bazola
Renaud Bres
Nicolas Brooymans

Ensemble Correspondances
Direction et orgue : Sébastien Daucé

COMPTE-RENDU, critique, opéra. PARIS, Athénée-LJ, le 23 mai 2019. BARRY : The importance of being Earnest. CHAVAZ / KUHN

Barry gerald importance being earnest critique opera classiquenewsCOMPTE-RENDU, critique, opĂ©ra. PARIS, AthĂ©nĂ©e-LJ, le 23 mai 2019. BARRY : The importance of being Earnest. CHAVAZ / KUHN. Il est des musiques qui ne sont pas d’emblĂ©e abordables. On imagine assez le problĂšme des musiques contemporaines, dans un XXIe siĂšcle en proie Ă  la panique dĂšs l’Ă©coute de la moindre dissonance. Osons le dire, certaines musiques de notre temps sont complexes et, par extension, Ă©litistes. Ce n’est pas un problĂšme de public ou de compositeurs, c’est un problĂšme de chaque individu et sa sensibilitĂ©. Il existe aussi des personnes qui dĂ©testent la moindre note de Wagner ou le son des instruments d’Ă©poque: le monde mĂ©lomane est polychrome.

Life in technicolor

Pour la musique de Gerald Barry est une construction minutieuse et sans concessions. Il introduit des beaux moments , malgré le caractÚre parfois psychédélique de ses partitions.

Adapter en musique un chef d’Ɠuvre tel que The importance of being Earnest, est un dĂ©fi qui dĂ©passe le cadre mĂȘme du thĂ©Ăątre. Le quiproquo continu de l’argument de Wilde marque un rythme effrĂ©nĂ© qui ajoute une difficultĂ© supplĂ©mentaire Ă  toute adaptation.

Mais, contre toute rĂ©serve, la partition de Gerald Barry garde le dynamisme survoltĂ© d’Oscar Wilde. On ne perd jamais ni l’humour mordant ni les saltimbanques de chaque instant de l’action. Gerald Barry maintient un la raillerie et le « wit » so British avec notamment de idĂ©es fabuleuses comme un concertino de vaisselle cassĂ©e pour ponctuer les conflits.

On imaginerait mal cette Ɠuvre sans la mise en scĂšne prĂ©cise, inventive, pleine d’esprit de Julien Chavaz. Non seulement on apprĂ©cie son esthĂ©tique trĂšs sixties, au tartan pastel, mais aussi une Ă©nergie qui rĂ©vĂšle les beautĂ©s de la partition et qui garde tout l’humour de Wilde. Julien Chavaz nous livre un spectacle brillant et Ă  l’humanitĂ© universelle. On retrouve avec plaisir l’humour absurde et cocasse “so british” du film “The wrong box” (Bryan Forbes, 1966). Vivement qu’on le retrouve Ă  la tĂȘte d’une nouvelle production Ă  Fribourg ou ailleurs !

La distribution est brillante Ă  la fois dans l’interprĂ©tation histrionique et dans la restitution musicale. Nous saluons les trĂšs beaux timbres Ă  l’amplitude stratosphĂ©rique de Timur et d’Ed Ballard, les deux “Earnest” Ă  la grande classe comme Ă  la pĂ©tulance dĂ©sarmante. Les “ladies” Alison Scherzer et Nina van Essen forment le duo d’amoureuses Ă  la naĂŻvetĂ© toute relative mais aux moyens vocaux impressionnants. Notons au passage la dĂ©sopilante Jessica Walker en Miss Prism dĂ©jantĂ©e. Et comment ne pas mentionner l’inoubliable Aunt Augusta du baryton-basse Graeme Danby au geste prĂ©cis et tailleur en tweed violet, petit sac en bandouliĂšre, so Buckingham Palace. Le Dr Chasuble de Steven Beard nous rappelle le cĂ©lĂšbre Dr Pratt de la “Wrong box” interprĂ©tĂ© dans la film par Peter Sellers et en maĂźtre de cĂ©rĂ©monies Vincent Casagrande est parfait.

Toute cette production contient Ă  la fois l’humour, l’esprit, la richesse musicale pour sertir et sublimer idĂ©alement le chef d’oeuvre d’Oscar Wilde. Gageons que nous aurons le plaisir d’assister bientĂŽt Ă  une reprise et de suivre avec beaucoup d’intĂ©rĂȘt les prochaines productions que Patrice Martinet nous offre dans son thĂ©Ăątre de l’AthĂ©nĂ©e.

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PARIS, ThĂ©Ăątre de l’AthĂ©nĂ©e-Louis Jouvet / Jeudi 23 mai 2019 Ă  20h
GERALD BARRY : The Importance of being Earnest

Cecily Cardew: Alison Scherzer
Dr Chasuble: Steven Beard
Gwendolyn Fairfax: Nina van Essen
Lady Bracknell: Graeme Danby
Jack Worthing: Timur
Algernon Moncrieff: Ed Ballard
Miss Prism: Jessica Walker
Lane/Merriman: Vincent Casagrande

costumes: Severine Besson
scénographie: Julien Chavaz et Séverine Besson
perruques et maquillages: Sanne Oostervink
lumiĂšres: Eloi Gianini
chorégraphie: Nicole Morel
dramaturgie: Anne Schwaller
chefs de chant: Stephanie Gurga, Silvia Fraser et Florent Lattuga
constructeur des décors: Yves Besson
peintures: Lola Sacier et Valérie Margot
directeur technique: Alain Menétrey
technique: Jakub Dlab
assistante Ă  la mise en scĂšne: Lauriane Tissot

Mise en scĂšne : Julien Chavaz

Orchestre de Chambre Fribourgeois
Direction : JĂ©rĂŽme Kuhn

Coproduction OpĂ©ra Louise, NOF – Nouvel OpĂ©ra de Fribourg, AthĂ©nĂ©e – ThĂ©Ăątre Louis-Jouvet.

COMPTE-RENDU, opĂ©ra. EINDHOVEN (Pays-Bas), Opera Zuid; le 19 mai 2019. OFFENBACH : Fantasio – B. PRINS / E. Delamboye

offenbach-jacques-concerts-opera-presentation-par-classiquenews-Jacques_Offenbach_by_NadarCOMPTE-RENDU, opĂ©ra. EINDHOVEN Parktheater (Pays-Bas), Opera Zuid; le 19 mai 2019. OFFENBACH : Fantasio – B. PRINS / E. Delamboye. La lumiĂšre contrastĂ©e du moi de Mai aux Pays-Bas tend a virer au dorĂ© sous un fond de gris qui a Ă©tĂ© au coeur de l’inspiration de Vermeer, de Hals ou Rembrandt van Rijn. On aperçoit de Rotterdam Ă  Eindhoven, ces villes qui traversĂšrent les siĂšcles par leur mĂ©moire militaire et artistique, telle Breda ou Tilburg. Le soleil, entre deux voiles, irise les jonquilles qui se mouillent leur longues extrĂ©mitĂ©s dans les canaux nourriciers de leurs champs limoneux.

 

 

 

 

Ils ont le mal du siĂšcle et l’ont jusqu’Ă  cent ans
Autrefois de ce mal, ils mouraient Ă  trente ans.

LĂ©o FerrĂ© – Les Romantiques

 

 

Eindhoven, siĂšge historique de Philips et petite ville calme du Brabant Septentrional aux ruelles en briques et les verdoyants ormeaux des rues rĂ©sidentielles prĂšs du ThĂ©Ăątre du Parc oĂč, ce dimanche de giboulĂ©es, les lumiĂšres chromatiques du gai Paris allaient dĂ©barquer au coeur de l’aprĂšs-midi.
Fantasio, contrairement Ă  ce que l’on a vu ces derniĂšres annĂ©es en France, n’est pas simplement une myriade de musiques lĂ©gĂšres et dansantes ou une histoire de clowns et d’autres circassiens qui n’apportent qu’une lecture superficielle de cette oeuvre multiple.

Fantasio est inspirĂ© directement de la piĂšce posthume d’Alfred de Musset, une comĂ©die au Romantisme exacerbĂ© de l’enfant du siĂšcle par excellence. Alors que Musset dĂ©crit Fantasio comme ayant “le mois de mai sur les joues et le mois de janvier dans le coeur”, malgrĂ© l’adaptation du grand compositeur lĂ©ger que fut Offenbach, nous retrouvons dĂšs l’ouverture l’esprit lunaire et mĂ©lancolique de cette partition.

 

 

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En 1872 la France et le Paris sortent Ă  peine du chaos et des traumatismes de la Guerre Franco-Prussienne et de la Commune de Paris. La fĂȘte chatoyante du Second Empire est dĂ©finitivement terminĂ©e et le pays, exsangue, ruinĂ© et vaincu peine Ă  se reconstruire. Offenbach, malgrĂ© une reprise de l’activitĂ© thĂ©Ăątrale, n’aura pas autant d’influence que la dĂ©cennie prĂ©cĂ©dente et demeurera un compositeur dont l’Ă©tiquette NapolĂ©on III et de divertissement lui colle encore et toujours. CrĂ©er Fantasio Ă  ce moment prĂ©cis est un message fort. Non seulement pour ses contemporains brisĂ©s par la guerre et le conflit social, mais aussi pour la jeunesse qui, dĂ©boussolĂ©e et rĂ©voltĂ© a pĂ©ri sur le champ de bataille ou dans les rues de Paris. Avec Fantasio, Offenbach, tout comme Tchaikovsky dans Eugen Onegin (1879), tend un miroir Ă  la jeunesse aux rĂȘves perdus et qui tend Ă  les retrouver dans un amas de ruines de la grandeur passĂ©e.

Cette oeuvre finalement nous parle directement. MalgrĂ© le siĂšcle et trois-quarts qui sĂ©pare la crĂ©ation de Fantasio, des Millenials et autres jeunes trentenaires en 2019, on a l’impression que ce miroir tendu en 1872, reflĂšte notre propre sentiment de solitude et d’ennui, une poĂ©sie de la mĂ©lancolie des gĂ©nĂ©rations errantes dans un labyrinthe technologique et global qui nous condamne Ă  suivre le cours d’un monde qui demeure Ă©tranger et vaste. La philosophie dans les mots de Musset et l’adaptation de son frĂšre Paul, pourrait ĂȘtre retranscrite dans un compte facebook ou un fil twitter sans mal, frĂŽlant un Ă©gotisme et une rĂ©volte sans objet, nous sommes tous les bouffons de notre siĂšcle, des dĂ©cadents sublimes en recherche d’absolu. #JesuisFantasio.

 

 
 

 

Fantasio Ă  Eindhoven
Production idéale entre émotion et humour

 

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Benjamin Prins, en puisant au coeur du message ultra moderne de l’opĂ©ra d’Offenbach et de la piĂšce originelle de Musset, compose une mise en scĂšne exceptionnelle. On sent d’emblĂ©e cette expression du mal d’exister tout en Ă©tant vivant d’une jeunesse qui traverse les siĂšcles. En contrastant le monde des puissants, hommes mĂ»rs caricaturĂ©s en eux-mĂȘmes sous les cheveux gris ou les perruques peroxydĂ©es, avec la jeunesse dĂ©braillĂ©e mais libĂ©rĂ©e du carcan des apparences. Il nous offre Ă  la fois une vision tout Ă  fait en accord avec l’humour caustique d’ Offenbach et l’Ă©motion subtile de chaque tableau. On remarque notamment la qualitĂ© de sa direction d’acteurs, prĂ©cise, dynamique et inventive. Benjamin Prins signe ici, avec le concours de son assistants PĂ©nĂ©lope Driant, une des meilleures mises en scĂšne qui soient pour un spectacle d’opĂ©ra. La scĂ©nographie et les costumes de Lola Kirchner avec le concours de FASHIONCLASH, sont beaux et modernes, mĂȘlant les influences mĂ©diĂ©vales, chĂšres Ă  l’Ă©poque de l’oeuvre, et les sweatshirts et capuches de notre dĂ©cennie crĂ©pusculaire.

Le dispositif scĂ©nique principal, une couronne brisĂ©e est un symbole fort, que l’on comprend comme la fragilitĂ© du pouvoir et la folie qui lui est voisine voire nĂ©cessaire pour exister. Une idĂ©e non loin de l’Ă©pisode final de Game of Thrones, retransmis quelques heures aprĂšs la premiĂšre de Fantasio Ă  Eindhoven. De cette mise en scĂšne, plusieurs tableaux sont sublimes et inoubliables, tels, l’arrivĂ©e de Elsbeth Ă  l’acte II avec son voile de mariĂ©e pendu aux cintres, Ă©voquant Ă  la fois le poids du devoir et le joug du mariage. Cette belle image nous rappelle le vers de la chanson Mexicaine, El amor acaba (1985) :”Porque se vuelven cadenas, lo que fueron cintas blancas” (“Parce maintenant les rubans blancs du passĂ© sont devenus des chaĂźnes”). Chaque tableau nous interpelle, nous Ă©meut. Nous saluons l’initiative de Waut Koeken d’avoir programmĂ© Fantasio et l’avoir confiĂ© Ă  une telle Ă©quipe artistique.

Dans le rĂŽle titre de Fantasio-Henri, la mezzo-soprano Française Romie EstĂšves a un naturel histrionique Ă©merveillant. Tour Ă  tour pantin adolescent et polichinelle, elle dĂ©ploie une Ă©nergie scĂ©nique impressionnante. Elle nous a Ă©tĂ© rĂ©vĂ©lĂ©e par ses multiples mĂ©tamorphoses dans le spectacle “Vous qui savez ce qu’est l’amour”, mis en scĂšne par Benjamin Prins, au ThĂ©Ăątre de l’AthĂ©nĂ©e en FĂ©vrier 2019 et repris la saison prochaine, oĂč Romie EstĂšves incarne tous les rĂŽles des Noces de Figaro sur fond des 24 heures de la vie d’une chanteuse lyrique, courrez la dĂ©couvrir dans ce spectacle en Avril-Mai 2020. Dans son rĂŽle de Fantasio, elle surpasse de loin Marianne Crebassa, elle incarne bien mieux ce personnage androgyne et a une voix bien plus solide que la coqueluche des mezzi Françaises. MalgrĂ© parfois quelques instants qui manquent un peu d’Ă©motion, nous avons Ă©tĂ© conquis par ce grand talent et souhaitons vivement la retrouver sur les scĂšnes Françaises oĂč elle incarnerait de Cherubino Ă  Urbain en passant par Lazuli.

Face Ă  elle, l’incomparable Elsbeth est la jeune soprano russe Anna Emelianova. D’un timbre trĂšs fruitĂ©, elle nous offre une princesse mĂ©lancolique, mi-Ophelia mi-Tatiana, une figure fantomatique mais au coeur de feu. Nous avons aussi rĂȘvĂ© avec son incarnation Ă  la fois drĂŽle et lĂ©gĂšre, notamment dans des dialogues franco-russes (“sa mĂšre aimait beaucoup DostoĂŻevski”) qui sont dĂ©sopilants, mais aussi des moments touchants et dignes de l’Ă©gĂ©rie romantique qu’elle interprĂšte divinement. Les airs et duos trĂšs exigeants sont battus en brĂšche avec une voix stable, Ă  l’aigu puissant et prĂ©cis, au medium riche et contrastant. Un talent Ă  suivre absolument.

Dans les rĂŽles bouffons, nous remarquons Ă  la fois l’Ă©quilibre entre une belle exĂ©cution vocale et un aplomb histrionique de tous les interprĂštes. Les monarques aux timbres contrastĂ©s de Huub Claessens et Roger Smeets. Le Marinioni Ă  se tordre de rire de Thomas Morris, tĂ©nor de caractĂšre d’anthologie. Les trois Ă©tudiants Ivan Thirion, Jeroen de Vaal et Jacques de Faber, tour Ă  tour punks et junkies, ils nous offrent une belle photographie de ce qu’est notre jeunesse. Dans le rĂŽle parlĂ© d’un aide de camp Peter Vandemeulebroecke est dĂ©sopilant, notamment quand il organise, avant l’entrĂ©e en salle, une audition pour les candidats au poste de bouffon du roi dans le foyer du thĂ©Ăątre.

L’orchestre Philharmonie Zuidnederland restitue une partition aux couleurs chatoyantes, notamment saluons les vents dans la Ballade Ă  la lune. La direction dynamique, brillante et prĂ©cise du maestro Enrico Delamboye retrouve chaque pĂ©pite de la partition d’Offenbach et nous les offre avec une passion communicative.

A la fin de ce fabuleux spectacle de la compagnie Opera Zuid, nous sortons avec la certitude que la folie peut ĂȘtre une solution certaine Ă  la perte de repĂšres de notre temps, mais Ă©videment non pas l’insanitĂ© psychiatrique ou le dĂ©lire pervers, mais la folie d’aimer avec dĂ©raison ce qui est beau et ce qui nous fait ressentir la folie que tous les auteurs et artistes romantiques nous apportent ainsi sur un plateau d’argent.

 

 
 

 
 

 

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COMPTE-RENDU, opĂ©ra. EINDHOVEN Parktheater (Pays-Bas), Opera Zuid; le 19 mai 2019. OFFENBACH : Fantasio – B. PRINS / E. Delamboye

Jacques OFFENBACH
Fantasio (1872)

Fantasio – Romie EstĂšves
Elsbeth – Anna Emelianova
Le Roi de BaviĂšre – Huub Claessens
Le Prince de Mantoue – Roger Smeets
Marinoni – Thomas Morris
Sparck – Ivan Thirion
Facio – Jeroen de Vaal
Flamel – Francis van Broekhuizen
Hartmann – Rick Zwart
Max – Jacques de Faber
Le Passer-By – Benjamin Prins
RĂŽles parlĂ©s – Peter Vandemeulebrocken

Danseurs – Zora Westbroek, Isaiah Selleslaghs, Sandy Ceesay, Iuri Costa

Mise en scĂšne – Benjamin Prins
ScĂ©nographie et costumes – Lola Kirchner
Costumes  – FASHIONCLASH
ChorĂ©graphie – Dunja Jocic
LumiĂšres – AndrĂ© Pronk
Assistante Ă  la mise-en-scĂšne – PĂ©nĂ©lope Driant

Theaterkoor Opera Zuid
Philharmonie Zuidnederland

Direction – Enrico Delamboye

Production OPERA ZUID – Maastricht

Illustrations : © Joost Milde

 

 

 

 

COMPTE-RENDU, concert. PARIS, le 18 avril 2019. M’O, Auditorium. Black is beautiful. Secession Orchestra C M-Takacs

blind Tom wiggins compositeur black is beautiful concert critique musee orsay critique concert opera festival classiquenewsCOMPTE-RENDU, concert. PARIS, M’O, auditorium. Black is beautiful. Secession Orchestra C M-Takacs. C’est au cƓur des souterrains de verre givrĂ© et d’anthracite mĂ©tallique qu’Orsay, musĂ©e de toutes les couleurs, loge son auditorium. A l’énoncĂ© du programme, en marge de l’exposition « Le modĂšle noir », on exulte par la richesse des propositions de Clement Mao-Takacs et son fabuleux orchestre. Comme souvent dans ses concerts, on retrouve des Ɠuvres inattendues et une narration qui mĂȘle Ă  la fois l’émotion et le recueillement, la surprise et la redĂ©couverte. Le programme nous ramĂšne enfin des piĂšces de compositeurs oubliĂ©s dans la musique Ă©tasunienne tels que Tom Wiggins dit “Blind Tom” et Robert Nathaniel Dett. Tom Wiggins, aveugle et esclave, mĂȘme au dĂ©lĂ  de l’abolition de l’esclavage en 1865, a Ă©tĂ© un des compositeurs les plus adulĂ©s de son Ă©poque. Son talent est bien plus Ă©vident que celui de Robert Nathaniel Dett dont la suite “In the Bottoms” demeure quelque peu caricaturale.

Les belles surprises de ce concert ont Ă©tĂ© la redĂ©couverte de la Rapsodie nĂšgre de Poulenc qui annonce dĂ©jĂ  des oeuvres telles que les sublimes Afrika songs de Wilhelm Grosz. La crĂ©ation Française du Langvad de Eleonor Alberga (compositrice JamaĂŻcaine), quoique superbement interprĂ©tĂ©e, reste anecdotique et un peu trop brutale dans l’Ă©criture.

