COMPTE-RENDU, festival. ERSTEIN, PIANO AU MUSÉE WÜRTH, 15-24 nov 2019. Jean-Baptiste Fonlupt, Gaspard Thomas, Tedi Papavrami, Maki Okada, Vanessa Wagner, Olivia Gay, Martin Stadtfeld. 

COMPTE-RENDU, FESTIVAL. PIANO AU MUSÉE WÜRTH, ERSTEIN, NOVEMBRE 2019, Jean-Baptiste Fonlupt, Gaspard Thomas, Tedi Papavrami, Maki Okada, Vanessa Wagner, Olivia Gay, Martin Stadtfeld.

wurth-piano-au-musee-urth-piano-concerts-critique-annonce-classiquenews-piano-au-musee-wurth-2019-vignette« De l’humour en toutes choses! » C’est la carte que le festival Piano au MusĂ©e WĂŒrth a jouĂ©e pour sa quatriĂšme Ă©dition, du 15 au 24 novembre dernier. Cet « art d’exister », comme le disait le journaliste Ă©crivain Robert Escarpit, Olivier Erouart, son directeur artistique, nous a dĂ©montrĂ© qu’il fut aussi cultivĂ© par les compositeurs les plus inattendus. Comme on va chercher les Ɠufs cachĂ©s Ă  PĂąques, nous sommes allĂ©s dĂ©nicher ses perles, quelques unes flagrantes, mais d’autres camouflĂ©es aux cƓur d’une programmation en apparence bien sĂ©rieuse


 

 

 

JEAN-BAPTISTE FONLUPT JOUE CHOPIN, LISZT 
ET PICHON!

 

jean baptiste fonlupt credit beatrice cruveiller concert critique classiquenewsArrivĂ©e au musĂ©e. La grisaille automnale dehors, mais le sas franchi, les couleurs! Celles bigarrĂ©es des Ɠuvres de l’artiste mexicain JosĂ© de GuimarĂŁes appartenant Ă  la collection WĂŒrth, sujet de l’exposition annuelle. Elle donne le ton, avec son  croustillant alphabet africain, ses crĂąnes rigolards de toile en toile, sa « muerte »personnifiĂ©e en capeline et robe de dentelle. On jette un Ɠil sur le programme du week-end – voyons
Chopin: nocturnes, Barcarolle, Sonate en si mineur, Liszt: la VallĂ©e d’Obermann, deuxiĂšme Ballade
etc – pas de quoi au demeurant dĂ©clencher le moindre rire! On y regarde d’un peu plus prĂšs. RĂ©cital de Jean-Baptiste Fonlupt: Chopin, Liszt
et un certain FrĂ©dĂ©ric Pichon au programme. Comment soupçonner que Chopin, souffrant de son arrachement Ă  sa Pologne natale, de ses dĂ©boires sentimentaux, et de la maladie qui l’emportera, eut autant d’humour pour signer d’un anagramme un journal parodiant le « Warsaw Courier », et cette piĂšce de jeunesse qu’est la Polonaise en sol diĂšse mineur? Redondante de trilles et d’ornements,  Fonlupt en dĂ©roule ses guirlandes et fioritures avec une frivolitĂ© malicieuse, et une Ă©lĂ©gance que l’on retrouve dans les quatre mazurkas qui lui succĂšdent. Auparavant deux Ɠuvres tardives: le Nocturne en mi bĂ©mol majeur opus 55 n°2, dans une retenue dĂ©routante au dĂ©part, qui en dĂ©voile les dĂ©tails expressifs plus que la ligne et l’élan romantique, et la Barcarolle opus 60, elle, assez rapide et solaire. Pas de demi-teintes dans ses Mazurkas (opus 30 n°1, opus 6 n°2, opus 24 n°2, opus 63 n°1) au caractĂšre trempĂ©, vigoureuses et joueuses. MĂȘme Ă©tat d’esprit de l’Andante Spianato et Grande Polonaise brillante opus 22, de noble allure, et sonnant de l’éclat de ses feux dans l’auditorium Ă  l’acoustique parfaite. Il faudra chercher loin les traits d’humour dans les Liszt de la deuxiĂšme partie: La chapelle de Guillaume Tell, La vallĂ©e d’Obermann, et la deuxiĂšme Ballade se tournent davantage vers la mĂ©ditation et la mĂ©taphysique. Fonlupt porte ces Ɠuvres comme de longs fleuves aux eaux denses dont aucun obstacle ne viendrait entraver la force du cours. Son jeu nous porte aussi, orchestral et gĂ©nĂ©reux, dans le son toujours plein et dans l’évocation. il va Ă  l’essentiel, comme ce PrĂ©lude opus 28 n°13 qui ponctue la soirĂ©e, dans son Ă©pure. CrĂ©dit photo B Cruveiller.

 

 

 

TEDI PAPAVRAMI ET MAKI OKADA EN TOUTE COMPLICITÉ 

tedi papavrami maki okadaLe lendemain, Tedi Papavrami et Maki Okada, unis Ă  la scĂšne comme Ă  la ville, nous donnent un programme violon-piano dont ils ne manquent pas de relever les pointes d’esprit et d’humour, en grande complicitĂ©. LĂ©gĂšretĂ© de ton dans la sonate opus 30 n°3 de Beethoven, servie par le toucher vif et colorĂ© de la pianiste, et belle humeur du sol majeur sous l’archet radieux de Papavrami. Autre atmosphĂšre dans la Sonate pour violon et piano de Poulenc: la plaisanterie s’y fait grinçante et l’on y rit jaune. Cette sonate « rĂątĂ©e », des propres mots de Poulenc, ne l’est en tout cas pas pour nous ce soir-lĂ , jouĂ©e par ces interprĂštes. Les contrastes et sautes d’humeur, le coq Ă  l’ñne et ses difficultĂ©s techniques inhĂ©rentes, ne semblent pas les Ă©prouver, et le duo n’en fait qu’une bouchĂ©e, ne perdant jamais de vue le second degrĂ© du propos, si reprĂ©sentatif du compositeur.TantĂŽt fĂ©roce et rude, tantĂŽt douçùtre (1er mouvement), d’une tĂ©nuitĂ© suave et enjĂŽleuse (2Ăšme mouvement), le propos se fait tour Ă  tour Ăąpre, facĂ©tieux, alangui, enjouĂ©, d’un lyrisme tragique noirci par les accords graves du piano, dans les sons rauques ou flĂ»tĂ©s du violon (3Ăšme mouvement). Papavrami dĂ©ploie ici une palette expressive riche et large, tout comme dans la sonate n°2 opus 94 bis de Prokofiev qui vient en miroir et ouvre la seconde partie, magnifiquement chantĂ©e (Moderato et Andante), bondissante (scherzo) et corrosive (Allegro con brio). La soirĂ©e se termine sur la bonne humeur et la verve espagnole de la Fantaisie sur des thĂšmes de Carmen de Sarasate, chaleureusement applaudie. Photo (DR)

 

 

 

UN DIMANCHE AVEC GASPARD, VANESSA, OLIVIA ET MARTIN
 

Le dimanche, le musĂ©e vous retient dans ses murs pour la journĂ©e; quasiment douze heures non stop d’immersion musicale et artistique, depuis le rĂ©cital du jeune pianiste Gaspard Thomas, jusqu’à celui, en soirĂ©e, du pianiste allemand Martin Stadtfeld. Trois concerts en tout avec celui de fin d’aprĂšs-midi, qui donne Ă  nouveau place Ă  la musique de chambre, rĂ©unissant Vanessa Wagner (piano) et Olivia Gay (violoncelle). Une ambiance chaleureuse qui propose entre-temps aux visiteurs mĂ©lomanes le parcours de l’exposition, un buffet et une dĂ©gustation de champagne, et le spectacle des Ă©tudiants des classes du conservatoires de Strasbourg. Gaspard Thomas est un laurĂ©at comblĂ© du concours Piano Campus, puisqu’il y a obtenu le Prix d’argent, mais aussi non moins de 7 autres prix, du jamais vu! A l’écouter, Chopin nous ouvre un chemin de lumiĂšre, avec le Nocturne opus 62 n°1, puis la Sonate n°3 en si mineur opus 58, et enfin le Scherzo n°4 opus 54. Le son est plein, voire charnu, agrĂ©ablement projetĂ©. Pas de sophistication  accessoire, mais l’évidence du chant dans sa variĂ©tĂ© de tessitures, conduit avec noblesse: ce musicien ne colore pas d’aquarelle les pages de Chopin, mais leur donne de la matiĂšre, du corps, joue sur la pĂąte sonore, baignant d’optimisme la Sonate d’une belle vigueur, dĂ©roulant son largo avec sensibilitĂ© et profondeur dans une constante conscience de la ligne, et s’amusant du Scherzo, jusqu’à prendre des risques dans les derniĂšres mesures. Gaspard Thomas credit Marielle HuneauA peine deux ou trois minutes pour souffler et le jeune interprĂšte nous fait entrer dans le monde poĂ©tique et onirique de Gaspard de la Nuit de Ravel. La magie d’Ondine opĂšre dĂšs son dĂ©but: son atmosphĂšre Ă©trange, fĂ©Ă©rique apparaĂźt comme suspendue et nous tient dans son mystĂšre, avant de nous emporter dans son grand flux, qu’il conduit avec un sens accompli des dynamiques. Gibet est sans doute la piĂšce la plus rĂ©ussie du triptyque, tant le pianiste sait en peser les sonoritĂ©s, teinter son inexorable glas avec justesse et tenir la monotonie de son sinistre balancement sans nous ennuyer le moins du monde. Le redoutable Scarbo est bien campĂ©: noir, sournois et cruel. Le jeu de Gaspard Thomas, parfaitement Ă  la hauteur de la tĂąche, est de plus servi, notons-le, par un superbe Steinway qui rĂ©pond en tous points aux exigences de l’écriture et de l’interprĂ©tation, notamment dans les notes rĂ©pĂ©tĂ©es. On ne manquera pas d’attention Ă  la carriĂšre dĂ©jĂ  bien amorcĂ©e de ce jeune artiste. CrĂ©dit M Huneau.

2.-Olivia-Gay-©-Manuel-BraunDebussy est sans doute le compositeur français qui s’est offert le plus de libertĂ©, maniant le clin d’Ɠil et l’humour avec finesse. Vanessa Wagner et Olivia Gay commencent leur concert avec son unique Sonate pour violoncelle et piano, dont elles ourlent les contours et son imagerie hispanisante d’une lĂ©gĂšretĂ© fantasque. Fantasques elles aussi, mais dans un tout autre registre, les cinq piĂšces de l’opus 102 de Schumann. « Mit Humor » donne le ton, mais s’agit-il bien d’humour, ou plutĂŽt d’humeur? Les deux musiciennes font entendre avec Ă -propos les aspects changeants de l’humeur schumannienne dans toute leur ambiguĂŻtĂ©, teintĂ©e parfois de dĂ©rision. DerniĂšre piĂšce Ă  leur programme et pas des moindres, la Sonate pour violoncelle et piano opus 40 de Chostakovitch est jouĂ©e dans  son ampleur lyrique soutenue infailliblement par le violoncelle d’Olivia Gay. CrĂ©dit photo : Manuel Braun.

 

 

 

Arrive avec le soir le concert de clĂŽture, confiĂ© Ă  un pianiste allemand que l’on n’entend pas en France, et que nous sommes heureux de dĂ©couvrir: Martin Stadtfeld. Son programme est plutĂŽt original, peu courant, et attise notre curiositĂ©: la Sonate opus 2 n°2 de Beethoven, suivie du Caprice sur le dĂ©part de son frĂšre bien aimĂ© BWV 992 de Bach, puis du Rondo e capriccio de b, de deux petites sonates de Mozart (mi bĂ©mol majeur, et si majeur) et de la Suite n°5 HWV 430 de Haendel dite l’« Harmonieux forgeron ». Le jeu de ce pianiste va s’avĂ©rer spectaculaire et trĂšs captivant. Sa tenue d’inspiration dix-huitiĂšme (longue veste cintrĂ©e modernisĂ©e), renforcera la thĂ©ĂątralitĂ© de sa performance. Car c’est de cela dont il s’agit sans connotation pĂ©jorative. Ce musicien aux doigts vĂ©loces va nous clouer sur place avec des tempos trĂšs rapides, une Ă©nergie presque extravagante et extrĂȘmement sĂ©duisante, une maĂźtrise et une clartĂ© Ă  tous crins, et surtout une fantaisie communicative. il s’amuse et nous invite dans le cercle de son jeu joyeux et salutaire. Ces Mozart sont dĂ©licieux d’esprit et ornĂ©s avec goĂ»t. Il dĂ©veloppe une vivante narration dans « Le Caprice sur le dĂ©part de son frĂšre bien-aimé » mais a du mal Ă  tenir les rĂȘnes et Ă  ralentir le pas dans son adagiossisimo. Il donne ensuite libre cours Ă  sa folle vivacitĂ© dans Le Rondo e capriccio de Beethoven, survoltĂ© et dĂ©bridĂ©. Le « clou » de la soirĂ©e est sans conteste la suite de l’Harmonieux Forgeron, qu’il n’hĂ©site pas Ă  illustrer et accompagner, grĂące Ă  un stratagĂšme technique, des coups du marteau sur l’enclume, dans le grave du piano. L’effet est irrĂ©sistible et souligne l’esprit de cette piĂšce rayonnante de bonne humeur et de vigueur. Quel artiste! Le public est emballĂ© et applaudit Ă  tout rompre, des sourires plein les rangs!

Le festival referme son Ă©dition sur cette brillante dĂ©monstration d’humour en musique, et nous donne rendez-vous en 2020 avec une devinette: le thĂšme de son Ă©dition sera « ni tout Ă  fait la mĂȘme, ni tout Ă  fait une autre ». Vous avez trouvĂ©?

 

 

  

 

 

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COMPTE-RENDU, critique, concert. PARIS, le 18 nov 2019. Adélaïde FERRIÈRE, marimba, Matthieu COGNET, piano.

COMPTE-RENDU CRITIQUE CONCERT AdĂ©laĂŻde FERRIÈRE, marimba, Matthieu COGNET, piano, Bastille Design Center, Paris, 18 novembre 2019. Le marimba, instrument Ă  percussion, possĂšde un rĂ©pertoire restreint, du fait de son histoire rĂ©cente. Son registre Ă©tendu, ses timbres, ses capacitĂ©s polyphoniques et harmoniques inspirent depuis un petit siĂšcle les compositeurs, mais aussi sont propices aux arrangements et transcriptions de tous les rĂ©pertoires ou presque. C’est ce qu’AdĂ©laĂŻde FerriĂšre et Matthieu Cognet nous ont dĂ©montrĂ© brillamment le 18 novembre dernier dans ce nouveau lieu Ă©patant pour la musique: le Bastille Design Center situĂ© boulevard Richard Lenoir, dans une ancienne quincaillerie superbement rĂ©habilitĂ©e.

 

 

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Tout d’abord ce lieu: un bĂątiment industriel du XIXĂšme siĂšcle restaurĂ© dans son jus, qui accueille aujourd’hui l’art (expositions) et la musique. Son volume vaste, haut sous plafond (fine charpente mĂ©tallique apparente), est quadrangulaire, une mezzanine en bois ceinturant l’intĂ©rieur, supportĂ©e par de fines colonnes de fonte noire. DĂ©barrassĂ© de ses agencements remplis de boulons, Ă©crous, vis, rondelles et j’en passe, on se plait Ă  imaginer l’effervescence commerciale passĂ©e de cet endroit Ă©vocateur, dont le dĂ©pouillement avantage avec bonheur, ce soir-lĂ , celle musicale. Une scĂšne installĂ©e sur le cĂŽtĂ©, le piano Bösendorfer bien connu du public des Pianissimes, le marimba Ă  cĂŽtĂ©, des chaises disposĂ©es, d’autres rajoutĂ©es tant il y a du monde! le concert commence: quelle bonne surprise! Les instruments sonnent admirablement: acoustique riche, sans ĂȘtre trop rĂ©verbĂ©rĂ©e ni mate, projection incroyable, sans doute le sol d’époque fait de pavĂ©s de bois contribue Ă  cette qualitĂ©.

AdĂ©laĂŻde FerriĂšre nous a Ă©tĂ© rĂ©vĂ©lĂ©e en 2017 par les Victoires de la Musique Classique (RĂ©vĂ©lation Soliste Instrumental), premiĂšre percussionniste Ă  recevoir cette distinction. Matthieu Cognet s’est formĂ© Ă  Paris et aux États-Unis oĂč il rĂ©side actuellement et mĂšne une carriĂšre internationale. Les voici rĂ©unis, arrivant tout juste d’un concert aux USA. C’est un programme plein de peps qu’ils nous donnent. Hormis la piĂšce de Pius Cheung, Étude in E minor pour marimba solo, et les quatre piĂšces pour piano opus 4 de Prokofiev, les deux musiciens nous font redĂ©couvrir de grands tubes du rĂ©pertoire classique dans les couleurs trĂšs particuliĂšres et chaleureuses de l’association piano-marimba. Ils commencent en douceur et en lumiĂšre avec le concerto en do majeur de Vivaldi: AdĂ©laĂŻde FerriĂšre nous sĂ©duit d’emblĂ©e avec des phrasĂ©s et des nuances dĂ©licates. Avec l’étude de Cheung elle nous convainc que son instrument dĂ©passe sa fonction percussive, et peut tout Ă  fait rivaliser avec le piano, lui aussi instrument Ă  percussion, dans l’expression mĂ©lodique et la virtuositĂ© des traits. Camille Saint-SaĂ«ns avait transcrit lui-mĂȘme sa fameuse Danse macabre pour deux pianos; c’est cette version que nous entendons ensuite, le second piano remplacĂ© note pour note par le marimba. Quoi de plus appropriĂ© que le son de ses lames de bois pour faire danser les squelettes? Les deux musiciens font virevolter, avec une prĂ©cision d’exĂ©cution redoutable, son contrepoint rondement menĂ© dans un tourbillon dĂ©lurĂ© et surexcitĂ© jusqu’au fatidique chant du coq au piano: quelle fĂȘte! Mais ce n’est qu’un dĂ©but: ce qui suit va crescendo avec la Fantaisie sur Carmen opus 25 de Pablo de Sarasate, Ă©crite Ă  l’origine pour violon et orchestre. Du pain bĂ©ni pour AdĂ©laĂŻde FerriĂšre qui en a rĂ©alisĂ© la transcription: quelle expressivitĂ© dans son jeu, quelle finesse dans celle-ci et quel charme! Toutes les plus infimes inflexions y sont! Tous les registres de son instrument sont mis Ă  contribution, avec une virtuositĂ© sidĂ©rante dans la combinaison des extrĂȘmes, ou dans le passage de l’un Ă  l’autre. L’énergie dĂ©cuple dans la Rhapsody in Blue de George Gershwin oĂč les deux instruments exultent de concert dans le rythme et l’explosion sonore et harmonique. La jubilation ne serait pas Ă  son comble sans la musique sud-amĂ©ricaine, et c’est avec le mexicain Arturo MĂĄrquez et l’argentin Astor Piazzolla que le concert va atteindre son apogĂ©e. Le duo nous fait lĂącher prise avec les rythmes tantĂŽt langoureux, tantĂŽt brĂ»lants de Danzon n°2 de MĂĄrquez, et son festival de couleurs vives et radieuses, et le cĂ©lĂšbre Libertango de Piazzolla ardent et passionnĂ© arrangĂ© cette fois par Thibault Lepri, qui n’épargne pas la percussionniste, multipliant les difficultĂ©s en ornant et variant Ă  loisir la mĂ©lodie en boucle, qu’elle dĂ©roule avec brio et justesse rythmique. Les deux musiciens s’entendent Ă  merveille pour soutenir cette belle Ă©nergie musicale, et mĂ©ritent ce succĂšs sans rĂ©serve portĂ© par l’enthousiasme d’un public conquis. Ils redonnent d’ailleurs ce Libertango en second bis, aprĂšs le finale du concerto pour marimba du compositeur et percussionniste Emmanuel SĂ©journĂ© (nĂ© en 1961) composition originale assez rĂ©cente (2005), une des piĂšces maĂźtresses du rĂ©pertoire de l’instrument, captivante par ses rythmes et sa facture. Il ne fallait pas moins que ce concert audacieux, revigorant et joyeux et ses talentueux interprĂštes pour inaugurer ce Bastille Design Center, oĂč l’on espĂšre revenir trĂšs vite pour d’autres rĂ©jouissances musicales.

 

 

 

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En attendant le disque d’AdĂ©laĂŻde FerriĂšre Ă  paraĂźtre en 2020 (chez Evidence Classics), son tout premier enregistrement, on peut s’attarder volontiers sur le dernier CD de Matthieu Cognet (paru cette annĂ©e chez Odradek), consacrĂ© Ă  Schumann, Prokofiev, Haydn et BartĂłk. Deux artistes Ă  suivre. Photo (DR)

CONCOURS. COMPTE-RENDU FINALES ET PALMARÈS CONCOURS LONG-THIBAUD-CRESPIN 2019 (Piano). PARIS, les 15 et 16 novembre 2019.

concours-long-thibaud-crespin-annonce-palmares-critique-classiquenews-piano-chantCOMPTE-RENDU FINALES ET PALMARÈS CONCOURS LONG – THIBAUD – CRESPIN, Piano 2019. PARIS, Auditorium de Radio France, les 15 et 16 novembre 2019. Les 15 et 16 novembre se sont dĂ©roulĂ©es les Ă©preuves concerto du Concours International Long-Thibaud-Crespin Ă  l’Auditorium de Radio France, devant un jury prĂ©sidĂ© par Martha Argerich, prĂ©sente seulement pour ces finales. Devant un public fourni rĂ©unissant comme on se doute mĂ©lomanes mais aussi de trĂšs nombreux professionnels, les six pianistes se sont produits avec l’Orchestre National de France, dirigĂ© par le chef Jesko Sirvend. A l’issue d’une longue dĂ©libĂ©ration, Bertrand Chamayou, directeur artistique du concours et membre du jury a proclamĂ© le palmarĂšs en prĂ©sence du jury au complet, depuis la scĂšne de l’auditorium. Loin de convaincre, et d’obtenir l’adhĂ©sion de l’assistance, ce palmarĂšs a provoquĂ© les protestations du public, et un malaise gĂ©nĂ©ral.

 

 

 

UN INCOMPRÉHENSIBLE PALMARÈS!

 

 
C’est le premier adjectif qui a fleuri sur les lĂšvres d’une assistance mĂ©dusĂ©e, Ă  l’annonce des rĂ©sultats, et qui a continuĂ© de se rĂ©pandre au fil de la soirĂ©e. Beaucoup ont mĂȘme rĂ©agi avec des huĂ©es, applaudissant les jeunes artistes, mais exprimant dĂ©sapprobation et colĂšre Ă  l’encontre du jury.

LAURÉATS:

Kenji MIURA, 1er Grand Prix Marguerite Long – AcadĂ©mie des Beaux-ArtsMIURA
Keigo MUKAWA, 2e Grand Prix
Zhora SARGSYAN, 3e Grand Prix de la Ville de NĂźmes
Jean-Baptiste DOULCET,  4e Prix des Amis du Concours
Alexandra STYCHKINA, 5e Prix Albert Roussel
Clément LEFEBVRE, 6e Prix

 

 
Prix spéciaux:
Kenji Miura:
- Prix de sa S.A.S le Prince de Monaco pour la meilleure interprétation du concerto
- Prix Harrison Parrott
- Prix Warner Classics
Jean-Baptiste Doulcet:
- Prix du public

 

 

Le Prix de la SACEM, pour la meilleure interprĂ©tation de l’Ɠuvre de Michael Jarrell, n’a pas Ă©tĂ© attribuĂ©. (C’est la conclusion que nous avons tirĂ©e, ce Prix, curieusement, n’ayant pas Ă©tĂ© Ă©voquĂ© Ă  la proclamation, et l’absence du compositeur remarquĂ©e! Nous y reviendrons
)

Pourquoi une telle polĂ©mique aujourd’hui? Il est apparu Ă©vident que Kenji Miura Ă©tait loin d’avoir fait la meilleure performance, constatation unanime. On ne l’attendait pas en finale, et encore moins en tĂȘte du palmarĂšs. Revenons sur ce que nous avons entendu: en demi-finale, la seule piĂšce qui ait Ă©tĂ© convaincante est l’extrait de Cerdana de D. de SĂ©verac. Pour le reste, Miura a versĂ© dans la tentation du brio, une qualitĂ© certes, mais qui peut nuire Ă  la profondeur et Ă  la sincĂ©ritĂ© d’expression. Ainsi a-t-il favorisĂ© le registre aigu du clavier, dĂ©laissant bien souvent les basses (nocturne n°13 de FaurĂ©). Ses prĂ©ludes de Rachmaninov Ă©taient par trop clinquants. Son rĂ©cital de finale n’était qu’honnĂȘte, sans plus, et il y aurait mĂȘme Ă  redire sur la finesse d’approche de ses Valses nobles de Ravel. Son Liszt pas si inspirĂ© que ça (AprĂšs une lecture du Dante) n’a pas Ă©tĂ© exempt d’accrocs. Quant au concerto de Chopin, ce fut le moins intĂ©ressant de tous ceux entendus: touchĂ© trĂšs souvent dur et forcĂ©, projetĂ©, dĂ©clamĂ© en permanence, propretĂ© parfois douteuse. Alors vraiment, pourquoi et comment ce pianiste a-t-il raflĂ© tous les prix ou presque? Certes, pas un des six finalistes ne s’est dĂ©tachĂ©, trĂšs au-dessus des cinq autres. Chacun s’est montrĂ© avec ses forces et ses faiblesses (du moment, ou pas). Les dĂ©partir et les positionner relevaient d’un arbitrage qui se devait d’ĂȘtre soigneux et rĂ©flĂ©chi, en fonction de critĂšres clairement hiĂ©rarchisĂ©s. Mais prenons le cas du 6Ăšme prix: ClĂ©ment Lefebvre. Ce pianiste a dĂ©montrĂ© de rĂ©elles qualitĂ©s de musicien, au-delĂ  de ce qu’ont pu faire passer les autres Ă  ce niveau, puisqu’il s’agit de comparer. Un vĂ©ritable artiste, au sens poĂ©tique incontestable, sachant faire chanter son piano, imaginer des atmosphĂšres, doser les sonoritĂ©s, varier les couleurs, le toucher trĂšs fin, indiciblement touchant. Lui n’est pas allĂ© dans la facilitĂ© de la flamboyance, ni dans l’efficacitĂ© des tempi ultra-rapides (concerto n°1 Beethoven). Ses Oiseaux tristes de Ravel avaient une profondeur de champs magnifique, sa Barque sur l’ocĂ©an dans la mouvance du vent et de vagues parties des profondeurs n’était pas uniquement de reflets et de scintillements, ses Rameau de haute tenue comme au disque, Franck (PrĂ©lude, choral et fugue) trĂšs inspirĂ© et poignant malgrĂ© les stigmates d’une fatigue perceptible Ă  la toute fin. Enfin son concerto n°1 de Beethoven n’était peut-ĂȘtre pas dans les conventions classiques, mais quel raffinement dans l’expression, quelle personnalitĂ©, quelle noblesse, et quelle belle cadence! Et pourtant il n’était guĂšre servi par l’orchestre, lourd, Ă©crasant dans le premier mouvement notamment. Si ce pianiste ne pouvait prĂ©tendre au premier prix, tout au moins sa place aurait dĂ» ĂȘtre deux ou trois crans au-dessus dans le palmarĂšs. La jeune Alexandra Stychkina, a dĂ©montrĂ© une aisance incontestable, et ce mĂȘme concerto de Beethoven a Ă©tĂ© autrement plus brillant, sonnant clair d’un bout Ă  l’autre, mais constamment prĂ©visible, dans cette efficacitĂ© que j’évoquais plus haut, se souciant assez peu du dĂ©tail, allant droit au but (cadence passant quasi inaperçue), aidĂ©e cette fois par un orchestre un peu plus alerte que la veille. A noter que cette Ɠuvre a tout de mĂȘme rĂ©vĂ©lĂ© de son jeu un dĂ©faut notable de legato. Par ailleurs, elle est passĂ© Ă  cĂŽtĂ© de Debussy en particulier avec ses Reflets dans l’eau, trop prĂ©cipitĂ©s. Ses inventions de Bach sont sans conteste sa plus belle rĂ©ussite. Keigo Mukawa a mĂ©ritĂ© sa deuxiĂšme place, et aurait dĂ» ĂȘtre classĂ© avant son compatriote: il a montrĂ© un trĂšs grand talent dans son 5Ăšme concerto « l’Égyptien » de Saint-SaĂ«ns: trĂšs imaginatif, virtuose, il a dĂ©passĂ© la pure dĂ©monstration brillante. on retiendra ses passages trĂšs orientalistes, d’un exotisme rehaussĂ© bien rendu et de bon goĂ»t, quoique sur-lignĂ©, et sa fin Ă©clatante. Mais il manquait quelque chose d’ineffable Ă  ses miroirs de Ravel (rĂ©cital de finale) bien que soignĂ©s formellement : ses Oiseaux tristes aux effets un peu trop appuyĂ©s voulaient trop exprimer. Sa Partita n°2 de Bach, quoique brillante, manquait de respiration. L’armĂ©nien Zhora Sargsyan s’est vu attribuer la troisiĂšme place, malgrĂ© un jeu pas toujours trĂšs soignĂ©, quoique fluide, et des Kreisleriana flottantes (rĂ©cital finales). Mais ce pianiste a cette qualitĂ© d’un son plein et rond, qui ne force pas, ce qui est agrĂ©able Ă  l’oreille. On aurait attendu davantage d’imagination, notamment dans les contrastes expressifs de la Mephisto Waltz, entre sĂ©duction trompeuse, et brasier infernal. Enfin le second français Jean-Baptiste Doulcet a Ă©tĂ© une dĂ©couverte, lui aussi avec ses qualitĂ©s et ses dĂ©fauts: une personnalitĂ© affirmĂ©e, un jeu engagĂ©, des idĂ©es musicales intĂ©ressantes, mais parfois un son dur manquant de longueur, des attaques nerveuses. Son concerto n°3 de BartĂłk trĂšs thĂ©Ăątral et Ă©lectrisant a fait son effet. Mais la longue et si belle mĂ©lodie du deuxiĂšme mouvement a manquĂ© d’horizontalitĂ©, marquĂ© par des attaques de l’avant-bras nuisant Ă  la ligne. Son parcours sur la durĂ©e du concours Ă©tait cohĂ©rent avec un goĂ»t pour la musique du XXĂšme siĂšcle qui s’est exprimĂ© notamment dans Debussy, Dutilleux et Berg.

 

 

Alors que dire Ă  cĂŽtĂ© de cela d’un concerto de Chopin qui aurait pu passer totalement inaperçu en Ă©coute en aveugle par exemple, et qui le demeurera, noyĂ© dans la multitude d‘interprĂ©tations existantes, dont certaines inĂ©galĂ©es?
Il y a bien un problĂšme! Comment se fait-il que les candidats français aient Ă©tĂ© repoussĂ©s si loin dans le classement? Comment se fait-il que les deux japonais soient en tĂȘte et pas dans le bon ordre, car quand mĂȘme, Keigo Mukawa est artistiquement beaucoup plus intĂ©ressant que son compatriote. En quoi Kenji Miura est-il si consensuel, pour ĂȘtre Ă  ce point rĂ©compensĂ©? IncomprĂ©hensible, oui, totalement.

ConsidĂ©rant le caractĂšre inique et l’opacitĂ© du jugement d’un jury souverain, pliant les rĂ©sultats au point d’« oublier » d’évoquer le Prix de la SACEM pour l’interprĂ©tation de l’Ɠuvre de Michael Jarrell, lui-mĂȘme absent, les rĂ©actions de ceux qui attendaient un grand moment avec ce concours sont totalement justifiĂ©es, y compris dans leurs proportions. Le jury devrait en prendre graine et n’a pas d’autre issue aujourd’hui que de jouer la carte de la transparence, en publiant la grille des critĂšres ainsi que leur hiĂ©rarchie, et les notes attribuĂ©es aux candidats. Le jury dans la situation prĂ©sente doit une explication, en plus de la transparence, qui est la rĂšgle dans d’autres grands concours internationaux aujourd’hui. Que Kenji Miura remporte le 1er prix, soit, mais que cela soit clairement justifiĂ© par le jury, par les notes rĂ©ellement attribuĂ©es et des arguments recevables, afin que soient dĂ©finitivement Ă©cartĂ©s de tous les esprits doutes et toutes autres considĂ©rations qui n’auraient rien Ă  voir avec le talent artistique et la musique.

Cerise sur le gĂąteau, il aurait Ă©tĂ© de bon ton que le compositeur Michael Jarrell remerciĂąt les interprĂštes de sa crĂ©ation, plutĂŽt qu’enfoncer publiquement avec un mĂ©pris affichĂ© et une prĂ©tention manifeste ces candidats courageux qui ont passĂ© tant de temps Ă  braver les difficultĂ©s peu gratifiantes de son Ă©tude.

Pour toutes ces raisons, il serait plus que souhaitable que le jury veuille bien considĂ©rer la stupeur et le mouvement de protestation actuels, et tenter de redresser la barre, s’il en est encore tant, d’un concours qui a dĂ©cidĂ©ment bien du mal Ă  se relever. Nous français, nous aimons ce concours, ses origines. Nous y tenons. Il n’avait pas besoin de ce faux pas.

Cela dit, justice doit ĂȘtre rendue: conscients du travail accompli en amont, nous faisons confiance Ă  Bertrand Chamayou qui a pris Ă  bras le corps la direction artistique du concours, le prĂ©parant avec conscience, conviction et engagement. Nos espoirs lui sont particuliĂšrement adressĂ©s. Puisse le Long-Thibaud-Crespin vivre Ă  l’avenir dans des valeurs qui feront sa renommĂ©e et son rayonnement!

 

  

 

 

LIRE aussi notre compte rendu des demi finales des 11 et 12 nov 2019

COMPTE-RENDU, DEMI-FINALES. PARIS, les 11 et 12 novembre 2019. CONCOURS LONG – THIBAUD – CRESPIN, Piano 2019. Salle Cortot. 


concours-long-thibaud-crespin-annonce-palmares-critique-classiquenews-piano-chantCOMPTE-RENDU, DEMI-FINALES. PARIS, les 11 et 12 novembre 2019. CONCOURS LONG – THIBAUD – CRESPIN, Piano 2019. Salle Cortot
. L’édition 2019 du Concours International Long-Thibaud-Crespin est dĂ©volue au piano. 50 candidats ont Ă©tĂ© prĂ©sĂ©lectionnĂ©s pour les Ă©preuves qui ont dĂ©butĂ© le 8 novembre, avec les Ă©liminatoires. Ils sont 12 Ă  avoir Ă©tĂ© choisis pour les demi-finales qui se sont dĂ©roulĂ©es salle Cortot les 11 et 12 novembre, devant un jury de haut vol formĂ© de 9 membres: Marie-JosĂšphe Jude, Yulianna Adveeva, Kirill Gerstein, Marc-AndrĂ© Hamelin, Jean-Bernard Pommier, Anne QueffĂ©lec, Xu Zhong, sous la direction artistique de Bertrand Chamayou, et la PrĂ©sidence de Martha Argerich. RĂ©sultat: six heureux Ă©lus pour les finales qui s’échelonneront jusqu’à samedi soir, oĂč seront remis les prix.

 

 

 

Ont été retenus pour les finales (par ordre de passage):

Clément LEFEBVRE, 30 ANS, France
Kenji MIURA, 25 ans, Japon
Keigo MUKAWA, 26 ans, Japon
Zhora SARGSYAN, 25 ans, Arménie
Alexandra STYCHKINA, 16 ans, Russie
Jean-Baptiste DOULCET, 26 ans, France

 

 

 

clementOn saluera d’abord cette association de bonne augure entre la salle Cortot et la Fondation Long-Thibaud-Crespin, l’annĂ©e anniversaire des cent ans de l’École Normale de Musique. Que la vĂ©nĂ©rable institution accueille le cĂ©lĂšbre concours dans ses murs (dont la salle de concerts, rappelons-le, est l’Ɠuvre de l’architecte Auguste Perret), fait sens et semble relever a posteriori d’une Ă©vidence. Voici ainsi les blasons redorĂ©s de part et d’autre!

C’est donc aujourd’hui une Ă©dition d’un niveau incontestablement Ă©levĂ© Ă  laquelle nous assistons, tant en ce qui concerne la composition du jury que la qualitĂ© des candidats en lisse. Deux jours passionnants Ă  Ă©couter de jeunes pianistes venus des horizons les plus variĂ©s.

MIURALes Ă©preuves de ces demi-finales imposaient aux participants, pour commencer,  une Ɠuvre de musique de chambre, et cette annĂ©e il s’agissait d’un premier mouvement de quintette choisi parmi Brahms (opus34), Franck (FWV 7), et DvorĂĄk (opus 81). La « rĂ©plique » Ă©tait donnĂ©e, excusez du peu, par l’excellent quatuor HermĂšs. Suivait pour chacun un programme solo de son choix piochĂ© pour partie dans un rĂ©servoir imposĂ© d’Ɠuvres de compositeurs français de fin XIXĂšme et XXĂšme siĂšcles.

MUKAWAOn aura retenu la grande musicalitĂ© de ClĂ©ment Lefebvre qui a su faire chanter DvorĂĄk avec charme et poĂ©sie, dans un parfait Ă©quilibre avec les cordes, donner chair et couleurs au 6Ăšme nocturne de FaurĂ©, puis dans « AprĂšs une lecture de Dante » (Liszt), orchestrer les noirceurs des abysses infernales, et la lumiĂšre  divine immatĂ©rielle et douce. Keigo Mukawa nous a impressionnĂ©s par les contrastes et l’énergie dĂ©ployĂ©s dans Incises de Boulez, tout Ă  l’écoute de ses rĂ©sonances, et par son toucher prĂ©cis dans la Ballade n°2 de Liszt d’une grande profondeur d’expression.

Zhora SargsyanZhora Sargsyan, s’est rĂ©vĂ©lĂ© dans le quintette de Franck, par une prĂ©sence riche, des sonoritĂ©s longues et pleines et de beaux Ă©changes avec les cordes, et dans Mephisto Waltz de Liszt par une technique Ă©blouissante, un jeu vertigineux entre brasier et sulfureuse sĂ©duction. La trĂšs jeune Alexandra Stychkina a jouĂ© un quintette de Brahms trĂšs convainquant par la qualitĂ© de ses timbres, et son sens accompli de la structure. Elle a poursuivi avec un 4Ăšme scherzo de Chopin trĂšs volubile, et un 6Ăšme Regard sur l’Enfant JĂ©sus de Messiaen (« Par lui tout a Ă©tĂ© fait ») Ă©clatant, dans une belle tension jubilatoire. Kenji Miura a quant Ă  lui fait preuve d’une grande maĂźtrise et de beaucoup de brio.

