CRITIQUE, Festival de Música dos CAPUCHOS, ALMADA (Portugal), Couvent des Capucins, le 26 juin 2022. Schubert. D Castro-Balbi (violion), I Villanueva (alto), J Ok (violoncelle), T Pinto-Ribeiro (contrebasse), F Pinto-Ribeiro (piano).

CRITIQUE, Festival de Música dos CAPUCHOS, ALMADA (Portugal), Couvent des Capucins, le 26 juin 2022. Pièces de musique de chambre de Franz Schubert. David Castro-Balbi (violion), Isabel Villanueva (alto), Jisoo Ok (violoncelle), Tiago Pinto-Ribeiro (contrebasse), Filipe Pinto-Ribeiro (piano).   -   Après une première édition convaincante et réussie (https://www.classiquenews.com/critique-festival-de-musica-de-capuchos-almada-portugal-couvent-des-capucins-les-2-et-3-juillet-2021/), la 2ème mouture du Festival dos Capuchos à Almada (Portugal) – concoctée par son infatigable directeur Filipe Pinto-Ribeiro – conforte son ambition en s’étalant cette année sur quatre week-ends, du 16 juin au 10 juillet 2022. Une ambition qui s’étend aussi aux formations et artistes invités, tels que l’Orchestre de Chambre de Vienne, le DSCH – Shostakovich Ensemble ou le fameux Orchestra Gulbenkian (pour ce qui est des formations), et Pierre Hantaï, Victor Julien-Laferrière, Konstantin Lischfitz ou encore Gérard Caussé, du côté des solistes instrumentaux. En lieu et place du certes magique parvis du couvent, mais soumis aux aléas climatiques (sans compter le couloir aérien juste au-dessus et les aboiements intempestifs des chiens des villas environnantes !…), c’est donc dans une belle salle emménagée à l’intérieur du couvent que se déroule désormais les concerts, aux côtés de l’Auditorium de la Faculté des sciences de Lisbonne (situé à quelques encablures du couvent).

 

 
 

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Le concert du 26 juin était entièrement dédié à Franz Schubert, avec comme première pièce le célèbre Notturno D. 897, délivré par les cinq compères (dirigés au violon par le toujours excellent David Castro-Balbi) dans un climat méditatif particulièrement nuancé. Dans la non moins fameuse Sonate Arpeggione qui suit, l’altiste andalouse Isabel Villanueva et le pianiste Filipe Pinto-Ribeiro voient au-delà de l’aspect solaire et animé, et c’est un sentiment de lyrisme et de plénitude sonore, enveloppé d’une intense nostalgie même dans la plus grande effusion, qui se dégage de cette superbe interprétation. On reste assez subjugué par la maîtrise instrumentale ou l’épanchement mélodique de la jeune altiste tout au long de cet ouvrage, avec une intensité fervente culminant dans un Adagio quasi intemporel. Et au-delà de la parfaite entente entre les deux interprètes, avec une mention spéciale pour le splendide travail chambriste du pianiste portugais, c’est surtout la mise en valeur de l’« ambivalence » schubertienne, avec ses alternances de tensions et de répits, de sourires expansifs et de larmes rentrées que l’on trouve captivant.

Donnée sans entracte, la soirée se poursuit avec le roboratif Quintette pour piano et cordes en La majeur op. 114 D.667 (dit « La Truite ») qui réunit – aux artistes déjà cités – la violoncelliste coréenne Jisoo Ok et le contrebassiste portugais Tiago Pinto-Ribeiro. Ce Quintette pour piano et cordes est certainement l’œuvre la plus populaire de Schubert : elle lui a été commandée par le violoncelliste Sylvestre Paumgartner qui suggéra au compositeur d’y insérer la musique du Lied La Truite écrite quelques années plus tôt. C’est un ouvrage gai, vivant et mélodieux qui reflète une époque qui paraît être la plus heureuse vécue par le compositeur, et on y sent en effet une joie de vivre et un optimisme plein d’allant. La lecture qu’en offrent ici les cinq joyeux drilles est à la fois brillante, enjouée, et généreuse, les cinq interprètes se complétant splendidement dans une unité exemplaire. Chaque mouvement, chaque motif, chaque thème est restitué avec efficacité, émotion, intelligence et tendresse. Le bonheur et la joie de faire de la musique ensemble se lit sur leurs visages qui n’ont pas de mal à faire vibrer une audience conquise, qui leur fait une ovation amplement méritée après le dernier accord !

Un mot également sur le beau concert de la veille, à l’Auditorium de la Faculté des sciences de Lisbonne : une soirée tango dirigée depuis son bandonéon par le musicien argentin Hector del Curto – qui était bien évidemment essentiellement consacré à Astor Piazzolla (mais pas que…). En plus du violoniste, de la violoncelliste et du contrebassiste précités, s’y sont adjoints la pianiste chilienne Rosa Maria Barrantes et le tout jeune (15 ans) clarinettiste argentino-coréen Santiago del Curto (fils du bandonéoniste et de la violoncelliste !). Dans chacune des Å“uvres ici retenues (Verano Porteño, Adiós Nonino, La Muerte del Angel…), Piazzolla alterne des mouvements vigoureusement rythmés, reprenant en litanies de courts motifs obsessionnels, à de grandes mélodies d’une mélancolie déchirante, tout en évitant toujours toute sensiblerie. Et avec de tels instrumentistes, le succès était assuré pour cette musique qui parle le langage du cÅ“ur.

 

 
 

 

 
 

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CRITIQUE, Festival de Música dos CAPUCHOS, ALMADA (Portugal), Couvent des Capucins, le 26 juin 2022. Pièces de musique de chambre de Franz Schubert. David Castro-Balbi (violion), Isabel Villanueva (alto), Jisoo Ok (violoncelle), Tiago Pinto-Ribeiro (contrebasse), Filipe Pinto-Ribeiro (piano).

 

 
 

 

 
 

CRITIQUE, concert. STRASBOURG, le 8 juin 2022. BERLIOZ : Roméo et Juliette. Di Donato, Dubois, Maltman, Orch philh de Strasbourg / J Nelson.

CRITIQUE, concert. STRASBOURG, le 8 juin 2022. BERLIOZ : Roméo et Juliette. Di Donato, Dubois, Maltman, Orch philh de Strasbourg / J Nelson.  -  C’est une histoire d’amour qui dure entre Joyce Di Donato, John Nelson, l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg… et Berlioz ! Après avoir enregistrer ensemble Les Troyens en 2017 (https://www.classiquenews.com/compte-rendu-concert-strasbourg-salle-erasme-du-palais-de-la-musique-et-des-congres-le-17-avril-2017-hector-berlioz-les-troyens-john-nelson-direction/), puis La Damnation de Faust en 2019 (http://www.classiquenews.com/compte-rendu-opera-strasbourg-palais-de-la-musique-le-25-avril-2019-hector-berlioz-la-damnation-de-faust-spyres-di-donato-courjal-duhamel-john-nelson/), c’est à la « Symphonie dramatique » Roméo et Juliette qu’ils s’attaquent cette fois, toujours Salle Erasme à Strasbourg, en vue d’un CD à paraître au printemps 2023, un concert qui était cependant diffusé en direct sur Medici.TV, et qui le sera, en différé, sur Mezzo les 12, 14 et 20 juin 2022.

 
 

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Berliozien émérite, le chef américain parvient à faire résonner superbement un OPS des grands soirs. Impeccables, le pupitre des cordes fait défiler de multiples couleurs, du bleu de la Nuit sereine jusqu’au gris funèbre du Convoi de Juliette. Infaillibilité des trombones, satiné des cors : les cuivres possèdent indéniablement cette partition. Nelson les électrise tous sans précipitation, emportant d’un seul élan les enchantements de la reine Mab, ou encore trouvant le juste ton pour rendre palpables les « dernières angoisses et la mort des deux amants ». Il ne réussit pas moins les deux grandes pages orchestrales, en y contrebalançant la passion et la rêverie, la variation et la répétition.

Réunissant les membres de deux chœurs, celui de la Fondation Gulbenkian (les Montaigus) et celui de l’Opéra national du Rhin (les Capulets), excellemment préparés respectivement par Jorge Matta et Alessandro Zuppardo, les forces chorales montrent dans leurs interventions, en différents endroits pour spatialiser le son, ce sens de la grandeur qui fait chavirer les âmes. On regrette en revanche que Joyce Di Donato et Cyrille Dubois aient été placés derrière l’orchestre lors de leur intervention dans la première partie. La première s’en tire mieux, avec son timbre mordoré brillamment projeté, et ce phrasé souverain déroulé avec une diction parfaite. Moins puissante, la voix du deuxième se perd quelque peu dans la vaste salle Erasme, ce qui n’empêche pas de goûter à son sens de la prosodie, à cette voix veloutée et souple qui est un vrai baume pour les oreilles. La basse britannique Christopher Maltman, dans la dernière partie, a plus de chance car il est lui placé devant l’orchestre avec une voix qui aurait de toute façon passé la rampe derrière ! Son Frère Laurent se distingue également par l’adéquation du style et de la diction, et l’on aura rarement entendu Frère Laurent d’une noblesse plus émouvante… Un concert mémorable pour terminer la saison !

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CRITIQUE, concert. STRASBOURG, Palais de la Musique, le 8 juin 2022. BERLIOZ : Roméo et Juliette. Joyce Di Donato (mezzo), Cyrille Dubois (ténor), Christopher Maltman (basse). Orchestre philharmonique de Strasbourg / John Nelson (direction).

 

 

CRITIQUE, opéra. Opéra Grand Avignon, le 27 mai 2022. Tchaïkovski : La Dame de pique. Olivier PY / Jurjen Hempel.  

CRITIQUE, opéra. Opéra Grand Avignon, le 27 mai 2022. Tchaïkovski : La Dame de pique. Olivier PY / Jurjen Hempel   –   C’est une belle initiative à saluer que celle de la Région Sud (PACA) qui, sous son égide (et ses efforts financiers), a réussi à fédérer les forces des quatre opéras émaillés sur son territoire (Marseille, Nice, Toulon et Avignon) pour offrir à leurs publics une réalisation lyrique confiée au metteur en scène star Olivier Py, qu’aucune des quatre maisons n’aurait pu s’offrir seule… Après Nice, Marseille et Toulon, c’est donc à l’Opéra Grand Avignon que s’achève la « tournée »… Le choix du premier titre de cette nouvelle collaboration s’est porté sur La Dame de pique de Tchaïkovski, l’un des plus dramatiques de tout le répertoire et une Å“uvre qui ne pouvait que « parler » au célèbre homme de théâtre français.

 

 

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De fait, c’est de loin la plus sombre, macabre et désespérée production du chef d’œuvre du maître russe à laquelle il nous ait été donné d’assister : une société totalement pervertie et pourrie, gangrenée par la mort qui rôde partout (avec moult renforts de crânes disséminés ici ou là). La scénographie est déplacée dans une Saint-Pétersbourg contemporaine dont les barres d’immeubles sans âme apparaissent, à intervalles réguliers et par projections vidéo, derrière l’imposant décor imaginé par le fidèle Pierre-André Weitz montrant, lui, l’intérieur d’un palais lugubre dont toutes les vitres ont été brisées. Dans ce décor sinistre évolue de manière quasi omniprésente un danseur / comédien (formidable Jackson Carroll !) qui est tour à tour double du héros ou de la Comtesse, mais aussi l’incarnation de Tchaïkovski lui-même, dont on sait qu’il fut poussé au suicide à cause de son « sale petit secret » (le mot est de la baronne Nadejda von Meck, sa principale mécène…), à savoir son homosexualité.

Comme à son habitude, Olivier Py a tendance à en faire un peu trop avec la composante sexuelle justement : pendant la fameuse polonaise, l’on voit la grande Catherine II de Russie se faire sodomiser par deux singes, dans une scène aussi énigmatique que dispensatoire…

Aucune réserve, en revanche, sur le plateau vocal réuni à Avignon, et légèrement différent qu’à Nice et Marseille, notamment en ce qui concerne l’impossible rôle d’Hermann. Le ténor irlandais Aaron Cawley fait preuve d’une résistance admirable ; sans trace d’effort apparent, il illumine le concert de son timbre éclatant et sain. La puissance de l’émission ne se fait pourtant jamais au détriment de la souplesse de la ligne de chant ni de la délicatesse de l’attaque, ce qui n’est pas le moindre de ses exploits. La soprano russe Elena Bezgodkova campe une Lisa radieuse, d’abord touchante de passion retenue, puis bouleversante de fragilité quand la réalité s’impose à elle. Comme cassée par les ans, la mezzo française Marie-Ange Todorovitch illustre de manière hallucinante la « sorcière » décrite par Pouchkine, avec un timbre profond et voluptueux comme on en entend rarement dans ce rôle confié d’habitude à des chanteuses en bout de course, recourant à un Sprechgesang plus ou moins expressif. Les accents vibrants et veloutés de la mezzo française Marion Lebègue, comme la rondeur affable du chant conquérant du baryton roumain Serban Vasile, soulignent toute l’importance de Pauline et d’Eletski, rôles pas si secondaires que cela. Alik Abdukayumov campe un Tomski solide et paternel, tandis que Svetlana Lifar ne fait qu’une bouchée du rôle de la Gouvernante.
Enfin, les comprimari remplissent correctement leur tâche, avec une mention pour le Sourine de Nika Guliashvili, tandis que les chœurs conjugués des Opéras d’Avignon et de Toulon fusionnent parfaitement.

A la tête des forces conjuguées des orchestres des opéras d’Avignon et de Toulon, le chef néerlandais Jurjen Hempel (directeur musical de la phalange toulonnaise), offre une direction heurtée, riche en surprises dramatiques, en éclats fulgurants et en ruptures stylistiques électrisantes. Ainsi, la scène de la mort de la Comtesse – dont le rythme retenu et la lenteur presque irritante semblent immobiliser la progression du temps – fait contraste avec le déroulement haletant du duo fiévreux entre Lisa et Hermann. Les deux orchestres fusionnent à merveille, se montrent sous leur meilleur jour, et sont légitimement plébiscités par un public avignonnais qui, malgré les 3h30 que dure la représentation, tient à manifester longtemps et bruyamment sa satisfaction à l’issue de la soirée.

 

 

 

 

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CRITIQUE, opéra. Opéra Grand Avignon, le 27 mai 2022. Tchaïkovski : La Dame de pique. Olivier PY / Jurjen Hempel. Photo : © D Jaussein

 

 

 

 

 

 

CRITIQUE, concert. EVIAN, La Grange au Lac, le 13 mai 2022. Alexandre Kantorow (piano), Orchestre des Pays de Savoie et Orchestre de Chambre de Genève, Arie van Beek & Pieter-Jelle de Boer (directions).

alexandre Kantorow van Beek EVIAN critique concert classiquenewsCRITIQUE, concert. EVIAN, La Grange au Lac, le 13 mai 2022. Alexandre Kantorow (piano), Orchestre des Pays de Savoie et Orchestre de Chambre de Genève, Arie van Beek & Pieter-Jelle de Boer (directions)     -   C’est par un concert très particulier que s’est ouvert le festival « Printemps de La Grange », dans la sublime salle de concert créée à l’intention de Mstsislav Rostropovitch, à mi-distance des hôtels Royal et Ermitage, à Evian. Car on a assisté à la fusion de deux orchestres de chambre « voisins », l’Orchestre des Pays de Savoie (dirigé par Arie van Beek) et l’Orchestre de Chambre de Genève (dirigé par Pieter-Jelle de Boer). Les deux chefs néerlandais ont ainsi dirigé tour à tour deux pièces instrumentales, et la première chose qui frappe à l’oreille est la cohésion d’ensemble, alors qu’ils n’ont pas l’habitude de jouer ensemble… ou plutôt plus, car dans le passé ces deux formations avaient souvent été réunies : une tradition qui devrait donc reprendre à la faveur de la connivence qui lie les deux chefs hollandais, et l’on ne peut que s’en féliciter au vu du résultat.

La soirée débute avec l’ouverture « Le Corsaire » de Hector Berlioz, déployée ici de manière très théâtrale, Arie van Beek y imposant une dynamique pleine d’allant et de contrastes où se succèdent et se mélangent les éclats de cuivres, le ronflement des cordes et le sifflement des bois, dans un véritable maelström sonore. Place ensuite à la direction de Pieter-Jelle de Boer, et surtout au piano incandescent du jeune virtuose et prodige qu’est Alexandre Kantorow (25 ans !), premier français à avoir décroché (en 2019) le graal au célébrissime Concours Tchaïkovski de Moscou. Ici la délicatesse alterne avec la célérité selon les parties, mais le moment le plus émouvant est celui où le pianiste français soutient le très beau solo de violoncelle. Connu pour être très généreux en bis, il n’en aura cette fois pas l’occasion suite au malaise d’un auditeur à la toute fin du concerto !

En seconde partie, c’est de Boer qui prend la baguette pour le rare « Printemps », suite symphonique composée par le jeune Claude Debussy alors qu’il était à Rome (en 1887). Il y alterne bizarrement des tempi contradictoires, soient trop alanguis (au début) ou au contraire par trop précipités vers la fin, avec un volume sonore un peu trop généreux vu l’acoustique très réverbératrice de la salle, rappelons-le, entièrement construite en bois. Et le concert se termine – en beauté ! – par une superbe exécution de la Seconde suite de L’Oiseau de feu d’Igor Stravinsky. Sous la battue d’Arie van Beek, la double phalange sonne à merveille : la précision et l’intelligence de sa direction révèlent, dans les détails, la beauté et l’invention de l’orchestration du Maître russe. Outre son foisonnement et sa progression, irréprochable jusqu’au Finale, l’exécution se distingue par sa grande clarté. La vivacité des pupitres, l’aplomb des interventions, en particulier celle du cor soliste au début, et la clarté des échanges constituent d’autres qualités de cette exécution fidèle à la dimension féerique du ballet.
Que souhaiter de plus sinon que cette expérience devienne une habitude ?!…

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CRITIQUE, concert. EVIAN, La Grange au Lac, le 13 mai 2022. Alexandre Kantorow (piano), Orchestre des Pays de Savoie et Orchestre de Chambre de Genève, Arie van Beek & Pieter-Jelle de Boer (directions).

CRITIQUE, opéra. BARCELONE, Gran Teatre du LICEU, le 20 avril 2022. MOZART : Don Giovanni (version originale en 2 actes, 1787). Marc Minkowski / Ivan Alexandre.

CRITIQUE, opéra. BARCELONE, Gran Teatre du LICEU, le 20 avril 2022. MOZART : Don Giovanni (version originale en 2 actes, 1787). Marc Minkowski / Ivan Alexandre.  C’est un beau challenge que se sont fixés Marc Minkowski et Ivan Alexandre en mettant en scène la trilogie de Lorenzo Da Ponte. Cette triple production, créée au Slottsteater de Drottningholm, et présentée quatre fois (du 8 au 24 avril 2022) au Gran Teatre del Liceu de Barcelone, sera reprise à l’Opéra Royal de Versailles et au Grand-Théâtre de Bordeaux en juin 2022. Dirigées par le chef passionné, voire fulgurant, qu’est Marc Minkowski, ces trois Å“uvres n’en paraissent qu’une. C’est la vision orchestrale d’époque proposée par le directeur musical, éminent spécialiste du répertoire mozartien, qui en est l’atout majeur afin de percevoir le théâtre musical dans ce siècle, dont il déploie les couleurs et l’étonnante justesse.

 

 

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Pour cette 3ème représentation de Don Juan, constatons que cette version est assez éloignée du drame de Molière, tirant plutôt son synopsis du conte populaire vénitien d’origine. Dans une atmosphère facétieuse, proche de la comédie, le sybarite impénitent, à l’allure presque débonnaire, se réalise dans une stratégie légère d’outrages et de séductions, voire même lors de sa propre chute dans un stoïcisme imperturbable. Sans artifice propre à sa condition de seigneur, il pactise avec son valet, une sorte de double libertaire qui s’approprie sournoisement son identité.

La scénographie originale et efficace propose justement cette idée de théâtre dans le théâtre. Unité de lieu, de temps et d’action où se joue un drame joyeux plus Buffo que Seria ! Dans un décor unique d’Antoine Fontaine, les scènes se déversent en continue autour d’une maison sur pilotis dont les rideaux amovibles de brocarts, tels des parchemins précieux, redessinent sans cesse la configuration. Les personnages déambulent dans ce théâtre de bois à l’intérieur du vaste plateau du Liceu avec des costumes d’époque sans fards, piochant à tout va dans une grosse malle à malices d’où il sort les farces et attrapes nécessaires à l’action.

Alors que la mise en scène présente un Don Juan démystifié, volcanique mais allègre, dépourvu d’artifices, il eut fallu toute la voix d‘Alexandre Duhamel pour donner à son personnage l’autorité nécessaire du seigneur libertin. Malheureusement, les salves de vent glaciales balayant la Rambla et la ligne meurtrière des platanes en fleurs ont eu raison de son instrument. Sa prestation assurée avec un professionnalisme incroyable fut saluée avec force par un public de connaisseurs. A la limite du crash vocal, il sauva çà et là quelques récitatifs mordants, un legato renversant au fil de sa sérénade, et des piani suraigus divins.

Cet impondérable permit, pour une fois, à un valet, Robert Gleadow, de supplanter son maître et de jouir des honneurs. D’une allure dégingandée et d’un sex-appeal féroce, balayant sa longue chevelure avec désinvolture, Leporello est l’archétype du bouffon, couard et revanchard. Très à l’aise dans son émission de basse, le canadien soutient les ensembles avec puissance dans le grave. En habitué des plateaux mozartiens, le prédateur survolté parvient même à entretenir un ton péremptoire dans le médium, tout en déployant une sensualité vocale et physique envahissante. Presque nu, il inflige à Elvire, au-delà du décent, le catalogue de conquêtes qu’il s’est tatoué !

 

 

 

Un air de champagne sans bulles
malgré le Leporello de Robert Gleadow, libertaire et triomphant…

 

 

 

La belle surprise de la soirée est l’Elvire d’Arianna Vinditelli. D’une allure farouche, la soprano romaine campe un personnage audacieux, faisant fi des manigances infamantes qui l’entourent. La violence dramatique de son « Ah fuggi, il traditore… », en pleine complicité avec la direction, fut un moment saisissant de cette soirée. Concentrée sur sa propre quête, elle exploite son timbre solaire dans une projection vocale ardente, défendant son propos avec une force de vie remarquable. L’Anna de Iulia Maria Dan, plus délicate, possède également de grandes qualités de jeu et insuffle un rythme d’émission ressenti à ces récitatifs. Malgré une bonne prestation, il semble que son allure plus aérienne et la clarté diaphane de ses aigus couronnant le haut de la tessiture manquent de relief dans les ensembles.
En Don Ottavio, François Julien Henric assure sa prise de rôle avec constance, développant une ligne de chant miroitante et subtile, très appréciée dans son air « Il mio tesoro ».
Alix le Saulx est une Zerline au timbre chaleureux et ambré. Très persuasive, elle livre un adorable duo, ambiguë et lascif, au bras d’un Don Juan, charmeur et fourbe. Enfin, Alex Rosen, en Masetto, fringuant à souhait, est une jeune basse prometteuse qui alterne une articulation vibrante et chaleureuse, à une forme de maturité vocale linéaire sans en forcer l’émission, notamment dans son second rôle statique de Commandeur.