Les deux moments extraordinaires de la soirĂ©e furent, sans aucun doute, le cycle des “Chants symphoniques” de Zemlinsky et la trop rare Sensemaya de Revueltas. La voix d’Edwin Fardini, quoique parfois couverte par l’orchestre dans Zemlinsky, nous a offert une myriade de couleurs surtout dans ce cycle aux difficultĂ©s stylistiques que le soliste a rĂ©ussi Ă  surmonter totalement. C’est un des talents Ă  suivre absolument!

Comme le couple originel de la GenĂšse, la part fĂ©minine du baryton, la comĂ©dienne Mata Gabin a habitĂ© la scĂšne de l’Auditorium du MusĂ©e d’Orsay telle une muse des temps modernes. Tour Ă  tour narratrice, humoriste et tragĂ©dienne, elle demeure une enchanteresse du rĂ©cit, une poĂ©tesse de la parole qu’elle a fait vibrer dans les mots qu’elle dĂ©clama ou improvisa.

ClĂ©ment Mao-Takacs mĂšne avec enthousiasme ses musiciens. Son geste est prĂ©cis et empli d’Ă©nergie, il rĂ©unit les membres de Secession Orchestra dans une grande fresque aux couleurs vibrantes. Il demeure un maitre coloriste et nous apporte la mystĂ©rieuse sensualitĂ© dans la Rapsodie de Poulenc et maĂźtrise totalement la subtilitĂ© de la partition complexe de Revueltas.

A la sortie du concert de ce temple de la couleur qu’est le MusĂ©e d’Orsay, maison Ă©ternelle de Degas, de Manet, de Puvis de Chavannes et de Claude Monet, nous ressentons encore vibrer les derniĂšres notes du serpent sacrĂ© du peuple Purepecha, nommĂ© aussi Sensemaya.

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COMPTE-RENDU, concert. PARIS, M’O, auditorium. Black is beautiful. Secession Orchestra C M-Takacs.

Jeudi 18 avril 2019 / Auditorium du MusĂ©e d’Orsay

« Black is beautiful »

Robert Nathaniel Dett
“In the Bottoms”, suite

Alexander von Zemlinsky
Symphonische GesÀnge pour baryton et orchestre, op. 20

Tom “Blind Tom” Wiggins
Water in the Moonlight

Eleonor Alberga
Langvad

Francis Poulenc
Rapsodie nĂšgre

Silvestre Revueltas
Sensemaya

Mata Gabin – rĂ©citante
Edwin Fardini – baryton

SĂ©cession orchestra
dir. Clément Mao-Takacs

COMPTE-RENDU, CRITIQUE, opéra. OLDENBURG, le 16 fev 2019. RAMEAU : Les Paladins. de Carpentries / Kossenko.

COMPTE-RENDU, CRITIQUE, opĂ©ra. OLDENBURG, le 16 fev 2019. RAMEAU : Les Paladins. de Carpentries / Kossenko. Parler de pĂšlerinage est plutĂŽt une notion d’ordre liturgique. Faire le pĂšlerinage aussi est un acte de foi, une action qui bouleverse Ă  tout jamais les individus qui l’entament. Au cƓur de la dĂ©marche, il y a un sens mystique, tout pĂšlerin est un tĂ©moin. En 1760, Rameau a 77 ans, pour l’époque c’était un vieillard, mais les gĂ©nies n’ont pas d’ñge. Dans la partition des Paladins, truffĂ©e d’hĂ©donisme et de passages d’une grande virtuositĂ©, Rameau dĂ©ploie la plus belle de ses palettes. L’intrigue, inspirĂ©e du conte erotique de Lafontaine « Le petit chien qui secoue de l’argent et des pierreries », mĂȘme si elle est expurgĂ©e de certains passages licencieux, reste un livret empreint de sensualitĂ©. Les personnages paraissent des caricatures d’eux mĂȘmes. Le barbon, la jeune fille emprisonnĂ©e et le jeune cavalier incognito rappellent furieusement les Bartolo, Rosine et Almaviva du Barbier de Beaumarchais.

 

 

« Pilgrim’s progress »

 

 

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S’engager Ă  faire un opĂ©ra si français dans un thĂ©Ăątre tel que celui d’Oldenburg, semblait une opĂ©ration dĂ©licate. En effet le style Français baroque avec ses codes et ses spĂ©cificitĂ©s, semble parfois inaccessible pour les interprĂštes Ă©trangers. Or, grĂące Ă  l’enthousiasme des Ă©quipes artistiques et le courage de la direction du thĂ©Ăątre, cette magnifique production a eu lieu. Oldenburg est une ancienne citĂ© ducale dans le giron de la ville HansĂ©atique de BrĂȘme. Avec son ancien palais ducal, d’un jaune pastel charmant, ses belles ruelles et surtout son sublime thĂ©Ăątre Ă  la salle lambrissĂ©e du XIXeme siĂšcle. Le soutien du Centre de Musique Baroque de Versailles a contribuĂ© Ă  parfaire cette production hors pair.

Ces Paladins ont rĂ©uni les forces vives de la maison avec les chanteurs de la troupe dont les jeunes talents, les extraordinaires danseurs du ballet d’Oldenburg et l’orchestre du cru, nous remarquons un ensemble artistique homogĂšne et enthousiasmant. Chaque soliste a pris Ă  bras le corps le style et affrontĂ© les obstacles de cette Ɠuvre. Nous remarquons l’Argie aux couleurs puissantes de Martyna Cymerman, le fabuleux Orcan de Stephen K. Foster, la Nerine pĂ©tillante de Sooyeon Lee et dans le double rĂŽle d’Atis et de Manto l’inĂ©narrable Philipp Kapeller. Dans une moindre mesure l’Anselme de Ill-Hoong Choung a relevĂ© les dĂ©fis du rĂŽle du barbon.

Les danseurs du Ballet d’Oldenburg ont offert Ă  la musique de Rameau, une interprĂ©tation Ă©clatante. On remarque d’ailleurs l’inventivitĂ© chorĂ©graphique d’Antoine Jully. Le chorĂ©graphe Français, rĂ©vĂšle ainsi des bijoux insoupçonnĂ©s dans la partition de Rameau.

L’orchestre moderne avec des membres jouant sur instruments anciens est impressionnant par la souplesse et la couleur. On se plaĂźt Ă  oublier par moments que c’est un orchestre ne jouant pas intĂ©gralement sur boyaux. MenĂ©s par l’immarcescible talent d’Alexis Kossenko, qui est un des grands chefs Ramistes de tous les temps, on peut saisir chaque nuance de la partition de Rameau la plus proche de Telemann et de l’Ecole de Mannheim. Vivement Acanthe et Cephise avec ce formidable artiste !

Au sommet de l’art dramaturgique, François de Carpentries nous offre encore une fois une magnifique mise en scĂšne ! A la fois simple dans le dĂ©roulĂ© de la narration et profonde dans l’expression des sentiments, la mise en scĂšne de François de Carpentries Ă©voque trĂšs poĂ©tiquement, la nĂ©cessitĂ© de fantaisie dans la vie pour la croquer Ă  pleines dents. Le besoin irrĂ©pressible de candeur pour rĂ©vĂ©ler toute l’humanitĂ© qui nous habite. Nous encourageons vivement les professionnels Ă  se pencher et ressentir le travail de François de Carpentries, trop absent de nos scĂšnes Françaises.

A l’issue de cette production on semble s’éveiller du rĂȘve poĂ©tique et philosophique qui peuple l’illusion de l’opĂ©ra. On se sent beaucoup plus sensible au beau, on se vit encore plus humain, comme une renaissance bĂ©nĂ©fique au calme de la douce lumiĂšre nordique d’Oldenburg.

  

 

opera-paladins-concerts-festival-annonce-critiqueopera-concerts-classiquenews-classique-news-musique-classique-news-paladins_11©-Stephan-Walzl
 

  

 
 

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COMPTE-RENDU, CRITIQUE, opéra. OLDENBURG, le 16 fev 2019. RAMEAU : Les Paladins. de Carpentries / Kossenko.

Samedi 16 fĂ©vrier 2019 Ă  19h30 – Oldenburgisches Staatstheater – Oldenburg (Allemagne)

Jean-Philippe Rameau
Les Paladins

Argie – Martyna Cymerman
Atis / Manto – Philipp Kapeller
NĂ©rine – Sooyeon Lee
Orcan – Stephen K. Foster
Anselme – Ill-Hoon Choung
Un Paladin – Logan Rucker

Musette – Jean-Pierre Van Hees

BallettCompagnie Oldenburg
Opernchor des Oldenburgischen Staatstheater

Oldenburgisches Staatsorchester
Dir. Alexis Kossenko

Mise en scĂšne – François de Carpentries
ChorĂ©graphie – Antoine Jully

Photos : Paladins © A REMY – S WALZL

  

  

 

COMPTE-RENDU, opéra. BORDEAUX, le 11 fév 2019. ROSSINI : Il Barbiere di Siviglia. Pelly / Leroy-Calatayud

rossini-portrait-gioachino-rossini-bigCOMPTE-RENDU, opĂ©ra. BORDEAUX, le 11 fĂ©v 2019. ROSSINI : Il Barbiere di Siviglia. Pelly / Leroy-Calatayud. Il est des Ɠuvres que l’on ne prĂ©sente pas, que l’on se plairait presque Ă  dire que c’est inutile de les revoir ou les retrouver du fait qu’elles sont les fondations du rĂ©pertoire lyrique universel. L’inĂ©vitable Barbiere di Siviglia / Le Barbier de SĂ©ville de Rossini, qui a rĂ©ussi le pari de la postĂ©ritĂ© face Ă  son illustre prĂ©dĂ©cesseur signĂ© Paisiello, et que dire ce celui de Morlacchi hĂ©las vouĂ© Ă  l’oubli. Mais si un tel poncif opĂ©ratique semble ne garder aucune surprise pour nous, il est stupĂ©fiant quand l’on redĂ©couvre une Ɠuvre telle, grĂące au travail d’une Ă©quipe artistique !

 

 
 
 

Nouveau Barbier à Bordeaux par un Pelly le plus inspiré
LAURENT il magnifico !

 
 
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Coproduction impressionnante entre le ThĂ©Ăątre des Champs-ElysĂ©es, l’OpĂ©ra National de Bordeaux, les OpĂ©ras de Marseille et de Tours, les ThĂ©Ăątres de la ville de Luxembourg et le Stadttheater de Klagenfurt, cette rĂ©alisation rĂ©ussie voyage d’un bout Ă  l’autre de la France et offre Ă  son cast souvent des prises de rĂŽle. Si bien le premier cast a offert au public Le Figaro puissant de Florian Sempey et le Bartolo idĂ©al de Carlo Lepore, le deuxiĂšme cast possĂšde une Ă©nergie et une fraĂźcheur qui convient plus Ă  Rossini et Ă  son Barbier.

DĂ©poussiĂ©rer un “classique” est une affaire dĂ©licate, il suffit d’avoir l’imagination dĂ©bordante de Laurent Pelly. Finis les dĂ©cors dĂ©bordant d’ocres style pizzeria du Port d’Hyeres, les personnages telles des noires ou des blanches Ă©voluent sur d’immenses feuillets de papier Ă  musique et la portĂ©e devient tour Ă  tour balcon, prison et rideau, une magnifique idĂ©e pour prĂ©senter l’ambiguĂŻtĂ© des situations. Laurent Pelly dĂ©veloppe dans ce Barbiere, le meilleur de son talent.

 

 

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Face Ă  cette mise en scĂšne, en fosse l’extraordinaire Orchestre National de Bordeaux-Aquitaine allie une richesse fabuleuse de couleurs et des timbres d’une justesse fascinante. Il faut reconnaĂźtre que c’est l’un des meilleurs orchestres de France. GrĂące Ă  l’aplomb des musiciens, on redĂ©couvre des bijoux dans la partition de Rossini que l’on croyait connaĂźtre. Évidemment c’est aussi la direction vive et spirituelle de Marc Leroy-Calatayud qui imprime une belle Ă©nergie dans les tempi et une battue claire et raffinĂ©e. Son enthousiasme communicatif nous sĂ©duit, un talent Ă  suivre absolument. Si Marc Leroy-Calatayud rĂ©ussit avec simplicitĂ© Ă  polir une des partitions les plus jouĂ©es au monde, vite qu’on lui donne des raretĂ©s pour qu’il leur donne un souffle nouveau !

Cependant, la fosse surĂ©levĂ©e n’aide aucunement Ă  la balance entre les chanteurs et la salle. Souvent on entend davantage l’orchestre et c’est bien dommage, surtout pour un cast de jeunes solistes.

Or, nous retrouvons une belle Ă©quipe, dont certains profils se dĂ©tachent nettement. Adele Charvet est une Rosine idĂ©ale. Tour Ă  tour garçon manquĂ© et femme de poigne, elle sait jouer son rĂŽle Ă  merveille avec une voix dont les graves de velours nous enveloppent dans une ravissante pelisse d’une musicalitĂ© inĂ©galable.
De la mĂȘme sorte, Anas Seguin campe un Figaro tout en finesse et avec l’énergie picaresque qui sied Ă  merveille au rĂŽle. Sa voix au timbre riche et brillant nous offre un « Largo al factotum » d’anthologie. Un immense artiste Ă  suivre.
Le Basilio de Dimitri Timoshenko a un timbre aux beaux graves mais reste quelque peu timide notamment dans l’inĂ©narrable air de la calomnie.
Nous retrouvons au dĂ©but de l’opĂ©ra le Fiorello de Romain Dayez, qui a la voix et l’énergie pour ĂȘtre un Basilio d’exception. Souhaitons l’entendre bientĂŽt dans un rĂŽle qui nous offre toute l’entendue de sa musicalitĂ©.
Dans le petit rÎle de Berta, Julie Pasturaud est incroyable. Le seul air du personnage, qui, habituellement est anecdotique, est une petite merveille dans son interprétation. La voix est belle, colorée dans toute son étendue. Vivement une prochaine rencontre avec ce talent.
Dans les rĂŽles de pantomime d’Ambrogio et du Notaire, le comĂ©dien Aubert Fenoy excelle dans l’art de faire rire sans artifices. Ses interventions sont remarquĂ©es, notamment Ă  l’entracte. La subtilitĂ© de son jeu nous rappelle dans la prĂ©cision de son geste, le comique naturel de Charles Chaplin.

HĂ©las, nous ne pouvions pas passer outre Elgan Llyr Thomas qui offre Ă  Almaviva une incarnation tout juste physique. Si certaines couleurs semblent belles, l’émission est trĂšs diminuĂ©e par un souffle inĂ©gal. Ce qui est dommage c’est que toutes les vocalises manquent de naturel et de lĂ©gĂšretĂ©. C’est bien dommage pour un rĂŽle aussi important. De mĂȘme, le Bartolo de Thibault de Damas reste vocalement assez peu investi alors que thĂ©Ăątralement il se rĂ©vĂšle un interprĂšte intĂ©ressant.

En somme nous saluons la belle scĂ©nographie imaginĂ©e par Laurent Pelly et son Ă©quipe et les Ă©toiles montantes de cette distribution, gageons que leur avenir est pavĂ© de productions qui nous offriront leur Ă©clat et l’étendue de leur talent.

 

 

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COMPTE-RENDU, opéra. BORDEAUX, Grand Théùtre, le 11 fév 2019. ROSSINI : Il Barbier di Siviglia. Pelly / Leroy-Calatayud.
Gioachino Rossini – Il Barbiere di Siviglia / Le Barbier de SĂ©ville
 
Conte Almaviva – Elgan Llyr Thomas
Rosina – AdĂšle Charvet
Figaro – Anas Seguin
Don Bartolo – Thibault de Damas
Don Basilio – Mikhail Timoshenko
Berta – Julie Pasturaud
Fiorello – Romain Dayez
Ambrogio / Notario – Aubert Fenoy
Un Ufficiale – LoĂŻck Cassin

Choeur de l’OpĂ©ra National de Bordeaux
Orchestre National Bordeaux-Aquitaine
Direction: Marc Leroy-Calatayud
Mise en scĂšne: Laurent Pelly

 
 
Illustrations : © Maitetxu Etchevarria / Opéra National de Bordeaux 2019

 
 

INTERVALLES, la webradio de classiquenews. Notre sĂ©lection cadeaux de NOËL 2018

CLIC_macaron_2014 AUDIO : Quels cadeaux pour NOËL 2018 ? INTERVALLES, le mag audio par Pedro Octavio Diaz. CLASSIQUENEWS inaugure sa radio et ses contenus audios exclusifs. Notre rĂ©dacteur Pedro Octavio Diaz enrichit notre rubrique INTERVALLES, magazine audio de CLASSIQUENEWS : conversations libres ou Ă©ditos Ă  voce sola qui interrogent une question d’actualitĂ©, questionnent un geste artistique, s’intĂ©ressent aux missions et aux rĂ©alisations d’institutions encore mĂ©connues. DĂ©frichement, exploration, enquĂȘtes aussi, INTERVALLES se dĂ©place lĂ  ou la culture vivante s’accomplit
 En ces temps de NoĂ«l, voici notre sĂ©lection cadeaux cd de NOËL 2018 :

 

 

 

INTERVALLES, le magazine audio de classiquenews par Pedro Octavio DIAZ

 SÉLECTION DE NOËL

 

 

 

Dossier cadeaux de NOËL 2018Pedro Octavo Diaz sĂ©lectionne les meilleurs cd et rĂ©alisations Ă  offrir et Ă  partager pour NOËL 2018… Qu’offrir pour NoĂ«l 2018 ? Un exemple ? … Ascanio de Saint-SaĂ«ns, rĂ©vĂ©lation de l’annĂ©e 2018 : Pedro vous dit pourquoi offrir cet excellent opĂ©ra inconnu, perle de l’opĂ©ra romantique français…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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COMPTE-RENDU, Opéra. BORDEAUX, le 16 octobre 2018. OFFENBACH : La Périchole. Extrémo, Minkowski, Gilbert.

COMPTE-RENDU, Opéra. BORDEAUX, le 16 octobre 2018. OFFENBACH : La Périchole. Extrémo, Minkowski, Gilbert.

» Anegada en lågrimas de ternura, acompañó al Santo de los Santos, arrastrando por las calles sus encajes y brocados; y no queriendo profanar el carruaje que había sido purificado con la presencia de su Dios, regaló en el acto carruaje y tiros, lacayos y libreas a la parroquia de San Låzaro »

Ricardo PalmaGenialidades de la Perricholi

   

Ricardo Palma, avec ses « CuriositĂ©s de la Perricholi » a immortalisĂ© littĂ©rairement la figure de l’actrice et demi-mondaine PĂ©ruvienne Micaela Villegas, dite la Perricholi. Cette femme aux mƓurs lĂ©gĂšres et au talent histrionique indĂ©niable, a fait amende honorable dans l’extrait ci-dessus en offrant son carrosse au transport du Saint Sacrement. Cet Ă©pisode a inspirĂ© directement Prosper MĂ©rimĂ©e pour sa piĂšce « Le carrosse du Saint-Sacrement » dans son ThĂ©Ăątre de Clara Gazul.

     

AMOUR, GLOIRE ET BEAUTÉ AU PAYS DES CITÉS D’OR

     

offenbach-violoncelle-dossier-offenbach-2018Au delĂ  des libertĂ©s prises par MĂ©rimĂ©e, dont le changement de nom du Vice-roi Amat en Ribeira, la cĂ©lĂšbre Perricholi est devenue PĂ©richole. Et le surnom est cocasse puisqu’il fait allusion Ă  l’injure que le vice-roi excĂ©dĂ© a profĂ©rĂ© lors d’une Ă©niĂšme dispute avec Micaela Villegas : « Perra chola », avec l’accent catalan d’Amat : « Perri choli » et avec les dĂ©formations des siĂšcles et des langues cet insulte (« chienne de crĂ©ole ») est devenu le personnage PĂ©richole (la prononciation exacte serait « ch » et non pas « k »). AprĂšs bien de versions mĂ©morables telle celle de Michel Plasson avec Berganza et Carreras ou la trĂšs parodique avec Sheila et Marcel Aumont / Nana Mouskouri et Thierry Le Luron, enfin, les amoureux d’Offenbach ont une trĂšs belle nouvelle version de cet opĂ©ra comique aux Ă©pices sud-amĂ©ricaines! … D’abord concert au Festival de Radio-France Montpellier/Occitanie en juillet 2018, cette PĂ©richole est devenue une production scĂ©nique grĂące Ă  la volontĂ© de Marc Minkowski. VolontĂ© qui a Ă©tonnĂ© les membres de l’Orchestre National Bordeaux-Aquitaine. Cette invitation inespĂ©rĂ©e des Musiciens du Louvre pour ouvrir la saison Bordelaise a Ă©tĂ© prise comme un affront par les musiciens de l’ONBA. Si bien la maladresse est surtout l’origine de ce conflit, cela n’empĂȘche de se questionner sur l’ouverture des maisons d’opĂ©ra Ă  d’autres orchestres pour intĂ©grer des coproductions. La question reste ouverte.