ALEXANDRAOn retiendra surtout la beautĂ© de la 4Ăšme piĂšce extraite de Cerdana de DĂ©odat de SĂ©verac. Enfin Jean-Baptiste Doulcet nous a frappĂ©s par les oppositions de son jeu, tendu et nerveux, ou au contraire mĂ©ditatif (Brahms et Dutilleux), et sa lecture de la Sonate opus 1 de Berg d’une belle homogĂ©nĂ©itĂ© dans son parcours expressif.

JB_DoulcetCes six musiciens nous donnent rendez-vous cette fois au grand auditorium de Radio France pour la suite des Ă©preuves dĂšs mercredi 13 novembre (rĂ©citals – ils devront entre autres jouer la piĂšce imposĂ©e de Michael Jarrell, commande du concours), et ensuite aux finales « concertos » vendredi 15 Ă  20h00 et samedi 16 Ă  19h00. ClĂ©ment Lefebvre et Alexandra Stychkina interprĂšteront le 1er concerto de Beethoven, Zhora Sargsyan le 1er concerto de Rachmaninov, Kenji Miura le 2Ăšme concerto de Chopin, Keigo Mukawa le 5Ăšme concerto de Saint-SaĂ«ns et Jean-Baptiste Doulcet le 3Ăšme concerto de BartĂłk, avec l’Orchestre National de France dirigĂ© par Jesko Sirvend.

 

 

 

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Renseignements et réservations sur le site du concours: www.long-thibaud-crespin.org

Illustrations : les 6 finalistes tels que Ă©numĂ©rĂ©s dans l’ordre de passage.

 

 

 

COMPTE-RENDU, critique, piano. PARIS, le 29 oct 2019. Daniil TRIFONOV : Scriabine, Beethoven


COMPTE RENDU, CRITIQUE, RÉCITAL DANIIL TRIFONOV,  piano, Philharmonie de Paris, 29 octobre 2019. Scriabine, Beethoven, Borodine, Prokofiev. Les rĂ©citals de Daniil Trifonov sont des promesses d’aventures Ă  ne pas manquer. Cet artiste unique, ce musicien rare et authentique n’est jamais Ă  court d’inspiration ni d’audaces. PersonnalitĂ© haute en couleurs, il va au bout de sa pensĂ©e, de ses intuitions, de sa libertĂ©, allant parfois jusqu’à prendre des risques, pour nous insensĂ©s. C’était le cas le 29 octobre, dans une salle Pierre Boulez pleine Ă  craquer, le public investissant Ă©galement la scĂšne, en hĂ©micycle autour du piano.

 

 

 

DANIIL TRIFONOV: DE L’IMMATÉRIEL À L’EXTASE

 

 

 

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TRIFONOV a construit un programme captivant Ă  dominante russe: Scriabine, Beethoven, Borodine et Prokofiev (cherchez l’erreur!). S’il n’y avait eu l’entracte, pause qui semblait davantage destinĂ©e au public, l’eĂ»t-il probablement enchaĂźnĂ© d’un seul trait sans sourciller, ce qu’il fit dans la premiĂšre partie. Scriabine pour commencer, avec une succession de ces piĂšces que sont les Ă©tudes, les poĂšmes, et enfin une de ses dix sonates en un seul mouvement – la neuviĂšme – dont il extrait la substance concentrĂ©e dans un investissement expressif extrĂȘme. C’est un monde d’atmosphĂšres et de couleurs qui nait de son toucher incomparable. La premiĂšre Ă©tude opus 2 n°1 s’abandonne dans sa douce et grise mĂ©lancolie sans verser dans l’impudique affectation. Dans les deux poĂšmes opus 32, le pianiste oppose les harmonies rĂȘveuses du premier, murmurĂ© mais dĂ©licatement timbrĂ© et chantĂ©, aux sons arrachĂ©s du second, excessif, dĂ©chirĂ©. Il en va de mĂȘme dans les huit Ă©tudes opus 42: la premiĂšre (presto) vole, insaisissable, sous un toucher d’une finesse que l’artiste est le seul Ă  pouvoir imaginer, et qui caractĂ©rise aussi la troisiĂšme (prestissimo), oĂč il laisse doucement percer un chant derriĂšre l’impalpable vĂ©locitĂ© des trilles et ses harmonies atypiques. Le pianiste nous fait entrer dans l’intimitĂ© de la seconde et de la quatriĂšme chantant tendrement sur les notes fondues de sa main gauche. La cinquiĂšme (affanato) a contrario est emportĂ©e dans un tempo hallucinant et nous met Ă  la lisiĂšre d’un prĂ©cipice. C’est le cas de beaucoup des mouvements rapides qu’il interprĂšte, s’évadant parfois de la pulsation de façon dĂ©concertante pour l’auditeur, mais ne serait-ce pas dĂ©libĂ©rĂ©? Son intention n’est-elle pas justement de faire vaciller l’équilibre en gommant (parfois exagĂ©rĂ©ment?) l’assise rythmique, et nous sortir de notre confort d’écoute? Car Ă  tendre l’oreille, on acquiert tout de mĂȘme cette certitude que rien n’est savonnĂ©, mais bien sous contrĂŽle, dans une suretĂ© technique Ă  toute Ă©preuve. DĂ©concertant aussi cet enchaĂźnement sans la moindre respiration, le souffle Ă  peine suspendu, de la Sonate n°9 de Scriabine, dite « la Messe noire » avec celle n° 31 opus 110 de Beethoven, qui provoque dans le public une Ă©bauche d’applaudissements vite Ă©touffĂ©e. Ici encore pas d’ennui possible. Trifonov en exacerbe les contrastes, nous fait frissonner de ses fantomatiques angoisses, comme de ses moments extatiques poussĂ©s Ă  leurs sommets. L’avant derniĂšre sonate de Beethoven sort d’emblĂ©e de ce que l’on attendrait stylistiquement et musicalement. Le premier mouvement est jouĂ© assez rapide, aĂ©rien, cĂ©leste mĂȘme, et limpide, dans une forme de continuitĂ© avec Scriabine! L’allegro molto a l’allure d’un scherzo d’une grande modernitĂ© d’approche, oĂč le rythme et les plans sont mis en valeur. L’adagio, trĂšs lent, dĂ©ploie un chant trĂšs conduit et d’une grande hauteur d’esprit. La fugue part de trĂšs loin, trĂšs lente au dĂ©part, mais la clartĂ© de ses voix servie par une pĂ©dale d’une prĂ©cision horlogĂšre et des basses d’une belle densitĂ© ne laisse Ă  aucun moment retomber l’attention, jusque dans l’emballement surprenant de la fin.

Trifonov offre un prĂ©ambule en seconde partie: trois piĂšces extraites de la Petite suite de Borodine (Au couvent, Intermezzo, et SĂ©rĂ©nade). Il y dĂ©ploie tout un art de la suggestion et des couleurs, et si son piano chante, il ne sur-valorise jamais la mĂ©lodie, privilĂ©giant le climat et la rĂȘverie propres Ă  chacune. Vient enfin la sonate n°8 opus 84 de Prokofiev. De cette « sonate de guerre », le pianiste nous livre une interprĂ©tation foudroyante, paroxystique, par la hardiesse des tempi, la multitude des idĂ©es musicales, et surtout par une vision radicale et Ăąpre de son univers par endroits violent et tĂ©nĂ©breux – il n’hĂ©site pas Ă  marteler le clavier – qui tourne au mirage dans l’andante sognando troublant de charme. Le final est menĂ© Ă  un train d’enfer, ne laissant aucun rĂ©pit, Ă  deux doigts de saturer notre capacitĂ© auditive Ă  absorber une telle avalanche de notes. C’est une prouesse par laquelle le pianiste scotche dĂ©finitivement son auditoire, qui rĂ©agit par un dĂ©luge d’applaudissements. Les bis seront russes aussi, avec cette fois Rachmaninov: une Vocalise (opus 34 n°14) dĂ©cantĂ©e, suivie des Cloches, celles du BaptĂȘme, brillantes de mille feux, dans une transcription fort rĂ©ussie du pianiste.

Ce soir encore, Daniil Trifonov nous aura captivĂ©s, Ă©blouis, Ă©tonnĂ©s. Il aura tenu notre Ă©coute en Ă©veil permanent, ne lui laissant la possibilitĂ© de « dĂ©crocher » Ă  aucun moment. On aura pu tiquer sur tel ou tel mouvement, ou Ɠuvre, cela en toute subjectivitĂ©, il n’en reste pas moins que ce pianiste est incontestablement un grand artiste qui a le courage de ses idĂ©es et de ses choix, et met son talent et ses moyens hors du commun au service d’une intĂ©gritĂ© et d’une profondeur de pensĂ©e qui ne souffrent aucun doute, et d’une sensibilitĂ© Ă  fleur d’ñme.

 

 
 

 

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COMPTE-RENDU CRITIQUE RÉCITAL DANIIL TRIFONOV,  piano, Philharmonie de Paris, 29 octobre 2019. Scriabine, Beethoven, Borodine, Prokofiev.

 

 

COMPTE-RENDU CRITIQUE RÉCITAL Denis MATSUEV, piano, THÉÂTRE DES CHAMPS ÉLYSÉES, Paris, 27 septembre 2019. Beethoven, Rachmaninov, Tchaïkovski, Liszt.

COMPTE-RENDU critique, piano. PARIS, TCE, le 27 septembre 2019. RÉCITAL Denis MATSUEV, piano. Beethoven, Rachmaninov, TchaĂŻkovski, Liszt. Il y a les pianistes russes, et il y a les autres. C’est une idĂ©e qui persiste encore dans les esprits des mĂ©lomanes. Et pour qu’elle persiste il faut qu’elle soit incarnĂ©e. Qui mieux que Denis Matsuev aujourd’hui peut reprĂ©senter, dans sa gĂ©nĂ©ration, la grande tradition du piano russe, dont l’image, non parfois sans clichĂ©s, s’est cristallisĂ©e en une poignĂ©e de dĂ©cennies? Denis Matsuev, grand vainqueur du 11Ăšme concours TchaĂŻkovski en 1988, prĂ©sident du jury piano du tout dernier concours, qui attribua la distinction suprĂȘme Ă  Alexandre Kantorow, donnait un rĂ©cital au ThĂ©Ăątre des Champs ÉlysĂ©es le 27 septembre dernier, devant un public manifestement tout acquis Ă  sa condition et Ă  son talent.

 

 

 

LE PIANO GÉNÉREUX DE DENIS MATSUEV

 

 

 

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Il arrive sur scĂšne d’un pas rapide qui dĂ©montre une grande assurance, et ni une ni deux plante le dĂ©cor de l’Appassionata. La sonate n°23 opus 57 de Beethoven sera suivie de sa 32Ăšme opus 111, puis en seconde partie, de la Sonate en si mineur de Liszt aprĂšs un intermĂšde russe. Les premiĂšres mesures nous disent dĂ©jĂ  qu’il va jouer « monumental ». Certes il a du son, c’est le moins qu’on puisse dire, mais Ă©riger un monument musical (ici trois) ne consiste pas en rĂ©alitĂ© Ă  saturer les tympans, Ă  pousser le moteur du piano Ă  plusieurs milliers de tours/minute, et c’est ce qu’il va nous dĂ©montrer. Matsuev prend la mesure acoustique de la salle, et projette un jeu contrastĂ© et orchestral, symphonique mĂȘme. L’accentuation de l’Appassionata est grossie, le premier mouvement est torrentiel, dans une vision maĂźtrisĂ©e et construite; l’articulation qui pourrait ĂȘtre sous d’autres doigts complĂštement engloutie, est prĂ©sente, mĂȘme sous les grands coups de pĂ©dale. Matsuev est dĂ©monstratif Ă  tous les niveaux, la plupart du temps dans le bon sens du terme: il est dans l’énergie beethovenienne, incontestablement, ses accĂšs, et ses excĂšs, mais aussi dans sa dĂ©licatesse. Son toucher sait se faire impalpable et miraculeusement scintillant, comme dans ce passage un peu avant la coda piu allegro du premier mouvement. Il accroche des timbres sublimes au second, andante con moto, chantĂ© dans des nuances decrescendo vers un « dolce » Ă  faire fondre le marbre, qui conduit Ă  la dĂ©ferlante du dernier mouvement. L’ouverture qui caractĂ©rise le premier mouvement Maestoso de l’opus 111 est avec lui massive et compacte. Le battement grave et sombre s’ébranle progressivement jusqu’à l’allegro con brio d’une grande autoritĂ© Ă  l’architecture solidement Ă©difiĂ©e, fondĂ©e sur des basses lourdes et puissantes. Son jeu est ancrĂ©, tellurique, les registres caractĂ©risĂ©s Ă  l’extrĂȘme. Doit-on dire qu’il sur-joue, tant sa volontĂ© d’appuyer les contrastes se fait sentir Ă  tous moments? C’est ce que donne Ă  penser l’Arietta, qu’il Ă©tire un peu trop, retardant l’arrivĂ©e de certaines notes, dans une expression affectĂ©e, lui ĂŽtant le dĂ©pouillement, le « molto semplice » voulu par le compositeur. Mais les variations qui suivent feront oublier cette affĂ©terie. La jubilation rythmique de la troisiĂšme puis les impalpables triples croches de la quatriĂšme captivent. À Ă©couter de prĂšs et de l’intĂ©rieur ces petites notes suspendues au firmament du clavier, elles n’apparaissent pas Ă©gales, Ă©thĂ©rĂ©es et hors du temps, mais Ă©voluent dans un doux et sensible phrasĂ©, comme une promenade dans la voie lactĂ©e oĂč chaque Ă©toile a sa propre brillance. Les longs trilles qui se multiplient ensuite sont d’une splendide Ă©galitĂ© et continuitĂ©, et la magie opĂšre. Matsuev ne porte pas forcĂ©ment cette Ɠuvre dans ce qu’elle aurait de purement mĂ©taphysique, Ă©levĂ© spirituellement, mais nous en livre un contenu humain sublimĂ© dans le spectacle de ses sons.
Vient aprĂšs l’entracte l’intermĂšde russe. LĂ  Matsuev est chez lui. Ces deux Études-tableaux de Rachmaninov, (opus 39, n°2 et 6), sont des paysages: paysages intĂ©rieurs, comme habitĂ©s du souvenir de lointaines images. L’un apaisĂ© mais mĂ©lancolique, l’autre fantasmagorique et aux accĂšs de violence. Pas d’intĂ©rioritĂ© repliĂ©e dans la MĂ©ditation opus 72 n°5 de Tchaikovski: Matsuev la chante Ă  pleines mains, dans un son trĂšs projetĂ©, au point qu’il semble avoir convoquĂ© un chƓur au complet. Son jeu est chaleureux et gorgĂ© de bons sentiments. Il ne joue pas Ă  part lui, mais avec conviction et pour son public qui accueille cette offrande Ă  cƓur ouvert.
Dernier monument de la soirĂ©e, la Sonate en si mineur de Liszt l’est indĂ©niablement entre les mains de Matsuev. Le pianiste, Ă  l’instar du compositeur, ne retient rien d’une gĂ©nĂ©rositĂ© de jeu qui, fort de ses moyens phĂ©nomĂ©naux, transforme le piano en orchestre symphonique. La construction impeccable ne souffre pas, bien au contraire, d’un lyrisme poussĂ© et passionnĂ©. Ses Ă©pisodes apaisĂ©s, suspendus, sont d’une trĂšs belle esthĂ©tique sonore et expressive, et sĂ©duisent. On ne s’ennuie pas une seconde et cette Ɠuvre mythique – tentation de bien des pianistes qui veulent s’en dĂ©montrer, plonger dĂšs l’orĂ©e de leur carriĂšre dans ses profondeurs, mais se noient pour bon nombre dans son fleuve – Ă  ce point dominĂ©e, rondement menĂ©e, prend une dimension qui subjugue. Matsuev extirpe du ventre du piano des ressources insoupçonnĂ©es, tant dans la taille du son, que dans sa texture et sa couleur. Alors oui, c’est spectaculairement Ă©poustouflant, plein d’effets et pas si mystique que ça, mais quel transport! Quelle Ă©nergie communicative! Pas un instant la Sonate ne tombe Ă  plat. Le public qui s’exclame et applaudit Ă  tout rompre, est galvanisĂ© par une telle interprĂ©tation, et il y a de quoi! Si Matsuev s’inscrit dans la lignĂ©e d’une tradition lĂ©gendaire, il n’en demeure ainsi pas moins un musicien d’aujourd’hui, un artiste accompli qui voit les choses en grand et qui n’a de goĂ»t ni pour l’eau tiĂšde, ni pour les dĂ©s Ă  coudre. CrĂ©dit photo: © Pavel Antonov

 

 

 

 

 

 

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COMPTE-RENDU CRITIQUE , PARIS, TCE, le 27 septembre 2019. RÉCITAL Denis MATSUEV, piano. Beethoven, Rachmaninov, TchaĂŻkovski, Liszt. 

 

 

COMPTE-RENDU CRITIQUE FESTIVAL LES SOLISTES À BAGATELLE, Fabrizio CHIOVETTA, piano, Henri DEMARQUETTE, violoncelle, 15 septembre 2019, Mozart, Murail, Schubert, Britten, Saariaho, Brahms.

COMPTE-RENDU CRITIQUE FESTIVAL LES SOLISTES À BAGATELLE, Fabrizio CHIOVETTA, piano, Henri DEMARQUETTE, violoncelle, 15 septembre 2019, Mozart, Murail, Schubert, Britten, Saariaho, Brahms. Ce week-end des 14 et 15 septembre, c’est la fĂȘte Ă  Bagatelle. Celle des jardins et de l’agriculture urbaine, et celle de la musique dans l’orangerie. Un inhabituel comitĂ© d’accueil forment une haie d’honneur aux mĂ©lomanes: trois imposants et rutilants tracteurs sont au garde-Ă -vous Ă  deux pas de l’entrĂ©e, et on espĂšre seulement que tous beaux camions qu’ils sont ils sauront se taire pour la musique. On ne transige pas avec Mozart, surtout jouĂ© par Fabrizio Chiovetta
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FABRIZIO CHIOVETTA DONNE DES COULEURS À SA CARTE BLANCHE
 
FABRIZIO-CHIOVETTA critique compte rendu concert classiquenews c lili rose critique concert festival classiquenewsFabrizio Chiovetta originaire de GenĂšve, est un pianiste discret au parcours remarquable. Issu de la Haute Ă©cole de musique, il a Ă©tĂ© un disciple privilĂ©giĂ© de Paul Badura-Skoda. Il joue Ă  peu prĂšs partout dans le monde, et son disque Mozart (ApartĂ©, 2017) a reçu le meilleur accueil du milieu musical. C’est avec son Rondo en la mineur KV 511 qu’il ouvre son rĂ©cital. Une Ɠuvre Ă  part dans le rĂ©pertoire pianistique du compositeur. Il faut y entrer dĂšs les premiĂšres notes, les habiter dans leur dĂ©nuement, marquer le pas de cet andante sans trop en faire au risque de l’empeser, trouver la justesse, la simplicitĂ©, dĂ©shabiller les notes, le chant
La musique pour piano de Mozart est un magasin de porcelaines, oĂč le moindre faux pas
Chiovetta dans une sonoritĂ© trĂšs contrĂŽlĂ©e, sans que pour autant cela ne soit apparent, nous tient dans son intimitĂ©, attrape notre oreille avec son jeu feutrĂ©, nous transmet cette indicible et fragile Ă©motion dont seule la musique de Mozart est capable, sans Ă  aucun moment la briser, la compromettre. Il chante dans des nuances extrĂȘmement fines et dĂ©licates, dĂ©roule avec fluiditĂ© les arabesques des variations, soupire, nous plonge dans les pensĂ©es d’un Mozart qui s’adresse Ă  lui-mĂȘme, et nous touche. « Le Rossignol en amour » arrive comme un rayon de lumiĂšre dans cet univers intimiste qui va se prolonger avec Schubert. Tristan Murail vient de composer cette piĂšce pour sa crĂ©ation au festival; elle suit d’ailleurs celle crĂ©Ă©e l’annĂ©e derniĂšre par François-FrĂ©dĂ©ric Guy, « Cailloux dans l’eau », premiĂšre d’un recueil qui devrait en rassembler quatre ou cinq, le compositeur, comme il nous le confesse, suivant le fil non prĂ©mĂ©ditĂ© de son imagination. L’Ɠuvre est directement inspirĂ©e du chant de l’oiseau, qu’il a analysĂ© avec l’ordinateur. Ce chant, ses timbres, ses textures sont ainsi reconstituĂ©s dans leur richesse et leur grande complexitĂ© sonore, au cƓur d’une composition trĂšs Ă©quilibrĂ©e, dont l’espace prend son volume sur les douces rĂ©sonances basses du piano que Chiovetta dose avec tact. De son mystĂšre nocturne Ă  sa solaire jubilation, cette piĂšce est un enchantement, et le pianiste qui la joue par cƓur la pare de toutes ses couleurs. Retour Ă  l’intimisme prĂ©-romantique avec Schubert. Un demi-ton plus haut et en mode majeur (si bĂ©mol majeur), l’ultime sonate D 960 apparaĂźt, aprĂšs le Rondo mozartien, comme une consolation. On lui retrouve la simplicitĂ© et le dĂ©nuement du chant, trĂšs caressant au dĂ©but, et Chiovetta dans une Ă©conomie de dĂ©cibels poussĂ©e au maximum semble jouer Ă  part lui, au point de nous faire ressentir un sentiment d’intrusion. Mais n’est-ce pas justement cela qui est Ă©mouvant dans cette musique? Il nous fait pĂ©nĂ©trer l’univers intĂ©rieur de Schubert, non pas en l’étalant, mais au contraire en le rassemblant, en rĂ©duisant encore davantage son espace, et l’on imagine le compositeur jouant des heures entre ses quatre murs, bien loin du monde. On retient son souffle Ă  l’écouter, Ă  Ă©couter l’andante sostenuto dans sa tĂ©nuitĂ©, sa basse inexorable juste effleurĂ©e, et aprĂšs un Ă©lan de ferveur ses ppp Ă  la limite du son, Ă  la limite du souffle, de ce qu’il a de viable, dans une absence totale de tension, dans une Ă©nergie infinitĂ©simale. Le scherzo est aĂ©rien et vole vers le finale Allegro ma non troppo parcouru de sentiments contradictoires, entre lĂ©gĂšretĂ© d’humeur et rĂ©volte vĂ©hĂ©mente, mais toujours dans ce naturel de l’expression, cette simplicitĂ© essentielle, qui exclut toute gravitĂ© dans tous les sens du terme, cette tentation Ă  laquelle cĂšdent bien des pianistes. Et c’est heureux d’entendre ainsi ce Schubert.

 

 

 

BRITTEN ET BRAHMS PAR HENRI DEMARQUETTE ET FABRIZIO CHIOVETTA
 
demarquette classiquenews c jean pahilippe raibaud portrait concert critique classiquenewsOn retrouve un peu plus tard Fabrizio Chiovetta avec le violoncelliste Henri Demarquette, dans un programme sĂ©duisant, et modifiĂ©: « Sept papillons » pour violoncelle seul de Kaija Saariaho remplace l’Ɠuvre de Marco Stroppa initialement prĂ©vue. Si cette piĂšce qui tient en grande partie dans la bizarrerie Ă  tous crins des sons faits sur l’instrument (dans une exploration qui va jusqu’à produire un son de guimbarde) ne laisse pas un souvenir impĂ©rissable, quoiqu’habilement jouĂ©e par son interprĂšte, la sonate en ut majeur opus 65 de Britten ne manque pas de sel, et Demarquette s’amuse de sa verve et de son humour. Cet Ă©patant musicien-comĂ©dien nous sĂ©duit par sa finesse d’esprit et de jeu, et joue avec son partenaire pianiste Ă  qui aura le dernier mot dans le second mouvement tout en pizz, introduit dans une plaisante petite mise en scĂšne. C’est drĂŽle et Ă©lĂ©gant, jusque dans la chute oĂč le violoncelle, fair play, laisse au piano la faveur de la ponctuation finale. Henri Demarquette fait preuve d’une aisance et d’une prĂ©cision incroyables dans la virtuositĂ© particuliĂšre de cette sonate truffĂ©e de trouvailles, d’effets expressifs, dont il dĂ©cline le piquant vocabulaire et relĂšve l’accentuation avec un rĂ©el Ă -propos plein de fantaisie, en toute complicitĂ© avec le pianiste. Dans un ton beaucoup plus sĂ©rieux, la sonate n°1 opus 38 de Brahms est une Ɠuvre oĂč vigueur et lyrisme doivent s’appuyer sur un Ă©quilibre constant entre les deux instruments. Les deux musiciens en trouvent la traduction idĂ©ale, remarquable de gĂ©nĂ©rositĂ© et d’ampleur. Le piano dans ses Ă©mergences illumine le propos, rĂ©pond Ă  l’archet qui tend ou arrondit les lignes en soutenant lui-mĂȘme la tension expressive sous un jeu enflammĂ©. Il se dĂ©gage une force prĂ©gnante de leur interprĂ©tation, servie par l’archet brĂ»lant de Demarquette, et un pianiste qui ne reste pas en arriĂšre.

Le succĂšs les rappelle sur scĂšne: ils nous font la grĂące de nous offrir la plus Ă©mouvante mĂ©lodie romantique française, le Spectre de la rose extrait des Nuits d’étĂ© de Berlioz, par la voix du violoncelle. Un moment sans paroles, de pure beautĂ© et d’émotion. 

 

 
 
Crédits photos:  Lili Rose (F. Chiovetta), Jean-Philippe Raibaud (H. Demarquette)

 

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COMPTE-RENDU, critique, piano. BAGATELLE, FESTIVAL LES SOLISTES À BAGATELLE, le 8 sept 2019. RĂ©cital Anastasia VOROTNAYA, Paolo RIGUTTO

COMPTE-RENDU, critique, piano. BAGATELLE, FESTIVAL LES SOLISTES À BAGATELLE, le 8 sept 2019. RĂ©cital Anastasia VOROTNAYA, Paolo RIGUTTO. Le festival Les solistes Ă  Bagatelle met du baume au cƓur des parisiens en cette rentrĂ©e de septembre, attĂ©nuant un temps la nostalgie du temps des vacances. Il fait encore beau et fouler le gravier des allĂ©es bordant la roseraie encore bien fleurie et parfumĂ©e, entre deux concerts d’aprĂšs-midi, est un plaisir dont on ne se prive pas. Le 8 septembre, deux jeunes pianistes se sont produits en rĂ©cital dans l’Orangerie : Anastasia VOROTNAYA et Paolo RIGUTTO.

anastasia vorotnayaLe festival est attachĂ© Ă  ses particularitĂ©s: celle de donner Ă  dĂ©couvrir de jeunes artistes, lors de concerts-tremplin, et celle de faire entendre au cƓur de chaque programme une Ɠuvre contemporaine. La pianiste russe Anastasia Vorotnaya Ă  24 ans a dĂ©jĂ  fait, ou presque, le tour du monde, invitĂ©e par de nombreuses et prestigieuses scĂšnes internationales. FormĂ©e au conservatoire de Moscou, puis auprĂšs de Dimitri Bashkirov Ă  Madrid, elle poursuit son perfectionnement actuellement Ă  Kansas City (USA). Ce samedi, on fait sa connaissance avec CĂ©sar Franck, Carl Vine, et Sergei Rachmaninoff, qu’elle a inscrits Ă  son programme. Pour commencer elle joue PrĂ©lude, Choral et Fugue de Franck. On est dĂšs lors saisi par la profondeur de ton, le climat qu’elle instaure dĂšs le dĂ©but du prĂ©lude. Elle joue dans le fond du clavier, dose admirablement les sonoritĂ©s, la progression dynamique, en retenant le jeu pour mieux l’ouvrir sur la Fugue, orchestrale. Le passage arpĂ©gĂ© est beau Ă  couper le souffle, servi par une main gauche dans un gant de velours. Dans l’unitĂ© de ton, elle trouve aussi les couleurs propres Ă  chaque registre qu’elle Ă©claire diffĂ©remment, se souvenant de l’orgue cher au compositeur. Pour l’instant contemporain du programme, elle a choisi les Cinq Bagatelles du compositeur australien Carl Vine (nĂ© en 1954). Si Vine ne rĂ©volutionne pas le langage musical, (il a notamment beaucoup composĂ© pour la danse, le cinĂ©ma, la tĂ©lĂ©vision
), son Ɠuvre pianistique d’une belle facture est hautement expressive et attachante. Anastasia Vorotnaya relĂšve comme l’on dirait des Ă©pices, ces piĂšces de son imagination fertile et de son sens poĂ©tique. Elles s’opposent les unes aux autres, la premiĂšre trĂšs pianistique a un cĂŽtĂ© impressionniste, la seconde est jouĂ©e dans l’empressement, la troisiĂšme est rĂȘveuse et mĂ©lancolique, la quatriĂšme contrastĂ©e, portĂ©e par le soutien dynamique de sa main gauche,  enfin la derniĂšre magnifiquement timbrĂ©e superpose deux voix, l’une proche, celle de la basse, et l’autre lointaine, comme un lĂ©ger reflet, dans l’aigu. On dĂ©couvre pleinement l’étendue du talent de cette artiste dans les Moments musicaux opus 16 de Rachmaninoff. Quelle volubilitĂ©, quelle fluiditĂ© dans les traits! Et quelle sĂ»retĂ© et quelle puissance sonore aussi chez ce petit bout de pianiste! Son jeu profond dĂ©cline des nuances subtiles de couleurs sombres, dans un phrasĂ© naturel et juste. Mais c’est surtout la rigueur de son approche qui impressionne: la soliditĂ© de la construction et l’intĂ©rioritĂ© de l’expression dĂ©barrassĂ©e de toute scorie impudique sont la signature de son art. Il faudra absolument suivre cette musicienne, dont la forte personnalitĂ© et le sens musical n’ont d’égal que sa maĂźtrise accomplie de l’art pianistique.

paolo riguttoPaolo Rigutto baigne depuis sa plus tendre enfance dans le milieu musical et artistique. TrĂšs jeune, le piano lui apparaĂźt comme une Ă©vidence, et il ne le quitte plus depuis, fort des conseils d’une plĂ©iade de grands pĂ©dagogues, Ă  commencer par Brigitte Engerer. Ce musicien connait dĂ©jĂ  l’art de composer les programmes, Ă  en juger par celui trĂšs original qu’il propose en cette fin d’aprĂšs-midi. ArticulĂ© autour de la musique de Robert Schumann, il commence par « Le vent » (opus 15 n°2), d’Alkan, Ă  laquelle il donne une tournure lisztienne, dans ses sombres et menaçantes bourrasques, comme Chasse-neige! Liszt vient naturellement, avec Die Loreley, et sa transcription du dernier lied des Liederkreis de Schumann, FrĂŒlingsnacht. MĂȘme si l’équilibre sonore est perfectible, comme la caractĂ©risation des timbres, on est charmĂ© par la dimension poĂ©tique et humaine donnĂ©e Ă  ces piĂšces par ce musicien Ă  la sensibilitĂ© Ă  fleur de peau. Paolo Rigutto nous comble de contentement enchaĂźnant son programme avec la Ballade de la compositrice finlandaise Kaija Saariaho (nĂ©e en 1952), composĂ©e en 2005. Il en restitue l’atmosphĂšre avec une grande dĂ©licatesse de toucher, fondant les registres entre eux, parvenant aussi par moments Ă  de courts Ă©lans lyriques. Arrive la piĂšce maĂźtresse : les Kreisleriana opus 16 de Schumann. Le pianiste, qui est un tendre, a des affinitĂ©s particuliĂšres avec l’Ɠuvre de ce compositeur, et trouve les couleurs de l’émotion et de la sincĂ©ritĂ© dans l’expression des sentiments qui parcourent ses pages. Il est dommage que les tensions du moment par un trac ce jour-lĂ  handicapant, brident par endroits leur plein Ă©panouissement, et prĂ©cipite au-delĂ  des indications du compositeur la premiĂšre des piĂšces (« ExtrĂȘmement agité »). Mais la musique est bien lĂ  et Paolo Rigutto sait avec elle nous prendre par le cƓur avec Widmung, Ă  nouveau un lied de Schumann (extrait du cycle Myrthen) transcrit par Liszt, et surtout ses deux bis: La mort d’OrphĂ©e de GlĂŒck, transcrit pour piano par Sgambati, et une touchante petite valse de Schubert/Strauss, dont il a chipĂ© la partition, nous dit-il, Ă  son pĂšre!

Le festival se prolonge sur un troisiÚme week-end tout aussi ensoleillé, et riche de découvertes pianistiques et contemporaines. Suite au prochain épisode avec les concerts des 14 et 15 septembre! A trÚs vite


 

 

 

COMPTE-RENDU, critique, piano. BAGATELLE, FESTIVAL LES SOLISTES À BAGATELLE, le 8 sept 2019. RĂ©cital Anastasia VOROTNAYA, Paolo RIGUTTO – CrĂ©dits photos : © Emil Matveev (A. Vorotnaya), © Michael Mann, (P. Rigutto)

LE FESTIVAL DE ROYAUMONT: 75 ANS, L’ÂGE DES AVENTURES! Du 7 septembre au 6 octobre 2019

ABBAYE DE ROYAUMONT, festival de Royaumont, du 7 septembre au 6 octobre 2019. « Aventures, nouvelles aventures », telle est la philosophie fidĂšle Ă  ses principes du festival Royaumont 2019, qui pendant un mois, du 7 septembre au 6 octobre, Ă©lira domicile, chaque week-end du matin au soir, dans la cĂ©lĂšbre abbaye Ă  presque deux pas de Paris. L’arriĂšre saison s’annonce agrĂ©able, pourquoi ne pas prolonger en musique les joies de l’étĂ© dans son cadre magnifique!

 

 

 

LE FESTIVAL DE ROYAUMONT:
75 ANS, L’ÂGE DES AVENTURES!

 

 

royaumontCurieux, cosmopolite, crĂ©atif, explorateur: le programme de cette Ă©dition sera aussi transversal, comme les annĂ©es passĂ©es, unissant musique, danse, poĂ©sie. Lieu d’accordailles de toutes les expressions musicales, dans le temps et dans l’espace, la crĂ©ation et le rĂ©pertoire historique s’y mĂȘleront avec originalitĂ©. La musique europĂ©enne y croisera le Samaa marocain et le chant mozarabe (par l’ensemble Organum et des chanteurs marocains); on ne manquera pas le 22 la crĂ©ation « Luminescences » d’Amir ElSaffar: du flamenco, du MĂąqam, et de l’électro! L’ensemble Les MĂ©taboles et le quatuor Mivos interprĂšteront le 8 les Ɠuvres des quatorze compositeurs de l’acadĂ©mie Voix Nouvelles, et deux crĂ©ations mondiales des compositeurs Jack Sheen et Nuno Costa, laurĂ©ats 2018.
CĂŽtĂ© piano, Maroussia Gentet donnera le 8 un concert alternant les Miroirs de Ravel et des piĂšces contemporaines, et Schumann sera Ă  l’honneur le 28 sur pianos d’époque, avec Paulo Meirelles (laurĂ©at 2017) Luca Montebugnoli, Laura Fernandez Granero et Edoardo Torbianelli accompagnĂ© par l’ensemble I Giardini.
Du baroque? Ce sera le 21 avec l’ensemble Les vieux galants, Aline Zylberajch, AurĂ©lien Delage, G. Rebinguet-Sudre, Nima Ben David, et Jean-Luc Ho, qui nous inviteront dans l’atelier du facteur de clavecin Antoine Vater et Ă  la cours de FrĂ©dĂ©ric II de Prusse, pour rencontrer Bach et Telemann. Ce sera aussi le 22, avec des cantates françaises par Eva ZaĂŻcik et le Consort de Justin Taylor, puis PlatĂ©e de Rameau par Les Ambassadeurs.
La danse contemporaine sera reprĂ©sentĂ©e par la jeune gĂ©nĂ©ration de chorĂ©graphes avec Charlie-Anastasia Merlet, HervĂ© Robbe et ÉloĂŻse Deschemin dans des explorations inĂ©dites (le 14).
La poĂ©sie aura la voix d’ÉlĂ©onore Pancrazi le 5, et sera portĂ©e haut par quatre  jeunes duos formĂ©s Ă  la Fondation, dans une nuit de la mĂ©lodie et du lied.
Enfin le dernier jour, l’orgue CavaillĂ©-Coll de Royaumont sera fĂȘtĂ© comme il se doit avec Bach, Franck, les compositeurs RaphaĂ«l Cendo et Thomas LacĂŽte, et 180 choristes!
On n’oublie surtout pas qu’à Royaumont on y vient en famille, car il y a des ateliers pour les petits et les grands, et les jardins pleins de surprises. Une formule week-end: ça vous dit?

 

Infos et réservations: 01 30 35 58 00 / royaumont.com

 

 

COMPTE-RENDU, concert piano. Festival Dinard, les  11 et 12 août 2019. A Jaoui, C-M Le Guay, B Chamayou. la Comtesse de Ségur, Ravel.

COMPTE-RENDU, concert piano. Festival International de Musique de Dinard, les  11 et 12 aoĂ»t 2019. AgnĂšs Jaoui, comĂ©dienne, Claire-Marie Le Guay, Bertrand Chamayou, piano. Schumann, Ravel, Saint-SaĂ«ns, et la Comtesse de SĂ©gur. La trentiĂšme Ă©dition du Festival International de Musique de Dinard est un cru exceptionnel. Claire-Marie Le Guay, sa nouvelle directrice artistique, l’a voulue festive, « fiĂšre de son histoire et tournĂ©e vers l’avenir ». Depuis le 10 aoĂ»t et jusqu’au 18, huit journĂ©es musicales (festival off et soirĂ©es) offrent la diversitĂ© de concerts dotĂ©s chacun d’une identitĂ© particuliĂšre. De la magie du concert d’ouverture, en plein air au parc de Port-Breton, au concert de clĂŽture Ă  l’église Notre-Dame, un public de tous Ăąges, venu nombreux, aura partagĂ© de belles Ă©motions et de grands moments de joie musicale. Le 11 aoĂ»t, l’ambiance Ă©tait Ă  la fĂȘte pour les enfants, petits
et grands! Le 12 aoĂ»t, le pianiste Bertrand Chamayou donnait un mĂ©morable rĂ©cital.