Dans la fosse, Minkowski impose avec panache sa vision impétueuse de l’œuvre. Il ne manque pas d’air, vit chaque rôle avec intensité, respirant même plus fort que la musique, et soumettant ainsi l’équipe vocale à sa convenance. Son interprétation alterne la poésie câline des tempi à des salves cinglantes. Dès le début, le chef établit un équilibre sonore remarquable, rendu d’une part par le pianoforte qui donne un élan irrésistible aux récitatifs, et d’autre part, par la subtilité d’une formation allégée des cordes et de l’implication incisive des solistes de la phalange catalane. Cette pâte orchestrale offrant quelques moments de grâce comme celui de l’air « Batti, batti… », proche d’un simple duo entre Zerline et l’excellent violoncelliste solo tricotant sa ritournelle.

Le finale l’emporte avec un auditoire heureux, rassasié de vivacité et de joie par cette version scénique ludique et sans heurt. Le valet a remplacé le seigneur, un Leporello libertaire triomphant ayant capté le regard de tous. Il n’en reste pas moins qu’il manquait l’essentiel, la grande voix sombre, puissante et enjôleuse de Don Juan. Un air de champagne sans bulles !

 

 

 

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CRITIQUE, op̩ra. BARCELONE, Gran Teatre del LICEU, le 20 avril 2022. Wolfgang Amadeus MOZART : Don Giovanni (Version originale en 2 actes, 1787). Marc Minkowski / Ivan Alexandre РPhoto : DR.

 

 

 

CRITIQUE, concert. AIX-EN-PROVENCE, le 10 avril 2022. Maria Joao Pires (piano), Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, Kazuki Yamada (direction).  

CRITIQUE, concert. AIX-EN-PROVENCE, le 10 avril 2022. Maria Joao Pires (piano), Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, Kazuki Yamada (direction). Après une édition annulée en 2020, puis une édition « numérique en 2021, la 9ème édition du Festival de Pâques d’Aix-en-Provence peut enfin se tenir dans des conditions normales et sereines.  Du 8 au 24 avril vont se succéder les meilleures formations orchestrales (Orchestre Philharmonique de Radio-France, Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, Orchestre de la Suisse Romande, Orchestre de Chambre de Lausanne, Ensemble Pygmalion, Insula Orchestra, Ensemble Matheus…) et les plus grands solistes instrumentaux et vocaux (Juwa Yang, Juan-Diego Florez, Renaud Capuçon, Marina Viotti, Martha Argerich, Maria-Joao Pires, Nelson Goerner, Stephen Kovacevich…) faisant d’Aix la rivale française, à sa propre échelle, des prestigieuses manifestations pascales de Salzbourg et Baden-Baden.

Au lendemain d’un brillant concert exécuté par l’Orchestre Philharmonique de Nice (avec le niçois Lionel Bringuier à sa tête) – dans la célèbre Moldau de Smetana, puis une rutilante 5e Symphonie de Tchaïkovski, enfin le Concerto pour violon de Bruch délivré par un étincelant Renaud Capuçon -, c’est la phalange voisine de Monte-Carlo (dirigée par son directeur musical Kazuki Yamada) qui étaient invités à se produire lors de ce WE d’ouverture du festival de Pâques 2022. Et en artiste invitée, rien moins qu’une immense Dame du piano : la merveilleuse pianiste portugaise Maria Joao Pires (qui s’était déjà produite, en récital solo, lors de la dernière édition du festival aixois).

 

 

MJP Maria Joa Pires,
… un toucher d’une profonde sincérité

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Mais avant l’extase que procure toujours un concert avec cette pianiste de légende, une mise en bouche symphonique (traditionnelle) est venue retentir dans l’immense vaisseau qu’est le Grand-Théâtre de Provence, avec une exécution de la fameuse Ouverture « Le Songe d’une nuit d’été » de Félix Mendelssohn, interprétée ici de manière très théâtrale, le chef faisant contraster un enthousiasme juvénile avec une rêverie tendre, selon les passages. Séquence émotion pure ensuite, avec l’entrée à pas mesurés de MJP, toujours aussi humble et simple, mais malheureusement de plus en plus rare dans les salles de concert.
C’est au 9ème Concerto pour piano de Mozart qu’elle s’attaque, le fameux « Jeunehomme », ainsi dénommé grâce à sa dédicataire, une certaine Mademoiselle Jeunehomme, virtuose du piano qui aurait fortement impressionné la divin Wolfgang. Les doigts de la soliste portugaise courent sur le clavier avec une aisance naturelle, enchaînant les mélodies avec une déconcertante facilité, et elle se fond dans la sonorité de l’orchestre avec un toucher particulièrement moelleux. Cela donne à son jeu une couleur romantique hors mode, où le temps est suspendu selon une sensibilité que l’on n’entend plus guère… Pires laisse entendre, comme à son habitude, un toucher d’une profonde sincérité. Elle reçoit une ovation méritée de la part du public, poussant l’artiste à donner, en bis, un ineffable Clair de lune de Claude Debussy, qui suspend à nouveau le temps, à tel point que le public observe un long silence… avant de la couvrir à nouveau de vivats !

En seconde partie, place à la Symphonie n°1 « Le Printemps » de Schumann qui pose toujours le problème de la cohérence d’ensemble, mais là encore l’OPMC se montre remarquable : des couleurs à se pâmer, une dynamique envoûtante, une densité pénétrante, une virtuosité individuelle et d’ensemble infaillible, une large variété expressive, le tout au service d’une interprétation brillante de la part de Maestro Yamada. Et en choisissant un tempo de base assez rapide pour chaque mouvement, le japonais réussit à nous captiver du début à la fin. Quant à l’orchestration, si elle n’avait pas cette réputation si difficile, nous n’aurions jamais cru qu’elle puisse apparaître si naturelle et évidente, comme ce soir. De ce fait, son caractère était sans doute plus lumineux et brillant que ce que l’on a coutume d’entendre dans cette Å“uvre, pour notre plus grand bonheur – dirigée ici avec tellement de conviction et portée par une telle qualité sonore de la part d’un OPMC plus rutilant que jamais. Bref, nous sommes sortis enchantés du concert d’autant, qu’imitant la soliste, le chef nous a offert en bis une majestueuse pièce d’Edward Elgar, clôturant en beauté cette fantastique soirée !

 

 

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CRITIQUE, concert. AIX-EN-PROVENCE, le 10 avril 2022. Festival de Pâques d’Aix-en-Provence, Grand-Théâtre de Provence. Maria Joao Pires (piano), Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, Kazuki Yamada (direction).

 

 

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VOIR un extrait du concert : https://festivalpaques.com/articles/en-musique-maria-joao-pires

VOIR le concert de Maria Joao Pires et de l’Orchestre Philharmonique de Monte Carlo sur ARTEconcert / ARTEtv, en replay jusqu’au 11 octobre 22 : https://www.arte.tv/fr/videos/108664-002-A/maria-joao-pires-joue-mozart/

 

 

 

 

CRITIQUE, opéra. GENEVE, le 31 mars 2022, Grand-Théâtre. Peter EÖTVÖS : Sleepless (création). M. Mondruzco / P. Eötvös.

CRITIQUE, opéra. GENEVE, le 31 mars 2022, Grand-Théâtre. Peter EÖTVÖS : Sleepless (création). M. Mondruzco / P. Eötvös – Depuis son premier opéra Les Trois sÅ“urs (d’après la pièce éponyme de Tchekhov), créé à Lyon en 1998, le compositeur hongrois Peter Eötvös (né en 1944) continue d’explorer son sillon très personnel, et offre à Genève (juste après Berlin) la création mondiale de son 13ème opus lyrique : Sleepless. Ce dernier ouvrage est tiré de la Trilogie de Jon Fosse, et plus particulièrement du premier tome auquel cet « opéra-ballade » (comme l’a dénommé son auteur) doit son titre. Mari Mezei, la propre épouse de Peter Eötvös en a écrit le livret en adaptant librement les trois tomes de l’écrivain norvégien.

 

 

Couple en déshérence
dans les Fjords norvégiens….

 

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Il narre la déshérence, dans les fjords de Norvège, d’un jeune couple pauvre, rejeté de toute part. Asle, le héros de cette sombre histoire, laissera de nombreux cadavres sur sa route, avant que la communauté ne lui en fasse payer le prix fort, en le mettant au bout d’une corde, tandis que sa compagne Alida, enceinte, ne se laisse séduire et suive le premier venu. Bien des années plus tard, mais toujours hantée par le souvenir de son unique amour, elle finit par le rejoindre dans la mort en se jetant dans l’océan…

Découpé en treize scènes, l’ouvrage offre à chacune d’entre elles, une couleur et une atmosphère spécifiques, basée sur l’échelle chromatique. Même si Eötvös a son propre langage, on ne peut s’empêcher d’entendre ici des similitudes avec certains opéras de Britten (Peter Grimes et son cadre marin), ou encore Chostakovitch au travers de ses cuivres grinçants. Peter Eötvös dirige lui-même l’Orchestre de la Suisse Romande, superbement disposé à son égard, oscillant entre minimalisme et luxuriance, tandis qu’un chœur de six femmes commente l’action tel un chœur grec antique.

Confiée à l’un de ses compatriotes, le cinéaste hongrois Kornel Mondruzco, la mise en scène repose pour beaucoup sur l’impressionnante scénographie de Monika Pormale, qui se décline sous le format d’un saumon géant posé sur une tournette, et dont les entrailles servent de lieux de vie, un bar ou l’appartement de la mère d’Alida. Les nombreux meurtres perpétrés par Asle, a contrario des romans où ils sont plus suggérés que « montrés », sont ici particulièrement violents et explicites (comme celui de la mère d’Alida, égorgée avec les arêtes d’une boîte de conserve !). Et c’est dans la gueule du salmonidé, transformée en bijouterie / caverne d’Ali-Baba le temps d’une scène, que se scelle la destinée du héros.

Les chanteurs réunis à Genève sont pour beaucoup issus de la troupe de la Staatsoper de Berlin (qui a eu la primeur de la création en novembre dernier). Le ténor néerlandais Linard Vrielink (Asle) superbe comédien, toujours prêt à exploser, possède par ailleurs une voix de ténor claire et magnifiquement projetée. Face à lui, Victoria Randem, soprano norvégienne d’origine nicaraguayenne, incarne une Alida fragile et forte à la fois, offre un chant plein d’humanité, avec son soprano délicat, qui fait merveille dans la longue aria finale d’une beauté toute séraphique. A l’inverse, la basse islandaise Tomas Tomasson prête au mystérieux « Homme en noir », toute l’étendue de son registre grave, et son air inquiétant de démon manipulateur. De son côté, Sarah Defrise prête ses moyens de soprano colorature à la Fille, dont les aigus stratosphériques ne manquent pas d’impressionner l’auditoire. En Vieille femme, la mezzo allemande Hanna Schwarz semble défier le temps même si ce dernier ne manque pas de laisser entrevoir quelques-uns de ses outrages. Le reste de la distribution n’appelle que des éloges, comme la Mère de Katharina Kammerloher, le Boatman de Roman Trekel, l’Aubergiste de Jan Martinik ou encore l’Asleik de Arttu Kataja…

Au sortir du spectacle, dans une salle plus qu’à moitié vide, on se dit que les absents ont eu bien tort, mais aussi que l’Opéra contemporain a de beaux jours devant lui !

 

 

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CRITIQUE, opéra. GENEVE, le 31 mars 2022, Grand-Théâtre. Peter EÖTVÖS : Sleepless (création). M. Mondruzco / P. Eötvös. Photos : © Gianmarco Bresadola.

 

 

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VOIR le teaser vidéo de SLEEPLESS de Peter EÖTVÖS :
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CRITIQUE, concert. Strasbourg, Salle Erasme, le 1er avril 2022. Orchestre Philharmonique de Strasbourg, A. Kantorow (piano) / K. Karabits (direction).

CRITIQUE, concert. Strasbourg, Salle Erasme, le 1er avril 2022. Orchestre Philharmonique de Strasbourg, A. Kantorow (piano) / K. Karabits (direction) – C’était un double événement, Salle Erasme à Strasbourg, que la venue du pianiste virtuose Alexandre Kantorow – premier français à avoir été Lauréat du prestigieux Concours Tchaïkovski de Moscou (2019) -, et celle du jeune chef ukrainien Kirill Karabits, étoile montante de la direction d’orchestre.

 

 

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C’est par une séquence émotion que débute la soirée, avec l’ajout d’une pièce non prévue au programme. Ukrainien, le chef explique dans un excellent français, qu’il veut rendre hommage à son peuple martyrisé en lui dédiant une ouverture célèbre dans son pays (tirée de l’opéra « Taras Boulba » de Mykola Lysenko). C’est avec des applaudissements nourris que le public strasbourgeois accueille cette pièce… qui donne par ailleurs envie d’entendre l’opéra en entier ! Place, ensuite, au jeune pianiste français (né en 97) qui s’est fait un spécialiste des 5 concertos de Saint-Saëns – dont il a enregistré les 3ème, 4ème et 5ème opus chez Erato. Mais c’est ici le 2ème qui a été retenu, un ouvrage composé en seulement trois semaines en 1868 : destiné au départ à son ami Anton Rubinstein, c’est finalement Saint-Saëns lui-même qui tiendra la partie de piano, tandis que Rubinstein dirigera l’orchestre.
Commençant par une improvisation sur le modèle du 4ème Concerto de Beethoven, il met en valeur les qualités de virtuose du pianiste. A ce petit jeu, pour ceux qui connaissent l’ébouriffante virtuosité du concertiste, Kantorow excelle ; il dépasse ici le côté de fantaisie brillante pour une interprétation pleine d’imagination, alternant entre romantisme, joyeuseté, légèreté ; le tout conduit par une puissante énergie. Suite aux vivats qu’il reçoit aux saluts, le pianiste brille et émeut à la fois dans deux bis : éloquence fiévreuse mais jamais appuyée dans le Sonnet de Pétrarque N°104 de Liszt, d’une sonorité de rêve ; puis sublime « Vers la flamme » de Scriabine, où le piano semble devenir l’instrument d’un délire quasi métaphysique jusqu’à l’ultime crescendo menant à l’extinction des feux. Jamais l’artiste n’y sacrifie à l’emphase ou à la surexposition bruyante : la pièce se meurt dans d’ultimes harmonies proches de celles qui l’avaient fait naître et menant à un silence cosmique.

Place à l’Orchestre seul, en seconde partie de concert, qui est consacré à la 3ème Symphonie de Rachmaninov, peut-être la plus belle du compositeur, composée aux Etats-Unis en 1936. A la tête d’un Orchestre Philharmonique de Strasbourg dans une forme olympique, Kirill Karabits parvient à rendre prégnante l’atmosphère complexe de cette dernière symphonie du compositeur russe, intransigeante et récusant toute concession à la facilité, en même temps que révélatrice d’une forme de désarroi de la part de son auteur en exil. La mise en place s’avère souveraine, d’une précision et d’une homogénéité parfaites. Sous la baguette de Karabits, les musiciens de l’OPS font preuve d’un engagement indéniable, en faisant assaut de fantaisie, d’ironie, de subtilité, comme l’exige, du reste, la partition. Et comme l’orchestre et le chef sont abondamment salués, ils nous offrent à leur tour un bis (ce qui est suffisamment rare pour être souligné et salué !) : la célèbre Vocalise du même Rachmaninov.

 

 

 

 

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CRITIQUE, concert. Strasbourg, Salle Erasme, le 1er avril 2022. Orchestre Philharmonique de Strasbourg, A. Kantorow (piano) / K. Karabits (direction).

 

 

CRITIQUE, concert. MONACO, Auditorium du Lycée hôtelier et technique, le 26 mars 2022.  Gaspard Maeder, Hugo Meder (violons) / dans le cadre du Printemps des Arts de Monte-Carlo.

CRITIQUE, concert. MONACO, Auditorium du Lycée hôtelier et technique, le 26 mars 2022.  Gaspard Maeder, Hugo Meder (violons) / dans le cadre du Printemps des Arts de Monte-Carlo   –   Après 19 ans de bons et loyaux services, le compositeur français Marc Monnet passe le relai à son collègue et compatriote Bruno Mantovani, qui prend donc la direction artistique du Printemps des arts à Monte-Carlo pour cette édition 2022. Le chef d’orchestre /compositeur (et ancien directeur d’institutions comme le Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris) entend poursuivre la ligne originale et imaginative que son prédécesseur lui avait imprimée durant deux décennies. Après une édition 2020 annulée, et une mouture 2021 miraculeusement sauvée, l’édition 2022 a pu se tenir (presque) normalement.

 

 

 

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Profitant de notre venue sur le Rocher pour assister à un Wozzeck choc à la Salle Garnier, le dimanche 27 mars, nous avons eu la chance d’assister également à un concert / dégustation des plus originaux, la veille, dans le cadre du Printemps des Arts, à l’Auditorium du Lycée hôtelier et technique de Monaco. Les deux compères violonistes Gaspard Maeder et Hugo Meder avaient ainsi concocté pour le public du festival, un concert de duos de violons entrecoupé de dégustation de vins d’excellence, à l’image d’un certain nombre de festivals qui ont fleuri ces dernières années, notamment en Bourgogne et dans le bordelais. Car Gaspard Maeder est également œnologue ; c’est lui qui a eu la charge de choisir et d’expliquer les caractéristiques de 5 vins différents, tous issus des bords de la Méditerranée, en accompagnement des 5 pièces musicales interprétées pendant le concert, que son compagnon de route, Hugo Meder, avait, quant à lui, la charge de donner les clés d’écoute et de compréhension.

Un blanc issu du Roussillon sert ainsi « d’introduction » à la Sonate pour deux violons sans basse, op. 3 no1 de Jean-Marie Leclair, qui a écrit une littérature pour violon soliste considérable, comptant 49 sonates pour violon seul et basse, 12 pour deux violons sans basse et 12 concertos.
Les deux compères y font preuve d’une célérité souvent jaillissante et exubérante, animée d’une vraie ardeur toute transalpine dans les mouvements vifs, mais également d’un lyrisme chantant et fleuri d’ornementations délicates dans les mouvements lents. Un Côte du Rhône (banc) accompagne ensuite la Sonate pour deux violons en do majeur, op. 56 de Sergueï Prokofiev, ici portée par un lyrisme et un sens de l’humour subtil, intense, lyrique, et d’une excellente facture instrumentale. Deux rouges viennent ensuite émailler la soirée, et régaler nos palais, un côteau du Var et un vin du Languedoc, pour soutenir la musique de Luciano Berio (extraits de ses Duos pour deux violons) et de Béla Bartok (4ème cahier de ses 44 duos pour deux violons). Dans la première pièce, on remarque que ces Duetti sont souvent assez mélodieux, tout en gardant un cachet immédiatement évocateur du compositeur. Il en est de même pour les pièces du compositeur hongrois : il s’y fait moins sévère que dans ses autres opus, en se montrant plus chantant et dansant. Comme pour les premières Å“uvres, on ressent à quel point les deux violonistes s’entendent à merveille musicalement ; cette nouvelle interprétation est un vrai plaisir pour l’oreille, l’esprit et l’œil, tellement ils parviennent à rendre présentes l’espièglerie et la légèreté de la partition. Une cinquième pièce est rajoutée, pour accompagner ce véritable nectar qu’est un muscat, à la couleur ambrée, issue du fameux vignoble des papes de Beaumes de Venise. Et quoi de mieux qu’une autre pièce de Leclair, qui avait ouvert le concert, pour magnifier les arômes multiples de ce vin d’exception, auxquels font échos les arabesques de la musique du compositeur lyonnais ?!…
Bref, un merveilleux concert, où l’ouïe et le goût se sont magnifiés l’un l’autre, et dont on est sorti tout simplement heureux !

 

 

 

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CRITIQUE, concert (dans le cadre du Printemps des Arts de Monte-Carlo). MONACO, Auditorium du Lycée hôtelier et technique, le 26 mars 2022.  Gaspard Maeder et Hugo Meder (violons).
 

 

 

 

 

CRITIQUE, opéra. NANTES, le 24 mars 2022, Théâtre Graslin. Igor STRAVINSKY : The Rake’s progress. M. Bauer / G. Llewellyn.  

Stravinsky portrait faceCRITIQUE, opéra. NANTES, le 24 mars 2022, Théâtre Graslin. Igor STRAVINSKY : The Rake’s progress. M. Bauer / G. Llewellyn – En coproduction avec l’Opéra de Rennes (qui en a eu la primeur en début de mois), Angers Nantes Opéra propose une nouvelle production de The Rake’s progress, ouvrage créé à la Fenice de Venise, sous la direction du compositeur (sept 1951). Inspiré par des gravures de Hogarth, que Stravinsky a découvertes lors d’une exposition à New-York, l’ouvrage se veut – à l’instar de Capriccio de Richard Strauss – un hommage du XXe siècle à la culture du XVIIIe. Mais c’est à la création du livret cependant que la mise en scène, confiée à Mathieu Bauer (ancien directeur du CDN de Montreuil), situe l’action – dans le Londres des années 50 pour être précis. Période de consumérisme, de mercantilisme et d’argent facile, la transposition fait mouche ! Et la scénographie intelligente de Chantal de la Coste (qui a également dessiné les costumes) participe du plaisir immédiat que génère le spectacle : une succession de six alvéoles en forme d’écrans de télévision, objet-phare de cette période de l’avènement des loisirs.

 

 

 

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Des projections vidéo (conçues par Florent Fouquet) viennent régulièrement animer ces « petits écrans », à l’instar de montages où Tom rakewell / Julien Behr se trouve entouré de personnalités comme Hitchcock ou la Reine d’Angleterre ! Autre trouvaille, le public est parfois pris à partie par les artistes qui évoluent de temps en temps dans la salle ou depuis le premier balcon. Bref, une mise en scène vive, inventive, qui colle toujours au livret de W.H. Auden.

Déjà entendu dans le rôle à l’Opéra de Nice Il y a trois ans, Julien Behr renouvelle notre enthousiasme dans le rôle de Tom Rakewell, personnage pour lequel il possède exactement le profil physique, c’est-à-dire la jeunesse et l’éclat. Avec son médium riche et son aigu vaillant, jusque dans sa longue scène finale, il réussit le difficile pari d’incarner cet anti-héros nuancé, à la fois faible et sincère, méprisable et attachant : une remarquable performance visiblement appréciée par le public nantais qui lui fait un bel accueil au moment des saluts.

 

 

 

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Des vivats également nourris à l’encontre de la jeune soprano française Elsa Benoît, Ann Trulove aussi ravissante scéniquement que vocalement, avec un timbre pur et un aplomb éclatant dans les vocalises. Avec son charisme et son impressionnante présence scénique, le baryton autrichien Thomas Tatzl – superbe dans Le Voyage d’hiver de Schubert récemment chorégraphié par Angelin Preljocaj au TCE – campe un magnifique autant que maléfique Nick Shadow, son baryton ample donnant tout le corps voulu à l’ironie sardonique qui sied à son personnage. Allison Anderson et Aurore Ugolin incarnent de savoureuses Mother Goose et Baba la Turque, cette dernière recueillant tous les suffrages par une composition dramatiquement dynamique et vocalement fascinante, alternant avec autorité les registres les plus divers. Le reste de la distribution – Christopher Lemmings (Sellem) et Jean-Jacques L’Anthoën (Keeper) – n’appelle aucun reproche.

