Versailles. Salon d’Hercule, le 16 avril 2015. Claudio Monteverdi (1567 – 1643). Il combattimento di Tancredi & Clorinda. Madrigaux guerriers du Livre VIII. Miriam Allan, soprano ; Hannah Morrison, soprano ; Lucile Richardot, contralto ; StĂ©phanie Leclercq, contralto ; Cyril Costanzo et Lisandro Abadie, basses. Les Arts Florissants, Paul Agnew, tĂ©nor et direction.

agnew-paul-800-concertmonteverdiLes Arts Florissants ont entamĂ© en 2012 une tournĂ©e consacrĂ©e aux madrigaux de Claudio Monteverdi. Sur le chemin de ce qui est presque un pĂ©lerinage musical, ils ont, Ă  l’occasion de quasi chaque Livre, fait une halte sous les ors du Palais des rois de France Ă  Versailles. Le Salon d’Hercule est tout particuliĂšrement indiquĂ© tant par son cadre que son dĂ©cor et son acoustique pour accueillir celui dont la musique est tout comme les deux Ɠuvres du peintre qui ornent ce salon, – Paolo VĂ©ronĂšse -, l’expression de la quintessence mĂȘme de ce que Philippe Beaussant appelle l’instant privilĂ©giĂ© du « Passage ». Que de fois Monteverdi dut croiser aussi bien Ă  Mantoue qu’Ă  Venise, les tableaux de celui qui l’avait prĂ©cĂ©dĂ©. Tous deux ouvrirent la voie Ă  de nouveaux univers qui aujourd’hui encore nous Ă©merveillent.
La quĂȘte des Arts Florissants n’est pas loin de toucher Ă  sa fin. L’intĂ©grale entreprise parvient au VIII Ăšme Livre, celui qui rend tout Ă  la fois un hommage Ă  un genre en voie de disparition, le madrigal-, et qui souligne l’Ă©mergence de ce genre nouveau qu’est l’opĂ©ra. Ce VIII Ăšme livre est en fait composĂ© de deux Livres : les Madrigali Guerrieri et les Madrigali Amorosi. Et c’est le premier que nous ont donnĂ© Ă  entendre ce soir, les musiciens et chanteurs, rĂ©unis par Paul Agnew pour l’occasion.
C’est dans le VIII Ăšme Livre que l’on trouve le Combattimento di Tancredi e Clorinda dont les Arts Florissants nous ont offert une version thĂ©ĂątralisĂ©e avec une mise en espace, discrĂšte pourtant trĂšs rĂ©ussie, faite de quelques dĂ©placements scĂ©niques et d’Ă©changes de regards trĂšs appuyĂ©s.
Mais pour l’essentiel, c’est tout Ă  la fois le soin apportĂ© aux mots, aux phrasĂ©s, Ă  la beautĂ© de la langue et Ă  sa poĂ©sie musicale qui une fois de plus soulĂšve notre enthousiasme dans cette intĂ©grale en concerts des Arts Florissants. Ici tout semble aller de soi, y compris dans l’interprĂ©tation virtuose du Ballo delle Ingrate. Les timbres parfaitement appariĂ©s viennent s’enrichir. Paul Agnew a parfaitement choisi ses chanteurs et ses musiciens. Sa direction, fruit d’un travail en commun de dĂ©jĂ  bientĂŽt trois ans, a l’Ă©lĂ©gance du partage assumĂ© et amical. Il va jusqu’Ă  crĂ©er une complicitĂ© avec le public, car en plusieurs moments, il prend la parole pour nous dire, avec son charmant accent si british, tout ce qui rend si unique la rencontre avec Claudio Monteverdi.
Les 7 chanteurs rĂ©unis forment la distribution quasi idĂ©ale, qui donne vie Ă  cette musique oĂč se mĂȘlent la tragĂ©die et la sensualitĂ© baroque. Toutes et tous ont dĂ©jĂ  participĂ© Ă  la tournĂ©e et leur connivence avec la sensibilitĂ© de ce rĂ©pertoire est une Ă©vidence. Quant aux musiciens, ils apportent des couleurs luxuriantes et charnelles, dont Ă©manent tout Ă  la fois lumiĂšre et ĂąpretĂ©. Dans le combat de TancrĂšde et Clorinde, les cordes deviennent aussi tranchantes que la lame d’une Ă©pĂ©e, tandis que dans Altri canti d’amor, tenero arciero, elles sont aussi voluptueuses que les velours de VĂ©ronĂšse.
Cette soirĂ©e magnifique, Ă  laquelle un public nombreux s’est pressĂ©, a obtenu sa gratitude enthousiaste, tant l’enchantement en a Ă©tĂ© un vrai bonheur. DĂ©cidĂ©ment la saison musicale dĂ©fendue par ChĂąteau de Versailles Spectacles (CVS) est une trĂšs belle rĂ©ussite artistique
 baroque. Chaque programme musical trouve dans les salles et sites du chĂąteau, son Ă©crin idĂ©al.

Compte rendu, concert. Versailles. Chapelle Royale, 1er avril 2015. François Couperin (1668-1733) Les Leçons de TénÚbres. Louis Nicolas Clerambault (1676-1749) Miserere Sophie Junker et Ana Quintas, dessus ; Lucile Richardot, bas-dessus. Vincent Dumestre, théorbe, direction musicale.

Francois_Couperin_portraitL’OpĂ©ra Royal/ChĂąteau de Versailles Spectacle, offre Ă  son public Ă  l’occasion des fĂȘtes de PĂąques, une sĂ©rie de concerts dont les Ɠuvres et les interprĂštes sont une promesse d’enchantements ; promesse belle et bien tenue dĂšs le premier soir. Le PoĂšme Harmonique a enregistrĂ© et donnĂ© une premiĂšre fois en la Chapelle royale en novembre 2013, les Leçons de TĂ©nĂšbres de François Couperin. Alors que le CD vient de sortir, ces piĂšces composĂ©es pour le Mercredi Saint ne pouvaient pas ĂȘtre symboliquement mieux indiquĂ©es pour ouvrir les cĂ©lĂ©brations de la Semaine Sainte.
Chef-d’Ɠuvre incontestĂ© d’un genre qui accompagna la fin du rĂšgne du Roi Soleil, ces trois Leçons sont les seules du compositeur Ă  nous ĂȘtre parvenues, les 6 autres Ă©tant malheureusement perdues. Elles furent composĂ©es pour le Couvent de Longchamp dans les annĂ©es 1714-1715, alors que dans les Ă©glises et les couvents, un public nombreux, composĂ© de courtisans et de membres de la bonne sociĂ©tĂ© citadine, se pressait. Cette passion pour un art vocal raffinĂ©, sensuel, dramatique est fille de l’air de cour, art spĂ©cifiquement français. Pour complĂ©ter le programme on trouve ici le Miserere de ClĂ©rambault, contemporain de Couperin, oĂč se dĂ©ploie une palette expressive intense et ardente, si italienne.

Leçons de TĂ©nĂšbres Ă©blouissantes


Vincent Dumestre et ses trois interprĂštes sont parvenus ce soir Ă  soutenir ce miracle d’équilibre, qu’appellent ces Ɠuvres et Ă  les transfigurer jusqu’à l’incandescence. Aurait-on pu mieux nous donner Ă  entendre toute la splendeur du beau chant français tel qu’il Ă©tait pratiquĂ© au tout dĂ©but du XVIIIe siĂšcle, donnant sens Ă  cette union de la vocalitĂ© et de la spiritualitĂ©. ?Les trois voix fĂ©minines Ă©taient parfaitement appariĂ©es. Trois timbres uniques, dont les couleurs se complĂštent, s’unissent jusqu’à embraser les mĂ©lismes sur les lettres introductives hĂ©braĂŻques, maintenant avec ferveur la souplesse de la ligne entre arioso et rĂ©cit. Le timbre fruitĂ© et suave d’Ana Quintans, celui plus juvĂ©nile de Sophie Junker soulignent avec justesse les caractĂšres des deux premiĂšres leçons. Ici tout n’est qu’élĂ©vation, nuances et humilitĂ©. Plus la nuit se fait autour de nous, -car comme Ă  l’époque, venant souligner la dramaturgie, un officiant Ă©teint les cierges aprĂšs chaque psaume-, plus la lumiĂšre qui Ă©mane de la musique, par la grĂące des interprĂštes,  prend possession de la Chapelle Royale et de nos Ăąmes. Lucile Richardot, au timbre profond et charnel, apporte une prĂ©sence Ă©loquente et une ampleur de ton bouleversante.
L’interprĂ©tation du Miserere de Louis-Nicolas ClĂ©rambault, par les trois interprĂštes est tout simplement envoĂ»tante. Jamais les couleurs de la voĂ»te de Charles de la Fosse, ne nous ont semblĂ©, aussi Ă©tincelantes et irradiantes qu’à l’instant oĂč la voix d’Ana Quintans a lancĂ© cet appel Ă  la misĂ©ricorde.
L’accompagnement des trois musiciens est subtil et Ă©lĂ©gant. Sylvia Abramowicz Ă  la basse de viole si tendre et mĂ©lancolique et Philippe Grisvard Ă  l’orgue et clavecin si inventif, donnent corps Ă  une basse continue pourtant si dĂ©pouillĂ©e. Vincent Dumestre au thĂ©orbe et Ă  la direction a rĂ©uni ici une distribution idĂ©ale et bien au-delĂ  crĂ©e une palette intemporelle et sensuelle, signature du PoĂšme Harmonique. Tout ici est Ă©motion intime, sensible et mystĂ©rieuse. La musique  s’harmonise avec un lieu qui dĂ©passe son caractĂšre religieux pour devenir un lieu « source ».

Compte rendu, concert. Versailles. Chapelle Royale, 1er avril 2015. François Couperin (1668-1733) Les Leçons de TénÚbres. Louis Nicolas Clerambault (1676-1749) Miserere Sophie Junker et Ana Quintas, dessus ; Lucile Richardot, bas-dessus.  Vincent Dumestre, théorbe, direction musicale.

Compte rendu, concert. Versailles, Chapelle Royale, le 21 décembre 2014. Le MystÚre de Noël. Anonyme du XIVe siÚcle, Jean Mouton (1459-1522), Pierre de Manchicourt (1510-1564), Jacobus Gallus (1550-1591), Giaches de Wert (1535-1596). Jan Pieterszoon Sweelinck (1562-1621), Jeronimo Luca vers 1630, Antonio Marques Lesbio (1639-1709), Peter Cornelius (1824-1874). Extrait du Bréviaire de Paris 1736 et de Christmas Carols 1871. Ensemble Huelgas, direction : Paul Van Nevel.

paul_van_nevel_las huelgasLes passages de Paul van Nevel et de l’Ensemble Huelgas en France sont si rares, que l’on ne peut qu’ĂȘtre reconnaissant Ă  ChĂąteau de Versailles Spectacles de les avoir invitĂ©s en ce 21 dĂ©cembre pour nous donner en la Chapelle Royale, un concert/crĂ©ation, intitulĂ© Le MystĂšre de NoĂ«l. Si ce n’est les innombrables tousseurs, venant constamment rompre la plĂ©nitude de ce concert, cette soirĂ©e nous laissera le sentiment d’avoir vĂ©cu un rĂȘve Ă©veillĂ©. Ces chanteurs et musiciens dont les interprĂ©tations du rĂ©pertoire mĂ©diĂ©val et Renaissance sont de vĂ©ritables splendeurs, nous proposent ici un tout nouveau programme, qui vient de faire l’objet d’une Ă©dition discographique : Mirabile mysterium – A European Christmas Tale.

Les climats incantatoires de Las Huelgas

Pour raconter cette histoire et donner Ă  celui qui l’écoute, le sentiment de voir se dĂ©rouler un livre d’images sonores tout Ă  la fois pittoresques, exotiques et tragiques, fondatrices d’un mythe universel, Paul van Nevel a rĂ©uni ici des piĂšces de diffĂ©rentes Ă©poques et rĂ©pertoires qui s’assemblent de maniĂšre cohĂ©rente. Ainsi le voyage auquel il nous invite, nous offre-t-il un instant de partage, de mĂ©ditation et de rĂȘve, rare et prĂ©cieux oĂč chacun qu’il soit ou non chrĂ©tien, peut laisser son esprit vagabonder et trouver place parmi les innombrables personnages qui se pressent autour d’un enfant, promesse d’avenir.

Le programme se compose en trois parties, – La naissance Ă  Bethlehem, les crimes d’HĂ©rode et le voyage des trois rois mages-, plus un Ă©pilogue. Il entrelace des piĂšces  anonymes du XIIIe siĂšcle Ă©crites dans le style « Ars Antiqua», des motets de la Renaissance, de la polyphonie imitative franco-flamande, des «villancicos» espagnoles (chants religieux populaires) des XVIe, XVIIe et XVIIIe siĂšcle dont un qui trouve ses racines en AmĂ©rique latine, des Christmas Carol du XIXe siĂšcle et un chant de NoĂ«l allemand de Peter Cornelius.

EntourĂ© de cinq musiciens et 8 chanteurs, Paul van Nevel façonne la matiĂšre sonore, la sculpte, lui donne une lumiĂšre douce et soyeuse, ou ardente et franche. Sa direction discrĂšte et efficace, lui permet d’obtenir de chacun d’infinitĂ©simales et bouleversantes nuances. Le mariage des timbres (le quatuor masculin dans le Hostis Herode Impie est exemplaire) et une technique quasi parfaite des chanteurs, permet de donner Ă  chaque piĂšce son caractĂšre et sa puissance Ă©vocatrice. On retiendra la souplesse et la profondeur subjuguante des basses, le brillant veloutĂ© des tĂ©nors, la luminositĂ© moelleuse des voix fĂ©minines. Les flĂ»tes et dulcianes, ainsi que le violon colorisent, irisent la pastorale et soutiennent au coeur de la tragĂ©die du massacre des Innocents, apportant une touche de sensibilitĂ© compassionnelle qui Ă©treint.

Passant de quatre, cinq, six Ă  huit voix, l’ensemble Huelgas nous Ă©merveille par la prĂ©cision et la beautĂ© de la rĂ©alisation. La justesse, l’homogĂ©nĂ©itĂ©, la ferveur de chacun participe Ă  faire naĂźtre un climat quasi incantatoire, aussi captivant que l’étoile du berger, que poursuivent les Mages.

Compte rendu, concert. Versailles, Chapelle Royale, le 21 décembre 2014. Le MystÚre de Noël. Anonyme du XIVe siÚcle, Jean Mouton (1459-1522), Pierre de Manchicourt (1510-1564), Jacobus Gallus (1550-1591), Giaches de Wert (1535-1596). Jan Pieterszoon Sweelinck (1562-1621), Jeronimo Luca vers 1630, Antonio Marques Lesbio (1639-1709), Peter Cornelius (1824-1874). Extrait du Bréviaire de Paris 1736 et de Christmas Carols 1871. Ensemble Huelgas, direction : Paul Van Nevel.

CD. Von Bingen : Vox Cosmica. Arianna Savall (1 cd Carpe Diem records)

visuel vox cosmicaCD. Von Bingen : Vox Cosmica. Arianna Savall (1 cd Carpe Diem records). Tandis que la voix d’Arianna s’Ă©lĂšve en volutes sensuelles, dĂšs les premiĂšres secondes de ce nouvel enregistrement de l’ensemble Hirundo Maris, nous sommes emportĂ©s sur des rivages Ă©tranges et fascinants. De la rencontre de la fille du soleil et du fils de la neige, est nĂ© en 2009 Hirundo Maris (le nom latin de l’hirondelle des mers) : une formation qui aborde un rĂ©pertoire tant mĂ©diĂ©val que baroque, folk que contemporain. Nous avons eu l’occasion d’évoquer sur Classique News, leur prĂ©cĂ©dent programme sorti en CD, Chant du Nord et du Sud, Ă  l’occasion du concert qu’ils ont donnĂ© au festival de Fontfroide l’Ă©tĂ© dernier. Le programme qui fait l’objet de ce nouvel enregistrement, nous semble encore plus Ă©quilibrĂ©. Il se compose d’Ɠuvres vocales d’Hildegard Von Bingen, d’AbĂ©lard et de compositions instrumentales de Petter Johansen, le co-crĂ©ateur de l’ensemble. Ici l’univers que nous font dĂ©couvrir les musiciens est celui de l’harmonie universelle, d’un chant cĂ©leste qui apaise et transporte. Tandis qu’AbĂ©lard exprime son infinie mĂ©lancolie et sa dĂ©tresse profondĂ©ment humaine, la voix d’Hildegard von Bingen transcende les Ă©lĂ©ments et la douleur, exprimant l’universelle beautĂ© et la sollicitude de la vie et d’un monde oĂč l’esprit rencontre la quintessence du divin en chaque Ă©lĂ©ment : de la pierre Ă  l’air, de l’arbre Ă  la feuille, en chaque animal et ĂȘtre humain.

 

 

 

Chant d’un horizon cĂ©leste

 

Hildegard von Bingen n’est pas seulement une grande mystique, qui a profondĂ©ment marquĂ© l’histoire de la chrĂ©tientĂ© et de la vie moniale au Moyen-Ăąge, elle fĂ»t aussi une femme de lettres Ă  l’immense Ă©rudition. NĂ©e dans une famille noble de RhĂ©nanie, elle eut dĂšs son plus jeune Ăąge, des visions qui poussĂšrent sa famille Ă  encourager son entrĂ©e dans la vie monastique.  Elle se passionna pour de nombreux sujets, dont la mĂ©decine et la composition. L’essentiel des piĂšces liturgiques qu’elle composa, sont parmi les premiĂšres Ă  nous ĂȘtre parvenues dans leur intĂ©gralitĂ©.

Les Ɠuvres retenues sont le reflet d’un art qui se veut Ă©lĂ©vation. Ici tout est lumiĂšre, l’ornementation rĂ©vĂšle l’ineffable. La voix d’Arianna Savall, si pure est faite pour nous dĂ©voiler, toute la suave et rayonnante splendeur de l’Ăąme de ces piĂšces grĂ©goriennes. Le chant mĂ©lismatique subjugue par sa cristalline beautĂ©. Entre poignante douceur et virtuositĂ© compassionnelle, elle dĂ©livre de la peur et du temps, donnant sens au gouffre de l’Ă©ternitĂ©. Son chant est un horizon cĂ©leste sensible et gĂ©nĂ©reux. Petter Johansen fait du Planctus David d’AbĂ©lard, une complainte sombre, amer, tragique. Face Ă  la mort, AbĂ©lard ne peut que porter tous les regrets d’un corps et d’un amour Ă  jamais brisĂ©s.

Le choix des instruments pour les accompagner, donne Ă  leur interprĂ©tation des couleurs chatoyantes. Leurs compagnons d’Hirundo Maris, David Mayoral, Andreas et Anke Spindler, creusent des perspectives, font miroiter de subjuguants reflets. Si tous apportent un soutien vocal dans certaines piĂšces, leurs qualitĂ©s d’instrumentistes sont confondantes de dĂ©licatesses et d’Ă©motions. Les bols chantants tibĂ©tains dont s’accompagne Arianna Savall vibrent en harmonie avec les sphĂšres cĂ©lestes.

La poĂ©sie des quatre piĂšces instrumentales composĂ©es par Petter Udland Johansen pour l’occasion apporte un charme supplĂ©mentaire Ă  ce merveilleux CD. Elles Ă©voquent des mondes dont la magie plus humaine, plus terrestre, n’en sont pas moins aussi mystĂ©rieux que la voĂ»te cĂ©leste. Les transitions entre chaque piĂšce vocales et instrumentales, sont toujours cohĂ©rentes et Ă©lĂ©gantes.

La prise de son ample et chaleureuse est ici au service d’une magnifique dĂ©couverte, celle d’un univers mĂ©lodieux et grisant dont on ne peut que vous recommander la dĂ©couverte.

 

 

Vox cosmica. Arianna Savall, Petter Udland Johansen, chant et instruments, Hirundo Maris. Hildegard von Bingen (1098-1179), Petrus Abaelardus (1078 – 1142) et Petter Johansen).  Enregistrement rĂ©alisĂ© Ă  Hellig-Kreuz-Kirchel, Basel-Binningen (Suisse) en fĂ©vrier 2014.

 

 

Compte rendu, opĂ©ra. Versailles. OpĂ©ra Royal, le 26 novembre 2014.Johann Adolph Hasse (1699-1783) : SiroĂ©, RĂš di Persia, OpĂ©ra seria en trois actes. Livret de MĂ©tastase. CrĂ©Ă©e au Teatro Mavezzi Ă  Bologne, le 2 mai 1733. PremiĂšre en France d’une nouvelle production. Avec : SiroĂ©, Max Emanuel Cencic ; Laodice, Julia Lezhneva ; Medarse,  Mary-Ellen Nesi ;Cosroe, Juan Sancho ; Arasse, Laureen Snouffer ; Emira, Roxana Constantinescu; Mise en scĂšne, Max Emanuel Cencic. DĂ©cors, Bruno de LavenĂšre. LumiĂšres, David Debrinay ; Video, Etienne Guiol. Armonia Atenea ; George Petrou, direction.

cencic siroe hasse Max-Emanuel-Cencic-Hasse-Siroe-George-Petrou-Armonia-AteneaAprĂšs Faramondo de Haendel en 2009 et Artaserse de Vinci en 2012, c’est avec un opĂ©ra de Hasse que Max Emanuel Cencic nous revient. Si le CD en est sorti Ă  la rentrĂ©e, unanimement saluĂ© par la critique et un rĂ©el succĂšs auprĂšs du public, sa crĂ©ation scĂ©nique en premiĂšre Ă  l’OpĂ©ra Royal de Versailles Ă©tait trĂšs attendue. Cependant la distribution en est lĂ©gĂšrement diffĂ©rente, Franco Fagioli n’Ă©tant pas libre pour l’occasion… elle n’en a pas moins Ă©tĂ© la plus belle surprise de la soirĂ©e, nous offrant de belles dĂ©couvertes et confirmant des talents que l’on a retrouvĂ©s avec un rĂ©el plaisir. En cette pĂ©riode particuliĂšrement morose, le rĂȘve d’une Perse chatoyante, ne pouvait que faire venir un public nombreux jusqu’Ă  la ville royale en quĂȘte de joyaux lyriques et de nuits enchantĂ©es. SiroĂ©, Re di Persia de Johann Adolph Hasse, est un petit bijou qui bĂ©nĂ©ficie d’un livret de MĂ©tastase offrant des niveaux de lecture des plus riches.

 

 

 

Siroe : joyau lyrique

 

CrĂ©Ă© en 1733 Ă  Bologne, le succĂšs de sa crĂ©ation, ne lui Ă©pargna pourtant pas une disparition complĂšte, totalement injuste, de la scĂšne depuis la fin du XVIIIe siĂšcle. Ici le nombre de personnages en est rĂ©duit, six au total. Drame filiale et amours contrariĂ©s en sont les fils conducteurs qui permettent de crĂ©er des situations dramatiques et psychologiques des plus intĂ©ressantes. CosroĂ©, roi vieillissant, doit se choisir un hĂ©ritier. Il a deux fils, SiroĂ© et Medarse. Le premier est le plus lĂ©gitime mais en conflit avec son pĂšre, car il est Ă©perdument amoureux d’Emira, la fille d’un ennemi qu’a assassinĂ© CosroĂ© de ses propres mains. Il choisit donc Medarse, le plus jeune, un jeune homme envieux, Ă©pris de pouvoir, mais en apparence fidĂšle et soumis Ă  ce pĂšre autoritaire. SiroĂ© va donc devoir traverser un certain nombre d’épreuves – politiques et amoureuses- avant de pouvoir exercer le pouvoir qui lui revient. Car sa loyautĂ© est Ă©galement mise en cause par la maĂźtresse de CosroĂ©, Loadice qui vient par la passion qu’elle voue au jeune homme, encore creuser le fossĂ© entre les deux hommes. AidĂ© d’un seul ami fidĂšle, Arasse, SiroĂ© parvient Ă  dĂ©jouer les complots montĂ©s par son frĂšre et Loadice, enfin rĂ©tablir l’harmonie dans le lieto fine.

Si pour sa premiĂšre mise en scĂšne Max Emanuel Cencic ne rĂ©ussit pas un sans – faute, il parvient toutefois Ă  faire naĂźtre l’enchantement tant attendu. Les merveilleux dĂ©cors – faits de moucharabiehs mobiles aux magiques arabesques – et les costumes luxuriants, de Bruno de LevenĂšre, lui permettent de suggĂ©rer un onirisme proche des miniatures persanes qu’il Ă©voque dans le programme. Les superbes lumiĂšres de David Debrinay dessinent des fleurs et des calligraphies qui nous enchantent.