 

 

EN FAMILLE AU CONCERT, AVEC CLAIRE-MARIE LE GUAY ET AGNÈS JAOUI
 

 

 

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On connait la proximitĂ© de Claire-Marie Le Guay avec la jeunesse, et son engagement depuis plusieurs annĂ©es dans des projets originaux de sa crĂ©ation, Ă  l’attention du jeune public. Pas Ă©tonnant de trouver alors au cƓur de sa programmation un « concert en famille »! AttisĂ©e par la curiositĂ©, je prends la route vers la cĂŽte d’Émeraude. Car ce dimanche 11 aoĂ»t, Claire-Marie Le Guay et AgnĂšs Jaoui, qu’on ne prĂ©sente plus, conjuguent leurs talents autour des Malheurs de Sophie. C’est AnaĂŻs Vaugelade qui a montĂ© cette histoire tirĂ©e du cĂ©lĂšbre roman de la Comtesse de SĂ©gur, des aventures toutes plus piquantes les unes que les autres! En amont, le travail de l’artiste Matthieu CossĂ© avec les Ă©lĂšves des Ă©coles dinardaises au sein de l’association La Source crĂ©Ă©e par le peintre GĂ©rard Garouste: un fond de scĂšne illustrant de toutes les couleurs les pĂ©ripĂ©ties de la petite fille. Voici donc que le public, toutes gĂ©nĂ©rations rĂ©unies, arrive dans l’auditorium Stephan Bouttet. La fĂȘte commence pour les enfants avec une grosse part de brioche, le quatre heures avant tout! Le concert affiche complet. Sur la scĂšne, devant l’immense panneau peint, le grand piano Ă  gauche, une table ronde et une chaise, peinte aussi de toutes les couleurs. Claire-Marie la pianiste, et AgnĂšs la conteuse arrivent et donnent quelques indices: la musique de Schumann va illustrer la tendresse, l’espiĂšglerie, les pleurs et les rires
 Quoi de mieux en effet que le regard de ce compositeur sur l’enfance, dans ses ScĂšnes d’enfants, son Album pour la jeunesse, et ses ScĂšnes de la forĂȘt? Ces courtes piĂšces jouĂ©es avec fraĂźcheur et poĂ©sie par Claire-Marie Le Guay s’articulent merveilleusement avec l’histoire qu’AgnĂšs Jaoui raconte de façon extrĂȘmement vivante, drĂŽle et touchante. Les souvenirs personnels sont alors rĂ©veillĂ©s Ă  mesure que les scĂšnes se succĂšdent. Qui n’a jamais jouĂ© avec les fourmis lĂšve le doigt! Nous reviennent les bĂȘtises de notre propre enfance, ou les inventions burlesques de nos enfants qui ne manquent guĂšre d’imagination, et auxquels on fait les gros yeux tout en contenant une Ă©norme envie de rire! On reste pendu aux lĂšvres et aux doigts de nos deux artistes, et le temps a passĂ© trĂšs vite lorsqu’arrive la fin du concert. Quel beau travail et quelle belle inspiration! Entrer dans le monde de la musique par la porte « Schumann », relier la musique Ă  des Ă©motions, des Ă©vocations, cela dans le fil d’une histoire et de ses multiples Ă©vĂšnements, cela permet de la comprendre, de la sentir, et de la ressentir: vraiment une excellente idĂ©e que le compositeur aurait trĂšs probablement cautionnĂ©e! Les Malheurs de Sophie n’ont pas pris une ride, les bĂȘtises des enfants restent et demeureront Ă©ternelles, comme l’est la musique de Schumann.
Les enfants enthousiastes se pressent dans le hall pour avoir le livre-disque et le faire dédicacer par leurs nouvelles idoles, emportant aussi le souvenir de leurs sourires bienveillants et magnifiques.

 

 

BERTRAND CHAMAYOU TRIOMPHE AVEC SCHUMANN, RAVEL ET SAINT-SAËNS 

 

 

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Le lundi 12 aoĂ»t, carte blanche est donnĂ©e au pianiste Bertrand Chamayou, qui se produit le soir dans l’église Notre-Dame. À 38 ans, ce musicien d’une sobriĂ©tĂ© et d’une modestie Ă  toute Ă©preuve, confiant en son art, sait que la musique n’a pas besoin d’artifices ni de paillettes. Constant dans sa carriĂšre, il est une des valeurs sĂ»res et reconnues du grand piano français. Il ne fait rien au hasard, mais de vrais choix artistiques, comme ce programme Schumann, Ravel, Saint-SaĂ«ns.

En ouverture, il joue le BlumenstĂŒck opus 19 de Schumann. Les couleurs pastel de ce bouquet dĂ©licat au romantisme juvĂ©nile se diluent un peu dans l’acoustique rĂ©verbĂ©rante de la nef, mais l’oreille s’accommode des sonoritĂ©s diaphanes presque irrĂ©elles, baignĂ©es d’une pĂ©dale qui sur-ligne le legato, et la magie poĂ©tique opĂšre, provoquant les applaudissements enthousiastes du public. Les pianistes du festival ont une chance Ă©norme: celle d’avoir pour compagnon sur scĂšne un superbe et inspirant Bösendorfer (280VC), un piano Ă  la trĂšs grande personnalitĂ©. Bertrand Chamayou s’en est appropriĂ© le clavier comme les sonoritĂ©s, et le rĂ©sultat est purement extraordinaire, dans le Carnaval opus 9 puis dans Saint-SaĂ«ns qu’il donne en seconde partie. Ses basses profondes, ses aigus doux et chaleureux, moins dĂ©monstratifs et lumineux que ceux d’un Steinway « classique », ses teintes un peu rabattues, son registre mĂ©dium qui a de la chair, sont de vrais atouts pour le pianiste, et pour le rĂ©pertoire qu’il joue ce soir. Comme il plante la scĂšne de thĂ©Ăątre dans le PrĂ©ambule! C’est une grande parade pompeuse puis survoltĂ©e qui introduit la farandole bigarrĂ©e des personnages schumaniens, magnifiĂ©e par ce piano. Chamayou ne nous laisse pas respirer d’une miniature Ă  l’autre et nous emporte dans le tourbillon de ce carnaval, avec mordant, impĂ©tuositĂ©, piquant, (Arlequin, Florestan
) mais aussi tendresse, emphase et euphorie (Valse noble, EusĂ©bius, Chiarina, Pantalon et Colombine, Promenade
). Le pianiste ne s’y alanguit pas (Chopin, Valse allemande). Que de caractĂšre dans ses personnages, Pierrot sombre et triste, Arlequin bondissant, et quelle vivacitĂ© dans Papillons, la joie pĂ©tillante de Lettres dansantes et de Reconnaissance!  Le tourbillon s’accĂ©lĂšre dans la Marche des DavidsbĂŒndler contre les philistins, pour finir en  spectaculaire apothĂ©ose. On reste bouche bĂ©e devant pareille interprĂ©tation, que l’on ne manque pas de rapprocher de celle lĂ©gendaire de Youri Egorov.

Bertrand Chamayou enregistra l’intĂ©grale de l’Ɠuvre pour piano de Ravel qui parut en 2016 et fut unanimement rĂ©compensĂ©e. Il joue ce soir les Miroirs, sublimĂ©s eux aussi par les sonoritĂ©s du piano. Ses Noctuelles aux couleurs changeantes et prononcĂ©es dans les aigus, sont dans leur mobilitĂ© fuyantes et Ă©nigmatiques. L’univers d’Oiseaux tristes change du tout au tout: immobilitĂ© et rarĂ©faction jusqu’à l’extinction, silence Ă©pais d’un insondable mystĂšre de ses notes rĂ©pĂ©tĂ©es en Ă©cho dans l’échappement de la touche. Une barque sur l’ocĂ©an semble ĂȘtre directement inspirĂ©e des lieux environnants: la mer, ce spectacle vivant aux reflets multiples, sculptĂ©e par le vent, se retrouve jusque dans ses profondeurs sous les doigts du pianiste. Aucune monotonie dans les arpĂšges: entre calme et bourrasques, Il s’y passe une foule de choses. Le piano rĂ©pond Ă  la perfection notamment dans ses graves, Ă  la mise en volume crĂ©Ă©e par le musicien. Son jeu se fait incisif et crĂąneur, impulsif et flamboyant, allurĂ© et sĂ©ducteur, dans l’Alborada del Grazioso, et la VallĂ©e des Cloches rĂ©sonne dans la profondeur de champs de ses nappes sonores, nous immergeant dans son mystĂšre.

Ni vu ni connu Chamayou passe insensiblement Ă  Saint-SaĂ«ns, avec les Cloches de las Palmas cette fois, si proche de l’atmosphĂšre ravĂ©lienne, et en mĂȘme temps si loin! il y a probablement quelque chose de plus pittoresque et explicite chez Saint-SaĂ«ns, en tĂ©moignent les effets de mandoline, les images si admirablement suggĂ©rĂ©es par le pianiste, sous une virtuositĂ© pianistique qui fait sonner l’instrument. Les deux Mazurkas (n°2 opus 24 et n°3 opus 66) dansent Ă  la Chabrier, et feraient aussi penser Ă  Grieg, si elles n’avaient pas cette clartĂ©, cette Ă©nergie propre au plus emblĂ©matique compositeur de l’école française. L’Étude en forme de valse (opus 52 n°6) est d’une virtuositĂ© fulgurante: Chamayou scotche littĂ©ralement le public dans une interprĂ©tation extrĂȘme et spectaculaire de cette piĂšce qui provoque un tonnerre d’applaudissements. Les six cents dinardais (permanents ou de passage) saluent le talent immense de cet artiste par une ovation debout. Trois bis pour les combler: la Pavane pour une infante dĂ©funte de Ravel, la Toccata du Tombeau de Couperin, plus endiablĂ©e que jamais, et une Fille aux cheveux de lin de Debussy de la plus belle eau.

 

 

 

 

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COMPTE-RENDU, concert piano. Festival International de Musique de Dinard, les  11 et 12 août 2019. AgnÚs Jaoui, comédienne, Claire-Marie Le Guay, Bertrand Chamayou, piano. Schumann, Ravel, Saint-Saëns, et la Comtesse de Ségur.

COMPTE-RENDU critique, récital piano, Aix-en-Provence, le 28 juil 2019. Grigory Sokolov, piano. Beethoven, Brahms

COMPTE-RENDU critique, rĂ©cital piano, Grand ThĂ©Ăątre de Provence, Aix-en-Provence, Festival International de la Roque d’AnthĂ©ron, le 28 juillet 2019. Grigory Sokolov, piano. Beethoven, Brahms. Un rĂ©cital de piano au Grand ThĂ©Ăątre de Provence hors saison, faut-il que l’interprĂšte soit un titan pour une telle exception! Grigory Sokolov n’aime pas jouer en plein air. Alors pas le choix! Il faut un lieu Ă  la mesure de ce gĂ©ant qui fut rĂ©vĂ©lĂ© Ă  l’ñge de 16 ans lorsqu’il remporta le concours TchaĂŻkovski. Ce soir du 28 juillet 2019, Ă  Aix-en-Provence, le Grand ThĂ©Ăątre a donc ouvert ses portes au plus fascinant pianiste russe, et rempli ses rangs d’orchestre et de balcons. Retour sur ce rendez-vous incontournable du Festival International de la Roque d’AnthĂ©ron.

 

 
 

 

GRIGORY SOKOLOV AU CƒUR DE LA MUSIQUE

 

 

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Pas d’épate avec Grigory Sokolov : ceux qui attendaient un grand huit pianistique, ceux qui venaient chercher les Ă©motions fortes d’une montagne russe et de ses avalanches de notes se seront trompĂ©s. Grigory Sokolov n’emprunte pas forcĂ©ment les pistes noires du clavier. Il construit ses programmes pour la musique, et rien d’autre. Et pas plus qu’il n’aime le plein air, il n’apprĂ©cie pas le plein jour sur la scĂšne. C’est dans une lumiĂšre tamisĂ©e qu’il commence son rĂ©cital avec la Sonate n°3 en ut majeur opus 2 n°3 de Beethoven. ComposĂ©e entre 1794 et 95, dĂ©diĂ©e comme les premiĂšres Ă  son maĂźtre Haydn, elle affirme dĂ©jĂ  un propos trĂšs contrastĂ©. DĂšs la premiĂšre exposition on est Ă©bahi par la nettetĂ© de trait avec laquelle Sokolov joue cette sonate, sa façon d’opposer impĂ©tuositĂ©, fougueuse Ă©nergie, et tendre discours, tout cela sans affĂšterie aucune, mais dans une dynamique stupĂ©fiante. L’adagio est d’un dĂ©pouillement, d’une simplicitĂ© touchante: quelle dĂ©licatesse en si peu de notes! Sokolov nous entretient tout bas, Ă  l’oreille: mots tendrement distillĂ©s un Ă  un, prolongĂ©s de leur douce rĂ©manence dans les silences qui les sĂ©parent, suspensions
nous voici alors dans cette prodigieuse sensation d’ĂȘtre dans un cocon sonore! Le scherzo a la grĂące et la lĂ©gĂšretĂ© d’une danse et le finale est vibrant et aĂ©rien, animĂ© d’un joyeux enthousiasme. Sokolov enchaĂźne la forme consacrĂ©e de la sonate avec quelques « babioles », comme le compositeur les qualifiait lui-mĂȘme: les onze Bagatelles de l’opus 119. Il fait de ces miniatures, de rĂ©putation faciles, un ensemble de tableaux vivants, aux charmes incomparables. Chacune a sa vie propre, son caractĂšre; le pianiste passe ainsi de l’une Ă  l’autre, avec la plus grande aisance, cueillant avec esprit et Ă©lĂ©gance la foison d’idĂ©es semĂ©es par Beethoven. C’est un pur rĂ©gal!

En seconde partie Sokolov a choisi de donner les deux derniers opus de Brahms, d’abord les  six KlavierstĂŒcke opus 118. Tout l’univers intĂ©rieur brahmsien passe dans ces pages, dont il semble profondĂ©ment imprĂ©gnĂ©. Depuis le mouvement passionnĂ© du premier intermezzo, soutenu par la vague puissante de la basse, les Ă©tats d’ñme changent et se succĂšdent pratiquement sans interruption. Le deuxiĂšme est l’endroit des confidences intimes et tendres, dites avec ferveur mĂȘme Ă  mi-voix, dans un rubato subtil et expressif: comme il prend le temps des phrases, des respirations! Comme il sait convaincre et Ă©mouvoir! Le ton brave de la Ballade et celui dĂ©chirĂ© qui conclut le quatriĂšme intermezzo laissent place Ă  la rĂ©conciliation, l’apaisement de la Romance, ses arpĂ©gĂ©s et ses trilles paradisiaques, qui s’assombrissent Ă  la fin dans un climat doucement rĂ©signĂ©. Les nuages noirs s’amoncellent  sur le dernier intermezzo, lourd d’inquiĂ©tude et de rĂ©volte, au caractĂšre profondĂ©ment dĂ©pressif. L’opus 119 n’en est pas moins poignant. Écouter le silence, ne rien faire d’autre que rentrer dans la contemplation du silence, dans le silence lui-mĂȘme, Sokolov semble nous y inviter avec les notes lentement Ă©grainĂ©es de l’adagio (premier intermezzo). Et si le chant dĂ©borde un moment comme la bontĂ© d’un cƓur trop grand, exprimant peut-ĂȘtre l’inassouvi, il se retranche vite dans les insondables pensĂ©es suggĂ©rĂ©es par ces quelques notes Ă©parses. Ces « berceuses de ma douleur », comme le compositeur les qualifiait, Sokolov en livre la nostalgie parfois douce-amĂšre, parfois tendre et retenue, dans un sentiment d’inachevĂ©, en particulier dans le second intermezzo. Le troisiĂšme « grazioso e giocoso », n’est pas si pĂ©tillant: le pianiste donne de l’amplitude au chant, de la longueur de son et du liĂ© aux phrases, restant dans la cohĂ©rence de l’opus, qu’il couronne avec la Rhapsodie finale, par opposition jouĂ©e comme une marche triomphale.

Comme Ă  son habitude, il prolongera la soirĂ©e de six bis, reprĂ©sentatifs de tout son art musical: un impromptu de Schubert (op.142 n°2 D.935), une mazurka de Chopin, Les Sauvages de Rameau dans la perfection de ses ornements baroques, l’intermezzo n°2 de l’opus 117 de Brahms, un prĂ©lude de Rachmaninov et un allegro de Schubert. Comme d’habitude, il nous aura submergĂ©s d’émotion, avec la musique et rien d’autre! – crĂ©dit photo: © Vico Chamla

 

 
 

 

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COMPTE-RENDU critique, rĂ©cital piano, Grand ThĂ©Ăątre de Provence, Aix-en-Provence, Festival International de la Roque d’AnthĂ©ron, le 28 juillet 2019. Grigory Sokolov, piano. Beethoven, Brahms.

COMPTE-RENDU, critique, concert piano. La Roque d’AnthĂ©ron, le 27 juil 2019. Nicolas Stavy, piano. Liszt, Haydn. 


COMPTE-RENDU CRITIQUE RÉCITAL NICOLAS STAVY, piano, FESTIVAL INTERNATIONAL DE PIANO DE LA ROQUE D’ANTHÉRON, 27 juillet 2019. Liszt, Haydn
. Le pianiste Nicolas Stavy aime aller vers des dĂ©couvertes. Sa curiositĂ© jamais assouvie nourrit sa carriĂšre et comble le rĂ©pertoire pianistique en soi considĂ©rable de partitions oubliĂ©es, injustement dĂ©nigrĂ©es, ou retrouvĂ©es. Le programme de son rĂ©cital donnĂ© le 27 juillet Ă  l’Abbaye de Silvacane donnait justement Ă  entendre une rare version pour piano des Sept derniĂšres paroles du Christ en croix de Haydn.

 

 
 

 

NICOLAS STAVY SUR LES CHEMINS SPIRITUELS DE LISZT ET HAYDN

 

 

NicolasStavy_© RenaudAlouche_27072019-1

 

 
Le cloĂźtre de l’Abbaye de Silvacane abrite comme il peut sous ses voĂ»tes de pierre le piano et les chaises disposĂ©es pour le public. Il pleut des cordes: une grosse pluie d’orage qui s’engouffre dans les gargouilles aux angles du cloĂźtre. Nicolas Stavy joue pour commencer, en pendant Ă  l’Ɠuvre de Haydn, Von der Wiegen bis zum Grabe (Du berceau jusqu’à la tombe) S. 107 de Liszt (1881), et nous sommes heureux d’entendre ce poĂšme symphonique  transcrit par le compositeur franciscain lui-mĂȘme, si peu donnĂ© en concert. L’eau qui dĂ©gringole des gargouilles est bruyante et contraint l’artiste Ă  une lutte ardue pour avoir le maĂźtre mot. Mais bien qu’il ait Ă  forcer le son, cela n’entache en rien l’atmosphĂšre qu’il donne Ă  chaque partie: Le Berceau nait d’une douce Ă©closion sonore, nimbĂ© de sĂ©rĂ©nitĂ©, empreint de mystĂšre. Le combat pour la vie associe ici la lutte du musicien contre les Ă©lĂ©ments naturels Ă  celle de l’homme dans sa vie terrestre. Nicolas Stavy prend une posture hĂ©roĂŻque, n’hĂ©sitant pas Ă  projeter la violence des rythmes obsessionnels, Ă  timbrer les accords discordants dans toute leur brutalitĂ©, ces harmonies audacieuses qui dans la version piano prennent une acuitĂ© particuliĂšre. Le pianiste va au bout du Combat Ă  une conclusion Ă  dimension mĂ©taphysique, dans un trille lisztien de la plus belle Ă©lĂ©vation. La tombe: berceau de la vie future, reprend le thĂšme du Berceau, apaisĂ©, mais transformĂ©, et ferme le cycle.

 

 

NicolasStavy_© RenaudAlouche_27072019-10

 

 

L’orage persiste, et la bataille humaine n’est pas terminĂ©e: les Sept derniĂšres paroles du Christ en croix nous sont familiĂšres dans leur version pour quatuor Ă  cordes, un peu moins dans celle pour orchestre ou l’oratorio, et pas du tout pour piano solo! Une Ă©dition pour piano de la partition intĂ©grale est trouvĂ©e par hasard Ă  Saint-Domingue. Une autre partition manuscrite est retrouvĂ©e Ă  Vienne par Paul Badura-Skoda, qui fort de son expertise Ă©tablit le rapprochement avec l’édition de Saint-Domingue : un inconnu en a achevĂ© l’écriture qui fut corrigĂ©e et dĂ©finitivement validĂ©e par Haydn, puis effectivement Ă©ditĂ©e par Ignace Pleyel. C’est cette partition que Nicolas Stavy interprĂšte. Il en tire le meilleur parti pianistique et expressif. Avec l’introduction il installe le climat dramatique. « PĂšre, pardonnez-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font »: cette premiĂšre parole il l’énonce sans imploration, mais avec la force d’une adjuration, par une main droite sonnante, dans un tempo mesurĂ© et juste sur les notes rĂ©pĂ©tĂ©es et statiques de la basse. L’évocation du Paradis (« Aujourd’hui tu seras avec moi au paradis ») est jouĂ©e dans la lumiĂšre de l’apaisement, le chant se dĂ©tachant sur la basse en base d’Alberti doucement enrobĂ©e de pĂ©dale. Le ton est tout aussi juste et posĂ© dans « Femme, voici ton fils, et toi, voici ta mĂšre », puis vire Ă  la douleur dans « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonnĂ©? » oĂč le pianiste semble charger les silences du poids du nĂ©ant, soulignant le sentiment de solitude et de doute, et dans le cri de « J’ai soif », oĂč par les notes rĂ©pĂ©tĂ©es obstinĂ©ment, contrepoint et octaves, il accentue la force de la supplication. «Tout est consommé » et « PĂšre, je remets mon esprit entre tes mains » vont vers l’apaisement et l’acceptation: Nicolas Stavy donne une profondeur et une gravitĂ© spirituelle particuliĂšres Ă  ces deux ultimes paroles, qu’il conclut par le choral final dans une Ă©mouvante nuance pp, avant un sublime retour au silence. Enfin « Terramoto » (Tremblement de terre) secoue le clavier de part en part: quel contraste, quelle force! Au point que l’on n’imagine plus qu’il fut Ă©crit Ă  l’origine pour quatuor Ă  cordes, tant les rĂ©sonances du piano sont saisissantes! Elles viennent Ă  bout des vellĂ©itĂ©s mĂ©tĂ©orologiques et le cadre spirituel de l’Abbaye retrouve comme par miracle le bleu cĂ©leste et ses chants d’oiseaux, aprĂšs avoir mis en accord l’ascĂ©tisme cistercien et la fĂ©licitĂ© franciscaine. © crĂ©dit photo : Renaud Alouche

 

 

 

 

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COMPTE-RENDU, concert piano. La Roque d’AnthĂ©ron le 26 juill 2019. Alexandre Kantorow. Rachmaninov, Fauré 

Kantorow_©-Christophe-GREMIOT_26072019-8-copie-400x225COMPTE-RENDU critique, concert piano. FESTIVAL INTERNATIONAL DE PIANO DE LA ROQUE D’ANTHÉRON, le 26 juillet 2019. ALEXANDRE KANTOROW, piano. Rachmaninov, FaurĂ©, Beethoven, Stravinsky. Le jeune pianiste Alexandre Kantorow (ĂągĂ© aujourd’hui de 22 ans), Premier Prix et Grand Prix du tout dernier concours TchaĂŻkovski, fut l’invitĂ© dĂšs l’ñge de 16 ans de la Folle JournĂ©e de Nantes et de Varsovie, oĂč il fit ses premiers pas sur les scĂšnes des festivals. Depuis il n’a cessĂ© d’emporter l’enthousiasme sans rĂ©serve de tous ceux qui l’ont entendu Ă  Paris, et partout ailleurs, ainsi qu’au disque: ces trois CD dont le dernier consacrĂ© aux concertos de Saint-SaĂ«ns, ont Ă©tĂ© unanimement saluĂ©s par la critique, et rĂ©compensĂ©s. Le 26 juillet, Il se produisait sur la scĂšne du parc du chĂąteau de Florans, au Festival de la Roque d’AnthĂ©ron. Un premier rĂ©cital trĂšs attendu en France aprĂšs son triomphe Ă  Moscou.

ALEXANDRE LE MAGNIFIQUE
Les gradins se sont remplis, les cigales sont aussi au rendez-vous, et il plane un parfum de liesse ce soir. Notre heureux champion arrive du fond de la scĂšne, l’allure dĂ©contractĂ©e, chemise blanche, grand sourire, frais comme s’il revenait de trois semaines de vacances en Toscane, alors qu’il vient de passer une Ă  une les Ă©preuves du plus redoutable concours de piano au monde. Nous l’écoutons justement dans quelques unes de ces Ɠuvres par lesquelles il a gravi l’Olympe musical, sans qu’à aucun moment le souffle lui ait manquĂ©, sans que jamais son front ait perlĂ© de sueur, sans que les traits de son visage se soient crispĂ©s par l’effort, comme ce fut le cas pour certains coureurs de fond du concours. Tout semble couler de source pour ce jeune musicien que rien n’effraie, ni n’impressionne. Les plus pĂ©rilleuses acrobaties pianistiques sont pour lui tout au plus jeux de saute-mouton. Il ne tire pas jouissance de cette pure agilitĂ©, pas plus qu’il n’en Ă©tale la spectaculaire et factuelle dĂ©monstration, comme le ferait un circassien. La virtuositĂ© il l’oublie et nous la fait oublier: elle n’est qu’au service de son imagination, de sa libertĂ©, et de la flamme qui couve au fond de lui sa gĂ©niale inspiration. Et « gĂ©nial » n’est pas trop fort. Car il y a quelque chose de singulier et d’authentique dans l’art d’Alexandre Kantorow, qui fait mouche Ă  tout bout de « chant », loin du convenu, du consensuel ou au contraire de l’extravagant. Le jeune artiste est d’une maturitĂ© exceptionnelle: tout est pensĂ© dans son jeu, l’intention, le son, l’architecture
 et tout est vĂ©cu, du corps Ă  l’esprit, ou vice-versa, en passant par le cƓur. il y a cette cohĂ©rence entre le geste, le mouvement et la vision que rien n’entrave. Alexandre Kantorow est musicien de tout son ĂȘtre, et n’eĂ»t-il pas Ă©tĂ© pianiste, nous aurions pu l’imaginer danseur Ă©toile!

Rachmaninoff, il l’a enregistrĂ© dans son second album « A la Russe » (Bis records). Son interprĂ©tation ce soir de la Sonate n°1 en rĂ© mineur opus 28 subjugue: tout y est juste, dans les tensions, les Ă©lans dramatiques, les respirations, les dĂ©tentes qui ne sont pas relĂąchement de la phrase, mais Ă©largissement , ouverture. La musique y est comme soutenue de l’intĂ©rieur, tenue dans son intensitĂ© expressive, aussi bien dans les forte que dans les piano, et Ă  la fois d’une plasticitĂ© Ă©tonnante sous ses doigts. Quelle conscience de la construction et en mĂȘme temps quelle dĂ©clinaison expressive! Le lento (2Ăšme mouvement) est d’une beautĂ© ineffable, sous son toucher d’une infinie dĂ©licatesse, timbrant les voix juste ce qu’il faut pour la transparence de la polyphonie, effleurant les derniĂšres doubles croches de la coda telles un impalpable soupir de l’ñme. Et la fiĂšvre du dernier mouvement allegro molto nous tient en haleine jusqu’au bout, jusqu’à sa fin crĂ©pitante et grandiose.

Tout se pose avec le nocturne n°6 de FaurĂ© au climat trĂšs apaisĂ©: le dĂ©but d’une extrĂȘme douceur presque feutrĂ©e avance lisse, sans aspĂ©ritĂ©s. Alexandre Kantorow dose Ă  merveille les tensions et relĂąchements successifs, suspend, respire gĂ©nĂ©reusement, illumine les scintillements de doubles croches par une Ă©conomie de pĂ©dale, jouant telle un peintre d’un effet de pointillisme, pose de sa main gauche des octaves rondes et pleines, lance des Ă©toiles filantes, chante Ă  fleur de peau les aigus dans une finesse extrĂȘme, nous montre des paysages oniriques, nous conduit dans des atmosphĂšres faites de gaz inconnus. On succombe Ă  tant de charme!

La sonate n°2 opus 2 n°2 de Beethoven et L’Oiseau de Feu de Stravinski dans l’arrangement d’Agosti nous font apprĂ©cier une autre facette du musicien, Ă  son aise dans tous les rĂ©pertoires. Son approche dans cette deuxiĂšme partie de concert devient thĂ©Ăątrale. Sans aucunement compromettre le style, ni la tenue rythmique, Alexandre Kantorow, dans la conduite du discours de cette sonate de jeunesse, trouve subtilement son espace de libertĂ© et d’expression: le cadre conventionnel devient alors une scĂšne vivante et les registres du piano des tessitures. Son toucher clair brosse une tragĂ©die lyrique, allie la lĂ©gĂšretĂ© de ton et une dramaturgie sans pathos. Il y a de la noblesse et de la dignitĂ© dans le Lento appassionato jouĂ© comme une marche solennelle, oĂč chaque valeur de note ponctuant les temps est calculĂ©e au millimĂštre, oĂč le jeu prend le poids d’un manteau de cĂ©rĂ©monie dans les ff. Du dĂ©liĂ© de ses phrases au ferme staccato, le rondo grazioso final est tout en Ă©lĂ©gance et sĂ©duction.

Dans l’Oiseau de Feu, le pianiste n’a plus dix doigts, mais peut-ĂȘtre bien autant qu’il y a de touches sur le clavier. Quelle maĂźtrise, quelle prodigieuse vivacitĂ©, quelle incandescence! La Danse infernale explose de couleurs. Se livrant Ă  un corps Ă  corps avec le piano, son jeu resserrĂ©, brĂ»lant, orchestral est d’une tension phĂ©nomĂ©nale. La Berceuse contraste par les mystĂšres de ses pianissimi, et progresse vers le final oĂč toutes les cloches de Moscou sont convoquĂ©es une Ă  une, et oĂč ses coupoles d’or resplendissent dans la lumiĂšre naissante d’un jour nouveau. C’est Ă©blouissant et immense! Son Oiseau de feu est bien davantage qu’une performance technique: il s’en dĂ©gage une force vitale impressionnante. Alexandre Kantorow y fait preuve d’une puissante imagination poĂ©tique et d’un sens magistral de l’architecture, soutenus par engagement physique sans pareil. Passionnant!

Les gradins du parc Florans retentissent des applaudissements et des coups de talons du public car les mains ne suffisent pas pour saluer le talent du jeune hĂ©ros. Respirant le bonheur comme il respire la musique, la lumiĂšre qui Ă©mane de son visage inonde tout autour de lui. Les applaudissements redoublent. Ovation debout. En bis, il jouera la douce MĂ©ditation de Tchaikovski extraite de son opus 72, et un fascinant Chasse-neige de Liszt (douziĂšme Ă©tude d’exĂ©cution transcendante).  © crĂ©dit photo: Christophe GrĂ©miot

COMPTE-RENDU critique, concert piano. FESTIVAL INTERNATIONAL DE PIANO DE LA ROQUE D’ANTHÉRON, le 26 juillet 2019. ALEXANDRE KANTOROW, piano. Rachmaninov, FaurĂ©, Beethoven, Stravinsky.

COMPTE-RENDU, concert. VERBIER FESTIVAL, le 22 juillet 2019. ARCADI VOLODOS, piano. Schubert, Rachmaninoff, Scriabine. 

COMPTE-RENDU, concert. COMPTE-RENDU, concert. VERBIER FESTIVAL, le 22 juillet 2019. ARCADI VOLODOS, piano. Schubert, Rachmaninoff, Scriabine.  Le 22 juillet Ă  Verbier: ciel limpide et bleu oĂč flottent quelques beaux nuages. Temps idĂ©al pour prendre la tĂ©lĂ©cabine et monter lĂ -haut, Ă  2300 mĂštres, et marcher sur le chemin de la Chaux qui domine les Combins. LĂ -haut le silence et l’air lĂ©ger ne font qu’un. Un babillage d’oiseau, le frĂŽlement d’un frelon, l’infime souffle de la brise: un silence nourri de vie et de paix. Du haut des Ruinettes, on aperçoit l’église. Dans l’église, il y aura tout Ă  l’heure la musique, comme chaque soir. Mais ce soir, il y aura aussi le silence : Arcadi Volodos en sera l’artisan et le poĂšte.

 

 

ARCADI VOLODOS SUR LES CIMES DU SILENCE

 

arcadi-volodos-362x242BientĂŽt vingt heures: le public se presse dans l’église. Les lumiĂšres s’éteignent; au-dessus de la scĂšne, seulement une « douche » en veilleuse. L’ombre d’Arcadi Volodos se dirige vers le piano. Est-ce bien lui? Impossible de lire son visage
Va-t-il pouvoir jouer ainsi, dans le noir? Les interrogations s’évanouissent rapidement. L’accord  de mi majeur et les arpĂšges de la premiĂšre sonate D 157 de Schubert surgissent de la pĂ©nombre. (Volodos est l’un des rares pianistes Ă  jouer cette sonate en concert, qu’il a enregistrĂ©e il y a quelques annĂ©es). Il n’y a rien Ă  voir, semble-t-il nous dire, surtout pas lui, mais tout est Ă  Ă©couter: la lumiĂšre jaillit des notes, de la musique de Schubert, de la radieuse humeur de cette sonate si lĂ©gĂšre et limpide comme l’air de la montagne! On les attendait secrĂštement: voici ses lĂ©gendaires pianissimi; ils arrivent sur un tapis de velours, et le piano chante doucement, nous fredonne Ă  l’oreille. L’andante est fait de trois fois rien dont certains pianistes ne tireraient rien, pas Volodos. Lui, il nous arrache des larmes avec rien, avec trois accords, et surtout avec le silence: il le met au cƓur-mĂȘme des notes, il en fait l’essence de la musique. Pour autant il bĂątit, il conduit les phrases, il nous dit: « venez par ici avec moi, pardon, avec Schubert!». Quel que soit le tempo, Volodos, musicien-magicien, a ce don exceptionnel de savoir jouer de l’illusion: comment agit-il sur la touche pour produire cette longueur de son miraculeuse? Il semble dans le dĂ©ni du piano et de sa mĂ©canique, ignore les marteaux, le mĂ©tal des cordes. Lorsque le commun des pianistes pense: « c’est impossible, le piano ne le permet pas », lui le fait. Et il serait vain de vouloir percer son secret. Car c’est ainsi qu’il nous touche, au plus intime de nous-mĂȘme, avec cet andante de Schubert. Il habille d’une fougue beethovenienne le menuetto allegro vivace qui termine la sonate, mais dans la promptitude du rebond de ses doigts sur le clavier, qui donne un air de danse allemande au trio central. L’émotion ira crescendo avec les six Moments musicaux D 780 de Schubert. Du premier « Moderato » oĂč il semble accrocher les notes Ă  un fil de soie, doucement interrogatif, au dernier « Allegretto », dramatique et impĂ©rieux, en passant par le bouleversant et inoubliable « Andantino », l’ « Allegretto moderato » moins hongrois qu’il n’est de coutume, et l’ « Allegro vivace » au rythme obsessionnel d’une chevauchĂ©e prĂ©figurant Erlkönig, Volodos nous place avec Schubert, en face de notre propre intĂ©rioritĂ©, de notre propre humanitĂ©, et pour cela aussi s’efface de notre vue, s’efface tout court, en humble passeur de la musique.

La deuxiĂšme partie est russe, avec Rachmaninoff d’abord. Le son d’airain du premier accord du PrĂ©lude opus 3 n°2 Ă©branle l’église et nous saisit. Volodos sait aussi bien timbrer les forte, les graves, sans les alourdir ni les rendre durs. Les accords sont pleins et longs, sublimĂ©s par une pĂ©dale mise Ă  bon escient, le chant de la main gauche est magnifique de profondeur et de noblesse. Le PrĂ©lude opus 23 n°10 commence Ă  pas doucement feutrĂ©s dans la beautĂ© des timbres, puis s’épanouit dans  la clartĂ© des accords arpĂ©gĂ©s, et finit sur deux accords comme sur deux mots de tendresse. Le PrĂ©lude opus 32 n°10 par son rythme et la profonde mĂ©lancolie de ses harmonies vient, au dĂ©but, en Ă©cho au second moment musical de Schubert, comme une fausse rĂ©miniscence. Mais l’éclairage change, s’assombrit, et Volodos fait sonner les graves comme des glas, soutient encore dans une longueur de son impressionnante le crescendo de la ligne forte puis fortissimo. C’est par un imperceptible amorti avant l’ « attaque », qu’il obtient cette expansion du son, ronde et large, Ă  laquelle il laisse tout son espace, d’oĂč s’échappent les pianissimi Ă©vanescents de la main droite, dont on n’entend plus les notes, mais le mouvement d’un voile. Puis Volodos semble improviser la Romance opus 21 n°7 (arrangement de son cru), qui charme par son romantisme dĂ©licat, et enchaĂźne l’hispanisante SĂ©rĂ©nade opus 3 n°5 subtilement accentuĂ©e. Le tour d’horizon Rachmaninoff s’achĂšve avec l’Étude-tableau opus 33 n° 3, dont il rĂ©vĂšle le miracle: quels silences, quels beaux timbres, quel sentiment de paix Ă  son Ă©coute, d’une paix que rien ne pourrait atteindre!

Elle nous conduit tout droit Ă  Scriabine : Ă  nouveau six piĂšces, avec l’impalpable Mazurka opus 25 n°3 faite de rien, Caresse dansĂ©e opus 57 n°2 dans son halo de pĂ©dale, Ă©nigmatique comme un rĂȘve, Énigme opus 52 n°2, spirituel et insaisissable, la fantasmagorie de Flammes sombres opus 73 n°2, l’onirique Guirlandes opus 73 n°1 oĂč la musique semble se dissoudre dans la poudre de ppp incroyablement doux. Le rĂ©cital culmine avec Vers la flamme opus 72: le musicien nous fait entrer dans le brasier de ses trilles, trĂ©molos et accords incandescents, emplit l’église de son Ă©blouissante et vertigineuse densitĂ©. Nous vivons avec lui sa vibration ultime, puissante, concentrĂ©e, Ă  son paroxysme, sur des cimes plus hautes que les pics contemplĂ©s auparavant. Quelle expĂ©rience! Enfin la lumiĂšre rĂ©tablie Ă©claire le visage du pianiste: Schubert, Rachmaninoff, Scriabine Ă©taient lĂ  ce soir. Volodos aussi, bel et bien. La douceur de son sourire et les Ă©toiles de ses yeux nous l’affirment!