Enfin, Grant Llewellyn mène à bon port « son » Orchestre National de Bretagne, aussi attentif que le Chœur « Mélismes » (préparé par Gildas Pungier) à ses moindres indications. Le chef britannique fait valoir avec bonheur les contrastes, avec des attaques d’une vitalité souvent irrésistible, tout en n’obérant pas les côtés élégiaques du génial ouvrage du compositeur russe.

 

 

 

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CRITIQUE, opéra. Nantes, le 24 mars 2022, Théâtre Graslin. Igor Stravinsky : The Rake’s progress. M. Bauer / G. Llewellyn. Photos : The Rake’s progress / Stravinsky © Laurent Guizard

 

 

 

 

 

 

CRITIQUE, concert. PORTO, Monastère de Sao Bento da Vitoria, le 24 fév 2022. SCHUBERT : Quatuors « Rosamunde » et « La Jeune fille et la mort » / Quatuor Hermès.

quatuor-hermes-festival-portugal-critique-concert-classiquenewsCRITIQUE, concert. PORTO, Monastère de Sao Bento da Vitoria, le 24 fév 2022. SCHUBERT : Quatuors « Rosamunde » et « La Jeune fille et la mort » / Quatuor Hermès – Non content de diriger trois des plus importants festivals de musique classique au Portugal (le Festival de Musica dos Capuchos à Almada, le Verao Classico à Lisbonne et le Festival internacional de Musica/Classicfest de Bragança), le pianiste portugais Filipe Pinto-Ribeiro vient d’ajouter une nouvelle corde à son arc de directeur de manifestations musicales avec Music4l-Mente, qui explore l’interconnexion entre la musique classique et les neurosciences au travers de concerts de musique de chambre précédés par des conférences scientifiques. Quatre quatuors à cordes d’excellence – les quatuors Michelangelo, Hermès, Cosmos et Gropius – font ainsi leurs débuts au Portugal en interprétant des Å“uvres de référence dans le répertoire de la musique de chambre, tandis que quatre chercheurs de renommée internationale exposent des thématiques sur la relation intime entre la musique et le cerveau.

Après un premier concert avec le quatuor Michelangelo en novembre, donné à la fois au Theatro Thalia de Lisbonne et au Monastère Sao Bento da Vitoria de Porto (comme les trois autres), c’est avec le Quatuor Hermès que se poursuit le cycle, dans un programme entièrement consacré à Franz Schubert. Mais avant, place à un exposé sur « Les émotions inspirées par la musique : cinétique et dynamique cérébral » conduit par Nuno Sousa, professeur à la Faculté de médecine de l’université du Minho. A contrario de la première conférence, donnée en anglais (par Barbara Tillman), nous n’avons malheureusement pas pu en profiter, ne comprenant pas (encore) la langue de Luis de Camoes…

Puis l’excellent Quatuor Hermès (toujours composé par Omer Bouchez, Elise Liu, Lou Chang et Yan Levionnois) prend place sur une petite estrade dans la cour intérieure du plus beau Monastère de Porto, situé en plein cœur de ville. Il est connu pour être un admirable interprète de l’inspiration tourmentée du compositeur autrichien, et le célèbre Quatuor « La Jeune fille et la mort » est un de leur cheval de bataille : l’Allegro initial équilibre d’admirable manière la puissance des tutti et la délicatesse du dessin mélodique, laissant respirer les inflexions introspectives qui alternent avec l’exposition du sentiment. Le fameux Andante con moto, sommet de la partition, constitue aussi à nos oreilles l’acmé de cette première partie de concert. D’un seul mouvement, les Hermès nous emmènent dans un voyage dont on ne sort pas indemne. Sans concession, le Scherzo fait étalage de ce sens du rythme que possèdent de manière innée les quatre formidables musiciens. Enfin, ces derniers balaient le finale avec une économie de moyens sans égale.

Avant ce 14ème quatuor, véritable miroir de la tragédie intérieure de Schubert, ils s’étaient attaqués à son 13ème Quatuor, une œuvre moins déchirante et moins douloureuse, mais profondément mélancolique. En lui donnant le surnom « Rosamunde » il semble que les éditeurs n’ont voulu en retenir que son côté gai et optimiste, du fait de l’utilisation par Schubert dans l’andante d’une mélodie en majeur extrait de sa propre musique de scène « Rosamunde ». Le second violon d’Elise Liu introduit avec magnificence sa partie de soutien du premier mouvement, pour laisser immédiatement s’exprimer la superbe musicalité du premier violon d’Omer Bouchez dans le premier thème. Mais on reste surtout impressionné par la justesse de l’Andante, surtout dans la coda et son magnifique traitement par le premier violon. Le Menuet, quant à lui, est empli d’une nostalgie évidemment contenue dans la partition, mais rarement aussi bien traitée, notamment par l’alto et les accents graves du violoncelle. Plus de légèreté apparaît dans le finale, Allegro moderato, même s’il semble évident après une telle interprétation que le jeune ensemble est déjà prêt pour interpréter le quatuor La Jeune Fille et la Mort qui suit…

Venu nombreux, le public leur fait un triomphe et l’on ne peut qu’attendre avec beaucoup d’impatience les deux prochains concerts où se produiront, d’abord les Cosmos (le 21 avril à Porto et le 22 à Lisbonne), puis les Gropius (le 2 juin à Porto et le 3 à Lisbonne). Souhaitons longue vie à Musi4l-Mente !

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CRITIQUE, concert. PORTO, le 24 fév 2022, Cours intérieur du Monastère de Sao Bento da Vitoria. Quatuors « Rosamunde » et « La Jeune fille et la mort » de Franz Schubert par le Quatuor Hermès. Photo © Emmanuel Andrieu 2022

CRITIQUE, Opéra. NICE, le 17 fév 2022. OFFENBACH : Le Voyage dans la lune. Chloé Dufresne / Olivier Fredj.

offenbach-voyage-dans-la-lune-opera-critique-classiquenews-palazzettoCRITIQUE, Opéra. NICE, le 17 fév 2022. OFFENBACH : Le Voyage dans la lune. Chloé Dufresne / Olivier Fredj.    Après avoir été étrennée à Montpellier en décembre 2020, puis avoir fait les beaux soirs de nombreux théâtres lyriques français (dont récemment celui de Marseille, en janvier dernier), la production du Voyage dans la lune de Jacques Offenbach conçue par Olivier Fredj a remonté la Méditerranée vers l’Italie, pour accoster à l’Opéra de Nice. Récemment renommée « Génération Opéra », le CPFL (Centre français de promotion lyrique) est à l’origine du projet, et ce sont donc essentiellement de jeunes chanteurs français en devenir qui ont été soigneusement choisi pour défendre ce nouvel opus, qui n’investira pas moins de quinze scènes hexagonales (et suisses), jusqu’en décembre 2024. A contrario de Marseille et Montpellier, l’ouvrage est ici donné sans entracte, soit deux heures d’une soirée ininterrompue (si l’on excepte un problème technique qui a grippé l’horlogerie interne du spectacle pendant plus de 10 minutes !). Signalons enfin que, partenaire du projet, l’indispensable Palazetto Bru Zane publiera prochainement – dans sa collection livres-disques « Opéra français » – l’ouvrage d’Offenbach… dans sa version complète cette fois nombre des dialogues parlés ayant été ici supprimés.

Côté spectacle, on retrouve, avec les mêmes plaisir et émerveillement les magnifiques et délirants décors et costumes imaginés par Jean Lecointre et Malika Chauveau, qui s’intègrent parfaitement dans la proposition scénique d’Olivier Fred qui se veut un hommage tant à l’univers des Monthy Python pour l’action sur terre, qu’à celui de George Méliès pour ce qui est des épisodes sur la lune. L’homme de théâtre français signe également les vidéos, dont le portrait du « petit Mozart des Champs-Elysées » à chaque début d’acte. La mise en abyme du tournage de film est en revanche un peu vue et revue, même si elle offre de belles perspectives comme ce premier acte vu au travers de l’obturateur d’une caméra. Le régisseur follasse qui ne cesse d’hurler et d’invectiver son monde aurait également pu être dispensable. Mais on rit de bon cœur à toutes les bonnes trouvailles dont est émaillé le spectacle, à commencer par le traitement des personnages : la reine Popotte grimée en éponge et son mari en sorte de poire à l’image du fameux portrait de Louis-Philippe par Philippon. Signalons, enfin, les nombreuses chorégraphies réglées par Anouk Viale, exécutées par une joyeuse (et talentueuse) bande de danseurs/circassiens.

L’excellente équipe de jeunes chanteurs français donne pleine satisfaction. En fantasia, Teva Shehoval séduit par ses aigus cristallins, par la beauté du timbre et par la souplesse de l’émission. Son Prince (Caprice) trouve en la mezzo française Violette Polchi une interprète de choix, à la présence scénique affirmée et au timbre velouté. Impayable la Popotte de Marie Lenormand, à la gouaille et aux accents comiques inénarrables, tandis que Chloé Chaume est un luxe dans le court rôle de Flamma, de son côté grimée en lampadaire !

Côté messieurs, Matthieu Lécroart possède toute la truculence attendue en Roi V’lan, tandis que Thibaut Desplantes n’amuse pas moins en bonhomme Roi Cosmos. Vocalement, c’est le jeune ténor Kaëlig Boché qui retient le plus l’attention, avec son beau timbre clair et bien projeté (Quipasseparla). Enfin, Eric Vignau (Microcosmos) et Pierre-Antoine Chaumien (Cactus) complètent efficacement la distribution.

En fosse, la jeune cheffe d’orchestre Chloé Dufresne obtient des phrasés aériens de l’Orchestre Philharmonique de Nice, qui jamais ne couvre les chanteurs. La folie orchestrale voulue par Offenbach dans l’acte « sélénite » ne passe pour autant pas à la trappe, et l’on se réjouit d’avoir enfin pu voir diriger cette cheffe précédée (à bon escient) d’une réputation flatteuse !

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CRITIQUE, Opéra. Nice, Théâtre de l’Opéra, le 17 février 2022. Jacques Offenbach : Le Voyage dans la lune. Chloé Dufresne / Olivier Fredj.

CRITIQUE, concert. MONACO, le 19 fév 2022. Bach/Schubert. Francesco Piemontesi (piano).

piano francesco piemontesi concert monaco Bach Schubert classiquenews review critique concertCRITIQUE, concert. MONACO, le 19 fév 2022. Bach/Schubert. Francesco Piemontesi (piano) – A Monaco, on aime les grands pianistes, et la riche saison de l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo leur offre une place de choix. Ainsi, après Kristian Zimerman, Mikhaïl Pletnev, Daniil Trifonov, et avant Martha Argerich, Alexandre Kantorow ou Boris Berezovski, c’est le suisso-italien Francesco Piemontesi qui avait l’occasion de se produire en récital à l’Auditorium Rainier III de Monte-Carlo dans un programme Bach et Schubert.  C’est à une curieuse première partie que l’on assiste car le pianiste a choisi de commencer par le célèbre Prélude et Fugue pour orgue en mi bémol majeur de Bach (dans une transcription pour piano de Busoni), mais en intégrant de nombreuses autres pièces du Kantor de Leipzig entre la Prélude… et la fugue ! En l’occurrence les deux célèbres chorals « Viens maintenant, sauveur des païens » (« Nun komm, der heiden Heiland » et le « Choral du veilleur » (« Wachet auf, ruft uns die stimme »), le célébrissime Concerto italien, et la Sicilienne de la Sonate pour flûte en mi bémol majeur (dans un arrangement de Kempff). Tous les morceaux étant donnés sans pause, c’est comme à une pièce géante de Bach auquel le public monégasque assiste, le plongeant dans de savoureux délices. Comment résister à un artiste qui, notamment dans le Concerto italien, s’enivre de rythmes pleins d’une énergie ardente, propices aux épanchements virtuoses, en y ajoutant même des effets. Dans les deux chorals, c’est la grande beauté et la variété de toucher du pianiste qui séduisent. Sur un piano fruité, il délivre un son ample, fluide dans les arias magnifiquement chantantes, tandis que les mouvements rapides, toujours très vifs, virevoltent avec énergie mais sans aucune dureté. Un vrai mélange de passion méditerranéenne et de précision germanique en somme !

En seconde partie, place à Schubert et à sa Sonate pour piano n°20 en la majeur (après une exécution des Variations sur un thème de Schubert de Helmut Lachenmann, un rien anecdotique). Dans la pénultième sonate pour piano du maestro allemand, composée peu avant sa mort, on admire l’intelligibilité du propos, la mise en avant de la richesse thématique de l’ouvrage, mais aussi dans le premier mouvement, une tension dans le jeu du pianiste qui se refuse à bâtir un chef-d’œuvre gravé dans le granit. Il cherche de toute évidence à restituer au public toute la gamme d’émotions véhiculée par la musique, en investissant le champ de l’imaginaire. Le sublime Andantino et le Rondo final offrent, sous les doigts de Piemontesi, l’image d’un compositeur partagé entre les enthousiasmes passionnés, et l’aspiration à la paix. Le pianiste parvient ainsi à nous rendre Schubert infiniment proche, et c’est un triomphe légitime qu’un public malheureusement clairsemé mais néanmoins enthousiaste lui adresse !

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CRITIQUE, concert. MONACO, Auditorium Rainier III, le 19 février 2022. Bach/Schubert. Francesco Piemontesi (piano).

CRITIQUE, concert. LUXEMBOURG, Philharmonie, le 17 déc 2022. Ravel, Ibert… Orch. Philh. de Luxembourg / E Pahud (flûte) / G Gimeno (direction)

CRITIQUE, concert. LUXEMBOURG, Philharmonie, le 17 déc 2022. Orch. Philh. de Luxembourg / Emmanuel Pahud (flûte) / Gustavo Gimeno (direction). Voilà bientôt 7 années que le chef espagnol Gustavo Gimeno est à la tête de l’Orchestre Philharmonique du Luxembourg – qui officie dans le somptueux écrin futuriste que l’architecte star Christian de Porzamparc a dessiné sur le plateau de Kirchberg, à quelques encablures de la vieille ville et du Palais ducal. Au cours d’une saison toujours aussi riche et variée en termes d’offres musicales, les concerts de la phalange luxembourgeoise sont parmi les plus courus, d’autant qu’ils mettent souvent à l’affiche des solistes de renommée internationale, comme c’était justement le cas le vendredi 17 décembre 2021 avec la venue du flûtiste solo de la Philharmonie de Berlin : le français Emmanuel Pahud (dans un programme 100% français).

Messiaen, Ravel, Ibert
Musique française à la Philharmonie de Luxembourg

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En première partie, le chef originaire de Valencia se frotte avec l’OPL aux rares Offrandes oubliées (1930) d’Olivier Messiaen. Le compositeur a 22 ans lorsqu’il écrit cette « Méditation symphonique » en 3 volets dont Gimeno rehausse les contrastes. La partie médiane, avec les sifflements stridents des cordes en harmoniques est empreinte de violence sous sa baguette alerte. Elle s’oppose au temps suspendu des deux autres mouvements, parties d’un extrême raffinement laissant apprécier la beauté de cordes chantantes, entièrement seules dans l’extatique finale où passe une forte émotion. Après un précipité, on passe aussitôt à Maurice Ravel avec son célèbre ballet « Ma mère l’Oye » (1912), qui retrouve un OPL particulièrement rond et habile, initiée par la volupté d’un Prélude pris très lentement aux cordes avec une impression d’emphase qui ne s’éteindra que dans les derniers instants du Jardin féérique, l’Apothéose finale du ballet.

En seconde partie de soirée, le fringant flûtiste Emmanuel Pahud, arrive tout sourire sur la scène de la Philharmonie, visiblement heureux d’être là, et joue (l’également rare) Concerto pour flûte (1932) de Jacques Ibert. Et il offre une interprétation vibrante de ce délicat concerto qui a composé de nombreuses pièces, avec un style d’une très grande diversité, et pour tout dire inclassable. Son concerto pour flûte offre au soliste des passages d’une virtuosité démoniaque dans le 1er mouvement. L’Andante est une très longue cantilène à la nostalgie douce et gracieuse. Le final permet des échanges chambristes pleins de charme avec de nombreux instrumentistes. Le jeu du flûtiste prodige est techniquement stupéfiant, avec une sonorité très française, d’une grande délicatesse, qui évite tant le vibrato que le métal. La direction attentive et amicale de Gimeno permet une écoute aisée de l’instrument jusque dans les nuances les plus ténues. Elégance et finesse sont les maîtres mots de cette interprétation particulièrement attrayante. Malgré les nombreux rappels, le public n’obtiendra pas de bis…

Pour conclure la soirée sous forme de boucle, retour à Messiaen avec une exécution de son Hymne pour Orchestre (1933), pièce magistrale qui passe avec naturel de la rudesse saccadée à l’extase apaisée, pour éclater ensuite dans une sorte d’acmé polychrome et étonnante dont les éclats riches et entremêlés sont les principales joies de cette partition trop négligée. Et effectivement, pour reprendre les propos du créateur, « l’œuvre se caractérise surtout par ses effets de couleur », des propos corroborés par Paul Le Flem qui assista à sa création à Paris en 1933 : « L’Hymne… se fait l’écho d’un mysticisme où l’extase se mêle à l’ardeur… La ferveur religieuse, la sérénité, la violence humaine même y sont évoquées avec des moyens musicaux hardis jusqu’à l’âpreté ». Un ouvrage indispensable pour clore en beauté une soirée de musique française de haute tenue à la Philharmonie de Luxembourg !

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CRITIQUE, concert. Philharmonie du Luxembourg, le 17 décembre 2022. Orchestre Philharmonique de Luxembourg / Emmanuel Pahud (flûte) / Gustavo Gimeno (direction).

CRITIQUE, opéra. TOURS, Grand-Théâtre, le 3 déc 2021. Jacques OFFENBACH : La Vie parisienne (version originale en 5 actes, 1866). Christian Lacroix / Romain Dumas.

CRITIQUE, opéra. TOURS, Grand-Théâtre, le 3 déc 2021. Jacques OFFENBACH : La Vie parisienne (version originale en 5 actes, 1866). Christian Lacroix / Romain Dumas. Après Rouen en novembre (et avant le Théâtre des Champs-Elysées pour les fêtes de fin d’années), c’est le public de l’Opéra de Tours qui avait la chance de découvrir cette nouvelle version de La Vie parisienne de Jacques Offenbach (en 5 actes) mise en images par rien moins que le couturier star Christian Lacroix (qui signe là sa première mise en scène lyrique). C’est à l’indispensable Palazetto Bru Zane que l’on doit cette nouvelle mouture qui se veut au plus près de la version originale de 1866, et qui ne comporte pas moins de 16 numéros inédits, dont il faudra citer l’inénarrable scène dans laquelle une armada de bottiers germaniques opposée aux gantières marseillaises réclamant de la bouillabaisse (!), le trio militaire du III, ou encore cette apparition du Commandeur de Don Giovanni au dernier acte…

 

 

 

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On pouvait compter sur Christian Lacroix, et son goût très sûr, pour ne pas tomber dans le panneau de la caricature et de la vulgarité dont sont parfois affligées les lectures des ouvrages du petit Mozart des Champs-Elysées. Ici tout brille et scintille dans une joie non feinte, et une débauche de couleurs à travers des costumes aussi bariolés et inventifs les uns que les autres. Il s’est également lui-même chargé de la scénographie qui, avec ses échafaudages, renvoie à la fois au Paris de l’époque avec la transformation de la Capitale par le Baron Haussmann qu’à celui d’aujourd’hui où les restaurations et constructions sont légion. La direction d’acteurs, enfin, s’avère millimétrée ; elle fourmille d’idées cocasses, de numéros de music-hall aussi ébouriffants les uns que les autres, et l’on ne voit absolument pas passer les 3h30 que dure la soirée !

L’équipe vocale réunie à Tours est (quasiment) entièrement renouvelée par rapport à celle de Rouen, et n’offre que des motifs de satisfaction. Dans le rôle de la gantière Gabrielle, la soprano wallonne Jodie Devos offre au personnage toute son espièglerie naturelle, en plus de son timbre superbe de fraîcheur et ses aigus aussi lumineux qu’aériens. Dommage que la version retenue (c’est le seul bémol que nous trouverons à cette mouture) écourte les parties chantées par le personnage de Métella car la mezzo corse Eléonore Pancrazi l’incarne de manière vibrante et sensuelle, avec la superbe ligne vocale qu’on lui connaît. Dans la partie de Gardefeu, Rodolphe Briand fait preuve de son ardeur coutumière, avec son jeu fringant et sa voix bien projetée. Il forme avec le Bobinet de Laurent Deleuil un couple épatant, car lui aussi est excellent comédien-chanteur, particulièrement amusant dans l’air « Repeuplons les salons du Faubourg Saint Germain ! ». Marc Labonnette, grimé en bourgeois à favoris du Second Empire, déploie un abattage étourdissant dans le rôle du Baron de Gondremarck, ébloui par « les petites femmes de Paris » ! On se réjouit aussi de la superbe présence scénique (et de la performance !) de Damien Bigourdan qui, dans le triple rôle du Brésilien, de Frick et de Gontran fait également preuve d’une excellente diction, permettant à l’auditoire de ne rien perdre du texte. Sandrine Buendia, à la voix ample et rayonnante, campe une Baronne mutine face à la gracieuse Pauline de la soprano russe Elena Galitskaya. La drolatique Comtesse de Quimper-Karedec est ici campée par une Ingrid Perruche qui dessine une cocasse caricature qui semble d’époque, tandis que Laurent Kubla, dans le double rôle d’Urbain et Alfred, se montre suffisamment épatant pour qu’on regrette que ses parties soient aussi succinctes.
Enfin, tous les autres « petits » rôles sont méritoirement tenus, ainsi de la Clara de Louise Pingeot, de la Bertha de Marie Kalinine, de la Mme de Folle-Verdure de Caroline Meng et du triple emploi de Joseph/Alphonse/Prosper du toujours bondissant Carl Ghazarossian.

En fosse, le jeune chef français Romain Dumas ne fait qu’une bouchée de la partition d’Offenbach ; il insuffle une énergie trépidante à un Orchestre Symphonique Région Centre-Val de Loire / Tours en grande forme. Et avis au lecteur, en guise de conclusion, cette Vie parisienne sera retransmise sur Arte le dimanche 2 janvier 2022 à 17h… alors à vos postes de télévision !