Malheureusement, l’abus de videos efface le cĂŽtĂ© tragique et Ă©motionnel dans la scĂšne de la prison. Tout comme le cĂŽtĂ© sur jouĂ© de certaines scĂšnes, accentue plutĂŽt un cĂŽtĂ© comique assez surprenant ici. On peut Ă©galement aussi regretter des rĂ©fĂ©rences Ă  la franc-maçonnerie qui n’ont pas forcĂ©ment leur place chez Metastase. Mais ce ne sont pas ces quelques dĂ©tails qui auront gĂąchĂ© notre soirĂ©e, d’autant plus que douĂ© de multiples talents, Max Emanuel Cencic a donc rĂ©uni autour de lui une magnifique distribution.

Juan Sancho dans le rĂŽle du pĂšre rongĂ© par le doute et les remords inavouables, campe un CosroĂ© tragique. Tandis que Mary-Ellen Nesi est un Medarse versatile et arrogant qui progressivement tout comme son frĂšre d’ailleurs, gagne en maturitĂ©. La voix est parfaitement projetĂ©e et le plaisir jubilatoire de jouer le rĂŽle du mĂ©chant est manifeste. Lauren Snouffer et Roxana Constantinescou, respectivement Arasse, l’ami fidĂšle de SiroĂ© et Emira, l’amante qui souhaite tant faire porter Ă  SiroĂ© le poids de sa vengeance, sont de magnifiques rĂ©vĂ©lations. La premiĂšre nous Ă©blouit par la puretĂ© de son timbre et des vocalises cristalines, tandis que le timbre suave et fruitĂ© de la seconde nous ensorcelle. Julia Lezhneva fait de sa Loadice, une peste diablement sĂ©duisante. Sa virtuositĂ© exceptionnelle dans des vocalises d’une beautĂ© arachnĂ©enne, lui valent une vĂ©ritable ovation Ă  la fin de son troisiĂšme air. Enfin Ă  tout seigneur, tout honneur, le timbre de Max Emanuel Cencic aux graves d’une sensualitĂ© troublante, sa technique impeccable et sa prĂ©sence scĂ©nique, font de son SiroĂ© un personnage particuliĂšrement attachant et sĂ©duisant.

La direction Ă©nergique et dramatique de George Petrou insuffle Ă  l’ensemble Armonia Atenea une belle vitalitĂ©, mĂȘme si l’on aimerait percevoir un peu plus de couleurs dans les rĂ©citatifs.

GrĂące soit rendue Ă  Max Emanuel Cencic et Ă  tous ceux qui lui ont permis de porter ce nouveau programme jusqu’à son accomplissement et tout particuliĂšrement aux dirigeants de ChĂąteau de Versailles Spectacles, car on ne pouvait rĂȘver lieu plus envoĂ»tant que l’OpĂ©ra Royal pour une premiĂšre française.

Versailles. OpĂ©ra Royal, le 26 novembre 2014.Johann Adolph Hasse (1699-1783) : SiroĂ©, RĂš di Persia, OpĂ©ra seria en trois actes. Livret de MĂ©tastase. CrĂ©Ă©e au Teatro Mavezzi Ă  Bologne, le 2 mai 1733. PremiĂšre en France d’une nouvelle production. Avec : SiroĂ©, Max Emanuel Cencic ; Laodice, Julia Lezhneva ; Medarse,  Mary-Ellen Nesi ;Cosroe, Juan Sancho ; Arasse, Laureen Snouffer ; Emira, Roxana Constantinescu; Mise en scĂšne, Max Emanuel Cencic. DĂ©cors, Bruno de LavenĂšre. LumiĂšres, David Debrinay ; Video, Etienne Guiol. Armonia Atenea ; George Petrou, direction.

 

 

 

Approfondir : LIRE notre critique complĂšte du coffret DECCA : Siroe de Hasse par Max Emanuel Cencic

 

 

Compte rendu, récital. Paris, Théùtre des Abbesses, le 22 novembre 2014. Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Suites pour violoncelle BWV 1007, 1008 1009. Hopkinson Smith, théorbe allemand.

Nous Ă©tions nombreux en ce doux aprĂšs-midi de novembre Ă  nous presser Ă  la rencontre, d’Hopkinson Smith dans le si joli petit ThĂ©Ăątre des Abbesses sur la Butte Montmartre. Son acoustique idĂ©ale pour des concerts de musique de chambre, a permis  au « divin » Hopkinson de disposer d’un Ă©crin enchanteur pour nous offrir de merveilleux instants de musique, hors du temps. Sa lecture des Suites pour violoncelle de Bach d’une sensible mĂ©lancolie nous transporte dans un monde oĂč la musique fait surgir de l’ombre, la flamme vibrante et les reflets chatoyants de la musique du Cantor.

hopkinson smith theorbe concerthsmith06Les six Suites pour violoncelle de Bach figurent parmi ses Ɠuvres majeures. Elles n’ont jamais cessĂ© de fasciner les musiciens les plus talentueux. Passant du violoncelle au piano, de la flĂ»te Ă  la viole de gambe, les transcriptions en sont nombreuses. Bach lui-mĂȘme dĂ©dia au luth la Suite n° 5. AprĂšs les avoir enregistrĂ©es pour NaĂŻve, c’est une « version », et non une « transcription », pour un thĂ©orbe allemand que nous donne Hopkinson Smith. Cet instrument qu’il doit Ă  un facteur amĂ©ricain est inspirĂ© d’un modĂšle inventĂ© par un contemporain de Bach fort connu en son temps, le luthiste, Sylvius Leopold Weiss. Avec son sourire si malicieux, Hopkinson Smith a d’ailleurs pris la parole en milieu de concert pour dĂ©crire cet instrument avec clartĂ© et tendresse.

Ce thĂ©orbe allemand lui permet de nous donner sa lecture, si personnelle des trois premiĂšres Suites. Et passĂ© un premier instant de surprise, oĂč nous cherchons tous Ă  entendre ces Ɠuvres que nous croyons si bien connaĂźtre, c’est un univers profondĂ©ment contemplatif qui s’ouvre devant nous. Et si ce n’était les sonneries intempestives des tĂ©lĂ©phones portables, l’univers contemporain s’évanouirait dans l’envoĂ»tant murmure du thĂ©orbe qui sous les doigts si raffinĂ©s du poĂšte qu’est Hopkinson Smith, nous dit l’indicible.

smith hopi hopkinson smith theorbe hsmith12DĂšs les premiĂšres mesures du PrĂ©lude de la Suite BWV 1007, le discours est autre. Comme une onde qui s’écoule, il semble dessiner les contours d’un paysage, se faire tableau plus que phrase, Ă©chapper Ă  la peur,  Ă  une rĂ©alitĂ© en quĂȘte de virtuositĂ© et libĂ©rer l’ñme de la souffrance. Puis progressivement, nous percevons, les mots que les doigts font chuchoter. Dans les BWV 1008 et BWV 1009, dans les Courantes et Sarabandes, les cordes chantent en une polyphonie enivrante, un instant au goĂ»t d’éternitĂ©. Si les tempi plus lents qu’impose le thĂ©orbe, obligent Hopkinson Smith Ă  user comme le souligne Philippe Venturini dans le programme de prĂ©sentation « de toutes les possibilitĂ©s de son instrument pour faire entendre des figures de basses qui n’étaient que suggĂ©rĂ©es dans la partition de Bach », le public le suit, l’écoute avec fascination et plaisir, y compris les quelques enfants prĂ©sents dans la salle. Et ce murmure, ces voix graves et parfois si poignantes, dans les Menuets et Gigues invitent Ă  laisser danser avec ivresse l’esprit qui ne demande qu’à s’élever, allĂ©gĂ© Ă  jamais d’un corps oubliĂ©.

Hopkinson Smith cisĂšle les Suites, en exprime les nuances d’une infinie et mystĂ©rieuse beautĂ©. Il nous donne Ă  entendre la musicalitĂ© incandescente du silence. Et c’est avec la Sarabande de la 5Ăšme Suite en bis qu’il nous suggĂšre en fin de concert, avec une sensuelle et onirique dĂ©licatesse, ce dernier trait d’un paysage universel et pourtant d’une diversitĂ© si foisonnante.

Compte rendu, récital. Paris, Théùtre des Abbesses, le 22 novembre 2014. Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Suites pour violoncelle BWV 1007, 1008 1009. Hopkinson Smith, théorbe allemand.

Compte rendu, opĂ©ra. Versailles. OpĂ©ra Royal, le 18 novembre 2014. Jean-Philippe Rameau (1683-1764) : ZaĂŻs, Pastorale hĂ©roĂŻque en quatre actes avec prologue. Livret Louis de Cahusac. CrĂ©Ă©e Ă  l’AcadĂ©mie Royale de Musique de Paris, le 29 fĂ©vrier 1748. Avec : ZaĂŻs, Julian PrĂ©gardien ; Zelidie, Sandrine Piau ; OromasĂšs, Aimery LefĂšvre ; Cindor, BenoĂźt Arnould ; Sylphide, la Grande prĂȘtresse de l’amour, Amel Brahim-Djelloul; L’Amour, Hasnaa Bennani ; Un Sylphe, Zachary Wilder. Choeur de Chambre de Namur, direction du chƓur, Thibaut LenĂŠrts. Les Talens Lyriques ; Direction et clavecin, Christophe Rousset.

rousset christophe talens lyriques amadis phaeton roland, bellerophonAvant le grand gala Rameau organisĂ© dans le somptueux Ă©crin de la galerie des glaces ce 22 novembre 2014, Versailles poursuit ces cĂ©lĂ©brations dans le cadre de l’annĂ©e Rameau 2014. L’annĂ©e Rameau touche Ă  sa fin, du moins Ă  Versailles. Elle a, grĂące au travail des Ă©quipes du CMBV Centre de musique baroque de Versailles, Ă©tĂ© fĂȘtĂ©e avec un certain faste dans le monde et en France, permettant de faire dĂ©couvrir ou de redĂ©couvrir certaines Ɠuvres d’un Rameau plus mal connu qu’inconnu du public. Ce soir, c’est ZaĂŻs qui nous Ă©tait proposĂ© en version concert Ă  l’OpĂ©ra Royal, aprĂšs une recrĂ©ation Ă  Beaune l’étĂ© dernier et un passage par Amsterdam quelques jours auparavant. ZaĂŻs que les Talens Lyriques auront enregistrĂ©s Ă  l’occasion de cette fin de tournĂ©e est une pastorale dont le livret de Louis de Cahusac est des plus simplissimes et des plus « naĂŻfs ». C’est une histoire de bergers et de bergĂšres, d’amours lĂ©gĂšrement contrariĂ©s.

ZaĂŻs inabouti

Le gĂ©nie des airs, ZaĂŻs, dĂ©guisĂ© en berger, met Ă  l’épreuve une jolie bergĂšre, ZĂ©lidie, dont il est follement Ă©pris. Il est aidĂ© par son complice, Cindor, mais ni l’un ni l’autre ne parviennent Ă  dĂ©tourner la belle bergĂšre, qui fait preuve de constance dans ses sentiments. ZaĂŻs renonce alors Ă  son immortalitĂ© pour elle. Mais pour les rĂ©compenser, OromazĂšs, le roi des gĂ©nies leur offre Ă  tous deux de vivre Ă  jamais ensemble, car le temps ne doit pas s’opposer au bonheur.

Ce n’est donc pas l’histoire qui compte mais bien la musique de Rameau. La page la plus connue de cette Ɠuvre exceptionnelle est son prologue. Il rĂ©sume Ă  lui seul, toute la puissance, l’effervescence, le bouillonnement, la violence des Ă©lĂ©ments qui rend si unique la musique de ce compositeur. Mais de ci de lĂ , on a parfois dĂ©jĂ  entendu en particulier dans le somptueux CD d’Ausonia « Que les mortels servent de modĂšles aux dieux », certains airs, dont la beautĂ© onirique et Ă©vanescente comme « Chantez-oiseaux » ou tempĂ©tueuse et tellurique comme « Aquilons, rompez vos chaĂźnes », y rĂ©vĂ©laient toutes leurs splendides nuances.

C’est donc avec une certaine impatience que nous attendions cette recrĂ©ation complĂšte de l’Ɠuvre par les Talens Lyriques, d’autant plus lorsqu’on connait les affinitĂ©s Ă©lectives de Christophe Rousset avec la musique du compositeur dijonnais. Las, il y a des soirĂ©es avec et des soirĂ©es sans. On ne peut pas dire que tout fĂ»t dĂ©cevant ce soir, loin s’en faut. C’est une addition de petits riens, de petites fautes, qui ont fini par nous laisser un sentiment d’incomplĂ©tude, un rien agaçant, d’autant plus lorsqu’on sait combien les Talens Lyriques nous offrent gĂ©nĂ©ralement bien mieux.

Castor et Pollux de Rameau (1737-1754)Christophe Rousset avait rĂ©uni autour de lui une trĂšs belle, voir exceptionnelle distribution. Mais malheureusement, on a dĂ» relever ce qui est une erreur de casting. Cette derniĂšre est d’autant plus regrettable que Zachary Wilder, puisque c’est de lui qu’il s’agit, nous avait rĂ©vĂ©lĂ© de magnifiques qualitĂ©s d’interprĂ©tation en compagnie de Leonardo Garcia Alarcon dans la production d’Elena de Cavalli, il y a quelques mois. Son timbre de haute – contre est inadaptĂ© pour la musique du XVIIIe, a fortiori celle de Rameau. En revanche, mĂȘme si Aimery LefĂšvre semble en lĂ©gĂšre difficultĂ© en premiĂšre partie, il se reprend ensuite, donnant dans la sĂ©quence finale,  toute sa noble solennité  à OramasĂšs dans la cĂ©lĂ©bration de l’union de ZaĂŻs et ZĂ©lidie. BenoĂźt Arnould est un Cindor, Ă  peine rouĂ© et plein de charmes, tandis qu’Hasnaa Bennani est un Amour suave et Amel Brahim-Djelloul une grande – prĂȘtresse de l’Amour, au cĂ©leste envoutement. Enfin les deux grands triomphateurs de la soirĂ©e, sont Julian PrĂ©gardien et Sandrine Piau. Lui est un ZaĂŻs au timbre et Ă  la diction d’une grande sĂ©duction. Tandis que la soprano est une bergĂšre Ă  l’élĂ©gance Ă©lĂ©giaque, sensible, raffinĂ©e, pourtant si combattive. Le ChƓur de chambre de Namur est quasi parfait, particuliĂšrement redoutable comme dans « Aquilons, brisez vos chaĂźnes ». Leur phrasĂ©, leur musicalitĂ© en font un acteur essentiel.

Ce soir, ce sont les Talens Lyriques nous ont semblĂ© en lĂ©gĂšre mĂ©forme. Bien sĂ»r, il y a eu de beaux moments, mais aussi de maniĂšre assez surprenante, chez eux des fautes de justesse et de lĂ©gers dĂ©calages avec le chƓur qui ont troublĂ© cette harmonie parfaite que nous attendions d’eux. Certes Christophe Rousset est parvenu Ă  rĂ©tablir une situation trĂšs instable, mais la fatigue de ses troupes -et tout particuliĂšrement des flĂ»tes et des hautbois-, aura laissĂ© au cours de la soirĂ©e un sentiment d’inaccompli.

Compte rendu, opĂ©ra. Versailles. OpĂ©ra Royal, le 18 novembre 2014. Jean-Philippe Rameau (1683-1764) : ZaĂŻs, Pastorale hĂ©roĂŻque en quatre actes avec prologue. Livret Louis de Cahusac. CrĂ©Ă©e Ă  l’AcadĂ©mie Royale de Musique de Paris, le 29 fĂ©vrier 1748. Avec : ZaĂŻs, Julian PrĂ©gardien ; Zelidie, Sandrine Piau ; OromasĂšs,  Aimery LefĂšvre ; Cindor, BenoĂźt Arnould ; Sylphide, la Grande prĂȘtresse de l’amour, Amel Brahim-Djelloul; L’Amour, Hasnaa Bennani ; Un Sylphe, Zachary Wilder. Choeur de Chambre de Namur, direction du chƓur, Thibaut LenĂŠrts. Les Talens Lyriques ; Direction et clavecin, Christophe Rousset.

Compte rendu, opĂ©ra. Versailles. OpĂ©ra Royal, le 5 octobre 2014. Jean-Philippe Rameau (1683-1764) : Les BorĂ©ades, tragĂ©die lyriques en cinq actes sur un livret attribuĂ© Ă  Louis de Cahusac. Version concert. Distribution : Julie Fuchs, Alphise ; Samuel Boden, Abaris ; Manuel Nunez-Camelino, Calisis ; Jean-Gabriel Saint-Martin, BorilĂ©e ; ChloĂ© Briot, SĂ©mire, une nymphe, L’amour, Polymnie ; Damien Pass, BorĂ©e ; AndrĂ© Morsch, Adamas ; Mathieu Gardon, Apollon. Choeurs Aedes, direction Mathieu Romano ; Les Musiciens du Louvre Grenoble ; Marc Minkowski, Direction musicale.

Castor et Pollux de Rameau (1737-1754)Si de tous les merveilleux instants d’une fin d’aprĂšs-midi automnale, nous ne devions retenir que l’un d’entre eux, se serait celui oĂč l’EntrĂ©e de Polymnie a retenti sous les ors de l’OpĂ©ra Royal. Tout le soyeux et la rondeur d’un orchestre emportĂ© par l’Harmonie d’une musique unique et qui nous a libĂ©rĂ© par ses sortilĂšges du poids de la mĂ©diocritĂ© et des peurs. Une musique dont il Ă©mane un sentiment de plĂ©nitude, fait de lumiĂšre et de sensualitĂ© qui nous laisse d’abord dĂ©muni, pour nous porter ensuite vers des horizons infinis.

Nous attendions l’annĂ©e Rameau, dont on nous disait qu’elle serait exceptionnelle avec impatience, mĂȘme si dĂ©jĂ  quelques concerts en prĂ©lude nous avaient Ă©tĂ© offerts l’an dernier par le Centre de Musique Baroque de Versailles (CMBV) et ChĂąteau de Versailles Spectacles (CVS). Mais voici qu’enfin l’évĂšnement prend de l’ampleur pour notre plus grand bonheur.

Bon Rameau en version de concert

Peut-on mieux honorer la musique du compositeur dijonnais qu’en lui offrant cette salle Ă  l’acoustique quasi parfaite et qui aurait dĂ» ĂȘtre la sienne ? C’est avec Les BorĂ©ades, qui n’y fut jamais reprĂ©sentĂ©e que la « cĂ©lĂ©bration » de ce 250e anniversaire de sa disparition a officiellement commencĂ©e en ce dimanche 5 octobre 2014.

Marc Minkowski qui a des affinitĂ©s Ă©lectives Ă©videntes avec Rameau, a dĂ©cidĂ© de proposer au public versaillais et avant cela, aixois l’étĂ© dernier, une version concert de cette Ɠuvre posthume, qui ne fut donnĂ©e pour la 1Ăšre fois en concert qu’en 1964 et Ă  la scĂšne, en 1982, au festival d’Aix en Provence.

C’est Ă  la fin de sa vie en 1764, Ă  plus de 80 ans que Rameau entame la composition de cet ultime chef-d’Ɠuvre dont le librettiste est inconnu. Toutefois, Louis de Cahusac, dĂ©cĂ©dĂ© en 1759, avec lequel il a de trĂšs nombreuses fois collaborĂ© en est considĂ©rĂ© comme l’auteur probable.

Si les livrets dont dispose Rameau passent pour souffrir d’une faiblesse dramaturgique, sa musique, leur apporte un supplĂ©ment d’ñme, de force voire de violence psychologique hors normes.

Ici, la trame en soi est des plus simples. Alphise, reine de Bactriane ne peut Ă©pouser qu’un descendant de BorĂ©e. BorilĂ©e  et Calisis, lui font une cour appuyĂ©e qui ne la touche guĂšre. C’est Abaris, qu’elle aime. Des danses viennent ponctuer, en une riche diversitĂ© orchestrale, les hĂ©sitations de cette jeune souveraine entre son devoir et ses sentiments, tout comme d’ailleurs celle de l’élu qui ne sait s’il doit choisir la mort pour ne pas mettre en danger celle qu’il aime, ou combattre pour l’aider Ă  se libĂ©rer du joug d’une tradition. En finissant par renoncer Ă  sa couronne, Alphise provoque la colĂšre de BorĂ©e. Mais grĂące Ă  l’intervention d’Adamas et Apollon, Abaris finit par se rĂ©vĂ©ler un descendant du dieu des Vents du Nord et ainsi, en pouvant Ă©pouser Alphise, permettre une fin heureuse.

Ce n’est donc pas la premiĂšre fois que Marc Minkowski rencontre Rameau et Les BorĂ©ades. Sa collaboration avec Laurent Pelly, nous a non seulement fait cadeau d’une PlatĂ©e inoubliable mais Ă©galement de fascinantes BorĂ©ades.

Ce soir donc point de mise en scĂšne, mais une distribution jeune et fastueuse. Il faut reconnaĂźtre que Marc Minkowski est passĂ© maĂźtre dans l’art de choisir ses interprĂštes, n’hĂ©sitant pas Ă  s’appuyer sur de jeunes talents, dont la crĂ©dibilitĂ© scĂ©nique, apporte bien souvent un supplĂ©ment de vĂ©ritĂ©, ici de candeur, fidĂšle miroir des personnages.

Il est à noter que tous les chanteurs ont apporté un réel soin à la prononciation et projettent parfaitement leurs voix sans jamais perdre en lisibilité.

Julie Fuchs, Ă©toile plus que montante de la scĂšne lyrique, est une Alphise sĂ©duisante et juvĂ©nile. La beautĂ© de son timbre fruitĂ©, de sa ligne de chant, sa facilitĂ© dans les vocalises et les ornementations nous sĂ©duisent au plus haut point. Samuel Boden est un Abaris plus touchant qu’hĂ©roĂŻque. Face aux jeunes hĂ©ros, les fils de BorĂ©e interprĂ©tĂ©s respectivement par Manuel Nunez Camelino et Jean-Gabriel Saint-Martin sont tout simplement splendides tant de prĂ©sence scĂ©nique que vocalement. Il nous faut souligner que le baryton français, possĂšde une surprenante flexibilitĂ© sur l’ensemble de son registre vocal. Ses graves sont profonds et ses aigus faciles. La brillante soprano ChloĂ© Briot caractĂ©rise avec sensibilitĂ© et impertinence l’ensemble des rĂŽles qui lui sont impartis (SĂ©mire, une nymphe, l’Amour, Polymnie). Elle nous enchante vocalement par son timbre d’une clartĂ© quasi cĂ©leste et cette ingĂ©nuitĂ© scĂ©nique qui donne une rĂ©elle consistance Ă  des rĂŽles en apparence si tĂ©nus.

Damien Pass est un BorĂ©e redoutable. Et si Mathieu Gardon dans le petit rĂŽle d’Apollon n’a guĂšre le temps de nous montrer son savoir-faire qui semble toutefois trĂšs prometteur, AndrĂ© Morsch dans le rĂŽle d’Adamas a toutes les qualitĂ©s requises pour le rĂŽle.

Les ChƓurs Aedes sont un personnage Ă  part entiĂšre. Leur engagement dramatique, leur homogĂ©nĂ©itĂ©, leur ligne de chant ponctuent avec ferveur la tragĂ©die.

Enfin, quel bonheur de retrouver les Musiciens du Louvre et cette palette sonore si onctueuse qui est la leur. La direction de Marc Minkowski insuffle une rĂ©elle cohĂ©rence entre les solistes, les chƓurs, l’orchestre. Il colore avec sensibilitĂ©, souligne tout le brillant et la tendresse qui Ă©mane de la partition, l’énergie, la violence et la virtuositĂ© farouche de la tempĂȘte. Marc Minkowski nous touche, par des nuances Ă  fleur de peau, qui sont tout juste perceptibles, si dĂ©licates et mĂ©lancoliques.

L’annĂ©e Rameau ne fait que commencer Ă  l’OpĂ©ra Royal et d’autres grands moments y sont prĂ©vus dont deux ballets hĂ©roĂŻque le Temple de la Gloire dont le librettiste a pour nom Voltaire et ZaĂŻs, ainsi qu’une soirĂ©e de Gala qui s’annonce trĂšs prometteuse. Une annĂ©e Rameau qui nous l’espĂ©rons sera Ă  la hauteur de cette aprĂšs-midi si riche des enchantements que les troupes de Marc Minkowski nous ont dĂ©voilĂ©s.