Quoi qu’il en soit, la qualitĂ© certaine du projet a rĂ©ussi la rĂ©surrection de La PĂ©richole avec des couleurs proches de ce que semblait avoir imaginĂ© Offenbach.

PremiĂšrement l’orchestre des Musiciens du Louvre est idĂ©al pour ce rĂ©pertoire et demeure une source de nuances et de dynamisme qui conviennent tout Ă  fait Ă  l’esprit de l’Ɠuvre. MalgrĂ© une balance un peu dĂ©sĂ©quilibrĂ©e entre la fosse et le plateau, on apprĂ©cie l’énergie et le rendu enthousiasmant.

Marc Minkowski relĂšve le dĂ©fi malgrĂ© des moments oĂč l’on aurait souhaitĂ© un peu plus de prĂ©cision dans le geste et un petit peu moins de cĂ©lĂ©ritĂ© dans certains tempi.

La mise en scĂšne (une mise en espace +++). Romain Gilbert remplace le dĂ©cor exotique PĂ©ruvien dans le clair-obscur Ă  paillettes des clubs interlopes du Paris coquin. On peut accepter que le temps a jouĂ© contre une mise en scĂšne aboutie mais, hĂ©las on remarque toutefois un manque d’imagination qui plonge l’histoire dans la caricature et, parfois, le contre-sens… cessera-t-on un jour de vouloir rendre la musique lyrique lĂ©gĂšre tout Ă  fait «divertissante » et gratter sous le vernis toute la sensibilitĂ© qui y demeure? Paris ouverts!

Le cast est Ă©quilibrĂ© et malgrĂ© la prestation en demi teinte d’Aude ExtrĂ©mo, souffrante, nous remarquons Ă  la fois les qualitĂ©s vocales et histrioniques de tout le plateau vocal.

Or se dĂ©tache notamment l’extraordinaire Piquillo de Stanislas de Barbeyrac. Avec une aisance thĂ©Ăątrale sans faute et une prĂ©sence scĂ©nique Ă©lĂ©gante et comique, le jeune tĂ©nor campe le rĂŽle dans toute l’étendue vocale de la partition qui est loin d’ĂȘtre facile. Il offre un Piquillo au faite de la musicalitĂ© et des phrasĂ©s d’une richesse exceptionnelle. Qu’on lui propose encore et encore de nous faire frissonner avec autant de beautĂ©s.

On remarque aussi l’extraordinaire Alexandre Duhamel en Vice-roi dĂ©chaĂźnĂ© et nymphomane. Le timbre est riche et chaleureux, nous nous rĂ©jouissons de le retrouver dans le comique aprĂšs sa prestation remarquĂ©e Ă  Montpellier dans Kassya de Delibes.

Nous remarquons aussi Enguerrand de Hys, Marc Mauillon et Eric Huchet ainsi que les « girls » Mélodie Ruvio, Olivia Doray et Julie Pasturaud.

Cette belle distribution Ă©tait Ă  la hauteur du dĂ©fi lancĂ© Ă  la postĂ©ritĂ©. Heureusement, nous retrouverons trĂšs bientĂŽt les aventures de l’inĂ©narrable Perricholi dans les bacs… peut-ĂȘtre une idĂ©e cadeau pour NoĂ«l ? A suivre.

       

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MARDI 16 OCTOBRE 2018 – 20H – GRAND THEATRE DE BORDEAUX

Jacques Offenbach
La PĂ©richole (1874)

La PĂ©richole – Aude ExtrĂ©mo
Piquillo – Stanislas de Barbeyrac
Don AndrĂ©s de Ribeira – Alexandre Duhamel
Don Miguel de Panatellas – Eric Huchet
Don Pedro de Hinoyosa – Marc Mauillon
Le Marquis/Premier notaire – Enguerrand de Hys
Second Notaire – François PardailhĂ©
Guadalena/Manuelita – Olivia Doray
Berginella/Frasquinella – Julie Pasturaud
Mastrilla/Ninetta – MĂ©lodie Ruvio
Brambilla – Adriana Bignagni Lesca

Choeur des Musiciens du Louvre
Les Musiciens du Louvre

direction – Marc Minkowski
Mise en scĂšne – Romain Gilbert

     

COMPTE RENDU, OPERA. ROCHEFORT, Th de la Coupe d’or. Le 27 avril 2018. RAVEL : L’ENFNAT ET LES SORTILEGES. Surot / DhĂ©nin.

COMPTE RENDU, OPERA. ROCHEFORT, Th de la Coupe d’or. Le 27 avril 2018. RAVEL : L’ENFNAT ET LES SORTILEGES. Surot / DhĂ©nin. Les mĂ©andres sablonneux de la Charente baignent de leur cours nourricier les terres vertes du Rochefortais. La ville cĂ©lĂšbre des “Demoiselles” aux belles maisons de ville en pierre de taille respire l’appel du large qui fit la gloire de ses fosses et de sa Corderie Royale. Si bien la ville de Rochefort respire encore cette ambiance festive du film de Jacques Demy, peu de gens connaissent le magnifique ThĂ©Ăątre de la Coupe d’Or, salle Ă  l’Italienne aux Ă©chos magnifiques de la vie florissante de la citĂ© maritime.

 
 

Le temps bĂ©ni de l’enfance

 
 

Rochefort est aussi le siĂšge d’une des compagnies les plus investies dans l’animation territoriale et un ferme engagement dans la redĂ©couverte du rĂ©pertoire. La Compagnie Winterreise, fondĂ©e et brillamment dirigĂ©e par le metteur en scĂšne Olivier DhĂ©nin s’est trĂšs tĂŽt engagĂ© dans la transmission de l’art lyrique auprĂšs des plus jeunes. Avec une audace scĂ©nographique et de rĂ©pertoire unique, Olivier DhĂ©nin a explorĂ© les Ɠuvres les plus belles allant de la Petite Marchande d’allumettes du Danois August Enna Ă  L’Enfant et les SortilĂšges de Ravel. Le principe de ses productions est d’initier les enfants Ă  la pratique de l’art lyrique et de les rendre protagonistes de ses productions. Dans cet Enfant Ă©ponyme, nous avons saisi la profondeur de sa dĂ©marche artistique.

 
 

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Olivier DhĂ©nin a vĂ©ritablement rĂ©inventĂ© un classique de l’opĂ©ra avec cette production. En confiant le rĂŽle-titre Ă  SimĂ©on Petrov, jeune maĂźtrisien Ă  l’Orchestre de Paris, il dĂ©voile la vĂ©ritable couleur emplie d’innocente candeur de la partition ravĂ©lienne. Les mots de Colette prennent un tout autre sens quand ils sont chantĂ©s par une voix d’enfant, on saisit Ă  la fois l’insouciance et les peurs de l’enfance et on ressent au fond de nous le souvenir de ces Ă©motions. De mĂȘme confronter un enfant aux autres rĂŽles interprĂ©tĂ©s par des adultes, mĂȘme jeunes, confĂšre toute la puissance du rapport de forces de la narration, l’enfant face Ă  un monde parfois incomprĂ©hensible et souvent effrayant, notamment lorsque les objets et les animaux s’animent.

Louons notamment la mise en scĂšne du jardin, simulĂ© par un rideau de fils et de fleurs accrochĂ©es comme autant de bouquets de floraisons sauvages. On se reprĂ©sente le jardin comme le lieu de tous les mystĂšres et des toutes les rencontres. Pour citer Barbara: « le jardin oĂč nos cris d’enfants jaillissaient comme source claire… » (l’Enfance), le jardin est le lieu de l’enfance libre et aussi dĂ©terminĂ©e par la rencontre du danger et de la nature.

Cette nature a Ă©tĂ© Ă©voquĂ©e par Olivier DhĂ©nin avec une subtilitĂ© sublime. Avec des costumes parfaitement en accord avec l’intemporalitĂ© de l’argument et d’une grande Ă©lĂ©gance.

Le plateau vocal rĂ©unit les Ă©toiles montantes du chant Français. Tous incarnent avec un mimĂ©tisme surprenant les bĂȘtes et les objets. Nous sommes transportĂ©s par les qualitĂ©s vocales de chaque soliste et surtout la parfaite prosodie!

Yete Queiroz à la voix chaleureuse et au timbre puissant et rond nous ravit, avis aux lecteurs, c’est un talent à suivre absolument!

Nous sommes ravis d’entendre Aimery LefĂšvre dans Ravel, sa voix riche et gĂ©nĂ©reuse nous comble et nous souhaitons l’entendre partout, c’est un des meilleurs barytons Français de sa gĂ©nĂ©ration.

Dans les rÎles épigones du Feu et de la Princesse, Anne-Marine Suire assure ces deux parties vocalement exigeantes avec panache malgré un timbre quelque peu voilé.

Parmi la belle palette d’interprĂštes, l’on a remarquĂ© le Mezzo agile et suave d’Alexia Macbeth, son jeu ajoutĂ© Ă  la beautĂ© de son timbre.

Nous remarquons aussi la belle voix aux ombres veloutées de Thibault de Damas.

Mentionnons aussi parmi ce plateau vocal trÚs équilibré : le joli timbre de Bastien Rimondi en inénarrable Arithmétique et tendre Rainette. Aussi Juliette Raffin-Gay aux belles couleurs.

En fosse si la rĂ©duction de l’orchestre Ă  la quintessence peut laisser place Ă  une certaine perplexitĂ© en voyant les musiciens en fosse, c’est ce format mĂȘme qui dĂ©montre que la partition de Ravel, mĂȘme en rĂ©duction, opĂšre les mĂȘmes ensorcĂšlements.

Les musiciens sont d’un niveau tel, que l’on a l’impression d’entendre tout un orchestre. Louons enfin la direction raffinĂ©e, prĂ©cise et polychrome de Martin Surot, trĂšs grand talent Ă  suivre absolument!

C’est alors que l’on rĂ©pondrait bien aux thurifĂ©raires sĂ©dentaires du centralisme lyrique, d’ouvrir une carte de France et voir qu’entre Paris et Rochefort, le voyage assure des belles dĂ©couvertes. Nous saluons ici le soutien indĂ©fectible des autoritĂ©s municipales Ă  ce genre de projet, le courage et l’enthousiasme de la Mairie de Rochefort dĂ©montre encore combien, il est important de reconnaĂźtre l’engagement sincĂšre des villes auprĂšs de la crĂ©ation artistique.

Vivement les prochaines productions d’Olivier DhĂ©nin et Winterreise Ă  Rochefort, puissent ses sortilĂšges nous embarquer encore et toujours dans la nef de l’émerveillement.

 
 

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Compte-rendu, opĂ©ra. THEATRE DE LA COUPE D’OR – ROCHEFORT
Vendredi 27 Avril 2018 Ă  20H30

Maurice Ravel
L’ENFANT ET LES SORTILEGES

L’Enfant – SimĂ©on Petrov (MaĂźtrise de l’Orchestre de Paris)
La Princesse/Le Feu/ Le Rossignol – Anne-Marine Suire
La ThĂ©iĂšre, L’ArithmĂ©tique, La Rainette – Bastien Rimondi
Maman, La Tasse Chinoise, La Libellule – Yete Queiroz
La BergĂšre, Un PĂątre, La Chatte, L’Ecureuil – Alexia Macbeth
L’Horloge comtoise, Le Chat – Aimery LefĂšvre
Une Pastourelle, La Chauve-Souris, La Chouette – Juliette Raffin-Gay
Le Fauteuil, L’Arbre – Thibault de Damas

MaĂźtrise et Choeur d’Enfants des CollĂšges Edouard Grimaud et Pierre Loti de Rochefort et Jean Monnet de Saint-Agnant.

Piano – MichaĂ«l Guido
FlĂ»te – Corentin Garac
Violoncelle – Matthieu Lecoq

Direction Musicale – Martin Surot

Mise en scĂšne, dramaturgie, scĂšnographie et costumes – Olivier DhĂ©nin & Cie Winterreise

 
 

COMPTE-RENDU, opéra. PARIS, Opéra Comique, le 26 mars 2018. AUBER : Le Domino noir. David / Lesort & Hecq

auber-francois-esprit-portrait-la-muette-de-portici-le-domino-noir-opera-romantique-francais-par-classiquenews-presentation-critique-compte-renduCOMPTE-RENDU, opĂ©ra. PARIS, OpĂ©ra Comique, le 26 mars 2018. AUBER : Le Domino noir. David / Lesort & Hecq. Lorsque l’on observe la façade du Palais Garnier, on peine Ă  croire que l’un des bustes dorĂ©s qui dominent l’Avenue de l’OpĂ©ra au dessus de la loggia monumentale, est celui de Daniel François Esprit Auber. En effet le contraste criant entre l’absence des oeuvres de cet insigne compositeur et sa prĂ©sence hiĂ©ratique dans le temple de l’art lyrique par excellence semblent dessiner le scandale de l’oubli de son gĂ©nie. La rĂ©ponse et la rĂ©paration Ă  cette iniquitĂ©, a retenti dans la courageuse programmation de la Salle Favart. Louons l’initiative d’Olivier Mantei et de ses Ă©quipes qui entreprennent une rĂ©gĂ©nĂ©ration du rĂ©pertoire et offrent Ă  des chefs d’oeuvres injustement oubliĂ©s, un terreau renouvelĂ© pour le genre de l’opĂ©ra comique, lui rendant sa pertinence et sa modernitĂ©.

AUBER c’est Paris!

Ce soir de premiĂšre entre les rues de Gramont, GrĂ©try et Marivaux, on aurait pu entendre crisser les soies des dominos festifs de jadis. Par les façades se glissant des ombres et des rumeurs qui se pressaient dans les entrĂ©es de la Salle Favart, Ă©clairĂ©e des mille feux de ses lampions dorĂ©s. Les statues illustres et les bustes prĂ©cĂ©dent cette belle redĂ©couverte. Le Domino Noir en effet introduisait toute la pĂ©tulance de ses Ă©chos dans l’amphithĂ©Ăątre du Comique, plein Ă  faire craquer ses boiseries dorĂ©es.

Fruit d’une coproduction entre l’OpĂ©ra Comique et l’OpĂ©ra Royal de Wallonie Ă  LiĂšge, cette belle rĂ©alisation a rĂ©cemment vu la coopĂ©ration s’Ă©largir au bord du Lac LĂ©man avec l’OpĂ©ra de Lausanne, oĂč les aventures de la mystĂ©rieuse AngĂšle d’OlivarĂšs dĂ©ploieront leur charme auprĂšs du public Suisse en 2021. Gageons qu’il y en ait d’autres, notamment le ThĂ©Ăątre de Caen, qui pourrait accueillir ainsi l’oeuvre emblĂ©matique de l’enfant du pays.

Si bien l’exagĂ©ration et le feu de la passion ne sont pas chose courante dans nos compte-rendus habituels, il est une certitude, nous avons assistĂ© ce soir Ă  l’une des productions scĂ©niques les plus abouties qu’on ait pu voir depuis longtemps. A la fois l’Ă©quilibre fosse-scĂšne, l’ingĂ©niositĂ© et l’espiĂšglerie dĂ©capante de la mise en situation et la distribution composĂ©e des meilleurs interprĂštes pour chaque rĂŽle. Bref, pari rĂ©ussi pour cette rĂ©surrection qui, j’espĂšre rendra le Domino Noir, pour longtemps Ă  une longue et nouvelle vie.

A entendre les vidĂ©os introductives et les entretiens des membres de la production, Christian Hecq et ValĂ©rie Lesort ont surmontĂ© une lĂ©gĂšre apprĂ©hension face au livret. Et c’est totalement rĂ©ussi. Sans faire un Ă©talage de gags ou d’exagĂ©rations, ils ont restituĂ© l’intrigue avec une finesse et un dynamisme impressionnant. Comprenant les codes du genre et sans forcer l’esthĂ©tique, on saisit leur vision proche de l’oeuvre mais avec un regard contemporain proche de ceux de JĂ©rĂŽme Deschamps ou de Laurent Pelly, mais sans jamais dĂ©naturer l’ouvrage par des rĂ©Ă©critures inutiles. Les Ă©motions jaillissent d’une alliance parfaite entre la fosse et la scĂšne, cas rare dans notre Ă©poque oĂč la mise en scĂšne est parfois prĂ©pondĂ©rante. Christian Hecq et ValĂ©rie Lesort ont trouvĂ© la clef de la minutieuse dramaturgie de Scribe et l’ont rendue Ă  nos yeux avec une passionnante modernitĂ©. Nous sommes impatients de retrouver leurs futures incursions dans l’art lyrique et les encourageons Ă  poursuivre en nous faisant vivre des soirĂ©es aussi rĂ©ussies.

Auber en dĂ©finitive c’est Paris, bien avant Offenbach !

CĂŽtĂ© fosse, on ne peut qualifier que d’excellente la direction de Patrick Davin. Il prend Ă  bras le corps la musique d’Auber. Patrick Davin met en valeur les dynamiques, souligne les nuances, apporte un grand nombre de couleurs. Avec une prĂ©cision impressionnante, la baguette caractĂ©rise la partition sans caricaturer le style. Patrick Davin a compris le dĂ©licat Ă©difice de la musique d’Auber, lĂ©gĂšre comme le cristal et structurĂ©e comme une parure, il joue tel un orfĂšvre avec l’Orchestre Philharmonique de Radio France, le meilleur orchestre de France Ă  notre goĂ»t. Cette nuit, on ne pouvait pas rĂȘver d’un meilleur rendu musical pour ce Domino Noir, la version Bonynge devient pĂąle et mĂȘme caricaturale, Ă  cĂŽtĂ© de la restitution sublime du Philhar et de Patrick Davin.

Sur le plateau, on ne pouvait pas rĂȘver mieux. L’AngĂšle d’OlivarĂšs, pĂ©tillante comme du champagne frais de la soprano Anne-Catherine Gillet est brillante de bout en bout de ce rĂŽle exigeant Ă©crit pour la Cinti-Damoreau. La voix est belle, iridescente au possible. MalgrĂ© quelques petits et trĂšs lĂ©gers dĂ©calages lors des tubes “La Belle InĂšs” et “Je suis sauvĂ©e enfin
 Flamme vengeresse”, son interprĂ©tation est Ă  marquer d’une pierre blanche.

Face Ă  elle, Cyrille Dubois incarne l’ingĂ©nu Horace de Massarena. M. Dubois nous a gĂątĂ© avec une trĂšs belle gamme de couleurs et une voix ample dans l’aigu, Ă  l’aise dans les ensembles et touchante. Cependant, l’on aurait souhaitĂ© ça et lĂ  un peu plus de thĂ©Ăątre et un peu moins de rigiditĂ© dans le jeu. Quoi qu’il en soit, Cyrille Dubois est l’interprĂšte idĂ©al pour le personnage.

Dans les petits rÎles, nous remarquons la désopilante Jacinthe de Marie Lenormand, avec une voix puissante. François Rougier est un Juliano un peu en retrait malheureusement, mais excellent comédien. Antoinette Dennefeld est une Brigitte de San Lucar affublée en mimosa charmante et à la voix trÚs belle. Le concierge Gil Perez de Laurent Kubla fait rire aux éclats par ses facéties. Les comédiens Sylvia Bergé, terrifiante Soeur Ursule, Laurent Montel en Lord Elfort caricatural mais drÎle, se distinguent aussi.

Le plateau est complété par le formidable choeur Accentus, dont certains membres comptent parmi eux des solistes remarquables tels que Valérie Rio ou Olivier Déjean.

image002TrĂšs remarquable premiĂšre donc de ce Domino Noir d’Auber/Scribe. Accourrez donc jusqu’à la Salle Favart Ă  Paris, les 28, 30 mars et 1er, 3 et 5 avril 2018, vous y comprendrez pourquoi Auber peut incarner autre chose qu’un arrĂȘt du RER A ou un triste buste dans les cartes postales du Palais Garnier. Auber en dĂ©finitive c’est Paris, bien avant Offenbach !