 

 

 

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CRITIQUE, opéra. TOURS, Grand-Théâtre, le 3 déc 2021. Jacques OFFENBACH : La Vie parisienne (version originale et intégrale en 5 actes de 1866). Christian Lacroix / Romain Dumas. Photo: © Marie Pétry

 

 
 

 

CRITIQUE, concert. Strasbourg, les 2 et 3 déc 2021. Grieg, Sibelius. Orch philh de Strasbourg / A Tharaud / Aziz Shokhakimov (direction).

thumbnail__DSC4201CRITIQUE, concert. Strasbourg, Palais de la Musique (Salle Erasme), les 2&3 décembre 2021. Edvard Grieg : Concerto pour piano en la mineur / Jean Sibelius : Symphonie n°1 en mi mineur. Orchestre philharmonique de Strasbourg / Alexandre Tharaud (piano) / Aziz Shokhakimov (direction). C’était bien un événement que ce concert strasbourgeois car il scellait la rencontre du chef ouzbèque Aziz Shokhakimov, le nouveau directeur musicale et artistique de l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg (depuis septembre), et du pianiste français Alexandre Tharaud, artiste en résidence à l’OPS pour la saison 21/22 (après Jean-Guihen Queyras la saison dernière). Intitulé « Lueur Boréale », le concert fait la part belle à deux compositeurs majeurs de l’Europe du Nord : le norvégien Edvard Grieg et le finlandais Jean Sibelius.

Du premier, Alexandre Tharaud et l’OPS jouent le magnifique Concerto en la mineur. L’auteur n’assista pas au triomphe remporté par sa musique à Copenhague en avril 1869, mais la postérité allait bénir ce chef-d’œuvre, joué ensuite dans toutes les salles de concert du monde entier. La réputation internationale de Grieg allait grandement bénéficier de cette réussite. Qu’il ait été inspiré par le Concerto pour piano de Robert Schumann, composé (en 1848) dans la même tonalité de la mineur, ne dévalorise en rien la qualité intrinsèque de sa partition.

Du haut de ses 33 printemps, Shokhakimov fait montre de toute la fougue de sa jeunesse dès les premières mesures, et l’on sait qu’avec lui la musique va « avancer ». Cela nous vaut une interprétation très ramassée, pleine d’allant, véloce parfois jusqu’à la fièvre, ce qui accentue au passage sa filiation avec l’ouvrage de Schumann mais atténue peut-être parfois l’aspect rhapsodique de son lyrisme, en dépit de quelques moments d’abandon bienvenus. Il faut dire que le jeu techniquement irréprochable, mais très « physique » et puissant d’Alexandre Tharaud n’incite pas toujours à la rêverie et l’on s’attendait, de la part de ce spécialiste de la musique française des 18 et 19e siècle, des sonorités plus diaphanes. Mais quelque soit le plus ou moins d’affinités que l’on puisse avoir avec les conceptions d’ensemble du chef et de son soliste, il faut reconnaître que leur évidente entente et la puissance de leur interprétation balaie ici toute réticence. En bis, il donne une éblouissante exécution du Rondo de la Sonate K.141 de Scarlatti, cheval de bataille de sa collègue Martha Argerich à la fin de ses récitals.

Après l’entracte, place à la Première (1900) des sept symphonies composées par Jean Sibelius, un musicien trop longtemps dénigré avant que les meilleurs musiciens ne défendent- enfin et à juste titre – les Å“uvres de l’un des plus profonds créateurs de son temps. La lecture proposée par le jeune chef s’avère d’une étonnante maturité. Shokhakimov vous attrape dès la première note pour vous lâcher, émus et conquis, à l’issue des pizzicati finaux. L’équilibre qu’il bâtit tout au long de son interprétation est souverain, alliant beauté et élégance des phrasés, équilibre et sens de la ligne. Les cuivres ne sont jamais importuns, la petite harmonie rayonne – notamment le solo initial de clarinette de Jérémy Oberdorf ! -, et la convocation récurrente des traits des cordes enrichit la texture sonore. Tout ici participe à une circulation naturelle et enveloppante de la musique, qui plus est sans aucun temps mort. Assurément du très grand art ! Par ailleurs généreux, le chef concède un bis à un public survolté, en lui offrant la fameuse Valse triste du même Sibelius. Mentionnons également l’« amuse-bouche » que constituait, en introduction au concert, l’Ouverture de « Hermann et Dorothea » de Robert Schumann, une pièce publiée à titre posthume (en 1857) qui aurait dû être suivie d’une Å“uvre complète mais la disparition du compositeur allemand nous en a privés. Basé sur le thème de La Marseillaise, cet ouvrage d’une dizaine de minutes, très rarement joué en concert, bénéficie d’une interprétation très réussie et allante, à l’instar des deux Å“uvres principales.

Précisons, en guise de conclusion, que le talentueux pianiste sera de nouveau sur la scène de la Salle Erasme, le 12 décembre prochain, pour un récital solo cette fois (Schubert et Chopin). Heureux Strasbourgeois !…

 

 

 

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CRITIQUE, concert. Strasbourg, Palais de la Musique (Salle Erasme), les 2&3 décembre 2021. Edvard Grieg : Concerto pour piano en la mineur / Jean Sibelius : Symphonie n°1 en mi mineur. Orchestre philharmonique de Strasbourg / Alexandre Tharaud (piano) / Aziz Shokhakimov (direction). Photo : © Grégory Massat.

 

 

 

CRITIQUE, Opéra. Marseille, le 5 novembre 2021. ROSSINI : Armida. Nino Machaidze / Enea Scala

CRITIQUE, Opéra. Marseille, le 5 novembre 2021. ROSSINI : Armida. Nino Machaidze / Enea Scala  -  Composée pour la réouverture du Teatro di San Carlo à Naples en 1817, Armida de Gioacchino Rossini puise dans le célèbre passage de la Jérusalem délivrée du Tasse, relatant les amours d’Armide et de Renaud. L’argument permet de conjuguer tous les éléments d’un spectacle total : huit rôles (dont six ténors !) aux airs pyrotechniques, chœurs, ballets, machineries. C’est cependant sous format concertant que l’Opéra de Marseille donne le chef d’œuvre du Cygne de Pesaro.

Dans le rôle d’Armida, illustré par la Colbran et ou si peu, Callas exceptée (même si on peut également citer, plus proche de nous, Renée Fleming à Pesaro, en 1993, ou June Anderson à Aix-en-Provence, en 1988), ont su se montrer à la hauteur des difficultés, la soprano géorgienne Nino Machaidze se tire avec les honneurs de la vocalità proprement inhumaine du rôle. Sa voix sombre et large, percutante dans l’aigu et autoritaire dans l’accent, lui permet de convaincre dans le rôle et de rendre justice au redoutable air du III « Amor al dolce impero ».

 

 

Rare Armida de Rossini à Marseille

Enea Scala, baryténor fulgurant

 

 

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Familier du rôle (Renaud) qu’il a déjà interprété à Anvers et à Montpellier, le ténor sicilien Enea Scala semble aujourd’hui sans rival dans les rôles conçus par Rossini à l’intention d’Andrea Nozzari. On admire la manière dont la voix est désormais celle d’un baritenore, avec un grave large et sonore, et un aigu d’une incroyable fulgurance, parfaitement adapté à l’aspect martial du personnage. Quinze jours après son impressionnant Arnold dans Guillaume Tell sur cette même scène, il récolte un nouveau triomphe aussi spectaculaire que mérité.
Dans les doubles rôles de Gernando et Ubaldo et de Goffredo et Carlo, le ténor chinois Chuan Wang et l’italien Matteo Roma font preuve de beaucoup de vaillance, maîtrisant avec un bel aplomb des tessitures meurtrières, le premier brillant plus pour son impeccable ligne de chant et le second par la projection de la voix. Enfin, le baryton basque Gilen Goicoechea remplit dignement son office en Idraote/Astarotte, tandis que Jérémy Duffaut tient honorablement les brèves parties du personnage d’Eustazio, aux côtés d’un excellent ChÅ“ur de l’Opéra de Marseille qui a fort à faire dans cette superbe partition, trop rarement jouée.

Placé à la tête d’un Orchestre de l’Opéra de Marseille en état de grâce, l’excellent chef espagnol José Miguel Pérez-Sierra magnifie la qualité musicale de la partition – donnée ce soir dans sa quasi-intégralité – en soulignant à la fois la finesse et la vitalité d’une écriture tour à tour légère ou farouche, et en faisant ressortir certains soli instrumentaux avec beaucoup de poésie. Des soirées de belcanto de cet acabit, on en redemande !

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Critique, Opéra. Marseille, Opéra municipal, le 5 novembre 2021. ROSSINI : Armida. Photo : © C Dresse / Opéra de Marseille 2021

 

 

 

CRITIQUE, concerts. Festival Bragança Classicfest, 1ère édition / les 9 & 10 octobre 2021

CRITIQUE, concerts. Festival Bragança Classicfest, les 9 & 10 octobre 2021. « Maria de Buenos Aires » d’Astor Piazzola au Teatro Municipal, le 9. Trio « Dumky » et Quintette « La Truite » de Schubert à l’Eglise Santa Maria, le 10.

braganca-CLASSICFEST-2021-concert-critique-2-classiquenewsInfatigable et protéiforme, le pianiste portugais Filipe Pinto-Ribeiro vient de prendre la direction artistique d’un nouveau festival de musique classique (en plus du Festival dos Capuchos à Almada où nous étions en juillet et du Verao Musical de Lisbonne où nous étions en août), le Bragança ClassicFest ! La magnifique ville au riche patrimoine historique est chère au cœur du directeur artistique puisqu’il y a donné de nombreux récitals depuis son adolescence, et la musique y a une place importante, d’autant qu’elle est dotée d’un grand théâtre moderne en plein cœur de ville. Symboliquement, la date d’ouverture du festival était le 1er octobre, date choisie par le violoniste Yehudi Menuhin (en 1975) comme journée internationale de la musique classique. Pour le concert d’ouverture, c’est l’Orchestre de Chambre de Saint-Pétersbourg qui était convié (déjà présent lors du festival dos Capuchos), dans un programme Mozart / Tchaïkovski.

L’avant-dernière soirée de la manifestation portugaise (9 octobre) donnait à entendre le génial Opéra-Tango « Maria de Buenos-Aires », où le bandonéon est omniprésent dans l’ouvrage d’Astor Piazzola : il en est le cœur et le pivot, car il est l’âme du Tango. Il est donc tout naturellement placé ce soir au centre de la scène de du Théâtre Municipal de Bragança, les 9 autres musiciens s’égrenant autour de lui, tout comme les chanteurs / comédiens qui, dans cette version semi-scénique, évoluent sur des podiums de différentes hauteurs qui encerclent les 10 instrumentistes. Point de décor superfétatoire ici, mais quelques éclairages sentis, de discrètes projections vidéo (abstraites), et des costumes d’époque, le personnage principal arborant d’abord une robe de soie rouge passion, puis noire comme la mort pour elle imminente, puis d’un blanc éclatant pour sa résurrection fantomatique.

 

 

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Maria de Buenos Aires au Bragança ClassicFest 2021

 
 
 

Dès le début du spectacle, la plainte du bandonéon du formidable musicien argentin Héctor Del Curto envahit l’espace scénique et rythme ensuite les scènes du premier opéra-tango de l’histoire. Omniprésent, obsédant, l’instrument donne à lui seul la couleur d’une musique et d’une culture centenaire à laquelle Piazzolla a insufflé une vie nouvelle. La couleur noire, triste. Le bandonéon est un symbole, tout comme chaque personnage de l’opéra : Maria, la prostituée, symbole de toutes les femmes qui s’abîment dans les destins tragiques, à la fois Lulu et Jenny-des-Pirates. Maria aime son souteneur ; Maria finira assassinée, puis l’ombre de Maria hantera le port, chantant inlassablement son histoire…
La chanteuse uruguayenne Ana Karina Rossi – qui a récemment chanté le rôle-titre à l’Opéra national du Rhin – apporte toute la sensualité requise par le personnage de Maria, ainsi que beaucoup d’émotion, les deux qualités primordiales que requiert cette partie. Dans le rôle du Payador, le ténor argentin Rubén Peloni est plus proche du chant « cabaret », offrant une réplique de choix à sa collègue, avec un jeu cependant moins incisif. Enfin, vieux briscard de la scène, le comédien Daniel Bonilla-Torres campe un formidable Duende, avec sa voix fêlée, cabossée par la vie. Enthousiaste au plus haut point, le public leur fait un triomphe debout !

 
 

Le lendemain (10 octobre 2021), le concert de clôture avait lieu dans la superbe église Santa Maria, face au château des Ducs de Bragance, à l’intérieur des remparts de la partie haute de la ville. Musique de chambre cette fois, avec un trio de Dvorak (le « Dumky ») et un quintette de Schubert (« La truite ») avec l’incontournable Filipe Pinto-Ribeiro au piano, accompagné de ses amis musiciens : David Castro-Balbi au violon et Kyril Zlotnikov au violoncelle, rejoints par Francisca Fins à l’alto et Tiago Pinto-Ribeiro à la contrebasse dans le Quintette.
La première pièce a été composée en novembre 1890 par le maître tchèque, et ce sera son dernier trio (n°4 de l’Opus 90). Les trois instrumentistes excellent à en reproduire le climat rêveur et le lyrisme exacerbé, à en souligner les passages tristes avec délicatesse et à donner aux sections « nerveuses » le brio qu’elles appellent.
La deuxième est l’une des partitions les plus glorieuses de toute la littérature chambriste, et est certainement l’œuvre la plus populaire de Schubert avec le fameux « La Jeune fille et la mort ». Elle lui a été commandée par le violoncelliste Sylvestre Paumgartner qui suggéra au compositeur d’y insérer la musique du lied « La Truite » écrit quelques années plus tôt. Cette œuvre gaie, pétillante, mélodieuse reflète une époque qui paraît être la plus heureuse du compositeur. On sent une joie de vivre et un optimisme plein d’allant dans ce quintette en 5 mouvements à la magie mélodique, au climat plein d’insouciance et de gaieté.

 

 

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La lecture de ce Quintette offerte par nos brillants instrumentistes est enlevée, rieuse, généreuse ; les 5 interprètes se complétant magnifiquement dans une unité exemplaire. Chaque mouvement, chaque motif, chaque thème est restitué avec dextérité, émotion, humour et tendresse. Le bonheur et la joie de faire de la musique ensemble se lit sur les visages de ces complices et amis qui ont font vibrer un auditoire enthousiaste. A l’alto, la jeune portugaise Francisca Fins se montre prodigieuse de finesse, de virtuosité, de sentiment. Tiago Pinto-Ribeiro fait lui résonner sa contrebasse avec une tendre et élégante virtuosité, tandis que les violoniste et violoncelliste font briller leurs instruments; ils portent le Quintette miraculeux à des sommets de beauté. Enfin, le piano de Filipe Pinto-Ribeiro a toutes les couleurs de la vie. Là encore, le public leur fait une ovation debout… plus que méritée !
C’est avec impatience que nous attendons le 1er octobre 2022 pour la 2è édition de cet attachant festival dans l’une des plus belles cités de la péninsule ibérique !

 

 

 

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Critique, Festival. Bragança Classicfest, les 9 &10 octobre 2021. « Maria de Buenos Aires » d’Astor Piazzola au Teatro Municipal, le 9. Trio « Dumky » et Quintette « La Truite » de Schubert à l’Eglise Santa Maria, le 10 octobre 2021.  Photos © David Vaz.

 

 

 

 

 

 

CRITIQUE, concert. Festival International de Besançon, Théâtre Ledoux, le 16 septembre 2021. Orchestre National de Lyon / Alexandre Kantorow /Paul Daniel.  

besancon festival concours 2021 classiquenewsCRITIQUE, concert. Festival International de Besançon, Théâtre Ledoux, le 16 septembre 2021. Orchestre National de Lyon / Alexandre Kantorow /Paul Daniel. Cette année, le Festival International de Besançon (74ème édition) se couplait avec le fameux Concours International des jeunes chefs d’orchestre (57ème édition) et, fait assez exceptionnel, le Grand prix n’a pas été décerné, trois « Mentions spéciales » s’y substituant (LIRE notre dépêche ici : Palmarès du 57è Concours de Besançon 2021). Quant au festival proprement dit (qui se poursuit jusqu’au 25 septembre), il aligne, comme de coutume,  noms d’artistes confirmés et jeunes talents d’aujourd’hui, à l’instar de Victor-Julien Laferrière ou d’Alexandre Kantorow. Ce dernier était le centre d’intérêt du concert de ce 16 septembre – avec rien moins que l’Orchestre National de Lyon comme écrin, et le chef britannique Paul Daniel (également président du Jury du concours) à la baguette – dans un programme regroupant Saint-Saëns et Dvorak.

Le jeune pianiste français s’est fait un spécialiste des cinq concertos de Saint-Saëns dont on fête cette année le centenaire de la disparition, et dont il a enregistré les 3ème, 4ème et 5ème opus (Erato). Mais c’est ici le 2ème qui a été retenu, un ouvrage composé en seulement trois semaines en 1868 : destiné au départ à son ami Anton Rubinstein, c’est au final Saint-Saëns lui-même qui tiendra la partie de piano, tandis que Rubinstein dirigeait l’orchestre. Commençant par une improvisation sur le modèle du 4ème Concerto de Beethoven, il met en valeur les qualités de virtuose du pianiste. A ce petit jeu, pour ceux qui connaissent l’ébouriffante virtuosité du concertiste, Kantorow excelle ; il dépasse ici le côté de fantaisie brillante pour une interprétation pleine d’imagination, alternant entre romantisme, joyeuseté, légèreté ; le tout conduit par une puissante énergie. Il brille ensuite dans un bis que nous n’avons pas reconnu…

Place à l’Orchestre seul en seconde partie de concert qui est entièrement dédiée à la 8ème Symphonie de Dvorak, peut-être la plus belle de l’œuvre symphonique du compositeur, avec la fameuse 9ème dite « du Nouveau Monde ». Et c’est une version enthousiasmante que le chef britannique nous donne, avec un ONL des grands soirs. Soulignons notamment la perfection, entre finesse et légèreté, des fameuses gammes descendantes (violons puis cordes graves) dans le magnifique Adagio, le rendu délicieusement grazioso de l’Allegretto ou encore la remarquable qualité des vents, particulièrement mis en valeur dans l’Allegro final.

Mentionnons qu’en pièce d’avant-propos, nous avons pu entendre une œuvre de la jeune compositrice française Camille Pépin (en résidence au festival), « La Source d’Yggdrasil », qui avait été créée lors des dernières Victoires de la Musique classique. A son écoute, force est de constater que cette composition est à la fois immédiatement accessible et fait preuve d’un grand savoir-faire, notamment par sa dynamique pleine d’entrain, une rythmique très soutenue et un phrasé assez descriptif qui s’apparente à de la (très bonne) musique de film.

CRITIQUE, concert. Festival International de Besançon, Théâtre Ledoux, le 16 septembre 2021. Orchestre National de Lyon/Alexandre Kantorow/Paul Daniel.

CRITIQUE, opéra. GENEVE, Grand-Théâtre, le 15 septembre 2021. PROKOFIEV : Guerre et Paix. Calixto Bieito / Alejo Perez.

CRITIQUE, opéra. GENEVE, Grand-Théâtre, le 15 septembre 2021. PROKOFIEV : Guerre et Paix. Calixto Bieito / Alejo Perez. Au premier abord, on peut se dire que monter Guerre et Paix de Prokofiev est un pari un peu fou, avec ses treize tableaux, ses 70 rôles et ses quatre heures de musique, et pourtant le Grand-Théâtre de Genève s’est lancé dans l’aventure (avec des bonheurs divers). Et puis l’ouvrage de Prokofiev est-il si différent des autres grands ouvrages lyriques russes ? N’y a-t-il pas autant de mélange des genres, parfois de bavardages, autant de problèmes de mise en scène que dans Kitège ou Le Prince Igor ? Ainsi, il n’est pas plus étrange pour Prokofiev de bâtir une première partie en forme de roman d’amour peuplé de créatures féminines, pour passer ensuite à une épopée sanglante presque exclusivement masculine et nous livrer, en fin de compte, un conte philosophique, parcours initiatique de Natacha et de Pierre.

Parfois éloigné des préoccupations littéraires de Tolstoï, ce qui intéresse le plus Prokofiev, c’est de peindre une société aristocratique et bourgeoise fragile opposée à la force patriotique irrépressible du peuple russe. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que les moyens utilisés par le trublion catalan Calixto Bieito pour mettre en images ce discours apparaissent comme très discutables. Toute l’action se passera à l’intérieur d’une grande pièce d’apparat d’un palais princier où les protagonistes, comme des rats dans un vivarium de laboratoire, passeront tout leur temps à s’entredéchirer ou à se faire du mal. Exit ici toutes les différentes atmosphères liées aux treize tableaux différents, Bieito ne s’intéressant qu’à la folie (réelle ou supposée) de la galerie de personnages imaginée par Tolstoï, qui s’adonnent régulièrement à de curieuses danses syncopées et tribales. On ne retiendra guère que deux images fortes lors des quatre heures du spectacle, la déconstruction à vue du palais moscovite entre le passage de la « Paix » à celui de la « Guerre », et la métaphore de la destruction de Moscou par les autochtones au travers de la construction (à vue aussi) d’une réplique du fameux Théâtre du Bochoï (monté façon légo), avant d’être aussitôt piétiner par ses constructeurs. Les dernières images de criquets envahissant tout le fond de scène lors des dix dernières minutes restent pour nous une énigme…

 

 

Beau début de saison au GTG !
La Natacha ROSTOVA de RUZAN MANTASHYAN
… tragédienne nuancée…

 

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Véritable héroïne de la soirée, la soprano arménienne Ruzan Mantashyan campe une vibrante Natacha Rostova, qui évolue sur scène en authentique tragédienne. Capables des nuances les plus subtiles, aussi bien dramatiquement que vocalement, elle dresse de l’héroïne un portrait inoubliable. Le ténor suédois Daniel Johansson semble né pour incarner le personnage de Pierre Bezoukhov, tant il s’apparente à ce personnage idéaliste, victime de l’étroitesse de son physique, qui le relègue inévitablement au rôle de spectateur d’un drame qui le traverse, mais qui le dépasse, d’autres en étant les véritables héros. La générosité du timbre et l’aigu facile du baryton allemand Björn Bürger le prédispose également à celui du Prince Andreï Bolkonski. Le monologue du Koutouzov de Dmitry Ulyanov (scène X) restera comme l’un des grands moments de la soirée, tandis que la voix puissante et incroyablement projetée d’Ales Briscein convient au trouble Anatole Kouraguine. Alexey Lavrov incarne un redoutable Napoléon, tandis qu’Alexey Thikomirov (Nikolaï Bolkonski) et Eric Halfvarson (Comte Ilia Rostov) sont un luxe que se permet la production. Les femmes ne méritent également que des louanges : Lena Belkina en Sonia, Liene Kinca en Princesse Bolkonski, Elena Maximova en Hélène Bezoukhov, et Natasha Petrinsky en Maria Akhrossimova. Idem pour le chœur du Grand-Théâtre de Genève qui se couvre ici de gloire, surtout dans l’impressionnante scène finale.

Sous la baguette d’Alejo Perez, l’Orchestre de la Suisse Romande se hisse également à son meilleur, tant dans les tonalités transparentes et mélancoliques de la première partie, que dans les éclats sonores de la seconde. Galvanisé par le jeune chef argentin, la phalange genevoise, aux cordes frémissantes et aux percussions explosives, offre de la partition la plus magistrale lecture qu’il nous ait été donné d’entendre, en relief, en intensité, en émotion. Un beau début de saison au GTG !