Compte rendu, opĂ©ra. Versailles, OpĂ©ra Royal, le 5 octobre 2014. Jean-Philippe Rameau (1683-1764) : Les BorĂ©ades, tragĂ©die lyriques en cinq actes  sur un livret attribuĂ© Ă  Louis de Cahusac. Version concert. Distribution : Julie Fuchs, Alphise ; Samuel Boden, Abaris ; Manuel Nunez-Camelino, Calisis ; Jean-Gabriel Saint-Martin, BorilĂ©e ; ChloĂ© Briot, SĂ©mire, une nymphe, L’amour, Polymnie ; Damien Pass, BorĂ©e ; AndrĂ© Morsch, Adamas ; Mathieu Gardon, Apollon. Choeurs Aedes, direction Mathieu Romano ; Les Musiciens du Louvre Grenoble ; Marc Minkowski, Direction musicale.

Compte rendu. Narbonne. Abbaye de Fontfroide, les 15,16,17,18 et 19 juillet 2014. IXe Festival Musique et Histoire. Pour un dialogue Interculturel : Territoires et cultures de l’Homme.

narbonne Ă©tĂ© 2014 210La route qui mĂšne Ă  Fontfroide est si belle au milieu des vignes, des oliviers, et de la garrigue avec au loin quelques ruines des chĂąteaux cathares, qu’elle devient presque un parcours initiatique, fait de senteurs merveilleuses. En la parcourant, le sentiment nous gagne d’entrer dans un ailleurs, coupĂ© de la rĂ©alitĂ© contemporaine, un monde oĂč l’homme et la terre nourriciĂšre, seraient Ă  nouveau des amis Ă  l’écoute l’un de l’autre.
Le 15 juillet, nous avons rejoint l’abbaye oĂč nous attendaient rĂ©pĂ©titions et concerts. Tous les espaces, toutes les salles, ou quasi, sont investis par le festival. Tout ou presque est accessible au public qui souhaite pousser les portes, alors qu’il visite l’abbaye, qui lui est ouverte Ă  la visite. Ainsi tandis que les artistes rĂ©pĂštent, peut-on voir les techniciens du son, les tĂ©lĂ©visions, France Musique s’activer autour d’eux, afin que tout soit prĂȘt pour les concerts. Evoquons tout de suite la sonorisation mise en place afin de rassurer les puristes. Elle est indispensable en ces lieux. Elle permet d’offrir une qualitĂ© d’Ă©coute Ă©gale Ă  tous. Cette annĂ©e, elle n’a pas toujours Ă©tĂ© parfaite, et pourtant pas un seul d’entre nous n’a regrettĂ© sa prĂ©sence en ces lieux, tant la magie de la programmation et le talent des artistes, font trĂšs vite oublier la prĂ©sence de la technique. Et alors que tout n’est qu’agitation autour de Jordi Savall et de ses musiciens, que les cameramen tirent les cĂąbles, bondissent sur la scĂšne, enjambent les fils, les artistes se retrouvent. Arrivant des quatre coins de la planĂšte et ne disposant bien souvent que de quelques heures pour rĂ©pĂ©ter et se mettre en place, ils rĂ©investissent ce lieu qu’ils redĂ©couvrent Ă  chaque fois, tant il est si vivant. InstantanĂ©ment, ils installent ce lien si particulier entre eux, la musique, les lieux et celui qui les Ă©coute. Alors que tout virevolte autour d’eux, la sĂ©rĂ©nitĂ© s’empare pourtant de tous.

 

 

 

Festival Musique et Histoire : une source d’Harmonie

 

narbonne Ă©tĂ© 2014 363Le public vient Ă  Fontfroide pour partager avec le maestro catalan, au-delĂ  de la simple rĂȘverie, des instants uniques d’affinitĂ©s, d’amitiĂ©, d’amour. La musique y dĂ©voile progressivement, ce meilleur qui sommeille en chacun de nous, si souvent craintif et apeurĂ©. Il n’est qu’Ă  entendre les premiĂšres minutes du Concert Orient Occident, en Hommage Ă  la Syrie donnĂ© le premier soir, alors que les musiciens marocain Driss El Maloumi Ă  l’Oud, le malgache Rajery au Valiha et le malien BallakĂ© Sissocko, au Kora improvisent un Kouroukanfouga instrumental subjuguant. DĂšs le concert de l’aprĂšs-midi Ă  18 heures, ils avaient entamĂ© Des Dialogues croisĂ©s, sous forme d’improvisation avec leurs homologues syriens Waed Bouhassoun au chant et Ă  l’Oud, Moslem Rahal au Ney et Hamam Alkhalaf au chant. Nous les retrouvons ce soir-lĂ , avec Ă  leur cĂŽtĂ© deux autres chanteurs, l’israĂ©lien Lior Elmaleh et la grecque Aikaterini Papadopoulu, ainsi que de nombreux instrumentistes et le chƓur d’enfants des jeunes chanteurs du Conservatoire de Narbonne. Ces derniers viendront apporter au final, avec brio, cette touche d’innocence qui permet Ă  une mĂ©lodie commune Ă  toutes les civilisations du pourtour mĂ©diterranĂ©en de dĂ©ployer les ailes de l’espĂ©rance. Ce concert n’est en rien « exotique », il possĂšde cette force de l’hommage aux victimes des guerres fratricides en une terre qui pourtant appelle Ă  la vie.
Ces concerts thĂ©matiques de « musiques du monde ancien », rĂ©unissant autour de lui pour des programmes comme Orient Occident du premier soir, ou celui sur les musiques du temps du Greco, ou bien encore celui sur les musiques des balkans qui concluait ou presque le festival, -puisque une dĂźner concert auquel nous n’avons pas assistĂ© le dimanche finissait sur une folle fĂȘte mexicaine l’Ă©dition de cette annĂ©e-, permettent Ă  Jordi Savall de poursuivre ainsi son travail d’artiste de l’Unesco pour la paix. En permettant aux jeunes gĂ©nĂ©rations en cours de formation musicales de dĂ©couvrir Ă  cĂŽtĂ© d’adultes de tout horizon, par la musique, la richesse de ces croisements incessants de l’histoire et des cultures, il donne aux jeunes gĂ©nĂ©rations l’opportunitĂ© de changer le monde de demain.
Tous les concerts de 18 heures sont des perles rares et prĂ©cieuses. Les talents d’improvisateurs virtuoses de tous ces musiciens, rĂ©vĂšlent ainsi, au public Ă©tonnĂ©, les ressources infinies de leurs instruments. De Driss el Maloumi Ă  l’oud, en passant par Moslem Rahal au Ney, ou le survoltĂ© Bora Dugic Ă  la Frula, ou le surprenant et irradiant violoniste tzigane Tcha Limberger, tous semblent entrer en transe et en communautĂ© d’esprit avec le public. Sourires, regards, silence, la musique, reflet de la lumiĂšre et de nos Ă©motions, s’y Ă©panouit. Le concert de Ferran Savall est une trĂšs belle dĂ©couverte. Les onomatopĂ©es de Ferran Savall, nous racontent des histoires fantasmagoriques. Aucun musicien ne cherche Ă  entrer en concurrence avec un autre. Ici chacun peut s’exprimer. En pays cathare, on se laisse ensorceler et rĂ©jouir par la musique, fĂ»t-elle nostalgique. Et l’on aura remarquĂ© au passage combien Hakan GĂŒngör au Canun, peut faire de chaque piĂšce interprĂ©tĂ©e, un vĂ©ritable joyau.
Comment ne pas ĂȘtre touchĂ© par la grĂące qui Ă©mane du concert d’Arianna Savall et de Peter Udland Johansen. La prĂ©sence compassionnelle de la soprano, au timbre cristallin, nous touche Ă  chaque fois. Reprenant le programme du CD Hirundo Maris, pour lequel nous les avions interviewĂ©s pour Classique News, les deux artistes et leurs compagnons musiciens, nous ont procurĂ© au cƓur de la garrigue en plein Ă©tĂ©, le sentiment de nous retrouver sur des mers oĂč souffle une brise fraĂźche et lĂ©gĂšre. NimbĂ©e de lumiĂšre, Arianna nous a touchĂ©e Ă  l’Ăąme. Elle a souhaitĂ© rendre hommage Ă  sa mĂšre, dont on ressent la prĂ©sence amicale partout en ces lieux qu’elle aimait tant. Le son des vagues, provenant des percussions de David Mayoral et le chant des mouettes de la contrebasse de Miguel Angel Cordero, sont des instants vertigineux de tendresse et d’apaisement. Le percussionniste que l’on a retrouvĂ© dans de nombreux concerts, a dĂ©voilĂ© combien la percussion est un art qui demande une vĂ©ritable sensibilitĂ©.
Impossible ici de rentrer dans les dĂ©tails de chaque concert et de citer tous les artistes, l’article serait bien trop long. Le concert en hommage au Grego, fait de lumiĂšres franches et d’ombres redoutables, a rĂ©vĂ©lĂ© un programme passionnant. Celui consacrĂ© aux Balkans fĂ»t d’une beautĂ© Ă  couper le souffle, oĂč l’on a retrouvĂ© cet apaisant instrument qu’est le Duduk et son jeune mais non moins brillant interprĂšte, HaĂŻf Sarikouyoumdjian.
Enfin Jordi Savall, a consacrĂ© deux concerts inoubliables Ă  la musique pour viole. L’un intitulĂ© l’Europe du Nord a permis d’entendre le rĂ©pertoire français du XVIIe siĂšcle, et celui intitulĂ© Fantaisies Royales, le si Ă©lĂ©gant et brillant rĂ©pertoire anglais des annĂ©es 1630-1660. ComplicitĂ© absolue entre des artistes qui se connaissent depuis tant d’annĂ©e. Dans le RĂ©fectoire des convers, un lien intime s’instaure entre les musiciens, les compositeurs et le public. Le sentiment d’ĂȘtre entre amis, aprĂšs le souper, nous gagne. La poĂ©sie de l’éphĂ©mĂšre est ici servie par une basse continue aux clairs obscurs chatoyants. Pierre HantaĂŻ au clavecin ou Xavier Diaz-Latorre au thĂ©orbe sont des continuistes aristocratiques. Philippe Pierlot Ă  la basse de viole qui assure la basse continue sur l’ensemble des concerts, a ici entamĂ© avec Jordi Savall une conversation raffinĂ©e et mĂ©lancolique, dans le Concert Ă  deux violes Ă©gales : Tombeau des Regrets de Monsieur de Sainte Colombe le PĂšre qu’ils ont poursuivi dans les Fantaisies royales, deux jours plus tard, en compagnie du trĂšs beau consort de violes rĂ©unie pour cette occasion. Dans le concert consacrĂ© au rĂ©pertoire français, Jordi Savall a souhaitĂ© Ă©voquer l’éclat de la musique française qui Ă  la fin de rĂšgne de Louis XIV va cĂ©der la place Ă  une musique du recueillement, plus intimiste et qui fait miroiter l’ñme et ses ombres. La flĂ»te ductile de Marc HantaĂŻ, parfois impertinente sait se faire joueuse, subtile, rĂȘveuse, tandis que le violon de Manfredo Kraemer mĂ©lange d’irisation et d’énergie, se plait Ă  soutenir une conversation effrontĂ©e. Le programme consacrĂ© Ă  la musique anglaise au temps des guerres des trois royaumes, rĂ©pertoire Ă©minemment virtuose de la toute fin du XVIe siĂšcle et du dĂ©but du XVIIe siĂšcle, offre au consort de violes ses plus belles lettres de noblesse, ici servie par des interprĂštes flamboyants. La texture polyphonique raffinĂ©e et si complexe est rendue avec une prĂ©cision si vivante qu’elle donne Ă  ses voix du silence, toute sa plĂ©nitude.
Le festival de Fontfroide est plus qu’une belle aventure. Il serait dommage de vous en priver. Jordi Savall bien au-delĂ  du musicien est un humaniste qui sait s’entourer de vĂ©ritables personnalitĂ©s et transmettre non seulement son savoir-faire, mais aussi donner Ă  voir et Ă  partager la quintessence de ce que l’humanitĂ© peut elle-mĂȘme offrir de meilleur. Entourer d’équipes techniques, administratives et de bĂ©nĂ©voles qui ne demandent qu’à le seconder avec efficacitĂ© et passion et du soutien amical  des propriĂ©taires de l’Abbaye, et de nombreux partenaires dont la si douce ville de Narbonne, il nous permet de voyager bien au-delĂ  de toute frontiĂšre et de reprendre la route, de suivre cet escalier qui derriĂšre le jardin en terrasse semble « aller sans fin », vers un inconnu fascinant.

Narbonne. Abbaye de Fontfroide du 15 au 20 juillet 2014. IXe Festival Musique et Histoire. Pour un dialogue Interculturel : Territoires et cultures de l’Homme. Mardi 15 juillet, Abbaye de Fontfroide, concert de 18 h, sur les Jardins en Terrasses  Dialogues croisĂ©s : Syrie, Maroc, Mali et Madagascar par Moslem Rahal (ney) , Waed Bouhassoun (voix&oud), Hamam Alkhalaf (voix) & l’ensemble d’Afrique : Dris El Maloumi (voix & oud), BallakĂ© Sissoko (lora du Mali), Rajery (Valiha de Madagascar). Concert du soir, Cour Louis XIV, Orient & Occident, avec les musiciens de GrĂšce, d’IsraĂ«l, du Maroc, de Syrie, le Choeur d’enfants du Conservatoire de musique du Grand Narbonne et les solistes vocaux et instrumentaux de la Capella Reial de Catalunya et d’HespĂ©rion XXI. Mercredi 16 juillet, concert de 18 h, Jardins en Terrasses, Dialogues Nord et sud : NorvĂšge et Catalogne, Arianna Savall (chant et harpe), Peter Udland Johansen (voix, hardinfele, mandolin) et les musiciens de l’album Hirundo Maris. Concert du soir, L’Europe du Nord 1714 – 1788, Le Concert des Nations, Manfredo Kraemer, violon ; Marc HantaĂŻ, flĂ»te traversiĂšre ; Philippe Pierlot, basse de viole ; Xavier Diaz-Latorre, thĂ©orbe & guitare, Pierre HantaĂŻ, clavecin ; Jordi Savall, viole de gambe & direction. 18 juillet, concert de 18 heures, Jardins en Terrasse, Fantaisies mĂ©diterranĂ©es : d’autrefois et d’aujourd’hui, Ferran Savall et des musiciens d’HespĂ©rion XXI. Concert du Soir, Eglise Abbatiale, l’Europe du Sud 1541-1614, les Musiques au temps du Greco par les solistes vocaux et instrumentaux de la Capella Reial de Catalunya et d’HespĂ©rion XXI sous la direction de Jordi Savall. Le 18 juillet, concert de 18 h, Jardins en Terrasse, l’Esprit des Balkans : Tziganes & Ottomans par des musiciens tziganes, turcs et serbes. Concert du soir, RĂ©fectoire des convers de l’Abbaye. Fantaisies royales, HespĂ©rion XXI sous la direction de Jordi Savall. Le 19 juillet 2014, Concert du soir en l’Ă©glise Abbatiale, les Cycles de la vie – Balkan : le Pays du Miel & du Sang, HespĂ©rion XXI sous la direction de Jordi Savall.

 

 
Illustrations : © Monique Parmentier

Compte rendu, concert. Narbonne, ThĂ©Ăątre, le 13 juillet 2014. Festival Horizon MĂ©diterranĂ©e. Chants d’exil et d’amour dans les traditions juives et arabes du pourtour mĂ©diterranĂ©en, Jordi Savall et ses musiciens invitĂ©s.

SAVALL_savall_jordi-savall-724x464Lorsque vient l’heure d’Ă©crire cette chronique, le temps s’est Ă©coulĂ©, emportant les derniĂšres notes de musique, celles du dernier concert. Elles sont parties vers des horizons lointains, tandis que nous rejoignons la capitale, son bruit, son agitation permanente. Et c’est d’abord la qualitĂ© du silence et de la lumiĂšre, du Festival de musique ancienne qui se tient en l’Abbaye de Fontfroide dans l’Aude, qui nous revient en mĂ©moire. Une qualitĂ© de silence, qui aidĂ©e par le vent porte la musique, loin, trĂšs loin. Comment ne pas se revoir, marchant dans la garrigue en dĂ©but de soirĂ©e, Ă  l’arriĂšre de l’abbaye. Au loin, le son des violes de Jordi Savall et de Philippe Pierlot qui rĂ©pĂštent quelques fantaisies de William Law ou de Matthew Locke. Les nuages ont recouvert la forĂȘt environnante, semblant figer le temps dans un ailleurs lointain et Ă©ternel. Le vent chante sa plainte qui accompagne les violes. La solitude qui nous entoure, se pare de poĂ©sie et parle, nous murmure l’ineffable. Celui qui n’a pas vĂ©cu ce sentiment d’une intense spiritualitĂ©, si universelle, qui sourde de Fontfroide, comme cette source froide qui attend le voyageur Ă©garĂ©, ne sait Ă  quel point ce festival rĂ©pond Ă  un appel, Ă  une quĂȘte… celle de la paix.

Chants d’exil et d’amour sur les terres d’Al Andalous

savall-festival-fontfroideC’est Ă  quelques kilomĂštres des bords de la MĂ©diterranĂ©e, notre mĂšre Ă  tous, que ce lieu prĂ©servĂ© par une famille qui semble si attachĂ©e Ă  ce trĂ©sor patrimoniale, offre l’harmonie et la sagesse. Et c’est en cette Abbaye de Fontfroide que depuis neuf ans, Jordi Savall propose Ă  un public fidĂšle et attentif, un festival de musique ancienne unique en son genre. CrĂ©Ă© en compagnie de son Ă©pouse Montserrat Figueras, dans un lieu dĂ©couvert presque par hasard, Ă  l’occasion d’une invitation Ă  y donner un concert, le Festival Musique et Histoire pour un Dialogue Interculturel, tente de rendre possible le partage et l’Ă©coute d’une histoire et d’une culture commune et pourtant si diverse, des peuples de cette mer qui a vu naĂźtre tant de civilisations.
Cette annĂ©e avant de rejoindre l’Abbaye le 15 juillet, c’est dans la ville de Narbonne que le 13, nous avons tout d’abord retrouvĂ© Jordi Savall, ainsi que certaines de ses chanteuses et musiciens pour un concert intitulĂ© Chants d’exil et d’amour. Partenaire officiel du Festival qui se tient Ă  l’abbaye, la ville dans le cadre d’une manifestation plus globale intitulĂ©e Horizon MĂ©diterranĂ©e, a souhaitĂ© cĂ©lĂ©brer la femme mĂ©diterranĂ©enne Ă  l’occasion de ces rencontres. Spectacles de chant, de danse, confĂ©rences dĂ©bats, exposition, viennent cĂ©lĂ©brer toutes celles qui dans la guerre et dans la paix, « sont une source d’inspiration ».
Ainsi le temps d’une soirĂ©e, Jordi Savall est-il devenu le troubadour de cette ancienne citĂ© romaine, qui a Ă©tĂ© Ă  une certaine Ă©poque la capitale d’une province d’Al Andalous. Nous retiendrons tout d’abord de ce concert splendide, la dĂ©claration simple, digne et angoissĂ©e, lue par des intermittents, rappelant que sans eux, il ne peut y avoir de spectacle. On peut Ă©galement se rĂ©jouir de ce public de tout Ăąge, venu nombreux. D’autant que le soir mĂȘme, la coupe du monde de football aurait pu le retenir devant un poste de tĂ©lĂ©. Connaissant peu ou pas la musique ancienne, ce public n’a d’ailleurs quittĂ© qu’à regret le thĂ©Ăątre Ă  la fin du concert. A l’Ă©coute de la magie des instruments et de ces voix envoĂ»tantes, si Ă©vocatrices de ces ailleurs, d’une diffĂ©rence qui invite au voyage et Ă  la contemplation, il s’est laissĂ© emporter loin de son quotidien. Les instruments : le santur, le ney, l’oud et le rebbab magnifient les voix. Ils chantent les souffrances de l’absence et de l’exil, mais aussi la beautĂ© du monde et le bonheur d’aimer. Des voix, nous retiendrons tout particuliĂšrement, celle de deux des chanteuses qui ont profondĂ©ment marquĂ© cette soirĂ©e et le festival oĂč nous les avons ensuite retrouvĂ©es. Celle de la chanteuse grecque, Aikaterini Papadopoulu, limpide et dĂ©licate, suggĂšre la nostalgie des bonheurs perdus, des instants fugaces et ardents, de tous ces petits bonheurs qui font une vie. Tandis que celle tout en retenue, de la chanteuse musicienne syrienne – qui s’accompagne Ă  l’Oud- Waed Bouhassoun, est d’une indicible Ă©motion. Elle exprime l’amour, la peur, l’angoisse, une poĂ©sie fugace et sensible, qui suspend le temps, avec une noblesse et une dignitĂ© rares. La direction attentive et Ă  l’écoute de Jordi Savall redonne vie au lyrisme des muses de la MĂ©diterranĂ©e.

Narbonne, ThĂ©Ăątre de Narbonne le 13 juillet 2014 ; Festival Horizon MĂ©diterranĂ©e. Chants d’exil et d’amour dans les traditions juives et arabes du pourtour mĂ©diterranĂ©en, Jordi Savall et ses musiciens invitĂ©s.

 

 

Illustrations : Jordi Saval, portrait (DR) ; à Fontfroide juillet 2014 © Monique Parmentier

Compte rendu, opéra. Versailles. Opéra Royal, le 6 mai 2014. Campra : TancrÚde, Benoßt Arnould, Isabelle DruetLes Temps Présents. Oliver Schneebeli, direction. Mise en scÚne, Vincent Tavernier  

campra-tancrede-opera-royal-versailles-schneebeliCompte rendu, opĂ©ra. Versailles. OpĂ©ra Royal, le 6 mai 2014. Campra : TancrĂšde… L’annĂ©e Campra organisĂ©e par le Centre de Musique Baroque de Versailles en 2010 avait jouĂ© de malchance et l’hommage qui aurait dĂ» ĂȘtre rendu au compositeur aixois n’avait donc pas comblĂ© toutes nos attentes. C’est donc avec une certaine impatience que nous attendions cette nouvelle production de TancrĂšde, que nous devons en partie Ă  l’institution versaillaise en co-production avec l’OpĂ©ra Grand Avignon. Nos attentes ne sont qu’en partie comblĂ©es.

TancrĂšde fut composĂ© par AndrĂ© Campra en 1702, alors que ce quasi inconnu avant son arrivĂ©e Ă  Paris Ă  l’Ăąge de 34 ans en 1694, est au faĂźte de sa gloire. Son opĂ©ra-ballet, l’Europe Galante l’a trĂšs rapidement rendu cĂ©lĂšbre. Cet homme qui compose le goĂ»t d’une certaine indĂ©pendance, particuliĂšrement rare Ă  l’Ă©poque pour un compositeur qui veut vivre dĂ©cemment, arrive au bon moment Ă  Paris. Et s’il est souvent connu pour sa musique sacrĂ©e, son art qui dĂ©veloppe une palette si italienne que recherche dĂ©sormais le public parisien, va exprimer sa pleine mesure dans ses Ɠuvres lyriques.

TancrĂšde, emprunte son argument Ă  la JĂ©rusalem dĂ©livrĂ©e du Tasse. Si cette tragĂ©die lyrique se veut un hommage Ă  Lully, elle magnifie ce goĂ»t nouveau du public pour des ouvrages plus lumineux, plus lĂ©gers, plus ultramontains. Ainsi dans TancrĂšde, la danse vient rompre le drame, l’emportant dans un tourbillon de couleurs orchestrales et vocales. Mais Campra se plaĂźt ici Ă  dĂ©velopper des nuances plus sombres, jouant sur des clairs – obscurs qui mettent en relief le drame amoureux, aidĂ© en cela par un trĂšs beau livret.

Antoine Danchet, son auteur connaßt bien Campra avec lequel il a entamé une collaboration amicale que rien ne viendra rompre. Il développe une poésie élégante, sensible, à la mélancolie élégiaque qui fait de TancrÚde une véritable perle baroque.

TancrĂšde, chevalier chrĂ©tien et Clorinde, princesse sarrasine, sont Ă©pris l’un de l’autre alors que tout doit les sĂ©parer. Argant est Ă©galement Ă©pris de la jeune femme, tandis qu’Herminie, princesse d’Antioche est de son cĂŽtĂ© amoureuse de TancrĂšde. Tous deux rongĂ©s par la jalousie, font appel au magicien IsmĂ©nor pour sĂ©parer les deux amants.

Le Centre de Musique Baroque de Versailles (CMBV) a rĂ©uni ce soir une assez belle distribution permettant d’offrir au public une nouvelle production trĂšs sĂ©duisante de cette Ɠuvre trop rare sur nos scĂšnes nationales.