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COMPTE-RENDU, opéra. PARIS, Opéra Comique, le 26 mars 2018. AUBER : Le Domino noir

AngĂšle d’OlivarĂšs – Anne-Catherine Gillet
Horace de Massarena – Cyrille Dubois
Brigitte de San Lucar – Antoinette Dennefeld
Comte Juliano – François Rougier
Jacinthe – Marie Lenormand
Gil Perez – Laurent Kubla
La TouriĂšre – ValĂ©rie Rio
Melchior – Olivier DĂ©jean

Ursule – Sylvia BergĂ© (SociĂ©taire de la ComĂ©die Française)
Lord Elfort – Laurent Montel (ComĂ©dien)

Choeur Accentus
Orchestre Philharmonique de Radio-France
dir. Patrick Davin

Mise en scÚne: Valérie Lesort & Christian Hecq

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APPROFONDIR

LIRE aussi notre prĂ©sentation annonce du DOMINO NOIR d’AUBER prĂ©sentĂ© avant Paris, Ă  LiĂšge (ORW)

Compte-rendu, opéra. PARIS, TCE, le 16 mars 2018. HAENDEL : ALCINA. Bartoli. Loy / Haim

alcina-haendel-theatre-champs-elysees-paris-billets-abonnement-carte-spectacles-coffret-box-culture la critique opera critique concert par classiquenews-300x180-min (1)Compte-rendu, opĂ©ra. PARIS, TCE, le 16 mars 2018. HAENDEL : ALCINA. Bartoli. Loy / Haim. Chaque fois que Cecilia Bartoli entreprend d’explorer une oeuvre ou une partie du rĂ©pertoire, le succĂšs est d’une certitude quasiment inĂ©luctable. AprĂšs des cabotinages de Norma Ă  West Side Story, la diva Romaine entreprend une incursion dans un des rĂŽles emblĂ©matiques de l’opĂ©ra Handelien: Alcina.

Yesterday morning my sister and I went with Mrs. Donellan to Mr. Handel’s house to hear the first rehearsal of the new opera Alcina. I think it the best he ever made, but I have thought so of so many, that I will not say positively ’tis the finest, but ’tis so fine I have not words to describe it. Strada has a whole scene of charming recitative – there are a thousand beauties. Whilst Mr. Handel was playing his part, I could not help thinking him a necromancer in the midst of his own enchantments. »

 Mary Granville – Delany

Si bien la magicienne est un leitmotiv de l’imaginaire baroque, la version Handelienne se rĂ©vĂšle d’une efficacitĂ© sans Ă©quivoque. L’intrigue, issue de l’Orlando Furioso de l’Arioste, nous Ă©bauche une magicienne dans son Ăźle enchantĂ©e, Ă  l’orĂ©e de la perte de ses pouvoirs. L’amour des ĂȘtres magiques semble dessiner un fond moralisateur ou tant les poĂštes que les compositeurs demeurent fascinĂ©s par l’univers surrĂ©el que ces fables contiennent mais mettent en garde contre les affres des enchantements. En d’autres termes, la magie d’Alcina semble ĂȘtre l’infatuation passionnelle des amours sexuĂ©es, bien loin de l’idĂ©al quasi platonique de la flamme vertueuse conjugale et procrĂ©atrice.

 

 

 

 

“El Desengaño”

 

 

 

 

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Ce soir, sur la scĂšne des amours fantastiques du Spectre de la rose, Alcina promettait de dĂ©ployer ses voiles et ses parfums enchanteurs. Surprise totale Ă  la vue du faux rideau de scĂšne au dessin quasi identique de celui du ThĂ©Ăątre Royal de Drottningholm, Ă©trange, l’on se croirait un instant sous les voĂ»tes baroques de l’OpĂ©ra Royal de Versailles.

Des l’ouverture, la mise en scĂšne de Christof Loy semble entreprendre une vision baroqueuse de l’ouvrage, heureusement aprĂšs ça s’arrange. Outre la surenchĂšre de danses Ă  la Francine Lancelot, perruques et dĂ©cors Ă  la Pizzi, la baroquerie surannĂ©e ne dure qu’un instant. L’idĂ©e de confronter les enchantements d’Alcina par les illusions du thĂ©Ăątre baroque aux raideurs des costumes Hugo Boss pour les intervenants du monde rĂ©el est vieille comme le thĂ©Ăątre lui-mĂȘme. La vision de M.Loy manque de recul et retombe dans une superficialitĂ© qui semble nuire au rythme et Ă  la puissance de l’Ɠuvre. En effet on se fatigue vite de cette confrontation simpliste et sans originalitĂ©. A part le dĂ©but du 2Ăšme acte qui se dĂ©roule dans le coulisses dĂ©fraĂźchies du thĂ©Ăątre illusoire peut ĂȘtre une belle idĂ©e. Le dĂ©doublement des personnages fĂ©eriques est intĂ©ressant aussi mais pas trĂšs original, Katie Mitchell n’avait rĂ©ussi que cela dans sa mise en scĂšne « 50 nuances de Grey » de cette mĂȘme Alcina Ă  Aix. Alors ne parlons pas de la chorĂ©graphie Spice Girls de l’air « Sta nell’Ircana » qui tombe un peu comme une mouche dans la soupe et n’est qu’un gag pour « que Handel soit funny ». Inutile et vulgaire. On se demande si M. Loy a lu le livret et comprend les situations de l’intrigue ou pire, s’il s’en fiche complĂštement et fait passer sa vision avant tout. Casser les codes, pourquoi pas, mais avec pertinence. En revanche, les vrais moments intĂ©ressants par leur intensitĂ© se retrouvent Ă  la fin de l’Ɠuvre, le dĂ©sespoir d’Alcina est traduit dans une simplicitĂ© d’une force redoutable. D’ailleurs le trio « Non Ăš amor ne gelosia » demeure un trĂšs bel instant de cette mise en scĂšne. Le final avec Alcina muĂ©e en monument parce que « les fĂ©es ne meurent pas » n’est ni convaincant, ni clairement exprimĂ©, sauf pour les heureux dĂ©tenteurs du programme de salle.

bartoli_4783517_norma_12CĂŽtĂ© plateau, Cecilia Bartoli offre une Alcina sans concessions, une incarnation franche et personnelle. On comprend par le parcours semĂ© de belles nuances que Mme Bartoli a saisi l’énergie du personnage. Rien qu’avec le regard elle a rĂ©ussi Ă  s’approprier cette magicienne Ă  la lente agonie de ses pouvoirs. Contrairement Ă  ce qu’on aurait pu s’attendre d’une interprĂšte d’un tel calibre, Mme Bartoli s’efface lors des moments clefs derriĂšre le personnage. Le « Ah mio cor » est simplement bouleversant. En outre son « Ombre pallide » nous Ă©meut au plus profond malgrĂ© un tempo trop rapide qui gĂąte l’univers mystĂ©rieux et grave Ă©crit par HĂ€ndel. Quoi qu’il en soit, Mme Bartoli nous ouvre son coeur avec cette Alcina et la consacre comme une des preuses de l’opĂ©ra, digne de figurer Ă  la mĂȘme place que Norma, Carmen ou Donna Elvira.

Face Ă  cette incandescente interprĂ©tation, le Ruggiero falot et sans personnalitĂ© de Philippe Jaroussky n’Ă©tonne guĂšre. On retrouve d’air en air les tics de M. Jaroussky, tout se ressemble et manque de relief. C’est regrettable parce qu’il fait de tous les arie des “Verdi prati” charmants aux couleurs pastel, donc hors propos. D’ailleurs son “Mio bel tesoro” nous fait regretter amĂšrement une voix plus dramatique et Ă©lĂ©giaque telle que celle de Lea Desandre ou de Arleen Auger. Il Ă©pouse bien, toutefois, les partis pris de la mise en scĂšne, mais cela demeure anecdotique tout de mĂȘme.

Dans les rĂŽles fĂ©minins, mĂȘme si l’on regrette que Julie Fuchs ne fasse que la figuration d’un rĂŽle qu’elle doit certainement sublimer par sa voix riche et son timbre diamantin, nous retrouvons en fosse la magnifique interprĂ©tation d’Emöke Barath aux couleurs diaphanes et Ă  l’agilitĂ© pure et prĂ©cise. Bravo Ă  elles deux pour cette incarnation de Morgana Ă  deux Ă©nergies complĂ©mentaires. Dans le rĂŽle quasi androgyne de Bradamante, le riche alto de Varduhi Abrahamyan porte des magnifiques couleurs, un timbre veloutĂ© et une belle ornementation malgrĂ© toutefois un lĂ©ger manque de souplesse et de soutien dans les graves.
Le cast masculin n’est pas rĂ©jouissant. Le Melisso de Krzysztof Baczyk est hiĂ©ratique mais avec une voix d’un bloc, notamment dans l’incroyable sicilienne « Pensa a chi geme d’amor piagata ». On peine Ă  imaginer cette voix dans une musique aussi subtile que celle de HĂ€ndel, mais dans du Mahler ou du Schreker trĂšs bien. A l’écoute de l’interprĂ©tation de l’Oronte de Christoph Strehl on a l’impression d’entendre davantage Mario Cavaradossi qu’un personnage HĂ€ndelien. On voit que M. Strehl peine dans les vocalises. Le pire vient dans « Un momento di contento ». On comprend que la voix de M. Strehl est saine et belle dans un rĂ©pertoire plus large, mais on conçoit, à  l’entendre,  qu’il n’a rien compris Ă  la fragilitĂ© de l’édifice musical de HĂ€ndel.
On ne comprend pas non plus l’absence du personnage d’Oberto, et sa suppression sans argument semble abusive et inexplicable.
Cependant, c’est dans la fosse que les vĂ©ritables enchantements se sont refugiĂ©s. A la tĂȘte de son Concert d’AstrĂ©e, l’excellente Emmanuelle HaĂŻm a encore une fois montrĂ© sa maĂźtrise de la musique de HĂ€ndel par son dynamisme, l’intelligence de ses nuances, la prĂ©cision de ses intentions. Mme HaĂŻm est sans Ă©quivoque la fabuleuse fĂ©e de cette production. Tout comme HĂ€ndel dans le tĂ©moignage de Mary Delany, elle Ă©grĂšne les enchantements telle une formidable nĂ©cromantienne. Les musiciens du Concert d’AstrĂ©e investissent la partition avec une solide cohĂ©sion, un sans fin de couleurs et une Ă©nergie manifeste. Dans les airs avec des instruments obligĂ©s l’on est transportĂ© dans la poĂ©sie et la situation de chaque intervention.
Saluons aussi la prĂ©sence de certains des solistes Français les plus talentueux de leur gĂ©nĂ©ration dans les soli de l’ensemble du dĂ©senchantement, SĂ©bastian Monti, Aimery LefĂšvre et EugĂ©nie Lefebvre nous offrent une courte phrase mais charmante.
L’on quitte le thĂ©Ăątre des illusions avec ce que les hispanophones appellent le « Desengaño ». Une sorte de dĂ©senchantement mĂ©lancolique mais aussi fascinant que les pĂąles ombres qu’Alcina peine Ă  invoquer.

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Compte-rendu, opéra. PARIS, TCE, le 16 mars 2018. HAENDEL : ALCINA. Bartoli. Loy / Haim

Georg Friedrich HĂ€ndel : ALCINA HW 34 (1735)

Alcina – Cecilia Bartoli
Ruggiero – Philippe Jaroussky
Morgana – Julie Fuchs (Emöke Barath)
Bradamante – Varduhi Abrahamyan
Oronte – Christoph Strehl
Melisso – Krzysztof Baczyk

Solistes : Eugénie Lefebvre, Sébastian Monti, Aimery LefÚvre

Le Concert d’AstrĂ©e / dir. Emmanuelle HaĂŻm
Mise en scĂšne : Christof Loy
Production Opernhaus ZĂŒrich

Ilustrations : © Monika Rittershaus.

Compte rendu critique, opéra. PARIS, TCE, le 7 février 2018. POULENC : Dialogues des Carmélites. Rhorer / Py.

DIALOGUES DES CARMELITES -Compte rendu critique, opĂ©ra. PARIS, TCE, le 7 fĂ©vrier 2018. POULENC : Dialogues des CarmĂ©lites. Rhorer / Py. La mĂšre de toutes les filles du Carmel est devenue une figure aussi immortelle que la Joconde dans l’art occidental. GrĂące au gĂ©nie polymorphe du Bernin, Sainte-ThĂ©rĂšse a Ă©tĂ© l’objet d’une des sculptures les plus ambigĂŒes qui peuplent la Rome baroque. Dans son extase mystique, la sainte connait aussi le bĂ»cher sensuel qui ne l’Ă©loigne pas de son enveloppe charnelle malgrĂ© les voiles et la bure.

Extase sur fond tricolore

« Nada te turbe,
nada te espante,
todo se pasa,
Dios no se muda
La paciencia todo lo alcanza
quien a Dios tiene nada le falta
solo Dios basta.”

Santa Teresa de Avila

Le dilemme de la foi et son rapport Ă  l’humain qui nous dĂ©termine est inhĂ©rent Ă  toute la rĂ©flexion des docteurs de l’Eglise. Si bien se rĂ©clamer d’une quelconque divinitĂ© individuelle est proche de l’hĂ©rĂ©sie et des sectes qui gangrĂšnent notre Ăšre, le fait d’apercevoir une grande part d’humain dans l’approche de la foi pour les religieux, est une question cruciale pour toute vocation de piĂ©tĂ©.

Dialogues des CarmĂ©lites, qu’ils soient dans leur genĂšse cinĂ©matographique ou thĂ©Ăątrale ou dans la forme opĂ©ratique, fixent pour toujours le sort dramatique des 16 carmĂ©lites de CompiĂšgne, victimes de l’idĂ©ologie de l’extrĂȘme sous Robespierre et ses thurifĂ©raires. L’oeuvre de Poulenc, Ă  la fois personnelle et douloureuse, Ă©clate le cadre de la narration de Gertrud von Lefort et la verbe sublime de Bernanos, Poulenc rend les CarmĂ©lites Ă  l’universalitĂ© de la question ultime de la mortalitĂ© humaine. Finalement, grĂące Ă  l’opĂ©ra, les 16 bienheureuses de CompiĂšgne sont rĂ©unies avec l’idĂ©al Robespierristes de l’immortalitĂ© de l’Ăąme.

Pour cette reprise de l’incroyable mise en scĂšne d’Olivier Py, le ThĂ©Ăątre des Champs ElysĂ©es s’offre un casting de rĂȘve pour l’histoire thĂ©ologico-philosophique des CarmĂ©lites.

Au coeur de la rĂ©flexion autour de la mort et de la peur inhĂ©rente des ĂȘtres imparfaits que nous sommes, se tiennent les deux personnages atteints par la crainte et la grĂące: Mme de Croissy et Blanche de la Force. Dans le rĂŽle extrĂȘme de la PremiĂšre Prieure de Croissy, Anne-Sophie von Otter est bouleversante, tant par la rigueur de son incarnation que par la parfaite interprĂ©tation. Lors de la scĂšne d’agonie et de trĂ©pas, Anne-Sophe von Otter nous livre un moment unique d’opĂ©ra, digne des grandes tragĂ©diennes. Face Ă  elle, Patricia Petibon livre une interprĂ©tation toute en nuances, des grands moments de musique et de thĂ©Ăątre.

Tout aussi merveilleuses sont la MĂšre Lidoine de VĂ©ronique Gens, avec une voix dans sa plĂ©nitude, et la touchante Soeur Constance de Sabine Devieilhe, toute deux offrent Ă  la partition de Poulenc une mise en valeur des plus belles couleurs. Ces quatre interprĂštes nous font redĂ©couvrir des pages entiĂšres de la partition de Poulenc, ce sont ces vĂ©ritables interprĂštes qui accordent aux oeuvres connues le bonheur d’un nouveau regard.

Dans les rÎles secondaires, le PÚre confesseur de François Piolino est brillant, le trio masculin composé par les excellents Enguerrand de Hys, Arnaud Richard et Mathieu Lécroart font face aux carmélites comme autant de brillants adversaires dans le drame.

HĂ©las, c’est dans le rĂŽle essentiel de MĂšre Marie de l’Incarnation que le manque de prĂ©cision et surtout de prosodie de Sophie Koch a fait basculer cette production dans une triste limite. En effet, du texte de Bernanos l’on ne retrouvait parfois que des voyelles chantĂ©es ça et lĂ  avec un timbre robuste mais sans couleurs. La subtilitĂ© du rĂŽle de Marie de l’Incarnation, Ă  la fois tĂ©moin, instigatrice et hĂ©ritiĂšre du Carmel, n’a pas trouvĂ© en Sophie Koch l’interprĂšte idoine pour succĂ©der, dans l’opĂ©ra, Ă  l’ineffable Jeanne Moreau dans la version cinĂ©matographique de 1960.

Mais, le plus grand problĂšme ce soir a Ă©tĂ© entendu dans la fosse. Si bien l’Orchestre National de France n’est pas Ă  ses premiers Dialogues, loin s’en faut, c’est la direction brutale et brouillonne de JĂ©rĂ©mie Rhorer qui a brisĂ© la dĂ©licate architecture de Poulenc. A la fois par un volume incomprĂ©hensiblement Ă©levĂ© qui a couvert quasiment toutes les solistes (pour couvrir Von Otter, Gens, Koch, Devieilhe ou Petibon il faut vraiment pousser au maximum), et des tempi chaotiques on se demande quelle est le but ultime de sa conception de l’oeuvre. Agit-il en jacobin avec des rythmes en guillotine ou souhaite-t-il en finir avec la force sous-jacente de Poulenc dans les moments les plus touchants, les plus Ă©thĂ©rĂ©s? Quoi qu’il en soit, M. Rhorer n’est pas le seul fautif, le National n’a pas fait d’efforts pour amener les couleurs ni l’enthousiasme. Nous sommes par ailleurs choquĂ©s de voir les instrumentistes ranger et partir de la fosse au mĂȘme temps que les saluts, ce manque de solidaritĂ© frĂŽle le manque de savoir vivre, le National se prendrai-t-il pour un organisme au-dessus des interprĂštes et des Ă©quipes de production?

Ceci dit, la soirĂ©e fut belle, quoi qu’il en soit des petits bĂ©mols soulevĂ©s. Cette production mĂ©rite un retour continu, puisque sous l’oeil expert et raffinĂ© d’Olivier Py, les CarmĂ©lites des estampes bĂ©nites, sont devenues de femmes en chair et en os, des ĂȘtres de paradoxes, leur extase nous enflamme tous, autant que le sĂ©raphin du Bernin avec sa flĂȘche d’or sur le marbre Ă©burnĂ© du coeur de Sainte-ThĂ©rĂšse.

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COMPTE-RENDU, OPERA. PARIS, TCE, le 7 février 2018. POULENC : Dialogues des Carmélites. Rhorer / Py.

Mercredi 7 février  2018
PARIS / Théùtre des Champs-Elysées

Francis Poulenc : DIALOGUES DES CARMELITES

Blanche de la Force – Patricia Petibon
MĂšre Lidoine – VĂ©ronique Gens
MĂšre de Croissy – Anne-Sophie von Otter
Soeur Constance de Saint-Denis – Sabine Devieilhe
MĂšre Marie de l’Incarnation – Sophie Koch
Le Chevalier de la Force – Stanislas de Barbeyrac
Le Marquis de la Force – Nicolas Cavallier
Le PĂšre confesseur – François Piolino
MĂšre Jeanne de l’Enfant JĂ©sus – Sarah Jouffroy
Lucie Roche – Soeur Mathilde
Le Premier commissaire – Enguerrand de Hys
Le Second commissaire/Un officier – Arnaud Richard
Thierry, Monsieur Javelinot, le geĂŽlier – Matthieu LĂ©croart

Choeur du Théùtre des Champs Elysées
Ensemble Aedes – Mathieu Romano
Orchestre National de France

dir. Jérémie Rhorer

Mise en scĂšne – Olivier Py
ScĂšnographie – Pierre-AndrĂ© Weitz
LumiĂšres – Bertrand Killy

CLASSIQUENEWS, la RADIO… INTERVALLES, le magazine audio par Pedro Octavio Diaz

CLIC_macaron_2014INTERVALLES, le mag audio par Pedro Octavio Diaz. CLASSIQUENEWS inaugure sa radio et ses contenus audios exclusifs. Notre rĂ©dacteur Pedro Octavio Diaz inaugure la rubrique INTERVALLES, conversations libres ou Ă©ditos Ă  voce cola qui interrogent une question d’actualitĂ©, questionnent un geste artistique, s’intĂ©ressent aux missions et aux rĂ©alisations d’institutions encore mĂ©connues. DĂ©frichement, exploration, enquĂȘtes aussi, INTERVALLES se dĂ©place lĂ  ou la culture vivante s’accomplit…

 

Ce 9 octobre 2017, notre rédacteur Pedro Octavio Diaz explique la pertinence de FEDORA, ovni visionnaire aux vertus multiples sur la planÚte classique française, un rien verrouillée et conservatrice..