 

 

Critique, opéra. Genève, Grand-Théâtre, le 15 septembre 2021. Sergueï Prokofiev : Guerre et Paix. Calixto Bieito / Alejo Perez. Dernière ce 24 septembre 2021 / Photo : © Carole Parodi / GTG 2021.

 

 

CRITIQUE, concerts. Festival Verao Classico 2021. Picadeiro Real de Belém (Lisbonne), le 7 août 2021 (21h) . Dvorak, Poulenc : Imogen Cooper, Filipe Pinto Ribeiro (piano), Mihalea Martin (violon), Stéphane Picard (violon), Miguel da Silva (alto), Frans Helmerson (violoncelle), Pascal Moraguès (clarinette)

CRITIQUE, concerts. Festival Verao Classico 2021. Picadeiro Real de Belém (Lisbonne), le 7 août 2021 (21h) . Programme de musique de chambre dont le Quintette pour piano d’Antonin Dvorak réunissant Imogen Cooper (piano), Mihalea Martin (violon), Stéphane Picard (violon), Miguel da Silva (alto) et Frans Helmerson (violoncelle). Le Verao Musical est le grand rendez-vous musical incontournable de l’été au Portugal ; il se déroule depuis sept années maintenant en plein cœur de Lisbonne (la ville étant le principal mécène de la manifestation), dans des lieux historiques qui varient d’une année sur l’autre. Après le théâtre Thalia l’an passé, le somptueux Picadeiro Real de Belém (qui abrite le Museu Nacional dos Coches) accueille en 2021 les spectateurs, entourés de carrosses royaux dans une immense salle du XVIIIè magnifiquement décorée et à l’acoustique prodigieuse.

 

 

 

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Chambrisme ciselé au Portugal
Le Festival VERAO CLASSICO conçu par le pianiste Filipe PINTO RIBEIRO
associe professionnels célébrés et jeunes instrumentistes en devenir

 

 

 

 

Du 1er au 10 août se sont ainsi déroulés 4 concerts « Masterfest » et 6 concerts « Talenfest » ; la particularité de cet attachant festival fait se côtoyer les grands maîtres aguerris et célébrés et de jeunes musiciens en devenir provenant de Conservatoires du monde entier. Cette « Académie » réunit ainsi chaque été environ 200 jeunes à Lisbonne, qui ont la chance de suivre des cours donnés par leurs pairs (500 masterclasses dispensées !), qui se produisent en concert le soir (21h), tandis que leurs élèves font montre de leur talent (et de l’enseignement reçu) dans des courtes pièces lors de concerts programmés plus tôt, à 18h.

Le concert du 7 août (« Masterfest III ») a d’abord payé de malchance après la défection (liée au Covid) de l’immense pianiste russe Elisabeth Leonskaja, mais l’infatigable directeur du festival, le pianiste portugais Filipe Pinto-Ribeiro, a su lui trouver une « remplaçante » de luxe avec la non moins grande Imogen Cooper ! La pianiste britannique, d’une élégance folle et au port altier, est indubitablement le pivot du Quintette avec piano de Dvorak opus 81 (troqué contre celui de Brahms qu’aurait dû interpréter sa consœur russe…), bien qu’elle soit entourée de musiciens aussi talentueux que Mihalea Martin (violon), Stephan Picard (violon), Miguel da Silva (alto) et Frans Helmerson (violoncelle). Par sa tonalité (la majeur), par son caractère expansif, par la générosité de ses thèmes, le second Quintette avec piano du compositeur tchèque (composé en 1887) entretient une parenté tant avec le Quintette « La Truite » de Schubert qu’avec le Deuxième quatuor avec piano de Brahms. Et c’est sans doute davantage dans la musique elle-même que dans les sous-titres des trois derniers mouvements (Dumka, Furiant et Polka) qu’il faut en rechercher le parfum typiquement tchèque, parfaitement mis en valeur par les cinq instrumentistes réunis ce soir. Une mention particulière revient au piano d’Imogen Cooper, conduit avec une énergie sans relâche, insufflée de la première à la dernière minute à ses partenaires, avec lesquels la connexion est ici permanente, en une mise en place parfaite (cf le très concertant Allegro ma nan tanto initial) ; l’anglaise mène le jeu, elle s’impose comme une très grande chambriste, d’une souplesse féline, dont la sonorité n’écrase jamais ses partenaires. Bravo Madame !

 
 

En première partie, c’est avec joie que nous avons retrouvé la talentueuse soprano russe Anna Samuil dans trois Lieder de Brahms, dont le superbe « Von ewiger Liebe » qui permet au public de goûter au timbre chaud et à la voix pleine de l’artiste, idéalement impliquée, très agile sur les intonations, et qui fait ressortir le texte avec précision. Son époux, le pianiste Mathias Samuil l’accompagnait en la couvant des yeux. Pilier familier du festival, le célèbre violoncelliste américain Gary Hoffamnn lui succédait, avec l’ami Filipe Pinto-Ribeiro, pour offrir tour à tour les magnifiques pièces « Sicilienne » et « Elégie » de Gabriel Fauré. La première pièce est l’une des partitions les plus connues du catalogue du compositeur grâce à sa radieuse mélodie introspective, ici interprétée de manière aussi délicate que chantante, tandis que les deux artistes s’en donnent à cœur joie dans le passage central de la seconde pièce, développé ici avec toute la fougue requise. On retrouvait le pianiste, cette fois aux côtés de la flûtiste italienne Silvia Carredu pour une interprétation du fameux « Prélude à l’après-midi d’un faune » (dans une transcription pour ces deux instruments) ; leur vision est très ciselée et intimiste, très « pastel » en somme. Autre grand habitué du Verao Classico, c’est ensuite le clarinettiste français Pascal Moraguès qui joue avec le pianiste / directeur, une pièce somme toute assez rare : la Sonate pour piano et clarinette de Poulenc. Respectant les intentions du compositeur, ils savent donner au premier mouvement cette vivacité triste (« Allegro tristamente ») telle qu’il la désirait, tandis qu’à l’inverse c’est le sentiment de fête qui domine dans l’Allegro con fuoco final, l’instrument de Moraguès prenant des airs de vraie chanteuse de cabaret !

 

 

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Filipe Pinto Ribeiro et Pascal Moraguès jouent la Sonate de Poulenc (DR)

 

 

CRITIQUE, concert. Festival Verao Classico de Lisbonne. Picadeiro Real de Belém (Portugal), le 7 août 2021. Programme de musique de chambre dont le Quintette pour piano d’Antonin Dvorak – avec Imogen Cooper (piano), Mihalea Martin (violon), Stéphane Picard (violon), Miguel da Silva (alto) et Frans Helmerson (violoncelle). Photos : © Rita Carmo / Verao Classico 2021

 
 

CRITIQUE, Festivals d’été 2021. Verbier Festival, Salles des Combins, les 21 et 22 juillet 2021. S Babayan, Verbier Festival Chamber Orchestra, A Pappano, le 21 juil 2021/ J Jansen , M Maisky, M Pletnev, le 22 juil 2021

CRITIQUE, Festivals d’été 2021. Verbier Festival, Salles des Combins, les 21 et 22 juillet 2021. Sergey Babayan (piano), Verbier Festival Chamber Orchestra, Antonio Pappano (direction) le 21 juil 2021/ Janine Jansen (violon), Mischa Maisky (violoncelle) et Mikhaïl Pletnev (piano) le 22 juil 2021.

verbier-festival-2021-critique-concert-pappano-direction-classiquenews-critique-concertAprès une édition 2020 annulée pour cause de pandémie, le Verbier Festival a pu se tenir du 16 juillet au 1er août 2021, grâce à un protocole sanitaire strict… ce qui n’a pas empêché l’apparition de cas testés positifs au sein du Verbier Festival Orchestra entraînant la modification (voire l’annulation) de certains concerts. Rien de tel, par bonheur, avec le Verbier Chamber Orchestra avec lequel nous avions rendez-vous le 21 juillet, sous l’immense tente des Combins ; au programme : Mozart et Brahms dirigé par Sir Antonio Pappano. La première partie permet d’écouter l’excellent pianiste américano-arménien Sergey Babayan dans le 27ème (et dernier) Concerto de Mozart. Équilibrés, les différents pupitres installent d’emblée un climat radieux et, dirigés par un Pappano très inspiré, conversent à merveille avec le piano, souverain de bout en bout. Dès les premières notes, Babayan nous délecte de son Cantabile moelleux, un modèle du genre. La vérité mozartienne résonne ici avec modernité, elle atteint l’âme des auditeurs, en occupant pleinement l’espace. Surtout les différentes facettes de Mozart se succèdent : à la tendresse et à la gaîté apparente, mêlée parfois d’une touche d’humour, succèdent des notes dramatiques empreintes de gravité… La clarté de l’exécution est d’un attrait irrésistible dans le dernier mouvement, et le public ne boude pas son plaisir en faisant une fête tant au pianiste qu’aux jeunes instrumentistes et à leur chef.
En deuxième partie place à la Sérénade n°1 de Brahms, qui fut achevée simultanément à la Symphonie n°1 avec laquelle elle partage d’indiscutables similitudes. L’auteur y revisite – en un véritable hommage – l’œuvre de Mozart et élégance virtuose. Là aussi Pappano parvient à galvaniser sa juvénile phalange, en lui insufflant un élan quasi chorégraphique et une exaltation toute dansante, qui ont ravi le très cosmopolite public du Verbier Festival.

Le lendemain (22 juil), dans le cadre des « rencontres inédites », place à la musique de chambre, où des musiciens présents dans la station alpestre pour des prestations individuelles, créent un programme original. A l’instar de la violoniste néerlandaise Janine Jansen, du violoncelliste russe Mischa Maisky et de son compatriote pianiste Mikhaïl Pletnev pour une très belle interprétation du Trio pour piano et cordes opus 50 de Tchaïkovsky, « A la Mémoire d’un Artiste » dont il éclairent entre autres la grande inventivité mélodique. L’exposé du thème du début permet notamment au public d’entendre le jeu austère mais très expressif de Mischa Maisky. Sur le plan de l’équilibre, on regrette cependant le jeu un peu en retrait du pianiste et celui « trop imposant » de la violoniste (qui « écrase » par moments ses deux partenaires). Le Finale, presque brahmsien (malgré le peu d’estime que Tchaïkovski avait pour ce dernier!) et fournissant plus de matière, permet aux interprètes de trouver l’équilibre parfois manquant dans les premiers mouvements, et d’offrir à l’audience la pleine mesure de leurs capacités !

CRITIQUE, Festivals d’été 2021. Verbier Festival, Salles des Combins, les 21 et 22 juillet 2021. Sergey Babayan (piano), Verbier Festival Chamber Orchestra, Antonio Pappano (direction) le 21 juil 2021/ Janine Jansen (violon), Mischa Maisky (violoncelle) et Mikhaïl Pletnev (piano) le 22 juil 2021. Photo : Antonio Pappano (DR).

CRITIQUE, Festivals d’été 2021. Festival Lucens Classique, Château de Lucens (Suisse), les 23 et 24 juillet 2021

CRITIQUE, Festivals d’été 2021. Festival Lucens Classique, Château de Lucens (Suisse), les 23 & 24 juillet 2021. Quatuor Sine Nomine (le 23). Camille Thomas (violoncelle) et Christian Chamorel (piano) le 24. Il en fallait de l’audace et du courage pour, en pleine pandémie, créer un nouveau festival de musique classique : le Festival Lucens Classique ! C’est pourtant le rêve fou (et le pari réussi !) que viennent de réaliser deux jeunes et enthousiastes musiciens suisses – le chef d’orchestre Guillaume Berney et le violoniste Guillaume Jacot – dans le somptueux écrin que constitue le Château de Lucens dans le canton de Vaud en Suisse. Et à l’instar de ce qui se fait déjà dans plusieurs festivals dans le Bordelais et en Bourgogne, les deux compères ont eu l’idée de mélanger musique classique et gastronomie, pour une expérience multisensorielle. Ainsi, avant et après chaque concert, des mets et vins choisis par le chef Xavier Bats sont servis aux convives dans la magnifique cour du château médiéval…

 

 

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La première soirée du vendredi 23 juillet mettait à l’honneur l’une des plus brillantes formations suisses de musique de chambre, le Quatuor Sine Nomine, consacré au Concours d’Evian en 1985. Mais avant le plaisir des oreilles à 20h, c’est celle du palais qui attendait les convives dès 18h30 dans l’immense et majestueuse cour du château médiéval. Puis il est temps de rejoindre la « Salle de justice », la plus belle pièce d’apparat du château, où les quatre instrumentistes proposent au public d’abord un tour de chauffe avec les rares Danses russes d’Igor Stravinsky. La couleur est ensuite toute différente avec le Quatuor de Debussy, œuvre révolutionnaire qui initia le XXe siècle, à la fois archaïque et hardie, que l’on aime à rapprocher de la peinture impressionniste. Les Sine Nomine en donnent une interprétation toute en tendresse intériorisée sur les phrasés avec de délicates nuances. Les pizzicati qui ouvrent le deuxième mouvement font leur petit effet et l’alto de Hans Egidi offre notamment de magnifiques sonorités dans l’andantino.

Le concert (donné sans entracte) s’achève avec le Quatuor en fa mineur op. 80 de Mendelssohn. Cet ultime chef-d’œuvre de 1847 dénote de l’heureuse volubilité que l’on connaît généralement de ce compositeur surdoué. On l’a surnommé le « Requiem pour Fanny », sa sœur tant chérie qui fut brutalement emportée à la suite d’embolie cérébrale. Mendelssohn ignorait qu’il subirait le même sort sept mois plus tard, mais ce quatuor est imprégné d’une forte mélancolie, comme une rébellion contre le destin, qui en fait un sommet du genre au XIXe siècle. La fougue du fameux Octuor du compositeur allemand est toujours présente, mais elle se fait ici désespérée, dans le plus pur esprit romantique. Plus qu’une lecture, les Sine Nomine en donnent une interprétation habitée. D’une rare intensité, le sublime adagio dominé par le (premier) violon de Patrick Genet émeut fortement, tandis que ses acolytes respirent d’une même ferveur au service de cette œuvre magnifique.

Le lendemain (24 juillet 2021), nous assistons à la formation d’un exquis duo entre la violoncelliste française Camille Thomas et le pianiste suisse Christian Chamorel, qui chacun à leur tour présenteront les pièces qu’ils s’apprêtent à jouer par souci de didactisme. La première Å“uvre à laquelle ils s’attaquent est la célèbre Sonate n°1 op.38 de Johannes Brahms, une Å“uvre profondément romantique dont le premier thème est basé sur les notes du renversement du sujet de l’Art de la Fugue de Jean-Sébastien Bach. Son autre particularité est que la fonction traditionnelle d’accompagnement du piano n’existe pas dans ce marathon entre les deux instruments, chacun essayant d’imposer son propre rythme. Dès l’Allegro initial, on est frappé par la noblesse et l’intensité brûlante du jeu : les deux instrumentistes avancent avec véhémence et grandeur, d’une manière parfois un peu rude mais tout en préservant une poésie altière. Le final, très enlevé, voit le piano mener la danse en érigeant un monument furieux. Changement d’ambiance avec le très mystique Louange à l’Eternité de Jésus (un des huit mouvements du fameux Quatuor pour la fin des temps), et c’est une grande émotion que distille le legato extatique et recueilli du piano et du violoncelle dans ce duo bouleversant. Le programme s’achève par la géniale Sonate en la majeur de César Franck – initialement composée pour piano et violon, et donc proposée ici dans une retranscription. On le sait, c’est un ouvrage tout chargé d’amour et de passion, un feu que les deux musiciens font jaillir grâce à la superbe sonorité du violoncelle (… un Stradivarius !) et à un piano virtuose qui se déploient dans un dialogue étroit et bien équilibré. Le public, avant de retourner vers les agapes sucrées qui l’attendent (mais dans une grande salle voûtée suite à un orage impromptu !), leur rend un vibrant hommage, dont ils le remercient par un bis : la rare Rhapsodie hongroise de David Popper !

Pour une première édition, c’est un vrai succès et nous sommes restés sous le charme tant des lieux que des artistes, mais aussi des organisateurs qui se sont démenés pour un public mélomane qui n’attend déjà plus que la deuxième mouture qu’on nous a promis encore plus belle… alors vivement !
 

 

CRITIQUE, concert. Festival Lucens Classique, Château de Lucens (Suisse), les 23 & 24 juillet 2021. Quatuor Sine Nomine (le 23). Camille Thomas (violoncelle) et Christian Chamorel (piano) le 24. Photo : © Michel Bertholet.

 

 
 

 

CRITIQUE, Festival de Música dos CAPUCHOS, ALMADA (Portugal), Couvent des Capucins, les 2 et 3 juillet 2021.

CRITIQUE, Festival de Música dos CAPUCHOS, ALMADA (Portugal), Couvent des Capucins, les 2 & 3 juillet 2021. Orchestre de chambre de Saint-Pétersbourg, Juri Gilbo (direction), Sergeï Nakariakov (trompette), Filipe Pinto-Ribeiro (piano).

 

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FESTIVAL RENAISSANT A ALMADA… Après 20 ans d’un long sommeil, le Festival de musica dos Capuchos est revenu à la vie ! Sis dans le magnifique couvent du même nom (“Covento dos Capuchos“), bâti au 16ème siècle à Almada en face de Lisbonne, il a été pendant vingt ans (de 1981 à 2001) l’un des principaux festivals dédiés à la musique classique au Portugal, et cette renaissance est grandement due à son directeur artistique, le pianiste Filipe Pinto-Ribeiro, déjà en charge de l’autre grand rendez-vous estivalo-classique au Portugal : le Verao Classico qui a lieu tous les ans début août à Lisbonne. Sous son impulsion, des artistes de l’envergure du pianiste Alexandre Kantorow ou du pianiste Alfred Brendel ont répondu présents pour cette édition 2021 – mais aussi le trompettiste russe Sergeï Nakariakov qui était la tête d’affiche des deux concerts de clôture du festival, les 2 et 3 juillet derniers. Accompagné les deux soirs par l’Orchestre de chambre de Saint-Pétersbourg, dirigé par le chef pétersbourgeois Juri Gilbo, il a pu faire montre de son talent dans des ouvrages rares de compositeurs peu connus comme Johann Baptist Georg Neruda ou Jean-Baptiste Arban.

 

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Du premier, musicien tchèque qui servit aux brillantes cours de Dresde et Mannheim, il interprète le Concerto pour trompette en mi bémol majeur. La précision technique du soliste et son timbre limpide servent la forme et l’esprit de cet ouvrage, dont le premier mouvement exige beaucoup de virtuosité dans ses multiples cadenzas. On peut admirer le sens des couleurs et des nuances chez ce musicien, notamment dans la toute aussi rare pièce « Fantaisie et variations sur Le carnaval de Venise », dans laquelle il fait preuve d’une extraordinaire précision, sans parler de traits qui font alterner une note grave détachée et d’autres plus aiguës liées. Le terme habituellement employé pour ce genre de performances est celui de « pyrotechnie musicale », un mot qui ne serait pas immérité ici ! Et pour mettre en valeur l’orchestre, en cette première soirée pour nous, la fameuse « Petite musique de nuit » avait été retenue, interprétée avec tout le naturel, la nervosité et le soin ouvragé requis par la partition mozartienne.

Le lendemain, c’est un répertoire 100 % russe qui nous attendait, avec la Sérénade opus 48 de Tchaïkovsky et le Concerto n°1 pour piano et trompette de Chostakovitch. Dans la première œuvre, l’attaque du premier mouvement, « Pezzo in forma di Sonatina », place cette interprétation sous un bon signe : plénitude du son et emportement des instrumentistes par leur chef… La suite sera de la même eau : une « Valse » emplie de délicatesse dévoilant ici un léger ralenti ou là un bref silence… avant que la mélodie ne reparte de plus belle. La transition vers le frénétique quatrième mouvement, aux couleurs si russes, est lui aussi parfaitement réussi.

Dans le Lento et le Moderato de la seconde partie, un concerto composé en 1933 par le compositeur russe, on savoure le phrasé et l’intonation d’une parfaite finition du trompettiste, qui se surpasse ensuite dans un Allegro con brio stimulant et aussi rapidement que précisément joué. Le pianiste portugais livre quant à lui une prestation nettement découpée, parfaitement articulée, aux contrastes expressifs et bien différenciés, autant de qualités que l’on retrouve dans la phalange pétersbourgeoise, conduit avec précision et enthousiasme par son fondateur. Dans le finale, tout en surprises, la trompette ricoche au-dessus du piano avec un incomparable éclat, et suscite un vif enthousiasme parmi le public qui offre une ovation debout à l’ensemble des musiciens !

On languit maintenant de découvrir l’autre festival dirigé par Filipe Pinto-Ribeiro, cet « Eté Classique » (Verao Classico) lisboète prévu entre le 1er et le 10 août, et qui mettra à son affiche, entre autres noms prestigieux, celui de la grande pianiste russe Elisabeth Leonskaja !

 

 

CRITIQUE, Concert. Almada, Couvent des Capuçins, les 2 & 3 juillet 2021. Orchestre de chambre de Saint-Pétersbourg, Juri Gilbo (direction), Sergeï Nakariakov (trompette), Filipe Pinto-Ribeiro (piano). Photos (DR).

 

 

Photos: @ R Carmo / Festival de Música dos Capuchos 2021

CRITIQUE, opéra. Opéra-Comique (Paris), le 10 juin 2021. MONTEVERDI : L’Orfeo. Marc Mauillon, P. Bayle / J. Savall.

ORFEO-marc-mauillon-monteverdi-opera-comique-critique-opera-classiquenewsCRITIQUE, opéra. Opéra-Comique (Paris), le 10 juin 2021. MONTEVERDI : L’Orfeo. Marc Mauillon (Orfeo), Luciana Mancini (La Musica/Euridice), Sara Mingardo (La Messagera), Furio Zanasi (Apollo)… P. Bayle / J. Savall. Si l’on part du principe selon lequel L’Orfeo de Monteverdi est le premier opéra digne de ce nom, le premier ouvrage qui fasse jouer de concert la musique, la fable et le drame, alors la profession de foi de la metteure en scène du spectacle Pauline Bayle – « Tout s’est joué, en 1607, dans un salon avec deux tapisseries » – pourrait prendre tout son sens. Sauf que le compte n’y est pas, et que le minimalisme ici affiché et assumé, ne nous a pas convaincu. Entre la naïveté de l’acte I (tout le monde s’embrasse sur un plateau parsemé de fleurs), le black-out total du III ou une simple porte qui s’ouvre à la fin du V, les enjeux du livret et ses ressorts dramatiques passent à la trappe, et l’on s’ennuie vite pour ce qui est de l’aspect visuel, mais aussi ce qui touche à la direction d’acteurs, ici réduite a minima…

 

 

 

MARC MAUILLON
Meilleur Orfeo du moment…

 

 

 

L’émotion est à chercher ailleurs, et avant tout dans le chant souverain du rôle-titre incarné par le baryton français Marc Mauillon, certainement le meilleur Orfeo du moment. Il ravit d’emblée par cette manière particulière qu’il a d’incarner ce personnage mythique sans prendre la pose, ni tomber dans l’emphase. Il répond à la spontanéité timide et pâle du spectacle par un chant concentré, qui ne témoigne d’aucune raideur ni pathos. Avec sa voix en or et son naturel scénique, il apporte une mélancolie et un héroïsme naissant qui captent autant les yeux que les oreilles des spectateurs, qui lui font un juste triomphe personnel au moment des saluts. Face à lui, les autres personnages parviennent à exister quand même, à commencer par la Messagiera de la mezzo italienne Sara Mingardo dont le timbre généreux, la diction fine et fluide, et le charisme tranquille libèrent une émotion palpable. De son côté, Luciana Mancini convainc dans son double rôle de victime (Euridice) et de prophétesse (La Musica), tandis que la double partie de Speranza / Proserpina est assurée par la mezzo norvégienne Marianne Beate Kielland, qui s’avère cependant plus en retrait que ses deux consœurs. Ce n’est certes pas le reproche que l’on fera au Pluton (et Caronte) tonitruant (mais stylé !) de Salvo Vitale, alors que le charme opère toujours avec l’Apollo de Furio Zanassi, dix-neuf ans après l’avoir entendu dans le rôle-titre, déjà sous la battue de Savall, au Gran Teatre del Liceu de Barcelone. Enfin, les comprimari n’appellent aucun reproche, avec une mention pour le Pastor au timbre solaire et rayonnant de Victor Sordo Vicente.