La mise en scĂšne Ă©lĂ©gante et fantasmagorique de Vincent Tavernier, la scĂ©nographie qui nous offre toute la magie des toiles peintes et des jeux de perspectives de Claire Niquet, les costumes enchanteurs d’Erick Plaza-Cochet et les trĂšs belles lumiĂšres de Carlos Perez, nous restituent tout l’enchantement de ces spectacles au charme naĂŻf au dĂ©but du XVIIIe siĂšcle. Les arts de la scĂšne font vibrer le cƓur des spectateurs et des acteurs, en un mĂȘme souffle.

De la distribution de ce soir nous retiendrons avant tout, le TancrĂšde poignant tant scĂ©niquement que vocalement de BenoĂźt Arnould et l’incandescente Clorinde d’Isabelle Druet. Le soin qu’ils apportent tous deux au texte, nous rĂ©vĂšle l’ardent dĂ©chirement d’un amour vouĂ© Ă  la mort. Chantal Santon fait de son Herminie un personnage complexe et attachant, dont l’air « Cessez, mes yeux, cessez de contraindre vos larmes », est Ă  fleur de dĂ©raison et de dĂ©sespoir.

Le reste de la distribution est plutĂŽt bien Ă©quilibrĂ© et dans cette Ɠuvre oĂč les basses tiennent un place essentielle, tant BenoĂźt Arnould dĂ©jĂ  citĂ© que le talentueux Eric-Martin Bonnet et Alain Buet, sont parfaitement appariĂ©s Ă  leurs personnages.

Le ballet de l’OpĂ©ra Grand Avignon maĂźtrise tout le raffinement de la danse baroque et chaque ballet est un ravissement pour l’Ɠil, tandis que le chƓur, les Chantres du Centre de Musique baroque de Versailles au phrasĂ© soignĂ©, s’impliquent avec une belle Ă©nergie dans ses diffĂ©rentes interventions.

Nos seuls regrets de la soirĂ©e ont Ă©manĂ© de la direction par trop retenue et linĂ©aire d’Olivier Schneebeli qui nous avait habituĂ© Ă  plus de brillant dans le rĂ©pertoire français. L’orchestre semble manquer de couleurs et d’une certaine vivacitĂ© provoquant parfois des dĂ©calages avec la scĂšne. Au bilan une bien jolie soirĂ©e, permettant de servir la cause de la si belle musique d’AndrĂ© Campra.

Versailles. OpĂ©ra Royal, le 6 mai 2014. AndrĂ© Campra (1660– 1744) : TancrĂšde, tragĂ©die en musique en cinq actes avec prologue, livret d’Antoine Danchet. TancrĂšde, BenoĂźt Arnould ; Clorinde, Isabelle Druet ; Herminie, Chantal Santon ; Argant, Alain Buet ; IsmĂ©nor, Eric-Martin Bonnet ; Un Sage enchanteur, un Sylvain, un Guerrier, la Vengeance, Erwin Aros ; La Paix, une GuerriĂšre, une Dryade, Anne-Marie Beaudette ; Une GuerriĂšre, une Dryade, Marie Favier. Ballet de l’OpĂ©ra Grand Avignon. Les Chantres du Centre de Musique Baroque de Versailles.. Les Temps PrĂ©sents. Oliver Schneebeli, direction. Mise en scĂšne, Vincent Tavernier ; ChorĂ©graphie, Françoise Deniau ; Assistant chorĂ©graphe, Gilles Poirier ; ScĂ©nographie, Claire Niquet ;Costumes Erick Plaza-Cochet. LumiĂšres, Carlos Perez

Compte rendu, opĂ©ra. Versailles. OpĂ©ra Royal, le 5 avril 2014. Haendel : Tamerlano. Max-Emanuel Cencic. Il Pomo d’Oro

Max-Emmanuel-Cencic3AprĂšs avoir subjuguĂ© le public de l’OpĂ©ra Royal mi-mars avec une reprise de la production phare de l’annĂ©e 2012 de l’OpĂ©ra National de Lorraine, Artaserse, le contre tĂ©nor Max-Emanuel Cencic est revenu ce soir au ChĂąteau pour la premiĂšre de sa toute nouvelle production avec Parnassus ARTS Production (disque Ă  venir) :  Tamerlano de Haendel.

 

Tamerlano de rĂȘve

Disons le tout de suite, mĂȘme si le temps lui donnera plus de rondeur et de fluiditĂ©, la distribution rĂ©unie pour le CD et ici, sa version concert, est tout simplement superlative.

La soirĂ©e a toutefois dĂ©butĂ© par coup de thĂ©Ăątre qui aurait pu troubler musiciens et chanteurs si ces derniers n’avaient su rĂ©agir avec un grand professionnalisme, afin d’offrir au public une soirĂ©e inoubliable. Un spectateur victime d’un malaise a nĂ©cessitĂ© une interruption du concert, alors qu’il venait tout juste de commencer et l’intervention rĂ©active et efficace des pompiers du Domaine, dont il faut saluer la prĂ©sence active et le travail tout au long de l’annĂ©e sur le site.

DonnĂ© pour la premiĂšre Ă  Londres au King’s Theatre, le 31 octobre 1724, Tamerlano repose sur une histoire, qui se situe Ă  une pĂ©riode plus rĂ©cente, que les sujets antiques plus classiques dans le rĂ©pertoire de cette Ă©poque. Le livret de NiccolĂČ Francesco Haym s’inspire de celui qu’Agostino Piovene avait Ă©crit en 1711 pour Gasperini. Livret qui trouve sa source dans une tragĂ©die française que l’on doit Ă  un auteur aujourd’hui totalement oubliĂ© et qui tenta de copier Racine, Jacques Pradon. L’action est resserrĂ©e autour de six personnages aux caractĂšres profondĂ©ment marquĂ©s. La vĂ©ritable tragĂ©die ici est portĂ©e non par Tamerlano, un ancien berger devenu un perfide et amer guerrier mais par le personnage de Bajazet, prisonnier du premier et dont la mort est le moment phare de l’opĂ©ra.

La fille du roi prisonnier, Asteria est amoureuse d’Andronico. Mais Tamerlano a jetĂ© son dĂ©volu sur la jeune fille, tandis que son amant, dans un premier temps accepte de devenir l’alliĂ© de ce nouveau roi lorsque celui-ci lui propose le trĂŽne de Byzance, se voyant au passage attribuĂ© la main d’IrĂšne, jusqu’alors promise Ă  Tamerlano.

Ce qui marque dans cet opĂ©ra de Haendel, et ce malgrĂ© la beautĂ© des airs, c’est le sens dramatique dĂ©ployĂ© par le Caro Sassone. C’est une vĂ©ritable perle noire, qu’il nous offre oĂč les rĂ©citatifs accompagnĂ©s se multiplient pour mieux poser un sentiment Ă©trange de profond dĂ©sespoir, jusqu’au suicide de Bajazet. Et si le lieto fine intervient, il n’en souligne que plus fortement l’irrĂ©mĂ©diable fatalitĂ© ou l’incroyable lĂ©gĂšretĂ© du destin.

C’est en version concert que Tamerlano nous a Ă©tĂ© donnĂ©e ce soir. RĂ©unissant autour de lui, la distribution la plus idoine qui soit, Max-Emanuel Cencic, rĂ©ussit une fois de plus Ă  nous convaincre du premier de ses talents, et il en a beaucoup d’autres, celui d’un porteur de projets souvent inĂ©dits ou renouvelants notre regard sur les Ɠuvres proposĂ©s et rĂ©unissant autour de lui un casting de rĂȘve.

C’est au tĂ©nor anglais John Mark Ainsley que revient le rĂŽle redoutable et le plus difficile Ă©crit pour un tĂ©nor par Haendel de Bajazet. D’une grande justesse dramatique, la beautĂ© de son timbre qui nous rappelle qu’il fĂ»t un magnifique Orfeo, donne au suicide de Bajazet tout le pathĂ©tique souhaitĂ©. Le dernier souffle du Roi est un murmure bouleversant.

Dans le rĂŽle-titre du tyran, Tamerlano, Xavier Sabata traduit Ă  merveille toute l’ambiguĂŻtĂ© du rĂŽle. Son timbre acidulĂ©, son phrasĂ© vif et clair, fait ressortir la palette de l’Ă©quivoque avec brio : mĂ©lange de perversitĂ©, de cynisme, dominateur et sĂ©ducteur.

Dans le rĂŽle d’Andronico, Max-Emanuel Cencic se montre d’une dĂ©licatesse et d’un charme incomparable. DĂšs son premier lamento, accompagnĂ© par un violoncelle virtuose, il nous fait ressentir, par la beautĂ© de son timbre, ses graves au velours soyeux, les tourments d’un personnage qui n’ose aimer au grand jour et qui se laisse un temps fasciner par un tyran qui lui offre des rĂȘves de gloire. Les vocalises, la technique ici prennent Ăąme, celle d’un personnage dĂ©vorĂ© par une sensibilitĂ© Ă  fleur de peau.

La superbe basse russe Pavel Kudinov ferme ce quatuor masculin avec une fermeté, une assurance scénique et vocale, qui offre à Leone, rÎle secondaire, une présence incontestable.

Le duo fĂ©minin est un duo harmonieux. Sophie Karthauser donne Ă  Asteria tout son hĂ©roĂŻsme, qui cache ses failles par une fiĂšre constance. Vaillante dans les airs virtuoses, elle se montre touchante dans « Cor di padre ». Tandis que Ruxandra Donose est une IrĂšne fascinante et dĂ©terminĂ©e, au timbre rond et chaud d’une grande beautĂ©. La direction dansante, bondissante et enthousiaste d’un jeune chef russe que l’on dĂ©couvre Ă  cette occasion, Maxim Emelyanychev, galvanise l’ensemble italien Il Pomo d’Oro. Une bien belle soirĂ©e, magnifiquement servie par des interprĂštes sachant s’investir de tout leur cƓur.

Versailles. OpĂ©ra Royal, le 5 avril 2014. George Frideric Haendel(1685 – 1759) : Tamerlano, opĂ©ra en trois actes sur un livret de NiccolĂČFrancesco Haym d’aprĂšs Agostino Piovene. Tamerlano, Xavier Sabata ; Androcino, Max-Emanuel Cencic ; Bajazet, John Mark Ainsley ; Asteria, Sophie KarthaĂŒser ; IrĂšne, Ruxandra Donose. Leone, Pavel Kudinov. Il Pomo D’Oro, Maxim Emelyanychev, direction.

Compte rendu, opĂ©ra. Versailles. OpĂ©ra Royal, le 19 mars 2014. Leonardo Vinci : Artaserse. Vince Yi
 Concerto Köln, Diego Fasolis, direction.

Dans la splendide programmation de l’OpĂ©ra Royal Ă  Versailles, c’est une des plus belles crĂ©ations baroques de la saison 2012/2013 que nous avons retrouvĂ© ce soir : Artaserse de Leonardo Vinci. Cet opĂ©ra, est un vĂ©ritable joyau perdu et aujourd’hui retrouvĂ©, grĂące au travail de recherche de Max – Emmanuel Cencic, toujours en quĂȘte de nouveautĂ©. Il fut composĂ© par un calabrais mĂ©connu du XVIIIe siĂšcle, Leonardo Vinci, sur le livret de Pietro Metastasio. C’est sur l’une des scĂšnes françaises les plus dynamiques, l’OpĂ©ra National de Lorraine Ă  Nancy qu’il a revu le jour l’annĂ©e derniĂšre. Nous y Ă©tions et vous avions relatĂ© toute la splendeur musicale et scĂ©nique qui nous avait Ă©tĂ© donnĂ©e d’entendre et de voir. Plus d’un an aprĂšs, disons le tout de suite, non seulement cet Artaserse n’a pas pris une ride mais il s’est bonifiĂ©. CrĂ©Ă© Ă  Rome en 1730, il ne put ĂȘtre chantĂ© que par des hommes y compris les rĂŽles fĂ©minins. Conservant ce principe, c’est donc un plateau de contre-tĂ©nors qui nous est offert dans cette magnifique production.

Recréation mémorable

vinci- artaserse_-_opera_royal_du_chateau_de_versaillesPietro Metastasio a offert, Ă  Vinci et aux castras, stars de la scĂšne en son temps, un livret Ă  la trame intensĂ©ment dramatique. La constance des sentiments les plus nobles s’y trouve confrontĂ©e Ă  la noirceur si humaine d’un pĂšre Ă©pris de pouvoir et d’un amoureux Ă©conduit, ainsi qu’aux doutes  qui s’emparent des hĂ©ros, face Ă  une vĂ©ritĂ© multiple. Les interprĂštes trouvent ici, en transcendant la virtuositĂ© la plus pure permise par la partition, des affects tragiques susceptibles d’offrir une vĂ©ritable Ă©motion, empreinte de mĂ©lancolie et de passion, au public.
Et si l’amour est Ă©videmment prĂ©sent, l’amitiĂ©, sentiment noble par excellence y tient un rĂŽle majeur. C’est elle qui permet de parvenir Ă  dĂ©nouer les machinations les plus cruelles et Ă  un tout jeune empereur de vaincre les tourments qui lui sont imposĂ©s.
Un seul vers tient ainsi en son cƓur la clĂ© de la tragĂ©die :« Mais je sais pour mon malheur/que l’amitiĂ© Ă©tait pour moi le choix du cƓur/et pour vous une nĂ©cessité ». C’est l’amitiĂ© qui Ă©vite une fin tragique, permettant aux deux couples (Artaserse/SĂ©mire – Arbace/Mandane, rĂ©ciproquement frĂšre et sƓur) de trouver le bonheur et pour Artabane, le pĂšre fĂ©lon, la rĂ©demption.
Musique et texte sont d’une grande beautĂ©, soulignons ici le trĂšs beau travail de traduction de Jean-François Lattarico. La mise en scĂšne de Silviu Purcărete, extrĂȘmement intelligente et percutante, souligne l’urgence et la violence des situations avec une fluiditĂ© qui suit avec brio, le rythme de la musique. Costumes  exubĂ©rants et Ă©clairages viennent participer avec justesse, au choix de la mise en abĂźme de ce thĂ©Ăątre dans le thĂ©Ăątre, oĂč tout n’est qu’illusion, oĂč la scĂšne prend possession de l’acteur et du spectateur, nous emportant dans un monde merveilleux.
Un seul changement, mais non des moindres, intervient dans la distribution. Philippe Jarrousky, qui avait donnĂ© par sa sensibilitĂ© toute sa consistance au personnage d’Artaserse, est ici remplacĂ© par un jeune contre-tĂ©nor d’origine amĂ©ricano-corĂ©enne, Vince Yi. MĂȘme si ce dernier est encore dramatiquement un peu moins mĂąture, son timbre, sa technique, ses aigus qui scintillent comme les plus prĂ©cieux des diamants, sans compter un rĂ©el panache lui permettent de vaincre trĂšs vite nos regrets. Voici un jeune homme promis Ă  un trĂšs bel avenir.
Depuis Nancy, le reste de la distribution a acquis une maturitĂ©, qui fait de cet Artaserse un duel Ă  fleurets mouchetĂ©s totalement incandescent. Les rĂ©serves que certains avaient pu Ă©mettre sur Juan Sancho (Artabano) et Yuriy Mynenko (Megabise) sont totalement soulevĂ©es tant chacun des chanteurs donne corps et Ăąmes Ă  ces deux rĂŽles de mĂ©chants, tourmentĂ© pour le premier, pervers pour le second. Tous deux sont des traĂźtres au dĂ©lire flamboyant et d’une maĂźtrise vocale Ă©poustouflante.
Le timbre de Valer Barna Sabadus (SĂ©mire, la sƓur d’Arbace et l’amante d’Artaserse) a gagnĂ© en suavité  et en profondeur. DĂšs l’acte I et son air « Torna innocente… », il est habitĂ© par son personnage et l’on tombe sous le charme de cet oiseau de paix, vĂȘtu de plumes blanches, aussi pur que ces intentions dans un monde de noirs sentiments.
Franco Fagioli (Arbase) Ă  l’hĂ©roĂŻsme tant vocal que scĂ©nique est Ă©tourdissant de virtuositĂ©. Son morceau de bravoure tant attendu du public « Vo solcando un mar crudele » totalement maĂźtrisĂ©, a dĂ©clenchĂ© un tonnerre d’applaudissements et plusieurs rappels. Avec un Max-Emmanuel Cencic  – dans le rĂŽle de Mandane- au timbre toujours aussi fascinant, Ă  la rondeur veloutĂ©, ils forment un couple qui ne peut que sĂ©duire. DĂšs le Duetto de l’acte I, leurs voix s’unissent en un legato aux envoĂ»tantes volutes, sensuelles et doloristes.
Dans la fosse le Concerto Köln fait preuve d’une Ăąme italienne et d’une splendeur dramatique rares. La direction de Diego Fasolis mĂ©lange de prĂ©cision et de tĂ©mĂ©ritĂ©, est un bonheur constant pour ce rĂ©pertoire. A l’issue du concert c’est un vĂ©ritable triomphe qui a Ă©tĂ© fait Ă  l’ensemble des interprĂštes, acteurs d’une soirĂ©e inoubliable.

Versailles. OpĂ©ra Royal, le 19 mars 2014. Leonardo Vinci (1690 – 1730) : Artaserse; opĂ©ra en trois actes sur un livret de Pietro Metastasio. Artaserse, Vince Yi ; Mandane, Max-Emmanuel Cencic ; Artabano, Juan Sancho ; Arbace, Franco Fagioli ; Semira, Valer Barna Sabadus ; Megabise : Yuriy Mynenko. Concerto Köln, Diego Fasolis, direction. Silviu Purcărete, mise en scĂšne et lumiĂšres. DĂ©cors, costumes, lumiĂšres : Helmut StĂŒrmer. LumiĂšres, Jerry Skelton

 

 

Compte rendu, concert. Versailles. OpĂ©ra Royal le 13 fĂ©vrier 2014. Jean-Philippe Rameau (1683-1764), Les FĂȘtes de l’Hymen et de l’Amour ou les dieux d’Égypte… Concert Spirituel. HervĂ© Niquet, direction

L'annĂ©e Rameau 2014 : les temps fortsCela fait 250 ans que Rameau a disparu. L’occasion pour le Centre de Musique Baroque de Versailles, d’honorer celui que l’on peut considĂ©rer comme l’un des plus talentueux et des plus originaux compositeurs français. Pour l’ouverture officielle de ce qui devient de fait, « l’annĂ©e Rameau », le CMBV et ChĂąteau de Versailles Spectacles, s’associent pour prĂ©senter un vĂ©ritable Ă©vĂ©nement : la recrĂ©ation mondiale de l’une des derniĂšres merveilles inconnues de Rameau, les FĂȘtes de l’Hymen et de l’Amour, ou les Dieux d’Egypte.

CrĂ©Ă© en 1747 au ManĂšge de la Grande Écurie de Versailles pour les noces du Dauphin, cet opĂ©ra-ballet est sans doute le plus ambitieux de tous ceux imaginĂ©s par Rameau. Le dĂ©bordement du Nil submergeant les temples et les pyramides formait le clou musical de la partition, de bout en bout chatoyante et colorĂ©e, Ă©voquant les splendeurs d’une l’Égypte ancienne fantasmĂ©e. Jamais rejouĂ© depuis le XVIIIe siĂšcle, il s’agit donc d’un des derniers ouvrages inĂ©dits du compositeur.

Rameau a menĂ© jusqu’Ă  50 ans une vie de modeste organiste, dont pourtant se dĂ©tache dĂ©jĂ  son cĂ©lĂšbre TraitĂ© de l’Harmonie, Ă©ditĂ© Ă  Paris en 1722. Mais en 1733, il compose  sa premiĂšre grande Ɠuvre, Hippolyte et Aricie.
Il entame dÚs lors une carriÚre parisienne, offrant au répertoire parmi ses plus belles tragédies lyriques, telles Zoroastre et Les Boréades et une comédie lyrique, Platée, aux charmes incomparables, tant elle est unique en son genre.
Il devient par ailleurs compositeur de cour et en 1745, c’est donc Ă  l’occasion du second mariage du Dauphin, fils de Louis XV avec Marie-JosĂšphe de Saxe, qu’avec un ballet hĂ©roĂŻque, qu’il vient de terminer avec le librettiste Louis de Cahusac, il est choisi par les Menus Plaisirs pour participer aux festivitĂ©s. Si cette Ɠuvre a connu un vĂ©ritable succĂšs, valant mĂȘme Ă  Rameau les fĂ©licitations du Roi et des reprises parisiennes, elle est ensuite totalement et injustement oubliĂ©e. Ce soir Ă  l’OpĂ©ra Royal, justice lui a Ă©tĂ© rendue avec faste.

Ce ballet hĂ©roĂŻque Ă  trois entrĂ©es (Osiris – Canope – AruĂ©ris) intitulĂ© «  Les Dieux d’Egypte », est d’autant plus exceptionnelle, qu’il est l’un des rares ouvrages musicaux crĂ©Ă©e Ă  Versailles. Le livret peut sembler dĂ©coratif et n’est certainement pas ce qui contribue le plus Ă  la qualitĂ© de ces FĂȘtes de l’Hymen et de l’Amour, mais il n’est pas non plus aussi faible que certains veulent bien le dire, possĂ©dant un charme trĂšs proche de la dĂ©licatesse de l’art de vivre Ă  la française qui se dĂ©veloppe alors au XVIIIe siĂšcle. Il a surtout pour objectif de flatter le Roi et sa famille, mais avec une certaine dose d’originalitĂ©.
Il puise ses sources dans une mythologie Ă©gyptienne revisitĂ©e par l’AbbĂ© Terrasson dans le Sethos, un roman qui connut dans les annĂ©es 1730 un grand succĂšs et qui fĂ»t Ă  l’origine d’un engouement public pour l’Egypte. Il n’est bien Ă©videmment ici question d’aucune vĂ©ritĂ© historique, mais bien d’un goĂ»t pour l’exotisme que l’on retrouve aussi bien dans les boiseries des chĂąteaux ou les porcelaines prĂ©cieuses qu’au thĂ©Ăątre, oĂč il permet de donner la part belle aux dĂ©cors et aux costumes. La fascination pour la franc-maçonnerie interfĂšre Ă©galement, dans chacune des entrĂ©es, en effleurant certaines thĂ©matiques. Mais ici on est loin de la FlĂ»te EnchantĂ©e, et le livret reste lĂ©ger, car il doit avant tout offrir un spectacle merveilleux.
Le concert diffusĂ© en direct par culturebox, aura permis Ă  tous ceux qui n’ont pas pu rejoindre ce lieu d’exception qu’est l’OpĂ©ra Royal d’en profiter Ă©galement, pouvant ainsi vivre ces petits instants oĂč le spectacle vivant, s’offre dans ces petites imperfections qui font d’un concert comme celui-ci quelque chose d’inoubliable.

L’une des grandes rĂ©ussites de cette recrĂ©ation, en l’absence de mise en scĂšne, est la distribution rĂ©unie par le CBMV qui nous a offert  la thĂ©ĂątralitĂ© de l’Ɠuvre avec un rĂ©el bonheur. On y trouve un Ă©quilibre parfait entre le vocal et l’instrumental, une adĂ©quation d’autant plus difficile Ă  rĂ©unir que la partition de Rameau est d’une rare complexitĂ©, en particulier pour les tessitures.

Tous les chanteurs mĂ©ritent des louanges. A porter d’abord Ă  leur crĂ©dit une diction parfaite, aussi  bien des solistes que du chƓur. Leur sens de la rhĂ©torique est d’autant plus apprĂ©ciable qu’il est devenu extrĂȘmement rare, permettant ainsi de valoriser une dramaturgie pourtant fragile.

C’est d’abord la prestation de deux jeunes artistes, que nous suivons depuis leurs dĂ©buts et que nous souhaitons souligner : le tĂ©nor Reinoud Van Mechelen et la soprano Chantal Santon. Cette derniĂšre est une reine des Amazones d’une grande noblesse qui vocalise avec lĂ©gĂšretĂ© et raffinement dans « Volez plaisir », ne perdant par ailleurs jamais cette Ă©nergie scĂ©nique virevoltante qui la caractĂ©rise. Quant au jeune tĂ©nor belge, son charme et son charisme en fond un Anubis extrĂȘmement sĂ©duisant. Son timbre Ă©lĂ©giaque et son phrasĂ© Ă  la poĂ©sie envoĂ»tante, convient Ă  la sensibilitĂ© de la musique de Rameau.
Mathias Vidal a porté avec panache des rÎles aussi variés que difficile à tenir.  Son timbre suave et son phrasé délié se savoure avec bonheur.
Les deux magnifiques basses Tassis Christoyannis et Alain Buet, contribuent Ă  notre plaisir. Le premier est ici, bien loin du machiavĂ©lique DanaĂŒs, entendu ici il y a peu, un Canope tendre et amoureux, tandis qu’Alain Buet en trĂšs grande forme, se rĂ©vĂšle un grand-prĂȘtre d’autoritĂ©.
Mais il n’est pas question d’oublier les deux autres dames qui ont embelli cette soirĂ©e. Tout d’abord Carolyn Sampson au soprano clair et agile, Ă  la virtuosité gracieuse, ainsi que Blandine Staskiewicz au timbre plus cuivrĂ© est une sensuelle coloriste, aux nuances subtiles.