 
 
Crédit photo: © Marco Borggreve

COMPTE-RENDU, critique, concert. VERBIER Festival 2019, le 22 juil 2019. Bouchkov,Hakhnazaryan


COMPTE-RENDU, CRITIQUE, CONCERT. VERBIER festival 2019, le 22 juil 2019. MARC BOUCHKOV, violon, NAREK HAKHNAZARYAN, violoncelle, BEZHOD ABDURAIMOV, piano, VERBIER FESTIVAL, 22 juillet 2019. Babadjanian, Rachmaninoff, DvorĂĄk.

22072019_eglise_11h00_BouchkovHakhnazaryanAbdurainov_©DianeDeschenaux_06-1Au Verbier Festival, la musique de chambre a ses quartiers d’Ă©tĂ©, et pas des moindres. On y vient Ă©couter des formations constituĂ©es comme les quatuors Ă  cordes (Arod et ÉbĂšne par exemple), mais aussi des formations occasionnelles qui viennent donner des concerts inĂ©dits et uniques, et des programmes originaux lors des « Rencontres inĂ©dites ». Ces artistes arrivent de tous les coins du monde de l’excellence musicale. Le 22 juillet le violoniste français Marc Bouchkov, le violoncelliste armĂ©nien Narek Hakhnazaryan (Premier Prix et Grand Prix au concours TchaĂŻkovski), et le pianiste ouzbek Behzod Abduraimov, tous trois bardĂ©s de prix et de distinctions, s’Ă©taient rĂ©unis en trio Ă  lâ€˜Ă©glise de Verbier pour un concert matinal.

Quelle bonne idĂ©e de faire dĂ©couvrir au public le compositeur armĂ©nien-soviĂ©tique Arno Babadjanian (1921-1983) avec son Trio en fa diĂšse mineur! Une Ɠuvre plaisante Ă  Ă©couter, trĂšs bien Ă©crite, aux accents d’Europe centrale et au beaux Ă©lans lyriques. Le tandem violon-violoncelle trĂšs en phase, aux vigoureux coups d’archets, chante d’une mĂȘme voix sur le jeu soutenu et expressif du piano. Le pianiste tient solidement sa partie, socle d’oĂč s’envolent les traits mĂ©lodiques des cordes dans un dialogue enflammĂ© (premier mouvement). L’andante chante magnifiquement par la voix du violon dans un premier temps, perchĂ©e haut dans des aigus trĂšs doux, trĂšs tĂ©nus par moment, mais somptueusement timbrĂ©s. Il est rejoint par le violoncelle au  beau son veloutĂ©, qui reprend le long souffle de sa mĂ©lodie dans une profonde respiration intĂ©rieure. C’est Ă©mouvant et apaisant! L’allegro vivace commence comme une danse Ă©lectrisante, trĂšs scandĂ©e, inspirĂ©e de la musique des Balkans. Les musiciens jouent avec une passion tenue, contenue, d’autant plus intense qu’ils ne la laisse Ă  aucun moment dĂ©border et ne se perdent pas dans une expression dĂ©bridĂ©e. Quelle force de caractĂšre!

Le concert se poursuit avec le premier Trio ÉlĂ©giaque de Rachmaninov, Ɠuvre de jeunesse en un seul mouvement. Le jeu de Behzod Abduraimov s’impose ici dans toute son envergure: il s’érige en pilier robuste de l’ensemble; trĂšs prĂ©sent et timbrĂ©, ferme et lyrique, il devient orchestral, se mue en baryton basse par endroits. Le trio du jour triomphe pour finir dans le fameux Trio « Dumky » n°4 en mi mineur de DvorĂĄk. On mesure le niveau d’excellence de ces trois musiciens, solistes, oserait-on dire, tant leurs personnalitĂ©s sont marquantes et s’affirment individuellement en mĂȘme temps qu’elles se rejoignent dans la mĂȘme Ă©nergie. Abduraimov tient toujours les rĂȘnes et l’ossature de l’ensemble, dans la succession de ses multiples mouvements. On traverse des moments Ă©minemment poĂ©tiques, de la nostalgique douceur du violoncelle, sur les effets de cymbalum du piano au dĂ©but, Ă  la variĂ©tĂ© des phrasĂ©s du violon. Les « Dumky » sont superbes de reliefs, de couleurs, et emportent l’engouement du public qui explose d’applaudissements, rappelant par quatre fois les trois garçons prodiges sur la scĂšne. Pas de bis, mais un souvenir impĂ©rissable demeurera de cette heure de bonheur musical.

Illustration : © Diane Deschenaux

COMPTE-RENDU, critique, concert. VERBIER festival 2019, le 21 juil 2019. S BABAYAN, D TRIFONOV, pianos. Shchedrin, Schumann, 


COMPTE-RENDU, CONCERT. VERBIER FESTIVAL 2019, le 21 juil 2019. VERBIER CHAMBER ORCHESTRA, GÁBOR TAKÁCS-NAGY, direction / LAWRENCE POWER, alto / SERGEI BABAYAN et DANIIL TRIFONOV, pianos. Shchedrin, Schumann, Bach, Mozart.

TRIFONOV Babayan piano a VERBIER 2019 critique concert review classiquenews 20190721_Combins_19h_Gabor_Babayan_Trifonov_Power_©LucienGrandjean (8 sur 20)La salle des Combins Ă  Verbier est ce que l’on appelle une structure Ă©phĂ©mĂšre, pouvant accueillir 1800 personnes. Elle est spĂ©cialement montĂ©e et Ă©quipĂ©e pour abriter les grandes formations le temps du festival. Le 21 juillet, le Verbier Festival Chamber Orchestra dirigĂ© par son chef hongrois GĂĄbor TakĂĄcs-Nagy partageait sa scĂšne avec l’altiste Lawrence Power et les pianistes Sergei Babayan et Daniil Trifonov dans un programme des grands soirs, apprĂ©ciĂ© des habituĂ©s du prestigieux festival.

 
 

 
 

BABAYAN ET TRIFONOV : ENTRE PÈRE ET FILS

Prologue.
Le Concerto Dolce pour alto, orchestre Ă  cordes et harpe, du compositeur Rodion Shchedrin (1932) est une composition de 1997 en un seul mouvement. Il met en valeur l’alto dans un ambitus large. Lawrence Power interprĂšte avec une grande force expressive et une maĂźtrise totale cette Ɠuvre qui se situe Ă  la lisiĂšre de la modernitĂ©, imprĂ©gnĂ©e en profondeur d’un classicisme assumĂ©. C’est sans faillir qu’il soutient fermement de son archet les lignes mĂ©lodiques parfois interminables, dont il traduit le sentiment mĂ©lancolique, les slaves Ă©tats d’ñme, et en accentue les accĂšs douloureux,  perçant par moments l’extrĂȘme aigu de l’instrument avec une justesse parfaite, accompagnĂ© d’un orchestre dirigĂ© avec grande mĂ©ticulositĂ©.

Interlude.
L’Andante et variations pour deux pianos opus 46 de Schumann est rarement jouĂ© en concert et c’est une chance de l’entendre ici, qui plus est par deux musiciens dont la complicitĂ© ne fait aucun doute, celle du maĂźtre Sergei Babayan, et de son Ă©lĂšve surdouĂ© et inspirĂ©, Daniil Trifonov. On perçoit sur le visage de Babayan cette bontĂ© bienveillante, cette paisible douceur qui baigne aussi son jeu, et Trifonov, loin de vouloir tuer le pĂšre, d’une respectueuse et attentive docilitĂ©, se fond dans le moule de tendresse façonnĂ© par son maĂźtre, et s’accorde avec lui pour nous en dire au creux de l’oreille toutes ses confidences. Cela donne un dĂ©licat bijou musical dont on cĂšde au charme sans rĂ©sistance, un moment de pure grĂące.

Bach, le pùre, et l’enfant Mozart.
L’orchestre se joint au duo pianistique dans le Concerto pour deux claviers BWV 1062 de J.S. Bach. Les deux musiciens en tissent inlassablement l’étoffe avec cette mĂȘme complicitĂ© et jalonnent des reprises alternĂ©es de leurs traits le flux continu de l’Ɠuvre, dans un unique mouvement dynamique. Puis quel dĂ©licieux moment avec l’andante   jouĂ© sans empressement, ni lenteur nĂ©anmoins, dans un phrasĂ© enveloppant, tout en rondeur et en douceur! Le dernier mouvement allegro assai suit dans une rĂ©jouissante Ă©nergie soutenue avec lĂ©gĂšretĂ© par l’orchestre: ici la diffĂ©rence de jeu des deux pianistes point un peu plus, Babayan colorant le sien Ă  l’articulation nette, en ourlant davantage les lignes mĂ©lodiques, Trifonov se situant dans une abstraction analytique, marquant davantage les appuis. En deuxiĂšme partie, autre concerto pour deux pianos, celui en mi bĂ©mol majeur K 365 que Mozart composa en 1779 pour sa sƓur et lui-mĂȘme. Babayan et Trifonov prennent un plaisir commun non dissimulĂ© Ă  partager l’innocence de ces pages, Ă  y mettre leur cƓur d’enfant, Trifonov avec une simplicitĂ© confondante, l’air de ne pas y toucher, Babayan dans un surcroĂźt de lumineuse tendresse.

Épilogue.
Quoi de mieux que Mozart aprĂšs Mozart? Le public demande un bis: Babayan dĂ©place sa banquette pour cette fois partager humblement le clavier de son Ă©lĂšve. La Sonate pour piano Ă  quatre mains en ut majeur KV 381 clĂŽt le concert, et ravit dĂ©finitivement le cƓur de l’auditoire heureux. Les notes de cette belle soirĂ©e continueront de vibrer dans nos mĂ©moires, comme celles de ces harmonieuses et radieuses retrouvailles, celles d’un Ă©lĂšve reconnaissant et de son maĂźtre rĂ©compensĂ©.

 
 

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Illustrations : © Lucien Grandjean

COMPTE-RENDU, CRITIQUE, RÉCITAL PIANO. FESTIVAL DE VERBIER, le 20 juil 2019. DANIIL TRIFONOV,  piano, Berg,
 Ligeti

COMPTE-RENDU CRITIQUE RÉCITAL DANIIL TRIFONOV,  piano, VERBIER FESTIVAL, 20 juillet 2019. Berg, Prokofiev, BartĂłk, Copland, Messiaen, Ligeti, Stockhausen, Adams, Corigliano. Le Verbier Festival (Suisse) qui s’achĂšvera le 3 aoĂ»t propose sur ses hauteurs une immersion musicale de haut vol, avec les plus prestigieux interprĂštes. Fort de sa renommĂ©e, il sait oser des programmes qui sortent des sentiers battus. Le 20 juillet, le pianiste Daniil Trifonov, Premier Prix et Grand Prix du concours TchaĂŻkovski, donnait un rĂ©cital peu banal Ă  l’église de Verbier, enchaĂźnant des Ɠuvres du vingtiĂšme siĂšcle et contemporaines.
Construire un programme de rĂ©cital requiert une rĂ©flexion en profondeur que bien des musiciens escamotent, se contentant parfois d’une Ɠuvre phare, ou deux, enrobĂ©e de quelques piĂšces de leur rĂ©pertoire pourvu que les tonalitĂ©s s’accordent dans leur succession, gage d’impression d’unitĂ©. Ce n’est pas le cas de Daniil Trifonov dont les programmes sont toujours soigneusement et intelligemment conçus. Quelle hardiesse dans celui de ce soir! Il faut sacrĂ©ment de l’aplomb pour imposer aux oreilles mĂ©lomanes des piĂšces qui s’éloignent de la sĂ©duction mĂ©lodique « classique » et du si familier et confortable langage tonal, pour conquĂ©rir un public avec un rĂ©pertoire qui bouscule, Ă©tonne, percute, dĂ©route, et plane parfois dans des sphĂšres Ă  l’indicible mystĂšre.

 

 

DANIIL TRIFONOV:
DE L’ÉNERGIE ET LA CONTEMPLATION AU PIANO PRÉDICATEUR

 

 

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Daniil Trifonov arrive, ses partitions sous le bras, chaussĂ© maintenant de lunettes, avec une allure d’étudiant qui viendrait soutenir une thĂšse. Il glisse en douceur dans le clavier du grand Steinway les premiers intervalles de la Sonate opus 1 d’Alban Berg (crĂ©Ă©e en 1910). Voici enfin un interprĂšte qui n’en donne pas une version expressionniste ni dĂ©chirĂ©e! Il semble en chĂ©rir chaque note, les laisse Ă©clore avec tendresse, dessine les contours complexes de sa polyphonie et de ses chromatismes avec une ultra sensibilitĂ©, prend le temps voluptueux de ses moments de relĂąchement, culmine dans les quadruples fortissimi sans duretĂ© mais dans l’ardeur empressĂ©e d’un lyrisme passionnĂ©. Quelle sensualitĂ©! il semble s’émerveiller de chaque note, de chaque micro-inflexion, de chaque entrelacement, dont il invente le mouvement sublime en mĂȘme temps qu’il le joue, s’enthousiasme de ses Ă©lans, baigne de profonde plĂ©nitude les toutes derniĂšres notes d’un si mineur enfin rĂ©solu. Le ton change avec Sarcasmes opus 17 de SergeĂŻ Prokofiev (1912-14), percussifs et Ă  l’énergie dĂ©capante. Le compositeur commentait ce recueil de cinq piĂšces par ces mots: « il nous arrive parfois de rire cruellement de quelqu’un, mais quand nous y regardons de plus prĂšs, nous voyons combien est pitoyable et malheureuse la chose dont nous avons ri. Alors nous commençons Ă  nous sentir mal Ă  l’aise  ». Trifonov maĂźtre dans la tenue rythmique et la prĂ©cision de l’articulation, comme dans la conduite dynamique de ces piĂšces, trouve dans leurs sonoritĂ©s contrastĂ©es leur ton fĂ©rocement moqueur, voir malfaisant, incarne une monstruositĂ©, prenant une attitude de gnome, les bras arquĂ©s, courbĂ© sur le piano, l’Ɠil noir. « Szabadban » (En plein air) est une suite de cinq piĂšces de BĂ©la BartĂłk composĂ©e en 1926. L’énergie d’ Avec tambours et fifres (premiĂšre piĂšce) s’enchaĂźne parfaitement avec la musique de Prokofiev, et introduit un univers oĂč des esquisses de danses traditionnelles savamment accentuĂ©es (Musettes) croisent des mĂ©lodies qui apparaissent dans un halo de mystĂšre Ă  l’atmosphĂšre contemplative (Musiques nocturnes). Le pianiste dĂ©voile une palette de timbres d’une finesse Ă  peine pensable, dans un contrĂŽle absolu du son, pesant chaque note, Ă©coutant chaque rĂ©sonance, donnant profondeur aux plus doux pianissimi. Musiques Nocturnes prend un tour mĂ©taphysique mĂȘlant aux unissons jouĂ©s comme des antiennes le chant dĂ©licat d’un rossignol imaginaire. Trifonov nous transporte hors du monde dans ce moment de grĂące, puis nous plaque au sol avec l’énergie tellurique de « la Chasse » (cinquiĂšme piĂšce). Le voyage mystique se poursuit avec les sombres Variations pour piano d’Aaron Copland (1930): Trifonov y fait sonner le piano avec force mais sans rudesse,  met du poids, fait Ă©clater les dissonances, les adoucit, allĂšge, rarĂ©fie, serre les cellules rythmiques dans une Ă©nergie frĂ©nĂ©tique, introduit des cloches Ă  toute volĂ©e, plaque de grands accords larges et dissonants qui annoncent Messiaen. C’est grandiose. Justement, des Vingt Regards sur l’Enfant-JĂ©sus (1944) d’Olivier Messiaen, Il joue le Baiser de l’Enfant-JĂ©sus (15Ăšme), d’une douceur dĂ©sarmante, d’une prodigieuse longueur de son sous ses trilles bavards et lumineux, trĂšs lisztiens, façon ascensionnelle de conclure une premiĂšre partie de concert fascinante!

Sous le signe de l’énergie et de la contemplation, Trifonov poursuit le concert avec Musica Ricercata (I Ă  IV) de György Ligeti (1953-54): une perfection de prĂ©cision, de clartĂ©, dans une progression dynamique telle que l’énergie semble se rĂ©gĂ©nĂ©rer au fur et Ă  mesure de l’interprĂ©tation. Elle conduit Ă  l’abstraction des accords rĂ©pĂ©tĂ©s du KlavierstĂŒck IX de Karlheinz Stockhausen, achevĂ© en 1960. Le pianiste crĂ©e ici un univers en trois dimensions, de rĂ©sonances et de silences, et parvient Ă  produire une sensation de continuitĂ©, si difficile Ă  rĂ©aliser dans l’écartĂšlement des registres et l’étirement rythmique, voire l’absence de rythmicitĂ©, libĂ©rant les harmoniques dans une puretĂ© sonore absolue. A ce moment on prend conscience d’un impressionnant silence, celui du public captivĂ©, dont l’attention et la concentration sont Ă  leur comble. Le pianiste se garde bien de le sortir de cet Ă©tat mĂ©ditatif, avec la douceur hypnotique de China Gates de John Adams, d’une Ă©galitĂ© impeccable, imperceptiblement kalĂ©idoscopique, irrĂ©el de beautĂ© stellaire! Rien ne vient troubler ce prodige, qui abolit le temps et procure un sentiment de bĂ©atitude. La rĂ©pĂ©tition, l’ostinato semblant le fil conducteur de cette partie de concert, Trifonov donne pour finir, la Fantasia on an Ostinato de John Corigliano (1985). Cette Ɠuvre, commande du concours Van Cliburn, crĂ©Ă©e par Barry Douglas, repose sur un ostinato sur lequel elle est bĂątie en arche gĂ©ante. Elle fait rĂ©fĂ©rence explicitement par ses citations au second mouvement de la septiĂšme Symphonie de Beethoven. Le pianiste l’interprĂšte avec une profondeur hors du commun, et nous plonge dans son monde mĂ©taphysique et extatique, Ă  des annĂ©es lumiĂšres de notre vulgaire et terrestre condition, avant d’accrocher au ciel comme une nuĂ©e de chants d’oiseaux. On reste subjuguĂ©. Comment sortir indemne de ce concert? Daniil Trifonov nous aura donnĂ© Ă  vivre une expĂ©rience au-delĂ  mĂȘme de la musique, nous aura conduits quelque part dans de lointaines sphĂšres, lĂ  oĂč tout n’est qu’harmonie et beautĂ©. 4’33 de silence (Cage) s’imposĂšrent ensuite.

 
 

 

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COMPTE-RENDU CRITIQUE RÉCITAL DANIIL TRIFONOV,  piano, VERBIER FESTIVAL, 20 juillet 2019. Berg, Prokofiev, BartĂłk, Copland, Messiaen, Ligeti, Stockhausen, Adams, Corigliano. Illustration : © Nicolas Brodard / Festival de Verbier

 

 

 

COMPTE-RENDU, critique. MONTPELLIER, le 14 juil 2019. LES PIANOS DE LA BALTIQUE : L KrupiƄski, P Jumppanen, M Rubackytė.

montpellier festival radio france 2019 soleil de nuit concerts annonce critique opera classiquenewsCOMPTE-RENDU CRITIQUE LES PIANOS DE LA BALTIQUE, FESTIVAL RADIO FRANCE OCCITANIE MONTPELLIER, 14 juillet 2019, Lukasz KrupiƄski, Paavali Jumppanen, MĆ«za Rubackytė. Du 10 au 26 juillet 2019, la 35Ăšme Ă©dition du Festival Radio France Occitanie Montpellier a rendu hommage Ă  l’incroyable foisonnement crĂ©atif des pays nordiques: c’est un paysage musical exotique et vaste qu’elle a ouvert aux festivaliers, par la venue d’artistes autochtones, proposant un abondant rĂ©pertoire de compositeurs cĂ©lĂšbres ou mĂ©connus. Le piano a Ă©tĂ© largement prĂ©sent sur les scĂšnes du festival, et l’aprĂšs-midi du 14 juillet, une triade de rĂ©citals lui Ă©tait consacrĂ©e. Les « Pianos de la Baltique »  nous ont invitĂ©s au voyage avec Lukasz KrupiƄski, Paavali Jumppanen, et MĆ«za Rubackitė.

 
 

Lukasz KrupiƄski: clartĂ© et raffinement
Le benjamin Lukasz KrupiƄski, pianiste polonais ĂągĂ© de 27 ans, a enchaĂźnĂ© de nombreux prix et distinctions; il est notamment laurĂ©at de l’édition 2015 du Concours Chopin de Varsovie oĂč il a Ă©tĂ© demi-finaliste, et a Ă©tĂ© finaliste au concours Feruccio Busoni de Bolzano en 2017, et enfin Premier Prix du concours de San Marino en 2016. Si les compositeurs qu’il a choisi d’interprĂ©ter nous sont familiers, nous dĂ©couvrons un artiste talentueux et inspirĂ©, au jeu raffinĂ© truffĂ© d’idĂ©es musicales. Le troisiĂšme prĂ©lude et fugue en do diĂšse mineur BWV 872 du Clavier bien tempĂ©rĂ© de Bach, conduit dans la profondeur du son et d’une Ă©mouvante tenue, prĂ©cĂšde la Barcarolle opus 60 de Chopin: comme il rĂ©alise bien ce balancement de la main gauche au tout dĂ©but, par une lĂ©gĂšre suspension de son mouvement! Puis elle devient parfaitement stable sous le chant en tierces de la main droite au dĂ©licat rubato, libre et limpide, lumineux et comme bercĂ© d’une heureuse et paisible insouciance. Sa Barcarolle avance dans une douce fluiditĂ©, laissant percer de micro-contrechants inattendus. KrupiƄski prend le temps des belles choses, dessine des guirlandes mĂ©lodiques aux lignes souples et dĂ©liĂ©es, met de l’air entre les notes, et lorsque le ton devient plus passionnĂ©, c’est sans emphase et sans tension prĂ©cipitĂ©e, mais Ă  pleine voix et dans la plĂ©nitude harmonique dont toute la richesse nous apparaĂźt. C’est chantĂ©, ça respire, c’est beau! La quatriĂšme Ballade opus 52 de Chopin est de la mĂȘme veine: elle chante, magnifiquement timbrĂ©e, dans une clartĂ© naturelle. Lorsque l’effusion hĂ©roĂŻque progressivement s’installe, la main gauche s’affermit, fait sonner les basses, soutient solidement de ses flots de notes le rĂ©cit Ă©pique. Il y a dans le jeu de KrupiƄski, une largeur vocale et une transparence de l’harmonie qu’il n’écrase jamais du poids des fortissimi. C’est une ballade resplendissante et passionnĂ©e dont il a enfoui les sombres et dĂ©chirants accents. En cerise sur le gĂąteau, sa grande Valse brillante opus 18 de Chopin a du chien, et invite Ă  la danse. Avec autant de dĂ©licatesse digitale et de soin apportĂ© aux timbres, il aborde les pages tourmentĂ©es de la troisiĂšme sonate opus 23 de Scriabine, intitulĂ©e « États d’ñme ». Dans l’agitation fougueuse du drammatico, comme dans la tendre contemplation de l’andante, son jeu donne tout Ă  entendre, Ă©tage les nappes sonores, s’ancre dans les graves, ou au contraire plane en apesanteur. Son programme s’achĂšve avec la Valse de Ravel, qu’il fait virevolter, aĂ©rienne, grisante. Elle soulĂšve des voiles de mousseline glissĂ©s sur le clavier d’un imperceptible mouvement de ses doigts, s’anime jusqu’au tourbillon final, exulte, Ă©blouissante et vertigineuse. KrupiƄski n’aura cessĂ© de nous sĂ©duire par  sa dĂ©monstration d’un art pianistique dans toutes ses subtilitĂ©s.

Paavali Jumppanen: dans la modernité
Paavali Jumppanen est un pianiste venu de Finlande. FormĂ© auprĂšs de Krystian Zimerman Ă  BĂąle, il a aussi Ă©tudiĂ© l’orgue, le pianoforte et le clavecin. Il a collaborĂ© avec de nombreux compositeurs contemporains comme Boulez, Dutilleux, Murail, Penderecki et des compositeurs finlandais, dont Usko MerilĂ€inen (1930-2004) dont il va jouer sa Sonate n°2. Auparavant ce sont trois des Dix piĂšces opus 58 de SibĂ©lius qui introduisent son programme: RĂȘverie, Scherzino et Fischerlied. Le pianiste qui joue dans le fond du clavier pare d’une belle sonoritĂ© ces piĂšces attachantes alternant lyrisme Ă  l’allure romantique (Fischerlied), modernitĂ© d’écriture qu’il souligne, et subtilitĂ© mĂ©lodique (RĂȘverie). S’il se rĂ©vĂšle ĂȘtre un excellent interprĂšte de la musique du XXĂšme siĂšcle, il est moins convainquant dans Schubert, dont il joue la Wanderer Fantaisie en ut majeur D 760. Le dĂ©but manque de prĂ©cision et de projection. Il semble prioriser une lecture verticale de l’Ɠuvre dont le cours mĂ©lodique souffre un peu. Les passages « pp » sont d’une belle intĂ©rioritĂ© mais il ne parvient pas Ă  donner d’ampleur dans les forte. Le voici dans son Ă©lĂ©ment avec la Sonate n°2 de MerilĂ€inen (crĂ©Ă©e par Solomon en 1966). Dans cette piĂšce austĂšre alternant grands blocs d’accords et notes isolĂ©es rĂ©pĂ©tĂ©es, il parvient Ă  crĂ©er un monde mystĂ©rieux, par des effets d’échos, et de diffraction du son. Le pianiste rend, pour finir, hommage au compositeur français Debussy, et Ă  notre fĂȘte nationale, dans des extraits des PrĂ©ludes du Livre 2. BruyĂšres a de belles couleurs mais il lui manque ce petit rien poĂ©tique et lĂ©ger qui lui donne sa grĂące, cet impalpable je-ne-sais-quoi. Par contre il fait merveille dans les autres prĂ©ludes: GĂ©nĂ©ral Lavine est spirituel et bourrĂ© d’humour, Ondine une fĂ©e des eaux vivace, insaisissable et facĂ©tieuse, et les Feux d’artifice Ă©clatent en fulgurances puis se dissolvent dans des liquiditĂ©s habilement colorĂ©es avant de fondre dans l’évocation de la Marseillaise en lointain Ă©cho. On retiendra de ce concert la dĂ©couverte d’un artiste ouvert sur la diversitĂ© des esthĂ©tiques et profondĂ©ment attachĂ© Ă  la musique de son pays dont il a Ă  cƓur de partager l’univers et les Ă©motions. D’ailleurs il reviendra en bis avec SibĂ©lius et son merveilleux cinquiĂšme Impromptu de l’opus 5, miroitant et superbe de fluiditĂ©.

MĆ«za Rubackitė: le piano expressionniste
On connait l’engagement de la pianiste lituanienne MĆ«za Rubackitė dans la promotion de la culture de son pays aprĂšs s’ĂȘtre impliquĂ©e pour l’indĂ©pendance de la Lituanie lorsqu’elle Ă©tait sous le joug soviĂ©tique. Grande interprĂšte de Liszt, elle a fondĂ© en 2009 le Vilnius Piano Festival. Elle clĂŽture cet aprĂšs-midi nordique par un concert original et inĂ©dit consacrĂ© pour salpes grande partie aux compositeurs baltes. Le premier est le lituanien Mikalojus Konstantinas Čiurlionis (1875-1911), qui, fait exceptionnel, mena Ă©galement une carriĂšre de peintre, liant l’expression musicale Ă  celle picturale. L’esprit romantique domine dans les six prĂ©ludes et les deux nocturnes que la pianiste interprĂšte avec passion. La personnalitĂ© forte de cette artiste Ă©clate dĂšs les premiĂšres mesures: son jeu direct ne cherche pas Ă  sĂ©duire, ni mĂȘme Ă  s’arrondir, sans ĂȘtre pour autant anguleux. Elle laisse libre court Ă  l’expression sans fard de sentiments Ăąpres, rudes, ou mĂȘme parfois violents, sombres, ponctuant ces accĂšs de pauses mĂ©ditatives bouleversantes et d’un apaisant Ă©pisode pastoral inattendu au cƓur du pathos de ces pages. Ce sont ensuite trois courts prĂ©ludes (opus 13 n°1 et opus 19 n°1 et 2) du compositeur letton Jāzeps VÄ«tols (1863-1948), Ă©lĂšve de Rimski-Korsakov, qu’elle donne Ă  dĂ©couvrir. Le second (opus 19 n°2) surprend par ses accents presque schumanniens, voire mĂȘme faurĂ©ens, tandis que l’opus 19 n°1 s’ébranle d’une agitation passionnĂ©e. Pourquoi Louis Vierne (1870-1937), compositeur français maĂźtre de la Schola Cantorum, dans un tel programme? Parce que sans doute ses PrĂ©ludes pour piano opus 36 ont un thĂšme qui renvoie Ă  l’histoire douloureuse de la Lituanie que la pianiste a vĂ©cue dans toute son acuitĂ©: ils se rĂ©fĂšrent au dĂ©chirement et Ă  la perte (l’angoisse de la guerre et la perte d’un ĂȘtre cher). Le second Livre rassemble des piĂšces aux titres sans Ă©quivoque: Évocation d’un jour d’angoisse, Dans la nuit, SuprĂȘme appel, Sur une tombe, Adieu, et Seul. C’est donc un cycle sombre et tragique dont MĆ«za Rubackitė exprime sans mĂ©nagement les dĂ©sespĂ©rances, de la supplication Ă©perdue de SuprĂȘme appel, la mĂ©lancolie dĂ©sabusĂ©e de Sur une tombe, la douloureuse angoisse d’Adieu, le tourment de Seul qui s’achĂšve dans l’extinction. On aurait ensuite attendu davantage de prĂ©caution sonore dans la Valse opus 38 et les quatre Études (opus 8 n°9, opus 42 n°5, opus 8 n°11 et N°12) de Scriabine. Mais le jeu de la pianiste persiste dans le mĂȘme esprit. EnflammĂ©, trĂšs exaltĂ©, il est lĂąchĂ© sans retenue, manque parfois de prĂ©cision, demeure Ă©corchĂ©, expressionniste. Les lignes mĂ©lodiques souffrent ici d’attaques trop dures, perdent en horizontalitĂ©, en subtilitĂ©. Le Liebestraum de Liszt apportera en bis une derniĂšre touche rĂ©confortante par son lyrisme chaleureux, Ă  ce programme bouleversant mais par moment glaçant. MĆ«za Rubackitė n’est pas de ces musiciennes que l’on oublie. Elle est une grande dame, de celles qui ne maquillent rien, se livrent telles qu’elles sont, telles que leur histoire les a forgĂ©es, et donnent sens Ă  leur art.

COMPTE-RENDU, critique, CONCERTS. MONTPELLIER, Fest Radio France, le 13 juillet 2019. Sokhiev, Chamayou, Guerrier


montpellier festival radio france 2019 soleil de nuit concerts annonce critique opera classiquenewsCOMPTE-RENDU CRITIQUE. CONCERT LES TABLEAUX D’UNE  EXPOSITION-I, FESTIVAL RADIO FRANCE OCCITANIE MONTPELLIER, 13 juillet 2019, ONCT direction Tugan Sokhiev, Bertrand Chamayou, piano, David Guerrier, trompette, Sibelius, Chostakovitch, Moussorgski. Le Festival Radio France a ouvert sa 35Ăšme Ă©dition le 10 juillet, « Soleil de nuit ». Jusqu’au 26 juillet, les musiques du Nord, le thĂšme choisi cette annĂ©e, ont diffusĂ© un vent de fraicheur  sur Montpellier et toute l’Occitanie, proposant quantitĂ© de dĂ©couvertes et raretĂ©s aux cĂŽtĂ©s des monuments du rĂ©pertoire. Les salles climatisĂ©es du Corum, immense espace en lisiĂšre de la vieille ville conçu dans les annĂ©es 80 par l’architecte Claude Vasconi, ont offert aux festivaliers un confort apprĂ©ciable Ă  tous points de vue, en particulier acoustique. Le 13 juillet, le public Ă©tait invitĂ© Ă  une soirĂ©e grand format avec l’Orchestre National du Capitole de Toulouse sous la direction de son chef Tugan Sokhiev, le pianiste Bertrand Chamayou et le trompettiste David Guerrier.

 

 

SOKHIEV PROPULSE FINLANDIA
La salle OpĂ©ra Berlioz est pleine Ă  craquer. Le piano n’occupe pas encore le devant de la scĂšne. En prĂ©lude l’ONCT donne le poĂšme symphonique Finlandia de SibĂ©lius. On est dĂšs lors conquis par la prĂ©sence charismatique de Tugan Sokhiev Ă  la tĂȘte de l’orchestre, qu’il embarque dans sa vision puissante et grandiose de l’Ɠuvre du finlandais. La phalange toulousaine rĂ©pond Ă  merveille Ă  sa gestuelle expressive et prĂ©cise, belle de surcroĂźt, dans ses moindres inflexions. Le chef pose sur l’Ɠuvre de grands aplats de couleurs, caractĂ©risant les timbres de chacun des pupitres. Il dĂ©ploie la large opulence des cuivres, trace de grandes lignes avec les cordes au legato d’une homogĂ©nĂ©itĂ© remarquable, auxquelles il mĂȘle les couleurs rondes et suaves des bois. Sokhiev nous subjugue par sa maniĂšre de conduire les dynamiques, de soulever la grande masse orchestrale en partant de l’attaque la plus douce, mais enracinĂ©e, sans que l’on ne sente aucune inertie, aucune pesanteur terrestre, pour la propulser d’un seul souffle dans un lyrisme enivrant de beautĂ©.

 

 

CHAMAYOU ET GUERRIER FONT CINGLER CHOSTAKOVITCH
ComposĂ© dans les annĂ©es trente, le concerto pour piano, trompette et orchestre Ă  cordes opus 35 de Chostakovitch est redoutable pour les doigts des pianistes de par la rĂ©activitĂ© et la prĂ©cision rythmique qu’il requiert. La trompette y tient un second rĂŽle dans la mesure oĂč son apparition est Ă©pisodique alors que le piano mĂšne le jeu. Mais comme Ă  l’opĂ©ra, le second rĂŽle ici instrumental y est tout aussi essentiel. La trompette de David Guerrier illumine cette Ɠuvre piquante oĂč le piano ne tarie pas de son bavardage, par touches successives, dans la volubilitĂ© de son propos Ă  l’articulation claire et, lorsque cela est opportun, dans le soutien infaillible du souffle. Bertrand Chamayou s’y jette avec des doigts acĂ©rĂ©s et lestes, ses phalanges prĂ©cises et solides agrippent le fond des touches, dĂ©capent l’Ɠuvre dans des sonoritĂ©s de fer (Allegretto). Le pianiste la prend Ă  bras le corps, dans un engagement physique sidĂ©rant, guettant les gestes du chef et les instruments d’un Ɠil furtif. La synchronisation est parfaite entre Sokhiev et les solistes, qui s’entendent pour la teinter de dĂ©rision et de fĂ©rocitĂ©, d’espiĂšglerie aussi, s’en amusent, en accusent les humeurs changeantes. Dans la longue mĂ©lopĂ©e du second mouvement (lento), Chamayou traverse des contrĂ©es intĂ©rieures ombrageuses de mĂ©lancolie, portĂ© par le beau et lisse legato des cordes, relayĂ© par le chant apaisĂ© de la trompette bouchĂ©e, jusqu’au court moderato introduisant l’allegro con brio final, cinglant, irrĂ©sistible de furieuse et joyeuse frĂ©nĂ©sie. Le public a raison d’apprĂ©cier ces deux musiciens-comĂ©diens qui ponctuent cette premiĂšre partie avec le savoureux « Rondo for Lifey » de Leonard Bernstein.

 

 

TUGAN SO KIEV!
Tour au musĂ©e avec les Tableaux d’une exposition de Modest Moussorgski, dans l’arrangement de Maurice Ravel. Si Tugan Sokhiev et l’ONCT ont gravĂ© ce chef-d’Ɠuvre dans un CD remarquĂ©, paru sous le label NaĂŻve en 2006, leur interprĂ©tation en concert continue de fasciner par sa flamboyance. La somptuositĂ© de l’orchestration de Ravel est bien servie par le chef qui n’a pas une approche monolithique de l’Ɠuvre mais en souligne avec mĂ©ticulositĂ© toutes les subtilitĂ©s. En grand coloriste, il brosse plus que des tableaux, et fait de chaque « intermezzo » une scĂšne de thĂ©Ăątre, vivante, suggestive de toutes les expressions humaines. La fin est spectaculaire: il ouvre grand et large la Grande Porte de Kiev, monumentale mais pas Ă©crasante, fait sonner de vraies cloches dans l’orchestre, et pare cet Ă©pilogue des feux des cuivres, clouant sur place un public revigorĂ©, impressionnĂ© par tant de majestĂ©. Pour finir, un bis qui arrive tout en douceur: la premiĂšre GymnopĂ©die d’Éric Satie arrangĂ©e par Claude Debussy.
Avec le mage Tugan Sokhiev, l’ONCT dĂ©montre une nouvelle fois son excellence. Puisse la connivence artistique de la phalange toulousaine et du chef russe durer et nous offrir encore longtemps autant de rĂ©jouissants programmes!

 

 
 

 

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DINARD, 30Ăšme Ă©dition : 10 – 18 aoĂ»t 2019

DINARD festival 30 ans edition anniversaire concerts festival opera classiquenews 2019 annonce opera concerts sur classiquenews affiche-2019DINARD, 30Ăšme Ă©dition : 10 – 18 aoĂ»t 2019. Le Festival international de musique de Dinard fĂȘte ses trente ans du 10 au 18 aoĂ»t prochains. Des rĂ©jouissances musicales dans le droit fil de son histoire, mais aussi tournĂ©es vers l’avenir: c’est un cru allĂ©chant que nous propose sa nouvelle directrice artistique, Claire-Marie-Le Guay, en huit grands rendez-vous concerts, mais pas seulement. 3 lieux cette annĂ©e, l’église Notre Dame de Dinard, l’auditorium Stephan Bouttet, et, nouveautĂ©, le parc de Port-Breton oĂč aura lieu le concert d’ouverture (gratuit) Ă  la tombĂ©e du jour, en plein air, Ă  proximitĂ© immĂ©diate de l’ocĂ©an. Des notes marines mĂȘlĂ©es au parfum d’embruns teinteront le programme de musique française donnĂ© par l’Orchestre Symphonique de Bretagne, sous la direction de Grant Llewellyn, et le violoncelliste Bruno Philippe: une Ɠuvre de la compositrice FrĂ©dĂ©rique Lory, d’inspiration bretonne, cĂŽtoiera celles de Poulenc, Saint-SaĂ«ns et Bizet. Seuls les nuages ne seront pas invitĂ©s! (et s’ils insistent et s’expriment, une solution de repli est prĂ©vue). AprĂšs la plage, on viendra en famille au concert du dimanche: C.M. Le Guay et AgnĂšs Jaoui nous conteront en musique les Malheurs de Sophie.