RĂ©sumĂ© du contenu audio (durĂ©e 7 mn) : Capsule « INTERVALLES » par Pedro Octavio Diaz : soyons impertinents pour susciter et partager la passion du classique
 cette semaine FEDORA, crĂ©Ă© en 2014, cercle europĂ©en des philantrhopes de l’opĂ©ra et du ballet
 fonctionnement, missions (crĂ©ativitĂ© et Ă©mergence), prix Fedora



fedora cercle circle ballet and opera by classiquenewsFEDORA
, est “destinĂ©e Ă  favoriser l’Ă©mergence de nouveaux talents dans les domaines de l’opĂ©ra et du ballet, FEDORA a aussi pour mission d’encourager le renouvellement et le rajeunissement de ces formes artistiques.” Dans ce premier numĂ©ro d’INTERVALLES, nous vous prĂ©sentons en quelques mots ses actions et la portĂ©e de ses projets.

 

FOCUS sur … le nouvel opĂ©ra de Philippe Manoury : KEIN LICHT (prĂ©sentation de l’opĂ©ra en crĂ©ation pour cette rentrĂ©e en France… Strasbourg et OpĂ©ra-Comique) – Prix FĂ©dora 2016

A ce sujet, Pedro Octavo Diaz pose la question des nouvelles productions lyriques qui peinent Ă  ĂȘtre soutenues par les institutions et les partenaires accompagnateurs de projets nouveaux et Ă©mergents…. Que faire pour soutenir les nouveaux talents et dĂ©couvrir les nouvelles formes de spectacle musical, lyriques et chorĂ©graphiques en France ?

 

Compte rendu critique. Montpellier, Festival Radio France, le 24 juillet 2017. Un opéra Imaginaire. Lully, Rameau
 Deshayes, Watson, Niquet

RAMEAU 2014 : sĂ©lection cdCompte rendu critique. Montpellier, Festival Radio France, le 24 juillet 2017. Un opĂ©ra Imaginaire. Lully, Rameau
 Deshayes, Watson, Niquet. Atteindre la troisiĂšme dĂ©cennie pour un ensemble est en soit un aboutissement, notamment en notre Ăšre oĂč le spectacle vivant demeure faible lueur dans un lointain horizon. L’on dit aisĂ©ment que les 30 ans sont l’Ăąge de raison, parfois, on dit aussi, plus rĂ©cemment que c’est “la nouvelle vingtaine”. Quoi qu’il en soit, que le Concert Spirituel atteigne cette maturitĂ© artistique est un vĂ©ritable Ă©vĂ©nement. D’autant plus que l’OpĂ©ra-ComĂ©die de Montpellier accueillait la crĂ©ation d’un spectacle d’un genre nouveau.

L’Âge de Raison

“Sa fin est de plaire, et d’Ă©mouvoir en nous des passions variĂ©es.
RenĂ© Descartes – Compendium Musicae (1618)

Le Concert Spirituel nous a habituĂ© Ă  des expĂ©riences lyriques uniques. Allant de la recrĂ©ation mondiale des chefs d’oeuvre de la tragĂ©die lyrique et de l’opĂ©ra-ballet (Campra, Boismortier, Destouches, Lully…) aux choeurs monumentaux d’Alessandro Striggio, cette empreinte de fougue et d’audace ont toujours caractĂ©risĂ© cet ensemble protĂ©ĂŻforme. Cette fois-ci, pour cĂ©lĂ©brer ses trente annĂ©es, HervĂ© Niquet et BenoĂźt Dratwicki ont conçu le projet longtemps caressĂ© par Louis XIV, celui de rĂ©unir en un seul rĂ©cit dramatique, ses airs et danses prĂ©fĂ©rĂ©es de toute la production de l’AcadĂ©mie Royale de Musique.

Pari fou pour certains voire anecdotique pour d’autres. Cependant, il faut lire entre les lignes. Si cet “OpĂ©ra Imaginaire” est basĂ© sur une intrigue assez classique dans l’opĂ©ra Français (deux amants qui subissent les rotomontades d’une Magicienne jalouse), la rĂ©union de certains des plus grands moments de la tragĂ©die lyrique en un seul bloc est une belle idĂ©e. Le programme a non seulement visĂ© Ă  nous prĂ©senter, finalement, toute la gamme des affects de l’opĂ©ra Français des XVIIe et XVIIIe siĂšcles; mais aussi, constatons la richesse des belles surprises. On dĂ©vore les airs de l’Achille et DĂ©idamie ou des Muses de Campra ; de mĂȘme on reste aisĂ©ment transportĂ© par les magnifiques duos de Gervais et de Royer Ă  la fin du spectacle.

Cependant, malgrĂ© la guirlande magnifique des trĂ©sors ainsi rĂ©vĂ©lĂ©s, nous regrettons parfois une certaine monochromie dans le rythme dramaturgique ; nous aurions aimĂ© ça et lĂ  des danses qui marquent des pauses pour contribuer encore plus aux contrastes. Quoi qu’il en soit, le programme a le mĂ©rite de faire dĂ©couvrir, en un temps assez court, toutes les nuances essentielles du style Français.

Cet “OpĂ©ra Imaginaire” n’a pas de dĂ©cor Ă  proprement parler, mais s’inscrit par sa nature dans notre temps. En effet, en faisant appel Ă  un jeune vidĂ©aste de l’Ecole des Beaux-Arts de Paris, le Concert Spirituel est entrĂ© dans l’Ăšre de la 3D avec ce projet. Cette projection, qui dure de la premiĂšre Ă  la derniĂšre mesure, a Ă©tĂ© directement inspirĂ©e au vidĂ©aste par le programme musical afin d’Ă©voquer chaque situation et donner un dĂ©cor grandiose Ă  la dramaturgie. La tĂąche a Ă©tĂ© lourde et trĂšs ambitieuse, notamment pour un artiste seul face Ă  un tel chantier.

Cependant, il faut constater, hĂ©las, que l’univers proposĂ© vire par moments au kitsch. On comprend tout Ă  fait que cette musique a Ă©tĂ© donnĂ©e du temps des talons rouges et des basques Ă  rubans, mais est-ce une raison, en 2017 pour l’inscrire encore plus dans un dĂ©cor surannĂ©?
Surtout quand on a une technologie qui permet aisĂ©ment de donner libre cours Ă  l’inspiration que cette musique peut offrir Ă  la sensibilitĂ© de tout artiste. Nous dĂ©plorons, dans cette vidĂ©o un certain manque de fantaisie et d’imagination. La musique proposĂ©e et mĂȘme l’intrigue permettaient des situations telles que nous aurions pu ĂȘtre transportĂ©s ailleurs, Ă  mille lieues d’un univers connu, reconnu, archi-connu. HĂ©las cette vidĂ©o ne semble pas contribuer Ă  sublimer un programme qui, dĂ©jĂ  tout seul, regorge de nouveautĂ©s. Finalement, la partie promise Ă  l’innovation de cet “OpĂ©ra Imaginaire” est demeurĂ©e bien
 raisonnable.

Sur le plateau, nous constatons que les trois solistes campent les trois rĂŽles correctement. Karine Deshayes se dĂ©chaĂźne dans le magnifique air de Scanderberg de Rebel & Francoeur ; elle est mĂȘme dĂ©chirante dans son air issu des Muses de Campra. Katherine Watson est divine de bout en bout, musicalement et dramatiquement ; aussi notamment, dans la prosodie Française remarquable. En revanche, Reinoud van Mechelen est restĂ© un peu en retrait, parfois quelque peu hĂ©sitant sur certains tempi mais magnifique dans l’air de Dardanus “Lieux dĂ©solĂ©s”!

Le Choeur et l’Orchestre du Concert Spirituel nous ont habituĂ© Ă  mieux. Alors que l’on sentait un engagement et une fougue certaines des choristes et des musiciens on a ressenti parfois des sauts de tempo brutaux, surtout dans l’ouverture redoutable du Titon et l’Aurore de Mondonville. HervĂ© Niquet ne semblait pas donner une vĂ©ritable ligne de conduite et il nous a semblĂ© qu’il y a eut une dĂ©connection entre le chef et ses musiciens. Nous avons aussi ressenti une sorte de fuite en avant dans certains passages oĂč M. Niquet a poussĂ© son orchestre et ses choeurs dans des retranchements qui n’ont pas contribuĂ© davantage Ă  donner un coup de boost dramatique. Plusieurs questions se posent, mais serait-il probable que le besoin de synchronie avec la vidĂ©o explique cette frĂ©nĂ©sie et ces brusques changements? La question reste ouverte pour tous les spectacles qui incluent les arts numĂ©riques.

En sortant sur la Place de la ComĂ©die, au coeur de son brouhaha festif, nous demeurons dans une certaine perplexitĂ© sur le ressenti aprĂšs cet “OpĂ©ra Imaginaire”. Nous ne pouvons pas nier que c’est un bien beau programme qui ravit la curiositĂ© et alimente l’appĂ©tit de la passion; cependant l’émotion est celle d’un rendez-vous manquĂ© entre le monde numĂ©rique et l’opĂ©ra Français. NĂ©anmoins, comme toute expĂ©rience, c’est finalement ce premier essai qui compte, nous sommes certains que la prochaine fois sera la bonne!

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FESTIVAL RADIO FRANCE OCCITANIE – MONTPELLIER

Lundi 24 Juillet 2017 – 20h
OpĂ©ra – ComĂ©die

“OPERA IMAGINAIRE”

Extraits et airs de:

MONDONVILLE – Titon et l’Aurore, Le Carnaval du Parnasse.
RAMEAU – Les FĂȘtes d’HĂ©bĂ©, Hippolyte et Aricie, Dardanus, Le Temple de la Gloire.
CAMPRA – Achille et DĂ©idamie, Les Muses, Le Carnaval de Venise.
BERTIN DE LA DOUEE – Le Jugement de PĂąris
DAUVERGNE – Les Amours de TempĂ©, Hercule Mourant, EnĂ©e et Lavinie.
COLIN DE BLAMONT – Les FĂȘtes Grecques et Romaines
FRANCOEUR & REBEL – Scanderberg, Pyrame et ThisbĂ©.
MARAIS – Alcyone, SĂ©mĂ©lĂ©.
CHARPENTIER – MĂ©dĂ©e.
LECLAIR – Scylla et Glaucus.
STUCK – MĂ©lĂ©agre.
DESTOUCHES – CallirhoĂ©.
GERVAIS – Hypermnestre
ROYER – Le Pouvoir de l’Amour.
MONTECLAIR – JephtĂ©.
LULLY – Armide.

La Reine Magicienne – Karine Deshayes
La Princesse – Katherine Watson
Le Prince – Reinoud van Mechelen

Conception du programme – BenoĂźt Dratwicki
Conception vidĂ©o – Anthony Rubier

Choeur et Orchestre du Concert Spirituel
dir. Hervé Niquet

Compte rendu critique, concert. Montpellier, le 24 juillet 2017. JS BACH, RAMEAU… RĂ©cital de Justin Taylor, clavecin.

TAYLOR Justin clavecin par classiquenews compte rendu critique concertCompte rendu critique, concert. Montpellier, le 24 juillet 2017. JS BACH, RAMEAU… RĂ©cital de Justin Taylor, clavecin. FESTIVAL RADIO FRANCE OCCITANIE-MONTPELLIER. Voir avec les oreilles physicien Trinh Xuan Thuan, dans son traitĂ© Les voies de la lumiĂšre, fait Ă©tat que l’humain ne se contente pas de voir qu’avec les yeux mais aussi avec le cerveau. La question se pose alors aussi pour la musique, notre puissant centre nerveux serait-il aussi capable de voir avec les oreilles?

Voir avec les oreilles

Parler de chromatisme en musique lance un vaste dĂ©bat et surtout dĂ©ploie un sans-nombre de possibilitĂ©s dans la perception de la musique. Est ce que comme ce mot l’indique, la musique chromatique serait faite pour Ă©voquer des couleurs Ă  l’ouĂŻe ?

Avec ce programme, le fabuleux claveciniste Justin Taylor nous dĂ©montre par les piĂšces les plus diverses, que l’art de toucher le clavecin est semblable Ă  la peinture par la nature des sensations qu’il Ă©voque Ă  l’Ă©coute. De Bach Ă  Forqueray en passant par Rameau et Sweelinck, La grande fresque du chromatisme est tracĂ©e.

À l’Ă©coute de la Toccata BWV 914 et sa mĂ©lancolie patente ou de l’Enharmonique de Rameau on ressent l’alchimie inexplicable qui tient quasiment de la physique quantique. On voit avec l’oreille, les bruns veloutĂ©s de Bach et les irisĂ©es fontaines de Rameau pour ĂȘtre saisis par les Ă©clats tonnants des accords de Forqueray qui nous dĂ©crit un ciel en tempĂȘte et feu.

Justin Taylor, en une heure, tel un magicien prestidigitateur, a empruntĂ© Ă  Montpellier toute la pulpe de ses couleurs pour nous enivrer d’un tableau musical aux nuances interminables.

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Lundi 24 Juillet 2017 – 12h30
Festival Montpellier Radio France / Salle Pasteur – Le Corum

” CHROMATISMES “

Johann Sebastian Bach
Fantaisie Chromatique

Johann Sebastian Bach
Toccata BWV 914 en mi mineur

Jean-Philippe Rameau
PiĂšces de clavecin en concert
- L’Enharmonique
- L’Egyptienne
- Suite en La mineur

Jan Pieterszoon Sweelinck
Fantasia chromatica

Domenico Scarlatti
Sonata K115

Jean-Baptiste Forqueray
Extrait de la 5e suite en do mineur
- La Jupiter

Justin Taylor – Clavecin

Compte rendu critique, concert. Montpellier, le 23 juillet 2017. HAYDN, DEVIENNE… Le Concert de la Loge. Julien Chauvin, direction

chauvin-julien-concert-de-la-loge-orchestre-prensentation-critique-classiquenewsCompte rendu critique, concert. Montpellier, le 23 juillet 2017. HAYDN, DEVIENNE…  Le Concert de la Loge. Julien Chauvin, direction.  Lorsqu’on s’intĂ©resse de prĂšs Ă  cet orchestre fabuleux qu’est Le Concert de la Loge, on entrevoit la volontĂ© artistique de Julien Chauvin aisĂ©ment, celle de la “rĂ©invention du Concert”. Mais que veut dire “rĂ©inventer le concert”? En quoi consiste le “concert” en tant que tel? S’il est vrai que pour nous, ĂȘtres connectĂ©s de l’Ăšre virtuelle, Le “concert” revient soit Ă  tapoter sur internet ou sur la tablette sur les sites YouTube ou Vimeo, le fait de se dĂ©placer au concert (prĂ©cisons que nous excluons l’opĂ©ra) revient cejourd’hui Ă  un vĂ©ritable acte de foi, un engagement du public pour la musique et pour l’artiste.

 

 

 

 

RĂ©inventer le concert

 

Chaque concert de Julien Chauvin et de ses musiciens du Concert de la Loge et du Quatuor Cambini construit un vĂ©ritable manifeste pour crĂ©er un lien direct avec le public et que le “concert” soit un rendez-vous du XXIĂšme siĂšcle tout comme il l’a Ă©tĂ© au XVIIIĂšme et au XIXĂšme siĂšcles. Ce lien social entre la scĂšne et La Salle et parmi le public rend le concert beaucoup plus vivant et est inoubliable par sa durĂ©e dans le temps.

Pour rĂ©pondre Ă  la thĂ©matique de l’Ă©dition 2017 du Festival Radio France Occitanie-Montpellier, un dĂ©tour par la musique de La RĂ©volution de 1789 ne devait pas manquer.

Pour ce concert, Julien Chauvin a proposĂ© deux symphonies Françaises trĂšs peu donnĂ©es serties de la Symphonie 82 de Haydn dite “l’Ours”. Afin de multiplier les sensations, Le Quatuor Ă  cordes Opus 18 n. 4 de Beethoven est ajoutĂ© au programme comme un rappel au raz de marĂ©e idĂ©ologique de la RĂ©volution Française sur l’esthĂ©tique europĂ©enne.

Magnifique programme qui a Ă©tĂ© interprĂ©tĂ© avec un vĂ©ritable enthousiasme contagieux. Les partis pris ont Ă©tĂ© justes et originaux, l’orchestre d’un Ă©quilibre de couleurs et d’une MaĂźtrise sans faille. Nous retrouvons aussi dans le Haydn et Le Devienne une rĂ©elle incarnation sonore, une pĂąte qui surprend, sĂ©duit et rend gourmand de cette musique brillante.

Le public, sollicitĂ© directement par Julien Chauvin a rĂ©agi avec vivacitĂ© lors des variations de la Symphonie Concertante de Devienne, tout comme Ă  l’Ă©poque. Une expĂ©rience fabuleuse et didactique pour aprehender la musique comme un organisme vivant qui vise Ă  interpeler.

La Symphonie sur des airs patriotiques de Davaux est une curiositĂ© oĂč s’entremĂȘlent La Marseillaise, La Carmagnole, Ah ça ira! et ce qui semble ĂȘtre La Guillotine permanente (1793). C’est par un tel Ă©talage de “patrioterie” Ă  outrance que Davaux a survĂ©cu au “hachoir national”. Cependant nous sommes surpris par la beautĂ© des arrangements qui piquent au plus vif par les deux violons solo.

La Symphonie de Haydn et Le Quatuor de Beethoven sont exĂ©cutĂ©s avec une fantastique maitrise du style, un Ă©veil des beautĂ©s cachĂ©es de ces deux chefs d’Ɠuvre. Nous attendons avec impatience que “l’Ours” vienne hanter nos oreilles dans une future intĂ©grale.

D’ici lĂ , nous parions que Julien Chauvin et son fabuleux Concert de la Loge ont rĂ©ussi olympiquement Ă  rĂ©inventer le concert et qu’ils pourront l’ancrer Ă  tout jamais dans la pratique quotidienne de notre sociĂ©tĂ©.

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FESTIVAL RADIO FRANCE OCCITANIE MONTPELLIER

Dimanche 23 Juillet – 20h30
Salle Pasteur – Le Corum

Musique au temps de la Révolution Française

Joseph Haydn
Symphonie n 82 en ut majeur
“L’Ours”

François Devienne
Symphonie Concertante n. 4
Pour flûte, hautbois, basson et cor en fa majeur

Tami Krausz – flĂ»te
Emma Black – hautbois
Javier Zafra – basson
Nicolas Chedmail – cor

Ludwig van Beethoven
Quatuor Ă  cordes n 4 en ut mineur
Opus 18, n 4

Quatuor Cambini

Jean-Baptiste Davaux
Symphonie Concertante en sol majeur mĂȘlĂ©e d’airs patriotiques pour deux violons principaux

Julien Chauvin – Violon
Chouchane Siranossian – Violon

Le Concert de la Loge
Dir. Julien Chauvin

Compte rendu critique, opéra. Montpellier, le 22 juillet 2017. GIORDANO : Siberia. Yoncheva, DG Hindoyan

Compte rendu critique, opĂ©ra. Montpellier, le 22 juillet 2017. GIORDANO : Siberia. Yoncheva, DG Hindoyan. Comme tous les ans le Festival Radio France Occitanie Montpellier nous offre des merveilleuses surprises, un vrai parti pris pour cette institution de proposer avec un courage rare des chefs d’Ɠuvres trop longtemps promis Ă  un destin injuste.  Cette annĂ©e Le Soleil MontpelliĂ©rain accueille les (R)Ă©volution(s). Qu’elles soient idĂ©ologiques, spirituelles ou esthĂ©tiques, ces sursauts de l’histoire alimentent en profondeur les gammes et les nuances de l’aventure humaine.