On a retrouvĂ© avec plaisir l’humour d’HervĂ© Niquet, lisant les didascalies introduisant chaque entrĂ©e, dans un français dix huitiĂšmiste de « pacotille ». Sous sa direction galvanisante, le chƓur et les instrumentistes du Concert Spirituel ont brillĂ© de mille feux. Leurs couleurs somptueuses, leur engagement ont portĂ© vers le succĂšs ces FĂȘtes de l’Hymen et de l’amour, qui grĂące Ă  de tels artistes et au travail du CMBV, est dĂ©sormais d’autant plus sorti de l’oubli qu’un CD devrait suivre.

Versailles. OpĂ©ra Royal le 13 fĂ©vrier 2014. Jean-Philippe Rameau (1683-1764), Les FĂȘtes de l’Hymen et de l’Amour ou les dieux d’Égypte, OpĂ©ra-ballet en trois entrĂ©es avec prologue ; Livret de Louis de Cahusac. CrĂ©Ă© Ă  la Grande Écurie de Versailles, le 15 mars 1747. Avec : OrthĂ©sie, Orie, Chantal Santon ; L’Amour, Memphis, Une PremiĂšre Egyptienne, Une BergĂšre Ă©gyptienne, Carolyn Sampson ; L’Hymen, Une Egyptienne, Une Seconde Egyptienne, Blandine Staskiewicz ; Myrrine, Jennifer Borghi ; Osiris, Un Berger Ă©gyptien, Un Egyptien, Reinoud Van Mechelen ; Un Plaisir, AgĂ©ris, AruĂ©ris, Mathias Vidal ; Canope, Tassis Christoyannis ; Le Grand-PrĂȘtre, Un Egyptien, Alain Buet. ChƓur et orchestre du Concert Spirituel. Direction, HervĂ© Niquet.

Compte-rendu, rĂ©cital lyrique. Versailles. Salon d’Hercule, le 22 janvier 2014. L’intĂ©grale des madrigaux, Livre VI. Claudio Monteverdi. Les Arts Florissants. Paul Agnew, direction, tĂ©nor.

Madrigaux_paul_agnewPoursuivant leur tournĂ©e mondiale de l’intĂ©grale des madrigaux de Monteverdi, c’est dans le cadre exceptionnel du Salon d’Hercule au ChĂąteau de Versailles, que les Arts Florissants nous ont donnĂ© Ă  entendre ce soir, le SixiĂšme Livre. Entre deux VĂ©ronĂšse, peintre dont le compositeur crĂ©monais a du connaĂźtre dĂšs son arrivĂ©e Ă  Mantoue quelques toiles, Paul Agnew et les chanteurs et musiciens des Arts Florissants ont suspendu le temps pour le public, nous faisant partager un songe musical. Ce Livre dont on cĂ©lĂšbre les 400 ans, est si rarement prĂ©sentĂ© en concert, qu’il a attirĂ© un public nombreux et recueilli sous les ors et les marbres d’un palais enchantĂ©.

Hommage Ă  Caterina …

Ce SixiÚme Livre bien que publié à Venise, fût composé durant les derniÚres années mantouanes. Il est intimement lié à des dates qui marquent la vie aussi bien musicale que personnelle de Monteverdi.

Le deuil est ici si prĂ©sent, si douloureux que rien, pas mĂȘme l’évocation de jours heureux ne peut l’apaiser. La tragĂ©die y est vĂ©cue au plus profond de l’ñme, elle est un dĂ©chirement si humain que chaque larme par-delĂ  son Ă©loquence poĂ©tique et musicale devient la quintessence de la mĂ©lancolie baroque. FrappĂ© par la disparition de son Ă©pouse Ă  l’automne 1607, puis de la jeune soprano qui devait interprĂ©tĂ©e le rĂŽle – titre de l’Arianna en 1608 -et qu’il avait lui-mĂȘme formĂ©-, Claudio Monteverdi donne dans ce livre toute sa place aux affects.

Le Livre VI est le seul Ă  ne pas porter de dĂ©dicace, semblant ainsi indiquer que c’est aux deux disparues qu’elle doit revenir. Utilisant dĂ©sormais un style de plus en plus moderne, le style concertato, sa musique libĂšre le texte et fait de la basse continue un acteur Ă  part entiĂšre de ce thĂ©Ăątre des Ă©motions.

Le lamento d’Arianna, extrait de son second opĂ©ra aujourd’hui perdu y tient avec la Sestina une place essentielle ici.

Ce second lamento vient en miroir du premier, pour mieux en souligner l’immense dĂ©sarroi de l’homme face Ă  la mort. Il fĂ»t commandĂ© par le duc Vincenzo en 1608 afin de rendre hommage Ă  la jeune Caterina Martinelli, dont la voix unique avait su sĂ©duire tous ceux qui l’avaient entendu. Le poĂšme en est composĂ© par Scipione Agnelli. Si ces deux lamenti sont les facettes les plus somptueuses de ce diamant noir qu’est le SixiĂšme Livre, l’ensemble des madrigaux qui le composent sont d’une intense beautĂ©. PĂ©trarque et Marino offrent Ă  Monteverdi l’occasion d’invoquer par – delĂ  les larmes, les pleurs et les adieux qui se rĂ©pĂštent, les dissonantes fulgurances des amours fusionnels.

Prenant la parole au dĂ©but du concert, puis aprĂšs l’entracte pour expliquer ses choix artistiques, en particulier pour la Sestina interprĂ©tĂ©e a capella, Paul Agnew avec son dĂ©licieux accent, parvient dĂšs le dĂ©but Ă  capter l’attention du public et un silence envoĂ»tant. Il nous propose de commencer le concert par la premiĂšre version pour voix seule du Lamento d’Arianna, provenant de l’opĂ©ra, avant de nous donner celle pour cinq voix du Livre VI. Loin du destin tragique de la femme abandonnĂ©e et seule de la version scĂ©nique, le lamento Ă  cinq voix, exprime dĂ©sormais combien la perte de l’ĂȘtre aimĂ© est un drame universel.

La soprano irlando-Ă©cossaise, Hannah Morrison parvient d’emblĂ©e tant par son timbre quasi juvĂ©nile et cristallin que par ses inflexions finement ciselĂ©es Ă  figer le temps Ă  l’ombre de la mort.

Son interprĂ©tation est absente de tout pathos. L’interprĂ©tation des madrigaux par les Arts Florissant est Ă  fleur d’émotion. La palette des timbres est si finement contrastĂ©e qu’elle fait ressortir les multiples tonalitĂ©s de l’obscuritĂ©, tout en faisant surgir des tĂ©nĂšbres une lueur diaprĂ©e et sensible. La direction de Paul Agnew dĂ©coule d’un travail d’ensemble et d’une prĂ©paration qui ne nĂ©cessite plus en concert que quelques regards bienveillants.

Le dialogue des solistes soutenus par une basse continue trĂšs pure et Ă©loquente souligne les mots clĂ©s, ceux de l’adieu, du tourment si dĂ©chirant de la sĂ©paration. L’interprĂ©tation raffinĂ©e que nous offre les Arts Florissants est Ă©vocatrice aussi de cette soif du bonheur que rien ne peut Ă©tancher, comme dans les strophes de Zefiro torna, e’l bel tempo rimena, lorsqu’il est Ă  jamais perdu.

Ils nous donnent aussi Ă  voir et entendre ces minis opĂ©ras que sont certains madrigaux avec une rĂ©elle intensitĂ© dramatique comme dans A dio, Florida Bella ou dans Presso un fiume tranquillo. Le verbe devient ici musique, de la souplesse et de la suavitĂ© des voix, Ă©mane un sentiment de poĂ©sie Ă  l’aura mystĂ©rieuse, d’une si douce chaleur humaine.

C’est par un bis, celui que Paul Agnew dĂ©signe comme le madrigal qui leur est le plus cher, Zefiro torna, que s’est achevĂ©e cette soirĂ©e dĂ©diĂ©e Ă  celui sans qui la musique moderne ne serait pas. Une bien belle soirĂ©e, trop rare, oh combien prĂ©cieuse.

Versailles. Salon d’Hercule, le 22 janvier 2014. L’intĂ©grale des madrigaux, Livre VI. Claudio Monteverdi. Avec Hannah Morrison, soprano ;Miriam Allan, soprano ; Maud Gnidzaz, soprano ;Lucile Richardot, mezzo-soprano ; Sean Clayton,tĂ©nor ; Cyril Costanzo, basse. Massimo Moscardo, Jonathan Rubin, luth, thĂ©orbe ; Florian CarrĂ©,clavecin ; Nanja Breedijk, harpe. Les Arts Florissants. Paul Agnew, direction, tĂ©nor.

Compte rendu, opéra. Paris. Théùtre du Chùtelet, le 20 janvier 2014. La Pietra del paragone de Gioachino Rossini (1792-1868). Direction : Jean-Christophe Spinosi. Mise en scÚne, scénographie, video, Giorgio Barberio Corsetti et Pierrick Sorin.

Rien ne pouvait mieux rĂ©chauffer les cƓurs en ces temps de crise, que la reprise de cette production de la Pietra del paragone de Gioachino Rossini, crĂ©Ă©e dans le mĂȘme thĂ©Ăątre, celui du Chatelet, en 2007. Une mise en scĂšne brillante, un orchestre scintillant et une nouvelle distribution tout aussi enthousiaste que la premiĂšre, nous ont permis de vivre une soirĂ©e de bonheur comme les thĂ©Ăątres français ne nous en offre que trop rarement Ă  notre goĂ»t.
Cet opĂ©ra de jeunesse, – Rossini a tout juste vingt ans quand il le compose Ă  la suite d’une commande du Teatro alla Scala de Milan, est crĂ©Ă©e le 26 septembre 1812. C’est un triomphe qui lui vaudra d’ĂȘtre redonnĂ© une cinquantaine de fois durant la mĂȘme saison.
Dans le livret en deux actes de la Pietra del Paragone, Rossini trouve tout ce qui lui permet de mettre en valeur ce don du rire fin et enlevĂ©, qui nous emporte dans un univers de plaisir, oĂč tout n’est que jeux et travestissements. L’on pense bien Ă©videmment et instantanĂ©ment Ă  Mozart et Ă  son Cosi fan tutte. Mais loin d’ĂȘtre sur le fil du drame, ici, la musique et le thĂ©Ăątre en une folle vivacitĂ©, nous offrent des marivaudages tout Ă  la fois profondĂ©ment drĂŽles, un rien cyniques, mais tellement humains … que l’on s’y plonge sans rĂ©serve.

 

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Trépidante reprise au Chùtelet

 

Entre Jean-Christophe Spinosi Ă  la direction et le tandem Giorgio Barberio Corsetti/ Pierrick Sorin Ă  la mise en scĂšne, le courant passe. Leurs sensibilitĂ©s et leurs Ă©nergies rĂ©unies, font sourdre la thĂ©ĂątralitĂ© de la musique. On trouve ici un mĂ©lange subtil et intelligent de loufoqueries et d’élĂ©gance qui ne peut que nous charmer. Voici une mise en scĂšne digne de ce nom, riche d’imagination, d’une fantaisie dĂ©bordante qui donne la part belle au jeu d’acteurs. On y trouve un vrai sens du rythme qui fait totalement oublier le temps qui passe.
Tout ici est ingĂ©nieux. Sur un fond bleu, que l’on trouve en fond de scĂšne et sur des Ă©lĂ©ments mobiles, viennent s’incruster sur six Ă©crans, -grĂące Ă  une installation vidĂ©o en temps rĂ©el – conçue par le vidĂ©aste Pierrick Sorin-, les dĂ©cors miniatures qui prennent ainsi leur dimension humaine. C’est avec une prĂ©cision millimĂ©trĂ©s que les chanteurs viennent prendre place dans cet univers d’un luxe trĂšs vintage. Les costumes aux couleurs chatoyantes, celle de la joie de vire, nous ensorcellent par leur beautĂ© entre dandysme et new look fringant.
Jamais on ne s’ennuie sur scĂšne : tous, solistes et chƓurs, grĂące au gros plans assurĂ©s par la camĂ©ra, nous rendent complices de leurs petits et grands mensonges, de leurs doutes, de leurs Ă©motions.
On adore ce maĂźtre d’hĂŽtel, petit personnage rajoutĂ©. Le charme du mime-acrobate Julien Lambert tient de la poĂ©sie hilarante et lunaire d’un Buster Keaton.
La distribution jeune et tonique est un vrai bonheur. Tous savourent les situations et les mots de cette langue si chantante qu’est l’italien. La virtuositĂ© rossinienne aussi difficile soit-elle leur est un plaisir faisant oublier quelques petites anicroches sans consĂ©quence. Le couple formĂ© par la Marchesa Clarice de Teresa Iervolino et le Conte Asdrubale de Simon Lim, fonctionne parfaitement tant vocalement que scĂ©niquement. Les deux charmantes pestes que sont Donna Fulvia et la Baronessa Aspasia sont interprĂ©tĂ©es avec brio par Raquel Camarinha et Mariangela Sicilio. Au timbre fruitĂ© de la premiĂšre, rĂ©pond celui plus juvĂ©nile et impertinent de la seconde. Les rĂŽles masculins sont trĂšs bien distribuĂ©s. Brudo Taddia, fait de Macrobio, le journaliste vĂ©nal, une crapule terriblement sĂ©duisante, tout comme Davide Luciano, en Pacuvio, est un rimailleur inĂ©narrable, un rien vaurien. Dans le rĂŽle de l’ami fidĂšle et de l’amant/rivale malheureux, Giocondo, Krystian Adam sait tout Ă  la fois nous Ă©mouvoir par son interprĂ©tation vocale trĂšs fine, ses aigus brillants et sa tendre constance. N’oublions dans le rĂŽle de Fabrizio, Biogio Pizzuti, complice idĂ©al et jubilatoire du comte dans l’utilisation de la Pietra del paragone (pierre de touche).
Le chƓur de l’ArmĂ©e française est excellent. Bouillonnant d’énergie, de verve et de prĂ©sence. Quant Ă  l’Ensemble Mattheus, sous la direction tout Ă  la fois prĂ©cise et fougueuse, passionnĂ©e et attentive aux chanteurs de Jean-Christophe Spinosi, il rivalise de couleurs avec la scĂšne, de nuances avec les chanteurs. Sur instruments anciens, les musiciens rendent Ă  la musique de Rossini toute sa fulgurante flamboyance.
C’est par une standing ovation et un bis dĂ©diĂ© Ă  Claudio Abbado que s’est conclu cette soirĂ©e si gĂ©nĂ©reuse. Ce spectacle est un vĂ©ritable don du cƓur que l’on ne peut que vous recommander.

 

 

Paris. ThĂ©Ăątre du Chatelet, le 20 janvier 2014. La Pietra del paragone de Gioachino Rossini (1792-1868) melodramma giocoso sur un livret de Luigi Romanelli. Avec. La marchesa Clarice, Teresa Iervolino ; Il conte Asdrubale, Simon Lim ; Il Cavalier Giocondo, Krystian Adam ; Macrobio, Bruno Taddia ; Pacuvio, Davide Luciano ; Donna Fulvia, Raquel Camarinha ; La Baronessa Aspasia, Mariangela Sicilia ; Fabrizio, Biagio Pizzuti. ChƓur de l’ArmĂ©e Française ; Chef de ChƓur de l’ArmĂ©e Française, Aurore Tillac. Ensemble Matheus. Direction : Jean-Christophe Spinosi. Mise en scĂšne, scĂ©nographie, video, Giorgio Barberio Corsetti et Pierrick Sorin. Costumes et collaboration aux dĂ©cors, Cristian Taraborrelli. LumiĂšres, Gianluca Cappelleti.

 

 

Illustration : © M-N. Robert pour le Théùtre du Chùtelet

 

Compte-rendu : Versailles. Galerie des Glaces, 19 juin 2013. Marie-Nicole Lemieux : rĂ©cital “Furia”. Ensemble Matheus, Jean-Christophe Spinosi, direction musicale.

Marie-Nicole Lemieux portraitDans le cadre de son festival d’étĂ© consacrĂ© cette annĂ©e aux Voix Royales, ChĂąteau de Versailles spectacles a invitĂ© l’une des grandes voix du moment, la contralto Marie-Nicole Lemieux, en compagnie d’un ensemble dĂ©jĂ  entendu Ă  la Galerie des Glaces et avec lequel elle a beaucoup travaillĂ©, l’ensemble Matheus.

 

 

Furia, la rencontre de la joie de vivre et de la folie

 

Pas de doute, Jean-Christophe Spinosi sait s’entourer et le public est venu nombreux ce soir pour entendre cet ogre vocal qu’est Marie – Nicole Lemieux. Impressionnante dans Orlando Furioso en 2011, en compagnie du chef corse breton, ce rĂ©cital nous promettait aussi bien par le casting que par le titre du programme : “Furia”, des sensations fortes. Curieusement, ce n’est la terreur mais la joie de vivre que nous avons partagĂ© sous les ors de la Galerie des Glaces.

Il faut dire que la disposition scĂ©nique rend tout mouvement difficile aussi bien au chef qu’à sa chanteuse, ce qui provoque de l’un comme de l’autre des crises de fou rire contagieuses. La hauteur de la scĂšne compliquant Ă©galement la direction pour le chef, obligĂ© de se contorsionner pour ĂȘtre vu et voir ses musiciens. Enfin les conditions mĂ©tĂ©orologiques ne facilitent en rien la relation entre la salle et la scĂšne.

Face Ă  ces difficultĂ©s matĂ©rielles, la complicitĂ© qui existe entre la diva, l’ensemble Matheus et leur chef, se transmet vers le public qui a pu ce soir, retrouver des artistes capables de briser les conventions parfois rigides des concerts de musique classique. La Galerie des Glaces, ce soir, a rayonnĂ© de ces plaisirs immĂ©diats des fĂȘtes royales, qui redonnent lumiĂšre et gourmandise au quotidien.

Le rĂ©pertoire choisi a Ă©galement facilitĂ© la bonne humeur : Rossini et Mozart pour l’essentiel
 Du thĂ©Ăątre pour une dame qui aime et dĂ©vore la scĂšne pour notre plus grand bonheur et qui ne fait qu’une bouchĂ©e des airs de ChĂ©rubin, avec une flĂ»te impertinente et virtuose pour lui rĂ©pondre et lui tenir tĂȘte. Des mĂ©lodies cĂ©lĂšbrent de Rossini qui libĂšrent Marie – Nicole Lemieux de l’usage de la partition, tout comme le chef, avec la prise de risque que cela implique, auront donc fait de cette soirĂ©e, une belle performance oĂč la gĂ©nĂ©rositĂ© et la folie ont rĂ©gnĂ© mais oĂč Ă©videmment des imprĂ©cisions ont pu se glisser dans l’interprĂ©tation.

Qu’importe, puisqu’au-delĂ  du rire, Ă©motion devenu bien rare sur scĂšne, il y aura Ă©galement eu un instant de pure magie musicale, avec « Ombra mai fu » donnĂ© en bis. Orchestre et chanteuse, fusionnant en des couleurs et des nuances d’ombre et de feu, oscillant entre douceur et douleur, pour dire les tourments.

L’ovation finale, aprĂšs trois bis dont deux totalement dĂ©lirant, a sonnĂ© l’heure de la Furia
 Celle qui fĂȘte et honore des artistes qui nous ont offert, en un lieu enchanteur, un concert orgiaque, d’une euphorie sĂ©duisante et magique.

Versailles. Galerie des Glaces, 19 juin 2013. Marie-Nicole Lemieux : Furia. Giaocchino Rossini (1792-1868) : Ouverture de la Pietra del paragone et « Quel dirmi oh dio » ; « Cruda Sorte », « Per lui che adoro » extraits de l’Italienne Ă  Alger, Una voce poco fa » extrait du Barbier de SĂ©ville ; Joseph Haydn (1732-1809), ouverture d’Orlando Paladino ; Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), « Voi che Sapete », « Non so piu cosa son ». Marie-Nicole Lemieux, contralto. Ensemble Matheus, Jean-Christophe Spinosi, direction musicale.

Compte rendu opĂ©ra. Versailles. OpĂ©ra Royal le 6 dĂ©cembre 2013. Francesco Cavalli (1602-1676), Elena … Mise en scĂšne : Jean-Yves Ruf. Direction : Leonardo GarcĂ­a AlarcĂłn.

Dans la trĂšs belle saison de l’OpĂ©ra royal de Versailles, la production d’Elena, dramma per musica de Cavalli, Ă©tait trĂšs attendue depuis son succĂšs aixois cet Ă©tĂ©. C’est grĂące en partie au travail de dĂ©fricheur de Jean-François Lattarico (voir son excellent livre sur Busenello sorti cet Ă©tĂ©) et d’autres chercheurs passionnĂ©s, que petit Ă  petit reviennent sur le devant de la scĂšne, des Ɠuvres injustement oubliĂ©es. AprĂšs Caligula de Pagliardi et Egisto de Cavalli tous deux recrĂ©Ă©s par le PoĂšme Harmonique, c’est Ă  nouveau un opĂ©ra de Cavalli que nous redĂ©couvrons ainsi. Outre la merveilleuse musique de ce dernier, Elena se rĂ©vĂšle ĂȘtre ce que l’on peut Ă  juste titre considĂ©rer comme l’un des premiers opĂ©ras comiques de l’histoire. Certes, la tragĂ©die est ici Ă©galement prĂ©sente. Mais comme dans la Commedia dell’Arte, Ă  qui Elena doit beaucoup, elle apporte surtout sa part de poĂ©sie jubilatoire et mĂ©lancolique, qui permet au lieto fine de trouver sa voie et sa raison d’ĂȘtre. 

 

Enchantements vénitiens

 

elena_cavalli_aix_AlarconTombĂ©e dans l’oubli depuis sa crĂ©ation en 1659 au Teatro San Cassiano Ă  Venise, – avec toutefois une premiĂšre production en 2006 aux Etats-Unis sous la direction de Kristin Kane qui a consacrĂ© une thĂšse Ă  cet opĂ©ra – Elena a retrouvĂ© grĂące Ă  une collaboration fructueuse entre Leonardo GarcĂ­a AlarcĂłn Ă  la direction et Jean-Yves Ruf Ă  la mise en scĂšne, tout son pouvoir de sĂ©duction.
Ici bien avant HĂ©lĂšne de Troie, c’est HĂ©lĂšne la plus belle jeune fille du monde que nous dĂ©couvrons, celle dont la beautĂ© est un rĂȘve digne des dieux.
AprĂšs un prologue oĂč sous les manigances de la Discorde dĂ©guisĂ©e en Paix, trois dĂ©esses se disputent le sort d’HĂ©lĂšne fille de Tyndare, roi de Sparte (en fait de Jupiter), dĂ©bute le drame ou … la comĂ©die.
Ici les portes ne claquent peut-ĂȘtre pas, mais se nouent et se dĂ©nouent des relations amoureuses bien inconstantes. De travestissements en fourberies au machiavĂ©lisme bien insouciant, le trouble Ă©rotique se joue de ceux et celles qui le dĂ©couvre. Les chagrins d’amour ne durent pas plus qu’un songe. HĂ©lĂšne la plus belle des femmes, ne demande qu’Ă  aimer et capte les cƓurs de tous ceux qui la croisent. De MĂ©nĂ©las qui entre Ă  son service en se dĂ©guisant en amazone pour l’approcher, Ă  ThĂ©sĂ©e, son rival qui enlĂšve la jeune femme et sa (fausse) suivante, au prince Menesteo, fils de Creonte et jusqu’au bouffon, tous en tombent amoureux et quand ce n’est pas d’elle, c’est de sa fausse suivante. Car Elena, comme bien d’autres dramma per musica, joue aussi sur le trouble homohĂ©rotique dont la scĂšne vĂ©nitienne Ă©tait si friande, tout comme se trouvent entremĂȘlĂ©s le trivial aux plus nobles des sentiments, le comique au tragique. AprĂšs bien des quiproquos, oĂč le Bouffon de Tyndare, Iro, Ă  sa part et non des moindres, tout finit par rentrer dans l’ordre, enfin presque.
La mise en scĂšne de Jean-Yves Ruf est profondĂ©ment Ă©lĂ©gante et raffinĂ©e, respectueuse de l’Ɠuvre, manquant du coup parfois d’audace et de fantaisie. Des dĂ©cors sobres, Ă©voquant une arĂšne, quelques accessoires, de belles lumiĂšres et costumes Ă©voquant le XVIIe siĂšcle, offrent un trĂšs beau cadre Ă  une distribution excellente et Ă©quilibrĂ©e, pleine de jeunesse et de vitalitĂ©, trĂšs lĂ©gĂšrement diffĂ©rente de celle d’Aix-en-Provence.
La jeune soprano hongroise Emöke Barath, dans le rĂŽle-titre est la plus belle perle baroque qui soit. Son timbre sensuel, son impertinence scĂ©nique en font une HĂ©lĂšne aux charmes incomparables. Le contre-tĂ©nor Valer Barna-Sabadus est un MĂ©nĂ©las mĂ©lancolique et ardent tandis que le tĂ©nor Fernando Guimaraes rĂ©vĂšle un timbre sĂ©duisant dans le rĂŽle de ThĂ©sĂ©e. On retiendra Ă©galement, dans le rĂŽle d’Iro, le bouffon, un irrĂ©sistible et truculent Zachary Wilder. L’ensemble des autres chanteurs relĂšvent avec panache les rĂŽles parfois multiples qui leurs Ă©choient. On a pu remarquer la trĂšs belle basse Krzystof Baczyk dans les rĂŽles de Tyndare et Neptune ou la superbe mezzo anglaise Kitty Whately dans le rĂŽle de l’Ă©pouse dĂ©laissĂ©e de ThĂ©sĂ©e, Ippolita.
L’autre belle surprise de cette production est la Capella Mediterranea, qui redonne Ă  la musique de Cavalli d’onctueuses couleurs et de savantes nuances, mĂȘme si l’on peut regretter quelques soucis de justesses du cĂŽtĂ© des cornets Ă  bouquin. Leonardo Garcia AlarcĂłn fait chatoyer son ensemble et se montre ici trĂšs attentif aux voix. Pari rĂ©ussi pour cette renaissance. A Versailles, le public s’est montrĂ© conquis.