On pouvait enfin faire confiance au chef catalan Jordi Savall – à la tête de son ensemble du Concert des Nations et de son chÅ“ur La Capella Reial de Catalunya – pour faire surgir le théâtre absent de la scène. De fait, sa formation baroque se surpasse littéralement et délivre une exécution d’une perfection instrumentale absolue, doublée d’une variété infinie dans les couleurs. Autant dire qu’il prend le contre-pied de la mise en scène ; il n’y a rien de « décoratif » dans sa direction, mais simplement du drame, de l’émotion, du rire, des larmes !

 

 

 

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CRITIQUE, opéra. Opéra-Comique (Paris), le 10 juin 2021. Claudio Monteverdi : L’Orfeo. Marc Mauillon (Orfeo), Luciana Mancini (La Musica/Euridice), Sara Mingardo (La Messagera), Furio Zanasi (Apollo)… P. Bayle / J. Savall.

 

 

 

 

 

EN LIRE PLUS… sur Marc Mauillon

Marc Mauillon chante Pellée dans ALCIONE par Jordi Savall : Cd événement, critique. MARAIS : Alcione – Jordi Savall (3cd Alia Vox, 2017). En 1706, Marin Marais, chef d’orchestre à l’Académie royale, adulé pour ses dons de violiste et depuis toujours favorisé par le Roi, livre Alcione, ultime tragédie en musique du règne de Louis XIV. Il y a peu d’effusion amoureuse et heureuse…

 

 

 

 

 

 

Marc Mauillon chante les DEUX ORFEI : Caccini / Peri :

caccini peri li due orfei marc mauillon arcana baryton review presentation account of critique cd classiquenews clic de classsiquenews 517HSXhxs8L._SS280Compte rendu critique cd. Li Due Orfei / Les deux Orphée. Giulio Caccini et Jacopo Peri. Marc Mauillon, baryton. Angélique Mauillon, harpe double (1 cd Arcana 2015). Voici un récital lyrique des plus aboutis : non seulement le baryton Marc Mauillon affirme sa maîtrise dans l’un des répertoires qui exposent le chanteur, mais porté par une belle complicité cultivée avec sa soeur harpiste Angélique, le baryton francais trouve le style et l’intonation les plus justes pour exprimer ce chant si subtil qui se précise à Florence à la fin du XVI  ème  siècle. Le chanteur excelle à ciseler ce premier bel canto qui exige souffle, parfaite intelligibilité, finesse expressive, élégance intérieure et affirmation dramatique… Chez Peri, l’éloquence du diseur enchante, séduit, envoûte. Son chant est d’un très beau relief  linguistique qui cisèle et sculpte chaque mot et relance l’acuité de chaque image et jeu linguistique qui lui sont liés. Caccini, l’aîné des deux compositeurs, impose un verbe plus viril et nerveux, puissant, déclamée mais non moins virtuose.

 

CRITIQUE, concert. Avignon, le 12 juin 2021. VIVALDI, airs. Lea Desandre, Ensemble Jupiter, Thomas Dunford

CRITIQUE, concert. Avignon, le 12 juin 2021. VIVALDI, airs. Lea Desandre, Ensemble Jupiter, Thomas Dunford. Las, si nous avions pu assister au premier concert de la saison 20/21 de Musique Baroque en Avignon – qui ne mettait rien moins à son affiche que le trépidant contre-ténor polonais Jakub Jozef Orlinski (accompagné par le formidable ensemble Il Pomodoro) -, tout le reste de son programme a dû être annulé (certains concerts sont déjà repoussés à la saison prochaine…), et seule cette ultime soirée réunissant la gracieuse mezzo italo-française Lea Desandre aux côtés de Thomas Dunford (luth et direction) et de l’Ensemble Jupiter parvient à sortir la manifestation provençale du naufrage engendré par la pandémie sur le monde de la culture (entre autres secteurs…).

Fondé il y a seulement trois ans, la jeune phalange baroque est composée ici de sept musiciens (deux violons, un alto, un violoncelle, une contrebasse, un clavecin et un luth) et joue sur instruments d’époque – ce qui n’a pas été sans conséquence alors que le thermomètre affichait encore 32 degrés quand a débuté le concert, des cordes (en boyaux) se rompant sous l’effet de la chaleur sans compterla nécessité d’accorder plus souvent que de coutume les différents instruments. Mais en dépit des aléas climatique liées à une soirée de plein air (et au passage un vrai avant-goût des festivals !), le son, la couleur, la dextérité, la virtuosité, le sens du style de l’époque de l’Ensemble Jupiter sont bel et bien au rendez-vous ce soir, notamment grâce au premier violon (Théotime Langlois de Swarte) qui donne le La en termes d’agilité, de nerf, de tension permanente. Il se révèle autant dans l’accompagnement des airs chantés par Lea Desandre que dans les pages purement instrumentales, trois concerti qui serviront de pause pour la chanteuse, et qui mettront en avant le luth délicat de Thomas Dunford (dans les RV82&93) ou le violoncelle expressif de Bruno Philippe (dans le RV 416).

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 Jupiter en Avignon (© E Andrieu)

Mais la soirée débute par un extrait d’Il Giustino, « Vedro con mio diletto », un air lent et plein d’émotion qui permet de goûter le timbre suave de la mezzo, mais aussi la finesse de son phrasé, la longueur de son souffle.
Le programme fait ensuite la part belle à l’oratorio Juditha Triumphans que le Prete rosso composa en latin en 1716 pour les pensionnaires féminines de l’Ospedale della Pietà à Venise. S’inspirant du classique biblique, l’œuvre raconte le parcours de l’ombre à la lumière de cette émule de Dalila, Judith, qui libéra la ville de Béthulie de l’envahisseur Holopherne en le décapitant après l’avoir séduit. Le premier air retenu est « Armatae face et anguibus », auquel elle offre toute la véhémence requise par cet aria di furore, et dans lequel elle fait preuve d’une pureté désarmante dans les aigus et d’une souplesse de chaque instant dans la ligne de chant.
Le second est le plus doux et calme « Veni, veni me sequere fida », dans lequel la voix ronde et chaleureuse de la chanteuse imite le tendre chant d’une tourterelle pour affirmer son affection envers sa suivante Abra (auquel se fera l’écho d’un sansonnet perché dans l’un des quatre majestueux et centenaires platanes du jardin !). Quant au sublime air « Cum dederit dilectis suis », extrait du Nisi Dominus et délivré ici avec des sons parfaitement filés et tenus, qui rehaussent l’aspect doloriste de ce morceau, il ne manque pas d’émouvoir profondément les spectateurs.

L’air qui suit est un « incontournable » de tout récital vivaldien, le fameux « Gelido in ogni vena » (Il Farnace) dont Cecilia Bartoli a fait l’un de ses chevaux de bataille. Sans posséder (encore) le registre grave de sa consœur italienne, on n’en admire pas moins la force de conviction de l’artiste, et l’émotion sincère qui l’étreint au fur et à mesure de cette longue aria, une émotion qui gagne également sans peine un auditoire disséminé selon les règles sanitaires en vigueur, formant comme un arc de cercle autour des musiciens placés sur une estrade contre la paroi à douze portes-fenêtres du sublime Hôtel particulier Villeneuve-Martignan (qui abrite, depuis 1810, le Musée des Beaux-Arts de la Cité des Papes). Puis les airs « Gelosia, tu gia rendi l’alma fida » (Ottone in Villa) et plus encore le fameux « Agitata da due venti » (tiré de La Griselda) refont tourbillonner un vent de folie sous les frondaisons des platanes, alors que le jour décline et que le ciel rougeoie : l’on y admire particulièrement la clarté d’articulation dans les vocalises, la façon dont elle négocie les redoutables écarts de registre, ou encore les inflexions infiniment variées de la chanteuse.

En bis, la mezzo reprend une composition et une adaptation dues à la main de Thomas Dunford himself (qui chante avec elle…) : « That’s so you » et « We are the ocean, each one a drop », qui permettent de conclure la soirée dans une ambiance jazzy et festive !

 

 

 

 

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CRITIQUE, concert. Avignon, Jardins du Musée Calvet, le 12 juin 2021.
Lea Desandre (mezzo), Ensemble Jupiter, Thomas Dunford (direction &
luth). Vivaldi : airs d’opéras et d’oratorios.

CRITIQUE, Opéra. Opéra de Rouen, le 9 juin 2021. VERDI : Simon Boccanegra. Dario Solari, Klara Kolonits, Otar Jorjikia, Jongmin Park, Kartal Karagedik… P. Himmelmann / A. Allemandi.

CRITIQUE, Opéra. Opéra de Rouen, le 9 juin 2021. VERDI : Simon Boccanegra. Dario Solari, Klara Kolonits, Otar Jorjikia, Jongmin Park, Kartal Karagedik… P. Himmelmann / A. Allemandi. De tous les opéras de la « seconde période » de Verdi, Simon Boccanegra reste le plus méconnu. Son intrigue passablement compliquée et les invraisemblances de son livret, associées à une musique qui est presque continue et d’où ne se détachent quasiment pas d’airs spectaculaires et destinés à servir les chanteurs, en font une œuvre encore difficile pour le grand public – on connaît les déboires de sa création et sa révision, plus de vingt ans après, par Verdi lui-même. Pourtant, derrière la couleur sombre dans laquelle baigne tout le drame et par-delà les rebondissements rocambolesques de son histoire, perce une lumière humaniste parfaitement représentative de la pensée de son auteur.

 

 

 

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Simon Boccanegra à l’Opéra de Rouen Normandie (DR)

 

 

 

On sait aussi qu’avec l’ouvrage de Giuseppe Verdi – titre à l’affiche pour la réouverture de l’Opéra de Rouen Normandie (après 13 mois de fermeture, comme l’indique douloureusement en préambule Loïc Lachenal, le directeur de l’institution normande…) -, la difficulté pour le metteur en scène est d’animer une intrigue singulièrement statique, tout en tentant d’éclaircir certains rebondissements aux yeux du spectateur. Le régisseur allemand Philipp Himmelmann se concentre sur le personnage principal, en imaginant un spectacle situé dans un XXe siècle aux contours indéterminés, d’un dépouillement aussi austère qu’anxiogène : le décor unique d’une vaste pièce aux hauts murs, aux tapisseries défraîchies, percées de multiples portes. Dans le Prologue ainsi que pour le tableau final, un cube s’y encastre et laisse entrevoir le cadavre de Maria pendue au bout d’une corde (meurtre ou suicide ?), tandis qu’un énigmatique cheval (bien vivant, lui) se tient aux côtés de la dépouille. A la fin, Simon viendra expirer sous le cadavre de l’être aimé. Quant à la mer, si présente dans la partition et le livret de Piave et Boito, elle apparaît sous la forme d’un grand tableau tout en largeur, qui reste quasi omniprésent tout au long de la soirée.

La distribution rallie tous les suffrages, à commencer par Dario Solari qui campe un Simon d’un bel aplomb et d’une belle solidité : le baryton uruguayen possède un timbre racé et une réelle musicalité qui lui permet de nombreuses nuances, mais surtout ce surplus d’humanité qui fait qu’il est pleinement le personnage. La soprano hongroise Klara Kolonits, Amelia, fait également démonstration de grands moyens : sa voix est particulièrement large, mais bien conduite et souple. Et si les sons filati sont quelque peu hors de sa portée, on se laisse facilement emporter par ses moyens aussi beaux que généreux. Cultivant un chant de qualité supérieure, la basse coréenne Jongmin Park épate en Jacopo Fiesco par l’ampleur et la puissance de sa voix, ainsi que par la profondeur et le magnétisme de son timbre, mais l’émission reste un peu dans les joues au détriment des voyelles insuffisamment diversifiées. Le ténor géorgien Otar Jorjika est quant à lui un Adorno prometteur, très engagé et motivé, au timbre généreux et à l’aigu épanoui. Éblouissant Posa à Anvers il y deux ans, le baryton turc Kartal Karagedik renouvelle notre enthousiasme grâce à sa présence scénique et un raffinement vocal qui révèlent un acteur / chanteur d’exception.

L’excellent chef italien Antonello Allemandi parvient à rendre la sombre ardeur de la partition de Verdi en sonorités puissamment modelées et empreintes de mystère. La contribution des cordes se distingue notamment par une vigoureuse plasticité, et la disposition de la phalange normande sur le parterre plonge l’audience directement dans la musique. Sous sa direction, l’Orchestre maison est, de bout en bout, admirable de cohésion, de clarté et de pugnacité, tandis que le chœur Accentus / Opéra de Rouen Normandie se montre lui aussi au-delà de tout éloge. Une grande soirée verdienne !

 

 

 

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CRITIQUE, Opéra. Opéra de Rouen, le 9 juin 2021. VERDI : Simon Boccanegra. Dario Solari, Klara Kolonits, Otar Jorjikia, Jongmin Park, Kartal Karagedik… P. Himmelmann / A. Allemandi.

CRITIQUE, concert. MONACO, Auditorium Rainier III, le 6 juin 2021. O PMC, N Goerner, M Toledo (chant), Josep Pons.

CRITIQUE, concert. MONACO, Auditorium Rainier III, le 6 juin 2021. O PMC, N Goerner, M Toledo (chant), Josep Pons. C’est à un programme entièrement placé sous le signe de l’Espagne que vient de nous proposer l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, placé sous la direction du chef catalan Josep Pons, qui est connu pour être l’un des meilleurs interprètes de Manuel de Falla, particulièrement mis à l’honneur ce soir et dont il a gravé nombre d’œuvres.

 

 

ESPAÑA !

 

 

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Mais la soirée débute par le fougueux Alborada del gracioso de Maurice Ravel (aux côtés de la non moins célèbre Rapsodie espagnole), dont Pons livre une interprétation à la fois fidèle et équilibrée, tour à tour capiteuse ou acérée, et instrumentalement remarquable, …comme toujours avec l’OPMC : le basson d’Arthur Menrath (Alborada del gracioso) et les clarinettes de Marie Barrière-Bilote et Véronique Audard (Rapsodie espagnole) doivent être mentionnés.

De Manuel de Falla, on entend d’abord les magnifiques Nuits dans les jardins d’Espagne dont la poésie intense se déploie facilement sous la direction ample et passionnée de Pons. La phalange monégasque démontre sa capacité à offrir les couleurs chaudes et généreuses exigées par la partition, tandis que le pianiste argentin Nelson Goerner interprète avec beaucoup de panache sa partie qui, sans être celle d’un concerto pour piano, en est bien proche. Justement ovationné, N. Goerner offre au public le délicat Nocturne n°20 en do dièse mineur de Chopin.

Puis, c’est Manuel de Falla toujours avec son sulfureux Amour sorcier (« El amor brujo ») : musique parfois rude mais exhalant un parfum ibérique des plus authentiques, l’ouvrage raconte les amours d’une gitane et de son amant sur fond de « sorcellerie et d’incantation ». Le chef espagnol en livre une interprétation très dramatique qui met l’accent sur les contrastes et l’expressionnisme de cette partition. Ce n’est pas une Espagne de folklore, mais une Espagne des profondeurs, troublante et possédée, qui se dégage sous sa baguette. Il est soutenu dans sa démarche par la chanteuse de flamenco Maria Toleda, à la voix chaude et grave, qui exprime si bien la passion et la mort, et qu’on rêverait d’entendre dans Carmen !

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CRITIQUE, concert. MONACO, Auditorium Rainier III, le 6 juin 2021. Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, Nelson Goerner (piano), Maria Toledo (chant), Josep Pons (direction).

COMPTE-RENDU, concert. MONACO, le 16 mai 2021. Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, A Kantorow – J Rhorer.

Kantorow alexandre piano classiquenews festival WURTH critique classiquenewsCOMPTE-RENDU, concert. MONACO, le 16 mai 2021. Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, A Kantorow – J Rhorer. C’est par une standing ovation (chose suffisamment rare à Monaco pour être relevée !) que l’extraordinaire moment de piano que nous a livré la star montante du piano français (et mondial) Alexandre Kantorow (Lauréat du prestigieux Concours Tchaïkovski) s’est conclu ! Un succès auquel doit également être associé le chef français Jérémie Rhorer à la tête d’un Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo plus fabuleux que jamais ! Photo : A Kantorow, DR.

De fait, dès son entrée dans l’arène de l’Auditorium Rainier III (après une rutilante Ouverture de Ruslan et Ludmila de Glinka !), le jeune pianiste instaure un climat incroyablement vivifiant de cette joute serrée entre orchestre et soliste qui est l’âme de cette extraordinaire (et diabolique !). Rhorer y déploie un phrasé d’une rigueur rythmique impeccable, parfaitement articulé, puissamment contrasté, sollicitant tous les pupitres (cordes, flûte, clarinette et trompette…) tandis que le pianiste, en totale symbiose avec la phalange monégasque, s’engouffre avec hardiesse et virtuosité dans ce torrent de notes qui alterne entre virtuosité percussive et méditation sensible. Une interprétation marquée d’une patente complicité entre soliste et chef et d’une virtuosité pianistique échevelée… qui trouvera son aboutissement dans un époustouflant troisième mouvement, extraordinaire par son climat un peu mystérieux entretenu par les cordes, d’où émergent les notes égrenées du piano. Puis le trait se durcit, et le tempo s’accélère bientôt dans une cavalcade finale captivante, imprégnée d’urgence, qui vient achever une lecture d’où se dégage autant d’émotion que de dextérité ! Une émotion dont seront empreints les deux bis extraits du corpus brahmsien, qui vaudront un déchaînement de vivats rarement entendu en Principauté !
Le concert se poursuit après une « pause technique » par l’exécution de la 3ème Symphonie (dite « Polonaise ») de Tchaïkovski, qui se trouve quelque peu « mal à l’aise » à la charnière des deux premières, toute de fraîcheur bucolique, et du massif insurmontable des herculéennes trois suivantes. Cela explique la relative défection de cette page symphonique, qui se positionne comme la mal aimée du cycle, mais également la moins connue du compositeur russe. On gagnerait pourtant à la réécouter, même si le premier et le dernier des cinq mouvements babillent un peu : l’orchestration de Tchaïkovski est ici tout entier, avec notamment un Scherzo d’une légèreté angélique, et à y regarder mieux, on s’aperçoit qu’elle annonce, en plus d’un endroit, les trois symphonies du destin. Jérémie Rhorer veille surtout ici à restituer une forme, à travers une lecture précise et décantée, au problématique Tempo di polacca final (qui vaut à l’ouvrage son titre de « Polonaise »). Sa lecture a surtout le mérite d’un réel engagement, sillon que suit un OPMC tout feu tout flamme !

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COMPTE-RENDU, concert. MONACO, Auditorium Rainier III, le 16 mai 2021. Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, Alexandre Kantorow, piano РJ̩r̩mie Rhorer, direction.

COMPTE-RENDU, Ballet. Monaco, Grimaldi Forum (Salle des Princes), le 26 avril 2021. « Lac » par Jean-Christophe Maillot et les Ballets de Monte-Carlo

tchaikovski-lac-des-cygnes-monte-carlo-orch-phil-monte-carlo-critique-ballet-classiquenewsCOMPTE-RENDU, Ballet. Monaco, Grimaldi Forum (Salle des Princes), le 26 avril 2021. « Lac » par Jean-Christophe Maillot et les Ballets de Monte-Carlo. Initialement prévus début janvier 2021, les représentations de « Lac » – un ballet signé Jean-Christophe Maillot d’après le Lac des Cygnes de Tchaïkovski et qui devaient se tenir au Grimaldi Forum de Monaco avec les célèbres Ballets de Monte-Carlo – avaient été annulées après la détection de cas Covid parmi l’équipe artistique. Alors que la Principauté n’a jamais eu à fermer ses lieux culturels, cas unique en Europe, elle vient de remettre à son affiche le fameux ballet créé en 2011 dans cette même salle, aux côtés de Songe et de COPPE-L-I.A (nous l’annoncions dans ces colonnes), deux autres créations de la main du chorégraphe français à la tête des BMC depuis 1993.

Si le mot Lac n’est pas suivi de celui de cygnes, c’est que Maillot, avec le concours de l’écrivain Jean Rouaud, a réinventé le conte pour n’en garder que la part la plus sombre et cruelle. La soirée débute par la projection d’un film en noir et blanc alla Cocteau qui met en scène un couple royal et son Prince d’enfant qui joue avec un petite fille tout de blanc vêtue. Remplaçant ici le machiavélique personnage de Rothbart, sa Majesté de la nuit surgit bientôt, oiseau de nuit noir comme l’ébène, proférant un cri muet et les yeux plein de foudre, pour substituer à la compagnonne de jeu du Prince, sa propre fille, tout aussi terrifiante que sa mère (et au passage séduire le père qui tombe dans le panneau…).

Le rideau se lève alors et l’on retrouve le trio de départ déchiré, le Prince traînant sa mélancolie aux quatre coins du plateau, même si son facétieux Confident (étonnant et bondissant Daniele Delvecchio) essaie par tous les moyens de le distraire. La Reine reproche à son mari son infidélité, allant jusqu’aux coups pour lui signifier sa colère et son dépit. Quand la maléfique Majesté de la nuit (Mimoza Koike) effectue son retour, flanquée de ses deux Archanges des Ténèbres (Georges et Alexis Oliveira), c’est pour imposer son Cygne noir de fille (Gaëlle Riou). A l’acte II, lors du bal des prétendantes, le Prince retrouve le Cygne blanc de son enfance (Lou Beyne), mais la Majesté de la Nuit vient contrarier leurs retrouvailles : par des mouvements brusques et saccadés, des poignets cassés et des coups d’épaule, la chorégraphie va crescendo, toujours plus violente et frénétique. Le 3ème et dernier acte se fait toujours plus oppressant et obsédant, et l’on admire toujours plus la merveilleuse technique des principaux protagonistes, le Roi aux allures de Matador de Christian Assis, le Prince gracieux de Jaeyong An ou la Reine toute en jambe d’Alessandra Tognoloni.