 

 

30 ANS DU FESTIVAL INTERNATIONAL DE MUSIQUE:

DINARD EST UNE FÊTE !

 

 

Le piano gardera ses lettres de noblesse, comme il est de tradition au festival, avec Bertrand Chamayou (le 12) dans un programme tout français aussi, mais qui nous fera prendre le large, et avec Kun-Woo Paik (programme Chopin, le 15), grande figure du festival qu’il dirigea pendant 21 ans. Les jeunes et non moins grands talents d’aujourd’hui seront lĂ : le quatuor Mona (le 14), le pianiste Jean-Paul Gasparian et la violoniste Eva Zavaro (le 17). Avec le violoncelliste François Salque et l’accordĂ©oniste Vincent Peirani, le classique flirtera avec le jazz (le 16). Enfin C.M. Le Guay et l’Orchestre Symphonique de Bretagne clĂŽtureront les festivitĂ©s le 18, avec tendresse et panache, dans un programme Brest-Vienne (Jean Cras, Mozart, Beethoven).

Ce n’est pas tout! Le festival rĂ©solument ancrĂ© dans sa ville, dans son port, accompagnera pour la premiĂšre fois la Messe du pardon de la mer le 11 aoĂ»t (par le Choeur de Dinard). Notons aussi l’exposition Ă  la mĂ©diathĂšque sur le thĂšme des Malheurs de Sophie, et le tout nouveau « off » qui animera d’impromptus musicaux divers endroits de la ville au fil des jours du festival. Alors il y aura bien de quoi nous exclamer: Dinard est une fĂȘte!

Renseignements et réservations: www.ville-dinard.fr rubrique billetterie, ou par téléphone: 0 821 235 500

 

 

 

 

DINARD festival 30 ans edition anniversaire concerts festival opera classiquenews 2019 annonce opera concerts sur classiquenews affiche-2019

 

 

 

 

COMPTE-RENDU critique, concerts. 55ù FESTIVAL LA GRANGE DE MESLAY (2), les 16 JUIN 2019, Schwizgebel, Julien-Laferriùre, Goerner


meslay grange piano festival annonce critique concerts piano classiquenewsCOMPTE-RENDU critique, concerts. 55Ăš FESTIVAL LA GRANGE DE MESLAY (2), les 16 JUIN 2019, Schwizgebel, Julien-LaferriĂšre, Goerner
 La grange vient de refermer ses portes de bois multi-sĂ©culaires sur la 55Ăšme Ă©dition du fameux festival. Quand Sviatoslav Richter s’éprit du lieu en 1964, et y crĂ©a les FĂȘtes Musicales en Touraine, savait-il que plus d’un demi-siĂšcle plus tard la grande halle de pierre dĂ©barrassĂ©e de ses meules de paille et de ses gallinacĂ©s, continuerait Ă  accueillir la fine fleur des musiciens? Savait-il que rien n’aurait changĂ© ou presque: son cadre bucolique, au milieu des champs de blĂ©, sa nef sur terre battue, sommairement dissimulĂ©e par un tapis de fortune, sa solide charpente en cƓur de chĂȘne recouverte d’une volige percĂ©e ça et lĂ  sous ses vieux bardeaux, et sa scĂšne surĂ©levĂ©e avec son fond acoustique, strict minimum ajoutĂ© pour le confort de la musique?

LES MOISSONS MUSICALES DE LA GRANGE DE MESLAY – 55ÈME ÉDITION – 2

Si l’ñme du lĂ©gendaire pianiste russe, et les ombres inspirantes des illustres Fischer Dieskau, Schwarzkopf et autres planent encore dans les esprits et suscitent l’émotion, le festival vit au temps prĂ©sent, et Ă  l’heure des talents actuels. Ainsi en tĂ©moigne la programmation de RenĂ© Martin, qui sait perpĂ©tuer la tradition d’excellence, loin du pur souci de commĂ©moration.

LES DUOS DU DIMANCHE
Le dimanche 16 juin réservait la scÚne à deux duos, et pas des moindres!
laferriere-julien-schwizgebel-piano-violoncelle-critique-annonce-concert-opera-classiquenews-grange-de-meslay-festival-piano-classiquenews-critiqueLa jeune gĂ©nĂ©ration de musiciens fait se croiser de trĂšs brillants artistes, bardĂ©s de prix, et dĂ©sormais invitĂ©s sur les plus prestigieuses scĂšnes. Le pianiste Louis Schwizgebel et le violoncelliste Victor Julien-LaferriĂšre viennent ainsi tout juste d’associer leurs talents sur ce programme: Beethoven, ses sept variations sur un thĂšme de la FlĂ»te EnchantĂ©e, Bach, sa sonate n°1 BWV 1027, Schumann, ses FantasiestĂŒcke opus 73, et Brahms, sa deuxiĂšme sonate pour violoncelle et piano opus 99. Ils filent le parfait accord. On pourrait croire que ces deux-lĂ  jouent ensemble depuis le berceau, or il n’en est rien. « Pas besoin de mots entre eux nous » disent-ils, ils assemblent, s’écoutent, puis rejouent: l’harmonie se soude immĂ©diatement. Les deux artistes illuminent les variations sur le duo Pamina-Papageno de la FlĂ»te enchantĂ©e, le pianiste par son jeu clair et dĂ©licat, le violoncelliste par la lĂ©gĂšretĂ© de son archet, et ses tendres et souples phrasĂ©s. Ils prennent leur temps dans Schumann, respirant d’un mĂȘme poumon, donnent de la largeur au chant, et nous font entrer dans l’intimitĂ© de FantasiestĂŒcke trĂšs intĂ©riorisĂ©es, d’abord exemptes d’effusions, puis portĂ©es par l’élan passionnĂ© du violoncelle. Entre Schumann et Brahms, Bach prend sa juste place: non point Ă  la maniĂšre baroque historiquement informĂ©e, pas plus que dans l’esprit romantique, mais une place intemporelle oĂč seule la musique compte, peu importe l’instrument, son plumage ou son cordage. Et l’on prend plaisir Ă  entendre du Bach ainsi jouĂ©, dans un phrasĂ© si naturel et dansant, avec cette fine articulation soulignĂ©e par la lĂ©gĂšretĂ© de la ponctuation du piano. Leur deuxiĂšme sonate de Brahms, composĂ©e en 1886, est d’une autre envergure, sonde l’univers orchestral, Ă©tend la palette sonore du violoncelle, entre profond lyrisme et textures aussi variĂ©es que ses climats successifs (ses longs trĂ©molos dans le grave sont saisissants). On ne s’y ennuie pas une seconde! Louis Schwizgebel et Victor Julien-LaferriĂšre forment un duo enthousiasmant, et s’ils jouent quelque part ailleurs cet Ă©tĂ©, il faut y courir.

Au cƓur de l’aprĂšs-midi, le soleil qui transperce la grande porte de bois trouĂ©e par le temps, diffuse une constellation. Deux stars arrivent sur scĂšne: Lukas Geniusas, 2Ăšme prix du concours TchaĂŻkovski, et le violoniste Aylen Pritchin, premier prix du concours Long-Thibaud, qui dans la foulĂ©e partira pour Moscou, concourir au TchaĂŻkovski! À leur programme, Stravinsky: la suite d’aprĂšs des thĂšmes, fragments et morceaux de PergolĂšse, Beethoven: la sonate n°8 opus 30 n°3, Debussy: la sonate n°3 en sol mineur et Bizet/Waxman : Carmen Fantaisie. Le duo qui n’est pas Ă  court d’imagination, invente des personnages dans Stravinsky, multiplie les couleurs et les textures. Le jeu des musiciens est variĂ©, vivant et particuliĂšrement agile. Des harmoniques du dĂ©but, aux sonoritĂ©s lisses et sages, ou au contraire rugueuses, truffĂ©es d’aspĂ©ritĂ©s, la partition nĂ©o-classique revendique avec eux sa modernitĂ©. La vitalitĂ© des deux musiciens s’exprime dans l’énergique sonate de Beethoven, qui chante (allegro assai) et danse Ă  tours de bras (allegro vivace). Mais c’est la tendresse et la grĂące qui prime dans le second mouvement « tempo di Minuetto », et dans la Sonate de Debussy qui suit, la suavitĂ© des timbres du violon. On se laisserait dĂ©licieusement couler dans les langueurs et la sensualitĂ© de cette musique de l’instant, dans laquelle les deux musiciens et le violon en particulier se vautrent voluptueusement, si la fin frĂ©nĂ©tique ne venait l’interrompre. La fin du concert Ă©clate avec la folle virtuositĂ© de la Carmen Fantaisie aux accents tzigane, dans laquelle le duo fait sensation!

NELSON GOERNER, DE LA LUMIÈRE DE CHOPIN À L’ÉNERGIE BEETHOVENIENNE

La personnalitĂ© discrĂšte de Nelson Goerner n’a pas pour autant relĂ©guĂ© dans l’ombre ce pianiste argentin qui mĂšne une trĂšs belle carriĂšre Ă  l’orĂ©e de la cinquantaine. La bonne fĂ©e Martha s’est certes penchĂ©e sur son berceau, lorsqu’il lui fallut entrer au conservatoire de GenĂšve, mais on peut dire que son parcours sans fanfare mĂ©diatique n’a cessĂ© d’ĂȘtre Ă©maillĂ© de succĂšs sur les plus grandes scĂšnes internationales, et cette reconnaissance elle ne tient qu’à son talent et Ă  son engagement purement artistique. Il y a deux ans son enregistrement des Nocturnes de Chopin prenait place au rang des rĂ©fĂ©rences, tout comme une annĂ©e auparavant celui de la sonate HammerKlavier de Beethoven. DouĂ© d’une sensibilitĂ© Ă  fleur d’ñme, cet artiste Ă  l’intĂ©gritĂ© et au goĂ»t sans faille ne cesse d’émouvoir. On le retrouve ce mĂȘme soir, aprĂšs les deux concerts de chambre de la journĂ©e, sans aucune sensation de satiĂ©tĂ©. Avec les deux nocturnes opus 48 de Chopin, voici qu’il fait mouche Ă  nouveau. Et pourtant c’est dans la pudeur que le n°1 commence, retenu, posĂ©, les basses prĂ©sentes mais effacĂ©es derriĂšre la ligne de chant digne et magnifique au lyrisme juste, sans Ă©talage. Le ton est lĂ  dĂšs le dĂ©but, profond, vrai. Le choral caresse le cƓur par ses douces traĂźnĂ©es sonores au bout des accords, que le pianiste laisse lentement s’éteindre en poudre d’astres, avant de projeter le chant dans une fiĂšvre passionnelle, hissĂ© par les montĂ©es d’octaves Ă  la basse. Son second nocturne est tout en charme: il semble esquisser le pas d’une danse galante au cƓur des mĂ©andres de la mĂ©lodie tendrement persuasive. Les Variations et fugue opus 23 de Paderewski ont Ă©tĂ© composĂ©es en 1903, l’annĂ©e mĂȘme oĂč Debussy Ă©crit ses Estampes. Ignorant la modernitĂ© naissante, cette Ɠuvre robuste perpĂ©tue la tradition romantique empruntant son ultime sillage. Goerner la prend Ă  bras le corps, puissante, forte, Ă©loquente, empoigne les graves, transforme le bois de la table d’harmonie en bronze, fait de ses variations un corpus d’études dont il transcende les difficultĂ©s. La fugue grandit, et rĂ©sonne monumentale, comme une volĂ©e de cloches gĂ©antes. Le BlumenstĂŒck opus 19 de Schumann est aprĂšs telle dĂ©flagration, un tendre et paisible intermĂšde avant l’Appassionata de Beethoven (sonate n°23 opus 57), ses fulgurances, ses accĂšs orageux, ses Ă©clats. Goerner en Ouranos du clavier dĂ©chaĂźne un ouragan, burine les doubles croches dans une articulation extrĂȘmement nette, mĂȘme Ă  cent cinquante Ă  la minute, fermement tenues, pousse le piano dans ses retranchements, le fait transpirer de lumiĂšre dans l’andante, comme cette constellation qui traverse la porte de bois, le fait Ă©clater de colĂšre, puise toutes ses ressources sans jamais Ă©branler l’architecture de la sonate, qui rĂ©siste, triomphe des secousses telluriques. Et cette sonate qu’on a entendue plus de mille et une fois dĂ©gage, avec lui, une Ă©nergie inouĂŻe qui stupĂ©fie. On se prend alors Ă  penser tout haut: « Revenez-nous vite pour l’annĂ©e Beethoven, monsieur Goerner! »

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COMPTE-RENDU critique, piano. 55Ăš FESTIVAL LA GRANGE DE MESLAY (1), le 15 JUIN 2019, Trio Van Baerle, Quatuor Meccore, Rafal Blechacz, piano

meslay grange piano festival annonce critique concerts piano classiquenewsCOMPTE-RENDU critique, piano. 55Ăš FESTIVAL LA GRANGE DE MESLAY (1), le 15 JUIN 2019, Trio Van Baerle, Quatuor Meccore, Rafal Blechacz, piano. Quelle moisson cette annĂ©e! Du 14 au 23 juin 2019, le piano et la musique de chambre ont rassemblĂ© une plĂ©iade d’artistes tous brillants: le Trio Van Baerle, Rafal Blechacz, Victor Julien LaferriĂšre, Louis Schwizgebel, Aylen Pritchin, Lukas Geniusas, Nelson Goerner, Boris Berezovsky, Alexander Kniazev, Vadym Kholodenko, Bertrand Chamayou, Pavel Kolesnikov, le trio Wanderer, Renaud Capuçon et David Fray. Il y avait aussi pour fĂȘter LĂ©onard de Vinci (500 ans de sa disparition), deux ensembles: La Capella de la Torre, et le Canticum Novum. Le festival de la Grange de Meslay a une fois de plus tenu son rang et ses promesses.

 
 

LES MOISSONS MUSICALES DE LA GRANGE DE MESLAY – 55ÈME ÉDITION – 1

 

 

RAVEL ET BEETHOVEN PAR LE TRIO VAN BAERLE
Le Trio Van Baerle rĂ©unit Maria Milstein au violon, Gideon den Herder, au violoncelle, et Hannes Minnaar au piano. Au programme ce 15 juin deux Ɠuvres majeures: tout d’abord le Trio de Ravel, dont ils donnent une interprĂ©tation toute en Ă©quilibre et raffinement. Le violon Ă©tire le chant vers l’aigu dans une puretĂ© sonore, chuchote avec le violoncelle de beaux pianissimi effilĂ©s sur les arpĂšges aĂ©riens du piano qui se fait harpe («modĂ©rĂ© »); les cordes combinent des staccatos incisifs et un chavirant Ă©lan mĂ©lodique (« Pantoum »). L’ensemble sait jouer de la tension extrĂȘme au relĂąchement (« Passacaille »), enfonçant la mĂ©lodie dans le plus profond du registre grave du piano, avant de lancer le dernier mouvement (« Final-animĂ© ») dans l’effervescence, et progresser vers un climax extatique oĂč les cordes perchent des trilles parfaitement synchrones. Suit le Trio n°7 opus 97 « l’Archiduc » de Beethoven. Son premier mouvement avance sans s’appesantir, dans la gĂ©nĂ©rositĂ© de la ligne mĂ©lodique, sur le jeu fin et clair du piano, particuliĂšrement expressif et lumineux dans le second mouvement (scherzo allegro). L’andante est d’une Ă©mouvante beautĂ©, empreint d’une infinie et sereine douceur tandis que le finale allegro moderato prend le ton de la badinerie dans un esprit de lĂ©gĂšretĂ© trĂšs viennois. Un vrai bonheur d’écouter ce tube de musique de chambre, par un aussi talentueux trio, qui en bis a offert un charmant petit trio en si bĂ©mol majeur, tendre et lumineux, sans opus, composĂ© par Beethoven pour une enfant de dix ans.

 

 

RAFAL BLECHACZ, SOLISTE DE CHAMBRE
RAFAL-BLECZHAZ-piano-critique-piano-critique-opera-festival-concert-classiquenews-grange-de-meslay-critique-festival-classiquenewsUn peu plus tard dans la soirĂ©e, c’est une autre formation que l’on vient Ă©couter non sans curiositĂ©: le quatuor Ă  cordes polonais Meccore avec le pianiste Rafal Blechacz. Ils jouent ensemble les deux concertos pour piano de Chopin, dans l’ordre de leur composition, c’est Ă  dire le second d’abord. Voici que l’on redĂ©couvre, grĂące Ă  cette version de chambre ces concertos que l’on croyait connaĂźtre par cƓur, dont l’oreille finissait parfois par laisser de cĂŽtĂ© les parties orchestrales, jugĂ©es pauvres au regard de l’opulence pianistique. Le piano est d’ailleurs cette fois installĂ© derriĂšre les cordes, elles au devant de la scĂšne. Et ce n’est plus un lisse tapis d’archets et de bois, que l’on entend au second plan, et sur lequel le piano brode les volutes infinies de ses lignes, mais un dialogue entre cinq instrumentistes: l’oreille alors titillĂ©e passe de l’un Ă  l’autre, Ă©coute tel passage mĂ©lodique dessinĂ© par l’alto, tel contre-chant du violoncelle, une foule de dĂ©tails apparaissent, donnant un nouveau relief. Le piano ne fait plus sa prima donna, mais se mĂȘle aux cordes, s’y trouve enchĂąssĂ©, un nouvel Ă©quilibre se crĂ©e. Dans le premier concerto, le plus brillant sans doute, il s’en dĂ©tache nĂ©anmoins plus souvent par l’envol de ses traits sur le legato des cordes (premier mouvement et troisiĂšme mouvements). Rafal Blechacz adopte trĂšs intelligemment cette nouvelle dimension chambriste, le soliste s’oubliant un peu, sans pour autant replier son jeu. Son phrasĂ© somptueux, raffinĂ© s’impose cependant; quelle beautĂ© du toucher, quel art du cantabile! On ne put que se laisser sĂ©duire, mĂȘme en l’absence du cor et des bois!

 

 

 

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COMPTE-RENDU, concerts, festival. NOHANT FESTIVAL CHOPIN 2019. Les 8 et 9 juin 2019, Nelson Freire, ClĂ©ment Lefebvre, piano. Beethoven, Shostakovich, Chopin, Rameau, Scriabine
 

nohant-festival-chopin-2019-nelson-freire-critique-concert-critique-opera-classiquenewsCOMPTE-RENDU, concerts, festival. NOHANT FESTIVAL CHOPIN 2019. Les 8 et 9 juin 2019, Nelson Freire, ClĂ©ment Lefebvre, piano. Beethoven, Shostakovich, Chopin, Rameau, Scriabine
  La 53Ăšme Ă©dition du Nohant Festival Chopin a commencĂ© le 1er juin, ce jour oĂč, en 1839,  FrĂ©dĂ©ric Chopin dĂ©couvrit Nohant. La demeure accueillante de George Sand fut, on le sait, le berceau de nombreux chefs-d’Ɠuvre littĂ©raires et musicaux que l’on doit au couple mythique. Au cƓur d’une campagne berrichonne inspirante et gĂ©nĂ©reuse, qui n’est peut-ĂȘtre pas sans rappeler au compositeur sa Pologne natale, la vie Ă  Nohant adoucit un temps la plaie de l’exil: cet « exil romantique », le thĂšme de cette Ă©dition, dont les accents nostalgiques percent entre les notes de tout l’Ɠuvre du compositeur. Jusqu’au 23 juillet, Nohant vibre Ă  nouveau de l’ñme de Chopin in situ et hors les murs, chaque week-end et un peu plus, tisse des liens de filiation, se fait aussi un temps le havre d’autres compositeurs exilĂ©s.

La richesse de cette Ă©dition laisse un gout de « reviens-y », et un sentiment de frustration lorsque l’on quitte Nohant le 9 juin au soir. On serait bien revenu pour Christian Zacharias, Andreas Steier, SĂ©lim Mazari et tant d’autres! Seulement voilĂ  la musique fleurit partout aux beaux jours et nous appelle dans autant de magnifiques endroits. Le 8 juin, le week-end commence dans la bergerie par la traditionnelle causerie: il n’y a pas comme Jean-Yves ClĂ©ment pour en faire un moment captivant assaisonnĂ© de plaisir et d’humour, cette fois en compagnie de Bruno Messina, auteur de Berlioz, aux Ă©ditions Actes Sud (2018): il nous parle du compositeur français le plus romantique, de son extraordinaire personnalitĂ©, de son caractĂšre impossible, de ses amours capricieuses, et de sa rencontre avec George Sand. Une belle entrĂ©e en matiĂšre, avant le concert du soir.

 

 

La lumiĂšre au bout des doigts de Nelson Freire

Nelson Freire arrive sur scĂšne, le pas prĂ©cautionneux. il ne jouera pas la sonate en si mineur n°3 de Chopin, ni sa berceuse, ni mĂȘme son deuxiĂšme scherzo inscrits au programme. Ce n’est pas un problĂšme tant son rĂ©pertoire est vaste. Un prĂ©lude pour orgue de Bach arrangĂ© par Siloti introduit la premiĂšre partie, qui commence avec la sonate « Clair de lune » opus 27 n°2 de Beethoven, contrastĂ©e: L’adagio sostenuto avance, rapide et fluide, dans l’épanouissement du chant, sans se charger de pathos, profond et calme, laissant entrevoir la beautĂ© des contre-chants; l’allegretto aimable et sans façon conduit Ă  la folle prĂ©cipitation d’un presto agitato, vĂ©hĂ©ment, jouĂ© quasiment sans pĂ©dale, au bord d’un prĂ©cipice imaginaire, mais tenu de main ferme. Sur le ton de la confidence et de l’apaisement, les quatre KlavierstĂŒcke de l’opus 119 de Brahms s’illuminent doucement: Freire libĂšre ces piĂšces ultimes de toute lourdeur, au fil de leurs pages nous enseigne l’allĂšgement, nous dit que rien n’est si grave de la vie et du temps qui a passĂ©, passe de la nostalgie Ă  la jovialitĂ©, voire l’optimisme, obtient des timbres miraculeux on ne sait comment tant il semble effleurer le clavier avec dĂ©sinvolture (arpĂšges du 3Ăšme intermezzo), les doigts tels des papillons (4Ăšme – rhapsodie). L’esprit reste lĂ©ger, presque futile et joueur dans les 3 Danses fantastiques opus 5 de Shostakovich, devient tendre, suave et rĂȘveur dans le nocturne en si bĂ©mol majeur de Paderewski. De l’hĂŽte des lieux, il joue en fait la polonaise opus 26 n°1, puis l’impromptu opus 36, deux mazurkas et enfin la troisiĂšme ballade opus 47. Que dire de plus qui n’aurait dĂ©jĂ  Ă©tĂ© dit sur ce grand interprĂšte de Chopin? Que tout y est, et en particulier le chant, toujours et partout le chant, conduit, phrasĂ© sans emphase, sublime! et quelle dĂ©licatesse dans ses mazurkas, quelle Ă©lĂ©gance, tout est Ă  sa juste place dans la plus infime inflexion, au cƓur des impalpables « pp » comme de l’éloquence. La Ballade a des ailes, cette lumiĂšre, cette « ardeur juvĂ©nile » chĂšre Ă  Cortot, mais curieusement s’emballe outre mesure Ă  la fin, appelĂ©e par on ne sait quelle urgence. Le public ne veut pas lĂącher cet artiste si essentiel, qui se prĂȘte de bonne grĂące au jeu des bis. Il nous offre alors les dĂ©lices du Tango d’AlbĂ©niz-Godowsky, l’émotion de l’OrphĂ©e et Euridice de GlĂŒck dans la transcription de Sgambati,  et le festif « jour de noce Ă  Troldhaugen » de Grieg, avec la spontanĂ©itĂ© et la simplicitĂ© que l’on reconnait aux plus grands.

 

 

Le piano atmosphérique de Clément Lefebvre 

Le dimanche commence avec le Tremplin-dĂ©couverte. Le jeune artiste invitĂ© est ClĂ©ment Lefebvre. ÉlĂšve d’Hortense Cartier-Bresson puis de Roger Muraro au CNSMD de Paris, il a remportĂ© le premier Prix et le Prix du public au Concours international de piano James Mottram de Manchester. Il est aussi laurĂ©at de plusieurs fondations (Banque Populaire, Safran, MĂ©cĂ©nat SociĂ©tĂ© GĂ©nĂ©rale
). Son premier disque « Couperin/Rameau » (Evidence Classics 2018) a Ă©tĂ© saluĂ© unanimement et est rĂ©compensĂ© par un Diapason d’or DĂ©couverte.  A point nommĂ© son rĂ©cital commence par la Nouvelle Suite en la de Rameau. ClĂ©ment Lefebvre fait son miel de l’ornementation baroque comme si celle-ci avait toujours Ă©tĂ© Ă©crite pour le piano, avec une aisance, un goĂ»t et une fluiditĂ© touchant la perfection. Avec quel Ă -propos et quelle subtile poĂ©sie il construit cette suite, en orchestre la gavotte et ses doubles, nous entraĂźne Ă  la fin dans sa grisante Ă©nergie! Pour Chopin son choix s’est portĂ© sur la troisiĂšme Ballade opus 47, le PrĂ©lude opus 28 n°15, et la Barcarolle opus 60. Belle et cohĂ©rente succession: son jeu clair, dĂ©liĂ© et aĂ©rien dĂ©voile progressivement un propos tout en finesse, en distinction, au fil des pages de la ballade, ne force jamais le trait, et sans rien qui pĂšse et qui pose, donne par moment une dimension debussyste Ă  l’Ɠuvre, sÂ â€˜Ă©cartant du clichĂ© romantique. Plus que le sens Ă©pique, qui est propre aux autres ballades, c’est l’atmosphĂšre qu’il privilĂ©gie, comme dans le prĂ©lude appelĂ© communĂ©ment « la goutte d’eau » jouĂ© introspectif, sombre, statique mais pas plombĂ©, qui touche le fond dans sa partie centrale. Comme aussi dans la Barcarolle, qui toute en liquiditĂ© berce un mystĂšre: non point exposĂ©e au plein soleil italien, mais au contraire nocturne, lunaire, impressionniste, elle suspend le temps, sonde les profondeurs avant de s’ouvrir sur un Ă©lan magnifique et palpitant. Romantique, la troisiĂšme sonate de Scriabine? ƒuvre du jeune compositeur qui adorait Chopin, dans un tout autre climat elle en a la saveur, l’ivresse tourmentĂ©e, et ClĂ©ment Lefebvre en saisit les multiples facettes comme autant d’ « états d’ñme », chemine entre noire passion et lumiĂšre cĂ©leste, vigueur triomphante et pensĂ©es indicibles, drame et contemplation. Impossible de rĂ©sister: il faut se laisser emporter par cette musique, ses timbres, ses rythmes et ses cantabile, comme par une vague, ses soubresauts et ses accalmies, et c’est bien ce que le pianiste parvient Ă  rĂ©aliser avec le plus grand naturel. Comme il parvient Ă  nous convaincre que les barriĂšres stylistiques sont moins infranchissables qu’on ne le pense. Au disque, il a associĂ© Couperin et Rameau, tels deux insĂ©parables (qui pourtant ne se rencontrĂšrent jamais!). Il fallait donc une piĂšce de Couperin pour boucler le programme, « Les Roseaux », donnĂ©e aprĂšs l’andante de la dixiĂšme sonate de Mozart K 330: deux bis dans le langage du tendre et du sensible, qui remportent dĂ©finitivement l’adhĂ©sion d’un public admiratif, au cƓur conquis.

 

 

 

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COMPTE-RENDU, concerts, festival. NOHANT FESTIVAL CHOPIN 2019. Les 8 et 9 juin 2019, Nelson Freire, ClĂ©ment Lefebvre, piano. Beethoven, Shostakovich, Chopin, Rameau, Scriabine
 

 

 

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COMPTE-RENDU, FESTIVAL TEMPO PIANO CLASSIQUE, Le Croisic, Paris, 30 mai-2 juin 2019, R. David, J.P. Gasparian, M. Gratton, N. Gouin, Trio Karenine.

tempo piano croisic romain david piano critique concert festival classiquenewsCOMPTE-RENDU, FESTIVAL TEMPO PIANO CLASSIQUE, Le Croisic, Paris, 30 mai-2 juin 2019, R. David, J.P. Gasparian, M. Gratton, N. Gouin, Trio Karenine. Comme chaque annĂ©e, le festival Tempo Piano Classique a donnĂ© rendez-vous Ă  son public le week-end de l’Ascension. Un moment toujours trĂšs attendu des croisicais, dont le pianiste Romain David, son directeur artistique, a su gagner la confiance et la fidĂ©litĂ©, avec l’appui et l’engagement de toute l’équipe du festival. Cette manifestation portĂ©e par l’association Arts et Balises prend un nouveau cap, dans la continuitĂ©, avec la prĂ©sidence de Jacques Moison qui succĂšde cette annĂ©e Ă  son fondateur Yann Barrailler-Lafond, lequel s’est vu dĂ©cerner la mĂ©daille de la Ville par madame MichĂšle Quellard, maire du Croisic. Un honneur bien mĂ©ritĂ©.

Tempo Piano Classique propose cinq concerts Ă©laborĂ©s avec soin par Romain David, qui sait aller chercher le talent oĂč il est, et ose des programmes originaux mĂȘme dans le rayon classique. Il invite Ă  la dĂ©couverte et ce qui est formidable, c’est que le public adhĂšre et en devient mĂȘme friand: la criĂ©e (lieu des concerts) est pleine tous les jours! La participation depuis ses dĂ©buts, de Laure Mezan, bien connue des auditeurs de Radio Classique, y est prĂ©cieuse: son talent et sa personnalitĂ© font que ce lien de plus qu’elle tisse avec le public et entre le public et les musiciens, rend l’écoute plus active, plus ouverte, et le moment du concert un temps de partage pour tous, mĂ©lomanes ou nĂ©ophytes, jeunes ou moins jeunes.

Romain-David critique piano critique concert classiquenews-13Le premier concert rassemblait les trois Ăąges du clavier: clavecin, pianoforte et piano, dans leurs rĂ©pertoires respectifs, allant de Froberger Ă  Ligeti, en passant par Bach pĂšre et fils, Mozart et Liszt, sous les doigts de Maud Gratton et de Romain David. Une belle idĂ©e pour un programme passionant. Je m’étendrai davantage sur les concerts que j’ai pu entendre les jours suivants. Le 31 mai, le pianiste Jean-Paul Gasparian remplaçait au pied levĂ© David Kadouch, souffrant. S’il n’est plus un inconnu pour beaucoup d’entre nous, il fut une dĂ©couverte pour les croisicais, invitĂ© pour la premiĂšre fois dans leur citĂ©. Imperturbable dans la premiĂšre partie de son rĂ©cital, troublĂ©e par des bruits extĂ©rieurs inĂ©dits, qui ont cessĂ© bien heureusement ensuite, il a extrait de la malle Ă  trĂ©sors du piano (ce mĂȘme Steinway D qu’il fit sonner quelques jours auparavant Ă  la fondation Vuitton!) de chatoyantes sonoritĂ©s dans Debussy (deuxiĂšme livre des Images), caractĂ©risant les timbres Ă  merveille, jouant de l’art de la suggestion. A son programme figuraient aussi Chopin (nocturnes opus 48 n°1 et opus 27 n°2, Ballade n°3 et Polonaise-fantaisie opus 61) et pour finir la sonate n°2 de Rachmaninoff. J. P. Gasparian nous a dĂ©montrĂ© une fois de plus Ă  quel point il domine par une technique infaillible et un sens aigu de l’architecture et de l’équilibre, un jeu pensĂ© d’un bout Ă  l’autre, qu’il soit de braise ou de velours, dans la profondeur, la densitĂ© et l’élĂ©gance. Et puis quel souffle et quelle passion fulgurante dans la sonate de Rachmaninoff!
NGnew nathanael gouin piano critique piano critique concert classiquenews HDLe « texto concert » est un coup de projecteur sur la nouvelle gĂ©nĂ©ration de pianistes. Cette annĂ©e il s’agissait de NathanaĂ«l Gouin, rĂ©vĂ©lĂ© notamment par son disque « Liszt macabre », Ă  la virtuositĂ© Ă©blouissante entiĂšrement dĂ©volue Ă  l’expressivitĂ© et au sens musical. Il est aussi un musicien curieux qui ose aller en terre quasi-inconnue: qui connait le pianiste Georges Bizet? Oui, nous parlons bien de l’auteur de Carmen et des PĂȘcheurs de perles! On apprend que le compositeur de l’opĂ©ra le plus fameux au monde Ă©tait avant tout un grand pianiste admirĂ© de Liszt, et qu’il a Ă©crit de merveilleuses piĂšces pour piano. Les chants du Rhin rassemblent 6 romances sans paroles, miniatures faisant rĂ©fĂ©rence Ă  l’idĂ©al romantique allemand. NathanaĂ«l Gouin en interprĂšte deux, « l’Aurore » et « le DĂ©part »: sans chercher Ă  ĂȘtre descriptif, ni narratif, ce sont leur humeur, leur poĂ©sie, leur lumiĂšre que son jeu sensible nous rĂ©vĂšle, dans le parfum si particulier de leurs sĂ©duisantes mĂ©lodies: « c’est un piano qui irradie, et qui est le reflet d’une Ă©poque » nous dit-il. Quel autre frappant tĂ©moignage que le 2Ăšme concerto de Saint-SaĂ«ns, transcrit pour piano seul par Bizet (les deux compositeurs se vouaient une admiration rĂ©ciproque)! Un dĂ©fi qu’en homme-orchestre il a relevĂ© avec la plus grande aisance, son premier mouvement jouĂ© brillamment, simulant les sonoritĂ©s de l’orgue dans le choral d’ouverture, puis donnant un tour vocal et thĂ©Ăątral Ă  la suite. Revenant Ă  l’opĂ©ra, le pianiste gagne notre admiration avec une paraphrase de son cru de la fameuse romance de Nadir des PĂȘcheurs de Perles, qu’il habille de somptueux arpĂšges, et dont il dĂ©voile toute la richesse harmonique. Soutenue par le mouvement de ce flux sonore, la mĂ©lodie mĂ©lancolique s’anime et se teinte de nouvelles couleurs: le pianiste nous fait entrer dans un univers aquatique oĂč les traits d’une magnifique liquiditĂ© ondoient inlassablement des profondeurs des graves aux aigus miroitants. On se laisse emporter irrĂ©sistiblement dans la rĂȘverie de cet ailleurs. Glen Gould adorait Bizet et jouait ses Variations chromatiques. Bien des annĂ©es aprĂšs NathanaĂ«l Gouin reprend le flambeau et livre une interprĂ©tation qui n’a rien Ă  envier Ă  son illustre prĂ©dĂ©cesseur, captivante d’un bout Ă  l’autre dans la diversitĂ© de ses atmosphĂšres, en particulier ces trĂ©molos Ă©tranges, dissonants et un rien inquiĂ©tants, suivis d’une tendre et rassurante mĂ©lodie
 quel art! Le CD va arriver: le piano de Bizet pourrait bien devenir « tendance »!
Le dernier jour est le plus festif: le concert-brunch rĂ©unit tout le monde, pour un feu d’artifice musical. Bizet ouvre le bal avec des extraits des Jeux d’enfants pour piano Ă  quatre mains (Romain David et NathanaĂ«l Gouin), suivi de Debussy avec le trio Karenine (Paloma Couider, Fanny Robillard et Louis Rodde), dans deux mouvements de son trio dĂ©couvert en 1986. Un bonheur que d’écouter ces trois musiciens enlacer leurs lignes mĂ©lodiques, tout en finesse et complicitĂ©, dans un Debussy suave et lĂ©ger. Autre dĂ©couverte aprĂšs Bizet pianiste: Aubert. Pas de faute d’orthographe, il y a bien un « t »! Louis Aubert, musicien originaire de Bretagne nĂ© en 1877 et mort en 1968, Ă©lĂšve de FaurĂ©, qui crĂ©a, excusez du peu, les Valses nobles et sentimentales de Ravel! Vous aurez beau chercher, internet ne vous apprendra rien sur lui, injustement, et pourtant son Ă©criture est d’un raffinement et d’une richesse harmonique et expressive qui le hissent au rang des compositeurs qui comptent au XXĂšme siĂšcle. On est heureux d’entendre « Sur le rivage » extrait du triptyque « Sillages » (opus 27, 1913), une piĂšce Ă©vocatrice oĂč alternent dĂ©ferlement tempĂȘtueux et accalmies, jouĂ©e magistralement par Romain David. Il nous met l’eau Ă  la bouche de son trĂšs beau disque paru chez Azur Classical, consacrĂ© au compositeur. La fĂȘte redouble avec une interprĂ©tation orchestrale et haute en couleurs de la Rhapsodie Espagnole de Liszt sous les doigts bouillants de NathanaĂ«l Gouin. Le trio Karenine conclut par une Ɠuvre de jeunesse de Bernstein Ă©crite sur le thĂšme de « On the Town », jouĂ©e avec beaucoup d’esprit, et « Un matin de printemps », de Lili Boulanger, piĂšce puissante et originale alliant vigueur et onirisme.

On demeure conquis par l’identitĂ© forte et marquĂ©e du festival Tempo Piano Classique qui loin de tourner en boucle, joue l’ouverture et la nouveautĂ© en repoussant au large les cloisons du grand rĂ©pertoire. VoilĂ  donc un bel exemple Ă  suivre. Sans hĂ©sitation Ă  l’annĂ©e prochaine!

COMPTE-RENDU, critique récital et CD. SALLE CORTOT, Paris, le 20 mai 2019. Kotaro Fukuma, piano. Haydn, Schubert, Fauré, Poulenc, Satie, Trenet, Ravel.