 

 

 

Versailles. OpĂ©ra Royal le 6 dĂ©cembre 2013. Francesco Cavalli (1602-1676), Elena, Dramma per musica en un prologue et trois actes, Livret de Giovanni Faustini et Niccolo Minato.; Mise en scĂšne : Jean-Yves Ruf, dĂ©cors : Laure Pichat , costumes : Claudia Jenatsch, ; LumiĂšres et mise en scĂšne : Christian Dubet; Avec : Elena, Venere, Emöke Barath; Menelao, Valer Barna-Sabadus; Teseo, Fernando Guimaraes ; Peritoo, Rodrigo Ferreira ; Ippolita, Pallade, Kitty Whately ; Iro , Zachary Wilder ; Tindaro, Nettuno, Krysztof Baczyk ; Menesteo, La Pace, Anna Reinhold ; Erginda, Giunone, Castore, Francesca Aspromonte ; Eurite, La Verita, Majdouline Zerari ; Diomede, Creonte, Brendan Tuohy ; Euripilo, La Discordia, Polluce ; Christopher Lowrey ; Antiloco, Job TomĂ©. Solistes de l’AcadĂ©mie EuropĂ©enne de musique du Festival d’Aix-en-Provence ; Cappella Mediterranea; Direction : Leonardo GarcĂ­a AlarcĂłn.

 

 

Versailles. Opéra royal, le 3 avril 2013. Antonio Vivaldi (1678 – 1741) : Farnace. Max-Emmanuel Cencic ; Tamiri, Ruxandra Donose… Concerto Köln, George Petrou, direction

C’est à Versailles ce soir, que la dernière de cette superbe production de Farnace de Vivaldi a été donnée en version concert. La fastueuse partition a été recréée l’année dernière, avec mise en scène, à l’Opéra de Strasbourg. Grâce à la passion et à l’engagement de Max-Emanuel Cencic (et des équipes de Parnassus ARTS productions à ses côtés), l’opéra oublié du Prete Rosso a retrouvé au firmament du répertoire, toute sa place. La luxuriance de ses couleurs et de ses nuances, la noblesse des sentiments qui y sont exprimés, mélange de tendresse et de grandeur, l’extrême richesse de ses rythmes, en font certainement l’une des plus belles œuvres de Vivaldi.

Entre les concerts et le disque, les mélomanes ont pu et pourront encore en savourer longtemps tout ce qui en fait l’unicité. Et le public versaillais, venu nombreux pour cette dernière, n’a pas boudé son plaisir, restant extrêmement silencieux comme envoûté, pendant toute la durée du concert ; réservant une ovation festive et enthousiaste à l’ensemble des interprètes en fin de soirée.

Farnace royal, sous les ors de Versailles

Il faut dire que dans un endroit aussi magique que l’Opéra royal et son fond de décor à l’antique, l’histoire d’un roi qui entend résister au puissant Empire romain, trouve un environnement particulièrement idéal, transportant les musiciens, les chanteurs, le public dans un univers fantasmagorique.

Farnace, successeur de Mitridate sur le trône du Pont, a été vaincu par les Romains et banni de sa capitale. Il souhaite se venger et restaurer son honneur. Toutefois, se sentant profondément anxieux sur l’avenir, il demande à son épouse Tamiri, fille de Bérénice, qui hait Farnace, de se suicider après avoir tué leur fils. Elle s’y refuse et après l’avoir un temps caché le remet à sa mère, demandant à cette dernière de l’épargner. Pendant ce temps, la sœur de Farnace, Sélinda, faite prisonnière, séduit pour aider son frère, Gilade, chef des armées de Bérénice et Aquilio, préfet des légions romaines et les montent l’un contre l’autre dans l’espoir qu’ils assassineront… Bérénice et Pompée. Si Bérénice ne veut rien céder à la haine qui l’anime, c’est Pompée qui finira par obtenir sa clémence, permettant in fine à tous de retrouver l’honneur, la paix, le bonheur.

L’opéra fétiche du Prete Rosso vit le jour en 1727 à Venise, au Teatro Sant’Angelo ; il fut composé sur un livret du poète Antonio Maria Lucchini. Elle connut un immense succès, avec des représentations un peu partout en Europe, mais avec des modifications. Elle influença également de nombreux compositeurs. La version vénitienne de la création ayant disparue, c’est la partition révisée de 1738 pour Ferrare, qui n’a plus jamais été représentée depuis sa création, et donc jamais enregistrée, qui fait aujourd’hui l’objet de cette production.

C’est avec une distribution très légèrement modifiée par rapport à la création strasbourgeoise, mais plus importante par rapport au CD qui s’est présentée à nous ce soir.

Dans le rôle titre, bien évidemment, Max-Emanuel Cencic est en très grande forme. Il nous a offert, un Farnace bouleversant, partagé entre révolte et doute. Sa virtuosité et sa connaissance de la partition lui permettent de nous offrir l’ardente flamme qui anime son personnage. Se passant sans soucis de la partition, il peut laisser libre cours à l’émotion comme dans l’aria « Gelido in ogni vena ». Cet air qui débute sur les premières notes de l’hiver… et qui se développe tel un cri de douleur, où chaque note aiguë, semble ouvrir vers des enfers où les graves vous empoignent. L’interprétation que nous en livre Max-Emanuel Cencic en est tout simplement si frémissante que la terreur, fige nos cœurs dans un instant d’éternité, où plus rien si ce n’est la perception de la mort immédiate, de l’irrémédiable nous atteint. Tout simplement sublime.

Les autres interprètes masculins réunis ce soir, ne déméritent pas face à lui. Juan Sancho est un Pompeo vaillant et noble, tandis que Terry Wey est un Aquilio sensible et séduisant.

La distribution féminine est elle aussi remarquable. Ruxandro Donose est une Tamiri, dramatique, poignante. Son timbre mordoré habite le rôle de cette mère courage et de cette amante et fille, qui par sa compassion résiste à la violence des situations. La jeune mezzo Carol Garcia, dans le rôle de Selinda, montre beaucoup d’aisance et de panache dans les vocalises ; elle réussit l’ensemble de ses arie, ne manquant pas de bravoure dans « Ti vantasti mio guerriero ».
Mary-Ellen Nesi, est une Berenice tragique et venimeuse à souhait. Sa voix se projette avec impétuosité et elle montre une énergie rageuse dans ce rôle de méchante, dévorée par sa colère. Enfin Vivica Genaux est un Gilade convaincant et séduisant. Sa maîtrise technique lui permet de dépasser les simples effets de la musique imitative dans un air comme « Quell’usignolo », de donner un sens aux émois amoureux, dans toute leur sensualité. Et de trilles, en roulades et vocalises, elle nous enchante dans de purs instants de plaisir.
Si le Concerto Köln, ne possède pas la dynamique des Barrocchisti de Diego Fasolis, l’ensemble sait souligner les belles couleurs de la musique de Vivaldi. Les cordes sont soyeuses, le théorbe sur le fil de l’émotion, les cuivres brillants. La direction de George Petrou est élégante et pleine de sensibilité.
A l’issue de la soirée, l’ovation du public, nous a valu en bis, le final glorieux et heureux .

Versailles. Opéra royal, le 3 avril 2013. Antonio Vivaldi (1678 – 1741) : Farnace, drame en musique en trois actes sur un livret d’Antonio Mari Lucchini. Farnace, Max-Emmanuel Cencic ; Tamiri, Ruxandra Donose ; Gilade, Vivica Genaux ;Pompeo, Juan Sancho; Berenice , Mary-Ellen Nesi ; Selinda, Carol Garcia ; Aquilio, Terry Wey. Concerto Köln, George Petrou, direction.

Versailles, Chapelle Royale, le 24 mars 2013. Lully, Marc-Antoine Charpentier H 146 : Te Deum… Le Poème Harmonique Vincent Dumestre, direction

S’il est un lieu qui est un écrin idéal pour la musique sacrée du Grand Siècle, c’est bien la Chapelle royale de Versailles. Dans la très belle programmation du Château de Versailles, un concert comprenant les Te Deum de Charpentier et Lully ne pouvait que séduire a priori le public venu nombreux en cette fin d’après-midi dominicale. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il est reparti enthousiaste et émerveillé par la prestation du Poème Harmonique, qui une fois de plus, nous a transporté dans un univers aussi rayonnant que les anges du maître-hôtel.

Aucun roi, n’a probablement autant si bien su utiliser les arts et donc la musique, comme moyen de propagande que Louis XIV. Sous son règne, tout devint une occasion de célébrer en action de grâces les victoires, les naissances, ou les guérisons royales…. Les Te Deum, sont donc des œuvres de circonstances qui doivent leur nom à la formulation latine signifiant « Dieu nous te louons ».


Te Deum de Charpentier et Lully
Splendeurs baroques à Versailles


Vincent Dumestre a réuni dans ce concert, deux Te Deum, l’un de Marc-Antoine Charpentier, H 146 qui en constitue la première partie et le LWV 55 de Lully qui en est la seconde partie.

Charpentier en a en fait composé deux, l’un pour petits effectifs et le second pour grand ensemble. C’est celui là qui nous a été proposé. S’il est de nos jours particulièrement bien connu du grand public, c’est parce qu’il a servi pendant de longues années, à partir de 1953, de musique d’ouverture à l’Eurovision.

Et c’est donc un défi, que de vouloir démontrer au public que cette œuvre n’est pas seulement une ouverture brillante et claironnante pour trompettes et timbales, mais bien une œuvre de théâtre sacrée qui pour Charpentier, comme pour Lully d’ailleurs, offre une musique à la fois joyeuse, lumineuse, profonde. Dans le Te Deum de Charpentier se succèdent de grands chœurs magnifiquement orchestrés, des récits de solistes ou de petits ensembles de formations variés (duo, trio ou quatuor). L’orchestre y est à quatre parties à l’italienne, tandis que dans celui de Lully, il est à cinq parties à la française. Et Vincent Dumestre a tenu a bien les différencier, en venant à l’entracte décrire la différence de composition de l’orchestre et du chœur au public.
Si celui de Charpentier fut composé en 1692, pour célébrer une victoire, celui de Lully le fut en 1677 pour célébrer non pas une naissance royale, mais celle du fils du compositeur, dont Louis XIV fut le parrain. Le souverain devait garder pour ce Te Deum un attachement tout au long de sa vie. C’est en le dirigeant en 1687 que Lully se blessa mortellement. Le Te Deum connu pendant de nombreuses années un immense succès puis tomba dans l’oubli. La redécouverte du son des 24 violons du Roi, permet aujourd’hui d’en restituer sa splendeur unique.

Dès les premières mesures du Te Deum de Charpentier, l’appel glorieux des trompettes et des timbales, la louange clamée par la noble et jeune voix de basse de Benoît Arnould, …. en imposent. On ne peut que constater une fois de plus, combien l’interprétation de ce Te Deum de Charpentier a changé et gagné en profondeur et en beauté, en un demi-siècle d’interprétation, retrouvant enfin toute son élégance et sa force théâtrale. Grâce aux couleurs vocales et à celles de l’orchestre, nous ressentons à fleur de peau, la sensualité et la lumière si italianisante de cette musique. L’interprétation du Poème Harmonique, du chœur polonais, Capella Cracoviensi et des solistes en est tout à la fois équilibrée et fastueuse.

Les interprètes retracent une fresque sacrée, avec une flamme dont l’incandescence consume les cœurs. La déclamation du chœur et des solistes projettent la tragédie lyrique en plein cœur de la Chapelle royale, tout en nous offrant des instants d’une extrême sensibilité. Le soprano fruité d’Amel Brahim-Djelloul, accompagné par des bois à la caresse douce et soyeuse, dans *Te ergo quaesumus* est un véritable enchantement, tandis que
le trio masculin particulièrement séduisant comme dans *Tu rex
gloriae* irradie d’un dolorisme baroque, dont les courbes s’élèvent vers les voûtes, tandis qu’Aurore Bucher par son soprano si clair fait du Miserere une source salvatrice.

Mais tout comme à Saint-Denis, en juin 2011, où le Poème Harmonique avait créé ce programme, c’est bien le Te Deum de Lully qui nous emporte, loin, très loin du quotidien. La polyphonie chante et danse l’éternelle jeunesse d’un règne à qui tout semblait sourire. Et comme dans Cadmus et Hermione, Vincent Dumestre sait y retrouver au cœur de ce Te Deum, une palette aux nuances infinies. Sa direction attentive, qui soigne les articulations, semble se jouer du temps qui passe, et donner à la musique la texture de la soie et du velours, et les mille et un reflets de l’or et des pierres les plus précieuses. L’orchestre y fait miroiter les perles des jeux d’eau et fait resplendir le soleil à l’horizon.

Prévu pour des effectifs qu’il serait aujourd’hui impossible de réunir, parfois jusqu’à 300 musiciens !, le Te Deum de Lully offre par son utilisation du Petit chœur à côté du Grand chœur et des solistes, des moments d’une enivrante beauté. Il appartient également de signaler dans la magnifique distribution la prosodie si suave et harmonieuse du haute-contre Reinoud Van Mechelem et les instants d’intenses émotions que nous a offert
la taille Jeffrey Thompson, sans compter bien évidemment le travail du splendide chœur polonais, la Capella Cracoviensis, qui possède toutes les qualités nécessaires et l’enthousiasme pour défendre ce répertoire.

Le Poème Harmonique fait régner ici une exaltation faite de noblesse et de délicatesse qui permet au Te Deum de Lully de redevenir aux yeux du public une œuvre sublime, bien loin de la réputation martiale qui lui a été prêtée par certains.

Le concert enregistré par Alpha nous donnera à l’automne prochain un CD qui restera certainement longtemps une version de référence pour ces Te Deum.

Versailles, Chapelle Royale, le 24 mars 2013. Jean-Baptiste Lully (1632-1687), Te Deum LWV 55 ; Marc-Antoine Charpentier H 146 (1632 – 1687), Te Deum ; Amel Brahim-Djelloul, Dessus ; Aurore Bucher, Dessus ; Reinaud Van Mechelen, Haute-Contre ; Jeffrey Thompson, Taille ; Benoît Arnould, Basse. Chœur : Capella Cracoviensis, chef de chœur, Jan Tomasz Adamus. Orchestre du Poème Harmonique Vincent Dumestre, direction

Paris. Théâtre des Abbesses, le 23 mars 2013. Jean – Sébastien Bach: intégrale des Sonates et Partitas pour violon seul, suite. Amandine Beyer, violon

Après un premier concert donné le 16 février dernier et dont nous avons rendu compte, Amandine Beyer est revenue ce samedi, dans le très joli théâtre des Abbesses, nous donner la suite et fin de l’intégrale des sonates et partitas de Jean-Sébastien Bach. Cet ultime concert d’une tournée entreprise à l’occasion de la sortie du CD enregistré chez Zig-Zag en 2011 et unanimement salué par la critique, laissera une empreinte éternellement gravée dans la mémoire de tous ceux qui y ont été présents.
Le public varié et nombreux en cette fin d’après-midi, dont des enfants très attentifs, a été subjugué, envoûté par l’interprète.

Amandine Beyer : Sei solo

Pour ce second concert, Amandine Beyer joue les partitas n° 1 en si mineur, BWV1002 et n° 3, en mi majeur, BWV 1006 et la sonate N° 2, en la mineur, BWC 1003.
De sa rencontre avec la musique du Cantor, élevée au rang de monument par le XIXe siècle, il émane une grâce infinie de la polyphonie, une générosité unique du dialogue qui s’instaure entre l’imaginaire du maître et de son interprète. L’humilité de son sourire et la beauté du geste comme du phrasé font de sa virtuosité un plaisir et un partage.

Existe t-il artiste plus authentique qu’Amandine Beyer ? On aimerait connaître la réponse de Bach, … pour nous elle est évidente.
Ainsi de ses oeuvres tant de fois jouées, elle renouvelle l’écoute, en transcendant le geste musical, et nous en fait ainsi percevoir la lumière de son âme, ce cœur qui bat dans l’au-delà du dire, dans l’au-delà des mots.
Seule sur scène, habillée d’une
tunique noire, avec la partition posée à ses côtées et à laquelle elle ne se réfère qu’exceptionnellement, elle donne tout ce qui permet à cette musique de nous oublier, de nous apaiser, de partir bien loin de la réalité.
Sans mentonnière, elle semble liberée de toute contrainte. Son bras droit semble filer l’or des notes, avec une souplesse et une légereté, incadescentes. Jamais la spiritualité des sonates et partitas n’a semblé aussi évidente que ce soir.

Et si dans son tête-à-tête avec Bach, elle en oublie de jouer l’andante et la sarabande de la Partita en si mineur en fin de première partie, ce dernier en un sourire qui irradie sur son visage, vient le lui rappeler durant l’andante de la Sonate. Elle ne laisse pas alors le temps aux applaudissements d’exprimer la reconnaissance du public, et s’excusant avec beaucoup d’humour pour ce que d’aucun considérerait comme une faute, elle se propose de jouer en somme, en un premier bis les deux mouvements oubliés. La complicité, le lien si intense qui s’est intauré entre Amandine Beyer et le public, fait que personne ne lui en tient rigueur bien au contraire.
C’est peut – être au fond les paroles de ce vieux monsieur à Amandine Beyer, après le concert qui dit le mieux, ce que nous avons connu en ce jour au Théâtre des Abbesses : “vous m’avez donné Madame, le concert de ma vie”. Merci à vous Amandine, grâce à vous la solitude de chacun est devenu un don de vie.

Paris. Théâtre des Abbesses, le 23 mars 2013. Intégrale des Sonates et Partitas pour violon seul (donnée en deux concerts). Jean – Sébastien Bach (1685 – 1750) : Sonate n°2, en la mineur, BWV 1003, Partita n°1 en si mineur, BWV 1002 et Partita n° 3, en mi majeur, BWV 1006 ; violon, Amandine Beyer

Paris, Collège des Bernardins, le 21 mars 2013. Les quatre éléments et le céleste dans le premier baroque. La Fenice, Jean Tubéry, direction et cornets

Le concert de ce soir, était une commande du Collège des Bernardins, afin d’illustrer musicalement une exposition qui se tient en ce lieu splendide situé en plein quartier latin et pourtant hors du temps. On ne peux qu’être ravi de la collaboration fructueuse qui s’est établie entre La Fenice de Jean Tubéry et ce lieu de culture parisien, qui nous offre ainsi l’occasion d’entendre ces musiciens devenus trop rares dans la capitale ou ses environs.

L’arbre de vie, virtuosité et mélancolie

Et qui mieux que Jean Tubéry pouvait concevoir un programme d’une telle richesse sur un thème qui jusqu’au début du XVIIe siècle, se retrouve si fréquemment tout aussi bien dans le domaine sacré que profane et qui fait l’objet de cette exposition, l’arbre de vie.

« L’arbre de vie est tout à la fois la métaphore de l’homme fragile mais debout » mais aussi le symbole de la force, de la beauté et du souffle vital qui anime les êtres vivants. Le trop succinct programme nous rappelle qu’il est le trait d’union entre les quatre éléments, la terre, l’eau et le feu, qui furent une source majeure d’inspiration pour les peintres, les sculpteurs et les compositeurs de la Renaissance et du début de l’époque baroque. Il nous rappelle « qu’avec les saisons et les tempéraments humains, les quatre éléments forment la doctrine des correspondances entre microcosme et macrocosme, c’est-à-dire la croyance en la profonde analogie entre l’homme et l’univers. Ainsi l’eau correspond à l’hiver (froid et humide) et à l’humeur flegmatique ; le feu, à l’été (chaud et sec) et à l’humeur bileuse et mélancolique ; l’air au printemps (chaud et humide) et au tempérament tonique et sanguin ; la terre correspondant à l’automne (froid et sec) et à l’humeur nerveuse, sèche et statique ».

Ce programme qui fait appel à la culture humaniste, aujourd’hui perdue pour beaucoup est le fruit de la grande érudition de Jean Tubéry. L’interprétation que nous en ont offert les musiciens et la soprano Claire Lefilliâtre, a permis au public de découvrir combien tout le raffinement de ces musiques, au-delà du sens perdu, s’adressent à nos émotions les plus intimes.

Le concert de ce soir se partage entre des pièces instrumentales des plus grands virtuoses du clavecin, du violon ou du théorbe, comme Froberger, Biber ou Kasperger, ou des pièces vocales, psausmes ou madrigaux d’Allemagne et d’Italie, où l’on retrouve tout aussi bien Jacopo Peri, Emilio da Cavalieri ou Barbara Strozzi que Marco da Gagliano, une partie de ceux qui ont en somme participé à la naissance de l’opéra. Le récital de ce soir fait vibrer les passions en une juste et harmonieuse expression des affeti.

Le cornet de Jean Tubéry rivalise de virtuosité et épouse les moindres accents et nuances de la voix si épanouie, au timbre au velours unique de Claire Lefilliâtre. Sa technique vocale qui lui permet de passer du chant au murmure de la voix parlée, fait de chaque pièce interprétée une scène de théâtre où se jouent des drames et des joies qui nous bouleversent tant les émotions exprimées sont nôtres. Madrigaux et psaumes, sont des trésors de poésie et de raffinement, et les ornementations tant instrumentales que vocales les magnifient grâce à un art d’une subtile délicatesse. Il n’est que d’entendre, le si mélancolique et doloriste « In qual parte del ciel, in qual idea » de Jacopo Peri pour s’en persuader. Jean Tubéry s’est entouré ici de musiciens habiles dont le jeu spontané et attentif permet de soutenir l’édifice harmonieux d’un programme qui nous l’espérons sera redonné aussi souvent que possible, tant il recèle de merveilles à découvrir. Les deux bis, dont « Zefiro Torna, oh di soavi accenti » et la reprise du si joyeux « O Che nuovo miracolo » ont en tout cas permis au public de repartir enchanté après une si douce soirée.

Paris, Collège des Bernardins, le 21 mars 2013. Les quatre éléments et le céleste dans le premier baroque. Urban Loth (ca 1580-1654) ; Samuel Scheidt (1587-1654) ; Hyeronimus Kapsberger (1580-1651) ; Johann – Hermann Schein (1586-1630) ; Johann-Jakob Froberger (1616-1667) ; Barbara Strozzi (1619 – 1677) ; Francesco Rognoni (ca 1570 – ca 1626) ; Franz-Ignaz Von Biber (1644 – 1704) ; Marco Corradini (1600c. – 1646) ; Marco da Gagliano (1582 – 1643) ; Giuseppe Scarani (ca 1628 – 1641) ; Jacopo Peri (1561 – 1633) ; Girolamo Frescobaldi (1583 – 1643) ; A. Archilei (1542 – 1612) ; Emilio Da Cavalieri (1550-1602) ; Claire Lefilliâtre, soprano ; Ensemble la Fenice, Jean Tubéry, direction et cornets.

Illustration : Claire Lefilliâtre (DR)

Paris. Théâtre des Abbesses, le 16 février 2013. Jean-Sébastien Bach: Intégrale des Sonates et Partitas pour violon. Amandine Beyer, violon.