Seul regret, l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo initialement prévu en fosse (sous la direction de Kazuki Yamada) a dû laisse place à une bande sonore enregistrée, la phalange monégasque étant au même moment employée par l’Opéra pour une série de représentation de Boris Godounov…

Compte-rendu, Ballet. Monaco, Grimaldi Forum (Salle des Princes), le 26 avril 2021. « Lac » par Jean-Christophe Maillot et les Ballets de Monte-Carlo.

COMPTE-RENDU, concert. Festival de Pâques d’Aix-en-Provence, le 9 avril 2021. Orchestre National de France, Christian Macelaru (direction) & Nikolaj Szeps-Znaider (violon). Programme : 5ème Symphonie d’Antoni Dvorak & Concerto pour violon et orchestre de Johannes Brahms.

Festival-Paques-aix-en-provence-znaider-orchestre-national-de-France-concert-critique-classiquenewsCOMPTE-RENDU, concert. Festival de Pâques d’Aix-en-Provence, le 9 avril 2021. Orchestre National de France, Christian Macelaru (direction) & Nikolaj Szeps-Znaider (violon). Programme : 5ème Symphonie d’Antoni Dvorak & Concerto pour violon et orchestre de Johannes Brahms. Après avoir entièrement annulé sa dernière édition pour cause de premier confinement, le Festival de Pâques d’Aix-en-Provence vient de proposer, pour cette mouture 2021 (qui s’est tenue du 27 mars au 11 avril), un format 100 % numérique à partir du site du festival. Le concert du vendredi 9 avril offrait à entendre rien moins que l’Orchestre National de France dirigé par Christian Marcelaru (son nouveau directeur musical depuis septembre dernier), parmi lesquels est venu s’intégrer l’excellent violoniste danois Nikolaj Szeps-Znaider (en charge, quant à lui, de l’Orchestre national de Lyon depuis septembre dernier également).
La Première partie a permis l’écoute d’une symphonie somme toute rare dans les salles de concert, la 5ème Symphonie (dite « Britannique ») d’Antonin Dvorak. Cet opus du Maître tchèque est souvent qualifié de « pastorale », et s’ouvre sur un Allegro ma non troppo où l’ONF souligne la majesté de la nature. Inutile de souligner ici la sûreté technique du jeu instrumental, tant elle se fait oublier, et dans les deux mouvements suivants, c’est surtout l’impression d’un naturel total, qui prévaut, ainsi qu’une respiration à la fois spontanée et constamment relancée par le chef pour aller plus loin dans la construction. C’est un merveilleux mélange de rigueur et de souplesse que l’on peut observer dans la battue du chef roumain pour réussir à faire fusionner ce curieux mélange de Brahms, de Schubert et de folklore bohème stylisé. Le dernier mouvement, sorte de pétulant Furiant, ne déçoit pas, et se termine en un tourbillon vertigineux ; on ne peut que s’incliner devant le tour de force.
Puis c’est au tour de Nicolaj Szeps-Znaider, ce colosse de près de deux mètres, de venir faire chanter son Guarnerius del Gesù (qui a appartenu à Fritz Kreisler) dans le célèbre Concerto pour violon de Johannes Brahms. Tour à tour, exalté, éloquent, charmeur, il subjugue autant que la phalange qui lui sert d’écrin. Au-delà d’une technique aguerrie et sans faille, c’est merveille d’entendre le lyrisme, le phrasé et les superbes nuances piano que le violoniste distille au moyen de son fabuleux instrument. Si l’Adagio possède toute la suavité attendue, l’allegro giocoso nous gratifie quant à lui d’une confondante virilité. En bis, le soliste et l’orchestre offrent un arrangement pour violon solo et cordes du choral « Ich ruf zu dir, Herr Jesu Christ » de Johann Sebastian Bach (originellement composé pour l’orgue). Un petit moment de temps suspendu… Photo : Nicolaj S-Znaider (DR).

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COMPTE-RENDU, concert. Festival de Pâques d’Aix-en-Provence, le 9 avril 2021. Orchestre National de France, Christian Macelaru (direction) & Nikolaj Szeps-Znaider (violon). Programme : 5ème Symphonie d’Antoni Dvorak & Concerto pour violon et orchestre de Johannes Brahms.

COMPTE-RENDU, concerts. Festival du Printemps des Arts de Monte-Carlo, les 27 & 28 mars 2021. OPMC, Tedi Papavrami & Kazuki Yamada au Grimaldi Forum (le 27), Quatuor Zemlinsky (+ Anna Maria Pammer) à la Salle Empire de l’Hôtel de Paris (le 28)

COMPTE-RENDU, concerts. Festival du Printemps des Arts de Monte-Carlo, les 27&28 mars 2021. OPMC, Tedi Papavrami & Kazuki Yamada au Grimaldi Forum (le 27), Quatuor Zemlinsky (+ Anna Maria Pammer) à la Salle Empire de l’Hôtel de Paris (le 28).

Après avoir purement et simplement annulé sa précédente édition pour les raisons que l’on sait, le Printemps des Arts de Monte-Carlo répond bel et bien présent cette fois (du 13 mars au 11 avril cette année), d’autant plus qu’à Monaco les lieux culturels seront toujours restés ouverts après le premier confinement, et nous avons ainsi pu rendre compte dans ces colonnes de nombreux concerts avec l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo entre octobre et février dernier. Cette nouvelle édition est aussi la dernière de Marc Monnet qui s’apprête à quitter la direction artistique du festival après presque vingt années de bons et loyaux services passés en Principauté.

schoenberg arnold moses und aaron opera classiquenews presentation reviewLe 3ème week-end des festivités, auquel nous avons assisté, était consacré aux compositeurs de la Seconde école de Vienne, dont Berg et Schönberg (photo ci-contre) furent les plus emblématiques représentants. Le premier concert se tient dans la fameuse Salle des Princes pour un concert de l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, placé sous la direction de son chef titulaire Kazuki Yamada, dans un programme Berg/Schönberg. C’est le violoniste albanais Tedi Papavrami qui a été sollicité pour interpréter le poignant « Concerto à la mémoire d’un ange » d’Alban Berg, que le compositeur autrichien composa après avoir été bouleversé par la mort de la fille d’Alma Mahler. Dans son interprétation, le chef japonais nous fait partager la douleur du compositeur en générant des climats d’une grande tristesse. Lorsque, dans les ultimes accords, la tonalité reprend ses droits sur l’atonalité, le dialogue des clarinettes avec le violon solo accentue fortement ces sentiments de deuil et d’absence. Artisan concentré de ce voyage dans la mort, Papavrami se fond dans la masse orchestrale. Dans la domination sonore de son instrument enveloppée dans le flot musical, grâce à son extrême sensibilité, il reste continuellement en totale symbiose avec l’orchestre. Alors qu’il lui serait facile de briller techniquement, il centralise ses efforts dans l’intériorité du propos avec une simplicité et un naturel qu’il faut ici saluer, et l’on regrette qu’il n’ait pas sacrifié à la tradition des bis… En deuxième partie, c’est au gigantisme (dix-sept bois, cinq clarinettes, huit cors, quatre trompettes, cinq trombones, huit percussions, deux harpes etc. !) du poème symphonique « Pelléas et Mélisande » de Schönberg que la phalange monégasque s’attaque. Si dans son opéra d’après le poème de Maeterlinck, Debussy suggère et murmure à partir d’une orchestration fine et sensuelle, le viennois affirme avec fougue, dans une partition où lyrisme et passion s’entrecroisent dans une orchestration très straussienne, opulente et rutilante, d’une grande richesse thématique. Un exercice de direction particulièrement ardu où Yamada empoigne la musique à bras le corps dans une gestuelle large et précise, d’une grande efficacité. La vision du chef japonais favorise tout particulièrement la clarté du discours, sans jamais sacrifier à la tension, et en maîtrisant magnifiquement l’élan des crescendi. Tous les pupitres de l’OPMC sont à la fête parmi lesquels il faudra donner une mention au hautbois, à la clarinette et au cor… sans oublier la harpe ! Une interprétation très théâtrale et très ensorcelante qui restera assurément dans les annales du festival monégasque !

OPCM MONTE CARLO concert crtiique classiquenews _Quatuor ZemlinskiChangement radical de lieu et de registre le lendemain avec le Quatuor Zemlinsky pour un concert chambriste entièrement consacré à Schönberg dans la majestueuse « Salle Empire » du mythique Hôtel de Paris ! En première partie, ils donnent à entendre le rare « Quatuor à cordes n°2 » Opus 10 (composé en 1910), dans lequel la soprano autrichienne Anna Maria Pammer se joint aux Zemlinsky, car dans cet ouvrage-phare du compositeur viennois, ce dernier cherche à sortir du cadre formel en ajoutant la voix chantée (dans les deux derniers mouvements), et en se libérant de la tonalité à la fin de l’œuvre. L’écriture d’une remarquable concision et la luxuriance de la polyphonie sont soutenues avec beaucoup d’intelligence par les quatre archets. On sait que les deux poèmes de Stefan George (extraits du « Septième anneau ») choisis par Schönberg pour terminer sa partition font écho à un période douloureuse de son existence qui lui avait fait penser au suicide. Malgré quelques aigus au bord de la rupture, la chanteuse offre une belle projection et beaucoup de relief à sa partie, grâce à sa voix ample et chaleureuse qui confèrent énormément de teneur expressive dans ces intenses passages. En seconde partie, les Zemlinsky sont rejoints par deux membres du Quatuor Prazak (le violoncelliste Michal Kanka et l’altiste Josef Kluson), pour la sublime « Nuit transfigurée » (Verklärte Nacht) du même compositeur, composée en 1899 pour sextuor à cordes d’après le poème de Richard Dehmel dont il admirait les textes, et qui s’avère une Å“uvre charnière entre le post-romantisme germanique déclinant et une modernité iconoclaste en gestation dont il allait être un des moteurs principaux. Et l’on ne sait ici qu’admirer le plus : la beauté transcendante des phrasés, le legato parfait, la variété des climats, le respect total de la partition ou encore la sonorité ample de l’ensemble… Le public – réduit ici à une demi-jauge comme la veille au Grimaldi Forum en respect des règles sanitaires… – ne s’y trompe pas, et fait un triomphe amplement mérité aux artistes. Vivement l’édition 2022 !

COMPTE-RENDU, concerts. Festival du Printemps des Arts de Monte-Carlo, les 27 & 28 mars 2021. OPMC, Tedi Papavrami & Kazuki Yamada au Grimaldi Forum (le 27), Quatuor Zemlinsky (+ Anna Maria Pammer) à la Salle Empire de l’Hôtel de Paris (le 28).

COMPTE-RENDU, concert. MONACO, Auditorium Rainier III, le 10 janvier 2021. Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, FP Zimmermann (violon), Y Yamada (direction)

COMPTE-RENDU, concert. MONACO, Auditorium Rainier III, le 10 janvier 2021. Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, FP Zimmermann (violon), Y Yamada (direction). Moins d’un mois après notre dernière venue (http://www.classiquenews.com/compte-rendu-concert-monaco-auditorium-rainier-iii-les-1213-dec-2020-orchestre-philharmonique-de-monte-carlo-daniel-lozakovich-violon-cornelius-meister-direction-le-12-frank-pe/), les choses ont quelques peu changé sur le Rocher. Si la vie culturelle continue de battre son plein, les concerts (et désormais les représentations d’opéra…) sont avancés à 14 heures (pour les opéras) ou 14 heures trente (pour les concerts et les ballets), le couvre-feu est avancé à 19 heures au lieu de 22, et les restaurants et bars, s’ils restent ouverts, ne sont désormais accessibles qu’aux résidents monégasques, à ceux qui y travaillent, ou à ceux qui y séjournent à l’hôtel… En attendant, nous ne boudons pas notre plaisir, et profitons d’un luxe qui est inaccessible à (quasiment) toute l’Europe (heureux monégasques !), et nous avons pris la bonne habitude de couvrir la majeure partie des événements culturels en Principauté, à l’instar de ce nouveau concert de l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, cette fois placé sous la férule de son directeur musical et artistique, le chef japonais Kazuki Yamada.

 

Monaco est une Fête !
Kazuki Yamada dirige le Philharmonique de Monte-Carlo

 

 

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En préambule du concert, séquence émotion avec la prise de parole de la Première violoniste Liza Kerob, puisque le concert est dédié à la mémoire de Yakov Kreizberg, directeur de la phalange monégasque de 2008 à 2011, et dont on fête le dixième anniversaire de la mort cette année. Après ce vibrant hommage, place à la musique avec toutefois un programme quelque peu bousculé, comme s’en excuse Didier de Cottignies (Conseiller et Délégué artistique de l’OPMC) auprès du public, pour raccourcir le concert et permettre aux auditeurs des Alpes Maritimes de regagner leurs foyers à temps avant le couvre-feu avancé à 18h depuis peu dans ce département limitrophe de la Principauté. Exit donc la Trumpet ouverture de Mendelssohn, et le violoniste allemand Frank Peter Zimmermann (entendu in loco au lendemain du concert précité dans l’Intégrale des Sonates pour Violon et Piano de Beethoven) s’avance après les deux discours pour interpréter le Concerto pour Violon de Robert Schumann : une première partie qui vaut presque avant tout pour la parure orchestrale que tisse le Maestro Yamada, qui apparaît comme étrangement mélancolique et désabusée ; non que les tempi soient en eux-mêmes particulièrement lents, mais l’élan vital et le romantisme incandescent sont ici sacrifiés au profit d’une vision méditative et triste dans laquelle se coule le violon de Zimmerman. C’est dans le mouvement lent et le dialogue avec le violoncelliste solo de l’OPMC que réside le meilleur moment de ce début de programme.

Le plat de résistance, donné sans entracte dans la foulée, est la monumentale 9ème Symphonie de Bruckner que le compositeur autrichien, comme on le sait, avait dédié à… Dieu ! Inspiré en effet par une foi profonde, Bruckner a malheureusement terminé sa carrière symphonique sans pouvoir mettre un point final à sa Neuvième symphonie. Les trois mouvements achevés représentent tout de même une bonne heure de musique, résultat de sept années de travail pour le compositeur. Les cuivres y sont très largement sollicités dans le premier mouvement (on compte ce soir neuf cors et cinq trombones !), une partition où des climax démesurés portent l’orchestre vers de ténébreux sommets, alternant avec des ponctuations méditatives qui laissent chanter les bois et les cordes. Le second mouvement permet à Yamada d’étirer à l’envi les dynamiques de la partition de Bruckner, et les pizzicati des cordes prennent alors un relief saisissant préfigurant le passage dévastateur des cuivres qui décrivent d’effrayants enfers ! Les cuivres s’avèrent flamboyants et le rythme martelé à travers ces pages s’avèrent magnifiquement articulé, matérialisant une implacable tension. L’Adagio qui suit traduit toujours plus de passion, les phrasés confiés aux cordes menant la phalange monégasque vers des sommets d’émotion. Malgré le caractère éprouvant d’une partition qui n’épargne aucun des pupitres de l’orchestre, le chef japonais parvient à communiquer à ses musiciens un souffle narratif jusqu’aux ultimes notes. Au terme d’un concert riche en émotions, il reçoit alors la juste et amplement méritée standing ovation d’une salle comble (mais avec un siège sur deux disponible seulement, respect des règles sanitaires oblige !).

On ne cesse de le répéter… Monaco est une Fête !

 

 

 

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COMPTE-RENDU, concert. MONACO, Auditorium Rainier III, le 10 janvier 2021. Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, Frank Peter Zimmermann (violon), Yazuki Yamada (direction).

 

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Le Philharmonique de Monte-Carlo en janvier 2021 © Emmanuel Andrieu

 

COMPTE-RENDU, concert. MONACO, Auditorium Rainier III, les 12,13 déc 2020. Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, Daniel Lozakovich (violon) & Cornelius Meister (direction), le 12 – Frank Peter Zimmermann (violon) & Martin Helmchen (piano), le 13 déc 2020

COMPTE-RENDU, concert. MONACO, Auditorium Rainier III, les 12,13 déc 2020. Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, Daniel Lozakovich (violon) & Cornelius Meister (direction), le 12 – Frank Peter Zimmermann (violon) & Martin Helmchen (piano), le 13 déc 2020. Comme nous l’écrivions dans notre dernier compte-rendu d’un concert de l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo donné à la Salle Rainier III de Monaco en novembre dernier :

(https://www.classiquenews.com/compte-rendu-concert-monaco-auditorium-rainier-iii-le-1er-novembre-2020-orchestre-philharmonique-de-monte-carlo-sergej-krylov-violon-jukka-pekka-saraste-direction/), le Rocher fait figure d’exception culturelle (et pas que, puisque bars et restaurants y demeurent ouverts jusqu’à 21h30, en semaine comme les We), et en ce mois de décembre 2020, c’est pléthore de concerts, de ballets, de soirées d’opéra qu’offre ce pays décidément à part.

Ainsi, après un opéra de jeunesse de Verdi (avec Placido Domingo) à l’Opéra et un Lac des Cygnes chorégraphié par Jean-Christophe Maillot pour ses Ballets de Monte-Carlo à la Saint-Sylvestre (compte-rendu à suivre sur CLASSIQUENEWS), votre serviteur a pu assister à un bien beau doublé musique symphonique & musique de chambre, dans le cadre de la riche saison de l’OPMC / Orchestre Philharmonique de Monte Carlo.

LOZAKOVICH Daniel violon gstaad concert critique classiquenewsLe premier soir, à l’Auditorium Rainier III, nous retrouvons le virtuose suédois Daniel Lozakovich que nous avions découvert en 2018 – avec fascination – aux Rencontres musicales d’Evian (https://www.classiquenews.com/compte-rendu-concert-evian-les-6-7-juillet-2018-r-strauss-l-van-beethoven-p-i-tchaikovski-j-j-kantarow-orch-de-chambre-de-lausanne-salonen-lozakovich/). Délaissant le Concerto de Tchaïkovski pour celui de Mendelssohn (opus 64), le jeune violoniste n’en éblouit pas moins : il possède toutes les qualités techniques et déjà une belle expérience des salles de concert les plus prestigieuses pour s’imposer, mais c’est aussi par sa personnalité qu’il séduit, celle du visage d’un adolescent glabre et sage sous lequel brûle un feu ardent. Extrêmement à l’aise avec la partition, Lozakovich joue de façon brillante et enlevée, et rien ne lui résiste : avec son Stradivarius, il avale les mesures, bondit de trilles en trilles, distille ce qu’il faut de vibrato et sculpte de son archet bondissant aussi prompt à la soumission qu’aux puissantes attaques de cordes, une interprétation qui restera dans notre mémoire. Il faut dire qu’il est soutenu avec maestria par le chef allemand Cornelius Meister, désormais directeur musical de la Staatsoper de Stuttgart, qui lui offre un somptueux tapis musical à la tête du non moins somptueux Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo. En bis, le violoniste offre une rare « Danse rustique » d’Eugène Ysaÿe dont la virtuosité arrache des vivats de la part d’un public monégasque (masqué et à distance raisonnable les uns des autres comme il se doit).
En seconde partie, après une Ouverture d’Obéron de Weber rondement menée et enlevée, c’est la fameuse Symphonie n°1 (dite « Le printemps ») de Robert Schumann. Dès les premières mesures, l’engagement des pupitres est admirable. D’emblée, Meister réussit une synthèse rare dans ce répertoire, car elle associe la puissance et la délicatesse, atouts qui appartiennent généralement à des ensembles aux effectifs plus réduits que le pléthorique OPMC. Ce soir, la phalange monégasque se plie sans brusquerie ni raideur aux lignes brisées et aux changements continus d’atmosphères de la partition du maître allemand. Le chef aborde le Larghetto d’une manière très « beethovénienne », appuyant le rythme de la marche., tandis que le Scherzo remémore quelque page de Schubert, tout en annonçant, par son énergie passionnée, la raillerie des partitions du postromantisme, notamment de Mahler. Aucune dureté dans cette lecture pourtant très « encadrée », aux cuivres rutilants et aux bois champêtres, qui s’unissent dans un finale fiévreux, véritable hymne à la jeunesse.

Montecarlo-orchestre-philharmonique-concert-duo-violon-piano-critique-concert-classiquenewsLe lendemain (13 déc 2020), toujours à l’Auditorium Rainier III, c’est le géant allemand Ludwig van Beethoven que l’on fête, en même temps que le 250ème anniversaire de sa naissance. Mais avec une formation plus réduite, celle réunissant le violon de Frank Peter Zimmermann et de Martin Helmchen, pour interpréter ses cinq dernières Sonates (les cinq premières autres ayant déjà fait l’objet d’un concert in loco deux mois plus tôt). Mis sur un pied d’égalité, c’est-à-dire assis l’un près de l’autre, les deux solistes s’entendent visiblement à merveille et cette complicité transparaît lumineusement tout au long de la soirée, qui prend ici des allures de marathon puisque les cinq Sonates seront enchaînées sans entracte… époque covidistique oblige ! Le dialogue entre les deux instruments est tout simplement extraordinaire, au sens propre du terme, tout de virtuosité et d’émotion, qui procurent de la chair à chacun des morceaux. Délaissant les consonances mozartiennes des premiers opus, souvent joyeux et aériens, le cycle se prolonge en suivant bien évidemment l’évolution stylistique de Beethoven. On le sait, les dernières Sonates atteignent une profondeur quasi mystique, et très chargée de sens, dans ses dernières compositions, notamment avec la monumentale Sonate n°9 « à Kreutzer » ainsi que la n°10, de huit ans postérieure et en rupture avec tout ce qui a été écrit jusqu’alors. Une intensité et une profondeur que l’archet de l’un et le clavier de l’autre n’ont pas de mal à restituer, ce dont l’audience n’est pas près de l’oublier… même si le couvre-feu imminent a malheureusement écourté quelque peu la durée des applaudissements… A noter, en guise de conclusion, que les deux compères ont commencé l’enregistrement de l’opus beethovénien chez Bis Classics !

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COMPTE-RENDU, concert. MONACO, Auditorium Rainier III, les 12&13 décembre 2020. Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, Daniel Lozakovich (violon) & Cornelius Meister (direction) le 12 – Frank Peter Zimmermann (violon) & Martin Helmchen(piano) le 13. CONSULTEZ la saison de l’Orchestre Philharmonique de Monte Carlo

COMPTE-RENDU, concert. MONACO, Auditorium Rainier III, le 1er novembre 2020. Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, Sergej Krylov (violon), Jukka-Pekka Saraste (direction).

Jukka-Pekka-Saraste-concert-critique-review-monte-carlo-classiquenewsCOMPTE-RENDU, concert. MONACO, Auditorium Rainier III, le 1er novembre 2020. Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, Sergej Krylov (violon), Jukka-Pekka Saraste (direction). A l’heure où l’Europe se reconfine et que toutes les salles de concerts du vieux continent ont fermé leurs portes, Monaco fait figure d’exception, et se présente comme un havre pour le mélomane. De fait, tant sa saison d’opéra – l’on donnera très prochainement Carmen avec Aude Exrémo dans le rôle-titre – que sa saison symphonique sont pour l’instant maintenues, et c’est ainsi que nous avons pu assister au 8ème concert symphonique de la saison 20/21 de l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo.

