Les Musicades 2009. 20 ème édition. Beethoven: Quatuors Lyon, du 24 au 30 septembre 2009

20 èmes Musicades de Lyon
Intégrale des Quatuors de Beethoven
Du 24 au 30 septembre 2009

La très importante session de musique de chambre lyonnaise revient pour son 20e anniversaire avec une programmation passionnante, rarement donnée : l’intégrale des Quatuors à cordes de Beethoven, confiée au Quatuor Auryn. En 6 concerts dans l’acoustiquement parfaite Salle Molière, c’est l’occasion unique de suivre un événement au sens véritable du terme, pour une rentrée automnale intelligente et synthétique.

Marlboro sur Rhône
Enfin les Musicades… revenues dans leur esprit de synthèse, et de pari sur l’intelligence, l’ardeur, le goût musiciens d’un public lui-même exigeant. « Vingt ans après », aurait fait titrer par la presse l’irrésistible Alexandre Dumas, mais ce n’est pas vraiment le genre du battage médiatique dans le « cher et vieux pays » des Musicades, tel que l’ont créé, fait découvrir et aimer les fondateurs de cette institution lyonnaise… qui ressemble si peu à l’Institutionnel – renommons-les pourtant dès le début : Marie-Jo et Jean-Frédéric Schmitt . Admiration pour le lointain Marlboro ? C’est bien en référence à ce moment américain unique en musique de chambre que les Musicades avaient voulu à partir de 1989 non pas copier, mais s’aventurer avec moyens du bord des fleuves dans un ensemble de travail , de rencontres et de concerts qui a rapidement fait autorité. Le violoniste de légende Félix Galimir, « marlboroïste » fondateur avec Rudolf Serkin et le Quatuor Busch, fut d’ailleurs l’un des prestigieux « parrains » (très intervenant) des Musicades. Pour que « la musique de chambre avec ses effectifs réduits, son expression intime d’émotions intraduisibles en termes symphoniques… rassemble et favorise l’échange », il fallait l’audace et la durée. Car il s’agit aussi des Jeunes : leur donner l’occasion de jouer avec leurs aînés, d’être pendant la session, en bons Wilhelm Meister goethéens, dans leurs… semaines « d’apprentissage et de formation », pour mieux ensuite affronter les circuits de la professionnalisation. Les uns et les autres n’étaient pas n’importe qui : outre Félix Galimir, il y a eu entre autres Joseph Silverstein, Siegmund Nissel (du Quatuor Amadeus), Rocco Filippini, Jean-Claude Pennetier, Christian Ivaldi, Alain Meunier, Ana Chumachenko… Et chez les jeunes dont le talent a tôt fait oublier qu’ils durent…commencer, ou « diversifier » : Isabelle Faust, Jean-Guihen Queyras, Ofelia Sala, Anne Buter, Pablo Schatzman, ou ainsi qu’on le rappelle avec fierté, un certain Pierre-Laurent Aimard quand il n’était que…catalogué Intercontemporain, et qu’on mit « à contre-emploi dans un sublime quintette de Mozart »…. Répétitions publiques et classes de maîtres ouvertes au public, rencontres, débats, échanges complétaient le dispositif, dont les concerts « n’étaient que la partie émergée de l’iceberg ». Ce qui n’a jamais empêché les Musicades d’aller aussi « en avant » de la chronologie : bien des œuvres du XXe ont été données en création mondiale ( Ballif, Fourès, Suzanne Giraud) ou française (Xenakis, Hindemith, Widmann, Bacri)…

Les Auryn
Il y eut à la fin des années 90… des difficultés, puis une sorte de traversée d’un relatif désert, pendant laquelle cependant les fondateurs-organisateurs ne renoncèrent jamais. Des partenariats et lieux d’accueil ont joué les relais : CNSMD (qui « à la belle époque » furent les hôtes généreux de chaque session, mais que des problèmes de calendrier – « la rentrée ! « – contraignirent à un repli), Musée des Beaux-Arts, Auditorium de Villefranche, Sémaphore d’Irigny, Embarcadère de Lyon, Société de Musique de Chambre. Et la Salle Molière, orgueil acoustique lyonnais, est resté – sous la tutelle de la Municipalité – le havre de grâce des concerts, tandis que la Région Rhône-Alpes entrait dans le jeu de l’aide, et Radio-France – « depuis toujours » pour l’enregistrement et la diffusion des concerts. Une direction artistique – évidemment autour de Marie-Jo et J.Frédéric Schmitt – a renouvelé les implications : le flûtiste José-Daniel Castellon, la pianiste Teresa Llacuna, le clarinettiste François Sauzeau, la violoniste Marie Charvet, le violoncelliste Francis Gouton. Des formules ont été trouvées avec des Mairies (Sathonay-Camp), des Centres Sociaux, des écoles, des entreprises pour organiser des manifestations en écho. Et voici donc sur une presque-semaine, le Monument bâti en 2009 à la fin septembre, en 6 concerts d’une rare densité, qui à soi seul fait événement dans le petit et grand monde de la musique européenne chambriste. Du jamais entendu entre Rhône et Saône ? Pas depuis un demi-siècle, en tout cas : cette intégrale des Quatuors à cordes beethovéniens est confiée à un ensemble très internationalement reconnu, les Auryn, qui furent jeune quatuor… il y a plus de 25 ans, et dont la carrière – au concert ; au disque, notamment chez TACET – est saluée depuis longtemps par les publics et la critique.

La montagne et la cathédrale
Leur 1er violon, Matthias Lingelfelder, au nom de ses collègues (Jens Oppermann, 2nd violon, Stewart Eaton, alto, Andreas Arndt, violoncelle : les 4 jouent ensemble depuis 1981 ), parle des 16 (ou 17, selon intégration de la Grande Fugue) en des termes qui montrent la mesure prise : « Un énorme massif rocheux aux ravins profonds et aux sommets vertigineux, aux paysages de la plus grande beauté et de la plus âpre rudesse, tous de purs chefs-d’œuvre ». Oh oui ! Quel que soit le mode de classement adopté – les bonnes vieilles et 3 « périodes créatrices » du Maître ne peuvent-elles encore servir ?-, quel que soit le système de métaphore –ici, la Montagne ou la Cathédrale, ailleurs les édifices intérieurs ou les cercles de métamorphoses -, nous sommes en plénitude primordiale, au delà même de la seule histoire musicale. Où trouver, en tout cas, un récit aussi complet non de soi-même s’étudiant au miroir de l’autobiographie (selon le sens de Rembrandt et de ses autoportraits, ou de Rousseau et de ses Confessions), mais parcourant synthétiquement les étapes d’une Ecriture ? Ces « blocs de temps » dans la vie d’un compositeur , de façon encore plus concentrée et « abstraite »que dans les 32 Sonates ou les 9 Symphonies du Maître de Bonn et de Vienne, constituent un laboratoire de la création, de ses progrès, de son audace inouïe. Il faut aussi ne pas oublier les réticences –restons en Terre d’Euphémisme ! – que connurent ces chefs-d’œuvre, non seulement de la part d’un public « éloigné » de l’auteur, mais de proches éberlués par ce qui leur tombait sous les yeux. Il suffit, par exemple à propos du 8e (op.59/2) , d’écouter les relations confirmant la réception par certains spectateurs : « musique démente », « ramassis de notes rassemblées par un dangereux maniaque ».

Je serai compris en 1930
Et surtout d’apprendre qu’en recevant la partition qui leur est confiée, les interprètes désignés refusent, comme on dit aujourd’hui, une telle « prise de tête » : le violoniste Schuppanzigh demande si c’est « une plaisanterie », le violoncelliste Rohmberg piétine les feuillets… Beethoven, lui, ou bien continue à écrire, comme pour l’adagio de ce 8e, « en contemplant le ciel étoilé », ou bien se fâche…contre lui-même et ce qu’il juge ses concessions à l’écriture traditionnelle, ainsi en qualifiant son propre 4e Quatuor (op.18) : « C’est de la m… ! ». Et se contente d’ironiser : « Que m’importe votre sacré violon, quand l’esprit souffle en moi ! » Ou au famulus Schindler qui déclare ne pas comprendre : «Ca viendra ! » Et collectivement synthétique: « Je n’écris pas pour vous, j’écris pour le temps à venir. » Voilà qui n’est pas sans faire penser, pour nous pauvres Français si fiers de notre promptitude culturelle, à la géniale intuition temporelle de Stendhal : « Le Rouge et le Noir ? Je serai compris en 1930. »

Au fait, le « temps à venir » a-t-il tout digéré des extravagances de Beethoven, qu’il déclare désormais avoir tant aimé ? Et si on mettait un public non averti que « c’est du Beethoven » devant la Grande Fugue, que se passerait-il ? L’équivalent de ce que Beethoven disait : « Les bœufs, les ânes ! Les friandises, ils se les font servir encore une fois ! Pourquoi pas la Fugue, elle seule aurait dû être recommencée ! » Voilà qui nous renvoie à la modestie des interprètes choisis par les Musicades pour l’intégrale… Ecoutons Mathias Lingenfelder : « Je n’arrive toujours pas à comprendre comment Beethoven, à partir du dualisme de deux intervalles simples (2nde mineure, sixte, tierce) dans les op.130 à 133, crée tout un univers, un reflet de notre vie entière, comme si ce motif de quatre notes était la Théorie du Tout éternellement recherché. » En effet : dans ces opus ultimes, alternent les inclusions de l’univers sensible et mémoriel – le « Chant de reconnaissance d’un convalescent à la Divinité », dans l’op.132 -, les énigmes interface – le « es muss sein » (il le faut) de l’op.135 : philosophie du Vouloir ou commentaire farceur du refus de payer chez un commanditaire ? – et surtout l’effort de dépasser les limites, de percevoir à la fois un Ordre du Monde et ce qui sera écrit plus tard. André Boucourechliev, évoquant ici les « correspondances d’anticipation » avec Wagner ou Bartok, glorifie le Quatuor à cordes dont l’aventure beethovénienne donne le modèle : « l’esprit créateur se dépouille de tout ce qui n’est pas la vérité essentielle, il bannit l’ornement et le geste, ignore l’emphase rhétorique, reconnaît la loi de la concentration absolue…(Ici), non pas prisonnier de soi-même, emmuré en soi-même, mais suprêmement libre, et parlant au nom de tous. » Aux spectateurs-Musicades-2009 de s’en montrer dignes !

20ème anniversaire des Musicades, du 24 au 30 septembre 2009. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Intégrale des 17 Quatuors à cordes. Lyon, Salle Molière (18 quai de Bondy, Lyon-5e) . Jeudi 24, vendredi 25, samedi 26, lundi 28, mardi 29, mercredi 30 septembre, à 20h30. Information et réservation : T. 04 72 00 20 98 ; www.musicades.com

Verbier (Valais, Suisse), Festival, les 25 et 26 juillet 2009. Janine Jansen, Maxim Rysanov, Torleif Thedéen; Thomas Quasthoff, Emanuel Ax ; Nelson Goerner, Julian Rachlin

Festival de Verbier 2009
Notes de concerts (3)

Beau temps revenu sur Verbier, mais bientôt le départ. On commence le samedi avec un trio à cordes très heureux, et le soir, c’est la plongée dans les désarrois de l’élève amoureux – une Belle Meunière admirablement schubertienne par Thomas Quasthoff et Emanuel Ax. Le dimanche matin, Nelson Goerner enchante aussi dans Schubert, son partenaire moins….

25 juillet, matin, Eglise
Un séduisant Trio à cordes

On commence en beau récital, conversation en trio avec cet équilibre si particulier qui unit trois cordes cheminant de XVIIIe en XXe. Certes il n’y a pas ici le chef-d’œuvre du Trio-Divertimento (K.563) de Mozart. Mais Bach, Martinu et Dohnanyi, tout de même ! Donc Janine Jansen la violoniste, l’altiste Maxim Rysanov et le violoncelliste Torleif Thedéen s’unissent en Sinfonias de Bach. La personnalité rayonnante de Janine Jansen semblerait induire un rôle subordonné de ses partenaires, plus naturellement réservés : on s’aperçoit vite qu’il n’en est rien, que la parité musicienne s’exerce sans privilège acquis. On n’a plus qu’à se laisser aller à ce Bach tour à tour construit et rigoureux, à des échos et à des danses qui se prolongent en mystère murmuré, à des questions insistantes et douces, à de délicieux moments suspendus. Comme il est fort, le Père Bach, de permettre aux voix ensemble (Sinfonia) de nous ensorceler tout en goûtant si pleinement la vie ! Mais les choix du XXe ne sont en rien indignes des « tendres soins » prodigués à Lui par le Trio. Chez Dohnanyi, surprises et sautes d’humeur captivent l’attention. Couleur d’or après l’orage – comme ce matin, dehors….-, bariolages séduisants, dessins contrastants à la limite du bizarre et de la sauvagerie, Tema noble avec ses variations de « furia austriaca », et pour finir, échos animés de danses populaires dans les campagnes : c’est ainsi qu’on donne « Sérénade » (op.10) aux balcons en vacances. Chez Martinu, les Madrigaux ont la générosité contrastante du Maître tchèque. D’abord des duos et fragments en plein air, où Janine Jansen théâtralise son jeu avec un rare bonheur ; puis un andante, léger tremolo qui agite les feuilles au vent tiède ; et un « alla Bach » aux couleurs de folklore qui se mue en chant intense, devient froissement avant de se réélancer.

Eglise, au soir.
Les abîmes et l’essentiel

Bien sûr, le moment est venu qu’on attendait dans la ferveur, certain que rien ici n’échappera au sentiment de plénitude et d’unité. Car Thomas Quasthoff et Emanuel Ax partagent la volonté d’approfondir un projet interprétatif, d’en interroger les contours, d’en sonder l’essentiel. Et La Belle Meunière, sous ses apparences de récit amoureux qui n’échoue qu’à la fin, est en réalité un drame où l’ombre gagne très tôt sur l’ensoleillement, où la couleur obsessionnelle et l’écoulement liquide (le ruisseau) ont une ambivalence qu’on saisit seulement de façon rétroactive, entraîné que l’on demeure longtemps par l’illusion d’une conquête amoureuse. Or l’amour qui semble gagner, se partager, s’exalter, meurt lentement, assassiné par la jalousie, la prise chasseresse, le dédain. Les éléments, eux, se poétisent au fur et à mesure : l’eau, par le ruisseau, devient personnage, bel écouteur, complice, traître mais consolateur. Peut-être un double de cette Belle Fille Meunière qui passe son temps d’absente à bercer le trop-présent, puis à s’enfuir et enfin disparaître, manipulatrice meurtrière, ou sainte-nitouche, ou manipulée par le destin, qui sait ? Relais est pris par le Vert, apparu en 12, affirmé en 13, en pleurs au 16, disparu en 17 et 18, réapparaissant écho de forêt en 20…

Eros et Thanatos

C’est cela que les plus grands interprètes de ce cycle capital mènent sans attendrissement conventionnel, sans coquetterie psychologique : ils donnent une trajectoire, sans doute plus délicate à tenir que celle du Voyage d’hiver, où tout s’enfonce irrémédiablement, se perd en glace et mort… Du côté du moulin, la matière est plus fluide, souvent chatoyante, entretissée de rayons qui passent à travers les feuillages et jouent en apparente innocence avec la brise. L’art de T.Quasthoff et d’E.Ax est déjà en ouverture, où ils donnent à voir et sentir le vent tiède qu’en certaines contrées on nomme la matinière, mais où chaque couplet s’inaugure d’âpreté pour se clore en adoucissement tendre. Manière magistrale d’ouvrir le jeu si complexe à double postulation d’Eros et de Thanatos. Et puis il ne cessera d’y avoir cette acuité d’analyse presque impitoyable que confèrent la voix, si ample, précise et spontanément dramaturgique du baryton, et le piano virtuellement symphonique mais de timbre si mélodique : leur pouvoir de vérité, bien sûr, en recherche pour une œuvre dont le sens plénier échappe comme l’eau qui fuit entre les doigts du voyageur se rafraîchissant au ruisseau. L’architecture émotive n’en est que plus mystérieusement centrée, monument au plan équivoque, où la lumière extérieure et surtout intérieure révèle en corrigeant les apparences. D’un timbre dont la souveraineté expressive pourrait induire en tentation de si belle uniformité, Thomas Quasthoff fait aussi son auxiliaire d’investigation inquiète, mobile, allant au devant de terribles questions sur l’identité, la fin de tout cela. C’est en symbiose avec l’art de « son » pianiste que les 20 moments du cycle prennent tantôt unité d’inspiration, tantôt aspect de faille et piège.

Le ruisseau de deux façons

Ainsi le piano d’Emmanuel Ax conte la liquidité de l’omniprésent ruisseau (2) et aussitôt en dément le flux par des appuis opposés (3), porte les rythmes d’une berceuse (4,8), syllabise impitoyablement comme le chanteur (le terrible 14) et s’y accomplit en une chevauchée digne d’Erlkönig, ponctue d’un glas (15) et de larmes qui tombent (16), feint le balancier d’horloge (6), donne au chant hymnique de son « compagnon errant » la gravité d’un choral de Bach (4 : cela, on ne le remarque presque jamais à la fin du lied), tombe en couperet du « gute nacht » dans la coda du 5, toute en cassures. Thomas Quasthoff est admirable en sa volonté d’insinuer la menace (fin de 10, tout le 12), de faire trembler l’amour en une enclave inquiète qui s’apaise (6), de faire monter le désir jusqu’au triomphe de l’illusion (7) puis d’affirmer en climax le (faux) bonheur de la possession (11 : une partie du public s’est alors cru « obligée » d’applaudir, rompant la dramaturgie et provoquant le légitime agacement du chanteur), d’aller au parlando désespéré dans le récit de la noirceur du monde (14), au cri (15) et à l’ironie haineuse (16). Où situer le sommet de cet art divinatoire ? Probablement dans le bouleversant Die böse Farbe (17), avec son rythme pour deux voyageurs funèbres, son inguérissable échec, sa mise au miroir de l’absence hors de toute consolation. Et aussi à la coda (20), façon de dire le congé au monde : la douleur, pourtant avouée, semble alors s’endormir, et c’est l’unique espoir. Le récit se meurt, peut-être pour qu’un jour tout renaisse – comme dans la vie de Schubert en 1823, où est apparue « la maladie de la mort » -, et le piano égrène, seul, des sons qu’il éparpille. C’est fini. Il ne reste plus qu’à se souvenir. C’est un des traits de Verbier, cette fusion de la nature et de la musique : les montagnes après le coucher du soleil au beau temps revenu ont dit un adieu rose puis grisé, et cet après-midi , pendant une courte promenade au dessus de la station, un ruisseau en courbe de niveau contait son flux allant et actif, et plus loin s’apaisait sans cesser son murmure de douceur.
Ah, et on allait oublier : malgré la fatigue et le désir de ne pas rompre l’unité du récit, la courtoisie a fait dédier par le Duo en délicat hommage schubertien au « Patron » de Verbier, présent à l’église, un « A la Musique », symbole de reconnaissance et d’amitié….

Dimanche 26. Matin, Eglise
Des partenaires inégaux

Il y a aussi des rencontres presque à l’impromptu, avec des coefficients de hasard qui réunissent selon affinités él ectives… ou leur contraire. Et avec le duo a priori convaincant du pianiste Nelson Goerner et du violoniste Julian Rachlin, on tient un exemple qui nuance l’enthousiasme de principe. Ce duo commence plutôt bien avec la 6e sonate de Beethoven, au demeurant pas l’une des plus jouées de la série, où l’allegro initial se conduit « à la volonté » par un violon parfois presque âpre ou d’arrière-plan rageur. Nelson Goerner semble offrir à son partenaire ce qui manque de sérénité, et infléchit l’adagio vers la tendresse de sons subtils jusqu’à l’infinitésimal. Le finale et ses variations font heureusement alterner une chaleureuse gaieté et un allant de violon tenté par la nervosité et les griffures de virtuosité, jusqu’à une coda furieuse. Puis Schubert, dont on voudrait tant qu’il prolonge la magie d’hier soir, avec un N.Goerner, pianiste romantique et doux… Julian Rachlin s’y mue en altiste, avec une aisance de métamorphose digne d’éloge : non sans crispation sonore, ce qui se comprend, et parfois en une raideur aux marges des écarts fugitifs de justesse, et surtout – cela, n’est-ce pas la personnalité ? – ce rien d’impatience qui contraste avec la disponibilité au Temps, l’abandon de son partenaire. N.Goerner , pour l’Arpeggione, n’ignore pas les vertus de l’orage, ainsi dans l’allegro, mais il exalte l’énoncé à longue courbe mémorielle de l’adagio, dans une lumière transparente qui purifie le jeu de ce duo pas si accordé…
Mais là où on arrive en plein décalage, dans une sorte de souffrance qui touche à la nature de la musique choisie par les interprètes, c’est pour la grandiose Fantaisie D.934. Julian Rachlin, qui a repris son violon, semble entendre régenter la puissante et troublante partition, et y faire cavalier seul. Un cinéphile dirait que là « on s’est trompé d’histoire d’amour ». N.Goerner a pris, lui, la mesure de cet univers complexe où, dès les premières mesures et par le tremolo, on va dans un univers que les spécialistes rapportent au lied « schillérien », Groupe au fond du Tartare, et dont les différents « moments » sont imprégnés d’une « philosophie » musicale que cette Fantaisie partage avec l’Autre, celle à 4 mains (D.940). Et ici, le manque évident de douceur précautionneuse que manifeste le violoniste est traduction immédiate de son contre-sens général. Ainsi le finale, chant de bonheur retrouvé, devrait être tout sauf un virtuosodrome :les traits agiles et brillants du violon ne sont inscrites dans la partition que pour affirmer une pensée qui s’affranchit de ses limites et gagne les sphères où se meut l’Ariel shakespearien. Les admirables basses méditatives de N.Goerner dans le lento, son chant éperdu de nostalgie, cela n’inspire pas le violoniste. Et le pianiste est bien trop pudique et discret pour vouloir jouer à sa façon cavalier seul. Il restera seul, « en toute humilité » comme il nous le déclarera deux heures plus tard, en complément de l’entretien accordé l’avant-veille. Seul « au milieu de Schubert », qui exige tant de délicatesse, et l’obtient de ceux qui ont un jour rencontré son message. Lire aussi notre entretien avec le pianiste Nelson Goerner

Au revoir…

Et on sait qu’il est bien difficile de s’arracher à Verbier. Avec le prétexte de cette fin d’entretien, conscient de lasser au-delà du raisonnable un artiste déjà recru de fatigue (le concert, les répétitions pour le lendemain et les jours suivants), – mais aussi subconsciemment pour « réévoquer » Schubert ? -, on va aux coulisses de Médran. Nelson Goerner est cette fois dans un quatuor de pianistes qui mettent en espace sonore une adaptation pas baroque mais fort spectaculaire et amusante des Quatre Saisons vivaldiennes. Notre schubertien est d’abord en face d’Emanuel Ax, qui a lui aussi délaissé sa Belle Meunière pour mettre en place les épisodes climatologiques à la sauce Steinway. Puis arrive une relève partenaire, la jeune Chinoise Yuja Wang – dont la presse people ici annonce qu’elle est « la plus vite du monde » -, et qui se délecte à l’avance de jouer son rôle dans la future Nuit des Pianistes, « finale (de lundi 27) avec toute la troupe du clavier ». Ce soir, à Médran, ce seront d’autres délices, messiaenesques celles-là, d’une Turangalila conduite par Charles Dutoit, « la corruption dans les encensoirs », disait un disciple devenu célèbre. Mais allons, il faut partir et aller ailleurs – en plaine – réimaginer la montagne : au travail, chroniqueur !
Festival de Verbier 2009. Les 25 et 26 juillet. Notes de concerts (3).
J.Jansen, M.Rysanov, T.Thedéen : J.S.Bach (1685-1750) Sinfonias ; Ernö von Dohnanyi (1877-1960),Sérénade op.10 ; Bohuslav Martinu (1890-1959), Madrigaux. Thomas Quasthoff, Emanuel Ax : F.Schubert (1897-1828), La Belle Meunière. Nelson Goerner, Julian Rachlin : L.van Beethoven (1770-1827), 6e Sonate ; F.Schubert, Sonate Arpeggione, Fantaisie D.934.

Verbier (Valais, Suisse). Festival, 24 juillet 2009. Jeunes musiciens de l’Orchestre-Verbier ; Susan Graham, Malcolm Martineau ; Quatuor op.15 de Fauré, Quintette op.44 de Schumann


Festival de Verbier 2009

Notes de concerts (2)

Après un petit retour nocturne sur trio à cordes, second chapitre des Notes de concert : à l’Eglise, un délicieux récital de Susan Graham et Malcolm Martineau du côté de la mélodie française fin XIXe et début XXe. Et le soir, à Médran sous l’orage, l’enchantement fauréen du Quatuor op.15, puis la dramaturgie schumanienne du Quintette op.44, par deux groupes de chambristes où brillent particulièrement les pianistes Martha Argerich et Nelson Goerner.

Un trésor de nuit

Dans le jeudi 23, on a un peu triché à la fin, parce que la nuit venue, après un premier orage et le concert Schwartz, on est remonté vers l’Eglise pour aller écouter la Jeunesse du Verbier-Orchestra dans ses rôles soliste ou chambriste . Quand on est sorti de l’église, c’était déjà jeudi 24, donc un autre jour dans la nuit-aux-étoiles-jouant-avec-les-nuages. Il y avait un peu de sable sur les carrosseries après l’orage arrivé du sud comme porté par un sirocco. Les glaciers réapparaissaient, ils avaient perdu leur air maladif de la mi-journée. Charmes de Verbier, qui parfois joue à ne plus vous faire savoir en quel « pays étranger » où vous êtes et auriez perdu les mots, comme disait Hölderlin. Charmes terre à terre aussi, puisque sur le chemin du petit retour, vous tombez, rêveur Français, sur un distri-bancaire : comme la Nature chantée par un autre poète, il « est là, qui t’invite et qui t’aime » et s’appelle … « Trésor de nuit ». Crise ou pas, bonne altitude ou niveau-du-Lac-Léman, l’Helvétie peut toujours surprendre. Enfin, va pour la Nuit Romantique (après tout Suzette Gontard, l’amante d’Hölderlin, était bien prisonnière de son banquier de mari), va pour le Trésor des mots, des chèques et des notes…Et donc les jeunes gens ou plutôt jeunes filles, venues des pays de l’est européen ou_ du Canada, et qui poétisent le premier tiers des Goldberg arrangées pour trio à cordes. Clarté, noblesse de l’attitude, parfois tendresse ou danse, et surtout allégresse : Mariya Borozina (vn), Sharon Wei (alto) et Judith McIntyre(vlc) enchantent. L’altiste Aleksandra Telmanova accomplit des merveilles dans la Fantaisie Chromatique, puis revient avec la violoniste Elizaveta Goldenberg pour un joli et virtuose Duo de Spohr (et Divertissements, n’aurait pu s’empêcher de railler Satie, fût-ce à 1600 m. au dessus du niveau d’Honfleur). La violoniste Cecee Pantikian et l’altiste Carolyn Blackwell terminent avec une Passacaille haendelienne transposée nordique (Johan Halvorsen), riche en jeux d’échos un rien tziganes et joyeusement enlevée. Ah ! la jeunesse du monde ! Et quelle jolie écoute d’un public fervent, ami, camarade ou venu par hasard d’après l’orage !

Vraiment jeudi 24, 11h, Eglise
Voyage au cœur de la mélodie du XIXe

Mais nous ne sommes plus dans l’être du voisin allemand, le wanderer philosophique. Ici, presque rien d’hymnique – sauf la touche du sacré laïque de Debussy exaltant Verlaine. Et « rien que du bonheur », pour parler comme tout le monde. Bonheur à travers la voix radieuse de Susan Graham et le plaisir qu’elle (se) donne d’en jouer pour porter les mots, les phrases, les inflexions de ce qui semble tant être pour elle une 2nde langue natale ! La cantatrice américaine n’est-elle pas « born again » (musicalement, Dieu merci…) au contact de la poésie française ? Certes on pourrait fugitivement craindre que la voix si pleine du lyrisme opératique ne domine les relatives miniatures des mélodies ? C’est un peu le cas en ouverture, avec une Chanson d’avril de Bizet dont le texte se brouille avec l’ardeur vocale. Mais dès l’entrée en « nocturne » de Franck, c’est enchantement d’un art très subtil, appuyé sur la réitération de cette nuit (16 fois !), avec la magnifique raréfaction terminale du piano. Ou pour une Chère Nuit d’Alfred Bachelet, où le dernier vers plonge du triple fff en triple ppp. Quel pianiste, Malcolm Martineau (on allait l’oublier, ou faire semblant : effet de récit !), passant de l’art d’accompagner à sa sublimation : il introduit l’éminente dignité du dialogue en pouvoir égal, agissant sur la vocalité bien davantage qu’en conseiller bienveillant. Il pétrit mots et phrases, leur communique une courbure, une destination d’ensemble et de détails. C’est l’effet Gerald Moore, on l’avait vu la veille, grandiose et dramaturgique avec Schumann. Ce matin, c’est joueur, contrepoint d’ironie légère et de décalage. Ainsi, avec juste ce qu’il faut de détachement au clavier et d’auto-amusement dans le récit vocal, on se délecte d’une Danse Macabre de Saint-Saëns où ça cliquète dans le système osseux, et des Cigales d’un Chabrier qui joue à faire crisser les notes. Côté animal, l’intelligence et le théâtre supérieurement distanciés reviennent à la collaboration Renard-Ravel dans un festival de parlé-chanté, du « fiancé n’arrive pas » jusqu’au superbe « Léon ! Léon ! ». La distance est autre dans Un Corbeau et Renard – une curiosité d’André Caplet -, scène astucieuse et vive qui exalte la virtuosité verbale du maître ès-tromperies, ou dans le bilinguisme rigolo des Souris d’Angleterre mises en espace par Manuel Rosenthal.

Poulenc triste et Debussy glacé

Le mini-opéra mondain et suicidaire de Cocteau prend des charmes bien tristes chez Poulenc attendri par les malheurs de la Dame de Monte-Carlo. La tonalité se fait plus grave, ou du moins ambiguë, dans la poésie nordique de Honegger sur la Petite Sirène d’Andersen, puis dans « l’amour de loin » que conte la Réponse d’une Epouse Sage, un inattendu Roussel en audace pianistique et où flotte par traduction le souvenir du surréaliste H.P.Roché, père de Jules et Jim. Et dans le déchirant, l’intemporel théâtre d’absence de Duparc, Au pays où se fait la Guerre, en lancinant refrain archaïque au piano. Et puis, comme si on était d’église moderne de Verbier transporté dans l’espace mondain de la Madeleine parisienne où le Maître tenait les grandes orgues sans trop croire au Dieu des catholiques, s’élève une Vocalise fauréenne, degré zéro de texte et 36e du charme kitsch. Enfin et surtout, au cœur du récital, le joyau solitaire debussyste, chef-d’œuvre qui justifierait à lui seul pour le XIXe et ensuite la transgression de l’hugolien précepte « défense de déposer la musique au long de mes vers ! », un Colloque Sentimental où Verlaine est mis en scène dans le dialogue du piano et du chant, transcendant la vieillesse des amants dans le parc glacé. Jusqu’au climax parlé du bout des lèvres et de l’aveu mémoriel « c’est possible », clôture tragique, ellipse en une mesure qui annonce Pelléas…

Soir, Médran
Il pleut à clochettes

Et maintenant, à l’heure du soir qui commence déjà plus tôt (fin juillet !), à l’heure aussi des mondanités champagnifiées qui ne pourront cette fois se donner à voir sur le terre-plein, (le « il pleut à clochettes » de l’enfance s’y mélangerait aux bulles des V.I.P. et des adultes en représentation), le toujours-démesuré de Médran – pour une musique de chambre d’essence intimiste – trouve son emploi de théâtre. Car le très mauvais temps qui la veille avait effleuré le Valais et saccagé la Suisse des plateaux affirme un « levez-vous, orages désirés » comme si Chateaubriand venait jouer les ordonnateurs de pompes cumulonimbales. Le crépitement violent de l’averse et les grondements du tonnerre rappellent qu’on est ici sous structure de toile, en un cirque supérieurement voué aux sublimités orchestrales ou, par protection, chambristes. Et il s’établit en ce début de concert un contrepoint assez fascinant entre les partitions écrites au XIXe et le semi-aléatoire qui tambourine au dessus des têtes, savante polyrythmie d’une averse à la densité fugitivement mêlée de grêlons.