Kotaro Fukuma-JBM-8189©Jean-Baptiste MillotCOMPTE-RENDU, critique rĂ©cital et CD. SALLE CORTOT, Paris, le 20 mai 2019. Kotaro Fukuma, piano. Haydn, Schubert, FaurĂ©, Poulenc, Satie, Trenet, Ravel. Le pianiste japonais Kotaro Fukuma donnait, le 20 mai dernier, un rĂ©cital bien particulier salle Cortot dans la sĂ©rie « Les Nuits du piano ». Premier prix Ă  vingt ans du Concours International de Cleveland, il fut l’élĂšve de Bruno Rigutto et de Marie-Françoise Bucquet au Conservatoire de Paris, et prit le temps de recueillir les conseils de Leon Fleisher, Mitsuko Uchida, Alicia de Larrocha, Maria Joao Pires et Aldo Ciccolini. Cet artiste Ă  la personnalitĂ© singuliĂšre vient de publier un CD: il y signe son attachement Ă  la France et Ă  sa musique, celle impĂ©rissable de la premiĂšre moitiĂ© du XXĂšme siĂšcle, oĂč mĂ©lodies de salons et chansons de cabaret tissent des liens joyeux sous la plume de nos plus grands compositeurs. Une grande partie du concert leur Ă©tait consacrĂ©e.

KOTARO FUKUMA INONDE DE LUMIÈRE SCHUBERT, RAVEL… ET TRENET!

Quel rapport existe-t-il entre la sonate D 960 de Franz Schubert, et « Je te veux » d’Erik Satie, ou « Vous oubliez votre Cheval » de Charles Trenet? Aucun. Mais pour Kotaro Fukuma il en existe un Ă©vident avec La Valse de Maurice Ravel: « J’ai voulu rendre hommage Ă  deux grandes capitales europĂ©ennes, Paris et Vienne », explique-t-il au moment du concert. Tout semble permis Ă  cet artiste aux moyens techniques phĂ©nomĂ©naux, sans que l’on n’ait Ă  s’en offusquer. Tout passe: sa gĂ©nĂ©rositĂ©, son enthousiasme, sa libertĂ© assumĂ©e, sa bonne nature pourrait-on dire y sont pour beaucoup, ainsi que son jeu sans faute de goĂ»t. Et dans la morositĂ© ambiante, un moment de belle humeur n’est pas de refus. Quoi qu’il joue Kotaro Fukuma demeure dans la lumiĂšre, c’est ainsi, cela Ă©mane de lui. La sonate D 960 de Schubert n’y Ă©chappe pas, sonne alors clair, et ce n’est pas par hasard si le pianiste la prĂ©cĂšde de la Fantaisie en do majeur Hob. XVII.4 de Haydn, lumineuse et colorĂ©e, bourrĂ©e d’esprit et justement de fantaisie. On aura beau creuser, rien qui pose et qui pĂšse du marasme romantique: elle tend pour lui vers le majeur, et regarde vers le classicisme. On y entend tout avec une telle nettetĂ©, les chants et contre-chants, l’inexorable Ă©quilibre jusqu’au cƓur tempĂȘtueux de l’adagio sostenuto, sans que rien ne voile et n’assombrisse profondĂ©ment le fil de l’Ɠuvre. Le dernier mouvement, allegro ma non troppo, est sans conteste le plus rĂ©ussi, justement parce que l’optimisme trouve dans sa lĂ©gĂšretĂ© de ton apparente son terrain d’expression, tout comme la jovialitĂ©, et par endroits une forme d’espiĂšglerie.

La seconde partie du concert est toute française et prĂ©sente une sĂ©lection tirĂ©e du disque « France Romance ». Ici le cƓur de Kotaro Fukuma parle: « chacune de ces Ɠuvres est liĂ©e Ă  un Ă©vĂšnement important de ma vie de pianiste ». Le musicien s’y trouve dans son Ă©lĂ©ment. Du 2Ăšme Nocturne de Gabriel FaurĂ© oĂč le naturel du chant va de soi au-dessus des basses discrĂštes et laisse place Ă  de superbes envolĂ©es, aux arrangements fabrication maison, ou transcriptions, l’esprit de lĂ©gĂšretĂ© se double tantĂŽt de tendresse, tantĂŽt d’étincelant panache. Quel chic d’un bout Ă  l’autre! Quelle sĂ©duction! Dans l’Improvisation n°15 « Hommage Ă  Edith Piaf » de Francis Poulenc il donne Ă  respirer le parfum des chansons de rue par le prisme du jazz. Puis il nous entraĂźne dans « Je te veux » d’Erik Satie agrĂ©mentant la mĂ©lodie originale d’une foison de variations et d’ornements stupĂ©fiante de charme et de gĂ©nĂ©rositĂ©. On se laisse prendre dans ce flot sans rĂ©sistance! En 2014, Kotaro Fukuma dĂ©couvrait les arrangements par Alexis Weissenberg des chansons de Charles Trenet, joyaux dont il Ă©tait « tombĂ© amoureux » quelques annĂ©es auparavant: Coin de rue, Vous oubliez votre cheval, En avril Ă  Paris, des titres Ă©ternels comme aussi Boum!, Vous qui passez sans me voir, et MĂ©nilmontant qui complĂštent la sĂ©rie au disque. Qu’y a-t-il de plus joyeux et tendre que ces airs? C’est en tout cas ce que le pianiste nous donne, pris au jeu d’enfant (pour lui) des difficultĂ©s redoutables de ces arrangements comme s’il improvisait lui-mĂȘme, façon jazz.

KOTARO FUKUMA cd classiquenews critique cd review cdAvec La Valse de Ravel, peur de rien! DĂ©jĂ  il l’arrange Ă  sa sauce, pas convaincu par la version de Ravel lui-mĂȘme! (C’est ce qu’il explique dans le livret du disque). Le « tournoiement fantastique et fatal » aux accents sombres et morbides, se mue alors en un hommage appuyĂ© Ă  la tradition viennoise, ce que cette valse aurait dĂ» ĂȘtre Ă  l’origine. C’est une hyper-valse dans laquelle le pianiste cĂšde Ă  la griserie, multiplie les notes, les traits plus virtuoses les uns que les autres, nous entraĂźne dans un tourbillon Ă©clatant de folie, accumule les prouesses techniques (dĂ©placements d’une rapiditĂ© incroyable). C’est brillant et spectaculaire, Ă©poustouflant! Le piano se plie Ă  la formidable Ă©nergie du musicien, jusqu’aux derniers « coups de canons » surprenants de force. La salle Cortot pleine Ă  craquer lui fait un triomphe. Trois bis pour prolonger le plaisir: en hommage au Japon (l’ambassadeur est dans la salle!) une jolie chanson japonaise dans un arrangement de Weissenberg, un arrangement d’une vraie valse de Strauss, et pour finir sur une note de cƓur « Parlez-moi d’amour » somptueusement transcrite.

AprĂšs ce concert qui fait du bien, on ne se privera pas du plaisir de toutes les autres belles surprises que rĂ©serve le CD « France Romance », paru chez Naxos Japan. (Debussy, FaurĂ©, Satie, Ravel, Poulenc, Trenet
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COMPTE-RENDU, critique récital et CD. FONDATION LOUIS VUITTON, Paris, le 17 mai 2019. Jean-Paul Gasparian, piano

5777_16Jean-BaptisteMillot-minCOMPTE-RENDU, critique rĂ©cital et CD. FONDATION LOUIS VUITTON, Paris, le 17 mai 2019. Jean-Paul Gasparian, piano. Debussy, Murail, Messiaen, Chopin. La Fondation Louis Vuitton offre Ă  des musiciens choisis un Ă©crin de modernitĂ© inspirant de par son acoustique flatteuse et agrĂ©able, le raffinement de son architecture et la poĂ©tique du lieu dont un grand pan vitrĂ© offre Ă  l’échappĂ©e du regard un escalier d’eau vive et les reflets changeants de la tombĂ©e du jour. Le 17 mai le jeune pianiste Jean-Paul Gasparian – 23 ans – invitĂ© Ă  y donner un rĂ©cital y trouvait un cadre Ă  sa mesure. Il donnait un programme en deux temps, (trois avec les bis!): le premier consacrĂ© Ă  la musique française du XXĂšme siĂšcle, et le second Ă  Chopin inaugurant la sortie ce mĂȘme jour de son tout dernier disque enregistrĂ© pour le label Evidence Classics.

JEAN-PAUL GASPARIAN: SONORITÉS DE RÊVE, NOBLESSE ET FLAMBOYANCE

Il y a deux ans, le jeune artiste affichait dĂ©jà la dimension de son talent: un jeu plein et hautement expressif au fini impeccable, un son Ă  lui, rond et enveloppant, et quel sens de la construction! Son jeu demandait cependant Ă  se dĂ©ployer, s’ouvrir, prendre encore davantage de corps. On constate aujourd’hui que c’est chose faite! Cultivant toujours en esthĂšte la beautĂ© du son, qu’il façonne avec mĂ©ticulositĂ©, dans une sophistication naturelle, qualitĂ© qu’il porte profondĂ©ment en lui, il fait montre de davantage d’engagement, et cela est visible tout autant qu’audible. Que ce soit dans les scansions rythmiques et la frĂ©nĂ©sie jubilatoire du Regard de l’Esprit de Joie, ou dans ses Chopin incandescents, rougis au fer dans leurs moments les plus exaltĂ©s, son sang bouillonne et libĂšre une Ă©nergie nouvelle, qui couvait derriĂšre la sage retenue antĂ©rieure. Cela dit, tout demeure pensĂ©, et dosĂ©, avec un art et un goĂ»t accomplis lorsqu’il s’agit des timbres, du phrasĂ© toujours Ă©lĂ©gamment conduit, des Ă©quilibres sonores, et quand le jeu s’enflamme, son souffle puissant nous emporte sans jamais nous faire perdre pied.

EntrĂ©e dans la nuit en douceur avec le premier cahier d’Images de Claude Debussy: dans Cloches Ă  travers les feuilles, jouant des matiĂšres et des rĂ©sonances, Jean-Paul Gasparian agence en apesanteur les nappes sonores, leur donne vies respectives, dans une miraculeuse harmonie, comme Ă  autant d’élĂ©ments mouvants et vibrants d’un indicible paysage. Il nous fait entrer dans le mystĂšre d’Et la lune descend sur le temple qui fut, y suspend des Ă©toiles dans des sonoritĂ©s de rĂȘve faites de paisible voluptĂ©, et tandis que de l’autre cĂŽtĂ© de la vitre l’eau devient platine sous l’indigo du ciel, il anime les Poissons d’or d’une belle vivacitĂ©, frĂ©tillants et joueurs, et pousse la couleur jusqu’à en faire un (autre) feu d’artifice.

On ne saura que louer la prĂ©sence de La mandragore dans le programme: cette piĂšce de Tristan Murail composĂ©e en 1993 est une autre corde Ă  l’arc du pianiste non moins nĂ©gligeable, dĂ©montrant son aisance dans le rĂ©pertoire contemporain. Parfaitement construite, il nous en rĂ©vĂšle l’univers Ă  la fois inquiĂ©tant et sĂ©duisant. Une trĂšs belle rĂ©alisation! MĂȘme compliment pour les deux des Vingts regards sur l’enfant JĂ©sus, d’Olivier Messiaen, oĂč il oppose la tendre douceur de la PremiĂšre communion de la Vierge, Ă  la lumineuse fulgurance du Regard de l’Esprit de Joie, dont le rythme et les accords saturĂ©s, comme on dirait des couleurs, revigorent et nous prennent au corps.

Chopin n’est au fond pas si loin de tout cet esprit français. Les quatre Ballades enregistrĂ©es, dont la quatriĂšme est donnĂ©e au concert, et la Polonaise-Fantaisie opus 61 offrent le mĂȘme Ă©panouissement sonore et une densitĂ© de propos hors du commun. Jean-Paul Gasparian a une vĂ©ritable vision de ces Ɠuvres emblĂ©matiques, qu’il Ă©rige dans une conscience aboutie et permanente de leur architecture, sur d’invisibles mais inĂ©branlables socles: il conjugue en elles soliditĂ© et lyrisme exaltĂ©, sĂ©rĂ©nitĂ© et souffle hĂ©roĂŻque, y compris dans la Polonaise-Fantaisie, qui n’est pas sous ses doigts celle d’un Chopin dĂ©sincarnĂ© et affaibli, mais oĂč la noblesse de ton et la force intĂ©rieure, y compris et surtout dans les passages mĂ©ditatifs, l’emportent sur l’expression mĂ©lancolique. Quelle beautĂ© de la ligne mĂ©lodique, ici et dans les Nocturnes! Celui en do mineur (opus 48 n°1) avance trĂšs retenu, le pas solennel, mais admirablement portĂ© dans son impassible balancement, puis libĂšre un chant Ă©perdu. Dans celui en rĂ© bĂ©mol majeur (opus 27 n°2), il laisse planer au-dessus d’une basse hypnotique et caressante ses volutes mĂ©lodiques subtilement ourlĂ©es et timbrĂ©es, avant d’estomper dans un dĂ©licat morendo les toutes derniĂšres notes. La Polonaise HĂ©roĂŻque opus 53 vient couronner le tout avec panache et vigueur, portĂ©e haut par ce jeune pianiste dont l’énergie et la passion ne s’essouffleront pas dans les cinq bis qu’il offrira en « after »: retour Ă  Debussy avec deux des Estampes (La soirĂ©e dans Grenade et Jardins sous la Pluie), le PrĂ©lude opus 23 n°4 de Rachmaninoff, renversant de profondeur et d’élĂ©gance, la Valse en mi mineur opus posthume de Chopin, et enfin deux mouvements de la 2Ăšme sonate de Rachmaninoff.

Le concert Ă©tait captĂ© par Radio Classique, dont on regrette seulement « l’oubli » des piĂšces dites contemporaines (Murail et Messiaen) lors de sa retransmission.

5665_CoverGasparianChopinA Ă©couter (sans modĂ©ration) : son CD « CHOPIN » (4 Ballades, polonaises, valses, et nocturnes), label Evidence Classics. Un trĂšs beau disque dotĂ© d’une prise de son remarquable, qui vient aprĂšs un premier album consacrĂ© aux compositeurs russes (mĂȘme label) dĂ©jĂ  trĂšs remarquĂ©. Illustration : © Jean-Baptiste Millot

MONTPELLIER, FESTIVAL RADIO FRANCE, du 10 au 26 juillet 2019 : Vent nordique pour la 35Ăš Ă©dition

D2F0m1sX4AAvC1yMONTPELLIER, FESTIVAL RADIO FRANCE, du 10 au 26 juillet 2019. Du 10 au 26 juillet 2019, le Festival Radio France proposera pour sa 35Ăš Ă©dition, un voyage nordique, intitulĂ© « Soleil de nuit », en rĂ©fĂ©rence aux Nuits blanches de Saint-Petersbourg. Jean-Pierre Rousseau, son directeur, a choisi de faire connaĂźtre l’incroyable foisonnement musical et crĂ©atif de pays comme la Lettonie, l’Estonie, la SuĂšde, la Finlande, le Danemark, la Pologne et bien d’autres. Les compositeurs d’autrefois et d’aujourd’hui y seront Ă  l’honneur, et aussi les interprĂštes natifs de ces pays. Citons parmi eux les chefs Neeme et Kristjan JĂ€rvi, Andris Poga, Krzysztof UrbaƄski, les pianistes Jan Lisiecki, Lukas Geniusas, Paavali Jumppanen.

 

 

FESTIVAL RADIO FRANCE OCCITANIE-MONTPELLIER:
LA BRISE BALTIQUE VA SOUFFLER SUR LA 35ÈME ÉDITION!

 

Bien sĂ»r on y Ă©coutera Sibelius et Arvo PĂ€rt, Magnus Lindberg et Rautavaara, qui cĂŽtoieront les « titans » europĂ©ens bien connus, mais le festival nous rĂ©serve de nombreuses dĂ©couvertes: qui connait le compositeur suĂ©dois Eduard Tubin, le letton Pēteris Vasks, le finlandais Usko MerilĂ€inen, ou encore, plus ancien, Joseph Martin Kraus, l’exact contemporain de Mozart, mais en SuĂšde?
“La musique sera partout oĂč elle est attendue » (Jean-Pierre Rousseau): 153 concerts dans 70 lieux dont bien sĂ»r Montpellier mais aussi SorĂšze, FabrĂšgues, Lectoure, Mende, Perpignan
De quoi aiguiser la curiositĂ© et s’autoriser toutes les libertĂ©s. Car le festival Radio France, pour faire court, c’est ça: les musiques qui ne s’interdisent rien, la libertĂ© des genres; mĂȘme le jazz, qui ouvrira les festivitĂ©s avec le « Amaring Keystone Big Band » de David Enhco, se fera scandinave Ă  ses heures! Le piano se taillera une part de lion, et la jeune gĂ©nĂ©ration de musiciens y sera dignement reprĂ©sentĂ©e (ThĂ©o Fouchenneret, Marie-Ange Nguci, le quatuor Notos
). Y penser: on pourra suivre le festival en direct sur France Musique du 15 au 20 juillet. Soleil de midi, ou soleil de minuit? En Occitanie, les deux confondus pour prendre en musique les plus belles couleurs de l’étĂ©.

 

Programme complet et réservations sur le site www.lefestival.eu

 

 

 

COMPTE-RENDU, critique, récital. PHILHARMONIE DE PARIS, le 23 av 2019. Nicholas Angelich, piano. Beethoven, Brahms, Ravel.

ANGELICH nicholas-angelich-cjean-franois-leclercq---eratojpgCOMPTE-RENDU, critique rĂ©cital. PHILHARMONIE DE PARIS, le 23 av 2019. Nicholas Angelich, piano. Beethoven, Brahms, Ravel. Un lendemain de PĂąques n’est pas forcĂ©ment le meilleur jour pour dĂ©placer le public parisien Ă  un concert, quand bien mĂȘme pour y Ă©couter Nicholas Angelich. Le 23 avril, on aurait aimĂ© une salle Pierre Boulez fourmillante pour un artiste de cette stature. Mais voyons la coupe Ă  moitiĂ© pleine! Celle d’un auditoire qui redoubla de chaleureux applaudissements aprĂšs une Valse de Ravel comme on l’a rarement entendue, et comme on ne l’entendra probablement jamais ainsi. Auparavant, Beethoven et Brahms en annonçaient dĂ©jĂ  la couleur. Nicholas Angelich arrive sur scĂšne la mine grave. Quelques chose semble assombrir ses pensĂ©es. Cela n’est peut-ĂȘtre qu’une impression, mais elle ne nous quitte pas jusqu’au terme du concert. Son regard paraĂźt tournĂ© en lui, et ce qu’il donne de la musique ce soir-lĂ  a les reflets de cet Ă©tat intĂ©rieur palpable. Si ses Brahms et la Valse vont nous bouleverser, nous Ă©branler tout autant que nous fasciner, la Sonate n°12 opus 26 de Beethoven, dite « Marche FunĂšbre » par laquelle il commence, laisse dubitatif. D’abord parce que le piano est faux: cela saute aux oreilles dĂšs les premiĂšres notes, dans ce mĂ©dium du clavier.

Nicholas Angelich dans les profondeurs de Brahms et Ravel

Est-ce cela qui trouble notre musicien? Toujours est-il que son jeu hĂ©site, Ă  l’Ă©noncĂ© du thĂšme, entre affectation et retenue, entre aveu et pudeur, dans une solennitĂ© craquelĂ©e ça et lĂ , prĂȘte Ă  cĂ©der Ă  l’épanchement Ă©motionnel, sans vouloir finalement basculer dedans. Ce qui est assez frappant c’est qu’il tourne cette sonate vers celles plus tardives, voire vers les derniers quatuors Ă  cordes! Elle appartient pourtant au cycle des premiĂšres, bien que Beethoven y torde la forme hĂ©ritĂ©e de Haydn, ou de Mozart, avec ce patchwork de variations contrastĂ©es parfois trĂšs Ă©loignĂ©es du thĂšme, et les unes des autres. Nicholas Angelich en teinte les contours avec tendresse, que ce soit dans la rarĂ©faction des notes de la quatriĂšme (Ă©crite comme du Webern avant l’heure!), ou dans les triolets de la cinquiĂšme, oĂč l’on croirait presque entendre Schumann! La marche funĂšbre (troisiĂšme mouvement: « Maestoso andante, marcia funebre salle morte d’un eroe ») au ton grave et solennel s’insĂšre entre un scherzo et le finale oĂč l’abondance de pĂ©dale donne Ă  l’écoute l’impression d’un halo sonore qui, s’il se justifie dans le dernier mouvement de la « Waldstein » par exemple, sans nuire Ă  la clartĂ© du discours, voile un rien la joie prompte et volubile de l’allegro, en rabat quelque peu les couleurs, comme si notre pianiste s’interdisait toute lĂ©gĂšretĂ© d’ñme.

Les quatre Ballades de Brahms, Nicholas Angelich les porte en lui et sur scĂšne depuis longtemps. Ce soir, il nous plonge dans leurs paysages intĂ©rieurs, leur exotisme nordique, nous les conte comme des lĂ©gendes, comme revenu d’un grand voyage. Est-ce lui qui les forge ainsi, ou elles qui l’ont transformĂ©, imprĂ©gnĂ©? Nul ne saurait dire tant son intimitĂ© avec cette musique est totale. Il en habite leurs espaces et leur temps, avec un tel naturel, avec une telle profondeur et une telle vĂ©ritĂ©, que ces ballades semblent un prolongement de lui-mĂȘme. La premiĂšre est sombre et inquiĂ©tante, il Ă©tire le temps dans la seconde hors sol tant les basses y sont sans poids, mais prĂ©sentes, lui donne une poignante longueur de son dans le grave, souligne l’atmosphĂšre fantastique et Ă©minemment poĂ©tique de la troisiĂšme, intranquille, aux pianissimi surnaturels, dĂ©ploie la quatriĂšme dans une phrase sans fin, douce comme une aile d’ange, quasi faurĂ©enne, et y laisse planer le mystĂšre de ses longs silences. L’entracte vient les sĂ©parer des deux Rhapsodies opus 79 qui ouvrent la seconde partie. La premiĂšre au contraste marquĂ© entre le dĂ©but, passionnĂ©, et le milieu oĂč le pianiste suspend le temps, laisse place Ă  la seconde qui prend une allure de marche funĂšbre, bridĂ©e et dĂ©primĂ©e. Curieusement, on n’y entend pas cet Ă©lan hĂ©roĂŻque et cette volontĂ© qui caractĂ©rise son dĂ©but. Annonce-t-elle le glas de la Valse de Ravel, qui suit? Quelle Valse! Le piano se mue en grand orchestre, et Angelich joue des masses de ses registres. Plus fantasmagorique que jamais, des visions fugitives s’en Ă©chappent. Le pianiste-sorcier fait apparaĂźtre et s’évanouir les bribes de souvenirs viennois dans des gouffres mortifĂšres, de noirs abĂźmes qui donnent le frisson. Son jeu est en perpĂ©tuel mouvement, dans le vertige de ses nappes sonores – les notes sont Ă  peine perceptibles – qui volent et s’entrelacent, jusqu’à s’entrechoquer, jusqu’à la dislocation finale. On est portĂ© par leurs vagues qui nous feraient chavirer Ă  chaque seconde, Ă  nous faire oublier le confort du fauteuil d’orchestre. OubliĂ© aussi l’accord fatiguĂ© du piano, le piano lui-mĂȘme. Sortis du tourbillon, du rĂȘve Ă©veillĂ©, on rĂ©alise alors que l’on vient de vivre un moment exceptionnel, une expĂ©rience musicale inouĂŻe, avec le sentiment que jusque-lĂ  la Valse au piano n’avait pas tout dit!

Illustration : N Angelich / © JF Leclercq ERATO

COMPTE-RENDU, critique récital. ENGHIEN LES BAINS, le 13 av 2019. Tristan Pfaff / CD critique (Ad Vitam)

BEFFA Karol douze etudes cd tristan pfaff piano critique cd classiquenewsCompte-rendu critique rĂ©cital Tristan Pfaff, Enghien-les-Bains, 13 avril 2019, Chopin, Beffa, Liszt, et CD T.Pfaff/K. Beffa, (1 cd Ad Vitam). Un pianiste, un compositeur. Tristan Pfaff et le compositeur Karol Beffa Ă©taient invitĂ©s samedi 13 avril, par l’association Pianomasterclub, Ă  l’auditorium de l’école de musique d’Enghien-les-bains. Les douze Ă©tudes de Karol Beffa reprĂ©sentent l’essentiel de son Ɠuvre pour piano. Tristan Pfaff en a crĂ©Ă© l’intĂ©gralitĂ© en juillet 2014, puis les a enregistrĂ©es sous le label Ad Vitam (CD paru fin 2018). Ce concert permit d’entendre trois de celles-ci extraites du second cahier, au cƓur d’un programme associant Chopin et Liszt.

Tristan Pfaff interprĂšte Karol Beffa

Une heure de musique avec Tristan Pfaff ne laisse pas sur sa faim: le choix des Ɠuvres, et pas des moindres, et la densitĂ© de son jeu ont fait de ce concert un moment intense oĂč l’écoute ne se relĂąche jamais. Construit comme un triptyque, la Sonate n°2 opus 35, dite funĂšbre, de Chopin en est le premier tableau. Tristan Pfaff s’y engage avec toute la force de sa sincĂ©ritĂ©, lui donne souffle d’un bout Ă  l’autre (premier mouvement), dans une tenue cependant qui se refuse Ă  toute effusion dĂ©mesurĂ©e, Ă  l’impudique Ă©panchement, Ă  la prĂ©tention d’un pathos par trop dĂ©monstratif. Les voix chantent, timbrĂ©es admirablement quels que soient les registres (scherzo), sans excĂšs. La main gauche tire du Pleyel des accents sombres, tour Ă  tour voilĂ©s ou coulĂ©s dans le bronze, qui jamais ne plombent le flux musical, en particulier dans la marche funĂšbre empreinte d’une grande dignitĂ© de ton. VoilĂ  Chopin bien servi par la classe de cet interprĂšte dont les moyens pianistiques que beaucoup pourraient lui envier, demeurent au service de la justesse de l’expression comme de son Ă©lĂ©gance.

DU CONCERT AU CD
 Les trois Ă©tudes de Karol Beffa, volet central, donnent un aperçu de l’homogĂšne diversitĂ© des douze Ă©tudes formant le corpus dĂ©diĂ© au piano par le compositeur, qui occupent l’espace entier du CD rĂ©cemment paru chez Ad Vitam. Au cĂŽtĂ© du pianiste celui-ci se tient assis, comme pour insuffler, au fil des pages qu’il tourne, l’inspiration Ă  son interprĂšte qui la fait sienne. On entend la 7Ăšme, Ă  l’atmosphĂšre mĂ©ditative, la 10Ăšme « sur le nom d’Auvers », une piĂšce Ă©nergĂ©tique qui contraste avec ses alternĂ©s rapides, ses scansions rythmiques, ses traits articulĂ©s dans l’aigu, et ses vigoureuses octaves montantes Ă  la basse, et enfin la 11Ăšme, dont la rĂ©fĂ©rence thĂ©matique Ă  la cinquiĂšme Valse sentimentale de Ravel nous amĂšne dans un univers arachnĂ©en, mystĂ©rieux au dĂ©part, qui s’épaissit et s’assombrit en son centre dans le tissu serrĂ© de ses canons, et finit Ă©nigmatique. Tristan Pfaff en fin coloriste en dessine les espaces et les lignes enchevĂȘtrĂ©es avec clartĂ© et subtilitĂ©, et dĂ©joue avec le plus grand naturel les difficultĂ©s techniques, celles notamment relatives aux Ă©carts et aux dĂ©placements sur le clavier. L’ensemble Ă©coutĂ© au disque donne une impression familiĂšre, d’à la fois de nouveau et de connu, tant le langage musical est immĂ©diatement intelligible. Karol Beffa ne conçoit pas la crĂ©ation musicale ex nihilo: si le modĂšle « Ligeti » est omniprĂ©sent, il inscrit son Ă©criture dans le fil de ses aĂźnĂ©s, Dutilleux, Debussy, Ravel, mais aussi Reich. Cette imprĂ©gnation sert la personnalitĂ© originale de ce compositeur qui, au-delĂ  de ses « tics » d’écriture, marque incontestablement de son sceau les pages de ces Ă©tudes. Tristan Pfaff, dĂ©dicataire de la douziĂšme, la plus redoutable, signe ici un trĂšs beau disque oĂč sa sensibilitĂ© trouve un heureux terrain d’expression.

Revenons au concert avec le dernier tableau du triptyque: la RĂ©miniscence de Norma de Liszt/Bellini. Tristan Pfaff en traduit l’esprit de bravoure dĂšs les premiĂšres minutes et on mesure dans cette piĂšce aux difficultĂ©s innombrables, le talent de ce pianiste et le niveau de sa maĂźtrise technique. Une interprĂ©tation Ă©blouissante mettant en valeur au-delĂ  du pianisme lisztien l’envergure orchestrale, les tessitures vocales, en particulier dans le mĂ©dium du clavier: il timbre et fait chanter ses pouces comme personne. Quelle Ă©loquence, quelle exaltation dans le jeu! On en est soulevĂ©, tout comme ses mains qui semblent ne plus toucher le clavier, volent au-dessus de lui. Le bis, fugace en comparaison, n’en sera pas moins brillant, avec Étincelles de Moszkowski dans l’arrangement d’Arcadi Volodos.

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Compte-rendu critique rĂ©cital Tristan Pfaff, Enghien-les-Bains, 13 avril 2019, Chopin, Beffa, Liszt — À Ă©couter: CD Karol Beffa, Douze Ă©tudes, par Tristan Pfaff, piano, label Ad Vitam Records, 2018.

Compte-rendu, critique, concert. MONTE-CARLO, le 23 mars 2019. Printemps des Arts de Monaco 2019. BRAHMS: Bianconi / Nesterowicz

MONACO printemps des arts 2019 concerts festival critique piano critique compte rendu concerts opera classiquenews bianconi brahmsCompte-rendu, critique, concert. MONTE-CARLO, le 23 mars 2019. Printemps des Arts de Monaco 2019.  BRAHMS: Bianconi / Nesterowicz   Un seul concert au Printemps des Arts de Monte-Carlo suffit Ă  donner un aperçu de la singularitĂ© de ce festival, auquel son directeur artistique Marc Monnet a su imposer sa patte, originale et reconnaissable entre toutes. Comme un bon cuisinier qui cache ses secrets au cƓur de ses recettes tout en dĂ©taillant les ingrĂ©dients sur le menu, il concocte sa programmation avec une science qui lui appartient, dans des mariages hardis, inattendus ; concilie ce qui apparaĂźt au demeurant inconciliable, instille, et mĂȘme bien davantage, la musique contemporaine dans des programmes oĂč les chocs esthĂ©tiques ne sont pas exclus. L’Ɠuvre inclassable du compositeur Mauricio Kagel constitue le fil rouge de cette Ă©dition. Alexandros Markeas (nĂ© en 1965), et Yann Robin (nĂ© en 1974) y sont Ă©galement Ă  l’honneur. Le 23 mars, un copieux concert attendait son auditoire, avec, tenez-vous bien, les deux concertos pour piano de Brahms, entre autres


La soirĂ©e commence avec Tango AlemĂĄn de Kagel en mise en bouche. Tango revisitĂ©, dĂ©pouillĂ© de ses robes fendues Ă  dos nu, de ses costumes croisĂ©s, tango dont il ne garde que l’essence. MĂȘme le langage est gommĂ©. Intelligible seulement par ses inflexions expressives exacerbĂ©es, la chanteuse Marie Soubestre force le pathos, clame le dĂ©chirement et la dĂ©ception sans retenue, sur fond de piano (Maroussia Gentet), de violon (Constance Ronzatti) et d’accordĂ©on (Jean-Étienne Sotty). Le moment, plus vrai que nature, est poignant.

 

Vient ensuite le plat de rĂ©sistance. Quel programme ! Chaque concerto est introduit par une ouverture de Mendelssohn (Athalie opus 74, Ruy Blas opus 95) . Aimez-vous Brahms  « Aimez-vous Mendelssohn, c’est long », avait rĂ©pondu Françoise Sagan au journaliste qui l’interviewait. Et pourtant c’est bien la question que l’on devrait se poser dans une telle juxtaposition. Effectivement et comparativement, malgrĂ© l’écriture impeccable, l’orchestration symphonique magistrale, la richesse des idĂ©es mĂ©lodiques, l’interprĂ©tation prĂ©cise et hautement expressive de l’orchestre et de son chef, les piĂšces du prĂ©coce compositeur paraissent tellement conventionnelles aux cĂŽtĂ©s de ces monuments, que l’on pourrait y voir des longueurs inutiles au programme! En fait, elles furent une respiration lĂ©gĂšre et apprĂ©ciĂ©e avant la plongĂ©e dans le grand fleuve brahmsien.

 

 

2 Concertos de Brahms Ă  Monte-Carlo

Le jeu vaillant et robuste de Philippe Bianconi

 

bianconi philippe portrait critique piano concert annonce classiquenewsUn rĂ©el dĂ©fi que de jouer ces deux concertos en une soirĂ©e! ComposĂ©s Ă  plus de 20 ans d’intervalle, alors que le premier concerto pour piano en rĂ© mineur opus 15 de Brahms, est son premier grand pas dans l’écriture symphonique, quoique de forme au bout du compte conventionnelle, le second, en si bĂ©mol majeur opus 83, composĂ© aprĂšs sa seconde symphonie, Ă©pouse dĂ©libĂ©rĂ©ment, en particulier avec ses quatre mouvements, la forme et la texture symphoniques. C’est cette dimension que constamment le pianiste Philippe Bianconi et Michal Nesterowicz Ă  la baguette, vont insuffler Ă  ces deux Ɠuvres ce soir-lĂ . Dimension par l’ampleur donnĂ©e, le tissu orchestral densifiĂ© et magnifiĂ©, et le jeu robuste et vaillant de Philippe Bianconi, qui ne se relĂąche jamais, et fait corps avec l’orchestre. Le paradoxe de ces Ɠuvres, qui rĂ©side dans leur monumentalitĂ© symphonique et leur appartenance chambriste de par l’écriture, est bien le nƓud de leur difficultĂ©, que le chef et le soliste, dans une entente parfaite, n’ont aucun mal Ă  rĂ©soudre. Dans le premier concerto, l’orchestre donne le ton dĂšs sa longue introduction; Philippe Bianconi en rejoint les abords escarpĂ©s et les accents vĂ©hĂ©ments, dans une intensitĂ© expressive immĂ©diate et fiĂ©vreuse, qu’il soutiendra tout au fil du premier mouvement. C’est prenant d’un bout Ă  l’autre. Dans un engagement physique manifeste, il n’est pas dans la tentation de l’effet monumental: se joue Ă  chaque instant quelque chose de profondĂ©ment humain, vrai et ressenti. La puissance vient de cette force intĂ©rieure, celle sous-tendue par la rĂ©volte contenue dans les pages de Brahms, cette rĂ©volte sublimĂ©e par le chant Ă©perdu de son piano. Dans les passages les plus enflammĂ©s, son jeu se fait saillant, mais jamais dur ni anguleux, encore moins mĂ©tallique; il va au bout, au taquet de ce qui est exprimable, toujours dans la plĂ©nitude du son. Et quelle beautĂ© que l’adagio! Quelle magnifique Ă©coute entre le chef et le soliste, chantant sa consolation d’une mĂȘme voix! Le pianiste y coule ses grands arpĂšges au creux de la vague orchestrale, dans un parfait fondu, sous l’aigu des bois. Quel baume, quelle caresse de l’ñme aussi, que ses impalpables pianissimi, qu’il fait Ă©merger des graves des cordes, pour conclure dans ce long trille dont il fait jaillir miraculeusement la lumiĂšre au fil de son ascension! Enfin, la volontĂ© et une vigoureuse passion animent le rondo final, jusqu’à son apothĂ©ose majeure, dans le son Ă©clatant de l’orchestre.

 

nesterowicz michal piano concert critique cd critique piano concert classiquenewsLe second concerto est d’une autre Ă©toffe: vaste, il ouvre sur de grands espaces, le propos sans cesse renouvelĂ© dans les successions de ses paysages variĂ©s. Le piano de Philippe Bianconi s’enchĂąsse dans le tissu orchestral, sous les sons mystĂ©rieux et romantiques des cors, s’en Ă©chappe pour de vigoureux solos, avant de reprendre sa place en simple instrument d’orchestre, auprĂšs des vents et des cordes. Souvent le torse tournĂ© lĂ©gĂšrement vers le fond de la scĂšne, le pianiste ne lĂąche pas du regard les flĂ»tes, les vents, comme s’il Ă©tait de leur pupitre, collant Ă  leurs traits et trilles. Dans une symbiose parfaite, il ouvre, avec le soutien infaillible de l’orchestre, toutes les perspectives que l’Ɠuvre recĂšle, leur donne leur ampleur, sachant combiner rudesse et lyrisme, rĂȘverie et accents triomphaux (Allegro non troppo, et allegro appassionato). Le beau lied du violoncelle qui introduit l’Andante est toujours un moment attendu de ce concerto. La violoncelliste l’énonce avec une suavitĂ© infinie, auquel le pianiste rĂ©pond par des sonoritĂ©s quasi nocturnes. Des minutes de grĂące ineffable, en particulier dans ce temps suspendu, avec sous le murmure de la clarinette, les sonoritĂ©s du piano en apesanteur, fondantes de douceur! Le chef et le pianiste soudent enfin leur complicitĂ© dans la fluiditĂ© et la joie rayonnante de l’Allegretto grazioso final, empreint d’une vitalitĂ© vivifiante d’optimisme et de lĂ©gĂšretĂ©.

 

S’il fallut au pianiste une prĂ©paration de coureur de fond pour « tenir » ces deux concertos dans la foulĂ©e, on peut affirmer que toute efficace qu’elle fut, Philippe Bianconi avait d’ores et dĂ©jĂ  la ressource pour relever un tel dĂ©fi. On retient de cette soirĂ©e un formidable moment portĂ© haut par le souffle d’un orchestre dirigĂ© de haute volĂ©e, et un pianiste au sommet de son art et de ses moyens.

 

 

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Compte-rendu critique concert, Philippe Bianconi, piano, et l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, direction Michal Nesterowicz, Festival Printemps des Arts, Auditorium Rainier III, Monte-Carlo, 23 mars 2019, Mendelssohn-Brahms. Illustrations : Philippe Bianconi © Bernard Martinez / Michal Nesterowicz, © Lukasz Rajchert

 

 

Festivals Ă©tĂ© 2019. LA VEZERE, LA 39ÈME ÉDITION DU FESTIVAL JOUE L’OUVERTURE

LA VEZERE, LA 39ÈME ÉDITION DU FESTIVAL JOUE L’OUVERTURE. Ce sera cet Ă©tĂ©, du 9 juillet au 22 aoĂ»t 2019, dans le magnifique Ă©crin de verdure qu’est la CorrĂšze. Ce festival concoctĂ© par Isabelle du Saillant mĂ©rite qu’on s’y rende, et qu’on s’y attarde. Cette annĂ©e particuliĂšrement. Une Ă©dition « trĂšs ouverte » qui ose et propose des dĂ©couvertes.