Mais si la Covid-19 est peu présente sur le Rocher (on y compte moins de 10 décès liés à la maladie depuis le début de l’épidémie), elle n’en a pas moins chamboulé le concert initialement prévu : Bertrand de Billy a dû rester confiné et le violoniste russe Valeriy Sokolov a été testé positif à l’aéroport de Moscou juste avant d’embarquer pour Nice!… C’est ainsi à la rescousse et à la dernière minute que le chef finlandais Jukka-Pekka Saraste (portrait ci dessus, DR) et le violoniste russe Sergej Krylov ont repris le flambeau des mains de leurs confrères respectifs. Le programme aussi a dû être modifié et à la place du Cto pour violon N°3 de Saint-Saëns, c’est au final le célébrissime Cto pour violon N°1 de Bruch que le soliste a interprété !

Lauréat du Fritz Kreisler Violin Competition, le violoniste moscovite est également chef d’orchestre, et dirige l’Orchestre de Chambre de Lituanie depuis 2008. Délaissant Saint-Saëns, c’est donc à Bruch qu’il préfère se confronter. Des trois concertos pour violon le compositeur allemand composa, seul le premier connut un véritable succès. Mais quel succès ! Bruch lui-même ne tarda pas à s’en irriter : « Je ne veux plus entendre ce concerto ! n’ai-je composé que celui-là ? » déclarait-il aux solistes qui venaient l’interpréter devant lui, disant sa préférence pour le suivant (tandis que Brahms avait de son côté une prédilection pour le troisième…). Et c’est un choc pour nous que l’interprétation du violoniste russe, qui nous fait redécouvrir la partition comme au premier jour. Avec du cran et du panache, le soliste fait preuve d’une invention rafraîchissante, notamment dans l’adagio, chantant comme jamais, et qui fait ressortir une musicalité géniale. Technique impeccable, sensibilité à fleur de peau, sonorité somptueuse (ah les registres grave et médium), lyrisme incandescent et sensualité slave, tout y est !

Conditions sanitaires obligent, pas d’entracte, et Saraste embraye – juste après l’incontournable bis du soliste – sur la 3ème Symphonie de Bruckner (dédiée à Richard Wagner, comme on le sait…), et c’est la seconde version qui est ici jouée. Bruckner entama la composition de sa Troisième Symphonie à la fin de l’année 1872, et la termina l’année suivante. En septembre 1873, le compositeur rendit visite à Wagner qui accepta la dédicace de ce nouvel opus brucknérien, en le priant cependant d’y enlever les nombreuses citations de ses opéras, incluses dans la partition. En 1877, Bruckner fera une révision complète de sa symphonie, la raccourcissant de dix minutes environ.

A l’issue des soixante minutes que dure cette symphonie, les qualités
de l’interprétation de Saraste l’emportent sur les quelques réserves
que nous pourrions faire ici où là dans chacun des quatre mouvements.
La première qualité en est la beauté et la rondeur de la sonorité du somptueux Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, qui est en fait une des caractéristiques du style de ce chef. Il sait par ailleurs toujours trouver le bon tempo pour chaque mouvement, et il réussit à offrir ce fameux « souffle » si inhérent et essentiel à la musique de Bruckner. Cela est spécialement perceptible dans les moments apothéotiques des premier et deuxième mouvements. Car tous les connaisseurs du compositeur autrichien savent que maintenir le « souffle » est une des plus grandes difficultés de cette musique, pari que chef et orchestre monégasque réussissent avec brio et éclat !

 

 

 

 

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COMPTE-RENDU, concert. Monaco, Auditorium Rainier III, le 1er novembre 2020. Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, Sergej Krylov (violon), Jukka-Pekka Saraste (direction).

COMPTE-RENDU, critique, concert. TOURS, Basilque Saint-Julien, le 18 octobre 2020. Ensemble Jacques Moderne / Joël Suhubiette. Bach & Scarlatti.

SUHUBIETTE-festival-concerts-automne-2020-TOURS-critique-concert-classiquenews-COMPTE-RENDU, critique, concert. TOURS, Basilque Saint-Julien, le 18 octobre 2020. Ensemble Jacques Moderne / Joël Suhubiette. Bach & Scarlatti. Depuis maintenant cinq ans, le festival « Concerts d’automne », né à l’initiative d’Alessandro Di Profio, offre aux heureux tourangeaux, durant le mois d’octobre, deux week-ends de concerts dédiés à la musique baroque. Le festival peut s’appuyer sur la présence, à Tours, de pas moins de quatre formations spécialisées dans ce répertoire : Diabolus in Musica dirigé par Antoine Guerber, l’Ensemble Doulce Mémoire dirigé par Denis Raisin Dadre, l’Ensemble Consonance dirigé par François Bazola, et enfin l’Ensemble Jacques Moderne dirigé par Joël Suhubiette. C’est cette dernière formation – fondée il y plus de vingt ans par le chef toulousain (dont l’Ensemble Les Eléments est peut-être plus connu des lecteurs…) – que nous avons entendue lors du second Week end.

Transbahuté de l’église Notre-Dame la Riche à la Basilique Saint-Julien (autrement plus belle et imposante) pour des raisons de sécurité sanitaire, le concert fait la part belle à deux compositeurs -clés de la musique baroque : Jean-Sébastien Bach et Domenico Scarlatti. Devant le chef dûment masqué, trois instrumentistes (également masqués) lui font face : Emmanuel Mandrin à l’orgue, Hendrike ter Brugge au violoncelle et Massimo Moscardo au théorbe, tandis que dix choristes les entourent en formant un arc de cercle. La soirée débute par deux cantates du Kantor de Leipzig, les célébrissimes Jesu, meine Freude BWV 227 et Komm, Jesu, komm BWV 229. Si la disposition du chœur entraîne quelques déséquilibres (on entend forcément mieux les soprani en avant-scène que les basses placées derrière le groupe d’instrumentistes…), le Gute Nacht final de la première cantate n’en conduit pas moins les auditeurs dans un au-delà espéré, tandis que la masse chorale fait preuve d’une impressionnante maîtrise dans les fugues et les parties les plus exigeantes de la deuxième.
Après un court entracte où chacun est invité à rester sur sa chaise, c’est le napolitain Domenico Scarlatti qui est mis à l’honneur, d’abord au travers de son Te Deum. Dans cette pièce créée à Lisbonne en 1721, l’ensemble fait preuve d’une sereine puissance, mais c’est avec le magnifique Stabat Mater – considéré comme l’œuvre maîtresse de la production vocale de Scarlatti – que l’on ressent la plus forte émotion de la soirée : les dix chanteurs de l’Ensemble Jacques Moderne parviennent à transmettre ici avec beaucoup de ferveur la douce clarté du texte sacré, dans un bel équilibre de voix, et il savent en outre offrir une vraie liberté de respiration à l’écriture contrapunctique du maître italien. L’Amen conclusif transporte l’auditoire, ce qui n’échappe pas à Joël Suhubiette qui le reprend en guise de bis, pour le plus grand bonheur d’un public aussi enthousiaste que conquis !

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Compte-rendu, concert. Tours, Basilique Saint-Julien, le 18 octobre 2020. Ensemble Jacques Moderne dirigé par Joël Suhubiette dans un programme d’œuvres sacrées de Bach & Scarlatti.

Compte-rendu, critique, CONCERT. Festival International de Musique de Besançon, Kursaal, les 15 & 16 sept 2020. Le Concert Spirituel, H Niquet (le 15). Art Orchestra, J Bénéteau (le 16).

besancon-festival-2020-73-eme-annonce-festival-critique-classiquenewsCompte-rendu, critique, CONCERT. Festival International de Musique de Besançon, Kursaal, les 15 & 16 sept 2020. Le Concert Spirituel, H Niquet (le 15). Art Orchestra, J Bénéteau (le 16). C’est certes avec un programme modifié et dans des conditions sanitaires spéciales que s’est déroulée la 73ème édition du Festival International de Musique de Besançon, mais dans le naufrage généralisé des festivals d’été ; c’est donc un petit miracle qu’il ait pu avoir lieu, en grande partie grâce au courage et à la ténacité de son directeur Jean-Michel Mathé.

 

Si les concerts requérant de grandes formations orchestrales ou des orchestres de pays lointains – comme le 5ème Concerto pour piano de Beethoven (Hong Kong Sinfonietta) ou la 7ème de Beethoven (Orchestra di Padova e del Veneto) – ont été purement et simplement annulés, il n’en a pas été de même avec les formations baroques, par exemple, comme celle d’Hervé Niquet, Le Concert Spirituel, qui a proposé un superbe programme dédié à Haendel. La soirée a été transféré de la Cathédrale de Besançon au Kursaal voisin, pour des raisons de sécurité sanitaire, mais le mélomane ne s’en sera pas plaint, car ce qu’il a perdu en majesté des lieux, il l’a gagné en qualité acoustique. Pédagogue plein d’humour, Hervé Niquet n’a pas pu s’empêcher de présenter son programme – le Dettingen Te Deum couplé aux célèbres Coronation Anthems – avec l’esprit et la malice qui le caractérisent. Dans le premier, à travers une alternance constante entre les différents pupitres de voix, et une partition orchestrale extrêmement colorée, la direction de Niquet traduit une précision et une authenticité par le moyen d’un rythme vif qui ne dénature pas les moments musicaux plus modérés. C’est pour la cérémonie du couronnement de Georges II d’Angleterre en 1727 que Haendel composa les quatre fameux Coronation Anthems. Le Concert Spirituel y défend une interprétation vivante, portée par la qualité de ces instrumentistes solistes. Le chÅ“ur calibre parfaitement les puissants passages en tutti et les sections plus apaisées grâce à une clarté du discours permanente. Le concert s’achève par le tube « God save the King », repris une seconde fois en guise de bis.

 

Le lendemain, toujours dans la grande salle du Kursaal bisontin, le Winds Art Orchestra (dirigé par le clarinettiste Julien Bénéteau) joue un programme de musique de chambre réunissant Antonin Dvorak, Jonathan Dove et le divin Mozart. La soirée débute par la Sérénade pour vents, violoncelle et contrebasse op. 44 du compositeur tchèque, dans laquelle le chef parvient à merveille à laisser s’écouler la musique avec tact et sans précipitation. Sa direction s’appuie sur un orchestre très léger, avec des teintes fruitées idéales et de merveilleuses couleurs printanières. Certes, on a entendu des interprétations de l’ouvrage plus engagées et piquantes, mais devant cette absence de faute de goût, on ne peut que s’incliner. Après l’exécution d’une pièce contemporaine composée en 1991 par Jonathan Dove, dans laquelle il rend hommage aux Noces de Figaro de Mozart, le dédicataire est mis à l’honneur par sa Sérénade N°10, dite « Gran Partita ». Mêlant de la musique de divertissement à des analyses des plus intimes, combinant les timbres à l’infini, usant des modes d’écritures les plus compliqués et des formes d’expression les plus populaires, la dixième Sérénade constitue une sorte d’Univers, d’objet musical non identifié – comme né d’un coup d’un seul du seul génie de Mozart. Le Wind Art Orchestra détaille cette musique merveilleuse avec beaucoup de tact et de souplesse, sous l’impulsion déterminante du hautbois de Philippe Giorgi, mais avec d’autres moments stratégiques relayés par la clarinette d’Olivier Derbesse ou le basson de Lionel Bord. Le chef propose là aussi une exécution fluide du chef d’œuvre mozartien, qui évite sagement toute tentation de se frotter à des brutalités de phrasé hors de propos.

Deux belles soirées, mais vivement la 74ème édition qui ne fera pas l’impasse sur les grandes formations orchestrales cette fois !

 

 

 

COMPTE-RENDU, critique opéra. PARIS, Opéra-Comique, le 20 fév 2020. BOIELDIEU : La Dame blanche. Pauline Bureau / Julien Leroy

COMPTE-RENDU, critique opéra. PARIS, Opéra-Comique, le 20 fév 2020. BOIELDIEU : La Dame blanche. Pauline Bureau / Julien Leroy. Le soir de la première de La Dame Blanche, le 10 décembre 1825, les musiciens de l’Opéra-Comique (où l’on reprend donc l’ouvrage ces jours-ci…) vinrent donner la sérénade à François-Adrien Boieldieu sous ses fenêtres. Quand il s’agit de faire monter tout le monde chez le Maestro, il y eut des problèmes de place. Rossini, qui habitait le même immeuble, ouvrit son appartement et c’est chez le champion de la clarté latine que fut célébré le triomphe de la vogue des fantômes et des châteaux hantés (écossais). Car à l’époque, l’opéra suivait la mode et Walter Scott faisait alors fureur.
La Dame blanche consacrait aussi le succès de l’opéra-comique français, qui allait connaître ses grands jours, en même temps que celui de Boïeldieu, dont la carrière, commencée pendant la Révolution, était déjà parsemée de jolis succès dans le genre gracieux qui avaient pour titre Ma Tante Aurore ou Les Voitures versées. Reprise pour la dernière fois in loco en 1997 (dans une mise en scène de Jean-Louis Pichon), l’ouvrage est le quatrième plus gros succès de l’institution parisienne (dépassant les 1500 représentations), mais peine à retrouver aujourd’hui les faveurs de nos théâtres hexagonaux. Le problème ne semble pas venir de la partition : les accents rossiniens, l’orchestration léchée, les mélodies qu’on chantonne à la sortie ont tout pour plaire encore…

 
 

 

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Le problème est que le livret s’avère un défi à la bonne volonté des metteurs en scène et des spectateurs : cette histoire d’héritier d’une grande famille écossaise, ignorant de sa véritable identité, qui se retrouve sans faire exprès dans le château de ses ancêtres et décide de la racheter avec l’aide discrète d’une jeune orpheline dont il est amoureux depuis qu’elle l’a sauvé à l’issue d’une bataille… prête en effet à sourire gentiment. Mais le ridicule culmine quand la demoiselle se déguise en fantôme (la fameuse « Dame blanche ») pour lui donner des conseils sans qu’il reconnaisse l’objet de sa flamme…

Fort bien dirigée par le jeune chef français Julien Leroy très à l’aise dans la légèreté du propos, l’équipe vocale (entièrement française) fait ce qu’elle peut, et la conviction du jeu ferait presque tomber toute réserve. Dans le rôle-titre, la jeune soprano Elsa Benoît (Anna) est une bien belle découverte et l’on goûte particulièrement à son timbre à la fois charnu et ductile, qui lui permet d’affronter avec aisance les nombreuses vocalises de sa partie. Le timbre sec et anguleux de Sophie Marin-Degor retire en revanche toute séduction au personnage de Jenny. Dans le rôle de George Brown, notre ténor rossinien national Philippe Talbot fait un sort à ses deux airs « Ah quel plaisir d’être soldat ! » (si proche de « Ah mes amis quel jour de fête » de Tonio) et « Viens, gentille dame », et l’on apprécie – à défaut d’une puissance et projection toujours suffisantes – sa netteté vocale, son irréprochable diction, et ce charme qu’on associe immédiatement à la galanterie française.
A ses côtés, l’excellent Yann Beuron (Dickson) n’a pas à pâlir, d’autant qu’il est moins exposé, et projette mieux sa voix. Ce solide quatuor est complété par le non moins solide Gaveston de Jérôme Boutillier, d’une sombre insolence, tandis qu’Aude Extrémo apporte une mélancolie touchante à la fileuse solitaire et rêveuse qu’est Marguerite. Une mention, enfin, pour le MacIrton très présent – en terme de présence comme de vocalité – de Yoann Dubruque.

Quant à la mise en scène, confiée à Pauline Bureau (qui avait déjà monté ici-même Une Bohème, notre jeunesse…), elle peut paraître un peu sage mais s’avère néanmoins délicate, le spectacle étant truffé de détails d’un humour subtil. Il respecte la naïveté de cette fable qu’elle met en scène comme le plus charmant des contes de fées. Sous sa direction, l’excellent chœur Les Eléments, presque devenu les protagonistes, participent à l’action à l’égal des solistes, même si le monumental décor conçu par Emmanuelle Roy ne facilitent la direction d’acteurs, au demeurant assez discrète en ce qui concerne les solistes. Mais nous n’avons pas boudé notre plaisir de cette plaisante redécouverte, à l‘instar d’un public parisien visiblement sous le charme de cette musique !

 
 

 

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Compte-rendu, critique opéra. Paris, Opéra-Comique, le 20 février 2020. François-Adrien Boïeldieu : La Dame blanche. Pauline Bureau / Julien Leroy.

 
 

 
 
 

 

COMPTE-RENDU, critique, concert. Avignon, le 13 déc 2019. Orch Régional Avignon-Provence, M Milstein (violon), P-J De Boer (direction).

mendelssohn elias cd felix-mendelssohn-bartholdy_jpg_240x240_crop_upscale_q95COMPTE-RENDU, critique, concert. Avignon, le 13 déc 2019. Orch Régional Avignon-Provence, M Milstein (violon), P-J De Boer (direction). Compte-Rendu, concert. Avignon, la FabricA, le 13 décembre 2019. Orchestre Régional Avignon-Provence, Maria Milstein (violon), Pieter-Jelle De Boer (direction). C’est encore une riche saison que propose l’Orchestre Régional Avignon-Provence, toujours présidé par l’infatigable Philippe Grison, et décentralisé ce soir au Théâtre La FabricA, l’un des hauts lieux du Festival de théâtre estival. Comme souvent à Avignon, la première partie fait place à une œuvre de musique contemporaine, une pièce de Henri Dutilleux intitulée « Mystère de l’instant » (1989). Le chef belge Pieter-Jelle De Boer, avec une battue à la fois souple et précise, rend parfaitement le lyrisme et la poésie de la partition, sans que le soin apporté dans la mise en place des passages les plus complexes ne vienne brider le propos.

C’est ensuite en claudiquant que la violoniste moscovite Maria Milstein fait son apparition, suite à une mauvaise chute, et c’est donc assise sur une chaise qu’elle délivre le fameux Concerto n°1 pour violon et orchestre opus 64 de Felix Mendelssohn. La lecture qu’en donne la violoniste russe jouit d’une clarté d’articulation bienvenue, doublée d’une sonorité des plus chantantes, sans accentuer plus que de raison les contrastes ou la dynamique. De son côté, l’ORAP offre un pupitre de bois à la fois précis et plein de couleurs, sous la baguette amoureuse de De Boer. Le chef cherche à livrer ici une version exacerbée du chef d’œuvre du compositeur allemand. En bis, on a droit à l’incontournable pièce tirée de l’immense réservoir que sont les Å“uvres de Bach…

En deuxième partie de soirée, place à la rayonnante Symphonie n°2 de Robert Schumann. D’emblée, l’auditeur est frappé par l’éclairage délicat du contrepoint et une orchestration qui fait immédiatement penser à celle de Berlioz. Comme pour Mendelssohn, De Boer parvient à animer avec une belle vigueur expressive la superposition des deux thèmes ; il sait faire évoluer l’orchestre vers des tutti d’un incroyable affrontement qui réjouit nos oreilles. Quant au Scherzo, le chef fait ressurgir immanquablement le fameux Songe d’une nuit d’été du même auteur… Que de vie, de pulsations, d’échanges au cordeau, d’équilibres achevés entre les différent pupitres ! Les phrases sont tendues au maximum, sans le moindre soupçon de dureté ; l’Adagio fascine grâce à une superbe pâte sonore, qui laisse toute la place au hautbois… Une très belle exécution qui rassure sur l’état de santé de la phalange provençale !…

Les prochains concerts sont également alléchants, avec la venue du guitariste Juan Carmona pour un « programme espagnol » (le 24 janvier prochain), mais aussi la  Création mondiale de « La Femme Samouraï » de Pierre Thilloy, le 20 mars, ou encore les deux soirées 100 % Mozart des 12&13 juin qui permettront notamment d’entendre sa Messe du Couronnement…

 

 

 

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Compte-Rendu, concert. Avignon, la FabricA, le 13 décembre 2019. Orchestre Régional Avignon-Provence, Maria Milstein (violon), Pieter-Jelle De Boer (direction). Illustration : Mendelssohn (DR)

COMPTE-RENDU, critique, concert. Lyon, le 16 nov 2019. Messiaen : Turangalîla-Symphonie. Orch national de Lyon, J-Y Thibaudet, S Mälkki.

COMPTE-RENDU, critique, concert. Lyon, Auditorium Maurice Ravel, le 16 novembre 1019. Olivier Messiaen : Turangalîla-Symphonie. Orchestre national de Lyon, Jean-Yves Thibaudet (piano), Cynthia Millar (Ondes Martenot), Susanna Mälkki (direction).

« Un chant d’amour, un hymne à la joie, temps, mouvement, rythme, vie et mort », tels ont été les mots du compositeur pour présenter sa monumentale Turangalîlâ-Symphonie. Cet ample programme résume assez bien cet ouvrage plein de contrastes, qui alterne moments de violence inouïe et passages d’une douceur poignante, et des danses joyeuses aux rythmes élaborés contrebalançant des instants hiératiques. Cette Å“uvre est la traduction poétique des instants de l’amour, dont certains sont des moments de bonheur absolu qui atteignent le divin. La symphonie est composée de dix mouvements, à l’image d’une une gigantesque suite, et s’avère parcourue de thèmes dont certains sont personnifiés par des pupitres, comme celui que le compositeur français appelle le « thème fleur », personnifié par deux clarinettes veloutées, « comme des yeux qui se répètent »… Les trombones énoncent d’une manière effrayante le « thème statue », tandis que de délicats soli de bois sont distillés dans les mouvements « Turangalîlâ 1 » ou « Chant d’amour 2 ».

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Artiste en résidence cette saison à l’ONL, le pianiste lyonnais Jean-Yves Thibaudet assure la redoutable partie pour piano solo de la pièce, et l’on est d’emblée saisit par les cadences étourdissantes qu’il exécute dès le premier mouvement, mais aussi par ses chants d’oiseaux tout de délicatesse dans « le Jardin du sommeil d’amour ». Quant aux fameuses ondes Martenot, elles sont jouées avec sensibilité par Cytnhia Millar, qui parvient également à donner forme à l’enchantement du « Jardin du sommeil d’amour » ». Le parfum d’exotisme est distillé par les percussions très variées qui témoignent de l’influence du gamelan balinais.

La direction de Susanna Mälkki – pendant sept années durant à la tête de l’Ensemble Intercontemporain – se démarque par densité et la tension mise dans les phrasés, appuyées par la profondeur de la sonorité de l’Orchestre National de Lyon, qui repose notament ici sur un fabuleux tapis de cuivres. La finlandaise réussit surtout la gageure de donner une forte cohérence aux dix parties de cette pièce-monstre qui, sous d’autres baguettes, peuvent sembler disparate… Le contraste avec les mouvements vifs se montre parfait et la vie interne de chaque mouvement, toujours musicalement conduite, s’avère on ne peut plus soignée.

Bref, une symphonie défendue avec panache et conviction par les interprètes de cette soirée, avec un niveau d’exécution difficilement égalable… et c’est sans surprise – qu’après le jubilatoire finale – le public se soit longuement répandu en applaudissements et vivats.

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Compte-Rendu, concert. Lyon, Auditorium Maurice Ravel, le 16 novembre 1019. Olivier Messiaen : Turangalîla-Symphonie. Orchestre national de Lyon, Jean-Yves Thibaudet (piano), Cynthia Millar (Ondes Martenot), Susanna Mälkki (direction).