Le beau train généreux d’1 h 22

D’abord Fauré, son radieux 1er Quatuor avec piano : l’opus juvénile par excellence, où le thème de l’allegro revient inlassable et complexe, puisqu’il s’élance en se rétractant pour mieux réavancer, schumannien à sa manière française. Cela fait songer à ce que le Narrateur de la Recherche proustienne nomme « le beau train généreux d’1h22 », symbole du désir de vivre parmi les paysages découverts qui fixent aussitôt leur propre mémoire. Et au recourbement des voies que Fauré suit amoureusement avec ses modulations toujours renaissantes…. Puis les pizzicati qui prennent en charge si légère la mélodie, les chants tendres du violon, ces phrases-furets si caressantes, n’est-ce pas aussi « très précisément la jeunesse », comme la voit Paul Valéry décrivant le marcheur d’Eupalinos qui lutte contre le vent au bord de la mer ? Les interprètes sont superbes : le pianiste Nelson Goerner, la violoniste Janine Jansen, l’altiste Lars-Anders Tomter, le violoncelliste Torleif Thedéen. Parfois insolents et tout à coup indolents, fraternels aussi, tendus vers l’expression la plus justement poétique et raffinée. Au-delà d’ « 1 h 22 », ce sont les joyeux carillons du scherzo qui fait passer un vent jazzy sur les salons IIIe République, et voilà que la pluie s’égoutte à contretemps, probablement un chenal perpendiculaire à la toile tendue qui n’en peut plus… Puis un répit où se love le chant recueilli de l’adagio, dont le déploiement enchâssé dans les tendres cordes rappelle que Fauré est aussi le musicien de l’Elégie : intensité fervente, hymne où le piano et le violoncelle dialoguent, divergent, et où la substance consommée s’éteint dans la douceur. Alors peut battre à nouveau, en écho de l’averse reprenant, le flot de croches du piano, ostinato puis tourbillon et encore un peu de rêverie…

Une souveraine conception de Schumann

Après entracte, c’est encore un op.44 – on éprouve joie à le dire, puisque le Quintette de Schumann semble une des partitions fétiches de Verbier. Et certes il ne faudrait pas qu’un interprète veuille passer avant les autres pour guider de que Neruda appelait Chant Général. Même le pianiste, dont la place semble porter dans le rôle du primus inter pares, puisqu’il est à la fois Robert et Clara. Lorsque Martha Argerich, comme ce soir, intervient dans le jeu, on pourrait craindre que son altière, sa souveraine conception schumannienne déséquilibre l’ensemble. Mais merveilleusement ardents, ils le sont tous cinq : elle, les violonistes Janine Jansen et Sasha Maisky, l’altiste Yuri Bashmet, le violoncelliste Mischa Maisky. Et prompts à basculer dans le rêve qui nourrit de si évidente façon l’op.44. Ainsi l’allegro impose-t-il sa logique de courage, sa légende de soi-même, organisme vivant dont une part se déroule dans les replis du songe, et dont la coda pianistique prend allure d’avalanche. Le plus impressionnant demeure le Lento, dont la marche funèbre est comme cassée en petits fragments rythmiques faillés, qui en augmentent angoisse et désarroi chez l’être-pour-la-mort que devient le voyageur. La course à l’abîme qui en constitue le centre, l’architecture de ténèbres qui réinvestit le développement, qui les dirait apaisables jusqu’aux ultimes mesures où pourtant les 5 apportent le miracle d’une lumière enfin transparente. Du scherzo- souvent bâclé – , ils font une nouvelle course à l’abîme, d’une allure vrombissante, acharnée contre soi-même. Quant au finale, il est bien le rééquilibrage de l’être par lequel Schumann conjure les ombres antérieures, grâce à la construction rigoureuse. Cette fois, les trépignements véhéments du piano de Martha Argerich paraissent emporter tout, mais la fonction cathartique de la fugue s’accomplit dans l’égalité des voix : ils sont bien les 5 qui célèbrent le triomphe de Robert sur ses ténèbres. L’averse qui continue ajoute à la tension de cette interprétation collectivement visionnaire. Devant l’enthousiasme du public, ça conciliabule sur scène. Est-ce le tambourinage de pluie qui les empêche ou les divise, Maisky Père et Fils ne sont-ils pas d’accord, Martha insiste-t-elle et dans quel sens ? Le feront ou non, peut-être que si, oui, ils le font, ce scherzo, aussi bien, mieux, chi lo sa ? En tout cas ils l’auront fait, malgré la crainte, pourquoi pas, d’être alors moins habités pour porter cette fantaisie aux rivages du fantastique. On peut s’en aller dans la nuit zébrée d’éclairs, le cœur empli d’on ne sait quel vertige devant ce que sait une musique totalement habitée.

Festival de Verbier 2009. Le 24 juillet.
J.S.Bach (1685-1750) ; L.Spohr (1784-1859); C.Franck (1822_1890) ; C.Debussy ( 1862-1918) ; F.Poulenc ( 1899-1963) ; Gabriel Fauré (1845-1924), Quatuor op.15 ; Robert Schumann (1810-1856), Quintette op.44.
Susan Graham, Malcolm Martineau ; Nelson Goerner, Janine Jansen, Lars-Anders Tomster, Teldeif Thedéen ; Martha Argerich, Sasha et Mischa Maisky, Janine Jansen, Yuri Bashmet.

Verbier (Valais, Suisse). Festival, le 23 juillet 2009. David Fray ; Sylvia Schwartz, Malcolm Martineau

Verbier 2009

Notes de concerts (1)


“Nous y étions” un fragment d’été, à nouveau. Alternant rencontres et concerts, admirant les paysages par grand beau puis « orages désirés », nous voici relatant une 1ère journée de concerts à l’Eglise. David Fray joue Schubert puis Bach, la soprano Sylvia Schwartz est en duo avec le pianiste Malcolm Martineau pour Schumann, Guridi et Poulenc.

Jeudi 23 juillet, matin, Eglise

Et pour ouvrir cette petite session d’écoute, un concert qui permet de « réparer » une impossibilité de concert l’hiver dernier : voici donc David Fray en été, sur les hauteurs, mêlant « son » Bach à ce qui semble moins son domaine, Schubert non des grandes sonates mais des pièces plus « dispersées ». Une grande douceur dans l’énoncé, la simplicité dans le chant, mais des liens de silence et une fragmentation qui pourrait être Schumann, et plus loin des emportements perçus au lointain… Les contradictions schubertiennes « modernes » sont déjà dans cet Allegretto en ut mineur que jadis Artur Schnabel jouait comme d’un seul élan. Portée par l’inquiétude réservée que manifeste le pianiste à son entrée puis au clavier, cette conception imaginative s’exacerbe dans le 2nd Klavierstücke D.946 : sortie du fonds populaire, une « chanson bien douce » ne tarde pas à se laisser envahir de menaces jusqu’à une fureur presque désespérée. Puis une structure de va-et-vient entre calme reconquis et exaltation trahit avec justesse le trouble de Schubert dans son inspiration ultime (octobre 1828). Et l’on comprend que David Fray se sente ici porteur d’un secret grave qu’il invite le spectateur à partager. (Lire notre entretien avec le pianiste David Fray)

L’inguérissable gravité de l’être

Changement d’éclairage pour les Moments Musicaux, l’un de ces rares ensembles – avec les deux Cahiers d’Impromptus – que la postérité n’aura cessé de jouer, et parfois de considérer comme allant de soi en leur brièveté et leur apparente bonne humeur. David Fray, lui, s’interroge, à contre-courant s’il le faut, pour ces microcosmes trop souvent ramenés à une fonction de tableautins ou d’humeurs instantanées. Il en établit la filiation, selon son propre regard porté en arrière, dans un concert par lui-même ordonné de façon très personnelle. Ainsi pour le 4e, si apparenté à Bach, dont on pourrait croire que c’est postérité dansante et plaisante, et qu’il dédie probablement à la Partita d’après entracte. Et ce Moment, il le fait aussi un peu sévère, même si coule au centre un arpège d’eau en ralenti savant et inspiré. « Presque trop sévère », dirait Schumann… Chaque petit monde est ainsi scruté en son essence, sans économie d’analyse et de synthèse : la 5e, ici chevauchée hofmannienne presque tragique, vision fugitive qui s’efface sans rationalité, la 2nde, matière de nostalgie douce faillée violemment, puis qui s’isole et se fragmente en petits galets usés par le torrent. La 3e, a son déhanché de danse populaire, mais pris lentement, comme si un rideau d’arbres nous séparait de la place du village où tournent les sons dans l’air du soir, la 6e, comme de nostalgie presque murmurée…En somme, de la 6e vers la 1ère, tout un dialogue entre soi et soi, conclu par un « il le faut », es muss sein, mais sans héroïsme beethovénien, et finissant par baigner en lumière quasi-crépusculaire, un temps étiré pour cette « inguérissable gravité de l’être ».

Un Bach jubilatoire

Puis le pianiste, concentré en pays schubertien et à la limite du doute, revient différent, comme s’il était un homme neuf sur une route qu’il a déjà éclairée de sa lucide culture : en Bach, la concentration de l’esprit demeure extrême, mais la lumière de la 6e Partita est autre. Loin de toute « copie » baroqueuse – c’est son droit qu’il traduit en claire décision -, David Fray dès la Toccata sur la mélodie de timbres en écho et en espacement qu’autorise le piano. L’ampleur symphonique – plutôt : organistique ? – se fait jour ici, et rejoint l’ampleur de la pensée-Bach. D’autres aspects apparaîtront en ces 7 moments : des sonorités comme un flux qui va et vient , une sorte de marée sonore -, un abord dans la véhémence très ferme en fin de phrase. Puis un aria s’attarde, cherche, hésite sur la pente enchantée de la rêverie avec arpèges fragmentés ; un processus fugué arrive en dialectique, monte rigoureux et « baroque » à la fois, et couronne de sa coupole le bâti antérieur…Tous ces mouvements au sens plein du terme incitent à l’imagination, les moyens employés sont décidés mais jubilatoires, et préservent toujours la part de liberté improvisée qui sied tant au Père de la Musique… En bis, et avec une belle délicatesse d’intention, David Fray dédicace en retour à Schubert un impromptu : c’est pour saluer la mémoire de Karl Richter, dont il a appris que les deux petites filles sont en ce moment à Verbier. Karl Richter, un maître-organiste et chef trop tôt disparu dont il a intensément admiré les conceptions musicales particulièrement dans Bach : et en cet extrait de l’op.90 résonnent à nouveau le chant de la nostalgie, l’ardeur vers « n’importe où hors du monde », et c’est bien paradis perdu que cette mémoire-là, message adressé par delà les montagnes bleues.

23 juillet, soir, Eglise : Robert et Clara

Ténor malade (Matthiew Polenzani) mais pianiste vaillant (Malcolm Martineau), soprano disponible (Sylvia Schwartz) mais programme décalé (romantisme allemand passant de Schubert en Schumann puis en Espagne du XXe)… Malgré le regret qu’on éprouve toujours de ces changements – car on attend aussi des œuvres et des interprètes -, la plénitude apparaît dès le premier lied, et on comprend que Sylvia Schwartz – révélation verbérienne de cette session, délicieuse Zerline dont tout le monde ici dit grand bien – conquière les cœurs. La voici d’abord dans le cycle poético-édifiant des poésies de Chamisso, magnifiées par Schumann. Dans L’Amour et la Vie d’une Femme, Robert célèbre beauté comme bonté du mariage, mais dans cette année 1840 qui a vu aboutir la longue marche de leur droit au bonheur contre le père de Clara, le choix de ce cycle aux vertus un peu bourgeoises-et-popotes va buter contre une prémonitoire issue tragique. Et la cantatrice, qui sait être toute radieuse lumière, n’éludera pas non plus l’ellipse énigmatique, mortifère du dernier lied. Sylvia Schwartz est donc tour à tour simple et intense dans l’exposé (1), voix qui projette et se projette par le récit (2), cédant à un rien de théâtre mutin (3), faisant retour au presque-recueillement (4) avant les délicieux sauts d’octaves et la joyeuse clarté (5) pour entrer en profondeur confidentielle (6) et faire entrevoir la complexité de l’âme fusionnant avec le corps, puis l’irrépressible élan du bonheur et l’ardent opéra intime (7)…Et brutalement le hiatus funèbre, le presque-parlé, le sublime d’un irréparable arrivé sans qu’on puisse rationnellement le cerner mais d’où s’écoule le poison de l’absence. Cette « variété » de la voix et de l’attitude psychique, on la rapporte à son contraire, par exemple dans l’interprétation historique si sombre à tous égards de Kathleen Ferrier : mais en arrière de cette clarté presque tout au long du récit, demeure la part d’ombre, celle du trouble parce qu’on sait où ira échouer le vrai Robert, transférant sur Clara les pouvoirs du mariage-avec-la-vierge-conquise, et conférant à la naïveté de Chamisso une valeur conjuratoire de la mort de l’amour.

Chamisso et Ruckert

Une telle hypothèse du labyrinthe ne serait pas possible sans le travail complexe de « l’accompagnateur ». Etonnant Malcolm Martineau qui, sans aucune mise en avant de soi-même, construit les huit paysages, porte la palpitation amoureuse de la voix et parfois donne la dimension sacrée à cet encore- trop-terrestre. C’est le pianiste (Robert ?) qui avertissant du désastre imminent (7), devient à lui seul le douloureux mortel de la chute. Car c’est lui qui achève le cycle par le génial postlude (gloire de Schumann dans l’histoire du lied !), scelle le mystérieux tombeau, demeure la conscience malheureuse du retour en arrière que la mémoire synthétise et voue à la mort. Les 6 lieder « isolés » qui suivent n’éparpillent pas la belle unité. S.Schwartz y affirme la capacité de sa voix potentiellement si ample à saisir le « volume » poétique plus subtil de Ruckert, tout en préservant sa charmeuse théâtralité (le 6, volksliedchen), et à s’immobiliser pour chanter, en écho de Schubert, à l’autre « tu es le repos ». Tantôt le piano scelle un récit d’une abrupte coda, tantôt le prolonge de postludes qui sont chez Schumann la signature du « je ne cherche pas, je trouve ».

Espagne, Extrême-Orient ?

Quand après l’entracte la cantatrice, jusqu’alors coiffée sagement « Clara-et-Chamisso », revient avec les cheveux dénoués, on saisit le symbole de liberté hispanique et française… Et les couleurs changent, d’abord avec les 6 Chansons Castillanes de Jesus Guridi, où l’on passe de classique sensualité ibérique à ambitus scénique, d’une boîte à musique sortie de l’enfance et d’un piano debussyste à une contemplation mortifère (magnifique 4e chant), la voix radieuse de S.Schwartz terminant le cycle toute ensoleillée d’être. Quant à la Courte Paille, elle vit de cette douce ironie et de ce tendre paysagisme qu’on admire tant chez Poulenc : « Poupoule » y fait parfois l’enfant qu’il berce de sa mémoire et « insolite » en plein naturel, sans jamais forcer le trait. S.Schwartz y est d’une diction prompte, en un français très jubilatoire et communicatif. M.Martineau a des codas pianistiques à vous tirer les larmes (« la douceur de la pluie » qui clôt les « Anges Musiciens »). Tous deux sont admirables à l’ultime nuit d’avril, un paysage lyrique sans âge, sans lieu – Europe ? Extrême-Orient ? – , la poésie même, suspendue et pourtant palpable. Récompenses pour un public exemplaire d’écoute fervente qui sait honorer « la musicienne du silence » avant tout applaudissement : un Schumann encore, distillé et joué, puis un « lointain » magique de Falla, où les syllabes se raréfient avec un son délicieux qui s’attarde.

Festival de Verbier 2009. Le 23 juillet. Notes de concerts (1). David Fray : J.S.Bach (1685-1750) 6e Partita ; F.Schubert (1797-1828), Moments musicaux: S.Schwartz, M.Martineau : R.Schumann (1810-1856) : lieder de Chamisso et Ruckert ; Jesus Guridi (1896-1961), Seis Canciones castellanas ; F.Poulenc ( 1899-1963), La courte paille.

Festival de La Chaise Dieu Du 19 au 30 août 2009

43è festival de La Chaise-Dieu
Du 19 au 30 août 2009

Le sacré en toutes ses formes, symphoniques, vocales, opératiques, en 33 concerts. Sur les hauts plateaux du Massif Central, en Abbatiale et avec décentralisation au Puy, à Brioude, Chamalières et Ambert, le Festival de la Chaise-Dieu propose Monteverdi, Haendel, Bach, Haydn, Mozart, Beethoven, Verdi et Mahler, mais aussi Du Caurroy, Zelenka, bien du romantisme, et quelques modernes rassemblés en anthologies de séduisant accès.

Moteur, action

Casa Dei, 43e , moteur, action : on pérennise sur les plateaux parfois balayés par le vent ou le mauvais temps de la fin d’été, et de toute façon, par le souffle de l’esprit… Ici continuent à se conjuguer la religion chrétienne de fondation festivalière (il y aura bientôt un demi-siècle, quand Giorgy Cziffra semait pour les récoltes à venir ), et son sens élargi au sacré, qui comme nul ne devrait désormais l’ignorer rassemble les plus hautes activités de toute culture. Autrement exprimé : ce qui appartient à tout le monde, en histoire de la musique ancienne ou plus moderne, « savante si affinités » et surtout exigeante…

Collégiale et Duomo
Certes, les partitions qui forment la colonne vertébrale de la culture classique et baroque sacrée demeurent ici aimées, demandées et revisitées. C’est l’éclairage qui change, de groupes d’années en décennies, étant entendu qu’avec transitions douces et fondus enchaînés on est passé depuis bien longtemps à une vision baroqueuse de ces œuvres fondatrices, et même en acclimatant des ensembles ensuite devenus emblématiques, telle la Capella dei Turchini d’Antonio Florio… Au demeurant, 2009 ne verra pas de Messe en Si ou de Messie (intégral). Mais du Haendel de grandes dimensions spirituelles et/ou décoratives, oui : La Résurrezione, chef-d’œuvre romain de Giorgio-Federico dans sa période italienne, est une « histoire sacrée » aux merveilleux contrastes et couleurs, aux épanchements vocaux et instrumentaux puissants et subtils. Et dont pour une fois le lieu casadéen contraste avec une splendeur baroquissime qui sied bien à un Duomo d’au-delà des Alpes. C’est l’ensemble Collegium Vocale 1704 (Vaclav Luks) qui doit en faire sentir l’architecture antithétique, tandis qu’un Haendel plus austère, Israël en Egypte, est confié à un autre spécialiste des structures vivantes, Pierre Cao à la tête de son Arsys bourguignon augmenté (bonne mesure barocco-ibérique) de l’Orchestre de Séville… EncoreHaendel mais par fragments, sous le titre générique du Dixit Dominus (Vivaldi, Purcell) avec les Sarrebrückois du Concert Lorrain (Georg Grün), et extraits du Messie- tout de même, tout de même !- en miroir avec ceux du Te Deum de Charpentier : la gloire triomphante pour les Lyonnais du Concert de l’Hostel-Dieu (Franck-Emmanuel Comte).

La Giuditta, Fiordiligi et Dorabella
Jean-Sébastien Bach est un peu présent par « cantate et messes brèves » du Pygmalion que dirige Raphaël Pichon, et les Italiens sont toujours à l’honneur : grandiose conception de la polyphonie dans les Vêpres d’un Confesseur de Monteverdi (Akademia, Françoise Lasserre), et un peu plus rare, l’oratorio de Scarlatti (Alessandro), la Giuditta, où l’église du collège du Puy la mettra en espace pour le Baroque de Nice conduit par Gilbert Bezzina. Une part stimulante est réservée au Tchèque Zelenka, dont le Requiem pour Auguste II sera recréé par le Collegium Vocale de V.Lukas, décidément très présent cette année, et qui donne d’autres échos zelenkiens dans un autre concert également consacré à Bach. La célébration anniversaire de Haydn – qui pourrait encore l’ignorer en cet été 2009 ? -, se fait grâce à la Messe Nelson (qu’accompagne une partition de « Monsieur Frère », Michael), donnée par le Parlement de Musique (Martin Gester). Les Flamands et l’Orchestre d’Auvergne (Arie Van Beck) prennent en charge un Stabat Mater, tandis que A Venti met en lecture d’octuor Josef, Beethoven et Hummel. Du côté de chez Wolfgang, on s’interroge sur le sacré… amoureux par l’irremplaçable et troublant Cosi Fan Tutte, mais pas dans l’abbatiale, rassurez-vous âmes pieuses effarouchées, au Théâtre du Puy : les Eléments, le Cercle de l’Harmonie sont sous direction du chef mozartien qui monte, Jérémie Rohrer.

Mille e tre
A emploi paradoxal, les baroqueux Paul Mac Creesh et Giulano Carmignola vont en promenade romantique (Mendelssohn, et les moins visités Schoeck et Jaggi), tandis qu’Anima Eterna du rayonnant Jos van Immerseel fait éclater la lumière de l’Hymne à la Joie beethovénien dans la IX e et la IIe Symphonies. « Beethoven et son destin », c’est aussi le thème fort pré-romantique de la Chambre Philharmonique d’Emmanuel Krivine : la Ve, évidemment, » frappe à la porte », et le Triple Concerto répond aussi. Des « vrais » romantiques encore, et au piano d’où Barry Douglas dirige son orchestre (Camerata Ireland) pour Mendelssohn et Schumann. « Plus loin » dans la chronologie, deux massifs des Montagnes Sacrées : le Requiem de Verdi, qu’assume l’un des piliers de la cathédrale Chaise-Dieu, l’Ensemble d’Ukraine (Opéra National et Chœur de l’Académie, Orchestre de la Philharmonie de Kiev) vaillamment conduit par Mykola Dyadyura. Et par les mêmes (auxquels se joignent les Maîtrises de Saint-Jean à Lyon et du Puy), l’immensité de la Symphonie dite des Mille, par laquelle Mahler clôt le post-romantisme et tout un pan d’histoire de la musique.

Mère Méditerranée et le sacré d’aujourd’hui
Tout autre ton, en revenant aux origines : Les Eléments (Joël Suhubiette) va aux « sources de la (Mère) Méditerranée sacrée », avec des polyphonies anciennes et modernes, en grec ancien, araméen, latin et hébreu. Plus extraverti, le Viva Venezia de Doulce Mémoire (Denis Raisin-Dadre), mise en espace de la Ville-sur-l’Eau en Renaissance, et au contraire, par les mêmes, le très recueilli Requiem pour les Rois de France d’Eustache du Caurroy. Côté XXe et XXIe, plutôt des incursions en bariolage : la Guitare en Trio qui joint Britten et Dusapin à Dowland, les Passions Symphoniques de l’Orchestre de l’Opéra de Lyon (son nouveau chef titulaire Kazushi Ono) où la théâtrale IIIe avec orgue de Saint-Saëns tutelle Prokofiev et Dutilleux, des polyphonies des temps modernes (Sequenza 9.3, Catherine Simonpietri) chez Messiaen, Duruflé, Britten, Escaich et Paulet. On pointera un début de révolution esthétique sur les plateaux quand Casa Dei tournera des séquences résolument et intégralement vouées à la rigueur d’écriture contemporaine et en recherche, et puis le sacré Polonais n’y est-il pas déjà, et depuis longtemps, acclimaté avec la présence de Penderecki ? Tout prend des décennies là-haut, et in saecula saeculorum, qu’il continue à en être ainsi, c’est aussi l’un des charmes de la profondeur obstinée !

La Chaise Dieu, 43e Festival. 33 concerts tous les jours du 19 au 30 août 2009. Abbatiale de la Chaise Dieu, Le Puy, Chamalières, Ambert , Brioude. Concerts à 10h30, 11h, 13h30, 15h, 16h, 17h, 21h. Présentations, concerts offerts, activités pédagogiques, improvisations à l’orgue.
Renseignements et réservations : T. 04 71 000 116 ; www.chaise-dieu.com

Bourg Saint-Andéol et Lagorce (07). Festival des Cordes en Ballade, les 10 et 13 juillet 2009

11ème édition de Cordes en Ballade

C’est la 11e édition d’un festival aux portes de la Provence (ou du Languedoc), en Ardèche du sud. Le Quatuor Debussy l’a imaginé, puis établi dans le paysage de la vallée du Rhône et des plateaux. Il s’agit essentiellement d’un travail de formation pour les jeunes instrumentistes qui aboutit en concerts et animations multiples. Impressions sur deux demi-journées sans spectaculaire mais avec transmission des savoirs devant des publics très attentifs.

La Reine des Neiges dans la chaleur de l’été
S’il n’y avait que culture du résultat et bilans chiffrés pour les festivals, ce serait grande misère bbbbdonner un satisfecit de ce côté, et surtout mesurer son action dans le domaine moins quantifiable du plaisir comme de la pédagogie fondatrice. En une demi-journée à Bourg-Saint-Andéol, « petite ville romaine et byzantine dans les crevasses de laquelle a poussé un bourg de pécheurs et de bateliers », selon Victor Hugo voyageur, on peut mesurer cela. Au cœur d’un après-midi que tempère enfin le vent du nord, en un lieu où acoustique et forme générale seront dites par euphémisme ingrates (genre salle paroissiale de cinéma, années 50), plusieurs dizaines d’enfants et de pré-ados souvent captivés écoutent un conte d’Andersen. Pour charmer ces jeunes esprits, les Debussy jouent d’abord un Divertimento mozartien, toute légèreté poétique, introduit avec simplicité souriante par « le 1er », Christophe Collette. Puis on remonte en Europe du nord-extrême avant réchauffement climatique, du temps que la méchante Reine des Neiges gouvernait tout. François Castang « récite » (son rôle de plus en plus favori) avec chaleur et habileté – mais les lointains d’une salle tout en longueur l’obligent à forcer la voix -, en contrepoint d’un conducteur de Patrick Cardy, partition astucieuse et pas du tout rébarbative, mais sans « téléphone blanc » du pléonasme musical. Les Debussy se plaisent à tisser tout cela ; derrière moi, une petite fille se réfugie dans les bras de s grand-mère, « j’ai peur ! » : gagné !

Les trois étages pour trio et quatuor
Escale à la Tour de contrôle pédagogique, au camp de base que constitue pour les Cordes un collège qui abrite la partie d’Académie (Stage pour jeunes quatuors prometteurs, menés par les Debussy). Puis promenade du public à travers les rues du vieux Bourg vers une halte dans l’un de ces hôtels particuliers – renaissants et classico-baroques – qui font le plaisir de Bourg ou de ses voisines, du nord (Viviers) et du sud (Pont-Saint-Esprit). Au « parterre », un des jeunes Trios en stage joue très pro, sérieux et harmonieux, un fragment beethovénien. Au salon d’étage, les Satie – pur produit de la formation antérieure par leurs aînés, et déjà fort lancés en carrière : Frédéric Aurier et Julie Friez, violons ; Patrick Oriol, alto ; Guillaume Lafeuille, violoncelle) éclairent d’u ne description habilement menée par leur « 1er » les chemins du 2e Quatuor de Kevin Volans, au programme ce soir. Où l’on pressent et comprend que l’œuvre de ce compositeur sud-africain devenu irlandais n’aura rien de terrifiquement ardu, mais retiendra aussi l’attention par son soubassement rythmique emprunté…. « volens nolens » à l’Afrique Noire. Puis rafraîchissements et conversations à l’étage au dessus, en un jardin suspendu d’un charme très convivial.

Cherubini, Volans et Haydn
Et c’est à la nuit venue, avec vent presque froid qui tourbillonne dans la cour – un lieu choisi ne quasi-impro, quadrilatère de hauts murs et d’arcades à l’excellente acoustique : la Cascade – que les Satie donnent la mesure de leur très haut talent. Le 2e Quatuor de Cherubini, d’abord, leur offre un havre de paix harmonieuse et d’architecture inspirée, inattendue dans sa nervosité. Dans cette réduction d’une symphonie, les Satie imposent leur sens du lointain, du pizzicato poétique, doux et étagé, leur son raréfié à la fin d’un lento lyrique, en alternance d’états successifs au bord de la rupture, ou d’une « polyphonie mélodique de timbres ». Cherubini, chaînon manquant du côté de chez Beethoven ? On devrait l’explorer davantage….Puis les Satie sont très à l’aise, heureux même, en défense et illustration de leur contemporain modéré, Kevin Nolens : leurs qualités de rythmiciens subtils font merveille dans un quatuor séduisant de la nouvelle simplicité, néo-naïveté ou post-modernité à petits pièges. Ici la répétitivité qui n’est pas celle des Américains, cryptiquement incluse en Afrique et joliment griffée par un violon dans l’aigu, touche par sa volonté énigmatique sous le piétinement un rien rabâcheur. Même superbement pris à cœur par les interprètes, cela peut aussi lasser. Et faire regretter l’autre contemporain dont les Debussy ont montré en concert à Lyon puis en festival les vertus inventives, l’Italien Luca Antignani… Un op.71/2 de Haydn conclut, ductile, volubile sans bavardage, toujours une évidente question sans réponse, avec un lento de nostalgie qui surgit puis s’apaise…

Sous la barre calcaire de Lagorce
Trois jours plus tard, changement de décor : sous l’échine calcaire de Lagorce, un de ces âpres villages au bord du plateau de Rez, qui accueille en toute chaleur et simplicité deux « jeunes talents en quatuor ». Il a fallu se replier du temple en réparation vers une banale église néo-gothique à nef unique, et ça réverbe à réveiller la statuaire saint-sulpicienne sépia-et-sable (toujours mieux que l’hyper-couleur bondieusdarde), mais on oublie cette disgrâce dès que résonnent les neuves sonorités montées de la vallée du Rhône. Avec les Equinoxe (Estelle Vaiss et Laura Daniel, violons ; Loïc Douroux, alto ; Emile Bernard, violoncelle) qui sont dans le civil et hors été enseignants de musique en Francilie, voici encore un Haydn, et du sublime, l’op.77/1. On ne peut que louer l’ équilibre sonore, le sens de la « composition continue » (selon les vœux des compositeurs du classicisme), l’unité comme le sérieux du regard. L’adagio, sommet de l’œuvre, est d’un lyrisme grave, si le presto final demeure un rien trop raisonnable, et l’ensemble impressionne par sa maturité. Avec les Agora ( Marie Salvat et Saori Izumi, violons ; Marie- Noelle Bernascon, alto ; Alice Picaud, violoncelle) qui travaillent dispersés entre Paris, Londres et…le Japon, on est en présence d’un ton parfaitement original et abouti. Un mouvement méditatif de Reger met d’abord en valeur l’ampleur de la respiration et la noblesse apaisée du discours. Puis c’est l’hommage au Maître par excellence, Debussy, dont «leurs maîtres » (de deux sessions déjà) ont aidé à dégager l’essentiel du message. Les Agora ont une justesse d’ardeur qui fait de la partition un hymne à la jeunesse d’écriture, et un grand sens de l’articulation non convenue. Tantôt une ampleur symphonique sort des instruments en contrastes parfois violents, tantôt – dans l’andantino – s’élève une prière laïque à la beauté amoureuse du monde, bouleversante comme rarement en ce lieu désormais si fréquenté qu’on en oublierait l’audacieux frémissement. Ces Agora méritent amplement la place la plus publique, et on espère que dès l’automne, ils s’ouvriront les chemins des concours internationaux.