Retour à la vie 

“Sonnera-t-elle l’heure de ma dĂ©livrance ? Je l’appelle, je l’appelle. J’erre sur le rivage, j’attends un vent favorable, je hĂšle les vaisseaux. Quand commencerai-je enfin ma libre course sur les libres chemins de la mer, n’ayant plus Ă  lutter qu’avec les flots et les tempĂȘtes? Il est temps que j’abandonne ce monotone Ă©lĂ©ment qui m’est hostile, et que, bercĂ© sur les vagues brĂ»lĂ©es du soleil, sous le ciel de mon Afrique je soupire au souvenir de ma sombre Russie, oĂč j’ai souffert, oĂč j’ai enterrĂ© mon cƓur, mais oĂč j’ai aimĂ©. “
 

Alexandr Pushkin – Evgeny Onegin 

 

 

YONCHEVA SIBERIA montpellier compte rendu opera par classiquenews

 

 

On retrouve dans cette thĂ©matique, Ă©videmment l’anniversaire de la RĂ©volution d’Octobre 1917, avec ses bouleversements mais aussi, saupoudrĂ©s d’une maniĂšre hautement ingĂ©nieuse, des rĂ©fĂ©rences aux autres RĂ©volutions. Comme si le “perpetum mobile” des Arts Ă©pouse les actes des hĂ©roĂŻsmes de l’instant.

En 2016 déjà, cette brillante programmation a dévoilé Iris, drame japonisant et sublime de Pietro Mascagni avec Sonya Yoncheva et Domingo Garcia Hindoyan à la baguette.  Pour cette édition nous découvrons avec bonheur un opéra aux contours fébriles: Siberia de Umberto Giordano.

Avec un livret de Luigi Illica, Siberia rĂ©unit quasiment tous les leitmotiv de l’opĂ©ra VĂ©riste: passion, folie amoureuse, jalousie, dĂ©cor somptueux, grands effets de masse et des chƓurs aux ardeurs plĂ©thoriques. Il faut tout de mĂȘme rappeler que Luigi Illica est l’auteur et, parfois co-auteur, des plus grands livrets d’opĂ©ra de Puccini (Madama Butterfly, La BohĂšme, …) et c’est Ă  ce dernier qu’il aurait proposĂ© Siberia en premiĂšre instance. Face au rejet de Puccini au bĂ©nĂ©fice de Madame Butterfly, Illica s’est tournĂ© vers Giordano pour ce drame Russe. L’argument Ă  Ă©tĂ© vraisemblablement construit Ă  partir de deux grands romans russes : Souvenirs de la maison des morts de DostoĂŻevski et RĂ©surrection de TolstoĂŻ.

Giordano avait remportĂ© un joli succĂšs avec Fedora, drame russe aussi mais directement inspirĂ© par la piĂšce de Victorien Sardou (auteur de La Tosca aussi) dont la version thĂ©Ăątrale a Ă©tĂ© un des rĂŽles principaux de Sarah Bernhardt. Contrairement à Fedora, l’intrigue de Siberia nous mĂšne des salons cossus de Petrograd Ă  l’horreur du bagne au cƓur de la plaine d’Omsk en SibĂ©rie.
La partition est ponctuĂ©e de merveilles et d’une musique mĂȘlant le plus pur Verismo et le folklore Russe (notamment les balalaĂŻkas du Bal du troisiĂšme acte). L’ambiance musicale du bagne est poignante avec notamment un choeur de forçùts au deuxiĂšme acte qui finit par une tonitruante et glaçante fanfare funĂšbre. Pour sa musique et le livret, Giordano a remportĂ© un succĂšs tel Ă  la crĂ©ation Ă  la Scala de Milan en 1903, qu’il a Ă©clipsé Madama Butterflyl’annĂ©e suivante. Siberia s’exportera aprĂšs et notamment en France oĂč il aura les honneurs du Palais Garnier en 1911 en version Française.

Donc cela fait plus d’un siĂšcle, Ă  peu de choses prĂšs, que Siberia n’a pas eu la grĂące des scĂšnes Françaises. Saluons le travail des Ă©quipes de programmation du Festival Radio France et Montpellier – Occitanie qui, d’Ă©dition en Ă©dition font des cadeaux plus que remarquables aux festivaliers et rendent vivante la musique par leur audace et leur dĂ©termination.

Tout autant que De la Maison des morts de Janacek, Siberia est une fable qui oppose l’homme, La fatalitĂ© et La brutalitĂ© du destin qui s’accomplit. Ici La courtisane Stephana suit dans les mines dĂ©solĂ©e du bagne SibĂ©rien, son amant Vassili. Elle est vite rejointe par son ancien amant et souteneur, Glaby, qui sera le principal instigateur de l’issue tragique. Il faut signaler toutefois, que pour cette recrĂ©ation française, la fin de l’opĂ©ra Ă  Ă©tĂ© celle voulue par le librettiste et trĂšs rarement donnĂ©e depuis sa composition lors de la rĂ©vision de la partition par Giordano en 1927.

Pour offrir Ă  la sublime musique de Giordano un Ă©crin aux sensations puissantes, il fallait des interpretes de taille.

Tous les Ă©pithĂštes ne pourraient suffire Ă  qualifier l’admirable incarnation de Stephana par la soprano Sonya Yoncheva. DĂ©jĂ  Montpellier avait vibrĂ© avec son Iris de Mascagni en 2016, mais cette fois ci, Mme Yoncheva nous a menĂ© au sommet avec cette fougue et ce pathos qui caractĂ©risent la musique de Giordano. Sonia Yoncheva nous livre une Stephana d’un tempĂ©rament incandescent, fĂ©minine, hĂ©roĂŻque. Sonya Yoncheva a rendu Stephana au piĂ©destal des grandes hĂ©roĂŻnes tragiques, elle demeure, grĂące Ă  son incarnation, l’Ă©gal d’une Mimi, d’une Violetta ou d’une Tosca! Nous sommes ravis que les ondes ont conservĂ© une trace de cette formidable interprĂ©tation, Madame Yoncheva mĂ©rite ici tout Ă  fait son surnom de La Divina!

Face Ă  elle la rĂ©vĂ©lation, le tenor Turc Murat Karahan campe un personnage un peu plus classique, Ă©pousant quelque peu les poncifs du style. En effet Vassili est le jumeau de Cavaradossi et de Turiddu dans sa fuite vers l’avant par amour. NĂ©anmoins la voix de M. Karahan est impressionnante. D’une puissance et d’une projection sans pareil et une palette de couleurs qui ne font qu’augmenter les beautĂ©s de la musique de Giordano. HĂ©las, Murat Karahan n’a pas eu l’endurance nĂ©cessaire pour tenir les trois actes Ă  pleine voix et dĂšs l’acte II nous percevons un manque de puissance certain et une prosodie Italienne chancelante. Quoi qu’il en soit, ce tĂ©nor nous a ravi avec cette voix qui promet, si elle est bien dosĂ©e, de nous porter au plus profond de l’Ă©motion.

Dans le rĂŽle antagoniste de Gleby , souteneur cynique et tenace, Gabriele Viviani est tout d’un bloc. Belle voix solide de baryton-basse, comme un roc inĂ©branlable. HĂ©las, ses qualitĂ©s n’Ă©pousent pas le parcours dramatique du personnage. Gleby est tour Ă  tour tendre et cruel, cynique et manipulateur, il provoque le dĂ©nouement de l’intrigue. M. Viviani nous offre une bien belle prestation mais une bien pauvre interprĂ©tation.

Dans les rÎles secondaires, nous remarquons les excellents Anaïs Constans, Riccardo Frassi, Jean-Gabriel Saint-Martin et Catherine Carby. Siberia est ponctuée de leurs interventions qui nous ont ravi à chaque fois.

Les Choeurs de l’Opera de Montpellier et de La Radio Lettone sont tout simplement extraordinaires nous comblant de nuances et nous faisant voyager au cƓur de la dĂ©solation et des espaces immenses de l’Asie BorĂ©ale.

L’Orchestre national de Montpellier-Occitanie dĂ©borde de couleurs et de nuances, comme un tableau vivant ils colorent avec adresse le propos de Giordano. Lors de l’intermezzo de l’acte II nous imaginons aisĂ©ment l’interminable forteresse de la taĂŻga, La bise terrible des hivers de glace et de Nuit et le Soleil de plomb des Ă©tĂ©s continentaux.

À leur tĂȘte le chef HĂ©lveto-Venezuelien Domingo GarcĂ­a Hindoyan a offert Ă  la musique de Giordano toute l’Ă©nergie et la force d’un dĂ©miurge. L’on saisit Ă  la fois le drame mais tout l’exotisme de cette partition. Sa direction fougueuse nous porte Ă  la fois dans un voyage intĂ©rieur et dans une odyssĂ©e aux confins du monde des hommes. L’on pense aisĂ©ment Ă  un autre chef quand on Ă©voque le Venezuela, mais Domingo GarcĂ­a Hindoyan a dĂ©montrĂ© dans Siberia qu’il a Ă  la fois le geste et le cƓur d’un des plus grands chefs.

 

Siberia est revenue en France finalement, du lointain passĂ© oĂč elle demeurait, espĂ©rons que cette splendide partition ne retombe jamais dans l’indiffĂ©rence injuste qui la condamna au bagne de  l’oubli. Alors que les plaines immenses de la Russie Asiatique ont dĂ©roulĂ© leur tapis de glace et de steppe sous nos yeux, en sortant du Corum, les Ă©toiles de l’Occitanie semblaient encore rĂ©sonner aux accords des cigales musiciennes du pourtour MĂ©diterranĂ©en.

 

 

 

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FESTIVAL RADIO FRANCE OCCITANIE MONTPELLIER

Samedi 22 Juillet 2017 – 20h
Opera Berlioz – Le Corum

Umberto Giordano : SIBERIA (1903)

Stephana – Sonya Yoncheva
Vassili – Murat Karahan
Gleby – Gabriele Viviani
Capitano, Walikoff, Governatore – Riccardo Frassi
Il Banchiere Miskinsky, l’Invalido – Jean- Gabriel Saint- Martin

Nikona – Catherine Carby
Fanciulla – AnaĂŻs Constans
Ivan, il Cosacco – Marin Yonchev
Alexis, il Sargente – Alvaro Zambrano
Ispettore – Laurent SĂ©rou

ChƓurs de l’OpĂ©ra National Montpellier-Occitanie
Choeur de la radio Lettone

Orchestre National Montpellier-Occitanie

Domingo GarcĂ­a Hindoyan, direction

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Illustrations : @ Festival Montpellier et Radio France 2017 / Luc Jennepi

Compte rendu, festival. 21Ăš Festival de PĂąques de Deauville 2017. Les 15 et 16 avril 2017.

DEAUVILLE festpaq2017_500x700Compte rendu, festival. 21Ăš Festival de PĂąques de Deauville. Les 15 et 16 avril 2017. IMMERSION 2 jours durant au sein du XXIĂšme FESTIVAL DE PAQUES DE DEAUVILLE. 3 concerts que nous avons suivi tĂ©moignent de la trĂšs haute technicitĂ© des jeunes talents qui tiennent l’affiche de Deauville en ce printemps 2017, comme de l’intelligence du Festival Ă  savoir les marier
 L’évocation de Deauville au dĂ©but du printemps prĂ©juge des promesses des villĂ©giatures mondaines de l’Ouest Parisien et des courses et divertissements qui naguĂšre ravirent les jeunes filles en fleur d’un Balbec voisin. Mais en 2017, si les embruns racĂ©s de cette Normandie balnĂ©aire perdurent avec un chic inĂ©galĂ©, il est une manifestation qui ne cesse de surprendre sachant faire fructifier un terreau de jeunes artistes aux talents prometteurs et passionnants.

 

 

 

Samedi 15 avril 2017
Centre International de Deauville : LE REVE et LA SIRENE

 

LE REVE ET LA SIRENE
 Pour sa 21eme Ă©dition le Festival ouvre ses week-ends avec audace. Le programme fait la part belle au lyrisme avec la soprano Julie Fuchs et Le Balcon & Maxime Pascal. Le programme est centrĂ© sur les adaptations formidables d’Arthur Lavandier. Nous avons remarquĂ© au disque son incandescente adaptation pour Le Balcon de la Symphonie Fantastique de Berlioz (LIRE notre compte rendu critique du cd LavandiĂšre : rĂ©Ă©crire la Fantastique de Berlioz, 2013). Pendant ce concert, c’est une belle fresque de son langage qui perce Ă  travers les musiques aussi diverses que Handel, Mahler, Debussy. Chaque incursion est une redĂ©couverte. Arthur Lavandier, en parfait alchimiste sait doser les expressions : il met en avant l’originalitĂ© et les couleurs les plus vives de chaque compositeur. Multipliant les rencontres entre instrumentarium d’aujourd’hui et musiques d’hier, on tient Ă  saluer son adaptation de l’air “Credete il mio dolore” (Morgana) de l’acte III de l’Alcina de Handel, un bijou qui nous pousse Ă  souhaiter qu’un directeur d’opĂ©ra Ă©clairĂ© programme tout un opera ancien avec la vision splendide d’Arthur Lavandier.
On a aussi l’occasion d’entendre une mĂ©lodie de sa plume, nous plongeant dans le monde interlope et ambigu des eaux sirĂ©niennes, magnifiquement interprĂ©tĂ© par Julie Fuchs au sommet de son art!
Julie Fuchs nous cueille au cƓur des Ă©motions par un phrasĂ© raffinĂ© et un timbre richement ciselĂ©. Du lamento simple mais dĂ©chirant de Morgana dans Alcina aux accords empreints de mystĂšre de la complainte d’Arthur Lavandier, Julie Fuchs dĂ©veloppe chaque air comme un livre aux images merveilleuses. La fabuleuse soprano aux nuances envoĂ»tantes nous emmĂšne dans des contrĂ©es diverses, des Ă©toiles cĂ©rulĂ©ennes d’une Nuit calme aux profondeurs des silences recueillis de Mahler.

DirigĂ© avec l’Ă©nergie et la finesse de Maxime Pascal, les musiciens du Balcon posent chaque note et chaque accord avec le soin des orfĂšvres. En premiĂšre partie, avec les Ɠuvres vocales dans les mondes les plus divers ou encore mieux dans la Fantastique 4G qui pourrait aisĂ©ment retrouver ainsi le chemin de l’hymne de la jeunesse en 2017! Le Balcon plus qu’un orchestre ou un ensemble, c’est un concept, un discours, un thĂ©orĂšme
 oĂč la jeunesse dĂ©montre sans cesse la sincĂ©ritĂ© et la force de son talent. Nous suivrons encore et toujours la voie ouverte par de tels artistes, Ă  l’instar de Berlioz en 1830, Maxime Pascal et Le Balcon sont les hĂ©rauts de l’avenir!

 

 

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Claude Debussy (1862-1918)
Nuit d’étoiles pour soprano et orchestre

Georg Friedrich Haendel (1685-1759)
Alcina : Credete al mio dolor pour soprano et orchestre

Rodgers & Hammerstein : Sound of Music
Last rose of summer, air traditionnel irlandais pour soprano et orchestre

Gustav Mahler (1860-1911)
Ruckert lieder : Ich bin der welt abhanden gekommen pour soprano et orchestre

Arthur Lavandier (1987-)
Complainte pour la sirÚne pour soprano et orchestre (création)
PoĂšme de Charles Roudaut
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Hector Berlioz (1803-1869)
Symphonie Fantastique opus 14
Épisode de la vie d’un artiste
Libre adaptation pour orchestre de chambre d’Arthur Lavandier
Julie Fuchs, soprano
Le Balcon
Harmonie de Lisieux-Pays d’Auge
Maxime Pascal, direction

 

 

 

Dimanche 16 avril 2017
Salle Elie de Brignac : Un portrait troublé

 

ligeti gyorgy par karol beffa editions fayard critique compte rendu annonce Classiquenews9782213701240-001-X_0PORTRAIT TROUBLÉ. Quand on Ă©voque György Ligeti, l’esprit mĂȘme de l’inventivitĂ© se manifeste. Le parti pris, pour ce deuxiĂšme concert du Festival de PĂąques de Deauville d’offrir un portrait de la puissante plume du maĂźtre Hongrois, est une idĂ©e heureuse ; le concept s’annonçait rĂ©jouissant. De mĂȘme l’introduction annoncĂ©e de Karol Beffa, rĂ©cent biographe de Ligeti chez Fayard, prĂ©sentait les meilleurs augures pour pĂ©nĂ©trer dans l’intimitĂ© d’une musique aussi fascinante que complexe. Cependant, alors que l’on s’attendait Ă  une introduction brĂšve et concise pour donner place ensuite Ă  la musique, Karol Beffa nous a fait un exposĂ© aux ramifications techniques qui au lieu d’introduire 
 a perdu davantage les spectateurs.
Au bout de 45 minutes d’un vĂ©ritable cours magistral sur Ligeti place Ă  la musique avec de tout jeunes interprĂštes.  Le portrait fut exĂ©cutĂ© avec un talent technique hors pair, les intentions Ă©taient justes ; les articulations, sans accroc. Saluons la MaĂźtrise incroyable de Jonas Vitaud et de Guillaume Vincent au piano, notamment dans les piĂšces Ă  quatre mains.  Mais dans l’ensemble, on remarque que la technique l’emporte sur la sensibilitĂ©. Et c’est un syndrome rĂ©current chez les jeunes gĂ©nĂ©rations, trop tĂŽt propulsĂ©es sur le devant des scĂšnes. L’exĂ©cution est parfaite mais laisse de marbre.
En glosant sur l’exposĂ© de Karol Beffa qui nous rĂ©vĂ©la le rapport extrĂȘmement important de la danse et de la musique de Ligeti, l’on ne retrouve fondamentalement que des tempi 
 taillĂ©s mathĂ©matiquement, au scalpel ni aucune vĂ©ritable envolĂ©e dansante ni incursions dans le caractĂšre ironisant et sarcastique qui caractĂ©rise Ligeti dĂšs l’intitulĂ© des piĂšces.
Regrettons cette implication toute technique mais vu la jeunesse des interprĂštes, nous sommes confiants qu’ils seront trĂšs bientĂŽt en mesure de nous enthousiasmer ; ils ont Le tisonnier d’une flamme qui ne fera que grandir.

 

 

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CONCERT LIGETI
 PrĂ©sentation de Karol Beffa, compositeur et auteur de György Ligeti (Fayard 2016)

György Ligeti (1923-2006)
Trio pour cor, violon et piano (1982)
Étude polyphonique pour piano à quatre mains (1950)
Szonatina pour piano Ă  quatre mains (1950)
Études pour piano
Cordes Ă  vide (1985)
Automne Ă  Varsovie (1985)
Der Zauberlerhling (1994)
Vertige (1990)
Six bagatelles pour quintette Ă  vent (1953)
Quatuor à cordes n° 1 Métamorphoses nocturnes (1968)

Quintette Ouranos :
Mathilde Calderini flûte
Philibert Perrine hautbois
Amaury Viduvier clarinette
Nicolas Ramez cor
Rafaël Angster basson

Quatuor HermĂšs :
Omer Bouchez, Elise Liu violon
Lou Chang alto
Anthony Kondo violoncelle
David Petrlik violon

Jonas Vitaud, Guillaume Vincent piano

 

 

 

 

Dimanche 16 avril  2017
Salle Elie de Brignac : réunion des talents chambristes

 

CHAMBRISME ARDENT
 Le dernier concert du premier week-end du Festival de PĂąques de Deauville est surprenant par la beautĂ© de son programme. Tout d’emblĂ©e, nous assistons Ă  la rĂ©union de certains des meilleurs interprĂštes de leur gĂ©nĂ©ration. On est saisi encore et toujours par la perfection technique de leurs exĂ©cutions respectives. Cependant tout comme le concert prĂ©cĂ©dent nous demeurons quelque peu perplexes par une sensibilitĂ© en filigrane qui convient tout Ă  fait Ă  Brahms par son Ă©criture solide mais qui demeure insuffisante dans FaurĂ©. Saluons toutefois le toucher dĂ©licat de Guillaume Bellom, un pianiste qui promet de belles incantations Ă  l’avenir. Les belles nuances des alti de Lise Berthaud et de Marie Chilemme ont rĂ©vĂ©lĂ© une maĂźtrise de leur instrument certaine.
C’est la magie spĂ©cifique Ă  Deauville : rĂ©unir des jeunes tempĂ©raments en ensembles pour rendre grĂące Ă  la musique. C’est un bel atout de ce festival. NĂ©anmoins nous espĂ©rons que les talents qui aujourd’hui dĂ©ploient la technique la plus chevronnĂ©e, seront ceux qui demain nous offriront les plus belles Ă©motions au concert.