 
 

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La musique dite classique y tissera ses liens avec le monde actuel, plus vivante que jamais. Les concerts traditionnels flirteront avec des spectacles originaux, comme « Muses » par la compagnie RĂȘvolution, associant pianos (duo Jatekok) et danse hip-hop, tubes classiques et modernitĂ©, ou encore celui imaginĂ© par le pianiste Pascal Amoyel, sur Beethoven, dans une mise en scĂšne de Christian Fromont. La crĂ©ation contemporaine sera reprĂ©sentĂ©e avec brio et originalitĂ© par l’Ɠuvre du compositeur Samuel Strouk « Le rĂȘve de Maya », double concerto pour violoncelle et accordĂ©on, avec François Salque, Vincent Peirani et l’Orchestre de Chambre Nouvelle Aquitaine dirigĂ© par Jean-François Heisser. Le festival s’offre mĂȘme cette annĂ©e deux orchestres avec l’Orchestre National d’Auvergne, sous la direction de Roberto ForĂšs Veses, dans un programme lyrique avec la soprano Julia Lezhneva. Le piano aura ses rĂ©citals avec la benjamine Marie-Ange Nguci et le viennois Till Fellner. Un vent de fraĂźcheur soufflera sur la musique avec le tubiste Thomas Leleu et son sextet dans un programme Ă  la croisĂ©e des genres. Et puis il y aura aussi RaphaĂ«l Pidoux, Philippe Bernold, AnaĂŻs Gaudemard, le quatuor Girard, Thibaut Garcia et Anastasia kobekina, des invitĂ©s de choix. Et bien sĂ»r le chant choral et Diva OpĂ©ra (Rossini et Puccini), pour rester dans la tradition du festival.
Envie de bon air, envie de bons airs
 le chĂąteau du Saillant, Brive, Tulle, Aubazine, et dĂ©sormais Uzerche, autant de lieux oĂč respirer la musique cet Ă©tĂ©!

 
 
 

Programme et réservations : www.festival-vezere.com
 
 
 

 
 
 

COMPTE-RENDU, critique, récital. PARIS, Gaveau, le 15 fev 2019. , Schubert, Schumann, Brahms, Liszt. Michel Dalberto, piano.

dalberto michel pianoportrait classiquenewsCOMPTE-RENDU, critique, rĂ©cital. PARIS, Gaveau, le 15 fev 2019. , Schubert, Schumann, Brahms, Liszt. Michel Dalberto, piano. Les Concerts Parisiens accueillaient, ce vendredi 15 fĂ©vrier, un pianiste Ă  la renommĂ©e solide comme le grĂšs, un artiste sans concession ni complaisance, un musicien comme il y en a peu, dont l’étoffe semble issue des forges qui ont donnĂ© les grands du passĂ©. Un maĂźtre en somme. D’autant que ses disciples Ă©taient lĂ  aussi, dans le public. A 64 ans, Michel Dalberto fait plus que jamais autoritĂ© dans le paysage musical d’aujourd’hui.

 

 

Michel Dalberto, l’esprit de grandeur

 

 

Programme romantique ce soir, avec dans l’ordre Schubert, Schumann, Brahms et Liszt. Le pianiste a choisi un Bösendorfer nouveau cru auquel la marque a su restituer la splendeur d’autrefois. Un choix en parfait accord avec son jeu, gĂ©nĂ©reux et robuste, plein et matiĂ©rĂ©, qui fait sonner et chanter le piano Ă  en faire frĂ©mir le biscuit de la salle Gaveau. Un jeu qui d’emblĂ©e en impose, et, un tour de force, ne laisse Ă  aucun moment d’espace aux incongruitĂ©s sonores faisant hĂ©las souvent partie du dĂ©cor, le public se gardant bien de broncher devant telle affirmation. Le ton est donnĂ© dĂšs les KlavierstĂŒcke D 946 de Schubert (N° 2 et 3): Ă  la simplicitĂ© d’un air fredonnĂ© que l’on entend souvent dans ces piĂšces, et la plupart du temps dans Schubert, Michel Dalberto prĂ©fĂšre la tessiture et l’éloquence lyriques, sculpte la ligne de chant dans tous ses contours, souligne la dramaturgie (2Ăšme en mi bĂ©mol majeur), timbre et joue de contrastes, assombrit et Ă©claircit, serre et dĂ©ploie tout en maintenant une tension constante, imprime au 3Ăšme KlavierstĂŒcke une Ă©nergie Ă©lectrisante.

Pas de demi-mesure non plus dans la Fantaisie opus 17 de Schumann. Le musicien nous prend dans le feu de son jeu, grandiose et passionnĂ©, excessif dans ses humeurs et leur ambivalence, marquant les ruptures dont l’Ɠuvre est Ă©maillĂ©e, jouant de la discontinuitĂ©. Il prend des risques – c’est tout Ă  son honneur – et ne mĂ©nage ni l’instrument, ni nos Ă©motions: le piano rĂ©sonne, s’ébranle, les basses sonnent, par endroits, gĂ©antes, comme l’airain des cloches; dans le premier mouvement, aprĂšs la submergeante vague du dĂ©but, un contrepoint hallucinĂ© et bouleversant fait entendre les voix graves, sous les aigus gommĂ©s. Le deuxiĂšme mouvement s’érige, orchestral, triomphant au bout de lui-mĂȘme, et laisse place au dernier, sombre, plus douloureux qu’apaisĂ©, empreint d’aspĂ©ritĂ©s qui feraient regretter le legato d’Yves Nat, par exemple, si l’on perdait de vue le parti interprĂ©tatif du musicien: on aura beau chercher, ni Ă©panchement, ni mĂȘme tendresse dans le Schumann de Michel Dalberto, mais une ĂąpretĂ© et une grandeur d’ñme Ă  la fois, une tenue, tout comme d’ailleurs dans ses Schubert.

Les 6 KlavierstĂŒcke opus 118 de Brahms ouvrent la deuxiĂšme partie du concert. Concises, ces piĂšces font se succĂ©der des climats variĂ©s, des Ă©tats d’ñmes oĂč la rĂ©signation domine. LĂ  encore, le pianiste nous plonge tout Ă  trac dans le vif du sujet, avec le premier intermezzo, livrant au public ses effusions sans retenue, mais des effusions lyriques et non point sentimentales. Le deuxiĂšme « Andante teneramente » apparaĂźt comme une confession intime. Il chante dans la ferveur, et s’éloigne un peu des demi-teintes mĂ©ditatives qu’on lui attribue souvent, et qui font de certaines interprĂ©tations la platitude, s’achevant dans la touchante douceur d’un pianissimo Ă  la derniĂšre exposition du thĂšme. La Ballade, l’intermezzo et la Romance qui suivent s’acheminent, dans leurs couleurs propres, vers le dernier intermezzo, tĂ©nĂ©breux, nu et dense comme le silence.

Quel compositeur sied mieux Ă  Michel Dalberto que Liszt? C’est Ă  se demander lorsqu’on l’écoute dans les Études d’exĂ©cution transcendantes – ici trois: Ricordanza, Paysage, et Mazeppa. Il domine ces piĂšces de virtuositĂ© – est-ce utile de le signaler? – grĂące Ă  une technique sans faille et un jeu trĂšs ancrĂ©. Mais surtout, il en livre toute la dimension poĂ©tique et musicale, la dimension orchestrale aussi, et l’esprit lisztien avec lequel il partage tant d’affinitĂ©s: Michel Dalberto frappe par la prĂ©sence et le relief de son jeu, impressionne par sa grandeur de vue, et sĂ©duit par son sens esthĂ©tique et son Ă©lĂ©gance. L’esprit de Ricordanza est tout entier dans cette poĂ©tique du son, cette beautĂ© et cette subtilitĂ© des lignes, cette façon de suspendre les phrases dans leur cours, puis de les relĂącher, et il la rend admirablement. Mazeppa est a contrario Ăąpre, violent, strident mĂȘme, et son rĂ©cit Ă©pique clĂŽt le concert en apothĂ©ose, laissant le public Ă©bahi. En bis? quelques notes Ă©grainĂ©es d’un Feuillet d’album de Scriabine. Une façon si raffinĂ©e de dire au revoir!

 

 

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Compte-rendu critique, récital Michel Dalberto, piano, salle Gaveau, Paris, 15 février 2019, Schubert, Schumann, Brahms, Liszt. Illustration :© C Doutre

FESTIVAL La Nouvelle AthĂšnes (2 – 4 fĂ©vrier 2019)

pastedGraphic_1PARIS, Festival La Nouvelle AthĂšnes, 2 – 4 fĂ©v 2019. À LA DÉCOUVERTE DES PIANOS D’ÉPOQUE
 DĂ©couvrir les pianos romantiques et prĂ©-romantiques, c’est ce que propose le festival La Nouvelle AthĂšnes, sur l’initiative de Sylvie BrĂ©ly, du 2 fĂ©vrier au 4 fĂ©vrier, Ă  l’École Normale de Musique de Paris (salle Cortot) et Ă  la maison Heinrich Heine. Un festival original qui s’adresse aux mĂ©lomanes et aux pianistes Ă©tudiants mais aussi aux pianistes amateurs et professionnels dĂ©sireux de s’initier au toucher particulier de ces pianos.

6 pianos magnifiquement restaurĂ©s de la pĂ©riode 1795 – 1850 (anglais, français et viennois), provenant de diverses collections, dĂ©voileront leurs sonoritĂ©s et leurs richesses. Une occasion unique de les entendre dans leurs rĂ©pertoires, d’en percer leurs secrets, et de les comparer!

pastedGraphic_2Le festival rassemblera une plĂ©iade d’artistes, passionnĂ©s et spĂ©cialistes de l’interprĂ©tation sur instruments anciens. On nous pardonnera de ne pas les citer tous, parmi eux Alain PlanĂšs, Alexei Lubimov, Aline Zylberajch, Olga Pashchenko
trois jours d’exception pour recueillir leurs conseils, connaĂźtre tout ce qu’il faut savoir de la facture et de l’interprĂ©tation, et les Ă©couter en concert. Plusieurs temps de rencontre sont prĂ©vus: le samedi des confĂ©rences-dĂ©bats en prĂ©sence des collectionneurs et restaurateurs, suivis d’un concert autour des pianos viennois, le dimanche matin une acadĂ©mie ouverte Ă  tous les pianistes, ainsi qu’à 17h un concert sur pianos Pleyel et Érard, et le lundi soir Ă  19h30 un concert sur l’introduction du pianoforte en France Ă  la maison Heinrich Heine.

Si la curiosité, la passion vous poussent, il est encore temps de réserver vos places de concerts ou de vous inscrire pour faire vivre et vibrer ces  pianos historiques.

 
 
 

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PARIS, Festival La Nouvelle AthĂšnes, 2 – 4 fĂ©v 2019. À LA DÉCOUVERTE DES PIANOS D’ÉPOQUE

Salle Cortot (2 et 3 février 2019)
Maison Heinrich Heine (4 février 2019)
INFOS / RĂ©servations sur : https://www.weezevent.com/festival-la-nouvelle-athenes
www.lanouvelleathenespianosromantiques.com 

 

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Illustrations pianos : piano Walter 1803 (collection Paul Mc Nulty) et piano Pleyel 1842 (collection Edwin Beunk)

 

 

 

Compte-rendu critique, récital de piano. Enghien-les-bains, le 8 décembre 2018. Anne Queffélec, piano, Bach, Beethoven.

queffeelc anne piano concert critique classiquenewsCompte-rendu critique, rĂ©cital de piano. Enghien-les-bains, le 8 dĂ©cembre 2018. Anne QueffĂ©lec, piano, Bach, Beethoven. Chaque annĂ©e l’association Pianomasterclub prĂ©sidĂ©e par Jean-François Mazelier organise Ă  l’auditorium de l’école de musique d’Enghien-les-bains une sĂ©rie de master classes suivies de rĂ©citals, grĂące au soutien de la ville d’Enghien et au mĂ©cĂ©nat de l’entreprise Gfi Informatique. Heureuse initiative qui rassemble des Ă©lĂšves de conservatoires triĂ©s sur le volet, les plus grands noms du piano français, et un public fidĂšle et passionnĂ©. Le 8 dĂ©cembre, Anne QueffĂ©lec donnait un rĂ©cital renversant de beautĂ© et d’émotion, aprĂšs quatre heures riches et intenses auprĂšs de ces pianistes en herbe.

On se rĂ©jouit toujours d’un concert d’Anne QueffĂ©lec, d’abord parce que l’on sait que l’on entendra non seulement une grande professionnelle au sens le plus noble du terme, Ă  la carriĂšre exemplaire, mais surtout une musicienne accomplie, Ă  la sincĂ©ritĂ© sans faille, et toujours inspirĂ©e. Cette soirĂ©e le dĂ©montrera d’autant plus qu’elle nous surprend avec un programme inaccoutumĂ©, qui n’autorise aucun faux-semblant, aucune dĂ©robade. Elle jouera ce qu’elle nomme elle-mĂȘme l’alpha et l’omĂ©ga de l’Ɠuvre pour piano de Beethoven: sa premiĂšre sonate opus 2, et sa derniĂšre, la 32Ăšme, opus 111.

Sur la scĂšne un grand Steinway D dans la pĂ©nombre, le clavier Ă©clairĂ© par un abat-jour suspendu Ă  la courbe d’un lampadaire. Il paraĂźt presque trop grand dans cette salle intimiste, impression renforcĂ©e par la gracile silhouette de la pianiste qui s’avance vers son public. Anne QueffĂ©lec aime s’adresser Ă  lui et parler des Ɠuvres, du compositeur, prĂ©parer l’auditoire, ici d’autant plus qu’elle avoue ce sas de dĂ©compression nĂ©cessaire aprĂšs quatre heures de master classes. La passion habite ses mots comme ses notes, et nous pend Ă  ses lĂšvres. Ce soir l’enjeu est fort. Elle nous le fait sentir: l’opus 111 est un Everest.

La premiĂšre piĂšce n’est cependant pas inscrite sur le programme: forcĂ©ment, c’est un bis! Ainsi nous la prĂ©sente-t-elle, mais c’est en fait un prologue, un prĂ©alable qu’elle va jouer, dans la pensĂ©e du contexte troublĂ© que nous vivons en cette fin d’annĂ©e. « Ich ruf’ zu dir Herr Jesu Christ » le choral BWV 639 de Bach transcrit par Busoni. Le ton est ainsi posĂ©, par cette communion dans le recueillement et la profondeur Ă  laquelle elle convie le public. Un chant apaisĂ© quoique sombre, un chant qui va Ă  l’essentiel, un chant d’humilitĂ© qui, sur sa mer de doubles croches, porte en lui la condition humaine, dĂ©pouillĂ© de tout superflu, c’est par ce chant qu’elle nous conduit Ă  Beethoven.

Beethoven jeune 1012554_1151146791564340_4447833172979903169_nÀ 24 ans, le compositeur acheva sa premiĂšre sonate pour piano opus 2, aprĂšs l’écriture des trios opus 1. La dĂ©dicace Ă  Haydn, son maĂźtre, laconique et juste polie, parle d’elle mĂȘme: Beethoven affirme dĂšs lors un langage personnel quand bien mĂȘme cette sonate conserve une facture et une Ă©criture classique. Anne QueffĂ©lec en rĂ©vĂšle tous les contrastes, avec une justesse qui laisse sa place lorsqu’il le faut Ă  la transparente lĂ©gĂšretĂ© du discours, Ă  la fermetĂ© de ton, Ă  l’impĂ©tuositĂ©, Ă  la fougue, et Ă  cette dĂ©licatesse qui fait aussi la marque de l’écriture beethovĂ©nienne, dans ses mouvements lents et ses menuets. Elle Ă©claire cette sonate d’une vitalitĂ© sans pareil, fait chanter tendrement le cƓur de l’adagio, danser le menuet, et bouillonner le presto.

Fidelio de BeethovenL’opus 111 est une autre histoire. Elle aborde ce grand diptyque qui marque la fin de l’écriture pour piano par son compositeur comme une absolue nĂ©cessitĂ©: “il le faut maintenant, nous dit-elle, je ne peux pas quitter ce monde sans avoir jouĂ© l’opus 111″. Longtemps mĂ»ri, Ă©coutĂ© au fond d’elle, cela fait seulement trois mois qu’elle le joue « vraiment » et le donne en concert. « Es Muss Sein », cette annotation de Beethoven sur les pages de son seiziĂšme quatuor, elle la fait sienne ici. Elle en emprunte le chemin de l’accomplissement: il y a d’un bout Ă  l’autre de son interprĂ©tation, plus qu’un engagement, cette volontĂ©, cette urgence, cette fiĂšvre, en particulier dans l’allegro « con brio ed appassionato », qu’elle tient sous la tension d’une formidable dĂ©termination, portĂ© par une force sans commune mesure lorsque notamment elle marque les sforzandi voulus par Beethoven, dans l’ascension des traits qui ne cĂšdent jamais au tourbillon. Il y a quelque chose de tellurique dans ce premier mouvement tant son jeu est solide, tant il dĂ©gage d’énergie intĂ©rieure, contrastant avec l’Arietta: lĂ , Anne QueffĂ©lec atteint ce qu’il y a de plus Ă©levĂ© dans l’expression, s’effaçant derriĂšre la nuditĂ© du thĂšme, exempt de toute affectation et empreint d’une profondeur rĂ©sumant l’essentiel. Au fil des variations, c’est cette « volontĂ© apaisĂ©e », suivant les termes de Wagner, qu’elle nous fait Ă©couter, cette force tranquille du chant, ce battement de l’ñme qui se fond dans la nĂ©buleuse astrale de la quatriĂšme variation, pour atteindre, dans un inĂ©branlable Ă©lan de ferveur, l’harmonie des sphĂšres, au-dessus des trilles ultimes magnifiques de puretĂ©, et au bout, retourner au silence par les notes les plus Ă©lĂ©mentaires, les plus sommaires qui soient, refermer le livre d’une fraction d’un soupir qui contiendrait l’éternitĂ©. Comment sortir indemne d’une telle Ă©coute? Rien ne peut ĂȘtre rajoutĂ©, ne peut plus ĂȘtre dit, et rien n’est plus jouable ni audible aprĂšs, mĂȘme pas Bach. Seulement merci, merci, merci!

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Compte-rendu critique, récital Anne Queffélec, piano, 8 décembre 2018, Enghien-les-bains. Bach, Beethoven.

Compte-rendu, critique, PARIS. Festival la Dolce Volta, le 24 novembre 2018, Noack, Cassard, Pescia, Couteau, pianistes, quatuor Hermes.

dolce-volta-festival-concerts-recitals-de-piano-paris-concerts-critiques-sur-classiquenews-festival-2018Compte-rendu, critique, PARIS. Festival la Dolce Volta, le 24 novembre 2018, Noack, Cassard, Pescia, Couteau, pianistes ; Quatuor Hermes. Le 24 novembre, le label la Dolce Volta inaugurait son premier festival Ă  la salle Gaveau. Au cƓur du trouble et de la colĂšre, des violences et du bruit, ce lieu dĂ©diĂ© Ă  la musique, imprĂ©gnĂ© de celle-ci depuis plus d’un siĂšcle, offrait un havre, un espace d’harmonie et de beautĂ©, le luxe d’un temps musical. Quatre concerts en cette journĂ©e pour fĂȘter les artistes du label et l’actualitĂ© de leurs enregistrements, pour venir Ă  leur rencontre, pour rassembler musiciens venus les Ă©couter, mĂ©lomanes et acteurs du monde musical. Le climat ambiant Ă  Paris aurait pu dissuader un bon nombre, il n’en fut rien ou presque: la salle grouillait de public.

 

 

 

I. Florian Noack est, parmi ceux de sa gĂ©nĂ©ration, un pianiste singulier. A 28 ans, se frotter en concert Ă  une Ă©niĂšme interprĂ©tation de la Sonate en si mineur de Liszt, de la sonate D 960 de Schubert, ou de tout autre monument du rĂ©pertoire n’est pas sa dĂ©marche. DotĂ© de moyens techniques et d’un sens artistique hors du commun, il n’en fait pas pour autant Ă©talage. Au disque comme Ă  la scĂšne, il compose ses programmes avec originalitĂ©, et intelligence. Sa grande curiositĂ© le conduit Ă  fouiller dans les malles oubliĂ©es du rĂ©pertoire, et dĂ©nicher des piĂšces de compositeurs ignorĂ©s dont il sait Ă©valuer et nous faire partager l’intĂ©rĂȘt.

 

 

 

LA DOLCE VOLTA FAIT SON FESTIVAL

 

 

 

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Transcripteur hors pair, et insatiable musicien, il repousse les clĂŽtures du champ pianistique en s’appropriant au clavier des Ɠuvres orchestrales ou vocales, dont il fait de vĂ©ritables joyaux. Ainsi le concert offrait une sĂ©lection tirĂ©e de son dernier CD « Album d’un voyageur », rassemblant une foule de piĂšces, courtes pour la plupart, constituant un tour d’Europe musical. Au fil du concert il explique avec clartĂ© et simplicitĂ© comment chaque compositeur a incorporĂ© dans sa musique les racines de son pays. A commencer par Schubert dont il interprĂšte les 12 Valses D 145, avec Ă©lĂ©gance, profondeur et lĂ©gĂšretĂ© Ă  la fois. D’emblĂ©e on est conquis par la beautĂ© du son, la souplesse des lignes, la cohĂ©sion gĂ©nĂ©rale qui nous conduit en douceur d’une danse Ă  l’autre, et enfin l’autoritĂ© naturelle du pianiste. Parmi les 48 lieder allemands de Brahms (Deutsche Volklieder), Il en a sĂ©lectionnĂ© quatre, auxquels il donne vie au piano par un arrangement raffinĂ©. Leurs sonoritĂ©s fondantes dans un art du chant accompli, et de trĂšs beaux sotto voce tranchent avec l’évocation espagnole qui suit: la Danza Iberica de Joaquin NĂ­n, aux accents de guitare, et au sensuel mystĂšre. Autre chant, autre transcription, autre univers, celui, sombre et dĂ©primĂ© du troisiĂšme chant populaire russe de Rachmaninov opus 41, et pour finir un retour en pays latin avec la Tarentelle de Martucci, dans son arrangement de la version orchestrale, Ă  laquelle il donne un tour endiablĂ©, brĂ»lant et noir comme une descente aux enfers. Florian Noack nous dĂ©montre encore qu’il sait passer d’une esthĂ©tique Ă  l’autre sans transition, avec en bis une danse armĂ©nienne de Komitas, acĂ©tique et Ă©purĂ©e, dans des timbres rappelant ceux du marimba, puis Molly on the shore de Grainger tirĂ© du folklore irlandais.

 

 

 

II. Le second concert Ă©tait placĂ© sous le signe de la complicitĂ© musicale avec les pianistes Philippe Cassard et CĂ©dric Pescia. Dans le sillage de leurs magnifiques disques (« FaurĂ© » pour Philippe Cassard, un coffret de l’intĂ©grale du Clavier bien tempĂ©rĂ© de Bach pour CĂ©dric Pescia, et enfin un CD « Schubert » qui les rassemble, paru en 2014), ils en interprĂštent Ă  tour de rĂŽle des extraits avant de se rejoindre au clavier dans Schubert. Faisant fi de toute orthodoxie enfermĂ©e dans des codes rigides et rhĂ©toriques, hors de la distance qu’ils imposent, CĂ©dric Pescia donne une dimension sensible et humaine au tout qu’est le double recueil du Clavier bien tempĂ©rĂ©, Ă  chacun de ses prĂ©ludes et fugues, si diffĂ©renciĂ©s suivant leurs tonalitĂ©s, mais aussi dans l’unitĂ© de cette somme, qu’il trouve par le chant dans sa traduction rĂ©solument pianistique. Le respect stylistique et la rigueur de la pulsation ne lui interdisent pas ce supplĂ©ment d’ñme, cette appropriation qui font de son interprĂ©tation attachante un monde d’éclairages, d’humeurs et d’atmosphĂšres, depuis le doux halo du premier prĂ©lude en do majeur (I), nimbĂ© de pĂ©dale, jusqu’au fa mineur (II), tendre et interrogatif, presque schumannien, en passant par la rumeur quasi colĂ©rique du do mineur (I) comme surgi d’un orgue dans la rĂ©verbĂ©ration de la pĂ©dale, le taciturne do diĂšse mineur et sa pesante fugue (I), et a contrario le ton badin du fa majeur (livre II). Philippe Cassard nous fait entrer quant Ă  lui dans l’univers faurĂ©en le plus sombre qui soit avec son nocturne n°11, dont la tristesse dĂ©sespĂ©rĂ©e cĂšde un instant Ă  la rĂ©volte, et se replie dans la dĂ©solation du silence. Comment ne pas trouver de correspondance avec l’andantino de la Sonate D 959 de Schubert? Point d’affect, point de larmes sur soi dans son approche: l’andantino avance au dĂ©but droit comme un i, sans complaisance, comme une marche implacable. Il y quelque chose de digne et de bouleversant dans cette tenue, qui ne masque en rien la douleur si criante de ce mouvement. On est glacĂ©, clouĂ© sur place, par la dĂ©ferlante colĂšre qui en jaillit, les terribles silences qui suivent ses violents coups de boutoir, qui font du retour du thĂšme une vaine consolation. La Fantaisie D 940 est orchestrĂ©e magnifiquement par les deux interprĂštes, alternant tour Ă  tour nostalgie et violence, laissant poindre parfois une fausse dĂ©sinvolture. Les deux derniĂšres valses de Brahms viendront en derniĂšre touche (bis) apporter leur pointe de tendre lĂ©gĂšretĂ© Ă  ce concert combien prenant.

 

 

 

III. L’intĂ©grale de l’Ɠuvre pour piano de Brahms gravĂ©e au disque par le pianiste Geoffroy Couteau a Ă©tĂ© unanimement saluĂ©e. Le quintette avec piano opus 34 donnĂ© ce soir-lĂ  avec l’excellent Quatuor HermĂšs nous offre un aperçu de l’intĂ©grale de sa musique de chambre Ă  paraĂźtre. AprĂšs une interprĂ©tation fastueuse du quatuor Ă  cordes de Debussy, Ă  la somptuositĂ© sonore et au lyrisme prenant dĂšs les premiers coups d’archets, Geoffroy Couteau donne Ă  la sonate opus 111 de Beethoven une trĂšs belle tenue, ce qui n’est pas peu dire pour cette Ɠuvre. D’une grande hauteur de vue, le premier mouvement tout en majestĂ© et en souffle laisse place Ă  une arietta dont l’émouvante simplicitĂ© fait la noblesse. De la nĂ©buleuse de la quatriĂšme variation, qu’il fait scintiller dans l’aigu du piano tel un tissu d’étoiles, il Ă©lĂšve le chant de la toute derniĂšre dans une poignante ferveur, avant de nous projeter dans l’univers indicible et mystique des derniers trilles, jusqu’à l’humilitĂ© de l’ultime accord. Le quintette de Brahms rĂ©unissait enfin les musiciens de la soirĂ©e en seconde partie: une interprĂ©tation flamboyante, allant Ă©nergie et sophistication, dans un Ă©quilibre parfait avec le piano, tenu de mains fermes et sensibles par Geoffroy Couteau (illustrations ci dessus : G Couteau et le Quatuor HermĂšs)

Difficile de rĂ©sister Ă  prolonger le plaisir du concert, lorsqu’il conjugue ainsi exigence artistique et convivialitĂ©. Écouter, rĂ©Ă©couter, c’est ce que nous offre le disque, dans son bel Ă©crin de carton que l’on aime tenir dans ses mains, que les yeux savourent, mais pas seulement: tous les concerts seront diffusĂ©s par France Musique et francemusique.fr. On s’en rĂ©jouit!

 

 

 
 

 

 

Compte-rendu, festival. ERSTEIN, Piano au MusĂ©e WĂŒrth, 9 au 18 novembre 2018. RĂ©citals Luisada, Kantorow, Kustas, piano

WURTH-piano-au-musee-wurth-festival-2018-programme-presentationCompte-rendu, festival. ERSTEIN, Piano au MusĂ©e WĂŒrth, 9 au 18 novembre 2018. RĂ©citals Luisada, Kantorow, Kustas, piano. La 3Ăšme Ă©dition du festival Piano au MusĂ©e WĂŒrth Ă  Erstein s’est achevĂ©e ce dimanche 18 novembre 2018. Les alsaciens ont eu le privilĂšge de pouvoir y Ă©couter des pianistes toutes gĂ©nĂ©rations et esthĂ©tiques confondues dans le cadre exceptionnel de son auditorium Ă  l’acoustique parfaite. La programmation confiĂ©e par Marie-France Bertrand, directrice du MusĂ©e, passionnĂ©e de musique, Ă  Olivier Erouart, le nouveau directeur artistique (NDLR : LIRE ici notre entretien exclusif avec Olivier Erouart, Ă  propos de la programmation du festival 2018), a offert une dĂ©clinaison particuliĂšrement rĂ©ussie du rĂ©cital Ă  la musique de chambre, en passant par le jazz et mĂȘme le cinĂ©ma! Autre privilĂšge pour les mĂ©lomanes : celui d’avoir eu gratuitement accĂšs Ă  la bouleversante et magnifique exposition d’Ɠuvres d’art « Namibia », provenant entre autres autres de la collection WĂŒrth.

 

 
 

 

FESTIVAL PIANO AU MUSÉE WÜRTH:
LE PIANO SUR TOUS LES TONS

 

 
Avec deux grands noms du piano, en ouverture et en clĂŽture, le festival a affirmĂ© son exigence d’excellence, et mis la barre haut. Jean-Marc Luisada pour commencer a donnĂ© le ton, tandis que le festival s’est refermĂ© avec un autre interprĂšte français de prestige: Philippe Entremont. Retour sur trois jours intenses.
 

 

JEAN-MARC LUISADA: l’insoutenable lĂ©gĂšretĂ© du chant
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Luisada jean marc piano classiquenews concert annonce critique cd photo3Quels pianistes sont capables par dieu sait quel sortilĂšge de faire fondre les marteaux du piano, d’extraire de son meuble de bois et d’acier la plus pure essence musicale, et d’émouvoir aux larmes? Jean-Marc Luisada fait partie de ceux-lĂ . Le temps, ses joies et ses affres, ont passĂ© sur sa vie d’homme et de musicien, comme cela est le cas pour tout ĂȘtre probablement, mais la musique Ă  jamais vissĂ©e Ă  son Ăąme, ni l’usure ni l’endurcissement ne l’ont atteint. La constance du chant, l’émerveillement des sonoritĂ©s sont demeurĂ©s intacts. Ô bĂ©nĂ©diction, l’interprĂšte a su prĂ©server ce bien prĂ©cieux qu’est la lĂ©gĂšretĂ© mais dans une nouvelle profondeur: cette façon d’interroger le silence, et le temps des choses, au-delĂ  mĂȘme du temps musical. Ce n’est pas par hasard s’il choisit Mozart en prĂ©alable, avec sa sonate en la majeur K331 « Alla turca ». Sa musique en apparence si pudique et si simple met Ă  nu l’interprĂšte, ne dissimule rien. Jean-Marc Luisada en partage l’humanitĂ© avec un public dont il se veut entourĂ© (la salle reste Ă©clairĂ©e), et une tourneuse de pages dont la compagnie et la proximitĂ© importent davantage que le rĂŽle, puisqu’il ne regarde pas ses partitions. La rĂ©miniscence de l’enfance empreint son Mozart, dans le doux balancement du thĂšme qui nous Ă©voque volontiers la tendresse des bras berceurs et maternels, puis dans les variations dont il s’empare comme d’un coffre Ă  jouets. On est touchĂ© par la grĂące, la libertĂ©, la subtilitĂ© des pointes de fantaisie ajoutĂ©es au phrasĂ© au grĂ© des reprises, le plaisir candide qu’il prend Ă  animer cette sonate, captivante jusque dans la cĂ©lĂšbre marche, qui semble par moments sortir d’une boĂźte Ă  musique de la plus fine facture.
L’esprit de libertĂ© marque Ă©galement les DavidsbĂŒndlertĂ€nze opus 6 de Schumann, qu’il vient de graver au disque. Avec quel art il mĂšne les danses entre Ă©lans poĂ©tiques et suspensions, dans leurs successions d’humeurs fantasques! Avec quel art il chante et contre-chante, timbre les voix, prend le temps de l’abandon! Le tempo est souvent rapide, comme dans Zart und Singend oĂč l’ardeur du chant prĂ©domine. Le miracle s’accomplit avec Wie aus der Ferne, venu de trĂšs loin, sur lequel il est impossible de mettre des mots, si ce n’est que l’on se trouve soudain dans un Ă©tat d’émotion extrĂȘme et de sidĂ©ration: comment est-il possible de jouer ainsi cette musique, Ă  la limite de ce qui est concevable, imaginable sur un piano? On retient son souffle, suspendu Ă  ces quelques minutes d’éternité 
On n’attend pas Jean-Marc Luisada dans Debussy, aussi la curiositĂ© nous fait tendre une oreille plus qu’attentive alors que l’annĂ©e nous l’a donnĂ© Ă  entendre maintes fois par foule d’interprĂštes. Rien de moins que les deux cahiers d’Images pour ce rĂ©cital. On est au prime abord dĂ©contenancĂ© par le dĂ©but des Reflets dans l’eau, la lenteur des premiers traits plus conduits que lancĂ©s comme des gerbes. Puis on comprend que le pianiste les dĂ©lie puis les resserre et les dĂ©tend Ă  nouveau, variant la brillance, l’éclat, dans une progression qui lui appartient. L’hommage Ă  Rameau, dans l’élĂ©gance des lignes et la conduite harmonique, fait Ă©cho tantĂŽt Ă  la CathĂ©drale Engloutie, tantĂŽt aux Danseuses de Delphes, scandĂ© comme une danse antique. Mouvement tournoie mystĂ©rieusement, lĂ©gĂšrement nimbĂ© de pĂ©dale. Cloches Ă  travers les feuilles est somptueux d’équilibre et de timbres, chaque plan sonore y vit de lui-mĂȘme, un effet de brise parcourant le passage « comme une buĂ©e irisĂ©e », sans doute la piĂšce la plus rĂ©ussie, avec Poissons d’Or, insaisissables, ludiques et jubilatoires.

Retour Ă  Chopin pour la fin du rĂ©cital, avec son nocturne en si majeur opus 62 n°1, et son deuxiĂšme Scherzo en si bĂ©mol mineur opus 31. Jean-Marc Luisada a au fil du temps gagnĂ© en Ă©pure et profondeur. Le nocturne chante jusqu’au bout des phrases, et s’habille de traits de mousseline dont le pianiste est passĂ© maĂźtre. Dans la largeur du son, le scherzo dĂ©ploie ses interrogations, son chant Ă©perdu, jusque dans les contre-chants lui donnant un relief vocal, dans une progression dynamique qui n’atteint jamais la saturation. Les bis prolongeront l’émotion avec le Salut d’amour d’Elgar, transcrit pour piano, une valse brillante de Chopin, et enfin sa mazurka opus 17 n° 4 en clin d’Ɠil au cinĂ©ma (Cris et chuchotements de Bergman), autre passion du pianiste, qui prĂ©sentera le soir suivant la projection d’un chef-d’Ɠuvre hollywoodien des annĂ©es 40: la Valse dans l’ombre de M. Leroy, avec Ă  nouveau Mozart en prĂ©ambule et son adagio pour harmonica de verre, composĂ© Ă  la fin de sa vie, puis les intermezzi de l’opus 117 de Brahms.

 

 

 

 

MARIA KUSTAS :  maßtrise et sensibilité
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KUSTAS Maria piano concert annonce critique cd par classiquenewsLe lendemain il fallait dĂ©couvrir la jeune Maria Kustas, d’origine russe, laurĂ©ate du concours Piano Campus, parachevant ses Ă©tudes Ă  Londres auprĂšs d’Andras Schiff, et cela s’entend! Son programme traverse trois siĂšcles de musique, avec Bach (toccata en sol majeur BWV 916) et Schumann (Allegro opus 8) – deux piĂšces peu jouĂ©es – puis Liszt et ses Jeux d’eau Ă  la Villa d’Este, Debussy (Image livre 1) et enfin Ginastera (Tres danzas argentinas opus 2). Une technique Ă  toute Ă©preuve, solide, sĂ»re, un sens aigu de la construction et du son lui permettent de dominer ce rĂ©pertoire tout en s’adaptant Ă  ses diffĂ©rences stylistiques. Son Bach est remarquable par la nettetĂ© du discours, sa grande stabilitĂ© de tempo et la justesse des dynamiques. Le souci de construction reste Ă©galement trĂšs prĂ©sent dans l’allegro de Schumann – trop peut-ĂȘtre? – trĂšs habitĂ© et expressif. Les Jeux d’eau Ă  la villa d’Este sont d’une belle plasticitĂ© sonore et offrent des moments de pure bĂ©atitude. Les Images de Debussy ont aussi cette qualitĂ© de timbres et de fluiditĂ©, mais dans la retenue et l’élĂ©gance. Pas d’emphase, respect absolu de la partition, un jeu parfaitement Ă©quilibrĂ©, la pĂ©dale finement Ă©tudiĂ©e (dans Mouvement en particulier). Les Danzas de Ginastera clĂŽturent brillamment le programme, en particulier la premiĂšre dans son caractĂšre obstinĂ©, et la derniĂšre Ă  l’euphorique Ă©nergie. Il manque Ă  la seconde, trop « carrĂ©e », trop respectueuse de la mesure, ce qui fait son charme: une libertĂ© de ligne, une langueur, un abandon, qui font sa sĂ©duction, et ses accents nostalgiques. Cela viendra avec le temps. La pianiste au talent trĂšs prometteur devra relĂącher un peu les cordons du corset rythmique qu’elle s’impose pour l’instant, pour trouver par moment une forme de lĂącher prise qui ne donnera que plus de saveur Ă  son jeu. Un bis: la Fille aux cheveux de lin de Debussy, au charme mystĂ©rieux.