11e Festival des Cordes en Ballade (07), les 10 et 13 juillet 2009. Bourg Saint Andéol, Lagorce. Quatuors Debussy, Satie, Equinoxe, Agora. François Castang.

18e festival de Tarentaise Baroque (73) Du 28 juillet au 13 août 2009

18e festival de Tarentaise Baroque (73)

Du 28 juillet au 13 août 2009

14 concerts en églises, chapelles et sites. Itinérant dans le patrimoine barocco-italien de la Savoie, la Tarentaise propose ses 14 concerts centrés cette année sur « les couleurs de voix », mais quoi ne néglige en rien l’instrumental, avec Martin Gester, Alice Piérot, Ophélie Gaillard, les ensembles Aramis, Suonare, Daedalus…

Dictionnaire amoureux de la Tarentaise
« Je dis toujou la même chose parce que c’est toujou la même chose, je t’aime », déclare Pierrot à Mathurine dans « Don Juan ». « Je t’aime, Tarentaise Baroque , et je dis toujou la même chose, parce que… », transpose le visiteur… Car les montagnes sont immuables, les glaciers très haut (ils reculent, c’est vrai, mais pas plus qu’ailleurs), et les compositions minérales des paysages, et les petites gentianes bleues, et les alpages, et les hautes vallées, et le décor qu’au XVIIIe les Italiens-Savoyards sont venu bâtir, coupoles, voûtes, bulbes, statures, retables, vert-prairie, bleu-de-ciel-d’été, or-de-couchant… A la 18e édition du festival, l’institution, elle, est toujours jeune, pleine d’allant et d’invention, à l’image de sa fondatrice et directrice Josette-Eliane Tatin. On répète aussi cela parce que dans ces festivals d’altitude, itinérants mais de modeste demande financière aux spectateurs, une « correct attitude » et surtout le plaisir des yeux et des jambes peuvent « accompagner » chaque concert. A la découverte d’aujourd’hui (Courchevel-autrement) et surtout d’hier-dans-les-églises (Peisey-Nancroix, Saint-Martin de Belleville, Saint Grat de Vulmix, Aime, la Bâthie…), on peut en circuit pédestre visiter avant concert, histoire de confronter formes, courbes, couleurs aux paysages et à la musique. Un Dictionnaire Amoureux de la Tarentaise, en somme.

Biber et la scordatura
Le Festival habitue aussi à des dominantes ou thématiques. En 2009, on se consacre à la voix dans tous ses états. Sans oublier l’enchantement des instruments baroques, bien sûr, ce dont témoignent 4 des 9 concerts. Au sommet (Méribel), ce sera le poétique et imaginatif ensemble des Sonates du Rosaire que Heinrich Ignaz Biber composa à la fin du XVIIe pour un archevêque salzbourgeois, qui ne se doutait sans doute pas qu’après longue éclipse cette partition deviendrait…culte à la fin du XXe. Biber, le musicien du « change » comme disaient les Français de son époque, du changement à vue et de la métamorphose et du théâtre sacré, de l’imagination-folle-du-logis comme la nommaient les raisonneurs. L’homme expérimental aussi, puisque la scordatura ( accord différent à chacun des Mystères du Rosaire) est comme décor nouveau à toutes les étapes. La violoniste Alice Piérot, à la tête de son groupe au beau nom, les Veilleurs de Nuit, introduira en narratrice chaque épisode de cette histoire sacrée. Avec sa complice, la gambiste Marianne Muller, ambulera aussi en duo de cordes à travers l’Allemagne et l’Italie. Avant la nuit, ce seront « Les Ombres » – autre superbe titre – , un trio formé à Bâle (la Mecque suisse du baroquisme) qui éclaireront le versant français, Rameau et Leclair. Et comme T(arentaise) B(aroque) aime bien faire aimer les « nouveaux talents », ce sont les Aramis – 4 mousquetaires issus du CNSMD de Lyon – qui varieront en virtuoses dans le XVIIe italien et allemand.


De l’Amour en Autriche et à Naples

Mais place à la voix. Elle est, en ouverture (Aime) multiple et puise à l’intarissable source de l’opéra mozartien. Airs, duos, ensembles dans l’Enlèvement, Les Noces, Don Giovanni, Cosi et La Flûte, à travers leurs « imbroglios » sont un Traité fascinant « De l’amour », bonheur, plaisir et parfois douleur. Cela est dirigé par Martin Gester, le Président-fondateur du Parlement de Musique, et aussi pédagogue reconnu, conducteur en 2008 pour l’expérience ambronnaysienne de l’Académie Européenne, cette heureuse institution qui permet aux étudiants « en supérieur » d’instrument et de vocal le banc d’essai en tournées hexagonales et au-delà et d’être pleinement, à commencer par l’âge adéquat, les amoureux mozartiens. En clôture du festival, un mi-instrumental-mi-vocal : les cantates romaines de Haendel-l’Italien, par les Pulcinella-en-habit-d’Arlequin que conduit du violoncelle Ophélie Gaillard et où chante le contre-ténor Christophe Dumaux. Suonare e Cantare propose un voyage sous les étoiles (théâtre de verdure d’Aime), au long de la Route des Epices qui pour cause d’itinérance des compositeurs baroques conduit aussi en Amérique Latine. Le ténor Francisco Orozco, guitariste et luthiste, est dans le ton baladeur, puisqu’il fut comédien chez Vitez, acteur chez Rohmer et compositeur chez Savary. Opéra maritime avec le truculent Capitaine Le Golif, alias Borgnefesse, avec 5 chanteurs, instrumentistes et mise en scène, un spectacle qui a déjà bourlingué, sous la direction de Franck-Emmanuel Comte menant son Concert de l’Hostel Dieu zu combat contre l’ennui. En contraste, délicieuse et amoureuse soirée de Daedalus (flûte et direction de Roberto Festa) qui passe napolitainement de villanelles en canzone, d’amours populaires en amour courtois. Pour finir avec la voix des profondeurs, celle du chant orthodoxe slave, par le Chœur Bulgare de Rila (Koïtcho Atanasov). Allez, délices et croix, encore un Tarentaise heureux !

18e édition de Tarentaise Baroque (73). Du 28 juillet au 13 août 2009.
Mardi 28, Aime ; mercredi 29, Courchevel ; jeudi 30, vendredi 31, Aime ; 2 août, La Léchère ; 3 août, Conflans ; 4, Val d’Isère ; 5, Moûtiers ; 6, Séez ; 7 , Villard-sur-Doron ; 10, Villargerel ; 11, Méribel ; 12, Hauteville-Gondon ; 13, Conflans.

Orange (84). Chorégies, samedi 11 juillet 2009. Giuseppe Verdi : La Traviata. Ciofi, Grigolo. Chung, direction.

Orange, c’est le mur romain, c’est « la foule » enthousiaste sur les gradins nocturnes, c’est peu de spectacles, choisis pour l’essentiel dans l’opéra italien et français du XIXe. En 2009, voici une Traviata dont la conception musicale, verdienne en profondeur, doit beaucoup au chef d’orchestre et à une interprète d’élite…

Le virus de la morale bourgeoise

Et d’abord une question « de natura rerum lyricorum» : Traviata, est-ce opéra de grand spectacle, ou tragédie lyrique de chambre ? Au tournant de l’inspiration verdienne et du demi-siècle romantico-réaliste, la psychologie musicale véritable fait rencontrer le destin et donne le vertige devant l’impossible choix, doublement meurtrier (la maladie, la société), de l’amour. On objectera que le découpage – en 3 ou, mieux, 4 actes – ne s’accomplit que dans la part du tourbillon mondain : mais n’est-ce pas pour mieux catalyser, « précipiter » la cruelle expérience des affinités électives, minées à l’insu initial des amants par le bacille de Koch et le virus de la morale bourgeoise ? Les fêtes, c’est le miroir-traître où se déclarent puis se contemplent Violetta et Alfredo. La vérité, elle, ne se révèle qu’en huis-clos : présence de l’amour qui s’avoue, absence par la rupture sacrificielle, catastrophe de la présence qui ne se réaccomplit que scellée dans la mort.

La représentation satirique du (demi) monde

Mais un huis-clos devant plus de 9.000 personnes, de surcroît enragées par l’enthousiasme dévoreur de continuité qui fait applaudir chaque air ou duo comme aux Jeux Olympiques du Larynx ? Mission impossible, ici, qu’une célébration totale de ce combat d’Eros et Thanatos ? Car au nombre s’ajoute sous la falaise du Mur Romain ce qui n’est pas quadrature du cercle mais « cerclature » de la droite si étroite et longue où, à l’exception de la perpendiculaire porte médiane, les trains surchargés de choristes, danseurs et figurants ne peuvent circuler qu’en « voie unique »….. En tout cas il ne faut pas trop regretter que la mise en espace assez orangiste-classique de Frédéric Bélier-Garcia n’ose pas grand chose d’original et renonce à la volonté d’imposer une lecture philosophique ou sociologique avec arrière-plans, ou un excès dans le « penser la musique ». C’est dans ces conditions honnêteté que de laisser s’accomplir les mystères qui affleurent en duo, trios ou quatuors, et respect des phrases, des gestes et des mélodies. L’essai de symbolique par le mobilier n’augure rien de très convaincant – ah ! ces fauteuils vert-espoir de l’amour, dont un déjà renversé, qui vireront au rouge-hémoptysie… -, mais on sait gré du minimalisme d’un grand lit sans trop d’ébats qui reviendra silencieux en « glisse, barque funèbre » pour la scène ultime. La représentation de la mondanité, bien qu’assez habile technologiquement, fait prendre en relais par le berlusconisme de la vulgarité « l’enrichissez-vous » du temps de Louis-Philippe et de Badinguet, et renvoie implicitement au « tu pèses combien ? » d’une certaine France aujourd’hui. Mais ce ne devrait pas être une raison pour faire apparaître Violetta et Alfredo vautrés sur la table de la première réception : « chez ces gens-là, Monsieur », on montre pas ainsi ni tout de suite le côté « maleducato », et la distanciation de la satire devrait s’opérer avec plus de subtilité, celle qui dévoile progressivement.

Les puits artésiens, entre Verdi et Mozart

Dieu merci, il y a toujours à Orange un moment solennel, quand les lumières s’éteignent pour ne plus laisser que le foyer ardent de la fosse : la statue d’Auguste impératorise le théâtre, scène et public, des martinets crient en zigzaguant et s’enfuient, et si l’ouverture de l’opéra n’est pas tumultueuse, ce peut être un mystérieux prélude qui fait commencer le monde… Avec Myung-Whun Chung, le prélude lohengrinien est de cet ordre magique : les gestes lisses de sculpteur ou tourneur sur argile du chef coréen, sa mémoire infaillible qui le laissera libre d’un regard exigeant sur l’orchestre et la scène, son intériorité si douce et ferme sont déjà dans ces mesures énigmatiques et si belles. On sent – et on vérifiera – que tout est ici stimulé par le discours des passions, corps et âmes, dans une authentique dramaturgie musicale. Pour de telles Etudes Symphoniques obtenues du Philharmonique de Radio-France, les dosages de timbres ne cesseront de sublimer la notion d’accompagnement pour atteindre à une poésie qui parfois « double » d’un instrument complice (la clarinette pour Violetta) les progrès de l’amour ou de la souffrance. Car il y a bien chez le Verdi de la Traviata une « action intérieure » sous le déroulement du récit, fût-il tumultueux, comme chez Mozart pour Fiordiligi et Pamina, et dont la virtuosité par vocalises ne « sert » qu’à faire entrevoir les progrès du libre-choix ou de la passion qui renonce. Un tel approfondissement, pensé par le chef, n’est possible qu’avec des interprètes d’élite, au chant évidemment impeccable mais avant tout marqué par le cheminement de la grâce – pas si loin du sens théologique de ce terme, en tout cas dans le domaine du sacré -, et là où la souffrance fait monter l’être après y avoir « creusé les puits artésiens » dont parle Proust.

La noblesse de Patrizia Ciofi, l’ardeur de Vittorio Grigolo

Patrizia Ciofi donne à comprendre cela, par son art sans artifice aucun, par la noblesse constante de ses attitudes, par la beauté intègre de son chant. Si elle était en théâtre et poésie, elle serait l’interprète du « je connais le désespoir dans ses grandes lignes » imaginé par Breton, ou, par Michaux, de l’invocation aux « seigneurs de la mort » : « ayez pitié de cet (humain) affolé qui avant de franchir la barrière vous crie déjà son nom »… Jusque dans les scènes les plus publiques, elle fait pressentir le combat avec l’ange de la solitude que sa mort – exemplaire vocalement et scéniquement – portera en perfection, par le parlando tragique qui est aussi l’autre versant de la modernité verdienne. Cette maturité si émouvante du rôle contraste évidemment avec la fougue d’un Alfredo dont l’ardeur brûle la scène. Si vaillant, si heureux de le chanter, ce Vittorio Grigolo qui trouve une joie de vivre (et probablement il survivra à la mort de Violetta !) en incarnant un rôle pourtant plus rempli d’ombres qu’il ne semble le manifester. Si touchant aussi dans sa jeunesse de flamme amoureuse, de fureur dévastatrice contre la trahison et d’accablement terminal ! Il y a une vraie lumière dans cette voix : pourvu que les piranhas de la médiatisation ne la dévorent pas ! Le Germont de Marzio Grossi – il arrive en scène, « haut de formé », inquiétant comme un personnage de Daumier – est à la hauteur de son terrible jeu-piège avec Violetta…. Le reste de la distribution est excellent, et les choristes, très souvent exposés dans le tourbillon, sont sans nulle faiblesse. Ainsi en va-t-il, ombres et lumières, de cette Traviata dont on n’oubliera surtout pas l’inspiration d’une interprète habitée…

Orange (84). Chorégies. Théâtre Antique, samedi 11 juillet 2009. Giuseppe Verdi (1813-1901): La Traviata. Orchestre Philharmonique de Radio-France, dir. Myung-Whun Chung. Patrizia Ciofi, Vittorio Grigolo, Marzio Grossi. Mise en scène Frédéric Bélier-Garcia

Illustrations: © P.Gromelle 2009

Nuits Musicales d’Uzès (30) Du 17 au 26 juillet 2009

Nuits Musicales d’Uzès (30)
Du 17 au 26 juillet 2009

8 concerts entre Bach, Vivaldi, Villa-Lobos et la Bossa Nova. Bientôt quadragénaires, les Nuits d’Uzès. Et mariant toujours le baroque, tendance sacrée (ici la Messe en si de Bach) avec d’autres échos, tantôt venant d’Espagne et tantôt d’Italie, ou même d’outre-Atlantique. Petite chronique sur un festival en habit d’Arlequin amoureux de plusieurs Colombine…

Des nuits plus belles que vos jours

Les 39èmes Nuits Musicales nous permettent de livrer la suite du feuilleton littéraire « le doux et tendre Racine à Uzès ». C’était il y a seulement 350 ans, le futur dramaturge absolu allait avoir 20 ans, mais il n’avait encore écrit que l’ode « La Nymphe de la Seine à Paris ». Le temps de renier ses maîtres jansénistes, du moins en se livrant aux charmes de l’abominable théâtre, de ne pas y connaître encore le succès espéré, d’accumuler quelques dettes parce qu’on mène vie décontractée, et on cherche « du solide, car un honnête homme ne doit faire le métier de poète que quand il a fait un bon fondement pour toute sa vie ». Donc on se fait attribuer un bénéfice ecclésiastique, les revenus d’un prieuré, ce sera en province de l’ultra-sud : Uzès, où son oncle, le bon chanoine Sconin, l’attend, et devrait l’aider dans sa conquête d’attribution du bénéfice tout en le rapprochant de la voie droite. Départ en automne 1661. Là-bas, même en novembre, « nous avons des nuits plus belles que vos jours ». Les protestants sont dominants, leurs filles sont plus « jolies » que celles des catholiques, on fait des études un peu théologiques sous la férule du bon oncle, fort indulgent mais maladroit en « affaires » pour faciliter l’attribution du bénéfice convoité par le neveu pas si mystique. Au mois de mai 1662, l’affaire est dans le lac. Le jeune poète écrit : » C’est bien assez de faire l’hypocrite, sans le faire encore à Paris par lettres. Car j’appelle hypocrisie d’écrire des lettres où il ne faut parler que de dévotion et ne faire autre chose que se recommander aux prières. » Chronique d’un départ annoncé, vite accompli. Il n’aura ouï le chant « le plus perçant et importun » des cigales qu’une seule petite année. A Paris, les choses sérieuses vont commencer.

In principio erat Verbum Johannes Sebastiani

Vous savez que votre chroniqueur festivalier préféré recommande pour avant et après le concert les saines lectures et les bonnes pensées esthétiques. Donc, sur les terrasses d’Uzès, à la place aux Herbes, Racine, Racine, encore lui avant lui-même… Voilà qui n’empêche pas de savourer l’art des sons baroques, pourtant rarement perçant et jamais importuns. Au fait vous avez dit : baroque ? Les Nuits d’Uzès le sont, traditionnellement. Mais leur directeur artistique, Eric Desnoues, les métisse d’autres échos venus de styles différents. De plus en plus au fil des saisons uzégeoises ? En 2009, le « différentiel baroque (et sacré) – le reste » semble s’accroître. Certes, in principio festorum erat Verbum, au commencement des fêtes était la Parole. Celle de la Messe chrétienne, celle du Père probable de la Musique européenne, Johann-Sebastian Bach. Vous avez deviné que l’un des sommets de l’architecture sonore ouvre Uzès 2009 : la Messe en si, dont Bach a scandé 25 années de sa vie créatrice, synthèse quasi œcuménique avant la lettre où la structure catholique ne gêne pas le réformé compositeur qui met en « images » le dogme et ses abstractions. Et en particulier donne de la vie aux formules du Credo, qui deviennent la célébration de la vie du Christ, « fait homme » sur la terre et y vivant une existence aussi humaine que celle de chacun d’entre nous, en son époque, à celle de Bach et à la nôtre. Bach rejoint alors les Passions dont il enlève le déroulement de récit théâtral mais garde un sacré qui se communique à tous, fidèles et incroyants. L’expérience de toute une vie s’y résume, et le conducteur qui nous mène en ces arcanes du génie, de la rigueur et du sentiment est l’inlassable interprète des immenses partitions du sacré. Moins baroqueux au sens désormais…. classique du terme qu’architecte des beaux sons, et aussi incomparable peseur de mots et de syllabes dans la musique même, « in principio erat verbum » comme on s’en aperçoit lors des séances de travail avec le cher Ensemble vocal et instrumental de Lausanne (bientôt la 50aine autour de son fondateur)…. La cathédrale Saint Théodorit est lieu idéal pour percevoir ce que l’espace concède au temps dans les chefs-d’œuvre de Bach et des Autres en Europe XVIIIe.

Bacchianas et Alejo

De même que le plein air en cour d’honneur de Duché, si voluptueux au cœur de la nuit commençante d’été, est idéal pour goûter les Saisons, Quatre ainsi qu’on sait depuis un certain Prêtre Roux Vénitien. Sauf que – surprise, cadeau – ce ne sont pas cette fois celles, attendues jusqu’au réflexe pavlovien, de Vivaldi. Il s’agit, avec l’Orchestre de chambre toulousain (Gilles Colliard, violon et direction), d’Astor Piazzolla, le Père… du Tango revisité, qui conte avec « ses » Saisons « les atmosphères, et moins le déroulement précis des scènes à la campagne : tantôt mélancoliques, tantôt pétillantes, ou même mystérieuses, et situées à Buenos-Aires en faisant un petit détour par le monde baroque ». De même encore – Amérique Latine impose – que le Baroque Una Stella (Philippe Spinosi, guitare et direction) accompagne la soprano Blandine Staskiewicz pour les noces de Bach avec le Brésil dans la 5e des Bacchianas de Villa-Lobos, Vivaldi, Haendel et Porpora ou Boccherini s’alliant aussi à de Falla pour la fraternelle traversée de l’Atlantique et des cultures. On glissera donc sans effort et avec plaisir – suivi d’exercices chorégraphiques dans la Cour de l’Evêché, o tempora o mores dirait-on tout de même le tolérant chanoine Sconin voyant son neveu en « tortillage moderne » comme en Concert Baroque d’Alejo Carpentier, encore une excellente lecture à (re)faire cet été – aux joies de Bossa Nova Stories. Là c’est la Blonde Brésilienne Eliane Elias qui officie à la voix et au piano, avec le guitariste Rubens de la Corte, le contrebassiste Marc Johnson et le batteur Rafael Barata.
Guitare ? La voici flamenca (Raphaël Faÿs), et dansante ( Raquel Gomez), après le Trio d’Ange Lanzalavi qui célèbre la tradition de Corse. Le Chœur d’hommes Anaiki ( Jean Marie Guezala) chante, lui, le profane et le sacré du Pays Basque. Le jazz manouche fait inviter le violoniste Didier Lockwood par le Gipsy Trio de Biréli Lagrène. Et côté mots intégrés aux notes, interface public-scène, les deux pianos d’Antoine Hervé et de Jean-François Zygel jouant un Match comme chez Kagel ou Antonioni. « O douce paix ! O lumière éternelle ! Beauté toujours nouvelle ! », chante Racine 30 ans plus tard, et 320 ans avant le bel été d’Uzès que vous ne manquerez pas d’aller célébrer….

39e festival des Nuits d’Uzès (30), du 17 au 26 juillet 2009. 12 concerts. Vendredi 17 et samedi 18 juillet, à 21h30. Dimanche 19, mardi 21, mercredi 22, vendredi 24, samedi 25, dimanche 26 à 22h. Information et réservation : T. 04 66 62 20 00 ; www.nuitsmusicalesuzes.org

Festival de Verbier 2009 (Suisse) Du 17 juillet au 2 août 2009

Festival de Verbier (Suisse)
Du 17 juillet au 2 août 2009

Verbier, 16e édition du Tour de France cycliste. Non, pardon, pour un rien les chiffres vous embrouilleraient. 16e édition du Festival commençant le 17 juillet, c’est le Tour qui arrive là-haut le soir de sa 15e édition – pardon, étape – et s’y repose le 20, histoire d’écouter Don Giovanni à Médran. Il y a beaucoup de 7 là-dedans, et aussi le nombre de fois où Lance Armstrong (37 ans) a gagné le Tour. Les fans de numérologie arriveront bien à en déduire qu’en effet Mozart composa Don Giovanni en 1787. CQFD. Cela étant donc établi, Verbier 2009 est à nouveau une grande édition de généralisme musical, entre XVIIIe et XX e, avec 52 ( = 16×3+4) concerts.

Un voyage dans les paysages alpins
Dès le concert d’ouverture de Verbier 2009 – Le Verbier Orchestra dirigé par Charles Dutoit, 17 juillet – n’y-a-t-il pour 2009 toute une déclaration d’intention, voire d’amour … aux Alpes ? Car à côté du rêveur mais plutôt nordico-baltique Concerto pour violon de Brahms (Vadim Repin), voici un poème symphonique de Richard Strauss, assez rare et en tout cas bien plus que Zarathoustra ou Don Juan. La Symphonie alpestre fut écrite en 1915, en plein cœur de la tourmente européenne. L’orchestre y est grandiose, et retient aussi l’orgue, l’aérophone, le glockenspiel, le tamtam et même…les cloches de vaches. Musique à programme, certes, mais dans la mesure où Strauss, fort humoriste, ne n’acceptait ce concept qu’avec réticence et parce que cela motivait le public (« D’ailleurs, savez-vous ce que c’est la musique absolue ? Pas moi ! »). L’Alpestre est remplie d’événements, qui ne sont pas la duplication du réel des situations pour promeneurs, mais moments du voyage intérieur qui ne s’arrête jamais pour le wanderer sur la terre…. Et comme le raconte une jolie anecdote des répétitions de l’œuvre, quand « un violoniste laisse tomber son archet pendant un passage ppp dont il rompt le charme, R.Strauss demande négligemment : Vous avez perdu votre parapluie ? » Histoire de relativiser « la cascade, le passage périlleux, le glacier, l’orage, le crépuscule » qui jalonnent cet op.64. Au fait, pourquoi Verbier ne concevrait-il pas pour une prochaine édition tout ce qui inscrit le monde alpin – ou la montagne en général – dans la musique : les cloches de vaches résonneraient dans la 6e de Malher, Franz Liszt emmènerait à Wallenstadt , sur les pas d’Obermann en des lieux parallèles aux Années de pèlerinage et par son Album du Voyageur. A suivre et rechercher vers torrents, névés et histoire de l’art, non sans avoir noté la parution toute récente d’un passionnant « Années de pèlerinage, t.1 : La Suisse » que Philippe André consacre en musicien et psychanalyste… à Liszt (Lacan aurait aimé) dans les Alpes (Editions Aléas, www.aleas.fr).

Table de l’hôtel du Righi et cartes blanches
Donc Verbier 20009, et toujours l’attrait des Alpes, des petites gentianes bleues et des horizons poétiques. Sans doute y-a-t-il un microclimat (psychologique) de la station devenue pour deux semaines au moins haut-lieu de musique… D’une année sur l’autre, bien des artistes deviennent des habitués, et si c’était comme dans les romans du XIXe, verrait-on figurer sur le registre mondain des hôtels les noms des personnes et leurs fonctions et leurs accompagnants et d’où chacun vient et où il repart. Comme à l’Hôtel du Righi que raconta Daudet on pourrait même inventer une immense table d’hôtes avec discussions privées ou publiques …Enfin, nous sommes au début du XXIe, les comportements sont plus individualistes, les artistes probablement aussi, et les stations plus étendues. Au hasard des listes, on retrouvera tout de même des verbiériens opiniâtres. Martha Argerich, bien sûr, et qui joue trois fois, Christian Tetzlaff (trois fois, soliste et chef),Thomas Quasthoff, deux fois, de même que Yuri Bashmet, Julius Rachlin Joshua Bell, Emanuel Ax, Evgueni Kissin, Hélène Grimaud, les Frères Capuçon, Renaud et Gauthier. Si Micha Maisky, hôte cependant fondateur, ne joue qu’une fois, Lang Lang le fait en deux épisodes, dont une « carte blanche ». Le record de présence en concert paraît revenir à Jean-Yves Thibaudet, cinq fois dont une carte blanche.


Schubertiades et Russes

Au fait, qu’est-ce qu’une carte blanche ? Un espace rectangulaire – une carte à jouer ? – où l’invité en liberté répartit ses atouts, de pique à cœur, de carreau à trèfle, dames et rois, as et valets, permute d’un siècle à l’autre, d’un auteur à l’autre. Donc Lang Lang invite ses amis violonistes – les russes Vadim Repin et Valeriy Sokolov -, altiste – D.A.Carpenter -, violoncelliste – M.Maisky -, contrebassiste – Leigh Mesh – et chanteurs – Th.Quasthoff, Bryn Terfel, René Pape -, et il se lance avec eux dans les plaisirs si conviviaux de la musique de chambre. Comme une schubertiade, avec V.Repin et V.Sokolov – pour le 1er Trio de Franz dont Schumann disait : « Là toute la misère du monde s’évanouit par enchantement, le monde apparaît de nouveau paré de toute sa radieuse fraîcheur. » Puis à six – dont trois Russes – dans le Sextuor, bien moins connu, de Glinka, le Père de la musique russe : à l’inverse du Trio Pathétique, quasi désespéré, cet alliage de 1832 mêle élégante écriture, écho populaires et contrepoint savant. Puis l’exubérant pianiste chinois accompagnera « ses » trois chanteurs en un dialogue de mélodies et chants populaires « tour à tour graves ou enjoués ». Dans un identique exercice de créativité partagée, Jean-Yves Thibaudet convoque le Verbier Festival Chamber pour interpréter sous la direction de G.Takacs-Nagy et avec Joshua Bell un rare Mendelssohn, son « double concerto » pour violon et piano. Puis il s’(nous) amuse et s’(nous) émeut à conter en compagnie de la récitante Marthe Keller les aventures de Babar telles que Francis Poulenc les tira de la forêt africaine et des sagas éléphantines. Enfin en compagnie des frères Capuçon, de l’altiste Julian Rachlin et du violoniste Boris Kuschnir, il redécouvre les leçons du Quintette de Franck, l’une des plus nobles et passionnées inspirations – en structure de composition cyclique – de toute la littérature post-romantique.

Les 3 B
Le domaine général de Verbier demeure en somme balisé entre le milieu du XVIIIe et celui du XXe, sauf incursions furtives hors territoires. En zoomant sur les dates, on pourrait parfois croire à une « extension du domaine de la lutte », dirait Houellebecq s’émerveillant de la « possibilité d’une île » baroqueuse en plein océan classico-romantique…des alpages : oui, puisque voici apparaître l’icône à l’Eglise, le contre-ténor Philippe Jaroussky. Mais ce sera –voir plus loin – dans un récital de mélodies françaises très fin de siècle (XIXe)… Au demeurant, il y a du Vivaldi , devinez quoi, l’Eté au milieu des 3 autres Saisons, et c’est … en transcription pour .. 4 pianos, et encore du Scarlatti. Ce n’est d’ailleurs pas qu’on néglige ici le premier des 3 B, Johann-Sebastian : cette année encore, La Chaconne ( instrumentalement adaptée ), les 2e et 4e Partitas, des Sinfonias, des Sonates violon-piano, et même le 1er concerto BWV 1052, tout au clavier… du piano. Il est vrai qu’à Médran bien sûr, ce serait trop vaste pour la sonorité plus feutrée du « baroque-moderne » (donc déjà « tradition »), mais l’Eglise, mais le Chalet ? En tout cas, le 2e des 3 B est à l‘honneur : après l’intégrale en 2008 des sonates violon-piano, voici encore la 7e, et la 6e (deux fois), la 26e Sonate, et la partition maîtresse des Variations Diabelli( Stephen Kovacevic), une 1ère Symphonie, et la pas si fréquente Bien-Aimée Lointaine pour voix et piano, et le 2e de piano (avec la Grande Martha). Le plus gâté des 3 reste tout de même Brahms, dont le Verbier Orchestra (Ch.Dutoit) donne le concerto de violon (V.Repin), et dont la musique de chambre est fortement honorée : le Quintette op.34 (avec piano), les trios op 8 et.40, la sonate clarinette-piano op.120, et plus encore la somme de sagesse et de beauté , le terminal quintette avec clarinette op. 115. Au piano seul, les juvéniles 2e Sonate et les Ballades op.10, les Valses op.39, les Variations Paganini. Et du côté des voix, outre un rare Motet choral op.29/2, La Belle Maguelone, de surcroît dans une très originale formule de trio chant (Thomas Quasthoff), voix (les vers de Tieck, par le narrateur Jan Rupf) et piano (Charles Spencer).