 

 

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Gabriel Fauré (1845-1924)
Quintette pour piano et cordes n° 2 opus 115

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Johannes Brahms (1833-1897)
Sextuor à cordes n° 2 opus 36
Pierre Fouchenneret, Guillaume Chilemme, violon
Lise Berthaud, Marie Chilemme, alto
François Salque, Victor Julien-LaferriÚre, violoncelle
Guillaume Bellom, piano

 

 

 

Compte-rendu, festivals. BREST, festival Electr()cution. Ensemble Sillages. Le 29 mars 2017. Electr()ladies


electr()cution festival brest 2017 ensemble sillages compte rendu critique sur classiquenewsCompte-rendu, festivals. BREST, festival Electr()cution. Ensemble Sillages. Le 29 mars 2017. Electr()ladies
 Il y a des rendez-vous que l’on ne rate pas. Les musiques Ă©lectro-acoustique et acousmatique ont leur festival au bord des infinitĂ©s de l’ocĂ©an dans la ville de Brest qui brille par cette avant-garde comme aucune autre en France. Retourner dans la trĂšs belle salle du Centre d’Art Contemporain La Passerelle et s’imbiber de l’ambiance familiale du lieu et de l’enthousiasme des nouvelles musiques, est un rĂ©gal pour la dĂ©couverte des nouvelles musiques du temps prĂ©sent. OrganisĂ© par l’ensemble Sillages, le Festival Electrocution revĂȘt l’Ă©lan de dĂ©couverte qui caractĂ©rise les rĂ©alisations de cet ensemble. Philippe Arrii Ă  la direction artistique, nous offre Ă  la fois des crĂ©ations avec Ă©lectronique en temps rĂ©el et des allers-retours sur l’ensemble de la crĂ©ation contemporaine. Lui et Sillages, composĂ© des meilleurs musiciens possibles, nous rĂ©vĂšlent les prismes surprenants et passionnants d’un monde en constante Ă©volution.

Concert ELECTRO-LADIES
29 Mars 2017 

INAUGURATION DU FESTIVAL

CONCERT ELECTR( )LADIES
scĂšne I, patio – 20h30
Javier Torres Maldonado, Inoltre pour piano et Ă©lectronique
Lara Morciano, Raggi di Stringhe pour violon et électronique
Marta Gentilucci, Exercises de Stratigraphie pour accordéon et électronique, création
Édith Canat de Chizy, Over the sea pour trio Ă  cordes, accordĂ©on et Ă©lectronique
Georgia Spiropoulos …Landscapes and monstrous things… pour piano, quatuor Ă  cordes, Ă©lectronique et vidĂ©o, crĂ©ation aide Ă  l’écriture de l’État

Les Fées électricité

Dans cette Ăšre ou finalement le gĂ©nie fĂ©minin commence Ă  ĂȘtre reconnu Ă  sa juste valeur, le premier concert du Festival Électrocution 2017 (ce 29 mars 2017) a Ă©tĂ© consacrĂ© Ă  4 visions fĂ©minines de la crĂ©ation contemporaine et de la musique Ă©lectroacoustique. Seul bĂ©mol Ă  ce programme : une prĂ©sence non fĂ©minine mais tout autant formidable, le compositeur Mexicain Javier Torres Maldonado. Nous saluons Sillages par son engagement dans la dĂ©couverte de compositeurs et compositrices qui souvent sont exclues des programmes traditionnels des grandes formations.

En effet nous constatons avec regret que la diffusion et la promotion des crĂ©atrices dans la musique contemporaine est largement insuffisante. L’enfermement Ă©litaire des grandes formations (Orchestre de Paris, OpĂ©ra de Paris…) et le manque grave de curiositĂ© ont regrettablement serti le talent remarquable des compositrices dans une confidentialitĂ© incomprĂ©hensible. Il y a urgence Ă  cesser de confisquer les esthĂ©tiques et permettre aux artistes de rencontrer les publics, c’est la mission primordiale des organismes et structures de diffusion musicale (NDLR : de surcroĂźt quand les dits organismes reçoivent des subventions publiques financĂ©es par les contribuables).

TrĂȘve de dĂ©bat, le programme “Electroladies” est Ă©quilibrĂ© et surprenant par la variĂ©tĂ© polychrome de la musique et la crĂ©ation des dispositifs Ă©lectroniques dont certains sont en temps rĂ©el.

INOLTRE, de Javier Torres Maldonado, pour piano et Ă©lectronique nous amĂšne dans le monde profondĂ©ment lyrique du compositeur Mexicain. C’est un questionnement jovial et intrinsĂšque de ces voix profondes qui dĂ©limitent le subconscient. Nous saluons la performance de Vincent Leterme, prĂ©cis, impressionnant de justesse et d’expressivitĂ© dans chaque phrase.

Place aux dames avec RAGGI DI STRINGHE de Lara Morciano. Cette piĂšce pour violon et Ă©lectronique en temps rĂ©el porte une force particuliĂšre dans la construction et le dĂ©veloppement du langage. Le violon comme un faisceau de lumiĂšre dispose la musique Ă  la fois comme une source constante et un torrent fougueux. La crĂ©ation en temps rĂ©el de l’Ă©lectronique est un privilĂšge rare, l’intention directe de Lara Marciano s’est exprimĂ©e tout du long. On y a vu des nuances contrastĂ©es qui enrichirent le langage du violon. Le jeu de Lyonel Schmitt s’affirme avec un timbre riche et une maĂźtrise technique sans Ă©quivoque.

Suivent deux Ɠuvres finalement un peu plus anecdotiques, Les Exercices de Stratigraphie de Marta Gentilucci sont d’une complexitĂ© parfois hors propos. L’on s’y perd dans une structure de l’Ă©lectronique quelque peu sophistiquĂ©e. Pascal Contet, en revanche, relĂšve le dĂ©fi de cette complexitĂ© en interprĂ©tant une Ɠuvre hyperconstruite avec un souffle certain et une prĂ©cision inestimable.

Le Quatuor Over the sea de Edith Canat de Chizy malgrĂ© la formidable interprĂ©tation des membres de l’ensemble Sillages, laisse dĂ©concertĂ© : le style alambiquĂ© de Mme Canat de Chizy ne permet pas de dĂ©coller d’une raideur technique et d’un manque de contrastes dans le discours.

Une autre des belles dĂ©couvertes fut … Landscapes and monstrous things… de Georgia Spiropoulos. Ce “work in progress” nous offre trois des six piĂšces qui composeront ce cycle. La palette de Georgia Spiropoulos est plĂ©thorique et raffinĂ©e. S’inspirant et crĂ©ant l’Ă©lectronique en temps rĂ©el lĂ  aussi, avec la projection des tableaux d’Eugen Gabritchevsky, sa musique explose de sensibilitĂ© ; elle sublime les tableaux composĂ©s des nostalgies tourmentĂ©es du peintre russe. La musique de Georgia Spiropoulos devient tour Ă  tour aussi onirique que les cauchemars nĂ©s de l’esprit de Grabitchevsky. Elle nous a Ă©veillĂ©s Ă  la puissante essence des Arts quand ils dialoguent. Les excellents solistes de Sillages ont contribuĂ© Ă  la rĂ©vĂ©lation de ces belles pages. En dĂ©finitive Georgia Spiropoulos a touchĂ© au chef d’Ɠuvre avec ces trois piĂšces et par leur force quasi dramatique elles pourraient trĂšs bien ĂȘtre assimilĂ©es Ă  la “Fantastique” du XXIe siĂšcle.

Quoi qu’il en soit, ces Electroladies sont les nouvelles Erato de notre temps, avec la sincĂ©ritĂ© de leur musique et la gĂ©nĂ©rositĂ© de chaque page, la force du gĂ©nie fĂ©minin nous dit que la musique gagne quand elle Ă©pouse la tolĂ©rance, l’exigence et la paritĂ©. Bravo a l’ensemble Sillages pour son engagement dans ce sens.

Sillages et Électrocution, deux institutions qui nous offrent l’excellence sans la pavane rĂ©guliĂšre / indigeste des “je sais tout”. L’ouverture internationale et sur les esthĂ©tiques proposĂ©e par Philippe Arrii nous dĂ©montrent, en ces temps de repli, que les Arts peuvent ouvrir des portes nouvelles et tendre les liens entre les cultures et les peuples.

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FESTIVAL ELECTR()CUTION – Ensemble Sillages
Brest – La Passerelle, centre d’Art contemporain
29 Mars – 1er avril 2017

Compte-rendu, concert. Paris, Oratoire du Louvre, le 10 mars 2017. Collegium de l’OJIF / MONTEVERDI. Christophe Dylis

dilys christophe jeune maestro orchestre jeunes ile de france colelgium presentation classiquenewsCompte-rendu, concert. Paris, Oratoire du Louvre, le 10 mars 2017. MONTEVERDI, … Concert de lancement de l’OJIF. Christophe Dylis. Deux jeunes formations illustrent avec panache et appĂ©tit, l’essor actuel des talents musicaux, malgrĂ© le manque de curiositĂ© pour les distinguer et les programmer. Allons, responsables des lieux culturelles et des saisons musicales, l’OJIF incarne un projet plus que captivant : modĂšle. Pour parer Ă  toutes les moroses prophĂ©ties de la crise et des sinistres augures de rigueur dans le monde culturel. En effet le contribuable français est sollicitĂ© pour un financement Ă©quitable des arts, cependant Ă  cause d’un snobisme nĂ©faste à la variĂ©tĂ© et la libertĂ© de crĂ©ation et d’interprĂ©tation, l’offre visible demeure celle des ogres survitaminĂ©s en subventions et communication.
Les difficultĂ©s actuelles de la diffusion n’effraient pas, heureusement, des musiciens aussi enthousiastes que talentueux pour crĂ©er des collectifs en Île-de-France et favoriser des projets promis Ă  demeurer et prendre la musique pour ce qu’elle est : une action collective.

 
 

ORCHESTRE DES JEUNES D’ILE DE FRANCE et son COLLEGIUM:
LA MUSIQUE VIVANTE! 

 

LancĂ©e en 2016, l’ORCHESTRE DES JEUNES D’ÎLE DE FRANCE, rĂ©unit de formidables interprĂštes qui dĂ©fient la morositĂ© du monde musical pour interprĂ©ter le rĂ©pertoire que certains veulent enfermer dans les “grandes formations”. Ce passionnant projet se bat pour attirer les soutiens qu’il mĂ©rite, tant la qualitĂ© de leurs rĂ©alisations mĂ©rite attention et admiration. Un an juste aprĂšs sa fondation, le 10 mars 2017, l’OJIF s’aventurait dans un autre rĂ©pertoire avec la fondation de son “Collegium baroque”. Cette formation rĂ©unit Ă  la fois des spĂ©cialistes de la musique ancienne et des musiciens plutĂŽt “moderneux” pour permettre Ă  la fois une Ă©mulation et une coopĂ©ration formidable.

Le Collegium de l’OJIF est dirigĂ© par Christophe Dilys. Ce jeune chef Ă  la direction claire et sensible, nous a offert une soirĂ©e aux couleurs chaudes et Ă  la sensualitĂ© dĂ©bordante, Ă  la fois dans des Monteverdi (“Hor che il Ciel e la terra” et Les Vespro della Beata Vergine) et des suites de musique Française aussi dansantes que rigoureusement rythmĂ©es dans la polychromie. Christophe Dilys ouvre le chemin aux instrumentistes avec l’Ă©nergie des vrais chefs et un langage prĂ©cis qui ne manque jamais dans le style.
Musiciens et choristes, engagĂ©s dans des formations diverses, des choeurs et orchestres des Conservatoires aux ensembles spĂ©cialisĂ©s, montrent que la jeunesse qui s’engage dans la construction culturelle peut ĂȘtre aussi volontaire que les gĂ©nĂ©rations du passĂ©, avec peut-ĂȘtre une passion beaucoup plus chevronnĂ©e et un savoir bien plus profond.

L’OJIF et son Collegium demeurent toutefois deux jeunes ensembles menĂ©s par l’incandescente flamme de la musique, nous faisons un appel aux programmateurs Franciliens, ces musiciens vous feront aimer la musique encore plus! Plus d’infos sur le site de l’OJIF
http://ojif.fr/index.php/fr/

 
 
 

Compte rendu, opéra. Paris, Opéra Bastille, le 17 avril 2017. Rimsky-Korsakov : La Fille de Neige. Mikhail Tatarnikhov / Dmitri Tcherniakov

rimsky korsakov Nikolay_A_Rimsky_Korsakov_1897Compte rendu, opĂ©ra. Paris, OpĂ©ra Bastille, le 17 avril 2017. Rimsky-Korsakov : La Fille de Neige. Mikhail Tatarnikhov / Dmitri Tcherniakov. AprĂšs-midi fĂ©erique ce lundi de PĂąques Ă  l’OpĂ©ra Bastille. L’opĂ©ra « Snegourotchka » ou la Fleur/Fille de Neige du maĂźtre russe Rimsky-Korsakov investit la maison nationale dans une nouvelle production signĂ©e Dmitri Tcherniakov. Une distribution largement russophone et un orchestre en forme, sous la direction du chef Mikhail Tatarnikov, rĂ©galent l’auditoire. Une production trĂšs russe, folklorique, impĂ©riale… Curieusement intĂ©ressante au niveau musical et historique, nĂ©anmoins non sans lourdeur et lenteur, en dĂ©pit des coupures opĂ©rĂ©es sur la partition.

Rimsky-Korsakov et Tcherniakov, un concert de conventions

Bien que le maĂźtre russe, appartenant au Groupe des 5, NikolaĂŻ Rimsky-Korsakov (1844 – 1908) soit surtout connu hors Russie pour ses compositions instrumentales issues du romantisme nationaliste typique du XIXe siĂšcle, – comme la cĂ©lĂšbre suite symphonique ShĂ©hĂ©razade, le poĂšme Sadko, ou encore sa deuxiĂšme symphonie, Ă  programme, dite « Antar », il a composĂ© au moins 13 opĂ©ras, dont la majoritĂ© est toujours au rĂ©pertoire du monde russophone. Professeur de conservatoire, ses talents d’arrangeur et d’orchestrateur s’avĂšrent aussi dans ses interventions, bien intentionnĂ©es mais pas toujours rĂ©ussies, sur les Ɠuvres de ses camarades du Groupe des 5, qu’il aimait rĂ©-orchestrer par souci d’attachement Ă  des conventions formelles. Des exemples flagrants se trouvent dans ses remaquillages des oeuvres de Moussorgsky, qui sous sa plume Ă©ditrice et professorale, devient un sage musicien, tandis que les orchestrations d’un Stokovski ou d’un Shostakovitch rĂ©vĂšlent des Ɠuvres Ă  la finition moins lisse mais beaucoup plus authentiques (voir les diffĂ©rentes versions d’Une Nuit sur le Mont Chauve ou de Boris Godounov, entre autres).

GĂ©nie de la couleur orchestrale et de l’exotisme, Rimsky est en mĂȘme temps attachĂ© et limitĂ© par son attachement aux conventions. Sa Fille de Neige, aux couleurs fĂ©eriques ravissantes et avec une histoire mignonne inspirĂ©e du folklore slave, devient dans les mains de Dmitri Tcherniakov, une histoire mignonne d’une platitude pourtant bien ennuyeuse. Dans la vision de Tcherniakov, -vedette actuelle de la mise en scĂšne d’opĂ©ra (-pour des raisons qui nous Ă©chappent), La Fille de Neige est la fille de la Dame Printemps, en l’occurrence devenue pseudo-maĂźtresse de Ballet, et du PĂšre Gel, dont le costume moderne et le jeu d’acteur ne nous renvoient Ă  rien de glacial ni de pittoresque, mais Ă  un espĂšce de monsieur grognon, ma non troppo. La pauvre Fille de Neige est maudite par le mĂ©chant Dieu Soleil qui veut faire fondre son cƓur de glace, une fois tombĂ©e amoureuse. Elle tombe amoureuse parmi les BerendeĂŻs, un peuple qui dans l’histoire prĂ©cĂšde l’histoire mais qui dans cette mise en scĂšne vit dans des campings cars, dans les bois. Pour combler la surdose de formalisme trĂšs niais et pas trĂšs cohĂ©rent, quelques figurants Ă  poil, se promĂšnent parfois sur scĂšne. Cela a le mĂ©rite de distraire le public parisien assez exigeant, mais seulement pour quelques secondes.

snegourochtka opera de paris direct au cinemaHeureusement, il y a le chant. DĂ©cevants d’abord, le remplacement de Ramon Vargas dans le rĂŽle de Tsar des BerendeĂŻs, par Maxim Paster dont nous apprĂ©cions nĂ©anmoins l’effort, comme celui de Rupert Enticknap par le contre-tĂ©nor Yuriy Mynenko dans la meilleure des formes au niveau vocal et faisant preuve d’un investissement scĂ©nique Ă  l’allure dĂ©contractĂ©e, peu Ă©vidente ! Distinguons cepedant sa chanson d’entrĂ©e au premier acte, un sommet inattendu de beautĂ© mystĂ©rieuse. La Dame Printemps d’Elena Manistina a un bel instrument et une belle prĂ©sence scĂ©nique, mĂȘme si de temps en temps l’Ă©quilibre avec l’orchestre est compromis et nous avons du mal Ă  l’entendre. Le PĂšre Gel de Vladimir Ognovenko est solide, sans plus. Fort contraste avec la prestation, parfois superlative, souvent fabuleuse, de Martina Serafin dans le rĂŽle piquant de Koupava. La Serafin maĂźtrise son instrument avec aisance et son implication dans l’action thĂ©Ăątrale est pĂ©tillante. Son partenaire, le wagnĂ©rien Thomas Johaness Mayer dans le rĂŽle de Mizguir qui la dĂ©laisse pour la Fille de Neige, est peut-ĂȘtre moins maĂźtre de son instrument, certes, large, mais fait tout autant preuve d’un bel engagement. Si la Fille de Neige d’Aida Garifullina est la vedette de la soirĂ©e (sa lamentation au premier acte est un autre sommet troublant de beautĂ©), avec une voix jolie et seine ainsi qu’une allure idĂ©ale pour le rĂŽle, nous n’oublierons pas les prestations formidables de quelques rĂŽles secondaires comme l’Esprit des Bois de Vasily Efimov ou encore l’excellent Franz Hawlata en Bermiata. Les choeurs sont toujours prĂ©sents, fidĂšles Ă  leur rĂ©putation, dans les opĂ©ras russes. Pas d’exception pour la Fille de Neige oĂč les choeurs de l’OpĂ©ra dirigĂ©s par JosĂ© Luis Basso sont Ă  la fois dynamiques et spirituosi.
Et l’orchestre ? La phalange parisienne rayonne en un coloris et des timbres inouĂŻs, surtout chez les vents, cuivres et bois confondus. Si les cordes sont toujours trĂšs sages, la partition rĂ©vĂšle d’agrĂ©ables surprises. Le chef paraĂźt avoir un jeu quelque peu dĂ©contractĂ© qui ne nuit pas du tout Ă  la qualitĂ© de la performance, mais nous nous demandons si d’autres choix artistiques auraient pu dynamiser davantage le drame, (trop?) riche en lenteurs malgrĂ© les coupures. Au final la nouvelle production est une belle et bonne curiositĂ©, idĂ©ale pour chauffer les cƓurs en ce dĂ©but de printemps, avec une musique fĂ©erique et un livret exotique, pas nĂ©gligĂ©s par la mise en scĂšne, mais pas mis en valeur non plus. A ne pas manquer. Encore Ă  l’affiche les 20, 22, 25, 28 et 30 avril 2017 ainsi que le 3 mai 2017.