 
   
 

 
 

 
 
ALEXANDRE KANTOROW: l’évidence
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Kantorow alexandre piano classiquenews festival WURTH critique classiquenewsA seulement 21 ans, Alexandre Kantorow suscite une admiration grandissante et sans rĂ©serve. Il est l’exception. Il nous avait Ă©blouis en d’autres lieux, on lui trouvait dĂ©jĂ  tout d’un grand. Le voici un an aprĂšs qui franchit un pas supplĂ©mentaire – et quel pas! – en affirmant une personnalitĂ© et une maturitĂ© musicales hors du commun. L’allure dĂ©contractĂ©e, le visage ouvert et clair, il donne, en arrivant sur scĂšne, cette impression d’aisance et de spontanĂ©itĂ© qui attire la sympathie, et augure par son assurance naturelle, une Ă©coute des plus agrĂ©ables. Le programme qu’il a choisi prĂ©lude avec Bach (prĂ©lude et fugue en mi bĂ©mol majeur BWV 852 du premier livre du Clavier bien tempĂ©rĂ©). Dans l’ordre suit une sonate de jeunesse de Beethoven (sonate en la majeur opus 2 n°2), puis la Fantaisie opus 49 de Chopin, et enfin l’Oiseau de feu de Stravinsky (arrangement Agosti). PensĂ© et inspirĂ©, le jeu du jeune pianiste n’a rien d’engoncĂ©. Il a du panache et du corps, loin de toute dĂ©sinvolture apparente ou frivolitĂ©. Le musicien s’est affranchi de toutes les contraintes mĂ©caniques de l’instrument, ou mieux, semble ne jamais les avoir Ă©prouvĂ©es. Le piano se plie Ă  lui, Ă  la souple chorĂ©graphie de ses gestes mobilisant son corps tout entier, dont aucun n’est purement thĂ©Ăątral et gratuit, mais au contraire en parfaite corrĂ©lation avec l’inflexion musicale. Rien n’entrave chez lui l’élan musical qui l’habite, que ce soit dans l’ampleur du jeu Ă  la dimension, quand il le faut, orchestrale et Ă©clatante, ou dans la profondeur de ton, son intĂ©rioritĂ© ou sa gravitĂ©. Et que ce soit dans Bach, Beethoven ou Chopin, comme il sait respirer, comme il sait articuler le discours! Le prĂ©lude de Bach est tenu et chantant Ă  la fois, la fugue jouĂ©e dans un dĂ©tachĂ© trĂšs Ă©tudiĂ© dĂ©pourvu de sĂ©cheresse. Il sait allier dĂ©licatesse et fermetĂ© dans Beethoven, enchaĂźnant les motifs contrastĂ©s avec une fluiditĂ© naturelle, Ă©clairant l’Ɠuvre d’une juvĂ©nile lumiĂšre. Le largo est recueilli, Ă©mouvant de douceur, la ligne de chant conduite dans une longueur de son telle que l’on croirait entendre un archet. SomptuositĂ© du son dans la Fantaisie de Chopin, poignante dans ses bouillonnements intĂ©rieurs. En bouquet final le musicien nous embarque dans un Oiseau de feu incandescent et survoltĂ©, dans une explosion de couleurs et de rythmes. Au public qui applaudit Ă  tout rompre, il donne en bis la premiĂšre Rhapsodie de Brahms, dont il fait, dans le dĂ©ploiement de ses registres, une symphonie.
Alexandre Kantorow prĂ©pare le prestigieux et exigeant concours Tchaikovsky: gageons qu’il n’y passera pas inaperçu


Le musĂ©e WĂŒrth a mis un point d’orgue Ă  son festival, mais ses portes ne se referment pas pour autant: l’exposition Namibia reste visible jusqu’au 26 mai 2019. Rendez-vous avec le piano l’an prochain, pour une quatriĂšme Ă©dition sur le thĂšme de l’humour. PrĂ©parez vos sourires!

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Compte-rendu, concert . PARIS, AthĂ©nĂ©e, le 17 oct 2018. « Voyage en ORIENT-EXPRESS ». Ciocarlie, Apap, 


bernard martinez ciocarli piano critique annonce par CLASSIQUENEWSCompte-rendu, concert « Voyage en ORIENT-EXPRESS » , 17 octobre 2018, thĂ©Ăątre AthĂ©nĂ©e Louis Jouvet, Dana Ciocarlie (photo ci contre B Martinez), Gilles Apap, Myriam Lafargue, Philippe Noharet, Ludovit Kovac.  Qui n’a jamais rĂȘvĂ© d’un voyage en ORIENT-EXPRESS, ce train mythique? Le 4 octobre1883, le premier train part de Paris gare de Strasbourg (aujourd’hui gare de l’Est) pour un pĂ©riple de trois jours et neuf heures Ă  travers l’Europe jusqu’en Orient. C’est au matin du 8 octobre qu’il dĂ©pose Ă  Constantinople ses passagĂšres et passagers. Sofas douillets, boiseries prĂ©cieuses, cristaux Lalique, fracs, dentelles, et plumes d’autruche: un temps oĂč le luxe avait de la classe! Retour musical Ă  la belle Époque.

L’ORIENT-EXPRESS en musique: Et si vous partiez en voyage


HĂ©lĂšne ThiĂ©bault a imaginĂ© en musique ce que fut ce premier voyage, illustrant les pays traversĂ©s par leurs traditions et leurs spĂ©cificitĂ©s musicales. Une bien belle idĂ©e qui vient Ă  point nommĂ© en ce milieu d’octobre. DĂ©cor sobre sur la scĂšne de l’AthĂ©nĂ©e, le piano cĂŽtĂ© jardin, le cymbalum dans son meuble ouvragĂ© cĂŽtĂ© cour, la contrebasse, quelques chaises et pupitres au centre, une table nappĂ©e de blanc au fond, Ă©voquant le wagon-restaurant, un abat-jour dessus. La vapeur d’eau s’échappe, abondante, de la locomotive qui s’ébranle, tandis que le bruit des machines vrombit. Du quai, des voix Ă©mergent. Le dĂ©part de Paris est annoncĂ©. Quoi de plus clichĂ© que l’accordĂ©on pour Ă©voquer la capitale française? En fond de tableau, Myriam Lafargue casquette en couvre-chef esquisse joliment des valses de Paris bien connues, alors que les musiciens entrent un Ă  un. En cette fin de siĂšcle deux compositeurs s’imposent: Ravel et Debussy. Surprise d’entendre le Rigaudon du Tombeau de Couperin dans un arrangement fort original et pimpant, pour accordĂ©on, violon, contrebasse et cymbalum. Un autre extrait, la Toccata, est Ă©nergiquement jouĂ© au piano par Dana Ciocarlie, accommodĂ© de quelques coups d’archets, et au cƓur de cette jovialitĂ© toute française, Gilles Apap et Dana Ciocarile intercalent le second mouvement de la sonate pour piano et violon de CĂ©sar Franck, jouant des contrastes du dĂ©but fiĂ©vreux, et d’une seconde partie rĂȘveuse et langoureuse. Un choix trĂšs judicieux puisque cette Ɠuvre d’un compositeur certes belge, mais naturalisĂ© français, fut composĂ©e en 1886, mĂȘme si elle ne fut Ă  l’évidence pas du premier voyage. En tout cas on est ravi de l’entendre ici par ces interprĂštes Ă  la complicitĂ© manifeste et au violon hors normes de Gilles Apap. Un arrangement de la mĂ©lodie de Debussy, « Beau soir » , tendre et soyeux, accompagne les derniers kilomĂštres avant la frontiĂšre allemande. Le train fait route vers Munich, mais loin du soleil riant de la BaviĂšre, c’est un crochet par Hambourg et ses brumes nordiques qui nous vient Ă  l’esprit, avec Brahms, et son sixiĂšme KlavierstĂŒcke opus 118, avant d’atteindre Vienne. Cette fois avec un petit dĂ©calage historique, le violon de Fritz Kreisler illustre la valse, laquelle va de soi dans la capitale autrichienne. Deux tubes: Schön Rosmarin et Liebesleid, dans la couleur trĂšs particuliĂšre – mais pourquoi pas? – d’un arrangement pour violon, accordĂ©on, contrebasse et cymbalum. Le cymbalum se fait roi dans la musique traditionnelle hongroise, et Tzigane de Ravel, prend un tour inattendu sous l’archet de Gilles Apap: loin de l’évocation esthĂ©tisante dans le beau son que l’on entend habituellement, le violoniste semble retourner aux sources dans une interprĂ©tation libre et rĂąpeuse, trĂšs proche du jeu vernaculaire de ces nomades virtuoses. Les paysages roumains dĂ©filent ensuite, insolites, avec la musique de Georges Enesco et de Paul Constantinescu. Mais soudain, des coups brutaux, et ce long cri effroyable et strident: Agatha Christie est parmi nous! Le voyage n’en est pas interrompu pour autant et achĂšve sa traversĂ©e de l’Europe centrale en Bulgarie, dans l’énergie des rythmes asymĂ©triques de sa musique traditionnelle. Passage en Orient et arrivĂ©e Ă  son terminus, Constantinople: amusante illustration avec la sonate Alla Turca de Mozart revisitĂ©e pour cinq instruments, aux couleurs des percussions et des modes orientaux, la contrebasse se muant en daf. Le concert se termine dans l’euphorie d’un extrait totalement excentrique des quatre saisons de Vivaldi donnĂ© en bis, clin d’oeil Ă  une destination qui fut ajoutĂ©e par la suite au parcours de l’illustre train: Venise.

Une heure et demie de spectacle passĂ©e comme une lettre Ă  la poste, captivante d’un bout Ă  l’autre, grĂące au talent des musiciens, mais Ă©galement de Claire ThiĂ©bault pour la crĂ©ation sonore,  et de Begoña Garcia Navas pour la crĂ©ation lumiĂšre.

 

 

 

 

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Compte-rendu, concert « Voyage en ORIENT-EXPRESS » , 17 octobre 2018, théùtre Athénée Louis Jouvet, Dana Ciocarlie, Gilles Apap, Myriam Lafargue, Philippe Noharet, Ludovit Kovac.

PIANO. ENTRETIEN avec Momo KODAMA, pianiste (automne 2018)

PIANO. ENTRETIEN avec Momo KODAMA, pianiste. La pianiste Momo Kodama donne Ă  l’automne 2018, trois concerts Ă  Paris. Une actualitĂ© exceptionnelle qui a dĂ©butĂ© le 22 septembre Ă  La Scala nouvellement ouverte, avec sa participation en duo avec sa sƓur Mari Kodama dans une Ɠuvre de John Adams, dans le cadre du festival « Aux armes contemporains ». Elle s’est produite ensuite en soliste le 14 octobre Ă  l’auditorium de la CitĂ© de la Musique dans le cadre des concerts de la Philharmonie de Paris, dans un somptueux programme Debussy-Hosokawa qui fit salle pleine, et rejoindra enfin le 30 octobre prochain l’Orchestre de Chambre de Paris sous la direction de Sascha Goetzel, dans le 21Ăšme concerto de Mozart K 467. A ne pas manquer! C’est chez elle Ă  Paris qu’elle nous reçoit, pour nous parler d’elle, de musique, des choses de la vie
 Dans son sĂ©jour inondĂ© de lumiĂšre, deux pianos tĂȘte-bĂȘche jonchĂ©s de partitions, des gravures japonaises, et un trĂšs bon thĂ© vert sur la table basse. Propos recueillis par Jany CAMPELLO.

 

 

 

Momo KODAMA,
L’orient et l’occident : un accord parfait

  

 

KODAMA-Momo-PIANO-portrait-sur-classiquenews-Momo-Kodama--JBM-7373©Jean-Baptiste-MillotMomo Kodama © JB Millot

  

 

Commençons par parler de vous: vous ĂȘtes nĂ©e au Japon, Ă  Osaka, vous vivez depuis de nombreuses annĂ©es en Europe. Quand avez-vous quittĂ© le Japon? 

J’ai quittĂ© le Japon Ă  un an. Je n’ai donc quasiment pas vĂ©cu au Japon. Nous sommes partis en famille en Allemagne, puis en Suisse allemande, et cela fait 35 ans que j’habite Paris. ArrivĂ©e Ă  Paris, j’ai continuĂ© mes Ă©tudes gĂ©nĂ©rales dans une Ă©cole allemande, et je suis rentrĂ©e au conservatoire. L’allemand a donc Ă©tĂ© ma premiĂšre langue, et j’ai adoptĂ© trĂšs vite le français. Mais nous avons continuĂ© Ă  parler le japonais Ă  la maison. Nous avons aussi toujours gardĂ© nos traditions auxquelles nous sommes restĂ©s trĂšs attachĂ©s, au point que lorsque je suis au Japon, des personnes me disent que je suis plus japonaise que les japonais eux-mĂȘmes!

  

 
Comment l’expliquez-vous?

Je n’ai pas suivi le mouvement de modernisation dans le pays, qui a fait notamment que vocabulaire a Ă©voluĂ©. Les traditions se sont aussi un peu perdues, comme au nouvel an, oĂč nous continuons Ă  cuisiner les plats traditionnels. Maintenant les gens achĂštent des plats dĂ©jĂ  prĂ©parĂ©s, ou vont au restaurant. Dans notre famille, nous nous rassemblons tous Ă  Paris et ma mĂšre apporte chaque annĂ©e une valise remplie d’ingrĂ©dients: elle cuisine pendant trois jours pour prĂ©parer le repas! Cela a une grande valeur symbolique.

  

 
Vos racines sont donc trÚs présentes


Oui, je trouve qu’il faut avoir des racines quelque part, cela permet de bien se sentir partout, et je me suis sentie trĂšs bien dans les pays oĂč j’ai vĂ©cu, et en France actuellement. Je ne me sens Ă©trangĂšre nulle part. Ma sƓur Mari et moi, nous nous parlons toujours en japonais. Cela nous paraĂźtrait vraiment bizarre de nous adresser l’une Ă  autre dans une autre langue!

  

 
Est-ce cette culture japonaise trÚs authentique, cette identité trÚs forte, qui vous rapprochent des compositeurs japonais que vous interprétez? 

Oui, nĂ©cessairement. Il y a dans leur musique une notion du dĂ©roulement du temps typiquement japonaise, trĂšs en harmonie avec la nature. Son rythme est diffĂ©rent et n’a rien Ă  voir avec le battement du cƓur ou le tic-tac de l’horloge, figĂ© et rĂ©gulier. Mais cette conception existe aussi chez d’autres compositeurs occidentaux, comme Messiaen: il disait lui-mĂȘme que les marches militaires par exemple ne sont pas naturelles. Ce qui est naturel, ce sont les chants d’oiseaux, le vent

 

  

 
Un autre rapport au temps


Cet Ă©coulement du temps a Ă©galement sa logique, mais n’est pas pris dans une structure mĂ©trique, mesurĂ©e. Pour comprendre cette musique il faut oublier ses lignes verticales, les barres de mesures par exemple, mais en mĂȘme temps elles existent. Cette musique sonne trĂšs libre. Et pour qu’elle sonne trĂšs libre, son Ă©criture doit ĂȘtre trĂšs mĂ©ticuleuse. Il y a aussi cela bien Ă©videmment chez Debussy, parfois de façon trĂšs inattendue! La musique d’Hosokawa a en plus un lien particulier avec le souffle. Au dĂ©part il n’aimait pas du tout le piano, il lui prĂ©fĂ©rait la flĂ»te et le violon, ces instruments dont le son peut naĂźtre Ă  partir de rien, et disparaĂźtre dans le rien. Le son du piano peut s’éteindre dans le vide, mais venir de rien c’est beaucoup plus compliquĂ©! Le son arrive tout de suite au piano, mĂȘme si on peut jouer sur l’illusion, et si l’on a une grande imagination.
  

 
Comment alors Hosokawa est-il venu Ă  composer pour le piano?

Quand il a dĂ©couvert le piano, il s’est mis Ă  Ă©crire beaucoup pour lui. Il a commencĂ© par son concerto, puis a composĂ© son quatuor pour une formation identique Ă  celle du Quatuor pour la fin du temps de Messiaen, puis il en est venu aux Ă©tudes. J’ai crĂ©Ă© toutes ses piĂšces et j’ai bien sĂ»r travaillĂ© et Ă©changĂ© beaucoup avec lui. Il est lui-mĂȘme pianiste et sa musique est trĂšs bien Ă©crite pour le piano. Notamment il sait trĂšs bien Ă©tudier la pĂ©dale, utiliser les rĂ©sonances de l’instrument. Il a composĂ© les Ă©tudes pour lui mĂȘme, il s’est donnĂ© un dĂ©fi en tant que pianiste et compositeur! Il dĂ©sire continuer Ă  Ă©crire pour le piano et j’en suis trĂšs heureuse.
 

  

 
Vous avez associé au disque comme au concert ses études à celles de Debussy, étroitement imbriquées. Quel autre lien que la dimension temporelle trouvez-vous entre ces deux compositeurs? 

La subtilitĂ© dans l’écriture. Elle ressemble Ă  de la dentelle. Tous ces dĂ©tails dans le phrasĂ©, les nuances, Ă©galement les couleurs qui sont trĂšs graduelles, dans une palette trĂšs large. On ne passe pas instantanĂ©ment du rouge au vert. Et puis il y a quelque chose d’assez intime et de l’ordre de la confidence dans leur musique; pour Debussy surtout, la musique est comme une pensĂ©e avec lui-mĂȘme qu’il partage. Elle possĂšde quelque chose qui va vers l’enfance, une source d’émerveillement. Sa subtilitĂ© rĂ©side aussi dans l’art de la suggestion qui fait sa poĂ©sie et son charme. L’écriture est tellement minutieuse, dans les Ă©tudes en particulier! Je dĂ©couvre encore beaucoup de choses, plus d’un an aprĂšs les avoir enregistrĂ©es!

  

 
Les piĂšces pour piano de Debussy sont la plupart trĂšs courtes, elles n’ont pas de dĂ©veloppement. Qu’en est-il de celles d’Hosokawa? 

Hosokawa utilise le dĂ©veloppement Ă  partir d’un thĂšme, et sa musique a une dimension sentimentale qui est absente chez Debussy, elle exprime l’émotion des sentiments. On a toujours tendance Ă  croire qu’au Japon on ne montre pas ses sentiments, on est dans la pudeur. Ce qui est sĂ»rement vrai dans la vie courante. En mĂȘme temps le thĂ©Ăątre japonais est trĂšs passionnel. Il s’y dĂ©roule des drames incroyables. La violence des sentiments Ă©maille la littĂ©rature japonaise. Il est possible que cette particularitĂ© soit en rapport avec la violence des manifestations naturelles au Japon: les tremblements de terre, les typhons
Les Japonais vivent avec cela. Mais vous savez, on voit beaucoup de gens pleurer d’émotion au Japon, pas seulement de tristesse. C’est cette passion que l’on retrouve chez Hosokawa. C’est son cĂŽtĂ© trĂšs humain. Une de ses Ă©tudes s’intitule « ColĂšre ». Pour lui ce n’est pas une colĂšre dirigĂ©e vers une personne, ou en rapport avec une situation particuliĂšre, c’est juste le sentiment en lui-mĂȘme, dans ce qu’il a d’absolu, dĂ©tachĂ© de l’objet. Hosokawa est trĂšs imprĂ©gnĂ© de la pensĂ©e japonaise, entre ombre et lumiĂšre, ce qui fait que les lignes dans sa musique sont plus marquĂ©es que dans celle de Debussy. Il y a des correspondances, mais le monde d’Hosokawa n’est pas le monde de Debussy.

 

 
Vous avez réuni ces deux mondes néanmoins


Oui, car ils ont un lien. Quand Hosokawa a commencĂ© Ă  Ă©crire ses Ă©tudes, je lui ai dit que je jouerai la premiĂšre avec les Ă©tudes de Debussy. Il a aussi beaucoup Ă©tudiĂ© sa musique et son instrumentation, qu’il connait parfaitement, comme Takemitsu d’ailleurs.
 

  

 
Avez-vous rencontré Takemitsu, que vous interprétez également?

Malheureusement non, mais sa fille m’a beaucoup parlĂ© de sa musique.

 

 

Parlez-nous de votre concert à la Cité de la musique: inscrire uniquement des études à un programme, cela pose-t-il une difficulté? 

J’ai dĂ» modifier l’ordre du disque, qui alterne les Ă©tudes des deux compositeurs. Il fallait faire plus court: j’ai choisi dix Ă©tudes de Debussy et cinq de Hosokawa. Il a fallu trouver un nouveau rythme, des associations, revoir l’ordre des piĂšces spĂ©cialement pour le concert. La construction d’un programme de concert quel qu’il soit est pour moi aussi importante que l’interprĂ©tation musicale.
  

 
Le 30 octobre, vous donnerez un autre concert trĂšs diffĂ©rent au ThĂ©Ăątre des Champs-ÉlysĂ©es, oĂč vous jouerez un concerto de Mozart: un tout autre univers, non?

Oui, mĂȘme si on retrouve cet Ă©merveillement chez Mozart comme chez Debussy. Mozart reprĂ©sente pour moi le gĂ©nie absolu: il y a cette facilitĂ© d’écriture chez lui, cette Ă©vidence, ce langage si simple, cette joie de vivre aussi et cette tendresse, en dĂ©pit des tragĂ©dies de sa vie, cela dans beaucoup de ses Ɠuvres, notamment dans le 21Ăšme concerto en do majeur que je vais jouer et qui est trĂšs solaire. Le second mouvement est tellement Ă©tonnant avec toujours ce mĂȘme rythme, et toutes ses modulations parfois si inattendues. C’est un voyage intĂ©rieur incroyable, qui n’est jamais dans le pathos, mais toujours empreint d’espoir
Ce second mouvement est devenu tellement cĂ©lĂšbre! On l’entend partout, dans les publicitĂ©s, dans les films, James Bond par exemple! Dans un dĂ©calage total, il accompagne cette scĂšne incroyablement cruelle oĂč le requin mange la James Bond girl et oĂč le rideau s’abaisse lentement. On peut vraiment Ă©couter Mozart en toutes circonstances!
 

  

 
La musique de Mozart est-elle simple à jouer? 

C’est au contraire trĂšs difficile, elle est tellement transparente! Il faut Ă©galement y trouver le temps juste. On dit qu’il faut retrouver cette fraĂźcheur de l’enfance, ou avoir un Ăąge mature pour bien interprĂ©ter Mozart. Sans doute y a-t-il un peu de cela, mais je pense qu’il faut avoir vĂ©cu des choses de la vie pour comprendre certaines de ses Ɠuvres comme le concerto en rĂ© mineur, ou Don Giovanni. Trouver cette Ă©vidence, cette simplicitĂ© dans l’expression, ce n’est pas si simple! Il n’y a jamais une note de trop chez Mozart, et chaque note doit sonner juste.

  

 
Pensez-vous au chant, Ă  l’opĂ©ra lorsque vous jouez Mozart? 

Bien sĂ»r! Dans les concertos comme dans les sonates on peut imaginer des scĂšnes d’opĂ©ra. Avant de jouer Mozart, on ne peut se dispenser d’écouter ses opĂ©ras, pas seulement pour le chant, mais aussi pour l’articulation vocale, l’élocution, notamment dans les rĂ©citatifs. Sa musique parle aussi!

 

 
 
Avez-vous des envies ou des projets nouveaux pour l’avenir? 

J’aimerais beaucoup revenir Ă  Bach, que j’ai beaucoup jouĂ© pour moi, mais peu souvent au concert. À partir de Bach, je voudrais aller dans le rĂ©pertoire germanique, celui de Schubert et Schumann. Pas Brahms: j’adore l’écouter mais je ne me sens pas en phase avec lui. J’aimerais tellement aussi approcher le rĂ©pertoire du lied avec Schubert!: J’écoute trĂšs souvent Dietrich Fischer-Dieskau et Peter Schreier!
BartĂłk et Scriabin, qui me fascinent beaucoup actuellement, font aussi partie de mes projets. Je vais jouer l’annĂ©e prochaine la sixiĂšme sonate de Scriabin Ă  la Scala, dans le cadre de l’intĂ©grale qui sera donnĂ©e de son Ɠuvre, ainsi qu’une piĂšce contemporaine avec des sons Ă©lectroniques, en collaboration avec l’Ircam. VoilĂ  quelque chose que je n’ai encore jamais fait!

 

  

  

 

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Entretien réalisé à Paris, le 12 octobre 2018.

 

  

 

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Momo Kodama (DR)

 

 

Compte-rendu, Festival de Royaumont 2018, le 29 sept, Aline Zylberajch, Manuel Weber, Jean-Luc Ho, la CRITIQUE CONCERT sur @CLASSIQUENEWS

Compte-rendu Festival de Royaumont 2018, concerts du 29 septembre, Aline Zylberajch et Manuel Weber, Jean-Luc Ho, Violaine Cochard, Marianne Muller, Emily Audouin, ensemble Le Caravansérail, autour de Couperin.

Visuel_ROYAUMONT festival 2018 Festival_2018Commencer une journĂ©e consacrĂ©e Ă  François Couperin par des piĂšces de clavecin, cela tombe sous le sens. En confier l’interprĂ©tation Ă  Aline Zylberajch relĂšve de l’Ă©vidence. C’est un bien dĂ©licieux dĂ©but d’aprĂšs-midi qu’elle nous fit savourer, avec son partenaire de scĂšne le comĂ©dien Manuel Weber. Le programme mariant textes de Couperin, Louis XIV, Racine, Boileau, et d’autres avec la musique pour clavecin du compositeur français, extraite de ses quatre Livres, avait tout pour sĂ©duire et convaincre. Art de la conversation, la musique de Couperin l’est dans sa proximitĂ© avec le langage parlĂ©, par la dĂ©clamation, le rythme, et sa respiration.

2-COUPERIN LE GRAND

François_Couperin___[d'aprĂšs]_Bouys_[...]_btv1b8432122fCe fut le propos de ce spectacle, imbriquant intimement les textes dits et accompagnĂ©s de pas de danses, et les piĂšces de clavecin, parfois interrompues, parfois faisant irruption au cƓur des mots. Une façon originale et particuliĂšrement Ă©loquente de mettre en Ă©vidence ce lien Ă©troit entre musique et verbe. « Touchant » un superbe clavecin au son lumineux et doux (copie RĂŒckers), Aline Zylberajch nous a charmĂ©s par son jeu souple et expressif, teintĂ© parfois d’humour, ou de cette mĂ©lancolie si particuliĂšre en filigrane de l’Ɠuvre de Couperin, maniant avec un goĂ»t sĂ»r et raffinĂ© une forme de licence dans la conduite mĂ©lodique. Il Ă©mane de son art une force de conviction naturelle qui se passe de grandiloquence, mais joue la carte de la tendre confidence. Nulle musicienne ne sait donner mieux qu’elle ce temps Ă  chaque phrase, et au discours lui-mĂȘme, cette respiration gĂ©nĂ©reuse sans qu’elle ne paraisse excessive. Belle harmonie avec les textes savoureux dans la diction Ă  l’ancienne mais nĂ©anmoins vivante et captivante de Manuel Weber, tout cela dans un dĂ©cor Ă©tudiĂ© avec soin et minutie dans des teintes parfaitement assorties.

Autre clavecin, autre interprĂšte, autre grand moment: celui de l’inauguration du clavecin commandĂ© par la Fondation Royaumont au facteur Emile Jobin. Copie du clavecin Antoine Vater 1732 du MusĂ©e de la Musique de Paris, Emile Jobin nous en dĂ©crit toutes les Ă©tapes de sa fabrication. Le rĂ©sultat est somptueux, aussi bien dans l’apparence que dans le son, dans le ramage que dans le plumage oserions-nous dire! HabillĂ© de noir, et de rouge, et soulignĂ© d’or, il livre sous les doigts cette fois de Jean-Luc Ho un timbre opulent et puissant, qui sied admirablement au caractĂšre noble et parfois solennel des piĂšces choisies par l’interprĂšte. Concert en deux temps, sur le thĂšme des Nations: « La Françoise et la PiĂ©montoise », Jean-Luc Ho a donnĂ© pour sa premiĂšre partie un rĂ©cital mĂȘlant musique allemande (Bach, Buxtehude, Telemann) et française (Couperin, Lully, D’Anglebert et Duphly). On a apprĂ©ciĂ© le jeu structurĂ© et l’excellente tenue dans la conduite du discours du musicien, qui n’a pas son pareil pour faire sonner l’instrument, notamment dans son registre grave souvent privilĂ©giĂ© dans ces Ɠuvres et mettre en valeur leur dimension harmonique. La deuxiĂšme partie du concert rassemblait en formation de chambre les musiciens parmi les plus talentueux de la sphĂšre baroque (Alice PiĂ©rot, Nima Ben David, BĂ©rangĂšre Maillard, Olivier Riehl, Neven Lesage, Alejandro Perez, AurĂ©lien Delage et Jean-Luc Ho). Une formation Ă©toffĂ©e choisie par Jean-Luc Ho, pour interprĂ©ter deux extraits des « Nations », inspirĂ©es des sonates en trio de Corelli. C’est un Couperin coloriste que l’on dĂ©couvre grĂące Ă  l’instrumentarium choisi, chaque timbre mis tour Ă  tour en valeur, soit en « soliste », soit dans de gouteux assemblages au sein de l’ensemble. Au fil de ces suites de danses, Ă  la lĂ©gĂšretĂ© enjouĂ©e, des moments de grĂące, avec l’émouvante expressivitĂ© de la viole de Nima Ben David, et un duo de traversos fondant de douceur dans la PiĂ©montoise.

Le soir venu, fut proposĂ©e une nuit Couperin, avec Ă  nouveau un concert en deux temps: le premier nous fit entendre la viole selon le compositeur. Dans ces piĂšces tardives (Les GoĂ»ts rĂ©unis, et la Suite en mi mineur pour viole et basse continue), Marianne Muller et Emily Audouin font des merveilles de l’écriture dĂ©licatement ornementĂ©e qu’il transpose au soir de sa vie du clavecin aux cordes. Dans le grand rĂ©fectoire des Moines, on se serait plutĂŽt crus au coin de l’ñtre d’une chambre, dans l’intimitĂ© de ces deux instruments. Quelques piĂšces piochĂ©es par Violaine Cochard dans les premiers et quatriĂšme Livres mettent en valeur le clavecin Goujon 1749 de Jean-Luc Ho: la Florentine, Les IdĂ©es heureuses, les Tours de passe-passe, toutes jouĂ©es cette fois avec un art de l’éloquence et de la thĂ©ĂątralitĂ© prononcĂ©. En seconde partie l’émotion de la voix mise en musique par Couperin, avec les Trois leçons de tĂ©nĂšbres, par l’ensemble le CaravansĂ©rail dirigĂ© du clavecin et de l’orgue positif, par Bertrand Cuiller. Maylis de Villoutreys et Rachel Redmond forment un duo parfait, en dĂ©pit, non, plutĂŽt grĂące Ă  leurs personnalitĂ©s si diffĂ©rentes.  On est touchĂ© par le timbre pur et la plasticitĂ©, la souplesse du chant de Maylis de Villoutreys, la finesse et la justesse de l’expression avec laquelle elle donne sens Ă  l’affliction, au contexte dramatique, sans verser dans l’effondrement pathĂ©tique. Rachel Redmond apporte le rĂ©confort d’une voix solaire, trĂšs homogĂšne, et stable. Son timbre lumineux et chaleureux vient, dans un soutien parfait de la ligne de chant, ajouter la pointe d’espĂ©rance, de clartĂ© Ă  la dĂ©ploration tragique. De la combinaison des deux voix Ă©mane une grande douceur et cette tendresse contenue dans tout l’Ɠuvre de Couperin.

Une journĂ©e entiĂšre avec ce vieux monsieur Couperin: qui aurait cru cela pensable trois siĂšcles plus tard? Musicien du sensible et de l’intime, il parvient Ă  nous convaincre que le diamant de l’émotion demeure inaltĂ©rable, et la fraĂźcheur de l’expression toujours authentique. Eternel Couperin!

 

 

 

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Compte-rendu Festival de Royaumont 2018, concerts du 29 septembre, Aline Zylberajch et Manuel Weber, Jean-Luc Ho, Violaine Cochard, Marianne Muller, Emily Audouin, ensemble Le Caravansérail, autour de Couperin.

Compte-rendu Festival de Royaumont 2018, concerts du 23 septembre, Trio Antara, L.N. Bestion de Camboulas, Lucie Berthomier, Eugénie Lefebvre, Marion LebÚgue et le Secession Orchestra direction C. Mao-Takacs, autour de Debussy.

Compte-rendu Festival de Royaumont 2018, concerts du 23 septembre, Trio Antara, L.N. Bestion de Camboulas, Lucie Berthomier, Eugénie Lefebvre, Marion LebÚgue et le Secession Orchestra direction C. Mao-Takacs, autour de Debussy.

Visuel_ROYAUMONT festival 2018 Festival_2018Passer de l’étĂ© Ă  l’automne en douceur, c’est ce qu’offrait le Festival de Royaumont avec ses 40 concerts et spectacles rĂ©unissant musique et danse, chaque week-end du 25 aoĂ»t au 7 octobre. Lieu d’expĂ©riences et de rencontres artistiques unique, l’Abbaye rassemble ses nombreux musiciens en rĂ©sidence pour cĂ©lĂ©brer l’art avec des programmes et ateliers thĂ©matiques originaux, crĂ©atifs, d’une variĂ©tĂ© qui permet Ă  chaque visiteur d’y faire son miel. Notre choix s’est portĂ© cette annĂ©e sur deux grands temps forts: annĂ©e Debussy oblige avec le centenaire de sa disparition, ce dimanche 23 septembre le festival mettait ce compositeur en « perspective », autour de transcriptions et orchestrations de ses plus belles pages; le samedi 29 septembre Ă©tait quant Ă  lui consacrĂ© jusqu’au cƓur de sa nuit Ă  un autre anniversaire: les 350 ans de la naissance de François Couperin.

1 – CLAUDE DE FRANCE

debussy_profil_430L’automne Ă©tait bien au rendez-vous le 23 septembre, claquant sans sursis la porte au nez de l’étĂ©. Trois concerts crescendo firent oublier la pluie battante. À midi le trio Antara donnait un concert autour de la Sonate pour flĂ»te, alto et harpe: Emmanuelle OphĂšle prĂ©ludait avec Syrinx pour flĂ»te solo de Debussy, installant l’écoute et la couleur particuliĂšre de ce concert dans la salle des charpentes. L’ensemble proposa aprĂšs la transcription de deux de ses Épigraphes antiques, la musique d’une compositrice et d’un compositeur contemporains de Debussy: Mel Bonis et ThĂ©odore Dubois, suivis de la piĂšce « And then I knew’twas wind » de Töru Takemitsu, introduisant par ses rĂ©fĂ©rences la Sonate de Debussy. Rien ne troubla le sentiment de quiĂ©tude et de douceur constant Ă©manant du jeu des musiciens, d’une finesse souvent arachnĂ©enne, en particulier dans la transcription des Épigraphes antiques (Pour invoquer Pan, Dieu du vent d’étĂ©, et Pour un tombeau sans nom), et celle du Nocturne des ScĂšnes de la forĂȘt de Mel Bonis, Ă  l’origine Ă©crite pour flĂ»te, cor et piano, la harpe Ă©vanescente tissant ses harmonies sous le chant tendre de l’alto et celui aĂ©rien de la flĂ»te.

Un autre trio se produisait ensuite dans le rĂ©fectoire des moines autour de l’orgue tenu par Louis-NoĂ«l Bestion de Camboulas. Evocation des annĂ©es de guerre, qui furent aussi les derniĂšres de la vie de Debussy: « 14-18: Soleils couchants et morts hĂ©roĂŻques », ce programme mettait en scĂšne le l’orgue CavaillĂ©-Coll 1864 de l’Abbaye, conçu pour la musique de chambre, dans une suite de transcriptions qui auraient pu ĂȘtre donnĂ©es autrefois dans la villa de son propriĂ©taire, remplissant ainsi sa fonction d’orgue de salon. On entendit ainsi des Ɠuvres vocales de Hahn, Lili et Nadia Boulanger, Wolf, Ravel, interprĂ©tĂ©es avec grande sensibilitĂ© par EugĂ©nie Lefebvre, accompagnĂ©e Ă  l’orgue et Ă  la harpe, ainsi que des piĂšces transcrites pour orgue: la sicilienne de Pelleas et MĂ©lisande de FaurĂ©, et un Clair de lune de Debussy pour le coup improbable sur cet instrument! Ce trio inattendu a conquis l’auditoire par l’engagement de ses interprĂštes: quel relief et quelles couleurs dans le jeu de la harpiste Lucie Berthomier qui ne se contente pas d’effleurer son instrument! L. N. Bestion de Camboulas donne Ă  l’orgue tour Ă  tour sa ronde puissance dans le jeu symphonique (choral de Franck) et une assise, une prĂ©sence sonore profonde et douce lorsqu’il s’agit de le marier aux accents parfois vifs et bondissants de la harpe. Quelle poignante interprĂ©tation du Pie Jesu de Lili Boulanger, par EugĂ©nie Lefebvre, aux inflexions vocales si justes et si Ă©mouvantes, sachant ĂȘtre tout Ă  la fois dans la force dramatique et la pudeur!

Secession Orchestra, orchestre de chambre comptant une trentaine de musiciens, a Ă©tĂ© fondĂ© en 2011 par son chef ClĂ©ment Mao-Takacs. Beau concept qui permet d’entendre Ă  ChĂąteauroux, Deauville et dans bien d’autres villes encore, tout comme Ă  Royaumont, le rĂ©pertoire symphonique des XXĂšme et XXIĂšme siĂšcles, mais aussi des orchestrations de mĂ©lodies françaises comme ce soir-lĂ , celles de Claude Debussy, ou encore de Jean Cras et d’Henri Duparc. Une plongĂ©e dans l’univers baudelairien avec des mĂ©lodies cĂ©lĂšbres, comme le Balcon, Harmonie du soir, et l’Invitation au voyage par la mezzo-soprano Marion LebĂšgue. L’expression lyrique et le timbre gĂ©nĂ©reux de la chanteuse aura servi Ă  merveille le caractĂšre poĂ©tique et enflammĂ© des mĂ©lodies de Duparc, orchestrĂ©es par le compositeur lui-mĂȘme. Les mĂ©lodies de Debussy (transcrites ici par C. Mao-Takacs et John Adams), se seraient davantage accommodĂ©es d’une relative retenue vocale qui aurait laissĂ© percevoir leurs teintes mystĂ©rieuses et fines, et prĂ©servĂ© leur caractĂšre intimiste. L’orchestration par C. Mao-Takacs de l’Île Joyeuse donne, par le traitement des timbres, un tour tout Ă  fait intĂ©ressant Ă  cette piĂšce si riche de couleurs Ă©crite pour piano, et a contrario la version rĂ©duite de la Mer ne perd en rien de sa puissance contenue et de ses troublantes et changeantes lumiĂšres. On aura apprĂ©ciĂ© la direction fine et prĂ©cise du chef, tout autant que l’énergie insufflĂ©e, que l’orchestre n’eut pas Ă  envier aux grandes formations symphoniques.

 

 

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Compte-rendu, Festival de Royaumont 2018, concerts du 23 septembre, Trio Antara, L.N. Bestion de Camboulas, Lucie Berthomier, Eugénie Lefebvre, Marion LebÚgue et le Secession Orchestra direction C. Mao-Takacs, autour de Debussy.