Don Giovanni à Médran
Si Schumann est un peu délaissé – cependant les Scènes d’enfants, et la 2e Symphonie, par Kurt Masur-, sans doute en attendant son 200e anniversaire de naissance l’année prochaine, Chopin n’attend pas l’identique célébration de 2010 pour rester le « bien-aimé perpétuellement présent » : 2e et 3e Sonates, mazurkas et autres œuvres en récitals, et le 2e Concerto (Dutoit, Kissin). Les anniversariés-à-leur-place-de-calendrier sont deux en 2009. Haydn, cependant, attendra un meilleur…Matin (seule sa 6e Symphonie, en concert du…soir, et une Concertante), mais Félix ( « l’heureux ») Mendelssohn a son 2e Trio op.66, un rare Sextuor avec piano, et tout un concert (K.Masur, Yuha Wang) avec le 1er de piano, la 3e Symphonie (Ecossaise) et la 4e joyeuse « Italienne », sans oublier un op.posthume, concerto violon et piano. Les deux Franz ? Liszt a des lieder, un fragment italien de sa 2e Année de pèlerinage, et les hyper-romantiques Préludes à l’orchestre. Schubert, que ses contemporains laissèrent dans une telle ombre ( sauf les amis des Schubertiades et les connaisseurs-découvreurs) est comme d’habitude en pleine lumière de cette montagne qu’il eût sans doute tant aimée . Au piano soliste, les Moments Musicaux, un allegretto, des Klavierstücke ; en chambre, le 1er Trio, la Sonate Arpeggione, le Quintette de la Truite (vif-argent dans les torrents de Verbier), le tragique , Quintette à cordes. La 4e Symphonie, qui porte ce même sous-titre, alors qu’elle est plus sérieuse-beethovénienne. Et outre des lieder isolés, un cycle capital , La Belle Meunière (Thomas Quasthoff, Emanuel Ax), où l’amant heureux puis malheureux conte sa plainte aux torrents de la vallée, écoutez en l’écho vers Sembrancher . Et notre Wolfgang, inoublié comme toujours sur les hauteurs ? La 35e Symphonie (Hafner), le 3e concerto de violon(K316), des oeuvres religieuses (Vêpres, K.321et 339), et surtout…un opéra, et quel ! Don Giovanni, en version de concert évidemment, avec le Verbier Orchestra et le Collegiate Chorale sous la direction de Manfred Honeck. Susann Graham est Elvira, Edita Gruberova Anna, Sylvia Schwarz Zerline, Bryn Terfel Don Giovanni, René Pape Leporello, Matthew Polenzanio Ottavio, Thomas Quasthoff le Commandeur, Robert Gleadow Masetto. La gloire lyrique à Médran !


Vieille et Jeune France

Ecoles nationales comme on dit dans les histoires de la musique ? La Russie est en honneur : le 1er de Tchaikovski et son immense Trio à la mémoire de Rubinstein, la 10e de Chostakovitch et l’op.40 (voloncelle-piano), Rachmaninov en sonate, Moussorgski en Exposition, Prokofiev aussi, et Stravinski (Petrouchka), avec une incursion dans le plus proche, le Trio de Schnittke. Et la France , de façon parfois inattendue : comme ces mélodies chantées par P.Jaroussky (Jérôme Ducros au piano), rien que de « l’heure exquise » comme chez Reynaldo Hahn, et aussi Massenet, Chausson, Fauré ou Cécile Chaminade. Sans oublier le récital S.Graham-M.Martineau : des raretés chez Chabrier, Rosenthal, Bizet, Franck, Duparc, Ravel, Caplet…Un brin de Saint-Saëns, du Debussy, du Ravel, du Milhaud. Fauré dans son Requiem, si intime devant la vie et la mort, si ardent avec son 1er Quatuor cordes et piano op.15, Fauré sublime dans son Quatuor op.121, du fond de la vieillesse isolée, à quoi font écho dans le même beau et logique programme (Quatuor Ebène) les jeunes et séducteurs Quatuors debussyste et ravélien. On n’en goûtera que mieux l’ambitieuse « œuvre d’art totale » de la Turangalila couronnant la carrière symphoniste et synesthésiste de Messiaen (le Verbier Orchestra dirigé par C.Dutoit, avec J.Y.Thibaudet, E.Kissin et l’ondiste V.Hartmann-Claverie). Et la rigueur intériorisée de la Sonate pour pîano de Henri Dutilleux (par C.Neuburger). Il est vrai aussi que du côté du bel aujourd’hui, la timidité des hauteurs ne permet guère davantage que des promenades fort sécurisées chez des compositeurs pas trop à risques, encore que valeureux, et de générations fort diverses, tels le Letton Peteris Vasks, le Roumain Tiberiu Olah, le Russe Rodion Shchedrine ou l’Azerbaidjanaise Franghiz Ali-Zade (qui œuvre fortement pour la paix dans lemonde)et dont une version pour violon et piano préparé de Habil-Sajahi sera donnée » en création mondiale, ou les interprètes-compositeurs comme la jeune Russe Lera Auerbach. Entre ceux-là et les modernes de…naguère, on va de Martinu en Bartok, Ives et Britten, avec bonheur bien sûr. Et on se laisse guider par les chefs illustres modelant ces jeunes du Verbier Orchestra, leur enseignant l’art de vivre en communauté dans les grandes partitions : Kurt Masur, Charles Dutoit, Yuri Temirkanov, Manfred Honeck, et les primo-verbiérains Gabor Takacs-Nagy ou Jean-Christophe Spinosi sans Philippe Jarrousky et dans Mozart et Fauré….

16e édition du Festival de Verbier, du 17 juillet au 2 août 2009, 52 concerts. Information et réservation : T. 41 (0) 848 771 882 ; www.verbierfestival.com

Festival Musique et Nature en Bauges (73) Du 12 juillet au 22 août 2009

Festival Musique et Nature en Bauges (73)

12 juillet – 22 août 2009
13 concerts,
du médiéval au XXe

11e édition, et dans le titre même de ce petit monde préalpin que constitue le massif des Bauges, une forte présence de la Nature. Au centre de l’édition 2009, une thématique russe, sous le patronage d’Irina Chostakovitch, autour des Tableaux d’une Exposition. Mais aussi du médiéval, du chant amoureux et berceur, de la Renaissance, des valeurs sûres du baroque, du romantisme autrichien…

Transmettre la tradition russe
Nature et culture, le vieux couple bien connu des philosophes reprend du service programmatique et normatif en ces temps de crise et d’alerte écologique sur la planète. Au pays de Savoie qui vit passer Jean-Jacques le citoyen de Genève et du monde, son herborisation et ses rêves de pure civilisation, aux portes des Charmettes chambéryiennes où l’orphelin vécut auprès de « Maman » alias Madame de Warens le « seul bonheur » de sa vie, n’est-on pas bien pour des rêveries de promeneur solitaire qui va se confronter, le soir venu, à la communauté des frères et sœurs humains rassemblée pour l’art des sons ? C’est ce que souligne en d’autres termes la marraine de ce festival des Bauges – un petit massif en balcon au nord-ouest de la Combe de Savoie -, et qui a quelque titre à évoquer au nom de « l’esprit slave, si profondément démesuré, violent et contrasté, tout comme la nature, et si attaché à la quête mélodieuse de l’élévation d’âme » : Irina Chostakovitch, la veuve du compositeur russe, salue en termes enthousiastes cette 11e édition. Car au cœur de cette « musique et nature », on instaure une « semaine slave », première du genre dans ce cadre festivalier… et naturel. Deux concerts mettent en œuvre les principes de cette insertion, « avec d’anciens partenaires ou élèves des grands maîtres de la musique russe qui entendent transmettre à leur tour la grande tradition bien spécifique de culture slave ». Dans ces conditions, on se réjouira d’une présence comme celle de la pianiste Ludmila Berlinskaia, qui fut partenaire de Richter en piano à quatre mains et joua avec le mythique Quatuor Borodine ou Rostropovitch. Ses compagnons savoyards sont clarinettiste (Marija Pavlovic), contrebassiste (Dimitar Ivanov), bassoniste (Pieter Nuytten), violoniste (Ana Marjanovic), et bien sûr accordéoniste – l’instrument de la légende populaire et du quotidien russes, qui d’ailleurs reprend du service dans la musique savante contemporaine – (Boban Bjelic).

Un piano dans le lac et des tableaux dans la nature
Un premier thème les réunira autour des Tableaux d’une Exposition, la partition fétiche de Moussorgski, qui sera on le suppose « partagée » avec François-René Duchâble, et « parlée » par le comédien Alain Carré, habituel duettiste du pianiste savoyard. Comme l’avait annoncé F.R.Duchable il y a plus de 5 ans : « je prends ma retraite », « je fais mes adieux à la scène ». Cela, qui a été souvent mal interprété, signifiait pour cet hyper-actif adepte de l’humour de situation qu’il serait pianiste public … autrement que dans la noria du –récital-200aines-de-fois-par-an. Ne l’a-t-on pas vu en hélicoptère «faire lancer un piano » dans un lac ? Mais surtout se consacrer à des lieux, à des personnes qui ne voient ordinairement pas… la queue d’un Steinway : écoles, prisons, hôpitaux. Donc refuser le star-and-money system. A la Chartreuse d’Aillon – ce n’est sans doute pas indifférent, un ancien haut-lieu de silence et de dénuement ! -, l’équipe franco-slave tournera autour des Tableaux que Moussorgski « commenta » en mémoire de la mort de son ami très cher, le peintre Victor Hartmann. Et que par parenthèse , à force d’« entendre » parler en musique et d’après les titres, on serait heureux de voir en une Exposition qui les situerait dans le cadre pictural russe – réaliste et naturaliste, probablement , pré-moderniste, peut-être – de la 2nde partie du XIXe. Histoire de vérifier si « prima la musica e poi le pitture », côté génie bien sûr. Chostakovitch et Rachmaninov seront aussi présents en cette soirée, ce dernier avec d’autant plus de vraisemblance que non seulement ses Etudes-Tableaux (op.33 et 39) mais aussi son Ile des Morts témoignent de son imprégnation par la peinture symboliste et philosophique du Suisse Arnold Böcklin. La soirée des « « Miniatures slaves » joindra Glinka, Tchaikovski, Glière et Bartok à ces festivités d’Europe de l’est.

Le piratage du Miserere d’Allegri
Le reste est fait de propositions programmatiquement diverses. Le baroque – à l’inverse des « voisins de Tarentaise », qui vivent dans l’opulence du versant italien XVIIIe, des coupoles, des retables et des angelots jusqu’au délire – n’est guère « baugien », et le ici patrimoine architectural ou décoratif – hormis l’église romane de Viuz-Faverges et celle, XVIIIe, de Saint Grat au centre du bourg médiéval de Conflans – ne constitue pas la valeur première. Mais les sites, mais la Nature sont « là, qui t’invitent et qui t’aiment »… On commencera donc , à Viuz-Faverges, justement, par des « splendeurs de la polyphonie européenne » que l’ensemble vocal masculin et californien Chanticleer fera cheminer de Vitoria en Lassus et de Gombert en Josquin. En tout cas, dans le résolument post-médiéval et même renaissant ou baroque, plusieurs solutions. La Simphonie du Marais (Hugo Reyne) fait la fête avec la Cour du Roi Soleil, Lully et Philidor (de la généreuse famille des Danican). Le Chœur du King’s College (David Trendl) célèbre Palestrina, Allegri (mais oui, vous savez, celui dont ce sale bidouilleur d’Amadeus en visite à Saint-Pierre avait piraté le Miserere, rien que pour épater les p’tits copains autrichiens et transgresser l’Hadopipapal…), et Purcell, dont il faut rappeler qu’en 2009 on ne devrait pas oublier le 350e anniversaire de la naissance. L’Hostel Dieu lyonnais (F.E.Comte) revient à la partition-culte haendelienne-anglaise, le Messie.

Le son du cor au fond des Bauges
Comme les Bauges sont des Alpes, pourquoi ne pas y faire sonner le Cor de la même référence ? On demandera donc à un encore jeune hyper-lauréat de la trompette initiale passé au cor – David Guerrier, fort et justement médiatisé – de se joindre à ses trois collègues pour un Quatuor qui cornera Rossini, Rimsky-Korsakov, Hindemith et Tcherepnine à tous les vents de la Savoie. Oui, et pour citer comme la publicité du festival un Vigny légèrement adapté : « J’aime le son du cor, le soir au fond des Bauges… Et que le vent du nord porte de feuille en feuille ». Encore qu’il faille imaginer poétiquement le vrai cor des Alpes : on se croirait aussi sous l’Himalaya ! La flûte est plus légère, on le sait, et la voici magnifiée dans le « flûte enchantée, flûte enchanteresse » que le parrain du festival, le chef d’orchestre (Cannes, Les Baléares) et aussi flûtiste Philippe Bender avec quatre compagnons de routes rassemble autour de la Vienne de Mozart, Beethoven et Schubert. Le Quintette à cordes de la Philharmonique de Berlin fera rêver au son magique de Mozart à Dvorak. Mais le grand romantisme – Beethoven, Mendelssohn, Schumann – est confié au duo russe du pianiste Boris Berezovsky et du violoniste Dmitri Makhtin puis au trio très français et néanmoins si passionné des Wanderer (Haydn, Schubert, Mendelssohn, Liszt). Et pour montrer que les Bauges, frontière naturelle, n’arrêtent pas les vents d’autres temps et espaces, le duo conjugal-catalan de Montserrat Figueras(voix et cithare) et Jordi Savall (viole, lyre, rebab) avec Andrew Lawrence-King(harpe et psalterion) emmèneront par berceuses, et romances d’amour en Ibérie, Flandres, Maroc et Turquie, selon « la force expressive qui s’inscrit dans l’éternité de la mémoire humaine ».

Festival Musique et Nature en Bauges. Divers lieux de ce massif préalpin ou à ses marges. Du 12 juillet au 22 août 2009. Concerts à 21h (sauf mercredi 29, 20h30) : dimanche 12, mercredi 15, lundi 20, dimanche 26, vendredi 31 juillet ; mardi 4, samedi 8, mardi 11, vendredi 14, mercredi 19, vendredi 22 août. Renseignements et réservation : T. 04 79 54 84 28 ; www.festivalmusiqueetnature.fr

Festival d’Orange (84): Traviata, Cavalleria, Pagliacci Du 11 juillet au 4 août 2009


Chorégies d’Orange
(84)
Du 11 juillet au 4 août 2009
Verdi (Traviata), Mascagni (Cavalliera), Leoncavallo (Pagliacci)


Dans la rituelle formule « sous le mur du théâtre romain d’Orange » (2 opéras, 2 concerts), on est cette année italien XIXe… avec 3 opéras (et les 2 concerts). La Traviata de Verdi, et en une seule soirée, le duo Mascagni-Leoncavallo : petite approche descriptivo-sociologique du verdisme et du vérisme.

De Lorettes en Call Girls via Camélias

Connaissez-vous les Lorettes ? Les Lionnes ? Les Biches ? Les Cocottes ? Les Camélias ? Vous avez dit aussi Call Girls ? Et au fait, vous appellerez par téléphone ? C’est daté, aux temps du Net, du Web et de la Toile-qui-dévoile-tout-tout-de-suite. Mais enfin, c’est bien de « cela » qu’il s’agit. Donc les Lorettes, c’était au siècle dernier ? Non, avant-dernier. En plein XIXe, le siècle du Romantisme, comme chacun sait. Puis du Réalisme. Puis du Symbolisme. Et pendant tout ce temps, « ils » ne pensaient qu’à « ça » ? Oui, même si en façade familiale et bourgeoise… Et « ils » le cachaient ? Bien sûr, tout autant ! Pourquoi ? Je ne sais. Parce que « ça ne se fait pas » ? Et pourquoi ça ne se fait pas ? La religion chrétienne – et spécialement la catholique, si dominante en Italie ou même en France – condamne le péché de chair, commis en adultère, hors des saints liens du mariage. Et donc encore plus fortement l’amour tarifé avec la prostituée ? Alors là, distinguons les motifs : si la chair, parfois très exigeante, ne peut être pleinement satisfaite dans le mariage, et surtout si on prend la précaution de ne pas être objet de scandale, voilà qui mérite interprétation et formes d’indulgence acquises au tribunal (par principe secret) de la Pénitence. Bref, « cela » se négocie.

« Elle était belle à faire croire un athée »

La femme, bien sûr, est la Tentatrice, on le sait depuis Eve. D’un côté, elle pousse l’homme, si influençable, à croquer les fruits de la Connaissance. De l’autre, elle l’attire contre elle, et alors là, Mon Dieu… C’est ainsi, et c’est bien par elle que le scandale arrive, non seulement dans l’ombre des maisons où « ça » se fait (chut !), mais aussi parfois quand il prend à la Tentatrice des idées sublimes, et qu’elle arrive à en contagionner le malheureux payeur pour sortir du commerce (donnant-donnant, e basta), et pourquoi pas, vivre au grand jour ce qui est devenu un amour, et le sanctifier – pourquoi pas ? – par un mariage. Malheur à eux ! La maréchaussée sociale veille, et aussi – de Là-Haut ? – la maladie qui punit, par là où on a péché. Ou d’aussi cruelle et irrémédiable façon : nous avons nommé le mal de poitrine ou phtisie, dite plus tard tuberculose. Au milieu du siècle romantique, « cela » est-il digne de faire un sujet de roman, de théâtre, voire d’opéra ? D’un certain roman, peut-être, et aux franges de la décence, évidemment. Quand en France, un auteur s’y colle, ce ne peut qu’un « fils de », et à grand succès. Un certain Alexandre Dumas-fils écrira donc « la Dame aux Camélias », qui conte l’aventure « vraie » de Marguerite Gautier, demi-mondaine mais amoureuse de (parmi ses amants de métier) Armand Duval, qui l’aime…pas assez cependant pour ne pas l’abandonner à sa mort de poitrinaire quand elle sera physiquement et socialement déchue. La Dame, arrivant à la fin de l’histoire, se fait conduire au Vaudeville, dans la loge où elle avait donné le premier rendez-vous au bel Armand : « Malgré l’ardente fièvre qui me brûlait, je me suis fait habiller ; Julie m’avait mis du rouge, sans quoi j’aurais eu l’air d’un cadavre… On m’a rapportée à moitié-morte chez moi. », raconte-t-elle dans son dernier carnet. Puis elle entre en agonie, et ne fera plus que prononcer le nom de son Armand sans noblesse du cœur. Au fait, et puisqu’on en est à la recherche d’un plus d’exactitude, et grâce à de bonnes lectures, nous recommandons chaudement aux lecteurs et spectateurs la consultation de l’Avant-Scène Opéra 51, où comme d’habitude on apprend tout sur chaque opéra, et d’où vient La Traviata. Marguerite Gautier ne fut donc autre que Marie-Alphonsine Plessis (alias Marie Duplessis), éblouissante beauté qui en fascina tant dans le Paris mondain et artiste ( Liszt dira longtemps après que c’était bien « l’incarnation la plus absolue de la femme », et il s’y connaissait, le beau Franz ; « Belle à faire croire un athée », résume ADF, Alexandre Dumas Fils, qui crut, souffrit avec elle et la transfigura par littérature), sortie d’une enfance malheureuse pour entrer dans la célébrité, mais mourir de phtisie à 23 ans.

Traviata au XVIIIe ou la bienséance

Ecrit en 1848, le roman devient théâtre en 1852, remporte un succès historique, et c’est là qu’on arrive du côté de chez Verdi, lui aussi fasciné par le destin de cette « (anti ?)héroïne moderne », et demandant à son librettiste Piave de lui bâtir une adaptation lyrique qui sera le 3e titre d’une trilogie, avec Rigoletto (d’après Hugo, 1851) et Le Trouvère (1853). Et certes il faut alors prendre des précautions, « sortir » la Dame aux Camélias d’un statut ouvertement demi-mondain, et après l’avoir rebaptisée Violetta (Valéry), sous-titrée d’infamie (La Traviata, la Dévoyée), ne pas clairement la verser au registre du commerce des sens, et en faire davantage une femme légère aux amours multiples, mais cherchant et trouvant l’Amour – trop tard- avec Alfredo Germont. Et aussi rattrapée par la maladie punitive, dès le début de l’opéra. Evidemment, nous nous étonnons encore que la « bienséance » ait obligé dans un premier temps à rétro-activer cette Traviata en la situant au XVIIIe. Et que ce pur chef-d’œuvre de Verdi, si efficace dans l’écriture musicale comme sur le plan dramaturgique, ait été accueilli à Venise très fraîchement. Tiens, comme Carmen, à Paris, un quart de siècle plus tard… En somme, deux « Traviata », même condamnées à mort et « exécutées » : « ça ne se fait pas », de montrer des « choses pareilles » à l’opéra. Il fallait qu’au moins pendant quelques mois ces vérités-là fussent rappelées, quitte à faire en quelques mois des Traviata italienne puis française des héroïnes quasi-consensuelles et universelles.

L’ombre du trio des années 50
On ne perdra donc pas de vue, sous le mur d’Orange, que l’opéra de la maturité verdienne a toujours besoin d’un coefficient d’audace dans la « représentation » (visuelle, dramaturgique, sonore) sans lequel une part de son « message » serait occultée. Et bien sûr d’une grandeur dont déjà la légende XXe nous rapporte qu’elle joignit au milieu des années 50 la Violetta de Maria Callas, la mise en scène de Lucchino Visconti et la direction de Carlo-Maria Giulini. A Orange 2009, la distribution des rôles principaux est italienne : Patrizia Ciofi (qui était déjà Violetta pour la réouverture de la Fenice vénitienne, et a chanté à Orange dans Lucia de Lammermoor), Vittorio Grigolo en Alfredo, Marzio Giossi en Germont-père. C’est un « primo-orangiste » qui conduit l’histoire dans l’espace , avec un regard neuf : Frédéric Bélier-Garcia, venu de la philosophie et du théâtre (où il écrit également, ainsi avec Emmanuel Bourdieu) et abordant le lyrique en 2005. Le Coréen Myung-Whun Chung avait été assistant de Giulini – il y a 30 ans –et il est devenu l’un des chefs les plus « internationaux » de notre époque, très concerné par l’action humanitaire, et fort Français puisqu’il est « permanent » au Philharmonique de Radio-France, son orchestre donc à Orange, qu’il dirigera pour l’un des deux concerts symphoniques : Fantastique de Berlioz, et Concerto pour violon de Tchaikovski, avec Renaud Capuçon.

Vérisme et tranche de vie
Vous avez dit verdisme ? Non, vérisme. C’est un peu l’un dans l’autre ? Oui et non. En tout cas on peut considérer que justement La Traviata annonce par son sujet et son regard sur une partie de la société (la bourgeoisie et ses marges « érotiques » : où le Père (Germont) vient rappeler au Fils Alfredo qu’il ne faut pas compromettre la réputation de la Famille –un Tout, et sacré, et bien sûr lié aux Biens de Fortune – avec une femme de mauvaise vie) que le Vrai peut faire partie de la « description » par l’Art. Ce vérisme – spécifiquement italien – s’épanouira dans les années 70 et jusqu’au début du XXe : en littérature, les romans de Verga, en musique, les œuvres de Mascagni, Leoncavallo, Puccini… On y met l’accent sur l’étude sociale des régions – le Sud de la péninsule – et surtout des classes pauvres, et on y parle (ou chante) « cru », violent. L’opéra laisse pourtant au roman la charge de critique sociale et politique. « L’artiste doit s’inspirer de la vérité ; c’est un homme et c’est pour les hommes qu’il doit écrire », spécifie le prologue de « Paillasse », où Leoncavallo ose parler d’une « tranche de vie » (squarcio di vita), ce qui n’est pas sans rejoindre les théories du naturalisme romanesque français ( et en revanche rejaillira peu sur l’opéra de l’autre côté des Alpes : la Louise de Charpentier reste assez isolée). De là un regard condescendant, voire méprisant, sur ce vérisme décidément mal élevé, vulgaire, bruyant : les « esthètes » n’aiment pas trop que la musique assume le quotidien, la contemporanéité, l’interrogation sur un meilleur des mondes ici-bas… A ce titre, le « doublé » des chefs-d’œuvre de Mascagni (Cavalleria Rusticana, 1890) et de Leoncavallo (Pagliacci, les Paillasses : traduction plus « vraie » que le singulier, 1892) souvent rassemblés – ne fût-ce que par leur caractère court d’ « en-un-acte » – et aussi à cause du mal mortifère de jalousie en Italie rurale du Sud, permet de réfléchir sur des formes extrêmes d’éloquence, et souvent décriées pour leur simplisme violent. La culture scénique généraliste de Jean-Claude Auvray, le parcours glorieux de Georges Prêtre, le « raptus » lyrique de Roberto Alagna (Canio) et la neuve éloquence d’Inva Mula (Nedda) dans Pagliacci, les aura lyriques contradictoires de Béatrice Uria- Monzon (Santuzza) et- d’encore Alagna (Turridu) dans Cavalleria donneront à s’émouvoir… Le concert dirigé par le jeune chef norvégien Elvind Gullberg Jensen ( Le National de France) sera, lui, très… russe (Rachmaninov, le 2e concerto avec Hélène Grimaud, Tchaikovski et Moussorgski).

Et puis cherchez la Dame aux Catleyas
Mais pourquoi ne pas entrer avec délectation dans ces terres de contrastes qui donnent surtout envie de révoquer les idées toutes faites ? Là où les préludes de Traviata feraient croire qu’on s’est trompé d’histoire d’amour – ne dirait-on pas Lohengrin et son Cygne barbotant sur Seine ? – , où les Lorettes et les Lionnes pouvaient se sublimer en inspiratrices, telle Aglaé Savatier, devenue Sabatier, et « La Présidente » – des dîners où elle, Flaubert, Nerval et Gautier soupaient avec Baudelaire, qui fut amoureux peut-être seulement transi et en tout cas réfrigéré mais la « plaça » dans Les Fleurs du Mal… A croire que le réel – le vérisme, la tranche de vie, et même la biographie attestée – n’est pas si simple, qu’il échange volontiers avec l’imaginaire. Qui donc au fait est plus « vraie » Dame aux Camélias, Marguerite Gautier, Marie Duplessis , Violetta Valéry ? Et plus tard du côté de chez Swann, la véritable « Dame aux Catleyas » ? Odette de Crécy, Léonie Clomesnil, Laure Hayman, Madame Swann puis de Forcheville ? Rechercher la matérialité de tout cela serait Temps Perdu, mais, Dieu merci, l’Art brouille les cartes et transfigure. Il ne sert même qu’à cela, non ?

Festival d’Orange (84) Du 11 juillet au 4 août 2009. Giuseppe Verdi (1813-1901), La Traviata. Dir. Myunk-Whun Chung. Samedi 11 et mercredi 15 juillet (reports en cas de mauvais temps). 21h45. Ruggero Leoncavallo (1857-1919), Pagliacci. Pietro Mascagni ( 1863-1945) Cavalliera Rusticana. Samedi 1er août, mardi 4 août, 21h30 (reports)

Concerts symphoniques. Samedi 18 juillet, 20h45 : dir. Myung-Whun Chung (R.Capuçon soliste) : Tchaikovski, Berlioz ; lundi 3 août, 21h30 : dir.Eivind Gulberg Jensen (H.Grimaud, soliste) : Moussorgski, Tchaikovski, Rachmaninov. Information et réservation : www.choregies.com

11e Festival Cordes en ballade Ardèche méridionale (07). Du 3 au 14 juillet 2009

11e Festival Cordes en ballade
Ardèche méridionale (07)
Du 3 au 14 juillet 2009

Le Quatuor Debussy et ses invités. Pour le 10e anniversaire des Ballades de Cordes en Ardèche, le Quatuor Debussy continue son activité d’enseignement supérieur aux stagiaires, et organise les concerts autour de thématiques : Haydn, la voix dans tout son éclat. Les Quatuors Satie et Prometeo, le Chœur Britten (Nicole Corti), la soprano Françoise Masset, les harpistes Christine Icart et Christophe Truant, la gospelienne Liz Mc Comb sont de la fête en 8 lieux d’Ardèche où site, patrimoine et archéologie se conjuguent.

Appelez-nous Maîtres ?

Dix ans que les Debussy se « désurbanisent » à l’orée de l’été pour bords de fleuve-roi (c’est ainsi qu’on surnomme le Rhône, tous ne le savent pas ?), plateaux, garrigues et balcon cévenol s. Moins périphrastico-touristiquement dit, c’est en 2009 le 10e « Cordes en ballade » ardéchois. Les Debussy ont, nul ne l’ignore, le goût de la synthèse, donc l’esprit clair, et ils regroupent leur estivade 2009 autour de thèmes : « la voix dans tous ses éclats », puis « de Haydn à l’Italie ». lls témoignent aussi du désir de communiquer avec leurs publics, mais sans les scories de la gadgétisation et de « l’étonne-moi » dans la surenchère. Car on sait aussi que leur travail tout au long de l’année a toujours reposé sur une authentique action de pédagogie, c’est-à-dire de transmission de leur savoir, qui est considérable mais sans vanité ou tics d’autorité démonstrative. Ils n’ont jamais eu tendance à dire aux jeunes : «Appelez-nous Maîtres »….Et pourtant si les Cordes se baladent en Ardèche, c’est parce qu’au point de départ il y eut le stage de l’Académie, où se formèrent en « Sup d’Archets » des Quatuors qui ensuite se sont fait un nom, les Esteves, Tercéa, Sequenza ou Varèse… Et cette année encore, la clôture se fera avec 4 concerts (11, 13 et 14 juillet) : les églises (Mélas, Beauchastel), temple (Lagorce) et chapelle de couvent (Bourg Saint Andéol) résonneront en Haydn, Mendelssohn ou Antignani grâce aux « Jeunes Talents » issus de cette activité stagiaire de haut niveau.

Sankt Josef et Liz Mc Comb

Tiens, justement, Haydn l’anniversarié 09 : le Père du Quatuor ne pouvait être que l’objet d’une prière à Sankt Josef… Outre ce que prennent en mains les Jeunes Talents, les Debussy eux-mêmes ont choisi le 4e de l’op.20, une série de 1772 qui témoigne du Sturm und Drang le plus saisissant, notamment dans un poco adagio dont toutes les variations pathétiques sont en mineur. Le Quatuor invité Satie – 4 jeunes issus de l’enseignement CNSMD lyonnais et qui se sont groupés il y a 10 ans sous l’invocation du Vieux Farceur d’Arcueil – joue l’op.71/2, où en 1792 Haydn (en voyage londonien) écrit la seule introduction lente –fort brève – de tous ses quatuors, et un adagio cantabile lui aussi pré-romantique. Ils y joignent un quatuor de Cherubini, et une œuvre du compositeur sud-africain Kevin Volans, élève de Stockhausen et Kagel. Quant à la voix, elle « éclate » en effet, à commencer dans son aspect parlé, puisque François Castang – un des piliers de France-Musique, entre autres avec son « à portée de mots » de midi à 13 heures qui fait commenter leur goût musical aux non-musiciens de métier – est récitant dans La Reine des Neiges, un Andersen adapté pour jeune public et dont les Debussy jouent la mise en notes de Patrick Cardy. Côté chanté de la voix, honneur au gospel, via Liz Mc Comb « la pasionaria » de Cleveland si vouée à l’humanitaire pour aider les exclus de toutes les sociétés.