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Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra Bastille, le 17 avril 2017. Rimsky-Korsakov : La Fille de Neige. Aida Grifullina, Yuriy Minenko, Martina Serafin, Franz Hawlata… Orchestre de l’OpĂ©ra National de Paris, Mikhail Tatarnikhov, direction. Dmitri Tcherniakov, mise en scĂšne. Diffusion dans les salles de cinĂ©ma, le 25 avril 2017

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. TCE, le 6 mars 2017. Monteverdi : Le Retour d’Ulysse dans sa patrie. Villazon, Kozena, HaĂŻm / ClĂ©ment

ulisse-villazon-tce-paris-classiquenewsCompte rendu, opĂ©ra. Paris. TCE, le 6 mars 2017. Monteverdi : Le Retour d’Ulysse dans sa patrie. Villazon, Kozena, HaĂŻm / ClĂ©ment. Pour cĂ©lĂ©brer l’annĂ©e Monteverdi, c’est Ă  Paris qu’Emmanuelle HaĂŻm retrouve le compositeur CrĂ©monais et mĂšne l’histoire d’Ulysse et ses retrouvailles avec Ithaque. Un parcours initiatique qui renouvelle l’approche scĂ©nique et musicale d’un chef d’oeuvre de l’art baroque. Monteverdi, le plus illustre des maĂźtres italiens du XVIIĂšme siĂšcle a vu le jour au cƓur des collines boisĂ©es de CrĂ©mone en 1567.  On aime Ă  raconter que les bois de cette belle contrĂ©e ont donnĂ© leur matiĂšre pour faire les Stradivarii, les Guarnieri, – voix premiĂšres de l’opĂ©ra et des madrigaux. Revenir Ă  Monteverdi n’est jamais une OdysĂ©e et ce n’est jamais un parcours Ă©reintant. Pour certains, le Ritorno d’Ulisse in Patria est l’opĂ©ra le plus complexe Ă  dĂ©livrer scĂ©niquement du maĂźtre Cremonais. À 450 ans de sa naissance, on peut trouver cet argument facile et quelque peu fallacieux. Il suffit de voir les mises en scĂšne extraordinaires qui ont traversĂ© notre siĂšcle adolescent. De la mĂ©morable production de Christie Ă  Aix avec Adrian Noble oĂč la mythique Ithaque Ă©tait un rĂȘve mĂ©diterranĂ©en, 
 Ă  l’univers dĂ©cadent et fascinant de Christophe Rauck en 2012 (ARCAL/Les Paladins), Ulysse est devenu la figure trĂšs contemporaine du rĂ©fugiĂ© intĂ©grant sa place dans une sociĂ©tĂ© en proie aux conflits sociaux.

Bleu de ciel/bleu d’abysses

 

 

Rolando-Willazon-au-TCE_c-Vincent-Pontet

En 2017, Le ThĂ©Ăątre des Champs-ElysĂ©es nous offre une vision postmoderne puissante avec Mariame ClĂ©ment, et Emmanuelle HaĂŻm en fosse. Que dire aprĂšs la crucifixion mĂ©diatique de cette superbe production? Nous ne pouvons que nous insurger! La libertĂ© de blĂąmer s’arrĂȘte quand elle devient injuste et ouvertement subjective. Ce Ritorno d’Ulisse est un coffret magnifique et la narration de Mariame ClĂ©ment porte la marque Ă  la fois d’un vĂ©ritable souci du livret mais aussi une fantaisie non dĂ©munie d’aplomb. Mariame ClĂ©ment offre Ă  ce Ritorno les questionnements humains de notre Ă©poque aux sursauts egotiques. En effet les personnages sont autant d’Ăźlots mais secouĂ©s de telles forces telluriques qu’ils forment La Belle gĂ©ographie des emois, la cartographie des affects et des passions. Nous remarquons aussi le mĂ©lange des genres qui, tout En modernisant l’intrigue (notamment dans les Ă©pisodes olympiens), la replace dans le “merveilleux” baroque.

RĂ©pondant avec panache dans la fosse, Emmanuelle HaĂŻm dĂ©montre encore une fois que Monteverdi lui sied magnifiquement bien! C’est un beau retour de son Concert d’AstrĂ©e aux couleurs opĂ©ratiques du maĂźtre CrĂ©monais, aprĂšs un Orfeo fondateur de lĂ©gende en 2000, ce Ritorno d’Ulisse in Patria est loin de laisser indiffĂ©rent. Les lignes sont nettes et les ritournelles riches en polychromie. Nous attendons avec impatience qu’Emmanuelle HaĂŻm nous rende ainsi toutes les couleurs d’un XVIIĂšme siĂšcle qui demeure encore « terra incognita ».

ulysse ulisse monteverdi tce villazon kozena classiquenewsTel son rĂŽle, Rolando Villazon a Ă©tĂ© confrontĂ© Ă  la houle des critiques autant injustes que subjectives, campe un Ulisse fringant. Sa diction n’est jamais emportĂ©e par le style et l’Ă©motion dramatique qu’il injecte au personnage, lui offre toute la bravoure et l’humanitĂ© qu’il faut Ă  son incarnation. M. Villazon rĂ©ussit lĂ  oĂč beaucoup de chanteurs baroqueux Ă©chouent : le naturel. Il nous offre un Ulisse dĂ©barrassĂ© enfin de toutes les affĂšteries baroqueuses, et son interprĂ©tation se rĂ©vĂšle sincĂšre et puissante. En revanche, la PĂ©nĂ©lope de Magdalena Kozena est quasiment une dĂ©ception Ă  peu de choses prĂšs. Si vocalement le rĂŽle est parfaitement interprĂ©tĂ© par Mme Kozena, c’est une certaine raideur bien regrettable qui lui ĂŽte tous les affects du personnage. Pourtant royale  et impĂ©rieuse, Magdalena Kozena semble avoir du mal Ă  se glisser dans le thĂ©Ăątre subtil de Mariame ClĂ©ment. En effet les passions et les dilemmes auxquels est soumise PĂ©nĂ©lope, semblent complexes Ă  l’expression thĂ©Ăątrale de Mme Kozena. Le regret est d’autant plus grand que sa voix est source de tous les plaisirs sis dans la gĂ©ographie ravissante de l’Ă©criture MontĂ©verdienne.

Dans la myriade des personnages qui ponctuent le livret, constatons une distribution assez Ă©quilibrĂ©e et riche en surprises. Certains chanteurs allemands, nous Ă©tonnent par leur prĂ©sence dans le cast, mais « naturels » semble-t-il, par la magie de la coproduction avec Le Theatre de NĂŒrnberg.  Nous remarquons avec enthousiasme le trĂšs touchant et fabuleux Telemaco de Mathias Vidal, l’Eumete de Kresimir Spicer aux couleurs chatoyantes, le Eurimaco de Emiliano Gonzalez, toujours gĂ©nĂ©reux et subtil, l’espiĂšgle Melanto d’Isabelle Druet et l’incroyable Minerva d’Anne-Catherine Gillet. Callum Thorpe en Tempo et Antinoo se rĂ©vĂšle ĂȘtre un interprĂšte vocalement parfait. Maarten Engeltjes offre une belle palette vocale avec une profonde Ă©motion dans l’Humana FragilitĂ  et Pisandro, il est l’interprĂšte idĂ©al pour ces deux rĂŽles. L’Iro de Jörg Schneider est dĂ©sopilant en caricature grotesque et Katherine Watson est idĂ©ale en Junon.

Avec quelques bĂ©mols qui n’entame pas en somme une trĂšs belle production, notre voyage, serti des marbres du ThĂ©Ăątre des Champs-ElysĂ©es, se parachĂšve dans la mer de jais et des Ă©toiles fugaces de la Nuit Parisienne; un autre thĂ©Ăątre, et d’autres drames qui nous feront fredonner encore et encore : “Fragil cosa son io…”

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Compte rendu, opĂ©ra. Paris. TCE, le 6 mars 2017. Monteverdi : Le Retour d’Ulysse dans sa patrie. Villazon, Kozena, HaĂŻm / ClĂ©ment.

Rolando Villazón  Ulisse
Magdalena KoĆŸenå  Penelope
Katherine Watson  Giunone
Kresimir Spicer  Eumete
Anne-Catherine Gillet  Amore / Minerva
Isabelle Druet  La Fortuna / Melanto
Maarten Engeltjes  L’Humana Fragilità / Pisandro
Callum Thorpe  Il Tempo / Antinoo
Lothar Odinius  Giove / Anfinomo
Jean Teitgen  Nettuno
Mathias Vidal  Telemaco
Emiliano Gonzalez Toro  Eurimaco
Jörg Schneider  Iro
Elodie Méchain  Ericlea
Mise en scĂšne – Mariame ClĂ©ment
LE CONCERT D’ASTREE
dir. Emmanuelle HaĂŻm

Compte rendu critique, OpĂ©ra. Paris, L’AthĂ©nĂ©e, le 11 dĂ©cembre 2017. HAHN : L’ILE DU REVE. Olivier DhĂ©nin / Julien Masmondet

HAHN reynaldo_hahn_2015_Compte rendu critique, OpĂ©ra. Paris, L’AthĂ©nĂ©e, le 11 dĂ©cembre 2017. HAHN : L’ILE DU REVE. Olivier DhĂ©nin / Julien Masmondet. La PolynĂ©sie, Ă  sa simple Ă©vocation semble bien plus que ce paradis de carte postale et de rĂ©clame de tour operator. ImmortalisĂ©e par Jacques Brel et Paul Gauguin, la magie des iles du Pacifique a bercĂ© les rĂȘves languissants du monde occidental. MalgrĂ© des dĂ©buts complexes avec le SupplĂ©ment du Voyage de Bougainville de Diderot, la relation littĂ©raire de la PolynĂ©sie et de la MĂ©tropole a vu le XIXĂšme siĂšcle, en quĂȘte d’exotisme, dĂ©velopper un fantasme Ă©tonnant.

“La fleur de PomarĂ©”

Le plus grand conteur des terres équinoxiales est Pierre Loti, né Louis-Marie Julien Viaud, il doit son nom de plume au surnom que lui donna une des derniÚres souveraines de Tahiti, Pomaré IV (1827-1877). Loti est une des plus belles fleurs de Tahiti, une de ces pétulantes floraisons qui jaillissent tels des bijoux au coeur des frondaisons.

EnrobĂ© de poĂ©sie, avec des dorures incroyables, l’Ile du RĂȘve de Reynaldo Hahn a Ă©tĂ© composĂ©e pour l’OpĂ©ra Comique et demeure la premiĂšre oeuvre lyrique de Hahn. C’est un ouvrage aux contrastes riches et au lyrisme particuliĂšrement touchant, une sorte d’estampe prĂ©cieuse. La musique du jeune Reynaldo Hahn se pare de couleurs, la partition est une redĂ©couverte majeure dans la musique lyrique Française, non seulement par sa thĂ©matique mais par la maĂźtrise de Hahn de l’orfĂšvrerie narrative et des volutes passionnantes de sa crĂ©ativitĂ©.

Le prodige de cette recrĂ©ation est possible grĂące Ă  l’enthousiasme de Julien Masmondet. Ce chef, ancien assistant de Paavo JĂ€rvi Ă  l’Orchestre de Paris, est un des plus passionnants artistes de sa gĂ©nĂ©ration. Maniant la baguette avec prĂ©cision et Ă©nergie, il insuffle Ă  l’orchestre contemplation et les plus vives couleurs de la palette orchestrale. De plus, il dirige le Festival “Musiques au Pays de Pierre Loti” dans le Rochefortais. Julien Masmondet est un directeur artistique courageux et n’hĂ©site pas Ă  offrir au public des raretĂ©s du rĂ©pertoire Français. Son engagement pour la recrĂ©ation est louable et c’est de cette Ă©nergie que devra se nourrir la culture pour survivre. Le retour de l’Ile du RĂȘve de Reynaldo Hahn est un exemple vivifiant d’un renouveau notable dans l’intĂ©rĂȘt de ces musiques, totalement ignorĂ©es depuis prĂšs d’un siĂšcle. Nous ne pouvons qu’encourager nos lectrices et lecteurs Ă  courir Ă  Rochefort pour les prochaines lueurs Lotiennes avec Julien Masmondet.

Ce spectacle est aussi un ravissement visuel. A la fois par ses couleurs et l’Ă©vocation toute en nuances et raffinement, la mise en scĂšne d’Olivier DhĂ©nin porte l’onirisme inhĂ©rent Ă  la partition. Conjuguant des gestes simples et des figurations de la religion polynĂ©sienne, le rĂȘve devient rĂ©alitĂ©, nous sommes transportĂ©s dans un autre monde et la musique est sublimĂ©e. Sans pĂȘcher d’exagĂ©ration, la mise en scĂšne de l’Ile du RĂȘve surpasse de beaucoup les rĂ©alisations actuelles.

Servie par des chanteurs exceptionnels, la musique de Reynaldo Hahn se dĂ©ploie tel un papillon formidable. Le fringant et fantastique Loti d’Enguerrand de Hys nous touche au plus profond avec une incarnation gĂ©nĂ©reuse. Marion Tassou est l’hĂ©roĂŻne MahĂ©nu, touchante, vibrante de passion et d’une fragilitĂ© florale qui rappelle facilement le rĂŽle de LakmĂ©. ElĂ©onore Pancrazi a un des timbres les plus beaux de la distribution et sa voix toute en dramatisme nous Ă©voque le drame humain de l’intrigue avec Ă©motion. Safir Behloul et Ronan Debois sont des interprĂštes louables et aux voix bien calibrĂ©es.

Nous rĂȘvons encore pendant les minutes de marche qui sĂ©parent cette salle mythique de l’AthĂ©nĂ©e. La contemplation du ciel de Paris nous fait chavirer tout de suite dans les contrĂ©es mĂ©ridionales et tout en fredonnant les mĂ©lodieuses beautĂ©s de Reynaldo Hahn, l’on a tout Ă  coup envie de vivre le destin de Julien Viaud, de Jacques Brel et de Paul Gauguin, de rĂȘver des fleurs qui ne meurent jamais sous les tropiques.

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Compte rendu critique, OpĂ©ra. Paris, L’AthĂ©nĂ©e, le 11 dĂ©cembre 2017. HAHN : L’ILE DU REVE. Olivier DHenin / Julien Masmondet.

Pierre Loti – Enguerrand de Hys – tĂ©nor
MahĂ©nu – Marion Tassou – soprano
TĂ©ria/OrĂ©na – Eleonore Pancrazi – mezzo-soprano
Tsen-Lee – Safir Behloul – tĂ©nor
TaĂŻrapa – Ronan Debois  - tĂ©nor

Mise-en-scÚne : Olivier Dhénin

Orchestre du Festival Musiques au Pays de Pierre Loti
direction : Julien Masmondet

CD, compte rendu critique. BERLIOZ : Symphonie fantastique. Le Balcon (1 cd B-Records).

lavandier berlioz cd symphoniqe fantastique cd review cd critique classiquenews LE BALCON maxime pascal Cover_V2bWEBCD, compte rendu critique. BERLIOZ : Symphonie fantastique. Le Balcon (1 cd B-Records). Le coffret est dĂ©jĂ  tout un concept. DĂšs leur genĂšse, Le Balcon et la formidable aventure du label B-Records, sont des acteurs majeurs d’une culture en pleine mutation. PlutĂŽt connus pour leur exploration du rĂ©pertoire lyrique et des superbes crĂ©ations contemporaines, Le Balcon est un collectif qui rĂ©unit tous les acteurs musicaux, des ingĂ©nieurs de son au metteurs en scĂšne en passant par des compositeurs, des musiciens et chanteurs: Le Balcon est une maison d’opĂ©ra Ă  lui tout seul.

Le Balcon
 une maison d’opĂ©ra Ă  lui tout seul

“#VISIONNAIRES” ou XIX-21

RĂ©pondant Ă  une commande du Festival Berlioz de la CĂŽte Saint-AndrĂ©, Maxime Pascal et Le Balcon rĂ©pondent d’une maniĂšre plutĂŽt inattendue en mĂ©tamorphosant un des monuments de la musique symphonique universelle: La Symphonie Fantastique.

Pour rĂ©pondre aux scepticisme et autres grincements de dents, le produit de ce dĂ©fi de taille est digne de l’honnĂȘtetĂ© artistique du Balcon, gĂ©nĂ©reuse et empreinte de libertĂ©. Toutes les qualitĂ©s sont rĂ©unies pour rendre la Symphonie Fantastique Ă  la jeunesse des temps prĂ©sents.

L’adaptation incroyable d’Arthur Lavandier est un vrai manifeste de ce que la rencontre musicale de plusieurs influences peuvent apporter Ă  une partition dĂ©jĂ  pĂ©trie d’une architecture colossale. S’attaquant aux cinq mouvements en jouant sur des sonoritĂ©s, sur la transposition sur des instruments inattendus (synthĂ©tiseurs, guitare Ă©lectrique, …) on est saisi encore plus par la modernitĂ© de Berlioz. C’est ainsi que le compositeur de 1830, devient en 2017 un de nous, en proie aux mĂȘmes dĂ©lires et prĂ©occupations qui touchent nos affects. Avec cette adaptation riche, formidable d’Ă©quilibre et respectueuse des diffĂ©rents univers de la partition, Arthur Lavandier nous saisit avec une Ă©motion renouvelĂ©e. L’on ressent, avec cette version, la force brutale des Ă©motions que le public de 1830 ressentit Ă  la crĂ©ation.

Parmi les moments sublimes de cet enregistrement nous pouvons citer le deuxiĂšme mouvement, oĂč le bal fĂ©brile et un peu miĂšvre de la version de 1830, se transforme dans une bacchanale parisienne des vendredis soir dans quelque bar sympa de Belleville, d’Oberkampf ou de “RĂ©pu”. On peut y entendre Ă  la fois les salons confortables et bourgeois bien rangĂ©s et les “bands” aux accents de jazz, percussions et guitares Ă©lectriques Ă  l’appui. On y retrouve Ă  la fois le calme de l’intĂ©rieur coquet des grands appartements cossus et l’Ă©nergie vive de l’extĂ©rieur. Une sorte de Rhapsody in blue mais avec une Tour Eiffel.

L’Ă©merveillement continue avec le 4e mouvement, un des “tubes”. La Marche au supplice est le  zĂ©nith du romantisme torturĂ© et tonitruant de Berlioz. Mais dans cette version, avec le concours de l’AcadĂ©mie de Musique de Rue “Tonton a Faim”, cette marche est une sorte de parade ragga, ce qui n’enlĂšve rien au caractĂšre dramatique et mĂȘme effrayant de l’argument. Au contraire, le rythme est encore plus oppressant et mĂȘme tourne Ă  l’obsession. Avec les couleurs de la fanfare, la marche de l’artiste vers la guillotine se peuple de figures inquiĂ©tantes, comme un rituel mystĂ©rieux Ă  l’issue fatale.

La cĂ©rĂ©monie s’achĂšve par Un Songe d’un Nuit du Sabbat plus vraie que nature. DĂ©sormais, grĂące Ă  JK Rowling l’on n’est plus effrayĂ© par des sorciĂšres volant sur des balais, contrairement aux annĂ©es 1830. Cependant, cette version demeure inquiĂ©tante par l’introduction du clavier midi au moment oĂč le diable apparaĂźt au malĂ©fice. Cet instrument donne une couleur semblable aux univers obscurs de la culture pop des annĂ©es 1980, et aussi, pourquoi pas une couleur certaine des musiques transformĂ©es de l’Orange MĂ©canique de Stanley Kubrick.

Maxime Pascal et les Musiciens du Balcon abordent ce monument refleuri avec l’Ă©nergie qui lui sied. On y trouve Ă  la fois la prĂ©cision et l’Ă©quilibre. A aucun moment l’on sombre ni dans l’ennui, ni dans la bizarrerie. Les instruments sont tous intĂ©grĂ©s et mĂȘme les sonoritĂ©s hors 1830 donnent l’impression d’avoir toujours jouĂ© cette partition. Nous saluons cette maĂźtrise musicale et l’enthousiasme de retrouver La Symphonie Fantastique dans toute sa jeunesse, sa vigueur et l’actualitĂ© que tout chef d’oeuvre intemporel porte en lui.

Nous souhaitons vivement entendre cette version des temps présents et futurs en concert. Nous attendons ainsi, la prochaine réalisation du Balcon et de B-Records, toujours un pas en avant pour nous offrir des surprenantes rencontres.

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CD, compte rendu critique. BERLIOZ : Symphonie fantastique. Le Balcon (1 cd B-Records).

HECTOR BERLIOZ (1803 – 1869)

SYMPHONIE FANTASTIQUE
libre adaptation pour orchestre de chambre d’ARTHUR LAVANDIER

LE BALCON & AcadĂ©mie de Musique de rue “Tonton a faim”
dir. Maxime Pascal

CD – BRecords (Florent Derex)

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LIRE aussi notre autre compte rendu critique du coffret CD BRecords / Florent Derex : Berlioz, Symphonie Fantastique par Le Balcon. Par Benjamin Ballifh, CLIC “audacieux” de CLASSIQUENEWS / septembre 2018