L’année dernière Amandine Beyer était à Paris dans ce même théâtre des Abbesses qui l’accueille aujourd’hui, pour donner une partie des sonates et partitas de Jean-Sébastien Bach, qu’elle venait d’enregistrer chez Zig-Zag Territoires. Elle nous avait alors donné rendez-vous, en 2013 pour l’intégrale en concert et en échange nous lui avions promis d’être là.

Et comment aurait-on pu manquer à notre promesse ? Pour ce premier concert, elle nous a offert deux sonates (la sonate BWV 1001 et BWV 1005) et la partita BWV 1004.
Tout violoniste rêve un jour d’aller à la rencontre de ce monument que sont les Sonates et Partitas. Une telle rencontre n’est pas sans risques, tant elles ont été enregistrées et données en concert par les plus grands. Mais Amandine Beyer est une artiste unique. Sa générosité, son humilité, son sourire et sa complicité avec la musique du Cantor, dont elle se joue des difficultés avec humour et une virtuosité lumineuse, lui permettent de les aborder, sans crainte, avec un réel plaisir.


Amandine Beyer : Un enchantement qui n’est qu’un début

En pantalon de soie bleu et un petit haut blanc tout simple, Amandine Beyer offre au public la quintessence même d’une musique qui révèle l’homme à lui-même et à sa solitude. Sei solo… tout a été dit et écrit, du moins tout ce que l’on sait de ces oeuvres qui nous semblent aujourd’hui si unique tout aussi bien par leurs difficultés d’interprétation que par le sens que l’on peut leur donner. Et pourtant comme l’écrit Amandine dans le livret du CD, elles gardent en elles-mêmes un halo de mystère lié à l’histoire du manuscrit qui les a conduit jusqu’à nous, mais aussi à ce que l’interprète peut en offrir au public. C’est le XXe siècle qui en a fait un monument et beaucoup d’hypothèses président encore sur la connaissance de leur origine. L’on sait que Georg Pisendel, un des plus grands interprètes du début du XVIIIe siècle en possédait un exemplaire. Quant au manuscrit autographe daté de 1720, disparu pendant près de 130 ans et sauvé in extremis d’un tas de vieux papiers destinés à servir de papier d’emballage, il porte un titre qui a fait couler beaucoup d’encre : “Sei solo a violino senza basso accompagnato”. Ce Sei solo (“tu es seul”) porte en lui une charge d’intime émotion face à la solitude. Celle bien évidemment du violoniste sur scène mais plus encore celle de l’homme face à lui-même.

Dans la première partie du concert, Amandine Beyer semble entamer un dialogue avec un ami invisible, que son âme d’artiste perçoit et partage. Violon simplement posé sur l’épaule, sans mentonnière, Amandine Beyer dispose d’une liberté totale. La souplesse du poignet lui permet de dessiner des courbes, qui font danser, chanter le violon. La technique aussi difficile soit-elle, n’est pas une contrainte sous ses doigts, elle offre au contraire de si riches possiblités qu’on reste médusé à l’observer, à l’écouter. Est-ce le chant des doubles cordes, où les jeux d’ombres autour de l’interprète, toujours est-il que parfois on se prend à imaginer la présence d’un autre violoniste à ses côtés. Et ce qui pourrait apparaître à quelques spécialistes acharnés de la partition sur les genoux, comme de petites imperfections, deviennent ici le don d’une humaine faiblesse, intrépide et fertile.

Le public parisien tousse beaucoup, mais en fin de première partie, avant d’entamer la chaconne de la partita et après un court recueillement, l’artiste s’est adressée à la salle en une prière teintée d’humour… en lui demandant de se soulager avant qu’elle n’entâme cet instant où la virtuosité devient une intense méditation. Impossible alors de prolonger l’entracte qui suivit et avec la sonate n°3 en ut majeur, BWV 1005, Amandine Beyer nous a emporté à la limite de l’inconscience, dans un moment de clair obscur dans la fuga alla breve puis dans le largo, nous faisant ressentir toute la beauté si fugace et mélancolique de la vie. L’allegro final fut aussi léger que le vol d’un papillon. L’art d’Amandine Beyer est d’une insigne humanité. Elle donne un sens à l’offrande musicale. Son sourire porte la musique vers les coeurs et c’est bien Bach qui est à ses côtés. Il semble lui suggérer d’essayer une formule plutôt qu’une autre. Elle (il) nous enchante par ce dépassement de l’abstraction pour devenir une main qui se tend, par cet archet qui s’élève à l’infini en un rai de lumière.

Pour clore ce concert, Amandine Beyer nous a offert un bis, en s’excusant presque de nous l’avoir déjà offert l’année dernière, un prélude de Matteis. Difficile de la quitter et d’abandonner ce sentiment de plénitude qu’elle nous a apporté au-delà de son interprétation unique, de la présence d’un homme généreux ! Le public s’est ensuite pressé autour d’elle pour une dédicace en guise d’au-revoir, en attendant le samedi 23 mars où nous la retrouverons pour la suite de cette intégrale JS Bach en concert.

Paris. Théâtre des Abbesses, le 16 février 2013. Intégrale des Sonates et Partitas pour violon seul (donnée en deux concerts). Jean – Sébastien Bach (1685 – 1750) : Sonate n°1, en sol mineur, BWV 1001, Partita n°2 en ré mineur, BWV 1004 et Sonate n°3, en ut majeur, BWV 1005. Amandine Beyer, violon.

Paris. Notre Dame de Paris, le 18 décembre 2012. Monteverdi: Vespro della Beata Vergine 1610. Lionel Sow, direction.

C’est en présence du Maire de Paris que s’est ouvert la saison 2013 de Musique Sacrée à Notre–Dame. Saison exceptionnelle puisqu’elle correspond au jubilé des 850 ans de la Cathédrale parisienne, somptueux symbole d’un art nouveau au XIIe siècle : le gothique.
Ce vaisseau de pierre qui s’élève vers les étoiles, a choisi pour fêter cet événement, un joyau unique de la musique baroque : les Vêpres de la Vierge de Monteverdi.

Une rencontre idéale qu’est venu magnifier une interprétation d’une rare musicalité. Tout le monde ou presque aujourd’hui connaît l’histoire de ces Vêpres. Composées hors cadre liturgique, elles sont une pure merveille. Et le public est venu extrêmement nombreux en cette douce soirée de décembre. Une aussi belle occasion d’entendre cette œuvre ne devait surtout pas être manquée. Dans ce lieu exceptionnel où la magie de la nuit opère, nous avons été transportés dans un autre univers, où l’harmonie apaise les tensions.

La musique de Claudio Monteverdi est tellement belle, qu’elle ne peut que porter ceux qui l’interprètent. Ce qui n’a pas manqué d’être le cas ce soir.

Choristes de la Maîtrise de Notre-Dame, solistes, musiciens de l’Ensemble des Sacqueboutiers de Toulouse et de la maîtrise, complices réunis en demi-cercle sur une scène surélevée, ont canalisé leurs énergies, créant un sentiment d’intériorité profond. Très vite sous la direction enthousiaste et rigoureuse de Lionel Sow, le chef de la Maîtrise de Notre-Dame de Paris, l’ensemble des interprètes s’emparent de l’œuvre, faisant vibrer la Cathédrale, captant les esprits.

L’instrumentarium est d’une grande richesse ; il offre des diaprures luxuriantes aux voix. La rondeur et le timbre cuivré des Sacqueboutes et des cornets de l’ensemble des Sacqueboutiers de Toulouse et le moelleux des flûtes, associés aux nuances si lumineuses des théorbes, du clavecin, des cordes de l’Orchestre de la Maîtrise, sont comme autant de pierreries flamboyantes, dont la lumière et les nuances portent le chant vers les voûtes. Les effets de spatialisation sont au service d’une émotion d’une rare intensité.

Les voix célestes du chœur d’enfants semblent nous appeler des confins de l’Univers, et le pupitre magnifique des basses, dont d’ailleurs se détachent deux solistes, semblent comme autant de colonnes soutenant les cœurs et les âmes qui vacillent.

L’ensemble des solistes ont su nous toucher. L’on retiendra tout particulièrement les deux soprani, Aurore Bucher et Cécile Achille, qui dans le Pulchra es par la pureté de leur ligne de chant, révèlent l’amour sacré et universel de celle que l’on implore.

Les ténors sont comme en état de grâce. Bruno Boterf et Marc Mauillon nous offrent des instants de pure magie. Leur souplesse vocale, la sensualité de leur timbre, reflètent les clairs–obscurs du divin et dans Duo Seraphim, instant de virtuosité et de poésie tant attendu, la théâtralité et l’élégance vocale de Vincent Bouchot, vient souligner la gloire comme la force qui soutient l’espérance. Le timbre suavement doloriste des alti Marie-George Monet et Marie Pouchelon, et la solidité des deux basses sorties du chœur, Virgile Ancely et Frédéric Bourreau viennent compléter harmonieusement la distribution. La diction soignée aussi bien du chœur que des solistes et une projection offrant de belles nuances sont des qualités rares et précieuses qui chez les interprètes de ce soir ont permis au public de s’abandonner à la musique de Monteverdi.

Paris. Notre Dame de Paris, le 18 décembre 2012. Claudio Monteverdi (1567-1643) Vespro della Beata Vergine 1610. Cécile Achille, Aurore Bucher, soprani ; Marie – George Monet, Marie Pouchelon, alti ; Marc Mauillon, Bruno Boterf, Vincent Bouchot : ténors ; Virgile Ancely, Frédéric Bourreau : basses. Les Sacqueboutiers de Toulouse. La Maîtrise et l’orchestre de Notre Dame de Paris. Direction du chœur d’enfant, Emilie Fleury. Lionel Sow, direction.

Versailles. Opéra Royal, le 15 décembre 2012. Noverre, Rodolphe: Médée et Jason, Renaud et Armide. Compagnie l’Eventail, Marie-Geneviève Massé. Le Concert Spirituel. Hervé Niquet, direction.

Le public connaît bien désormais le ballet de cour du XVIIe siècle, qui a fait l’objet de nombreux spectacles, reconstitutions plus ou moins réussies de cet univers scénique merveilleux si typiquement français (Lire le compte rendu du Ballet des Fées recréé à l’Opéra de Versailles, le 14 novembre 2012 par David Tonnelier).

Il nous restait à découvrir les évolutions de ce genre au cours du XVIIIe siècle qui aboutirent au ballet romantique. C’est désormais chose faite, grâce à la programmation par le Centre de Musique Baroque de Versailles (CMBV) d’un cycle consacré à la danse dont deux spectacles auront été tout spécialement dédiés au siècle des Lumières.

Mais pour nous en rendre toute la splendeur, seul un partenariat de grande envergure a pu offrir les moyens nécessaires. Le CMBV s’est donc associé avec le Palazzetto Bru Zane de Venise et l’Opéra-Comique de Paris, pour permettre la création d’une très belle production de deux des plus beaux ballets de Jean-Georges Noverre : Renaud & Armide, Médée & Jason. Le chorégraphe français a débuté sa carrière sous le règne de Louis XV en plein classicisme et l’a terminé au tout début du XIXe siècle en pleine naissance du romantisme.
En montant ces deux ballets, les trois grandes institutions ont donc offert au public d’aujourd’hui la possibilité de voir par cette production unique la naissance du ballet moderne, dont ce chorégraphe fut l’inventeur. Un personnage unique, un peu à l’image de son époque. Grand voyageur, ouvert à tous les courants de pensée, il fait la synthèse de ce monde qui connaît de grands bouleversements tant au point de vue philosophique, politique qu’artistique. Héritier de la tradition chorégraphique française du XVIIe siècle, il la confronte au cours de ses voyages à toutes les pratiques qu’il rencontre en Europe. Benoît Dratwicki, directeur artistique du CMBV, dans l’excellent texte du livret qu’il a rédigé, nous décrit les trois innovations essentielles de Noverre. Plus de théâtre ou de chant, la danse se suffit à elle – même et ce grâce à la place qu’occupe désormais l’art de la pantomime qui lui permet de donner au geste toute son expression dramatique.

Les deux ballets réunis ce soir sont deux œuvres majeures qui illustrent deux moments essentiels de sa carrière. Le premier Renaud & Armide bien qu’encore ancré dans l’ancien style dévoile déjà les recherches de Noverre qui souhaite moderniser la peinture des caractères. Le second Médée & Jason est considéré comme son chef – d’œuvre. Tous deux destinés à être les interludes intercalés dans des soirées d’opéras, connurent un grand succès à leur époque.

Ce soir le partenariat a donné les moyens aux artistes de les recréer dans les meilleures conditions possibles et a permis au succès d’être au rendez-vous. Le public venu rêver, n’a pas été déçu. Mais le songe théâtral de cette période transitoire a un prix. Celui de ces décors, de ces costumes, de ces machineries qui participent au drame.


Pure merveille

Il ne peut y avoir aucun doute: ce sont les décors et les changements à vue réalisés par Antoine Fontaine qui ont d’abord attiré le public, permettant du coup de l’ouvrir à un répertoire qu’il ne connaît pas. Il faut reconnaître qu’en moins de cinq années de travail, ce n’est pas seulement la beauté, la noblesse ou l’élégance des tableaux qui nous subjuguent, mais la fluidité de leur maniement qui gagne en magie et en émerveillement, faisant disparaître tout incident qui engendrant des rires peut casser les effets dramatiques qui y sont liés.

Difficile de tout décrire ici, mais disons que la réalisation scénographique est … pure merveille. Les costumes d’Olivier Bériot participent à l’enchantement, même si on aurait aimé des matières plus nobles pour leur réalisation. Ils sont un mélange de fantasmagories médiévale et orientale pour Renaud ; d’élégance antique pour Médée. Les chorégraphies de Marie-Geneviève Massé fusionnent pantomime et belle – danse avec noblesse et poésie. La mise en scène de Vincent Tavernier souligne les émotions, la tragédie avec une réelle sensibilité. Les divers tableaux s’enchaînent sans rupture et la gestuelle est magnifiée.

Tous les danseurs de la Compagnie l’Eventail réalisent une belle performance, mais c’est la superbe Médée aux sortilèges redoutables de Sarah Berreby, ainsi que la tendre Créuse d’Emilie Brégougnon qui nous ont le plus marqué, ainsi que l’ensorcelante Armide de Sabine Novel.

Si le public est d’abord venu pour voir, c’était sans compter sur Hervé Niquet et Le Concert Spirituel qui nous ont fait découvrir avec fougue et de très belles couleurs la musique de Jean-Joseph Rodolphe, un compositeur d’origine alsacienne qui travailla à plusieurs reprises pour Noverre. En y rajoutant des extraits de Grétry, Dauvergne et quelques autres compositeurs, Hervé Niquet renforce l’aspect dramatique d’une musique parfois un peu répétitive, devenant ainsi une actrice essentielle de la tragédie dansée.
La saison musicale 2012 du CMBV au château de Versailles se termine donc en beauté.

Versailles. Opéra Royal, le 15 décembre 2012. Jean-Georges Noverre (1727 – 1810) et Jean-Joseph Rodolphe (1730 – 1812). Médée et Jason et Renaud et Armide. Sabine Novel, Armide ; Sarah Berreby, Médée ; Noah Hellwig, Renaud ; Adrian Navarro, Jason ; Bruno Benne, Ubalde ; Émilie Brégougnon Créuse ; Olivier Collin, Le Chevalier danois ; Daniel Housset, Créon ; Et Volodia Lesluin, Irène Ginger, Marie Blaise, Bérengère Bodénan, Adeline Lerme, Anne-Sophie Berring, Karin Modigh, Romain Arreghini. Scénographie et réalisation des décors, Antoine Fontaine. Costumes, Olivier Bériot. Compagnie l’Evantail, Ballet de Noverre ; chorégraphie, Marie-Geneviève Massé. Le Concert Spirituel. Hervé Niquet, direction.

Illustrations: © P.Grosbois 2012 (le premier ballet présenté à l’Opéra Royal de Versailles: Renard et Armide de Noverre)
Les ballets de Noverre, Renaud et Armide, Médée et Jason sont à l’affiche de l’Opéra-Comique à Paris.

Versailles. Chapelle Royale, le 12 décembre 2012. Noël à la Chapelle Royale. Charpentier, Corrette, Corelli… Amsterdam Baroque Orchestra & Choir. Ton Koopman, direction

Comme beaucoup de programmateurs et parce que la beauté intemporelle des lieux s’y prête particulièrement bien, Versailles Spectacles, programme chaque année un concert de l’avent, intitulé « Noël à la Chapelle Royale ». Cette année, c’est Ton Koopman qui se prête à l’exercice et disons le tout de suite, le résultat bien que charmant n’a pas été à la hauteur des interprètes ni des lieux.


Noël à la Chapelle

Si dans Bach, et d’ailleurs le bis est venu nous le rappeler, le chef et son ensemble sont vraiment merveilleux, dans la musique française, ils n’ont pas réussi à nous convaincre. A aucun moment l’émotion n’a vraiment été présente, la noblesse de cette musique ne s’est vraiment affirmée. Il faut dire que le programme était étrangement conçu et présentait des faiblesses qui laissent dubitatifs.

Si déjà la présence du Te Deum de Charpentier peut surprendre, il est encore plus étonnant d’entendre un pastiche des 4 Saisons de Vivaldi, de Michel Corrette. Le « Laudate Dominum de coelis » de ce compositeur est une pièce charmante. Certes elle amuse le public et elle demande vocalement une grande souplesse à la soprano, qui ici sortie du chœur fait ce qu’elle peut, mais ne dispose pas toujours des moyens nécessaires pour l’interpréter. Mais n’existe-t-il pas d’autres œuvres et d’autres compositeurs français qui trouveraient mieux leur place dans un programme destiné à évoquer les fastes de la Chapelle Royale ? Entre cette faiblesse de l’œuvre et son interprétation somme toute très brouillonne, le concert s’est ainsi trouvé déséquilibré par un tel choix.

Qu’en a-t-il été du reste de la soirée ? Des difficultés de mise en place du chœur dans la Messe de Minuit et un Te Deum pris sur des tempi extrêmement rapides, n’ont pas laissé se déployer la majesté attendue. En revanche, les musiciens de l’Amsterdam Baroque Orchestra ont fait preuve d’une grande virtuosité, offrant des couleurs soyeuses au chœur. Dans le Te Deum, la trompette brillante de Dave Hendry se distingue. Des flûtes et hautbois élégiaques, le violoncelle sensible de Werner Matzke et dont la complicité souriante avec la violiste Esme de Vrisme a créée des instants enchanteurs, les superbes phrasés du basson Wouter Verschuren sont autant de qualités qui nous font regretter le choix d’un programme qui n’est pas celui où l’Amsterdam Baroque Orchestra et son chœur excellent le plus.

Et c’est justement dans le fameux bis extrait d’une cantate de Bach que l’on en a pris toute la mesure. Quelques instants d’une flamboyance quasi irréelle, où le temps a suspendu son vol et où les Anges musiciens surmontant l’orgue ont semblé fusionner leur chant à celui des chanteurs de l’Amsterdam Baroque Choir.

Versailles. Chapelle Royale, le 12 décembre 2012. Noël à la Chapelle Royale. Marc Antoine Charpentier (643 – 1704) : Messe de Minuit, Te Deum ; M Corrette : Laudate Dominum de coelis. Psaume 148 ; Arcangelo Corelli (1653 – 1713) : Concerto grosso op.6 nr. 8 ‘fatto per la notte di Natale ; Louis Claude Daquin (1694 – 1772) : Noëls (arr. Ton Koopman) – Quand Jésus naquit à Noël- A la venue de Noël- Noël Suisse ; Amsterdam Baroque Orchestra & Choir ; Direction, Ton Koopman.

Arianna Savall et Petter Udland Johansen, entretien à propos du cd Hirundo MarisPropos recueillis par Monique Parmentier

Hirundo Maris

Arianna Savall et Petter Udland Johansen, entretien à propos du cd Hirundo Maris
Propos recueillis par Monique Parmentier

Bonjour Arianna, Bonjour Petter, nous sommes là pour avant tout parler de votre nouveau CD Hirundo Maris qui vient de sortir chez ECM, pouvez-vous nous en parler ?

Le projet chant du Nord et du Sud est né à travers l’idée du chant El mariner (le marinier). On y retrouve l’idée de cette fusion, de cette rencontre du Nord et du Sud que nous souhaitions évoquer. C’est une chanson catalane qui raconte l’histoire d’une jeune fille qui coud une robe pour la Reine et qui manquant de soie, aperçoit un navire dont débarque bientôt un marin, qui lui en propose. Il parvient à la faire monter à bord de son navire et l’enlève. Il lui apprend alors qu’il est le fils du roi d’Angleterre et qu’il la fera Reine. On retrouve la mélodie de cet air aussi bien en Catalogne, qu’en Ecosse. On ignore donc si elle du nord ou du sud, mais il est certain qu’elle a voyagé. On a donc imaginé un voyage musical à travers les mers qui lient l’Ecosse à la Catalogne, le Nord au Sud. On a d’ailleurs ainsi trouvé beaucoup d’autres connexions.

Arianna et Petter comment vos chemins se sont-ils croisés ?

Arianna : On s’est connu à Bale, à la Scola Cantorum, où nous avons tous deux étudié la musique ancienne, après avoir étudié la musique classique. On s’est spécialisé tous les deux dans le chant et pour ma part je me suis passionnée pour les harpes anciennes.
Petter : Je viens comme Arianna d’une famille de musiciens. Mon père était violoniste. J’ai donc suivi la même voie. Mais en plus du violon classique, j’ai appris le violon traditionnel norvégien, le violon hardanger, ainsi que le piano et le chant. On pratique beaucoup la musique en Norvège dans des rencontres familiales et amicales. J’ai tout de suite aimé la musique classique mais également les musiques pop et rock. J’ai joué dans différents groupes au piano.

Arianna : Lors d’une fête à la Scola Cantorum, Petter a chanté des chants norvégiens et j’ai été éblouie. Il y avait en particulier une chanson qui m’a rappelé une chanson catalane que ma mère me chantait. Dès ce moment-là, nous avons partagé un véritable intérêt pour les chansons traditionnelles. Car dans nos pays, elles sont d’une tradition très ancienne qui vient probablement de l’époque médiévale.

Avant de revenir au disque, pouvez-vous nous dire Arianna, pourquoi avoir choisi de jouer de la harpe ?

Grâce à ma mère. Elle était en train de préparer un disque magnifique autour de Giulo Caccini et j’avais 7/8 ans ; parmi les artistes qui participaient à cet enregistrement, il y avait une harpiste. Je crois que je suis tombée amoureuse de cet instrument dès que je l’ai entendu pour la première fois. Et le hasard a fait que ma voix et le son de la harpe se sont rejoints.
A l’époque, j’avais une professeur de piano très douce. J’ai commencé la harpe tout en poursuivant le piano. Si ce sont des instruments très différents ils se complètent. Ils ont le même système, clé de fa, clé de sol et le jeu des doigts est au fond pareil. J’aime beaucoup la harpe, et tout particulièrement la harpe triple. J’ai réalisé mes deux premiers disques Bella Terra et Peivoh avec cet instrument.

Pouvez-vous nous parler du répertoire de la chanson traditionnelle ?

Arianna et Petter : En Norvège, il y a une tradition très forte du chant pour les mariages et les anniversaires. On prend une mélodie que tout le monde connaît et l’on écrit un texte que l’on dédicace aux personnes que l’on fête. C’est une chose très typique et tout le monde participe. En général tout le monde connaît les textes d’origine et les reprend volontiers. En Scandinavie, la jeunesse perpétue encore cette tradition malgré la télévision.
Dans notre Cd vous entendez par exemple la chanson Bendik og Årolilja qui est la version norvégienne de Tristan et Isolde. Une légende médiévale qui a voyagé à travers toute l’Europe.


La musique que l’on entend dans le CD existe-t-elle dans tous les cas ou s’agit-il d’arrangements ou avez-vous réécrit certaines musiques ?

Arianna : Elle existe. Nous nous sommes basés sur des recueils. En Norvège, grâce à la tradition de chanter et de jouer qui est bien plus forte qu’en Espagne où elle a souffert de la guerre civile, on a beaucoup noté la musique. Et ce qui était à l’origine une tradition orale a perduré grâce au travail des musicologues. Ces derniers ont beaucoup voyagé dans les villages, les montagnes, des endroits loin des villes et ils ont enregistré et écrit tous les chants des paysans. Cela s’est d’ailleurs ainsi passé en Catalogne. La tradition de la transmission orale était en train de se perdre et les musicologues ont fait un travail important.
Pour les chansons que nous avons choisies, nous avons les sources et savons de quels villages elles viennent. Petter et moi aimons beaucoup créer et avons donc effectivement arrangées ces mélodies, mais en respectant le style ancien.


Petter, parlez-nous du violon norvégien et des choix des instruments pour le disque ?