Soprano, harpistes et cas d’Indy

Voix soliste, celle de Françoise Masset – une soprano qui chante aussi bien le baroque avec Hugo Reyne ou Emmanuelle Haïm que le contemporain – Mantovani, Michèle Reverdy -, souvent dans des formules originales de spectacle, chez Stuart Seide ou à la Péniche-Opéra de Mireille Larroche, l’insubmersible laboratoire flottant des canaux…-, en duo avec la harpiste Christine Icart, multi-lauréée, chambriste convaincue, et qui a déjà enregistré avec F.Masset pour des mélodies de Joseph Kosma. Il y aura d’ailleurs un écho du musicien de Prévert dans le concert en duo, franco-russe, Glinka, Tchaikovski répondant à Fauré, Saint-Saëns, Antony Girard. Le Chœur régional Elégie (Valéry Imbernon) prolongera cela en interprétant le Catalan contemporain Ramiro Real et la messe brève de l’hyper-Breton Guy Ropartz. Les Debussy remonteront sur le plateau ardéchois pour y faire écouter le 2e Quatuor de Vincent d’Indy, une des belles partitions de ce musicien dont la musique de chambre, au moins, n’inspire pas de malaise… : celui que répandirent bien des aspects du « vieux gentilhomme cévenol », patron nationaliste de la Schola Cantorum et pourtant fort wagnérien, adepte du procédé cyclique, musicalement sectaire (son Cours de Composition), catholique- et- Français- toujours, férocement antisémite (il fit même de cette « idéologie » un argument majeur de son opéra-oratorio « Saint Christophe », irreprésentable au regard de la loi française d’aujourd’hui), et enfin bref… Le public mélomane connaît surtout, lui, sa Symphonie sur un Chant Montagnard. On comprend que les Debussy – musiciens très cultivés et informés – n’aient pas fait de lui un des Saints Patrons de leur Ballade Ardéchoise, mais voilà une jolie occasion de discuter sur le « cas d’Indy », d’autant que la soirée sera du côté des embarcadères et étrennera la Péniche, nouveau lieu d’exposition, de rencontres et de concert-repas, amarrée « daux ports de Viviers puis de Cruas. De même, à l’ouverture du 3 juillet, la voix sera à l’honneur : Françoise Masset , avec le harpiste Christophe Truant, est au milieu des chanteuses du Chœur Britten (dirigé par Nicole Corti) pour une des grandes partitions que ce groupe a re-révélées (au concert, au disque), Le Miroir de Jésus d’André Caplet, écrit peu de temps avant sa mort par le disciple de Debussy. Outre les Quatre Chœurs de Maurice Ohana, par les Britten, on y entendra aussi par les Debussy deux raretés : l’adaptation (avec la harpe soliste, évidemment) des D anses – sacrée et profane -, et un Adagio pour quatuor d’orchestre du Belge Guillaume Lekeu (mort à 24 ans en 1894)…

Ligabue et Luca Antignani, Tosca et Farinelli

De France en Italie : les jeunes du Quatuor Prometeo (lauréats depuis 1995) à Prague, Bordeaux) iront sur les hauteurs rafraîchissantes de Montpezat pour chanter l’italien de leur naissance. En écho de Papa Haydn, on aura Padre Boccherini (le Père du Quintette à cordes) avec son Quatuor op.41, un inattendu Quatuor de Verdi et le Requiem per una masquera, du compositeur-fétiche des Debussy, et invité par eux comme Parrain du Festival, Luca Antignani. Les Debussy encore inscrivent à leur programme de Cruas Il re nella foresta, une partition d’Antignani qu’ils ont créée au printemps 2009, et qui à travers un tableau du « naïf » italien Ligabue montre « l’esprit tendu et affolé, le combat féroce » de cette musique en recherche. Sans oublier deux curiosités puccinienne et verdienne….Et puis il y a l’esprit Cordes-en-ballade, qui pousse par exemple le compositeur en résidence ( Luca Antignani, donc) à travailler avec les jeunes musiciens qui le mettent à leur programme de concerts et à animer le public par des « clefs d’écoute » explicatives de son œuvre. On peut ajouter à ces délices les sollicitations ambulatoires qui ont depuis les origines marqué le festival : randonnées musicales, visites faune et flore ou thématico-archéologiques (châteaux, églises, villages). Sans oublier les hommages au cinéma en musique, sur grand écran : une Tosca de Benoît Jacquot, un Farinelli de Gérard Corbiau…

11 ème Festival des Cordes en ballade. Du 3 au 14 juillet 2009 : Viviers, Cruas, Aubenas, Bourg Saint-Andéol, Montpezat sous Bauzon, Le Teil, Beauchastel, L agorce (07). Direction artistique du Quatuor Debussy ( Christophe Collette, Dorian Lamotte, Vincent Deprecq, Alain Brunier). Concerts : vendredi 3, 21h ;samedi 4, 16h, 18h ; dimanche 5, 21h ; jeudi 9, 21h ;vendredi 10, 15h, 21h ; samedi 11, 11h, 18h ; dimanche 12, 18h ; lundi 13, 18h ; mardi 14, 15h. Information et réservation : T. 04 72 07 84 53 ; www.ardeche-resa.com

Festival de Saou (26): les 20 ans Du 25 juin au 20 juillet 2009

Festival de Saou (26)

qui chante Mozart pour la 20e fois. 2009, Les 20 ans.
Du 25 juin au 20 juillet 2009

Pour la 20e de ce Festival « unique » parce que consacré à Mozart (et ses contemporains), les interprètes qui ont participé à cette expérience en Drôme méridionale reviennent célébrer l’anniversaire. Ce sont donc en symphonique, chambrisme et solisme 13 concerts, notamment avec Michel Portal, Laurence Equilbey, Philippe Bernhold, Fazil Say, le Quatuor Debussy et le Quintette de la Philharmonie de Berlin. Et en écho avec le 200e anniversaire de Haydn, des partitions du « Papa » (spirituel) de Wolfgang, en regard…

Le plus bel âge de la vie ?

« J’avais 20 ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. » La phrase cinglante de Paul Nizan – le grand romancier de La Conspiration et d’Antoine Bloyé, le pamphlétaire d’Aden Arabie pour la réédition duquel Sartre écrivit en 1960 une si fraternelle préface – conviendrait-elle à la personne morale d’un festival dédié, en lumière pré-provençale, à Mozart ? Sans doute pas, et même au contraire, lorsque Saou se réjouit de célébrer son 20e anniversaire. Pourtant, pourtant, un peu d’ombre – disons de clair-obscur – pour rappeler que Wolfgang ne fut pas seulement l’enfant ardent et fêté, puis le jeune homme conquérant de sa liberté, cela ne messied point ? D’autant qu’en domaine d’anniversaires, on peut évoquer chez Mozart, mort à 35 ans (tiens, l’âge où Nizan fut enlevé violemment à la vie…), une 20e année (1776) que les biographes décrivent comme placée sous le signe d’un « horizon bien peu large pour un esprit avide », enfermée dans un Salzbourg où il ne reste plus au compositeur tutellé par son « vrai » Papa (trop docile serviteur de toutes les autorités) qu’à faire de l’entrisme dans l’aristocratie locale…au risque d’y perdre son âme et son génie « libertaires ». 1776 sera donc par réalisme « galant » dans sa musique « pour plaire », puis « religieux conformiste » ( c’est pour cela qu’il est « domestique d’Eglise ») quand il aura senti que décidément les nobliaux urbains et provinciaux en mordent pas tellement à l’hameçon, et que son propre génie connaît une panne d’inspiration et d’audace. Il « renaîtra » l’année suivante !

Papa Josef et l’amitié

Ajoutons que si 20e Saou il y a, il ne saurait échapper que cela commença en 1989, 200e anniversaire d’une Révolution Française dans l’esprit duquel Mozart eut tout de même le temps de reconnaître l’avènement d’idées (fraternité d’esprit, liberté individuelle, égalité sociale) aux principes desquelles il adhérait, par delà les frontières du vieux monde des monarchies et des nations. Est-ce pour cela aussi que les Patrons de Saou ont placé leur 20e sous le signe de l’amitié filiale de Wolfgang avec le cher « Papa Josef » (Haydn, son aîné de 24 ans), dont on ne peut guère oublier qu’en 2009 on marque le 200e anniversaire de la disparition ? Après tout, et sans vouloir post mortem enrôler Papa dans une idéologie péri-révolutionnaire qu’en serviteur zélé des princes autrichiens il détestait : c’est bien le jeune Mozart qui fit adhérer son Vieux Maître à une Franc-Maçonnerie d’idées avancées… Bref, donc sans oublier que la réalité en art est plus complexe que ne la montrent les images d’Epinal, Salzbourg ou Vienne, Saou 20e fait d’abord fièrement son bilan de santé : en 19 ans, dans 31 communes de la Drôme, 179 concerts, 5 opéras, 6 messes et leurs 2278 interprètes), 6 expositions et rencontres. Et de 4 concerts sur 3 jours en 1989 à 13 sur 3 semaines en 2009. Et 5.000 mélomanes pour l’année précédente. Sous l’emblème de l’amitié Papa-Fiston, ce sont aussi les interprètes fondateurs et continuateurs – dont à Saou l’on peut dire « nous nous sommes tant aimés » – qui ont proposé leur programmation. D’où le côté kaléidoscopique des interventions haydno-mozartiennes en musiques solistes, chambristes, chorales et symphoniques, avec des échanges subtils de rôles : ainsi de l’Orchestre National de Lyon qui se place sous la féminine autorité de Laurence Equilbey et avec la complicité de Sandrine Piau, dans des « citations » vocales de la Flûte Enchantée et des moins connus Thamos, Zaïde, Mitridate et Lucio Silla, contrepointé par « la mer calme et l’heureux voyage » aux Hébrides et ailleurs d’un Mendelssohn (né il y a 200 ans, tiens, tiens). Ou l’Académie Baroque, les petits jeunes européens d’Ambronay, sous l’austère mais bienveillante direction de Martin Gester : et là, « en forêt de Saou », – plus mystérieux encore que tous les Parcs en toile peinte pour les Noces -, on pourra jouer au labyrinthe opératique mozartien et au « qui perd ses amours les (re)gagne », dans des extraits de Don Giovanni, Cosi Fan Tutte, des Noces, de l’Enlèvement et de la Flûte. A l’inverse, le solisme pianistique de Fazil Say devrait s’exercer en toute situation d’autonomie entre Haydn (3 Sonates, Hbk. 31, 35 et 37) et ce qu’il « pourra dire à Maman » dans les Variations .K.265, l’évidente « turquerie » de la Sonate K.331 (oui, mais on demanderait comme chez Molière : « de la conscience à un Turc ? »), avec une improvisation (calculée ?) sur l’autre turquerie d’Enlèvement (portrait revisité d’Osmin ?) dans un « Inside Serail »…


Surprises, Styx et chants d’oiseaux

Le côté plus sérieux de Mozart virtuose en transcription instantanée (la copie d’oreille absolue chez le Pape pour le Miserere d’Allegri) et surtout en recherche de spiritualité « contre les prestiges de la mort », on le trouvera grâce à l’Hostel Dieu de Franck-Emmanuel Comte : GrabMusik de la jeunesse en pré-écho de la sublime Trauermusik maçonnique (K.477), sans oublier le Haydn douloureux d’un Stabat Mater. Le Mozart du concerto pour clarinette (K.622), est-il lié à la seule beauté, ou bien s’enrichit-il de grandes angoisses ? Un soliste comme Michel Portal détient bien des secrets, et il est de ceux qui aiment partager. L’Orchestre d’Auvergne (Arie van Beek) l’accompagne, et au passage interroge les ambiguïtés contrapuntiques de l’Adagio et Fugue, puis se lance dans La Surprise (94e Symphonie) de Haydn. « Papa, ne va pas en Angleterre, d’ailleurs tu parles si peu de langues ! », aurait dit Wolfgang à Haydn en partance pour ses grandes vacances anglaises, en 1790. « La langue que je parle est comprise du monde entier », réplique Papa . C’est vrai, mais quelle langue parle-t-on au-delà du Styx ? Et y retrouve-t-on les absents ? Mozart « s’absentera » dans un an, Haydn reviendra bientôt pour vivre encore 20 ans en Autriche. C’est « La Surprise », chaque fois déchirante même si nous en connaissons les termes biographiques…
Le dialogue du Père et du Fils, Saou l’instaure en plusieurs concerts par œuvres croisées. Le Quatuor de Venise dit à 4 archets l’Adagio et Fugue (un écho de la rencontre mozartienne avec Bach), et le K.499, « en face » de l’op.35/3 et de l’admirable (ultime) op.77/2 de Haydn. Les Debussy croisent la méditation sur la mort du Requiem (version de P.Lichtenthal) et le très vif op.33/3, dit l’Oiseau, de Haydn. Cela chante aussi avec le Quintette à cordes de la Philharmonie berlinoise, L’Alouette (op.64/5) répondant au Quintette avec clarinette ( Wenzel Fuchs) et à la réduction sextette de la Gran Partita. Mêmes jeux Haydn-Mozart avec transcriptions et géométries variables : les Carpe Diem (Jean-Pierre Arnaud), ou « Philippe Bernold and friends » (C.Désert, O.Charlier, G.Caussé, M.Coppey), et aussi les Barbaroque- Henri-Demarquette-Brigitte Peyré-Ensemble Syracuse. Plus classique duo violon (Nicolas Dautricourt) et piano (Marie-Josèphe Jude) pour Sonates K.304, 377 et 454, ou Octuor (les Prague) et cor (Vladimira Klanska) en arrangements d’opéras mozartiens.

20 ème festival « Saou chante Mozart ». 13 concerts autour de W.A. Mozart (1756-1791) et Josef Haydn (1732-1809). Saou et autres lieux de la Drôme (26), Valence, Die,Montélimar, Saint-Paul-Trois-Châteaux, Dieulefit, Crest, Suze-la-Rousse, Anneyron, Chabeuil, Saint-Jean-en-Royans… Du 25 juin au 20 juillet 2009. Jeudi 25 juin, 20h ; samedi 27, 20h30 ; dimanche 28, 18h ; lundi 29, 20h30 ; jeudi 2 juillet, 20h30 ; samedi 4, 20h30 ; dimanche 5, 18h ; lundi 6, 20h30 ; mercredi 8, 19h ; dimanche 12, 20h30 ; mardi 14, 18h ; dimanche 19, 18h ; lundi 20, 20h30. Information et réservation : T. 04 75 76 02 02 ; www.saouchantemozart.com

Les Musiques de Beauregard Saint Genis Laval (69), du 13 au 28 juin 2009

6 èmes

Musiques de Beauregard

Saint Genis Laval (69)
Du 13 au 28 juin 2009

« Petit » Festival de fin juin pour préparer les plus « grands » : la 6e édition des Musiques de Beauregard propose 5 concerts, dont le domaine d’élection demeure baroque, qui sonne si bien et intimement dans le cadre de l’Orangerie. Des ensembles lyonnais (Vallottti, Jardins de Courtoisie) précèdent le violoniste italien Giuliano Carmignola (en duo avec Riccardo Doni) et Gustav Leonhardt, qui jouera ses chers Français du XVIIe et du XVIIIe.

Je vis je meurs je me brûle et me noye…

On a déjà beaucoup dit – en toute louange – sur le cadre classico-végétal du Parc (très Noces et Cosi Fan Tutte) de Beauregard, à Saint Genis Laval, au sud de l’agglomération lyonnaise. Cette année, la programmation de ce petit festival bien ciblé-baroque ( directeur artistique : Daniel Missire) remonte en Renaissance et descend en moderne. L’ouverture s’y est faite avec la guitare de l’ex-petit prodige Emmanuel Rossfelder, aujourd’hui fêté et invité un peu partout en Europe et Amériques… : un peu de tout-espagnol-et-brésilien, XIXe et XXe, en commençant par – l’auriez-vous cru – de Verdi, une auto-fantaisie sur les thèmes de La Traviata, et allant chez les plus attendus Tarrega, Granados, Albeniz, avec rappels de…Bach et Weiss. Puis les Jardins de Courtoisie – quel joli titre pour célébrer l’amour médiéval et ses modalités ultérieures ! – vont en Renaissance. L’ensemble créé il y a 5 ans par la chanteuse Anne Quentin-Delafosse est, on le sait, d’origine lyonnaise : dans son concert, il « jumelle » – comme elles le furent naguère sans cérémonies municipalo-économiques – les villes d’Entre-Rhône-et-Saône et du bord de l’Arno, du temps que Florence et Lyon florissaient dans l’édition poétique et musicale. Et que sinon Ronsard, du moins Maurice Scève allait célébrant l’ésotérique beauté féminine et la hautaine Délie, « Plus tost seront Rhosne, et Saone desjoinctz, Que d’avec toy mon cœur se desassemble », qui était probablement la belle Louise Labé , elle plus directe dans l’expression d’amour, rappelez-vous « je vis, je meurs, je me brûle et me noye, J’ay chaut estreme en endurant froidure ». Il y avait aussi en ce superbe temps renaissant Pernette du Guillet, qui « rimait » sans dissimuler : « Le grand désir du plaisir admirable Se doit nourrir par un contentement De souhaiter chose tant agréable. » A Lyon aussi, Jacques Moderne imprimait des « Musiques de Joye » européennes, bref c’est une grande et belle époque dont nous parleront Anne Delafosse, le luthiste Diego Salamanca et le flûtiste Gwenaël Bihan. (On se rappellera que les Jardins alliés à Céladon viennent aussi de nous révéler au disque les mélancoliques pièces de l’anglo-italien (de coeur) John Coprario…)

A l’ombre du Vésuve

L’ensemble Vallotti fondé à Lyon la même année que les Jardins entend installer les spectateurs « à l’ombre du Vésuve », donc à l’écoute des très connus Alessandro Scarlatti et Giovanni Battista Pergolèse, et des à-davantage-découvrir Leonardo Leo, Giuseppe Porsile et Domenico Sari ( La soprano Juliette Perret, les violonistes François Costa, Myriam Bis-Cambreling et Annabelle Luis, le flûtiste Mathieu Bertrand et la claveciniste Maija Massinen). Et puis, dans le cadre de la rafraîchissante Orangerie de Beauregard, « deux ambassadeurs du monde baroque » sont invités en tête d’affiche. Le violoniste Giuliano Carmignola, après « l’avoir joué plutôt classique » (avec Nathan Milstein, Henryk Szering, Claudio Abbado et Eliahu Inbal) est entré en baroquie internationale, et c’est à ce titre qu’il ira rejoindre l’Italie de Vivaldi, Albinoni, Locatelli ou triller en diable dans Tartini, puis se faire un peu plus nordique chez J.S.Bach. Au clavecin, Riccardo Doni, qui joue très régulièrement dans…le Jardin Harmonique de son pays ( Il Giardino Armonico) et avec Christophe Coin ou Gustav Leonhardt.

Contre le siècle

Et justement… voici l’Invité par excellence, celui dont la présence élégante mais non hautaine, distinguée, hors du battage médiatique tenu en horreur par ce Réformé hollandais, honore Beauregard et couronne la session 2009. Gustav Leonhardt est l’un des Pères Fondateurs du baroque revisité par la 2nde moitié du XXe, mais pas au sens échevelé-théâtralisant que ce mouvement a parfois pris. Claveciniste, organiste, chef d’orchestre, il maintient avec distante fermeté, sans concession aucune à ce que jadis on eût appelé « le siècle », une conception vivante et distanciée à la fois des musiques dont il parle « la langue ». On ne saurait trop conseiller aux mélomanes de l’Orangerie la lecture préalable ou ultérieure du très beau livre-portrait-entretien que Jacques Drillon vient d’écrire « Sur Leonhardt » (éditions Gallimard). On y verra comment ce Hollandais aristocrate « vitupère l’époque » (selon la formule d’Aragon), ou du moins une grande partie d’elle : « De nos jours, le moyen, le commun et le populaire inspirent une aversion dont les rares que nous sommes ne peuvent empêcher l’aggravation. L’œil et l’oreille sont face à l’uniformité, celle de séries sans fin, et de la diffusion constante d’une infatigable musique enregistrée. Cela nourrit l’aversion, et pousse les unhappy few à attaquer cette normalité épouvantable à coups d’extravagante anormalité… ». Mais comme le dit J.Drillon, « il ne s’agit ni de nostalgie, ni de regret, mais d’un amour neuf pour les choses du passé…Il n’est pas un nostalgique, il dit seulement : à une certaine époque de l’histoire, il s’est passé des choses plus intéressantes qu’aujourd’hui. Il est notre contemporain, au sens où l’entendait Roland Barthes : il est inactuel. » Tiens, il est trop tard pour songer à une projection « in situ proprio » de la passionnante « Petite Chronique d’Anna Magdalena Bach », que Jean-Marie Straub et Danièle Huillet « composèrent » dans les années Soixante, mais tâchez d’en voir une réédition : Gustav Leonhardt y tenait le rôle du Cantor, non comme un acteur doublé par des interprètes, mais comme musicien. Vous y penserez, n’est-ce pas, chers auditeurs de l’Orangerie, où vous écouterez Gustav Leonhardt jouer non point évidemment des Italiens (il ne les comprend pas et même ne les aime pas…), ni Bach, mais le monde français du XVIIe et du XVIIIe auquel il est si naturellement accordé, Dumont, Louis Couperin, D’Anglebert, Forqueray, Rameau.

6e Festival des Musiques de Beauregard (69, Saint Genis Laval). Emmanuel Rossfelder, Ensemble Vallotti, Les Jardins de Courtoisie, Giuliano Carmignola, Riccardo Doni, Gustav Leonhardt.
Samedi 13 juin 2009, 21h ; mercredi 24, 21h ; jeudi 25, 21h; samedi 27, 18h; dimanche 28, 17h.

Les Voix du Prieuré Bourget du Lac (73), du 19 mai au 16 juin 2009

Les Voix du Prieuré
Bourget du Lac (73), du 19 mai au 16 juin 2009

Musiques vocales croisées : traditions et créations

Pour la 6e année, le festival initié à Bourget du Lac par Bernard Tétu veut faire découvrir au plus grand nombre la musique vocale contemporaine, en particulier dans son rapport au sacré. La présence « en résidence » de Philippe Hersant marque, entre autres, ces concerts et rencontres où les Solistes de Lyon, Les Eléments, le Chœur du Wurtemberg et Résonance Contemporaine explorent maîtres anciens et nouveaux.

Patrimoine, chantier, laboratoire

Cela dure depuis longtemps, oui, consultons les tablettes : six ans déjà…Les Voix du Prieuré résonnent et se font écho en renvoyant au long mur calcaire appelé aussi « Dents du Chat », qui domine au couchant le mince, l’élégant Lac du Bourget. Une surface d’eau où, nul ne peut l’ignorer, le Temps – depuis les amours de Julie Charles et Alphonse de Lamartine – suspend son vol. Mais laissons à d’autres invocateurs le romantisme littéraire et musical : le Festival du Bourget se vocalise – pour l’essentiel – et se loge en patrimoine médiéval, église et justement prieuré. Son fondateur et inspirateur, Bernard Tétu, répète d’ailleurs qu’il s’agit là « d’un chantier permanent et d’un laboratoire ». Donc centré sur l’expérimentation, et prioritairement les musiques d’aujourd’hui, même si on ne s’interdit nullement les échos du XVIe au XXe, pourvu qu’ils soient signifiants dans le projet d’ensemble. Gravité, certes, mais pas vraiment austérité – en tout cas gratuite -, et convivialité. Car la pratique de relation des musiciens – interprètes, organisateurs, compositeurs – est « vertueuse et festive ». Les spectateurs sont admis aux répétitions, il y a partage de banquets républicains (donc frugaux) dans les horaires de travail, et surtout un intense travail est accompli dans les mois qui précèdent juin avec le milieu scolarisé (musique et autres) de Savoie. Au début de la session, 3 parcours d’accompagnement choral sont offerts aux enseignants et enseignés de la région, avec ateliers, réunions, dialogues avec les compositeurs.

Philippe Hersant à livre ouvert

Car résidence(s) il continue à y avoir, et c’est un des points forts des Voix. Comme le titre la déclaration d’intentions : « la musique contemporaine est contagieuse ! », et Bernard Tétu ajoute : « Faire mon métier de musicien, c’est au fond souhaiter partager mes passions. Partager le plaisir des découvertes d’auteurs et d’œuvres fortes, et le bonheur d’approfondir pas à pas une partition en la faisant vivre. » En 2009, après Betsy Jolas et José Evangelista, c’est Philippe Hersant qui « réside ». Sa personnalité accueillante et calme dit bien les options de ce tout jeune sexagénaire qui fut élève de Jolivet, boursier Velasquez (à Madrid) et Médicis (à Rome, où il naquit). Philippe Hersant semble devenu sans tapage et en toute modestie l’un des chefs de file d’une nouvelle école française très post-sérielle, qui accepte tous les héritages de l’histoire musicale. D’autant que cette continuité d’écriture musicale s’accompagne d’une lecture « à livre ouvert » et d’une fréquentation d’ouvrages de chevet (Goethe, Rimbaud, Hölderlin, Trakl…), ce dont témoigne un catalogue très large et fort équilibré entre musique symphonique, musique de chambre et opéra (« le Château des Carpathes », d’après Jules Verne) : bien sûr, c’est refus du néo-classicisme, mais mise en espace tonal et modal s’il le faut (ou atonal si nécessaire, notamment par rapport au texte)…. Si « nous autres civilisations savons que nous sommes mortelles », nous n’en communiquons pas moins de l’autre rive du Styx, pour moins grand malheur des humains d’ensuite… Et s’il en est une qui passionne Philippe Hersant, c’est bien la romantique allemande, avec son cortège de variations existentielles sur la venue de la nuit, et le moment privilégié du clair-obscur. Ceux qui ont lu Les Hymnes à la Nuit de Novalis connaissent ces valeurs inversables entre lumière et ombre, nuit et jour, et les partitions schubertiennes chorales choisies par B.Tétu en contrepoint du Clair Obscur (lui-même inspiré à Philippe Hersant par la poésie mystique, pascalienne, baroque et allemande de Catharina Regina von Greiffenberg, XVIIe) « éclairent » le chemin qui va vers l’intérieur… Cet admirable concert avait été créé au festival d’Ambronay (septembre 2008, voir classiquenews, information et critique), le voici donc en session de rattrapage savoyarde, avec les mêmes interprètes (B.Tétu dirigeant ses Solistes de Lyon, la violiste Christine Plubeau, le pianiste Jonas Vitaud), et sans doute encore approfondi par un automne, un hiver et presque un printemps. Enrichi aussi par la résidence de l’auteur….

L’Allemagne et Mère Méditerranée

C’est aussi de l’Allemagne qu’il s’agit, mais d’une Allemagne tragique et coupable, quand le Chœur de Chambre du Wurtemberg (dirigé par Dieter Kurtz) joint à un motet de Schütz (en 1648, quand s’achève la cruelle Guerre de Trente Ans) et à Schoenberg le « Friede (Paix) Anno 48 » écrit en 1936 par Karl-Amadeus Hartmann sur un texte d’Andreas Gryphius. K.A.Hartmann, « un Juste » qui accomplit, sans jamais quitter son pays tenu par le nazisme, une œuvre de rigueur qu’il maintint dans le silence du mépris et de la dignité tant que les criminels de croix gammée furent au pouvoir (il avait dénoncé leurs forfaits dès 1934 dans une œuvre qui évoquait le camp – déjà ouvert ! – de Dachau), et alors que bien d’autres musiciens, ses collègues, se couchaient devant les maîtres pour en mendier caresses, honneurs et argent (voyez le dictionnaire des compositeurs et interprètes, par exemple aux lettres O, K et S). Histoire de nous rappeler qu’il faut penser à la Paix, tandis qu’on « célèbre » en 2009 le 70e anniversaire du début de la 2nde Guerre Mondiale….
Rencontre de civilisations autour de Mère Méditerranée (comme titrait un des premiers et maîtres livres de Dominique Fernandez), et ainsi que l’enseigna en synthèse de culture l’historien décisif Fernand Braudel : l’ensemble Les Eléments, de Joël Suhubiette, le donne à écouter en 4 langues anciennes (hébreu, latin, araméen, grec) pour des polyphonies, du Livre Vermeil de Montserrat ou de Gesualdo à Petrassi, et en privilégiant par deux créations le relais actuel de textes fondamentaux. Le Libanais Zad Moultaka travaille sur les Sept Paroles du Christ en Croix, et le Grec Alexandros Markéas sur la folie des Bacchantes d’Euripide là où le Chœur demande : « En quoi consiste la sagesse, en quoi la gloire suprême, accordée aux mortels par les dieux, sinon à tenir une main victorieuse sur la tête de nos ennemis ? Ce qui est beau, toujours on l’aime. » Quant à l’Ange, créature certes ailée mais sans sexe et messagère du Dieu chrétien en Orient comme en Occident, La Résonance Contemporaine en ses six voix solistes (sous la direction d’Alain Goudard) le chantera, depuis l’auto (acte) sacramental du XVIe portugais, la Barque du Paradis (Gil Vicente) jusqu’à des créations ou reprises de Jean-René Combes-Damiens, Pekka Kostiainen, Jacques Lejeune,
Jean-Claude Wolff et José Evangelista.

Un tel ensemble sur 4 jours de milieu juin constitue le couronnement de cette session 2009, qui aura aussi égrené depuis le 19 mai d’autres manifestations avec Résonance Contemporaine (« 7 jours, 7 nuits »), les « voix buissonnières» des Solistes de Lyon (29 mai, 3 concerts dont 2 scolaires), Les Vagues Vocales (rencontre de chefs, compositeurs et participants régionaux d’ensembles musicaux, dans le monde scolaire, 3 fois le 30 mai), l’ensemble 20-21 (1er juin), et la Maîtrise de l’Opéra National de Lyon (6 juin)…Pour que le Prieuré puisse mieux et plus longtemps résonner de Voix inspirées.

Les Voix du Prieuré, Bourget du Lac (73) Du 19 mai au 16 juin 2009. Concerts 19 mai, 21 mai, 30 mai, 1er juin. Samedi 6 juin (18h) ; dimanche 7 (19h) ; jeudi 11 (20h30) ; samedi 13 (20h); dimanche 14 (19h); mardi 16 (20h30). Information et reservation : T. 04 79 25 01 99; 04 72 98 25 30; www.lebourgetdulac.com

Lyon. Auditorium, les 28 et 29 mai 2009. Mahler: 5e Symphonie. Dvorak: Concerto pour violoncelle. Orch.National de Lyon. Jun Märkl, direction

Une symphonie de Mahler, quoi de plus évident désormais dans le travail et pour le public d’un orchestre français ? Surtout s’il s’agit de la 5e, « Morte à Venise » comme chaque cinéphile le sait depuis Visconti. L’O.N.L. vient d’en donner (à Lyon, puis Lucerne et Paris) une interprétation de grande envergure, sous la direction inspirée de son chef, Jun Märkl. Le concerto pour violoncelle de Dvorak, avec Heinrich Schiff, soliste exemplaire, complétait ce programme post-romantique.


On ne naît pas mahlérien, on le devient ?

Comme on le sait, Gustav Mahler, fataliste devant l’incompréhension souvent hostile et parfois d’arrière-plans idéologiquement inavouables, avait fini par déclarer : « Mon temps viendra. » Comme on sait aussi, en France, le temps a… pris son temps pour venir. Mais enfin le public d’ici est désormais prêt, même aux intégrales, et en tout cas il aime venir assister à ces longs offices d’une religion syncrétique – métaphysique, si on préfère -, pour y éprouver tour à tour angoisse, désespoir, sublimation des conflits, épopée individuelle, en des sortes d’opéras symphoniques de l’intime à vocation d’univers.Et même en France –pays qui fut longtemps attardé dans l’ignorance de Mahler-, chefs et orchestres héritent d’une désormais longue tradition dans laquelle on peut « choisir son camp » pour maîtriser ces épopées de la masse et de la durée, leur communiquer une dominante, fût-ce à travers chacune des symphonies elles-mêmes : expressionnisme furieux, tourment de l’ombre trouée d’éclairs, philosophie généraliste et hautaine, ascension initiatique vers une espérance… Au fait, naît-on mahlérien ? Ou ne serait-ce, pour paraphraser l’histoire d’Alma et le droit des compositrices à disposer d’elles-mêmes : « on ne naît pas mahlérien, on le devient »… ? Ce qui rappelle à quel point chez Mahler on arrive porteur d’une culture musicienne et d’une transmission de ses savoirs : la mosaïque d’Europe Centrale en serait-elle le lieu idéal – et pas seulement les territoires allemand-autrichien des anciens empires, mais dans l’imbrication de toutes les minorités, auxquelles appartint Mahler par son « triple sentiment d’étrangeté au monde réel » ? Ou une extension au nord-ouest continental et insulaire de l’Europe ? Ou les traversées d’un Atlantique vers l’Amérique, déjà familières au compositeur en ses chemins de vie, et de retour pour aller mourir vers l’origine ?

Pas d’enfermement sans espoir

Mahler qui fut si pleinement Le chef d’orchestre – en sa fougue, son aspiration à la vérité des autres avant la sienne même, son énergie inlassablement ancrée dans le travail, sa modernité de désir et de réalisation -, demeure, un siècle plus tard, un idéal que des images (y compris des sortes de bandes dessinées-caricatures…) viennent préciser, en plus des enregistrements laissés par les premiers héritiers directs du compositeur. Et aussi les témoignages s’accordant sur un apaisement du jeu directionnel, une gestique progressivement épurée de ses passions trop furieuses. Les modèles et les parcours sont donc foisonnants pour un chef, lui-même ressourcé à plusieurs cultures comme Jun Märkl, dont les « années (allemandes) d’apprentissage » à la Wilhelm Meister ont été conseillées et sans doute plus largement ouvertes par un maître (à penser la musique) comme Sergiu Celibidache. Et ce ne semble pas être une esthétique du heurt, du conflit et de l’enfermement sans-espoir que Jun Märkl semble choisir, tout en assumant totalement le grandiose de l’architecture par blocs abrupts et le déchaînement des passions, même quand celles-ci témoignent de l’être menacé par ses pulsions et son imaginaire destructeur. « Toujours la mort gagne ? Non, c’est l’œuvre d’art. » : le chef allemand reste avant tout conducteur d’une ardente harmonie des contraires et introducteur permanent d’une clarté jusque dans la confusion extrême des sentiments et de certains agencements du discours symphonique. Sa juvénilité, son élégance très naturelle de comportement gestuel, restée ici intacte jusque dans les moments d’énergie abrupte, font mieux comprendre les « trois mondes » en cette 5e hétérogène entre toutes.

Ciel bas et lourd sur Venise ?

Car il y a le Mahler convulsé des deux premiers mouvements, celui qui rêve dans l’enclave de son adagietto mais demeure énigmatique malgré une apparente et ensorceleuse lisibilité, et le joueur convalescent, parfois ironique, du scherzo et du finale. Et des paysages y apparaissent tour à tour, dont il faut faire décrire la substance par l’orchestre : depuis les éclairs et grondements entre les nuages au crépuscule, sous le « ciel bas et lourd comme un couvercle », jusqu’à l’extrême inversé de la berceuse aquatique (tant pis pour la facilité d’image à laquelle « Mort à Venise » aura un peu perversement incliné le mélomane qui fréquente les salles obscures et s’y compose parfois ses mythologies !)… Autant que le goût de la synthèse, il faut que le chef manifeste aussi son désir de scruter et ciseler des moments particuliers, pour les « ouvrir » sur des horizons inattendus. Ainsi en va-t-il de ce moment du trio (dans le scherzo) où tout s’allège en transparence, où les pizzicati de cordes amorce un léger fugato… et alors on se demande : la mélodie de timbres webernienne (l’op.10) n’est-elle pas toute proche ? Ce qui est exact chronologiquement et n’a rien de « déplacé » dans l’esprit… Ou dans le même et décidément paradoxal scherzo, une délicieuse invitation à la valse, certes fragment mémoriel d’une culture viennoise surannée, mais que Jun Märkl souligne d’une avancée » très souple du corps qui semble au 3e temps le porter vers le 1er rang des violons….Au fait, il semble que dans le déroulement de la symphonie, le « directeur musical » – résultat d’un travail intense et…facile sur ce concert, et surtout prolongement de tout ce qui a été accompli depuis son arrivée à la tête de l’O.N.L. ? -, puisse tout demander et obtenir de ses musiciens. Faire que l’orchestre traduise, comme dans tout grand moment d’équilibre entre vouloir du chef (par délégation gestuelle et spirituelle) et capacité des instrumentistes d’inventer un son unanimement accordé – d’un pupitre aux autres, de l’instant soliste à la durée collective – une poétique de l’oeuvre.

Heinrich Schiff et le murmure de Bach

En première partie du concert, on avait entendu un « accord » d’une exceptionnelle qualité entre l’Orchestre, son chef titulaire, et le violoncelliste Heinrich Schiff – qui à Lyon a déjà été le conducteur de ce même O.N.L . Là encore, un paysage sombre du Concerto de Dvorak apparaît entre les éclaircies du recours à la danse ou à l’ardeur soliste ou thématique ; la fêlure de ce concerto avec refus des cadences solistes sous-tend une longue marche par moments douloureuse, ainsi qu’en atteste dans la biographie un drame intime du compositeur à cette époque. Les audaces de l’écriture, les frottements chromatiques fugitifs, la fréquente crispation derrière l’héroïsme et l’ardeur, tout cela est mis en pleine lumière (et ombre…) par le jeu audacieusement épris de liberté de H.Schiff, souverain dominateur des difficultés qui peut se permettre de rêver l’imaginaire. Un bis de J.S.Bach le fera revenir devant des musiciens et des spectateurs subjugués : une danse sublimée, à peine scandée, presque désarticulée, murmurée, au bord du souffle, comme si le violoncelliste annonçait en pré-écho le temps suspendu de l’adagietto, quelque « je me suis retiré du monde » dont la poésie de Ruckert inspira le lied composé par Mahler en même temps que le mouvement lent de la 5e….

Orchestre National de Lyon, direction Jun Märkl. Jeudi 28 et vendredi 29 mai 2009 à l’Auditorium de Lyon. ( Même programme à Lucerne et Paris, début juin). Antonin Dvorak (1841-1904), Concerto pour violoncelle (Heinrich Schiff, soliste) ; Gustav Mahler (1860-1911), 5e Symphonie.

Illustrations: Gustav Mahler, Jun Markl (DR)

Dominique Jameux: Radio Editions Fayard

Le micro, du don à l’expérience…

« Le micro : un objet ? Vite dit, commente Dominique Jameux. Un être vivant, extrêmement sensible à la façon dont on lui parle. » Avis aux amateurs, on ne devient pas un pro du micro sans une longue expérience qui s’en vient conforter le don initial. Et bien sûr pas en émettant n’importe quelle banalité, car avec « Radio » nous sommes sur la fréquence de France-Musique, « dévouée à la musique essentiellement classique, et fonctionnant avec sa filiale nocturne Vivace 24h sur 24h. » A ne pas confondre, donc, avec un robinet de niaiserie roublarde qui tinte en tiroir-caisse, comme Radio-Classique (ndlr) .
Le parcours-Radio de D.J (ameux) (des initiales prédestinées mais prononcer à la française : pas pour faire scratch) aura commencé dans l’ombre portée de mai 68. L’adieu – 36 ans plus tard -aura eu lieu en 2008, pour cause de… quoi au fait ? Faute grave ? Y aurait-il eu soupçon de toucher des dessous de table (d»’harmonie), de taper dans la caisse (de résonance) , voire de séduire la fille d’un Directeur ? Que non point. L’auteur du livre est parti la tête haute, son activité a été « stoppée » comme il le dit sobrement, et son « Radio » n’a pas le genre « souvenirs d’ancien combattant ». On peut imaginer que dans les archives F.M. (ouvrables en 2059 ?) figurera le carnet de notes du trop-ancien-élève-maître D.J., et que commencé en « élément doué, forte culture musicale, travailleur, mais tendance à trop parler » cela s’achève en « producteur cultivé, expérimenté, mais exigeant trop de l’auditeur ».

Entrons donc dans le kaléidoscope de séquences d qui constamment instruisent, parfois amusent et intriguent. C’est avec une très agréable sensation d’urbanité un rien moqueuse qu’on est conduit à visiter le « bel édifice et sans les ressentiments », en 12 chapitres dont le 1er zoome sur le fameux « ça parle trop à F.Mu » en établissant distinguo entre Parleurs et Bavards, le 2nd sur « l’exception française ». Si en tout cas il y a « deux ou trois choses que je sais d’elle », cela tient à la solidité d’un « Trépied »au demeurant féminisable : Technicien, intouchable en sa science, Réalisateur(plus souvent : trice) et pleinement co-inventeur, Producteur qu’il faut savant mais accessible, compétent sans arrogance, pro et pas prétentieux, convivial sans familiarité, détendu sans vulgarité. Et puis on passe aux «travaux de D.J. », à cette « Musique prend la parole », témoignage initial et jamais démenti de « dévotion envers l’œuvre » (hommage à Guy Erismann, hébergeur pendant 10 ans et organisateur de la Musique sur France-Culture). En somme, il faut rester à sa place : « Aux côtés de l’immense musicien qu’on fait entendre, être un peu musicien, un tout petit musicien ». Et assumer la légitimité de cette « Parole qu’on s’ingénie à chasser de F.Mu, en la reliant aussi dans notre socité qui isole à la demande de lien, plus forte que celle de flux sonore ». On passera facilement à l’éloge d’un « gai savoir », ennemi (nietzschéen) de l’ennui, politesse à l’égard de l’auditeur, ami du récit pourvu qu’il soit signifiant (Alkan écrasé, dit la légende, par sa bibliothèque, Brahms s’endormant en « écoutant » la Sonate de Liszt, Ravel finissant au bout de la nuit par énoncer son tragique « j’attends »…). On goûtera les subtilités introspectives sur « le grain de la voix » rapporté à Barthes et projeté sur le couple producteur-auditeur : « Nos manies les exaspèrent, leurs lubies nous agacent. Ils nous surprennent dans l’amour, nous déçoivent au petit déjeuner, nous ennuient souvent, et nous enchantent d’une réplique : on s’aime. » Malgré tout !

Entrons aussi dans le jeu d’un « dialogue de Dominique avec Jameux », ou plutôt entre E(usebius) et F(lorestan) sur la piteuse contingence parolière succédant à la transcendance musicale, puis explorons « la syntaxe de l’inouï », qui « sans recettes ni programmes emmène du côté de chez les auteurs trop sollicités, les œuvres-rengaines ou alibis et les interprètes encartés, paysage à la frontière du manque de culture ou d’initiative et surtout des préoccupations mercantiles. Ou, plus sophistiqué, « l’œil de l’oreille » nous murmure qu’il y a « une radio secrète, magique, où le méticuleux presque, quand il conte ses expériences de travail sur « Quai des Orfèvres », et fort « impie » en musique de film – il en excepte Senso de Visconti et la comédie musicale américaine de haute époque -, croyant surtout aux vertus de la bande-son, exaltant les anciens, rigoureux et décisifs travaux de Michel Fano. Il préfère installer la musique de Mozart en situation parallèle de sa chère Règle du Jeu renoirienne (Les Noces) ou d’Indiscrétions, de Cukor (Cosi Fan Tutte). Mais n’oublions pas de revenir à la source absolue, le concert. D.J. en fait un éloge appuyé, du moins quand cela se passe dans les salles à l’italienne, contre les modernes « à visibilité totale, et totalitaires : le concert verrouille le spectateur dans l’obligation d’écoute, en un des derniers lieux au monde où on ne fait qu’une chose à la fois, hors zapping et mixage d’activités. Gare cependant à « l’obscénité des tousseurs », à ce qui peut se révéler l’enfer des autres (certains) ! Et la coda sera « Vous », c’est-à-dire « nous », « hypocrite auditeur, mon semblable, mon frère » à qui D.J. tend un miroir intelligent et pédagogique, avec 5 questions : Who ? What ? When ? Where ? Why ? Et ne nous quitte cependant pas sans un brin d’émotion que par auto-dérision il nomme « note de démagogie » mais que nous ne saurions sans mauvaise foi assimiler à un côté people de France-Musique et d’un Producteur dont ce n’est pas le genre : « Le don aura été réciproque. Les auditeurs m’auront donné tout ce que je leur ai apporté. Je ne vous connais toujours pas, mais ma plus belle histoire d’amour, c’est vous ! »

Ainsi va ce texte d’impressions – mais aussi de rigueur distanciée, comme les « canons sous les fleurs » -, de riche mémoire mais sans autosatisfaction (caractéristique, la brièveté d’allusion, via Barthes, à la revue fondée par … D.J. en 1973, ce Musique en Jeu qui a tant marqué le paysage des arts contemporains…et manque tant désormais), de vivacité tonique. De clins d’œil aussi, y compris dans une écriture qui « Comme à la radio » (tiens, un titre-culte de Brigitte Fontaine…autrefois : D.J. cite plutôt ses amours en chansons du côté de Barbara, Juliette Greco, Trénet, et ses chers Comedian Harmonists ») virevolte d’un familier « la publicité sur le cul des bus » à de « bourdivines allusions » (à Bourdieu), et en dialogue incite le lecteur à parfois « donner sa langue au chat » (« le chat Murr », évidemment, histoire d’aller caresser dans le texte le sympathique félin d’Hoffmann). Et à propos d’Hoffmann, n’hésitons pas à contester ce que D.J. dit d’un Trio allemand (avec Nietzsche et Thomas Mann) qui fit de la musique un « paramètre essentiel de la pensée » si c’est pour lui opposer une sorte d’insignifiance française où personne dans la littérature ne serait « mangé de musique », et Proust, ce ne serait pas ici exception ? Elémentaire, mon cher D.J ?

Avant de refermer ce livre dont le lecteur ne doit attendre ni « boulevard à ragots », ni pseudo-roman à clés, mais un carrefour d’idées, d’enthousiasmes et de critique, un souvenir ravivé par le hasard des récentes rediffusions. On tombe à France-Musique sur un extrait d’entretien avec Vladimir Jankelevitch, où le philosophe à la parole virevoltante dit de la danse qui est « lévitation, le virtuose y affirme son indépendance par rapport à ce qui le rive au sol, à la terre… » L’interlocuteur, respectueux, justement distancié, vraiment existant, c’est le futur (lointain) auteur de « Radio ». Il y a 30 ans (juillet 1979), et déjà une « Jameux Touch »…

Dominique Jameux: Radio. Editions Fayard

4e festival des Pianissimes Saint Germain, Mont d’Or (69), du 5 au 14 juin 2009

4e festival des Pianissimes
Saint Germain, au Mont d’Or (69), du 5 au 14 juin 2009

Dix concerts et spectacles, piano et musique de chambre : le romantisme dans tous ses états. Petit festival qui, un peu dessus des bords de Saône et en amont de Lyon, ne se consacre pas au seul clavier, et entend donner leur place légitime aux jeunes solistes ou chambristes sous le regard de prestigieux interprètes (P.Cassard, F.Chaplin, F.F.Guy). Cette année, par 10 concerts sur deux week-ends, on interrogera le romantisme allemand et européen.


Nous sommes l’univers entier

Et de quatre ! Les Pianissimes remontent un tant soit peu du bord de Saône, des cygnes patrouilleurs et du Centre Culturel de Neuville, pour regagner sur collines leur Domaine initial… Celui des Hautannes, à Saint-Germain-au-Mont-d’Or : un parc, des espaces conviviaux sous les grands arbres, une demeure XVIIIe, bref de quoi entrer en écoute acharnée quand il le faut– bien sûr -, mais aussi en conversation intermédiaire, voire en rêveries de promeneur solitaire, selon l’humeur. « Petit » festival certes, si on en considère la durée ou l’ampleur médiatique, mais justement avec ce qui parfois manque aux « grandes machines » d’été : une intimité, un centrage, un espace de réflexion « Entre moi et moi », comme le dit si bien le titre d’un maître-ouvrage de Georges Poulet, spécialiste du romantisme et du Temps. Et citant Diderot, qui eut en plein Sturm und Drang… français les intuitions les plus originales sur une conciliation possible en le moi et l’univers : « Mon ami, ne rétrécissons pas notre existence, ne circonscrivons point la sphère de nos jouissances. Nous sommes l’univers entier. » Mais aussi Jean-Jacques Rousseau, célèbre « romancier du moi qui surgit et de la conscience qui s’éveille au Temps », (dans sa barque au lac de Bienne ou après l’évanouissement de 1778), et le bien moins connu Lignac : « Ce qui se pense en moi se trouve quelquefois réduit au pur sens de l’existence : cela nous arrive dans cet état qu’on appelle en style familier : rêver à la Suisse…On est absorbé par un sentiment d’inertie qui renferme cependant celui de l’existence actuelle et numérique. »


L’ordre règne à Varsovie

En d’autres termes, les Pianissimes – ferventes des thématiques – abordent en 2009 « le romantisme dans tous ses états ». L’existence y sera « actuelle, musicale et numérique », des deux côtés du Fleuve-Rhin , donc en musique de chambre et piano… plutôt très allemande, non ? Certes, mais armons-nous d’un petit bémol français car si on regarde attentivement les programmes des 10 concerts, on s’aperçoit que « mis à part » le franco-polonais Chopin (on va y revenir), le romantisme de ce côté-c i du Rhin n‘est pas oublié, grâce à une Etude, la 114, ultima assoluta (en numérotation) d’Hélène de Montgeroult. Hélène qui ? Les lecteurs de classiquenews, entre autres, le savent bien, qui ont ici même appris que cette compositrice aristocrate ( grande oubliée de la musicologie « révolutionnaire et romantique » jusqu’aux travaux de résurrection menés à bien par Jérôme Dorival – éditions Symétrie -, puis au disque les pianistes Bruno Robilliard et Nicolas Stavy – HORTUS -) ne peut plus être négligée dans le paysage fin XVIIIe-début XIXe. L’une des intervenantes « pianissimes », Emmanuelle Swiercz, joint d’ailleurs cette 114 à des pièces – Etudes, tiens, et aussi Nocturnes, Fantaisie-Impromptu, et le 1er concerto en version quatuor, avec les jeunes Tercea – de Chopin. L’encore plus jeune Florian Noack prendra chez Chopin la 3e Sonate, et Romain Hervé les Polonaises « Militaire » et « Héroïque », et encore Philippe Guilhon-Herbert, la Polonaise-Fantaisie et la 4e Ballade, sans omettre Geoffroy Couteau – 4 Impromptus et la 1ère Ballade-, attendez, François Chaplin aussi (3 Nocturnes). Bon, nous dirons que la session romantique est franco(un peu)—polonaise(beaucoup), et on ne s’attardera pas sur le davantage de polonitude de Frédéric Chopin, auto-exilé à Paris, du temps que le maréchal-comte Horace Sebastiani, ministre de la Guerre chez Louis-Philippe, avait dit quelque énormité comme « L’ordre règne à Varsovie »….


Les Schumann chez Metternich

Mais tout cela peut être aussi l’occasion de ne pas quitter des yeux et des oreilles le grand écran de l’Histoire, à laquelle les Romantiques n’ont jamais été indifférents, saisis qu’ils étaient – Allemands, Français, exilés, déjà « européens » comme Liszt – par la tragédie continentale commencée à la Révolution Française et « achevée » par la répression des mouvements de 1848-49 à Paris mais aussi en terre allemande. Napoléon, alias Buonaparte, qui avait le sens de la formule, ne l’avait-il pas dit, et il s’y connaissait : « La politique, c’est la tragédie aujourd’hui » ? Tiens, quand le duo du pianiste Philippe Guilhon-Herbert et de la soprano Orianne Moretti jouera son spectacle Clara-Robert, précédé d’une conférence de J.Philippe Guye sur Clara, vous songerez aux Variations sur le mariage, l’indépendance de la femme-artiste mais aussi les ondes de choc politiques dont le « Journal à 4 mains » tenu par le couple depuis le bonheur de 1840 jusqu’à la catastrophe de 1854 se fait l’écho. Jusque dans les contradictions les plus naïves : là où les Schumann se seront affirmés républicains (écouter les peu connues 4 Marches de 1849), une visite au Chancelier Metternich (Sainte Alliance, flicage universel, répression permanente) les laisse « exaltés, fortifiés, riches de minutes inoubliables ». Ou vous rechercherez les incohérences de Robert qui veut sa Clara grande artiste libre mais s’enchante de lui voir « éplucher les haricots » et surtout lui « inflige » nombre d’enfants tandis que leur Père compose (« please, don’t disturb, et que Clara fasse antichambre pour son tour de clavier !). Il est vrai aussi qu’avec cet Homme au double (Doppelgänger, ainsi qu’il s’était rebaptisé dans sa jeunesse) l’ « inquiétante étrangeté » du regard au miroir ne se déchiffre jamais hors d’émotion ambiguë … Donc entre Scènes d’enfants (l’adulte interroge l’enfant qu’il fut) , Quintette op.44 (« ça sent son Leipzig », disait Liszt avec une rapide méchanceté), 3e Sonate (« Concert sans orchestre », faillé de vertiges et de fuites) et presque sereines Romances, voici quelques facettes pour l’impossible autoportrait. Et bien sûr, dans l’intervalle, vous serez allés voir sur toile comment la cinéaste Helma Sanders-Brahms ( qui réalisa le mémorable Allemagne, Mère Blafarde…mais c’était il y a 30 ans, avec le temps parfois beaucoup s’en va…) se tire d’un face à face Clara-Robert (film “Clara”, sortie en salles, le 13 mai 2009).


Des passeurs sur la Saône

Du côté de chez Franz (Schubert), il sera passionnant de « comparer » les visions pianistiques sur les deux Sonates ultimes, entre François Frédéric Guy l’architecte torrentueux, qui donnera à la D.959, « la plus beethovénienne de toutes », son écho dans la Waldstein, et Philippe Cassard, le compagnon des voyages éveillés en rêverie, dans la D.960 (précédée du Brahms crépusculaire des op.117 à 119). Mendelssohn passera en elfe sur les ailes d’un Capriccio Brillante, Liszt sera plutôt lamartinien, « harmoniste du soir » et contemplateur de Dieu dans la solitude. Et on ira chercher au-delà du post-romantisme les éclats modernistes d’Albeniz après le légendaire de 4 Contes du Russe Medtner. Bref ce « romantisme dans tous ses états » s’il ne peut à l’évidence se montrer complet devrait pourtant nous mettre dans tous nos états de vigilance, et d’accueil à des formulations originales, voire courageuses. Car le travail moins visible ou proclamé du Festival, c’est celui que l’ association organisatrice, Dièse, mène aussi par ses concerts sur le terrain du reste de la saison et notamment ses actions de sensibilisation des scolaires : il suffisait l’été dernier de voir comment Philippe Cassard emmenait en sa barque de passeur sur la Saône et de pédagogie à interface adulte-enfants toute une classe de collégiens pour comprendre ce que devrait être tout dialogue de vraie musique, loin d’esbroufe auto-satisfaite ou de paternalisme. C’est en tout cas l’intention de l’équipe « Pianissimes », regroupée sous le parrainage du « parfait romantique du clavier », François Chaplin : Catherine Alexandre, Jérôme Dorival, Olivier Bouley, et de tous ceux qui par leur bénévolat aident à faire vivre ce festival qui en 2009 anticipe sur l’été officiel et ainsi pourra mieux rassembler auditeurs – « anciens » ou nouveaux -, tous fervents.

Les Pianissimes, 4e édition. Du vendredi 5 juin au dimanche 14 juin 2009. 10 concerts et spectacles au Domaine des Hautannes, Saint Germain au Mont d’Or (69). Piano : F.Noack, E.Swiercz, F.F.Guy, R.Hervé, P.Guilhon-Herbert, G.Couteau, F.Chaplin. Violoncelle : A.Descharmes. Voix : O.Moretti. Trio Con Fuocco. Quatuors Tercea, Leonis. Beethoven, Schubert, Menelssohn, Schumann, Chopin, Liszt, Brahms, Albeniz, Medtner. Vendredi 5, 20h; samedi 6, 17 et 20h; dimanche 7, 16 et 19h; vendredi 12, 20h; samedi 13: 17 et 20h; dimanche 14 : 14 h (conférence), 16h et 19h. Information, réservation : T. 04 78 91 25 40 ; /www.lespianissimes.com

Illustration: Robert Schumann (DR)

Festival Piano-Passion: Les Russes Saint-Etienne (42). Du 11 au 16 mai 2009

Festival Piano-Passion
Saint-Etienne (42) Les Russes.
Du 11 au 16 mai 2009
9 concerts par 11 pianistes, de Moussorgski à Goubaïdoulina

A l’Opéra-Théâtre de Saint-Etienne, le 8e Festival de Piano-Passion fait la fête de mai autour du clavier russe, depuis le Groupe des Cinq, avec partitions majeures (Les Tableaux de Moussorgski, Islamey de Balakirev, Réminiscences de Medtner), beaucoup de Prokofiev (la quasi-intégrale des Concertos) et 10 solistes de la jeune-inépuisable école russe.


Chichkine ? Hartmann ? Levitan ?

Allez, citez une œuvre du piano russe très connue. La plus connue, même ? Tableaux d’une Exposition, bien sûr. Droit d’aller à la question suivante : une Exposition de quoi ? 1) L’Universelle de 1889 ? 2) De 1900 ? 3) De peinture ? Vous dites 3 et vous avez raison. Un cran plus loin : 1) Peinture impressionniste ? 2) Peinture réaliste ? 3) Peinture religieuse ? Vous dites 2 et vous avez raison. Un cran encore ? Bravo. Le compositeur est-il : 1)Rachmaninov ? 2) Prokofiev ? 3)Moussorgski ? Vous annoncez 3, et c’est gagné. Attention, maintenant, vous risquez de tout perdre : Le peintre était-il 1) Chichkine ? 2) Hartmann ? 3)Levitan ?…


Le reste est silence


Bon, vous avez dit 2), et c’était bien ça. Peut-être le hasard, parce que 2 est votre chiffre préféré, ou bien non, c’est votre culture… De toute façon vous avez bien mérité d’assister au récital de la pianiste russe Valentina Igoshina, qui à Saint-Etienne, dans le cadre du Festival Piano-Passion, inscrit cette partition majeure à son programme. On peut partir de cette oeuvre légendaire, écrite en 1874 par Moussorgski qu’avait bouleversé la mort de son ami architecte et peintre Victor Hartmann, pour s’interroger sur le « trajet » du clavier russe en un peu plus d’un siècle. Mais qu’on relise, avant de passer à cette vue cavalière, ce que Moussorgski écrivait sur la fin foudroyante de Hartmann : « Quelle épouvantable douleur ! Pourquoi faut-il que des êtres comme Victor meurent !…Le malheur, c’est que nous ne comprenons le danger que court notre prochain que quand il est sur le point de se noyer ou qu’il se prépare à mourir. Quel imbécile que l’homme ! même si son front est superbe, il est, il reste un imbécile !…Mais à quoi bon tout cela ? A quoi bon cette fureur puisque tu n’y peux rien changer ? Basta ! le reste est silence. » Silence ? Pas tout à fait, puisque la Promenade qui armature les Tableaux, et les lieux maudits où celle-ci amène devant la mort (Catacombes ; Cum mortuis), cherchent justement à apprivoiser l’idée de la disparition. A « faire de l’art pour oublier », en somme. Histoire aussi de se donner rendez-vous devant la solaire, l’éblouissante Porte de Kiev, là où les cloches sonnent à toute volée comme si c’était encore le Couronnement de Boris… Pittoresques, les Tableaux ? Voire, revoir(e) !


Serguei et Joseph Dougachvili


Donc les Stéphanois qui célèbrent au joli mois de mai le « je t’aime un peu passionnément à la folie » du piano auront pour leur 8e histoire d’amour 9 concerts- variations du thème russe. Et pour interprètes, évidemment 10 Russes (et aussi un Chinois et une Roumaine). Côté solistes, on aura donc un joli panorama de la jeune école du clavier cyrillique. Côté œuvres, un peu de tout ce qui aura marqué l’histoire du piano entre le Groupe des Cinq et le passage de témoin Prokofiev-Chostakovitch. Groupe des Cinq, illustré par Elisabetha Mazalova : Rimsky (et que vole le Bourdon !), Borodine, Balakirev, Moussorgski (4 pièces, hors l’Exposition), en y ajoutant le 5e , Cui, que n’oublie pas Valentina Igoshina, également porteuse d’un importantissime Balakirev, Islamey, et comme on vient de le voir, des Tableaux moussorgskiens. Moins connu, l’ultérieur Groupe de Trois (plutôt rassemblé par la chronologie d’avant la Révolution d’Octobre) : Rachmaninov (célébré par Julian Jia, Alexandra Roshchina ), Scriabine (mais sans Sonates ou Poèmes, simplement les Préludes op.11, par Dimitri Naïditch) et le moins connu Medtner (la passionnante Sonate-Réminiscence, jouée comme à Lyon il y a 3 semaines par Anna Vinnitskaya). Des « intermédiaires », comme Glazounov ou Liadov. Tchaikovski, plusieurs pièces ; Stravinski, 2 fois nommé en Petrouchka ( Zhichao Julian Jia, qui joue aussi la 3e Sonate de…Chopin ; Igor Tchetchev) ; Prokofiev, non moins doublement nommé, on pourra « comparer » les versions de la 7e Sonate par Julian Jia et Anna Vinnitskaya, mais aussi pour sa 3e Sonate, son Roméo, ses Sarcasmes. Et bien entendu, en clôture du festival, par la quasi-intégrale de ses Concertos (1, 2, 3 et 5 : Igoshina, Tchetchev, Dana Ciocarlie, Vinnitskaya), avec le Symphonique de Saint-Etienne, baguette confiée à Alexander Vakoulsky, chaudement adoubé par le grand Evgueni Svetlanov. Prokofiev, à qui le Petit Père des Peuples eut même l’indélicatesse de voler la célébration de mort ( le 7 mars 1953), et dont la relation avec le pouvoir soviétique sera évoquée en début de festival par une conférence-concert. Une pincée de Chostakovitch, pendant le concert « 2, 4 et 6 mains » par Véra Tsybakov, Varhudi Yeritsyan, Natacha Kudritskaya et Katia Krivokochenko…On regrettera simplement que les Russes « d’aujourd’hui » soient quelque peu écartés, sauf par Anna Vinnitskaya qui joue la très belle Chaconne de Sofia Goubaïdoulina. A redemander et suivre en chronologie et programmation ultérieures ?