Petter: Le Hardinfele, c’est un violon avec 8 cordes en boyaux qui a une sonorité très douce, un peu comme la viole d’amour. Il se marie très bien avec la voix et la harpe.
4 cordes sont acordées selon le ton de la pièce et 4 autres sont sympathiques, ce qui donne cette résonance si spéciale. Le Hardingfele est l’instrument national de la Norvège, et sa tradition vient de l’époque médiévale, mais elle se perpétue grâce à l’intérêt de la jeune génération pour la musique traditionnelle et la danse. Je joue également du cyster qui est comme une mandoline nordique, avec le dos plat, et avec 4 cordes doubles métalliques.

Arianna : La harpe triple qui est un instrument baroque typique, offre des possibilités modernes magnifiques, chromatiques, qui font qu’elle se mêle très bien avec le chant nordique et le violon, avec la voix ou les guitares acoustiques.

Petter : Dans le groupe, il y a deux musiciens qui jouent des instruments modernes. Miguel Angel Cordero joue de la contrebasse et Sveinung LilleHeier joue de la guitare acoustique et un dobro qui est une guitare plane avec des qualités très vocales.

Le choix de la guitare acoustique peut surprendre?
Petter : Ce n’est pas de la guitare électrique. C’est un instrument qui est très fréquent dans la musique folk. On la trouve fréquemment dans la musique irlandaise par exemple..

Arianna : Les cordes en sont métalliques, mais le public ignore que l’on trouve déjà au moyen-âge des instruments à cordes métalliques. Tels les luths, les cysters, les harpes médiévales celtiques comme le Clarsach, ou la guitare battente qui est une guitare baroque italienne magnifique. Elle est peut être l’ancêtre de la guitare acoustique.

Qui sont les musiciens qui vous accompagnent sur ce CD ?

Arianna : Nous les connaissons tous depuis longtemps : David Mayoral qui est un percussionniste m’a accompagné dans plusieurs projets dont mon CD Peivoh. On aime beaucoup son jeu. Il vient de la musique ancienne tout comme Pedro Estevan, mais qui fait aussi beaucoup de musiques traditionnelles et orientales. Il joue beaucoup avec mon père et l’Arpeggiata par exemple. Il est habitué à faire ce mélange des styles. C’est quelqu’un de très ouvert et créatif. Pour les autres, Sveinung Lilleheier est un ami de Petter. Ils travaillent ensemble depuis des années. Miguel Angel Cordero vient de Barcelone. On le connaît depuis 2009 et quand il joue la contrebasse, c’est comme s’il chantait, il a une expressivité douce très et rare. Pour faire de la musique ensemble, il nous semble très important de bien s’entendre.

Les pièces sont toutes d’un même recueil ? Comment les avez-vous regroupés ?

Arianna : Les chants norvégiens, comme Om Kvelden, Bendig og Arolilja viennent de différentes régions, comme Télémark . Ormen lange, est une danse, des îles Féroé, qui raconte l’histoire du bateaux de l’époque viking.
C’était à l’époque, les bateaux les plus grands et les plus rapides ! Et Hailing est également une danse qui vient de Télémark . Les chants séfarades viennent de la péninsule ibérique. Ce sont des chants en ladino, la langue des juifs espagnols. Pour les chants catalans, on ne sait pas toujours de quels villages ils proviennent, mais ils sont très connus. Pour El mariner, ma grand-mère me le chantait. C’est un chant très lent, une berceuse idéale pour endormir les enfants. El Mestre, reprend une très belle légende, et est aussi un chant de dialogue comme El Mariner. Enfin El noi de la Mare et Josep i Maria, sont des airs de noëls très populaires chez nous.


Le cd poursuit votre tradition familiale Arianna, c’est un message de paix, qui encourage la rencontre des différences ?

Arianna : Pour nous, c’est important de transmettre un message de dialogue, où le nord et le sud se retrouvent, chacun avec ses richesses, avec ses légendes et ses histoires. « Notre programme Chants du Sud et du Nord est un voyage qui met en connexion la Méditerranée et la Mer du Nord. À travers ces chants s’établissent de subtils ponts entre une chanson catalane et une mélodie norvégienne où se retrouvent des rythmes et des modes communs, ou entre une romance norvégienne et une chanson séfarade partageant une même tonalité, ou encore une romance catalane qui parle d’amour entre une jeune fille de la Méditerranée et un chevalier nordique.
Les nombreux voyages faits par les Vikings, les Catalans, les Ecossais et les Séfarades ont permis de créer ces invisibles ponts que la musique fait entendre et qui restent comme des témoignages de ce fil conducteur entre nord et sud. Il s’agit d’un programme où deux voix, un violon norvégien, des harpes, se mettent au service d’une poésie et d’une musique qui chantent l’amour et le mystère de la vie. Des chansons anciennes et actuelles se retrouvent aujourd’hui dans leurs traditions ancestrales racontant une histoire chantée et accompagnée à la harpe.

Certains vous reprochent au fond de copier ce qu’ont fait vos parents, qu’aimeriez-vous répondre à ceux qui vous en font le reproche ?

Arianna : Les personnes qui disent cela, ne me connaissent pas vraiment. Ils le disent par ignorance. Car c’est pour sortir du schéma parental que j’ai fait mon premier disque « Bella Terra », puis le second, Peiwoh.
Ce ne sont pas des CD de musique ancienne. J’y partage avec le public mes propres compositions, j’y fais mes propres propositions. Ce sont des choses que mes parents n’ont pas fait. Ils ne n’ont pas exploré cette direction. Ma mère aurait beaucoup aimé composer. Ma démarche m’a permis de me construire indépendamment de mes parents. Bien sûr, j’aime beaucoup la musique ancienne et je continuerais à en faire. Mais je n’ai jamais été une copie de ma mère ou de mon père. J’ai travaillé avec mes parents pendant 10 ans et j’ai beaucoup aimé le faire et beaucoup appris à leurs côtés. Je serais toujours la fille de Jordi Savall et Montserrat Figueras et j’en suis très fière et si contente plus encore. Je leur garderais toujours une sincère reconnaissance pour tout ce que j’ai appris d’eux et cela m’accompagnera toute ma vie. J’aurais beaucoup aimé continuer à apprendre de ma mère. Ce que malheureusement sa disparition ne m’aura pas permis. Mais je n’ai jamais voulu être sa copie, et c’est donc pour cela que j’ai composé et aussi fait de la musique contemporaine. J’ai travaillé avec Conrad Steinmann qui a fait un travail remarquable sur les chants de Sapho. Il s’agissait d’un travail de reconstruction sur la musique ancienne grecque.
Mais j’ai aussi travaillé avec Arvo Pärt, Helena Tulve et Kaija Saariaho. Mes parents ont toujours soutenu mes projets ainsi que ceux de mon frère.
Mais mon amour pour la musique ancienne est bien là, et je vais aussi continuer à travailler dans cette direction, qui me tient a cœur ! Et la fusion, entre musiques modernes-anciennes, est un chemin aussi que j’aime beaucoup, et qui ouvre de nombreuses possibilités créatives.


Petter, vous composez également, quelles sont vos sources de composition, comment travaillez-vous ?

Petter : Lorsque je compose, je m’isole. C’est une discipline et non une inspiration. Je m’inspire beaucoup du texte. Lorsqu’on me fait une commande avec un esprit de Noël ou un esprit d’amour, je choisis d’abord le texte et à partir de ce texte, je commence à travailler et à imaginer la mélodie ou des harmonies. Souvent chez moi, ce sont les harmonies et je passe beaucoup de temps avant de parvenir à un résultat qui me convienne.

Petter : Travaillez-vous pour vous ou est-ce uniquement des commandes ?
Je reçois des commandes mais je fais aussi des choses pour moi, comme ce CD avec Arianna. Disons que c’est fifty/fifty.
J’ai par exemple travaillé pour Léonard Cohen, sur l’album Hallelujah, sur instruments anciens par exemple. Dans Maris, j’ai réalisé plusieurs arrangements et composé une pièce.

Arianna et Petter : D’ailleurs, nous allons sortir un nouveau disque pour Noël. Il s’agira de pièces allemandes, françaises, espagnoles, catalanes, norvégiennes et anglaises, cette fois ci. Nous avons travaillé avec des musiciens allemands, avec lesquels, nous nous sentons très proches. Ce sont des chants de Noël de tous les pays d’Europe (France, Allemagne, Espagne… ce sont des chants anciens et modernes. Nous avons de nombreux projets, dont un prochain CD dédié totalement à la musique ancienne.

In the Bleak Midwinter, avec Arianna Savall, Petter Udland Johansen et Capella Antiqua Bambergensis
www.jpc.de
www.cab-onlineshop.de

Propos recueillis par Monique Parmentier

Paris, Festival baroque de Paris, Eglise Saint-Louis-en-l’Ile, le 2 décembre 2012. Sommer, Bernhard, Biber…Jan van Elsacker, ténor. La Fenice, Jean Tubéry, direction.

Mais où était donc le public en cette belle fin d’après-midi d’hiver ? Malheureusement pas au concert donné en l’Eglise de Saint – Louis –en – l’Ile à Paris, où pourtant la Fenice, nous a offert un très beau programme de musique baroque sacrée allemande.
On peut s’en étonner et plus encore le regretter. Mais il faut bien reconnaître que depuis quelque temps, le public manque fréquemment à l’appel quel que soit le lieu et la programmation. Espérons, que cela n’est que passager.


In Dulci Jubilo

En ce premier dimanche de l’avent, Jean Tubéry évoque les mystères de la Nativité, cette période liturgique de l’année chrétienne est une des plus jubilatoires. Elle est empreinte d’une joie profonde issue de la foi qui au XVIIe siècle est d’une conviction sans faille chez les chrétiens, tant catholiques que protestants.
L’attente de la naissance et du renouveau alors que l’on s’enfonce dans l’hiver, offre une occasion unique de déployer, par la musique, l’espérance, tout en prenant également le temps d’un retour sur soi, d’une réflexion intime sur la vie, sur nos erreurs et nos fautes.

Le corpus d’œuvres sacrées extrêmement important, permet à Jean Tubéry de trouver dans « la génération des pères de Bach » des pièces d’une grande beauté. Son programme intitulé « In Dulci Jubilo » est très bien équilibré. Il est articulé autour de pièces composées par des compositeurs, comme Schütz ou Buxtehude, dont le nom est passé à la postérité, ou parfois moins connus voir injustement oubliés comme Christoph Bernhard ou Nicolaus Bruhns. Chez tous, on perçoit l’influence de cette lumière italienne qui vient soutenir l’espoir d’une renaissance, en ces terres allemandes dévastées par la Guerre de Trente Ans.

Par sa palette de couleurs chatoyantes, la Fenice parvient à nous restituer la splendeur de cette musique, prévue à l’origine pour des effectifs importants, alors que ce soir, l’ensemble se compose de cinq musiciens et un chanteur. Mais quel chanteur ! Le ténor belge Jan van Elsacker, est un interprète idéal pour ce type de répertoire.

On en veut pour preuve son sens de la rhétorique qu’il déploie avec art et sa souplesse vocale, la délicatesse de ses ornements et son timbre qui irradie dans des psaumes aussi virtuoses que « Aus der Tiefe » de Christoph Bernhard ou « Jauchzet dem Herren alle Welt » de Nicolaus Bruhns.

Si la direction de Jean Tubéry semble discrète, son immense amour pour ce répertoire est tel que l’approche de son ensemble la Fenice est entre tous, reconnaissable. Modeste, il offre à la violoniste Stéphanie Pfister, l’occasion de briller dans la pièce instrumentale de Biber, la Sonata Die Verkündigung (l’Annonciation de l’Ange Gabriel). Extraite des Sonates du Rosaire, elle évoque comme son titre l’indique, un mystère essentiel à la foi chrétienne, celui de l’Annonciation. La musique de Biber nous le révèle. Le texte du livret du concert rédigé par Jean Tubéry en livre une fine analyse. L’interprétation ciselée de la violoniste en est apaisante et sereine.

Les instrumentistes de la Fenice jouent sur les clairs – obscurs qui entretiennent la flamme tandis que sifflent tel un vent du nord, le doute et la peur. Le basson de Krzysztof Lewandowski offre de chaleureux phrasés à la voix, tandis que le violoncelle de Mathurin Matharel lui donne un soutien agile et amical et le théorbe au son perlé de Thomas Dunford, une source limpide. Philippe Grisvard à l’orgue et au clavecin vient enrichir avec une réelle élégance cette intime complicité qui semble réunir musiciens et chanteur, tels les bergers et les anges autour de l’Enfant-Roi.

Loin des esprits tristes et de la mélancolie, c’est un concert plein de charmes et de tendresse que nous avons reçu ce dimanche, avec beaucoup de joie et de paix.


Paris, Festival baroque de Paris, Eglise Saint-Louis-en-l’Ile, le 2 décembre 2012
. Johann Sommer (v 1570 – 1627), O Höchster Gott (Psaume 8) ; Jan Pieterson Sweelinck (1562 – 1621) Da pace domine ; Christoph Bernhard (1628 – 1693), Aus der Tiefe rufe ich zu Dir (Psaume 130) ; Heinrich Ignaz Biber (1644 – 1704), Sonata Die Verkündigung (Annonciation de l’Archange Gabriel) ; Johann Hermann Schein (1586 – 1630) ; Heinrich Schütz (1585 – 1672), O Maria gebenedeite (Visitation d’Elisabeth) Meine Seile erhebt den Herren (Cantique de Marie. Magnificat) ; Matthias Weckmann (v 1616 – 1674), Préambulum (organo solo) ; Dietrich Buxtehude (1637 – 1707), Singet dem Herren ein neues Lied (psaume 98). Nicolaus Bruhns (1665 – 1697), Jauchzet dem Herren alle Welt (Psaume 100). Jan van Elsacker, ténor. La Fenice, Jean Tubéry, direction.

Crédit photographique
Jean Tubéry © Philippe Matsas

Paris. Festival baroque de Paris, Eglise des Billettes, le 24 novembre 2012. Milano, Kapsberger, Holborne, Dowland: Pièces pour le luth. Hopkinson Smith, luth

Concert Paris, Hopkinson Smith, luth

Hopkinson Smith à Paris est toujours un événement en soi, car il est certainement l’un des interprètes les plus sensibles de l’instrument des poètes et des princes, le luth (ndlr: son disciple Miguel Yisrael, récemment élu “prince du luth” par la rédaction de classiquenews, perpétue la flamme aujourd’hui).

On aurait presque envie d’écrire, si cela avait un sens, l’instrument roi, tant il nous parle et nous apaise, créant une musique du silence comme aucun autre instrument ne sait le faire. C’est dans le cadre du 1er festival Paris Baroque, que nous l’avons retrouvé pour un concert donné dans la charmante église des Billettes au cœur du Marais. Ce lieu sans être totalement idéal pour ce type de concert, -on aurait préféré se retrouver dans les salons de l’hôtel de Lauzun ou du Musée Carnavalet-, est un lieu bien connu des amateurs de musique baroque dans la Capitale. Son cadre assez intime et son acoustique agréable, permettent d’apprécier un instrument aussi discret que le luth.

Poésie de l’instant


Le programme composé en deux parties, nous offre un double regard sur deux écoles du luth, « deux univers assez dissemblables » comme les définit Hopkinson Smith dans le trop court livret qui accompagne le concert. En miroir se présentent à nous les écoles italiennes et anglaises du luth de la Renaissance et de la période baroque.

Dans la première partie, Hopkinson Smith nous fait entendre, Francesco da Milano et Giovanni Girolamo Kapsberger dont l’essentiel de leur activité musicale se déroula à Rome. De la poésie onirique du premier au caravagisme musical du second, le luthiste américain nous révèlent les couleurs et les nuances, la tendre déclamation comme les contrastes avec une virtuosité humble et chantante. Pour la seconde partie, il a choisi des pièces d’Anthony Holborne et John Dowland, deux anglais aussi différents l’un que l’autre tant par le style que par la variété des sentiments que leur musique évoque. Sous les doigts « du divin » Hopkinson, ils apparaissent subtils et pétillants, d’une intense mélancolie, parfois un rien frivole.

Hopkinson Smith semble replier dans son univers nous invitant à l’y suivre, ciselant les notes et les silences, faisant de chaque pièce jouée, un univers fascinant et unique. L’intensité des nuances, l’harmonie des lignes, un toucher subtil où s’expriment les affects de l’intimité comme la détresse, les larmes, mais aussi ce petit rien qui amuse, nous atteint, nous bouleverse, comme une tâche de lumière, un mouvement imperceptible. Tout dans son interprétation est un art de magicien.

Le public silencieux et extrêmement concentré se laisse emporter, ballotter loin très loin, à la limite de l’inconscience, comme dans la Toccata Arpeggiata de Kaspberger. Cessant d’exister, il peut apercevoir un paysage, un homme ou une femme qui danse, chante ou pleure, un enfant qui rit ou joue. Qu’importe, le luth a un pouvoir magique, qu’Hopkinson Smith maîtrise en maître. Les tableaux qu’il peint, les scènes qu’il joue sont si vivants qu’ils effacent la réalité. L’humour est également très présent, comme chez Dowland lorsqu’il décrit en musique ce roi du Danemark si bon vivant. Il nous surprend par son sourire et son impertinence.

Chaque pièce est évocatrice pour chacun de nous de quelque chose de très intime. Ce concert est un instant d’apaisement dans le monde qui au-dehors continue de s’agiter. Deux bis de Dowland qu’Hopkinson Smith nous annoncent avec beaucoup de malice, concluent ce concert hors du temps et de l’espace, véritable enchantement, instant d’accalmie unique.

Paris. Festival baroque de Paris, Eglise des Billettes, le 24 novembre 2012. Francesco da Milano (1497-1584). Giovanni Girolamo Kapsberger (vers 1575-1641) ; Anthony Holborne (vers 1545-1602). John Dowland (1562-1626) : Pièces de luth. Hopkinson Smith, luth

Paris, Festival baroque de Paris, Eglise Saint-Sulpice, le 23 novembre 2012. Lully, Delalande, Bouzignac… concert inaugural. La Symphonie du Marais. Hugo Reyne, direction

Paris, festival baroque de Paris
concert inaugural par notre envoyée spéciale Monique Parmentier

Le Festival baroque de Paris a offert ses premières notes de musique hier à un public parisien venu nombreux en l’Eglise St Sulpice pour fêter cet événement qui manquait à la Capitale.
Dans une ambiance bon enfant et alors que la pluie s’abattait sur la ville, la musique fut notre refuge et les musiciens nos amis.

Car ce fût un concert splendide, digne de l’événement que nous ont offert, les solistes, le chœur et la Symphonie du Marais dirigé par un Hugo Reyne généreux et fervent.

Le programme proposé réunit des œuvres connues et moins connues de musiques sacrées du Grand Siècle. Commençant avec des motets du méconnu Guillaume Bouzignac, se poursuivant avec le Te Deum de Charpentier, le Motet de la Paix de Lully et le Te Deum de Delalande, il était pour le moins ambitieux et loin d’être sans risques.

Naissance d’un festival, la fulgurance de l’émotion

Pleurs et grandeurs du Baroque français

D’autant que le festival souhaite également faire connaître aux parisiens
à l’occasion de ces concerts des lieux de patrimoine dont l’acoustique peut
être un défi pour les musiciens. Et dieu sait si Saint-Sulpice était loin d’être évidente. Mais c’est méconnaître le talent qui par sa passion peut relever les épreuves. Hier soir, les interprètes ont transcendé une situation particulièrement difficile pour nous offrir un merveilleux concert.

Entre « malheurs du peuple et Gloire du Roi », chacune des deux parties du concert permet de découvrir toute la diversité d’une musique sacrée qui sans cesse rappelle combien la vie humaine est si peu de chose. Suivant un
ordre chronologique, c’est d’abord Guillaume Bouzignac, un enfant du Sud – Ouest qui vécut au temps de Richelieu, dont les motets sont venus nous rappeler les souffrances des victimes du siège de La Rochelle en 1628.
Terrible victoire dont ces motets donnés ce soir sont sensés fêter la gloire ! Mais ils rappellent plus encore la défaite que représentent toutes les victimes concédées à cette si sinistre « victoire ». Hugo Reyne avait consacré à la musique de Richelieu un très bel enregistrement en 2011 (Musiques de Richelieu).

Ce soir, dans une église Saint-Sulpice inadaptée pour ce répertoire précis, il parvient à nous faire entendre le poids de cette souffrance…
Celle de ces enfants et de ces femmes qu’on sacrifie toujours et encore au fanatisme et à l’orgueil. Il nous restitue chacune des tragédies qui se nouent. La force dramatique des interprètes est si prégnante que malgré une acoustique défaillante, on en ressort bouleversé. Les larmes du violon, et du théorbe; les plaintes si douloureuses du basson et du hautbois sont
autant d’échos aux mots des solistes et du chœur. Et lorsque dans un murmure, « O mors » s’achève, Hugo Reyne ne nous laisse pas le temps de reprendre nos esprits et se lance dans le Te Deum de Charpentier avec toute la violence d’une louange qui résonne aux sons des trompettes et des timbales au feu cinglant.

C’est dans la seconde partie du concert qu’ayant totalement trouvé leurs marques, les interprètes nous offrent toute la palette des clairs –obscurs de la musique d’un règne qui se voulait solaire et qui connut le froid des ombres et des souvenirs que l’on efface pour poursuivre sans état d’âme un chemin qui se voulait éclatant.

Le mélancolique Motet de la paix de Lully, composé officiellement pour célébrer l’arrivée du jeune couple royal à Paris, cache un hommage discret à celle que le Roi préféra oublier, Marie Mancini. Tandis que le Te Deum de Delalande composé vers 1680 et plusieurs fois remanié se révèle d’une magnificence doloriste et flamboyante.

Hugo Reyne avait réuni autour de lui ce soir pour ce concert inaugural des solistes exceptionnels totalement au fait de ce répertoire. Leurs phrasés déclamatoires dans les Te Deum s’accordent si bien à la tragédie lyrique.

Stéphanie Révidat a la voix si tendre et si lumineuse aux ornements soignés, Anne Magouët au soprano si sensuel et fruité, François-Nicolas Geslot superbe haute-contre à la française si noble et élégant, Sébastien Obrecht au timbre chaleureux et riche, Aimery Lefèvre au baryton ferme et élégant, révèlent, aussi bien en solo qu’en duo ou trio, une
virtuosité collective incandescente.

Quant au chœur grâce à son engagement sans faille et la cohérence de ses pupitres, il porte avec une grande fulgurance la douleur et le faste vocal de la musique sacrée française du XVIIe siècle.

Les musiciens du Marais ont réussi à rendre la lumière de la nuit et de la mélancolie plus fulgurante qu’un reflet sur un poignard. Là encore toutes les familles de l’orchestre sont à louer ; elles n’ont jamais rien concédé à une acoustique décourageante, pour mieux soutenir de leurs couleurs et de leurs nuances les solistes. La direction d’Hugo Reyne toute en émotion, est celle d’un grand artiste qui aime cette musique profondément : c’est un chef charismatique, mais également un interprète humble et reconnaissant envers des compositeurs qui lui ont tant offert.

A l’issue du concert deux bis sont venus en point d’orgue nous rappeler combien la musique peut et doit nous consoler des chagrins. Hugo Reyne choisit le De Profundis de Delalande pour rendre hommage à Montserrat Figueras trop tôt disparue l’année dernière, le 23 novembre 2011. Depuis un an, nous la pleurons tous tant elle nous manque ; et les artistes de la
Symphonie du Marais lui ont rendu un hommage vibrant, sincère, à fleur de peau… La musique du cœur, la musique de l’âme. Mais comme elle – même était aussi la joie de vivre et qu’aujourd’hui, dans un environnement culturel bien morose un nouveau festival est né, c’est avec un « Celebrate this Festival » de Purcell enlevé que nous nous sommes quittés à regret. Les organisateurs de ce nouveau festival ne pouvaient pas mieux choisir pour cette soirée inaugurale que cet ensemble né au cœur même de Paris, il y a 25 ans.

Paris, Festival baroque de Paris, Eglise Saint-Sulpice, le 23 novembre 2012. Jean-Baptiste Lully (1632-1687), Motet de la Paix «Jubilate Deo omnis terra » (LWV 77). Michel-Richard Delalande (1657-1726) Te Deum. Guillaume Bouzignac (vers 1587-après 1643), 6 motets. Marc-Antoine Charpentier (1643-1704), Te Deum. Stéphanie Révidat, soprano ; Anne Magouët, soprano ; François-Nicolas Geslot, haute-contre ; Sébastien Obrecht, ténor ; Aimery Lefèvre, Baryton. La Symphonie du Marais. Hugo Reyne, direction.

Illustration: Hugo Reyne (DR)