8e Festival de Piano-Passion : la Russie. Opéra-Théâtre de Saint-Etienne (42). 12 pianistes. Lundi 11 mai 2009, 19h30. concert-conférence ; mardi 12 : concerts 18h30 et 20h30 ; mercredi 13, 18h30 et 20h30 ; jeudi 14 : 1Hh30 et 20h30 ; vendredi 15, 18h30 et 20h30 ; samedi 16, 19h30. Information et réservation : T. 04 77 47 83 40 ; www.opera-theatre.saint-etienne.fr

Festival Piano-Passion: mauvais texte Saint-Etienne (42). Du 11 au 16 mai 2009

Festival Piano-Passion
Saint-Etienne (42) Les Russes.
Du 11 au 16 mai 2009
9 concerts par 11 pianistes, de Moussorgski à Goubaïdoulina

A l’Opéra-Théâtre de Saint-Etienne, le 8e Festival de Piano-Passion fait la fête de mai autour du clavier russe, depuis le Groupe des Cinq, avec partitions majeures (Les Tableaux de Moussorgski, Islamey de Balakirev, Réminiscences de Medtner), beaucoup de Prokofiev (la quasi-intégrale des Concertos) et 10 solistes de la jeune-inépuisable école russe.


Chichkine ? Hartmann ? Levitan ?

Allez, citez une œuvre du piano russe très connue. La plus connue, même ? Tableaux d’une Exposition, bien sûr. Droit d’aller à la question suivante : une Exposition de quoi ? 1) L’Universelle de 1889 ? 2) De 1900 ? 3) De peinture ? Vous dites 3 et vous avez raison. Un cran plus loin : 1) Peinture impressionniste ? 2) Peinture réaliste ? 3) Peinture religieuse ? Vous dites 2 et vous avez raison. Un cran encore ? Bravo. Le compositeur est-il : 1)Rachmaninov ? 2) Prokofiev ? 3)Moussorgski ? Vous annoncez 3, et c’est gagné. Attention, maintenant, vous risquez de tout perdre : Le peintre était-il 1) Chichkine ? 2) Hartmann ? 3)Levitan ?…


Le reste est silence


Bon, vous avez dit 2), et c’était bien ça. Peut-être le hasard, parce que 2 est votre chiffre préféré, ou bien non, c’est votre culture… De toute façon vous avez bien mérité d’assister au récital de la pianiste russe Valentina Igoshina, qui à Saint-Etienne, dans le cadre du Festival Piano-Passion, inscrit cette partition majeure à son programme. On peut partir de cette oeuvre légendaire, écrite en 1874 par Moussorgski qu’avait bouleversé la mort de son ami architecte et peintre Victor Hartmann, pour s’interroger sur le « trajet » du clavier russe en un peu plus d’un siècle. Mais qu’on relise, avant de passer à cette vue cavalière, ce que Moussorgski écrivait sur la fin foudroyante de Hartmann : « Quelle épouvantable douleur ! Pourquoi faut-il que des êtres comme Victor meurent !…Le malheur, c’est que nous ne comprenons le danger que court notre prochain que quand il est sur le point de se noyer ou qu’il se prépare à mourir. Quel imbécile que l’homme ! même si son front est superbe, il est, il reste un imbécile !…Mais à quoi bon tout cela ? A quoi bon cette fureur puisque tu n’y peux rien changer ? Basta ! le reste est silence. » Silence ? Pas tout à fait, puisque la Promenade qui armature les Tableaux, et les lieux maudits où celle-ci amène devant la mort (Catacombes ; Cum mortuis), cherchent justement à apprivoiser l’idée de la disparition. A « faire de l’art pour oublier », en somme. Histoire aussi de se donner rendez-vous devant la solaire, l’éblouissante Porte de Kiev, là où les cloches sonnent à toute volée comme si c’était encore le Couronnement de Boris… Pittoresques, les Tableaux ? Voire, revoir(e) !


Serguei et Joseph Dougachvili


Donc les Stéphanois qui célèbrent au joli mois de mai le « je t’aime un peu passionnément à la folie » du piano auront pour leur 8e histoire d’amour 9 concerts- variations du thème russe. Et pour interprètes, évidemment 10 Russes (et aussi un Chinois et une Roumaine). Côté solistes, on aura donc un joli panorama de la jeune école du clavier cyrillique. Côté œuvres, un peu de tout ce qui aura marqué l’histoire du piano entre le Groupe des Cinq et le passage de témoin Prokofiev-Chostakovitch. Groupe des Cinq, illustré par Elisabetha Mazalova : Rimsky (et que vole le Bourdon !), Borodine, Balakirev, Moussorgski (4 pièces, hors l’Exposition), en y ajoutant le 5e , Cui, que n’oublie pas Valentina Igoshina, également porteuse d’un importantissime Balakirev, Islamey, et comme on vient de le voir, des Tableaux moussorgskiens. Moins connu, l’ultérieur Groupe de Trois (plutôt rassemblé par la chronologie d’avant la Révolution d’Octobre) : Rachmaninov (célébré par Julian Jia, Alexandra Roshchina ), Scriabine (mais sans Sonates ou Poèmes, simplement les Préludes op.11, par Dimitri Naïditch) et le moins connu Medtner (la passionnante Sonate-Réminiscence, jouée comme à Lyon il y a 3 semaines par Anna Vinnitskaya). Des « intermédiaires », comme Glazounov ou Liadov. Tchaikovski, plusieurs pièces ; Stravinski, 2 fois nommé en Petrouchka ( Zhichao Julian Jia, qui joue aussi la 3e Sonate de…Chopin ; Igor Tchetchev) ; Prokofiev, non moins doublement nommé, on pourra « comparer » les versions de la 7e Sonate par Julian Jia et Anna Vinnitskaya, mais aussi pour sa 3e Sonate, son Roméo, ses Sarcasmes. Et bien entendu, en clôture du festival, par la quasi-intégrale de ses Concertos (1, 2, 3 et 5 : Igoshina, Tchetchev, Dana Ciocarlie, Vinnitskaya), avec le Symphonique de Saint-Etienne, baguette confiée à Alexander Vakoulsky, chaudement adoubé par le grand Evgueni Svetlanov. Prokofiev, à qui le Petit Père des Peuples eut même l’indélicatesse de voler la célébration de mort ( le 7 mars 1953), et dont la relation avec le pouvoir soviétique sera évoquée en début de festival par une conférence-concert. Une pincée de Chostakovitch, pendant le concert « 2, 4 et 6 mains » par Véra Tsybakov, Varhudi Yeritsyan, Natacha Kudritskaya et Katia Krivokochenko…On regrettera simplement que les Russes « d’aujourd’hui » soient quelque peu écartés, sauf par Anna Vinnitskaya qui joue la très belle Chaconne de Sofia Goubaïdoulina. A redemander et suivre en chronologie et programmation ultérieures ?

8e Festival de Piano-Passion : la Russie. Opéra-Théâtre de Saint-Etienne (42). 12 pianistes. Lundi 11 mai 2009, 19h30. concert-conférence ; mardi 12 : concerts 18h30 et 20h30 ; mercredi 13, 18h30 et 20h30 ; jeudi 14 : 1Hh30 et 20h30 ; vendredi 15, 18h30 et 20h30 ; samedi 16, 19h30. Information et réservation : T. 04 77 47 83 40 ; www.opera-theatre.saint-etienne.fr

Lyon, Chapelle de la Trinité. Vendredi 24 avril 2009. Concerts de la Chapelle. J.S.Bach (1785-1750. Cantates BWV 12, 67, 85. La Petite Bande, dir. Sigiswald Kuijken

C’était une semaine avant qu’on ait des nouvelles rassurantes sur l’avenir de la Petite Bande, et on ne pouvait à la Trinité lyonnaise se douter, en écoutant Sigiswald Kuijken et ses compagnons, qu’une menace pesait sur eux tous. Quelques notes, donc, prises pour un concert de cantates où l’esprit de J.S.Bach et d’un art très empli d’humanité soufflait sans contrainte.


Le respect de l’essentiel

C’est un « ancien moderne-baroque », de la 2nde génération (après les pionniers Leonhardt et Harnoncourt, dont il serait le jeune compagnon d’armes) : le 2nd des Trois Frères Kuijken, Sigiswald, est aussi fondateur de la mythique Petite Bande. Son ensemble bientôt quadragénaire court toujours le monde, renouvelé par le flux des générations successives qui le composent et s’y mêlent « au fil du temps », joyeux et grave à la fois comme son fondateur, porteur avant bien d’autres de références à l’instrument ancien et à la façon d ’en jouer, d’un questionnement permanent sur la « vérité » actuelle des œuvres abordées et relues à la lumière des documents et… de l’intuition. C’est à l’évidence un honneur d’écouter un tel groupe. Redisons-le pour la rémission des péchés qu’on entend trop souvent commettre et qu’on a tort d’absoudre… jusqu’à la prochaine récidive de toussaillerie d’entre mouvements, ou d’applaudissements immédiats à la dernière note comme klaxon dès que ça passe au feu vert -… Les Concerts de la Chapelle se sont montrés une fois encore exempts de cette « maladie infantile du spectateur irrespectueux de l’essentiel », et en particulier on y témoigne que l’enthousiasme doit savoir garder de vrais points d’orgue terminaux, garants des résonances qui imprègnent l’auditeur.

Les gardiens de la Théologie musicale

A public parfait, Petite Bande exemplaire. Et dont « le chef » évite de se mettre en situation d’estrade directrice quand ce n’est pas indispensable pour raison de vaste effectif. Sigiswald Kuijken sait présenter en termes simples, chaleureux et teintés d’humour, les trois cantates qu’il a choisies. Dépositaire d’une « tradition moderne » qu’il a contribué à créer, il excelle à expliquer sans forfanterie mémorielle le rôle du violoncelle piccolo (« joué à l’épaule ») remis en honneur après le violon de même maintien. Ou son parti-pris – évidemment appuyé sur des recherches aux sources même de l’époque et des intentions historiques – de jouer certaines œuvres sacrées du temps de Bach à effectif choral d’extrême réduction : les puristes de différentes obédiences continueront à en débattre in saecula saeculorum, et fasse le Ciel qu’ils n’eussent déjà eu la tentation de s’anathématiser à l’infini en déchirant la Tunique sans couture du Christ Musicien ! Sigiswald Kuijken n’a en tout pas du tout « une gueule de Gardien de la Théologie », et son sourire bienveillant, sans lassitude, en dit long sur l’intuition ouverte que devrait garder chacun des Chers Dirigeants en ce domaine réservé. On voit bien pour ces trois cantates ce qu’apporte d’intimité et de transparence spirituelles le simple quatuor vocal appuyé sur très peu d’ « instrumentisme ». La lumière – en cette Trinité raisonnablement baroque, à la française – y semble au crépuscule venant dans une fin d’après-midi de printemps plus proche d’un Titien ou d’un Claude Lorrain que d’un Vermeer, d’une chaleur qui se souvient du soleil mais en a filtré les éclats trop indiscrets.

Et le pur amour, et la Grâce…

On songe au « pur amour » poétiquement décrit par Fénelon : « une paix et une souplesse infinie de l’âme pour se laisser mouvoir à toutes les impressions de la grâce…L’äme pure et paisible, Dieu y imprime son image : tout s’imprime, tout s’efface, cette âme n’a aucune forme propre, et elle a également toutes celles que la grâce lui donne. » Cela tient sans doute aussi à la personnalité des quatre solistes : non pas des voix de concours et de remuement pour admiration pavlovienne au concert, mais de celles dont Roland Barthes eût loué « le grain », qui se fondent en l’unanimité foisonnante et pourtant si réduite en nombre, notamment pour chaque séquence chorale. On est évidemment très ému par la pureté si droite – sans que cela pourtant soit trop acéré –, par l’art de Gerlinde Sämann, dont l’intériorité participe de sa naissance privée des formes et des couleurs du visible, et de sa voyance de voyageuse aux contrées de l’esprit. L’éloquence de Petra Noskaiova, d’une mouvance diaprée, s’accorde avec la proximité de la « parole chantée » qui chez Bach se ressource en secret au Verbe. La vaillance sans nulle forfanterie, la bien-disance joyeuse et sans familiarité de Christoph Genz dialogue avec la maîtrise grave et le frémissement en retrait de Jan Vander Crabben. Et quel accord de tous avec l’ensemble instrumental, dans l’entrelacement amoureux des hautbois avec la voix, la vigilance ailée des cordes, ou le son comme blessé de la « Tromba da tirarsi » ! La Petite Bande sait donner la justesse d’une solitude poignante dans la Cantate BWV 12 et sa descente aux abîmes qui sera reprise dans les drames de la Messe en si, la confiance en allégresse des libérations pacificatrices pour les BWV 67 ou 85, le sens des dialogues « sur le fil » entre solistes vocaux et corpus instrumental, la poésie d’un temps hors d’atteinte au cœur des arias. Et toujours les questions, les réponses d’une interrogation qui transcende l’époque d’une religion pour aller vers l’humain, le nôtre maintenant, celui de l’avant-nous et l’innombrable qui nous suivra, partout. La Musique et la Parole…

Lyon, Chapelle de la Trinité. Vendredi 24 avril 2009. Concerts de la Chapelle.
J.S.Bach (1785-1750. Cantates BWV 12, 67, 85. La Petite Bande, dir. Sigiswald Kuijken. Gerlinde Sämann (soprano), Petra Noskaiova (alto), Christoph Ganz (ténor), Jan Vander Crabben (basse).

Lyon. Auditorium, lundi 20 avril 2009 (concerts des Grands Interprètes). Anna Vinnitskaja, piano. Modeste Moussorgski, Nikolaï Medtner, Serguei Prokofiev (1891-1953).


Concert de la pianiste Anna Vinnitskaya : Medtner, Moussorgski, Prokofiev. Auditorium de Lyon. Lundi 20 avril 2009
Jeune pianiste disciple d’Evgeni Koriolov, Anna Vinnitskaya a joué pour « Les Grands Interprètes » de Lyon un programme très russe, où la passionnante Sonate Réminiscence de Medtner précédait Les Tableaux de Moussorgski et la 7e Sonate de Prokofiev : magnifique équilibre entre la virtuosité transcendée et un art du piano d’une très belle intuition des nuances et des couleurs sonores.

Des secondes et des minutes refondatrices

Rien qui sente la crispation sur le désir de plaire en arrivant trop vite : Mon Dieu, que c’est reposant d’écouter une jeune soliste à peu résistible ascension mais qui en toute simplicité d’élégance discrète propose un programme d’œuvres à difficulté et surtout notoriété diverses ! Anna Vinnitskaya choisit évidemment « russe jusqu’à la moelle des os », mais en compagnie de l’ «unique » Moussorgski et du très aimé Prokofiev, elle sait aussi montrer qu’existe encore un Medtner digne d’admiration. Car il y eut une sorte de Groupe des Trois après celui des Cinq : à côté du post-romantique Rachmaninov et de l’inclassable mage Scriabine, il aura subsisté un Nikolaï Medtner pour prolonger « contre le modernisme » une écriture qui ne se résume pourtant pas à des refus contre le vent de l’Histoire. Et ainsi, écrite juste après la Révolution d’Octobre et avant un exil définitif à l’Ouest, la Sonate-Réminiscence impose ici, d’entrée de jeu, « un air languissant (pas)funèbre pour qui on donnerait tout Mozart et tout Webre »… Et nous renvoie du côté de chez Nerval et Proust aux sortilèges de la mémoire, avec une « petite phrase » initiale de pure félicité, qui n’est d’ailleurs pas analogue à « l’air national des amours » Odette-Swann (plus irrégulière et imprévisible). Symétrique en sa structure, ensuite variée dans le cadre d’un mouvement unique comme Sonate à la Berg (celle-là composée à peine 15 ans plus tôt, mais si tourmentée, fin d’un monde), insidieuse, réitérative, elle va chercher d’intemporelle façon quelque chose d’enfoui, de précieux, « un morceau de paysage amené ainsi jusqu’à aujourd’hui si isolé de tout, sans que je puisse dire de quel pays, de quel temps, de quel rêve il vient », commenterait Proust. 40 secondes refondatrices, puis 14 minutes qui les prolongent – sauf une irruption de violence, fulgurante modernité d’écriture : on dirait d’une boîte à musique, le tracé mémoriel en est d’enfance, et cela semble bien retourner vers les sommeils ambigus du « pervers polymorphe », cet enfant que décrivit le Petit Père des Divans et que peut-être nous fûmes.

Les Tableaux d’une Exposition et d’un temps de guerre

Oui, Anna Vinnitskaya se fût-elle contentée de nous (re)révéler cette page capitale et insolite, ouverte à tous les souffles de l’émotion et « premier moteur » d’une rêverie, que son récital s’en trouverait sauvé de l’oubli. Rentré chez soi, on pourra vérifier qu’elle la joue d’un si paisible et tendre naturel que d’autres paraissent passer « à côté » ( Gilels, Svetlanov,certes des Grands Russes mais qui ne sont pas prêtres desservants de Mnémosyne-la-Mémoire, mère des Muses…), et la réécouter puisque son disque (Ambroisie) est sorti le lendemain du concert lyonnais. Pourtant, le disque fige, et le souvenir du concert entoure les minutes d’un halo qui les rend uniques, « à jamais ». Les absents n’auront pas eu raison, donc… Pour accentuer leurs regrets, les mélomanes leur diront qu’au-delà du discours quelque peu déraisonnable du critique sur Medtner, il y avait aussi (et surtout ?) deux partitions classiques de la fin XIXe et du milieu XXe.

Vers ceux-là, Anna Vinnitskaya n’est évidemment venue que très prête aux suggestions diaboliques de la virtuosité, en particulier celle de Prokofiev, et on comprend vite qu’elle entend s’affronter sans faiblesse à l’artisanat furieux de la 7e Sonate. Mais cette « œuvre de guerre » et des temps tragiques est plus vouée qu’on ne croirait à l’indication « caloroso »(chaleureux) qui parsème son andante, sans oublier l’« inquieto » initial. C’est aussi « double postulation » à la russe que Anna V. sait (et aime) mettre en relief, jusqu’à la confidence chuchotée, avant le « precipitato » final qui requiert réserve de crescendo en force motorique et dont la pianiste s’acquitte avec jubilation. Chez Moussorgki, au-delà d’une autre nature de force et de la diversité digitale, indispensables, on est conquis par l’intelligence d’organisation sonore qui à la fois « tient le fil » du motif d’armature (la Promenade, d’abord énoncée dans le calme et sans la solennité du trop fréquent « vous allez entendre ce que vous allez entendre ») et donne à chaque Tableau ses dimensions dans le cadre et hors cadre. Ainsi ressent-on presque physiquement le poids de Bydlo, ou l’alacrité jaune-citron des Poussins, et quand on arrive aux territoires de l’errance mortifère (Catacombes, Cum mortuis), on est bouleversé par l’acharnement et la révolte du compositeur contre le destin, à travers la mort de son ami Hartmann. Enfin on « voit » l’éblouissement du grand orgue solaire, les cloches à toute volée s’échapper à la Porte de Kiev de ce piano symphonique. Art subtilement conduit, dont à cause de l’enthousiasme d’un public fervent, on trouvera un écho de délicat hommage aux hôtes lyonnais (l’Auditorium ne s’appelle-t-il pas Ravel ?) en une Pavane qu’on n’entend presque jamais dans cette coloration de velours lointain. Et – intelligence des liens sous-jacents dans un programme aux étapes soigneusement balisées -, un ultime bis conduit devant une Etude-Tableau de Rachmaninov, histoire de revisiter ensemble un brin d’Exposition avant de se quitter.

Lyon. Auditorium, lundi 20 avril 2009 (concerts des Grands Interprètes). Anna Vinnitskaja, piano. Modeste Moussorgski (1839-1881): Tableaux d’une exposition. Nikolaï Medtner (1879-1951): Sonate « Réminiscence ». Serguei Prokofiev (1891-1953): 7e Sonate.

Lyon. Auditorium, les 16, 17, 18 avril 2009. Beethoven: intégrale des concertos de piano. Radu Lupu, Orchestre National de Lyon. Lawrence Foster, direction

Spiritualité musicienne


Radu Lupu, beethovénien, schubertien et brahmsien, a offert aux
Lyonnais le somptueux cadeau d’une interprétation intégrale des
concertos de Beethoven. En ce voyage de spiritualité musicienne, le
pianiste roumain avait pour compagnon l’O.N.L., cette fois dirigé par
Lawrence Foster. Tentative de récit sur trois soirées mémorables.


Des êtres pour la mort ?

Une présence de cet illustre pianiste il y a un peu plus de trois ans –
pour le ré mineur K.466 de Mozart – (nous renvoyons pour rappel notre article Plumart concerné), et
voici que la ville d’entre Rhône et Saône est sur-honorée, puisque ce
sont cette fois trois concerts en trois jours. Le même orchestre
(« notre National de Lyon»), le même chef (Lawrence Foster), et (on a
envie d’ajouter : surtout) la même thématique, en quelque sorte « in
progress and live »avec l’intégrale des concertos beethovénien,
ponctuée d’ouvertures qui sont autant d’échappées vers les autres
univers du Père de Fidelio… Il est certains soirs de jade et d’ambre
sous la lumière, en ce lieu à nul autre pareil où les Parques
s’unissent aux Muses pour nous faire échapper quelques heures à notre
destin d’êtres-pour-la-mort, enfin du moins notre mémoire à nous, et
pour le reste adressez-vous à votre métaphysicien préféré…


Brahms à Bad Ischl ?


Sur les affiches qui jalonnent la signalétique lyonnaise de fin avril,
Radu Lupu semble Jupiter-Wanderer tonnant ou Grand Sourd fulminant ses
anathèmes, et quand il entre en scène, on s’étonne d’une démarche si
impavide ,ne dirait-on pas Kant partant pour la quotidienne promenade
de santé aux remparts de Koenigsberg ? En tout cas, non point un pas
marmoréen de Commandeur menaçant ou d’Autiste muré en solitude, plutôt
– surtout une fois assis sur sa chaise basse- banale devant le clavier
et qu’il croise les bras, non, qu’il ramène les avant-bras et les mains
en diagonale paisible, attente d’une probable arrivée de serveur – un
air de déjà vu sur le diaporama du XIXe finissant, pourquoi pas le
vieux Brahms s’allant siroter sa bière estivale à une terrasse de Bad
Ischl ? L’apparemment paisible pianiste de bar, une fois entré dans le
jeu avec l’orchestre, ne quittera d’ailleurs guère son attitude
d’anti-spectacle, avec pour seule coquetterie une main gauche à
panache voluté, sans doute geste pour communiquer avec l’orchestre mais
aussi – qui sait ? – pour ramener à soi la sonorité qui vient d’être,
va être distribuée dans l’espace. Et tout de suite, voilà bien le
fascinant, l’exaspérant mystère porteur d’une jalousie digne des dieux
volés par Prométhée : quel est ce son , certes particulier à chaque
grand interprète, et que même les pianistes – qui pourtant en délèguent
l’essentiel de la substance à des mécanismes – peut-être reçoivent à la
naissance, comme une réminiscence platonicienne de la beauté dont ils
tenteront toute leur vie de réduire la distance décourageante ? Ce qui
est certain avec Radu Lupu, c’est que tout en lui – et en elle, la
sonorité, prise dans l’image arrêtée et dans le flux du déroulement
temporel – répudie l’impureté d’une mise en scène. Non seulement rien
dans l’attitude ne trahit la virtuosité – ce funambulisme auquel
pourtant bien des situations d’écriture poussent si perversement et
comme en toute innocence -. Mais surtout le contact des doigts avec le
clavier et par délégation la fabrique entière de l’harmonie font naître
et perdurer le juste-nécessaire du son, pour qu’avec le timbre et dans
leur incernable alliance – d’où sortent l’espace et le temps de la
phrase, du motif ou de la mélodie – « musicalement se lève, idée même
et suave, l’absente de tout bouquet ». Oui, comme quand Mallarmé dit :
« une fleur », une opération magique de soustraction, d’élégance,
d’économie des formes et des substances – un « euphémisme » en quelque
sorte, apparié à la litote – rend inutile toute démonstration et
renvoie aussitôt à ce qu’a voulu le compositeur (et dont les
interprètes lucides n’ignorent jamais –même si cela les vexe jusqu’au
désespoir – qu’ils demeurent les humbles serviteurs de la pensée).


Les chemins du paradis


Certes, il y a tant de chemins pianistiques pour accéder au paradis du
plaisir et de la vérité ! La vérité sonore presque brutale, en tout cas
impérieuse, d’un Richter paraît d’un autre monde que la caressante
approche d’un Brendel, et Radu Lupu, si on peut sans trop
d’approximation lui assigner un territoire aux frontières de ces deux
maîtres, porte en lui une austérité – le contraire de l’avarice, bien
sûr – qui dans le même instant irradie « le spirituel dans l’art des
sons » -. Et encore un don infiniment rare, de cercler les œuvres
jouées d’un halo de rêverie. « La rêverie tisse autour du rêveur des
liens doux, explique Gaston Bachelard, elle est du liant ; dans toute
la force du terme, la rêverie poétise le rêveur ». Ainsi en va-t-il,
peut-être, du son-Radu Lupu : il est là, il n’est pas, il n’est déjà
plus là, et la générosité du pianiste– si habile mais d’un instinct qui
touche à l’essentiel- consiste dans le don qu’il en fait à
l’auditeur, et ici aux musiciens de l’orchestre : tout le monde
désemprisonné de la matérialité, devenant capable de l’éminente dignité
d’un ailleurs, au-delà même de la partition.


Une Symphonie-Léonore


Et justement, l’orchestre : tout entier vibrant à l’écoute active d’un
soliste qui semble faire circuler entre les pupitres ses ondes
bienfaisante, il témoigne d’une gravité sans nulle raideur, et séduit
par ses sonorités veloutées, en particulier du côté de chez les
cornistes, les clarinettistes, les flûtistes, les hautboïstes, les
bassonistes, et quelles « ponctuations » décidées et subtiles aux
timbales et aux contrebasses ! Est-ce la co-« roumanité » du chef
L.Foster et soliste R.Lupu qui baigne les musiciens dans les eaux
d’émotion partagée, et aussi le plaisir des retrouvailles en terrain
beethovénien – puisque la 2e Léonore figurait déjà au programme de
2005 ? C’est en tout cas une excellente idée d’avoir puisé au creuset
des Ouvertures-Léonore d’où surgira enfin le radieux Fidelio, et une
meilleure encore, expliquée avec humour et simplicité par L.Foster, de
les réunir impromptu au dernier concert, quitte à ne laisser parler
qu’une seule « Créature de Prométhée », (elle-même fort élégamment
évoquée par violoncelle et harpe, comme un andante dans « la
Symphonie-Léonore » que construit son « adaptateur » Le chef roumain
a la battue ample, généreuse, avec des gestes en fusée , dans le cadre
d’une tension et d’une énergie qui savent pourtant se dévolontariser
pour solliciter le calme et la méditation. Et demeure en permanence le
dialogue implicite – voire même explicité par un geste de
« retournement qui interroge ou confirme » ( c’est toujours
diagonal-compliqué, entre chef et pianiste, à l’abri de la grande aile
noire ’instrumentale !), et l’on a la sensation qu’aucun des deux ne
chercherait à mener l’autre, même furtivement, en un territoire de
domination.


Le paysage de l’âme


Oui, Radu Lupu joue les concertos mais ne se joue pas d’eux, de leur
signification, et les inscrit dans le récit intériorisé d’une aventure
spirituelle avec ses temps initiaux de bravoure, parfois amusée (les
mouvements rapides du 1er et du 2e), ceux, réfléchis, criblant de
silences-réservoirs la force du développement infini (comme plus tard
il y aura la mélodie infinie) – pour l’architecture si complexe et
longue des trois derniers. Et au milieu de chacun des cinq, il faut
« sauver » le temps si particulier des largos et adagios, sans oublier
de chercher – dans le 4e, si « à part », de ce point de vue -
l’affrontement « orphéen » du pianiste avec les divinités du Styx
orchestral. Ainsi, à la fin du 2e, ce miracle d’un son de piano qui se
creuse, résonne dans l’imperceptible et pourtant trille encore, chant
d’oiseau à l’aube d’été…Ou en coda du 5e, cette merveilleuse suggestion
d’un « son-présent-mais-dans-l’ailleurs », d’une cloche qui tinte dans
la mémoire tout autant que dans l’espace à ce moment précis. L’idée
vient que cet art de l’interprète musicien rejoint- le paysage non pas
tant héroïque (glaciers, abîmes, théâtre de l’avalanche du récit) mais
philosophique, des tableaux de K.D.Friedrich, ce quasi-contemporain de
Beethoven, leur intuition des distances par étagements bleus et
verts, parfois enrobés d’un reste de brume ou de nuages qui
s’effilochent, et qui surtout signifient que nous sommes au monde mais
jusqu’à un certain point seulement. On ne fait pas surgir – trois
jours, cinq concertos ! – cet immense paysage intérieur, en remontant
jusqu’aux sources de la rêverie, sans prendre le risque d’une
éventuelle et fugitive fatigue ( dans l’allegro final du même 5e). Mais
qu’importe, ou plutôt il importe infiniment plus qu’à la frontière du
classicisme et du romantisme un pianiste soit capable de faire lever
tant de lointain (die ferne), de le rendre palpable dans les sons, et
surtout si désirable comme patrie perdue… Et on n’oubliera pas
davantage les cadences, où dans le silence recueilli Radu Lupu, tel un
sculpteur dégageant du bloc de marbre la force qui va reprendre forme,
ajoute aux concertos l’inédit de fragments pour sonates ultimes…Ni ces
moments suspendus où la main presque immatérielle effleurant le clavier
fait « voir » à travers la sonorité aussi sûrement que l’eau limpide et
courante révèlerait par transparence le fond des graviers, des sables
et des limons…

Lyon. Auditorium, jeudi 16,
vendredi 17 et samedi 18 avril 2009. Ludwig van Beethoven: intégrale des les 5 Concertos pour piano, Ouvertures Léonore 1,2 et 3. Radu Lupu, piano. Orchestre National de Lyon. Lawrence
Foster, direction.

agenda
Radu Lupu est aussi en concert le 6 mai 2009 au Bozar de Bruxelles. Présentation et annonce du concert événement en Belgique par notre rédacteur Jean-François Peters (Récital Beethoven, Schubert)…

Lyon, 1er Concours International d’Orgue Du 19 au 26 avril 2009

1er Concours International d’Orgue à Lyon
Epreuves publiques, concerts associés (ONL, œuvres de Thierry Escaich ; Requiem de Duruflé…),
Du dimanche 19 au dimanche 26 avril 2009

La fête à l’orgue lyonnais : l’association « Orgue en jeu » met en scène le 1er Concours International de cet instrument dans une Cité riche en patrimoine XIXe-XXe comme en interprètes, et l’inscrit dans une série de concerts associés où on pourra entendre – entre autres – des œuvres de Maurice Duruflé (Requiem) et de Thierry Escaich (La Barque Solaire, avec l’O.N.L.: orchestre national de Lyon)


Le sens d’Orgue en (Pleins) Jeu(x)

Une semaine de fête aux claviers, au pédalier, à la tribune, à la console, et en toutes ces sortes de « lieux » où s’inscrit l’orgue : on sait que Lyon n’en est pas avare, du moins pour les instruments romantiques, post-romantiques et leur descendance moderne. Entre Rhône et Saône, on a aussi une bonne illustration du fait que si l’instrument à tuyaux « orne » surtout des lieux de culte chrétiens, il peut aussi être présent – et en force acoustique – dans des salles de concert ou en domaine de pédagogie. D’où l’idée surgie pour 2009 d’un « événement exceptionnel qui rassemble plusieurs des grands acteurs de la vie musicale lyonnaise, explique l’organiste Louis Robilliard, président de l’association « Orgue en Jeu » : un Concours International qui permettra d’entendre sous les doigts de 12 concurrents sélectionnés et venant de plusieurs continents quelques uns des plus prestigieux instruments de notre ville. » Louis Robilliard, qui a enseigné au Conservatoire de Lyon, organiste prestigieux dont les interventions au disque ont été décisives pour révéler des partitions importantes (qu’attend-on pour rééditer son Schoenberg et son Ballif, naguère chez ARION ? et en tout cas, on peut accéder chez FESTIVO à ses récents et actuels « romantiques » – Liszt, Brahms, Mendelssohn)et « modernes » (Fauré, Widor, Vierne, Franck, Duruflé..) souligne le fait que de nouvelles générations d’interprètes (par son enseignement conservatorial, il en connaît un bon nombre !) ont pris une relève qui a investi les tribunes : « Certes, la particularité du rite liturgique lyonnais a très longtemps interdit l’usage de l’orgue dans les offices, ce qui contribue à expliquer ici une absence étonnante d’instruments « anciens ». Mais depuis le milieu du XIXe, quelle richesse d’instruments ! Il s’y est ajouté récemment des « inspirés de l’esthétique baroque allemande » qui permettent le travail dans ce domaine. En tout cas notre association « Orgue en jeu », fondée en 2005, coordonne bien des efforts qui seraient restés plus dispersés, et nous a permis de réaliser en 2007 et 2008 deux mini-festivals qui ont tout même rassemblé 2000 puis 3000 auditeurs. Et puis il nous a semblé qu’un concours de portée internationale mettrait en valeur la diversité stylistique des instruments lyonnais à travers les interprétations. En même temps la semaine s’articulerait avec des événements de concerts demandant même l’orgue à titre symphonique. »


Naviguer avec une Barque Solaire


Il y aura donc, après sélection sur dossiers, une douzaine de candidats – 2 Français, 10 étrangers -, « jugés » par un jury lui aussi international – les Français Michel Bouvard, Susan Landale et François Espinasse, le Russe Slava Chevliakov, l’Allemand Wolfgang Zerer, le Suisse Lionel Rogg -, qui « s’exprimeront » en public sur l’Allemagne XVIIe-XVIIIe, Mozart, Mendelssohn, Vierne, Escaich …et des libres propositions. Le « maxima laude » suprême aura aussi l’honneur de jouer en prélude au concert de l’ONL. (samedi 25 avril) où seront données – sur l’étonnant instrument-spectacle de l’Auditorium – des œuvres de Thierry Escaich. Voilà le second volet de ce polyptique « orgue à Lyon » : le concert de la saison 2009-Auditorium et ONL où le compositeur en résidence, Thierry Escaich donnera, en tant qu’auteur et valeureux interprète…de soi-même, la création française de sa Barque Solaire. Après le 2e Concerto pour orgue (2006), c’est un nouvel exemple de ce qu’un instrument théâtral comme celui de l’Auditorium peut contribuer à l’inspiration d’un compositeur pleinement habitué aux particularités du « symphonique » héritier du XIXe, et qui de surcroit s’y meut avec un visible plaisir. Cette Barque est celle du dieu de la mythologie égyptienne, Râ, qui « chemine sur la voûte céleste, dans le cycle éternel de la naissance, de la vie et de la mort ». La musicologue Claire Delamarche, notant qu’ici « le son est travaillé à pleines mains, d’une manière presque charnelle », souligne aussi l’originalité esthétique et surtout spirituelle de cette nouvelle composition par rapport aux concertos, plus expressionnistes , et en face de Messiaen, pourtant si admiré par Thierry Escaich : « Messiaen est mu par une foi sereine, et sa musique est baignée d’une lumière radieuse qu’on pourra nommer Espérance…La quête de transcendance est (ici) beaucoup plus agitée. L’homme est en proie au doute, et les angoisses qui le tenaillent l’aspirent vers les ténèbres plus que vers la lumière. Sa musique met en scène une lutte intérieure permanente, qui se traduit dans la frénésie et l’instabilité du rythme, dans un caractère souvent obsessionnel. Elle est avant tout mouvement, élan, elle se déploie dans de grands gestes formels au déroulement inéluctable. » Victor Hugo, dont les virtuosissimes Djinns – du climax : « Cris de l’enfer ! voix qui hurle et qui pleure ! » à la coda « L’espace / efface / le bruit » – avaient inspiré le tryptique des Nuits Hallucinées (en création mondiale à l’ONL en 2008), pourrait revenir dans la Barque Egyptienne au terme du voyage, lui qui aurait eu en mourant cette superbe description : « C’est ici le combat du jour et de la nuit. Je vois de la lumière noire. » En cette même soirée où Jun Märkl dirige « son compositeur-résident », on entendra aussi le Poème des Eaux Natales – encore une substance pour que glisse mieux la Barque…- , un des Trois Poèmes adaptés par T.Esca ich « en symphonie », et une Sonate pour orgue de Mendelssohn, en miroir de la « 3e Symphonie » où l’auteur allemand célèbre l’Ecosse, mais aussi et surtout « des eaux natales » où se mêlent nostalgie du voyage et splendeur harmonieuse de la mélancolie.


La tendresse humaine d’un Requiem


Un autre concert important est « inclus » dans la semaine d’Orgue, celui du Chœur d’Oratorio Lyonnais dirigé par Bernard Tétu et Catherine Molmerret, où les voix solistes (l’alto Sarah Jouffroy, le ténor Jean-Baptiste Dumora) s’unissent à l’orgue ( Yves Lafargue, successeur de Louis Robilliard au Conservatoire de Lyon). On y écoutera deux œuvres du sacré français où la tendresse pour l’humanité l’emporte sur les ombres de la nuit. Du disciple bien aimé par Debussy, André Caplet, la Messe à trois voix est « adaptation très personnelle de certains procédés grégoriens ou médiévaux, qui porte en épigraphe un verset du Psaume 19 : « Dans le soleil j’ai posé ma tente ». Quant au Requiem (1947) de Maurice Duruflé, il s’inscrit dans l’esprit d’un Fauré qui, 60 ans plus tôt, se refusait à la vision « religieuse » violente d’une mort regardée comme un spectacle tragique : l’anti domination du Dies Irae, de Berlioz ou de Verdi, en somme… Et l’orgue n’y joue pas le rôle d’un partenaire complice d’agitation terrifiée quand il s’agit de regarder en face la Camarde : plutôt un compagnon du chemin où se disent apaisement et espérance, en une matière sonore dont l’Introït est aussi et déjà fluctuation liquide sans menace. Dans cette partition dédiée par Maurice Duruflé à la mémoire de son père, neuf temps-refuges – selon la belle expression de Joël Wissotzky – , « dont l’écriture procède d’éléments simples, à la fois traditionnels et empreints de liberté : contrepoint, recueillement, chant intérieur…, on hésite à commenter – trahir ? – la fragile trajectoire de l’œuvre, à l’accueillir autrement que par le silence ». A Chambéry aura également lieu un concert orgue (Michel Bouvard) et cuivres, de Bach à Widor, tandis que la cathédrale Saint-Jean de Lyon « fera l’ouverture » de la session, avec les organistes Vincent Bernhardt et L.N.de Camboulas dans Haendel et Mozart, et que le CNSM présentera en conférence-et-pratique l’orgue du XXe (François Sabatier, Emmanuel Ducreux), et des classes de maître par Lionel Rogg et W.Zerer, que l’Auditorium mêlera les percussions de G.Itier au clavier de T.Escaich (Bach, Eben, Glenworth). Et encore qu’on inaugurera l’instrument de l’église Saint-Augustin, avec Gabriel Marghieri et l’ensemble Vox Laudis (L.J. de Pommerol), et que Susan Landale donnera récital (Franck, Mendelssohn, Tournemire) à Bourgoin-Jallieu, tout comme Michel Bouvard à Chambéry.


Semaine d’Orgue en Jeu, du dimanche 19 avril 2009 au dimanche 26. Epreuves publiques (CNSM, Temple Lanterne, Eglises Saint Vincent, Saint-François, Auditorium ) 21, 22, 23, 24 et 25 avril.
Concerts : Cathédrale Saint-Jean de Lyon (19 avril, 18h). Eglise du Saint-Sacrement (mardi 21, 20h30) : André Caplet (1878-1925), Messe à 3 voix ; Maurice Duruflé (1902-1986), Requiem. Auditorium,( samedi 25 avril, 18h, avec prélude par le lauréat du concours ; même programme le jeudi 23, 20h30) : F. Mendelssohn (1809-1847), 3e Symphonie ; T. Escaich (né en 1968), Barque Solaire. Bourgoin-Jallieu (38), jeudi 23, 20h30 ; Cathédrale de Chambéry (73), jeudi 23, 20h30 ; Lyon, Saint-Augustin, dimanche 26, 17h.
Renseignements et réservations : T. 06 15 32 94 13 | www.orguenjeu.com; Auditorium T. 04 78 95 95 95 ; Solistes de Lyon/Tétu , T. 04 72 98 25 30 ; http://www.solisteslyontetu.com

Lyon. Auditorium, jeudi 5 et samedi 7 mars 2009. Mozart, Bethoven, Widmann. Orchestre National de Lyon, direction Heinz Holliger

Exigeante et austère partition, Antiphon de Jörg Widmann était en création française par l’Orchestre National de Lyon ; puis le compositeur redevenait soliste dans le concerto pour clarinette de Mozart. Heinz Holliger dirigeait aussi une 5e Symphonie de Beethoven fort déviante des habitudes.


Avancez donc masqués, doubles !

Stevenson l’avait-il incarné en musique ? Proposons pour ce concert passionnant le scenario d’un Dr Jekyll.K.622 et d’un Mr Hyde.Antiphon, transposé du roman dans l’Auditorium. L’habileté dramaturgique du chef et compositeur Heinz Holliger est de faire d’abord paraître Jorg Widmann-Hyde-et-compositeur d’une pièce qui laisse de glace ou neige fondante une majorité de spectateurs ; le méchant revenant saluer n’a droit qu’à bien peu d’empressement. Puis revient le bon, au demeurant admirable clarinettiste, et Jorg Widmann-Jekyll enchante ceux qui venaient de quasiment l’ignorer (on devrait pourtant se souvenir de sa révélation lyonnaise et mozartienne aux Musicades 2001)… Moralité post-romantique et cartésienne à la fois : doubles, n’avancez que masqués !


Harmonise tes détériorations


Donc dans l’ordre chronologique d’apparition à l’écran sonore, Antiphon de Jorg Widmann. L’entrée s’y fait avec le Tonnerre – la Brontè des Grecs -, et son vacarme préface le découpage ultérieur en petites unités bien délimitées, que les « historiens de la terre » nommeraient des blocs taillés avec la césure bien…audible, qui rappellent aux cuivres les unités stables des Eonta chez Xenakis. Etonnant changement de décor sonore pour qui a auparavant écouté (au disque) le Lied orchestral inspiré à J.Widmann par l’œuvre de Schubert, tout en un fondu enchaîné qui pourtant n’exclut pas la surprise, mais c’est alors celle de la « modulation élargie et tournante ». Une telle diversité, n’est-ce pas illustration de ce dont Bergson fait l’éloge dans La Pensée et le Mouvant ? Donc, ici, mais sans caractère de réitération obsessionnelle : la sécheresse et le sans pitié des coups frappés d’en haut par une très riche percussion, la mise en espace sonore par groupes de 4, le rituel dépouillé d’une Antienne généralisée (plus sacrale que religieuse et post-grégorienne), le tranchant de chaque mini-séquence, tout évoque aussi des écritures poétiques : les cubes de Guillevic dans Terraqué, où « le temps tricote à loisir », les rythmes de Michaux, « propagateurs de riens qui veulent être quelque chose », et la recommandation dans Poteaux d’angle : « Harmonise tes détériorations, mais pas au début, pas prématurément et jamais définitivement. ». Une sorte de ponctuation générale, en somme, qui isole des syllabes, des mots, des phrases, des paragraphes, parcourt cette écriture faillée, en montage « cut », diraient les cinéastes. Ensuite et au-delà des abrupts angoissants, J.Widmann insère des lamenti aux cordes graves et fait parfois jaillir de la sauvagerie percussive un chant de hautbois ou de clarinette, là où, de la brume nuageuse qui s’effiloche, la peinture romantique de Friedrich aimait à dévoiler, par douce méthode, les structures de montagnes. Cette dialectique complexe, subtile, parfois déroutante avec ses chorals inachevés aux cuivres, se clôt, au delà d’une fanfare hymnique des cloches, sur le discret tambourinement des archets « faisant averse » au toit des instruments. Et concluant sur l’insistante sensation que par ces musiques quelque chose demande constamment à être révélé, mais qu’il y faut aussi notre recherche.


Un chant mozartien si pur


Alors vient le temps de J.Widmann clarinettiste : la plus grande partie du public ne peut qu’écouter, après ses bouffées de refus égotiste et de surdité mentale, la fascination d’un admirable chant mozartien. Le soliste n’a pas seulement une sonorité de polyphonie des timbres à l’intérieur même du discours, il témoigne d’une gravité sans nulle pesanteur, de la dignité d’un art qui se refuse à mettre en avant des capacités instrumentales pourtant hors du commun des mortels solistes. Pour revenir au miroir de notre littérature, on hasarderait que dans l’adagio du K.622 cela relève d’une harmonieuse coulée sonore à la Chateaubriand, mais sans les tendances aux embardées emphatiques de « l’Enchanteur », ou d’un Lamartine qui gommerait certain alanguissement de complaisance attendrie. Tout au long du concerto, le son est d’une beauté de rêverie qui parfois s’attarde, et s’amenuise en fin de phrasé ou dans la coda jusqu’à l’imperceptible, laissant dans le silence la mémoire du souffle au sens spirituel… Cet art très pur n’omet évidemment pas la dramaturgie instrumentale² des grands sauts d’intervalle de l’allegro (et même du rondo avec son enjouement d’initiale apparence), et en transcende la nécessaire agilité dans le combat. Mozart redevient, par poésie, le frère aîné d’un Hölderlin enfin détaché de la contingence, qui à la fin de sa vie regarde le monde que malgré les épreuves il a tant aimé, maintenant « derrière la vitre » et comme pour murmurer l’adieu. Serait-ce J.Widmann-mozartien qui « guide » J.Widmann-auteur et lui fait retraverser la rivière au-delà du pays des blocs granitiques ?


Les Lumières et la Révolution


L’orchestre ici plutôt discret et aux limites de la neutralité (fasciné, aussi, par la beauté du son soliste ?) se laisse alors empoigner et conduire à l’inverse de sa culture, en tout cas beethovenienne, par un Heinz Holliger qui entend donner à la 5e Symphonie un profil et une « allure » de révolution esthétique, retrouvant par là-même l’impulsion des Allemands démocrates fin de (XVIIIe) siècle… Une clarté et une vitesse d’énonciation très française ou « Lumières » font rejoindre la hardiesse d’une pensée musicale très conceptuelle dont André Boucourechliev, dans ses livres si essentiels sur Beethoven, a donné l’exemple de recherche sous un regard moderne. Qu’après un tel concert, on relise cela : « L’un des secrets de la Ve est que tous ses éléments possèdent une fonction suspensive, génératrice de tension, depuis les grandes étapes formelles jusqu’à la cellule rythmique primitive. La relance est constante, l’attente sans cesse renouvelée par des promesses, et toute réponse débouche sur une nouvelle question. » Heinz Holliger en tire les conclusions agogiques et synthétiques. On sent que dans sa direction inhabituelle d’une partition si alourdie par des décennies d’éventuelle solennité prétendument germanique ( quand ce n’est pas les relents plus ou moins subconscients de cérémonial pour régime nurembergien, suivez le regard vers qui vous savez), il y a, comme dit encore Boucourechliev, l’émergence d’une conception « sans aucun passage à vide, sans aucune perte ni repos, et au contraire une brûlure, constante et sans scories, du tout ». Le tempo si vif et presque sans respiration entre chaque mouvement, n’est ici que le signe d’une urgence requise par le chef (et compositeur) suisse : comme si le Temps se faisait poursuivant (le Chronos romantique, celui de Lenau, « sombre messager de puissances infernales »), et forçait les timbales, redevenues personnage essentiel en « haut du dispositif orchestral », à armaturer de leur sècheresse parfois violente les phases tourbillonnaires, mais aussi à sous-tendre des moments plus murmurants. Alors peut aussi s’élever à nouveau l’éclaircie du hautbois, nostalgique d’un retour au « beau monde » selon Schiller, annonciatrice du chant de libération dans Fidelio et de l’hymne à la fraternité universelle dont le motif lancinant de la Ve aurait été « étincelle de joie » et en tout cas d’infatigable ardeur. Ainsi va ce concert passionnant, paradoxalement divers, pro-vocateur au sens étymologique du terme, et qui donc (r)éveille une conscience auditrice que nous dirons par euphémisme parfois bercée de ses certitudes confortablement émollientes.

Lyon. Auditorium, jeudi 5 et samedi 7 mars 2009. Orchestre National de Lyon, direction Heinz Holliger.
W.A.Mozart (1756-1791), Concerto pour clarinette K.622 ; L.van Beethoven (1770-1827), 5e Symphonie ; J.Widmann (né en 1973), Antiphon (création française)

Genève. Festival Archipel 2009, Genève. Vendredi 20 mars 2009/ Quatuor Diotima : Lachenmann, Nono, Pesson. Installations S.Y.Pahg et K.Rosenberger

Archipel 2009


Consacrée à la dialectique du silence et du bruit, la session 2009 de l’Archipel genevois s’est ouverte sur un espace chambriste de recueillement et de recherche : le Quatuor Diotima jouait des partitions dans l’intériorité de sa culture, Gran Torso, de Lachenmann, Fragmente-Stille de Nono, et en première suisse, Bitume, de Pesson. On pouvait aussi prendre contact avec les installations sonores-spatiales de Katharina Rosenberger et Sun-Young Pahg.

Un langage-michaux ?

Exemplaires Diotima ! Non seulement dans le parcours de ces encore bien jeunes instrumentistes il y a précocité, maturité, rigueur, absence de concessions, culture chronologiquement échelonnée, mais le choix des auteurs et des œuvres montre les Diotima descendant des sommets reconnus pour s’aventurer vers les presqu’îles de l’ultimité ou de la déconstruction. On ne peut rêver meilleurs initiateurs pour cette session d’un Archipel où la navigation s’accomplit entre les blocs violemment émergés du bruit et à travers les sargasses du silence. Et quelle pertinente introduction qui ouvre la série par un concert dont les Propylées – pour filer la métaphore de la Grèce Antique – seraient la Ruine et Reconstruction que Lachenmann édifiait de 1971 à 1988 dans Gran Torso pour quatuor à cordes ! On sait la radicalité du compositeur allemand et son concept de « virginité du son », évidemment au-delà de tout écho de mélodie mais surtout de l’organisation horizontale ou verticale, dans l’exploration d’une « musique concrète instrumentale ». La beauté historique du son agencé s’y remplace de son contraire, qui n’est pourtant pas la laideur, et un tel retournement dialectique invite même l’auditeur à se faire interprète en pénétrant « au cœur » de l’agencement des matières, et ainsi – pourquoi pas ?- à devenir matière, bois, vernis, cordes, là d’où naissent de nouveaux sons qui participent de l’horizon du monde. Donc on dira qu’au Commencement étaient le raclement, la torsion, le grognement, le sifflement, le grattement, le « vibrement », et au-delà de ces termes, des mots inventés en quelque langage-michaux, pour mieux comprendre qu’en faisant naître le bruit-pas-encore-classé-son, nous entendons, regardons, vivons au milieu de faisceaux d’énergie dont les archets, les crins, les cordes, les chevalets sont les révélateurs de friction, de percussion ou de caresse. Le contre-sens serait de rapporter cette syntaxe à une visée expressionniste, ou pis encore, illustrative de la comédie du réel ou d’une version sublimée « d’une porte et d’un soupir ». Non, c’est d’un tout autre « paysage-état-du-corps-et des- corps-sonores » qu’il s’agit, en réanimant la formule du Suisse H.F.Amiel, ou d’un « Guerre et Paix dans les brisements » en paraphrase de Michaux.

Et de là, il n’est sans doute pas interdit – la personnalité de Lachenmann est de celles qui « interdisent d’interdire » – de repartir, en tirant le rideau des horizons, vers « d’anciens éléments » que suggèrent les gestes inédits des instrumentistes : promenoir des archets qui patinent en larges cercles sur les cordes, cris d’hirondelles affolées, remuements dans la cage, ping-pong sur les cordes, pépiements et crécelles douces d’oiseaux mécaniques, menus tremolos, fondations sollicitées dans la maison hantée, battements ou… silences qui renvoient à notre vie corporelle. Ou bien, en se référant au matérialisme de Lucrèce dans l’Antiquité, vie intense et perpétuelle des atomes qui glissent et donc manifestent leur existence sur la pente inclinée (clinamen) : la vie mode poétique d’emploi, en somme ! Jusqu’à l’imperceptibilité, lieu extrême de l’interrogation et de la séduction, comme Pessoa le disait de l’intranquillité…


La tour du Neckar et San Michele

« Contre » ce degré zéro de l’écriture – d’où tout cependant peut repartir -, le maître de Lachenmann, Luigi Nono musicien vénitien de l’engagement en art, sut dans la dernière partie de sa vie, rompre avec le discours politique pour interroger – sans se renier en quoi que ce fût – les marges de l’à-peine-exprimable et en reconstituer une œuvre. Comme s’il était allé chercher son ultime vérité aux quartiers les plus oubliés de sa ville natale, au-delà de la Giudecca, peut-être même à l’île-cimetière de San Michele, comme s’il avait demandé ses Fragments de Silence (Fragmente Stille) aux poèmes d’Hölderlin écrits après la catastrophe de la « déraison », dans la tour-abri au dessus du Neckar, épaves et fantômes de la splendeur touffue des Hymnes et des Odes. Et son « réseau de 48 citations- clins d’œil » y est d’abord l’absence de voix, à peine une tension des instruments qui convoque une mémoire de Diotima, la triplement absente : par l’éloignement du temps où le poète écrivait Hypérion, par la mort de la femme qu’il avait appelée de son nom romanesque, et par la mort de sa propre lucidité. On y est encore parfois du côté des beaux sons, mais comme derrière une vitre, avec des bribes de choral, des ensommeillements, des frissons ténus, un souvenir de chant général à petites unités. Mais surtout des éclats, des crépitements, des claquements, des jardins d’insectes, des appels qui s’éloignent, de soudaines véhémences, des stridences d’effroi, comme si on s’exaspérait de ce qui est « tout proche et difficile à saisir » (le dieu, selon Hölderlin). La source primordiale n’est-elle pas là où « le silence est vie » ? Cependant, ainsi que l’avouait aussi le poète : « un signe, tels nous sommes, et de sens nul, morts à toute souffrance, et nous avons presque perdu notre langage en pays étranger. » Dans ces Fragmente, le Silence n’est pas seulement interstices, mais substance, et la fin si bouleversante du Quatuor, quand l’éloignement des sons les plus ténus finit par finir, tient de la métamorphose en éternel retour. Les Diotima y sont prodigieux de subtile intuition, d’équilibre tenu sur le fil au dessus du Styx.


Bitume, un cloître et un labyrinthe

Et entre les deux extrêmes de gravité – Lachenmann, Nono – il semble qu’ils auront pu jouer…comme en se jouant de l’écriture raffinée, en ruptures plutôt civilisées, pour une Sérénade-Chevauchée, Bitume, où Gérard Pesson « acclimate » les rudes leçons de ses aînés, passant de la fièvre quarte des tremblements aigus et de l’ironie parcellaire de rythmes pour automates à des songeries suspendues et à l’état d’esprit cousant vaille que vaille les pièces du rêve. Avant cette ouverture par le concert, on pouvait – au milieu du soir d’une Genève frissonnant sous la bise – se risquer sur le parvis de Plainpalais. La compositrice coréenne Sun-Young Pahg y avait installé – à ses risques et périls du froid et de la rumeur citadine – un « au fil du temps » qui restitue l’espace du cloître de Royaumont, retravaille les voix d’une liturgie, convertit en roulements très assourdis et en crépitements ténus l’errance de galets sur la terre-mère et de baguettes sur les colonnes. Cette belle et fragile expérience, pleine de retenue, requiert l’attention par sa pudeur aux franges du silence. En intérieur, la Room V de Katharina Rosenberger invite l’auditeur à un déplacement où l’étrangeté de la musique tient aussi à ce que la partition de cet Octuor n°3 se diffuse et « s’interactive » grâce au voyage même du visiteur. Les chaises vides où sont installés… des fantômes d’instrumentistes témoignent de ce « présent-absent » en labyrinthe : on se dirige vers une porte ou un mur qui se mettent à « réfléchir » autrement ; le centre de la Chambre V, si on y demeure, émet des appels, une partie du territoire est pavée de silences. Comme le citait Nono dans son Ode dédiée à Tarkovski (elle aura été jouée le dernier jour de la session), il n’y a pas de chemins, mais du cheminement. K. Rosenberger y a peut-être pensé : en tout cas, c’est à nous aussi d’inventer les routes, de récréer l’espace et le temps.

Genève. Palais Communal de Plainpalais, Vendredi 20 mars 2009. Quatuor Diotima : Luigo Nono (1924-1990), Fragmente-Stille ; Helmut Lachenmann (né en 1935), Gran Torso ; Gérard Pesson (né en 1958), Bitume. Installations Traces-Mouvements : Sun-Young Pahg (née en 1974), Au fil du Temps ; Katharina Rosenberger (née en 1971), Room V.

Illustration: Quatuor Diotima © G.Vivien

Jean Gilles: Requiem. Concert de l’Hostel Dieu Lyon, les 29 et 31 mars 2009

Jean Gilles
Lamentations
Concert de l’Hostel Dieu

Lyon, 29 et 31 mars 2009

On connaît les Leçons de Ténèbres de Couperin ou Charpentier : le Concert de l’Hostel Dieu, mis en recherche et dirigé par Franck-Emmanuel Comte, fait « visiter » celles du musicien provençal Jean Gilles, plus célèbre pour sa messe de Requiem qui fut jouée à la mort de Rameau puis à celle de Louis XV.


Pascal, Bossuet, Fénelon ?

Préférez-vous les Ténèbres dans la foudroyante et savante simplicité des Pensées de Pascal : « Jésus souffre dans sa passion les tourments que lui font les hommes ; mais dans l’agonie il souffre les tourments qu’il se donne à lui-même…Il souffre cette peine et cet abandon dans l’horreur de la nuit ; je crois qu’il ne s’est jamais plaint que cette seule fois ; mais alors il se plaint comme s’il n’eût plus ou contenir sa douleur excessive : « Mon âme est triste jusqu’à la mort »…Jésus sera en agonie jusqu’à la fin du monde : il ne faut pas dormir pendant ce temps-là. » ? Ou bien dans la mise en scène de la mort avec les Oraisons Funèbres de Bossuet : « Surtout, mortels, désabusez-vous de la pensée dont vous vous flattez, qu’après une longue vie la mort vous sera plus facile. Un philosophe vous dira en vain que vous devez être rassasié d’années et de jours, et que vous avez assez vu les saisons se renouveler et le monde rouler autour de vous, ou plutôt que vous vous êtes assez vu rouler vous-même et passer avec le monde. La dernière heure n’en sera pas moins insupportable. C’est de saintes méditations, c’est ces véritables richesses que vous enverrez devant vous au siècle futur, qui vous inspireront de la force, et c’est par ce moyen que vous affermirez votre courage. » ? Ou pour cette même – et admirable époque, en se plaçant sous l’angle intellectuel et esthétique de l’écriture -, vous pouvez aussi vous en rapporter aux subtilités plus douces du Cygne de Cambrai (Fénelon, selon le surnom qui lui était donné « contre » son rival, l’Aigle de Meaux, Bossuet) : « Il se fait devant la Croix un état où Saint Paul se dépeint, un état de mort, où l’on est crucifié pour le monde, c’est-à-dire ce qui n’est point Dieu…Je crois qu’alors la mort est consommée, mais que la vie ne l’est pas, mais la vie divine n’est alors pas consommée, parce qu’elle croît tous les jours et qu’elle ne sera en son comble qu’au moment où elle entrera dans l’éternité. »


Taïaut !

Vous pourrez songer à ces musiques-là en allant écouter le Concert de l’Hostel Dieu vous introduire en Leçons de Ténèbres, comme au XVIIe, et selon une mise en miroir qui place un désormais familier musicien – Marc-Antoine Charpentier – en face d’un moins célèbre, au demeurant provincial avec l’accent (et même de Tarascon, mais c’était tellement avant l’invention du matamore qui a rendu illustre cette charmante cité des bords de Rhône !). Jean Gilles était mort à l’orée du XVIIIe (1705), un an après Charpentier, et presque au même âge que leur contemporain le génial Anglais Purcell : à 37 ans. Lui était un musicien du sacré, et les partitions qu’il a laissées sont « pour l’église » : 24 motets, une messe, des Lamentations de la Semaine Sainte. La notoriété posthume ne fut pas négligeable, il est vrai, puisque son Requiem fut joué pour les funérailles de Rameau en 1764. Et surtout, dix ans plus tard, pour l’enterrement de Louis XV, au demeurant parti dans l’indignation du peuple de France après un trop long et indécent règne (hors les murs d’église, il paraît qu’on criait en guise de célébration funèbre « Taiaut ! taiaut ! », pour se moquer de son goût irrépressible pour la chasse aux gibiers et…aux femmes).


Un rituel pour goûter les sévérités

Qu’en est-il de ces « offices de ténèbres », que les baroqueux ont remis en honneur, voirerendus à leur rituel de théâtre en concert ? « Offices sans sacrements, fixés depuis leHaut Moyen-Age, ils prennent place aux trois derniers jours de la Semaine Sainte, et sont organisés en nocturnes où on lit les Lamentations de Jérémie, puis Saint Augustin et Saint Paul. Au centre de la dramaturgie sacrée, on place un chandelier à 15 bougies qu’on éteint progressivement après chacun des psaumes ; les 15 bougies représentent les 11 apôtres (restés fidèles), les 3 Marie et le Christ (au sommet du chandelier). » La 15e bougie est à la fin « cachée » pour évoquer les ténèbres de la Crucifixion, on chante alors le Miserere, et le public fait du vacarme pour simuler le tremblement de terre au Golgotha et en prime chasser les démons qui ont l’art de s’infiltrer partout. Et alors on ramène le cierge caché, pour symboliser la toute proche Résurrection. Du rituel – aux accents quelque peu ethnologiques, si on les prend au pied de la lettre ! -, l’Eglise a fait passer la cérémonie à une mise en espace plus « profane », fût-ce en territoire religieux, et à partir de la Renaissance, les Offices et Leçons de Ténèbres prenant rang parmi les spectacles « distingués » et les « personnes de qualité », comme dirait Molière, « en ont aussi ». La Cour, en particulier, vient s’y montrer et montrer que sous le regard du Souverain (sur cette terre comme au Ciel) elle aime à méditer sur les fins dernières. Vous aussi, qui êtes « de qualité » au début du siècle qui verra peut-être le Déluge de la montée des eaux ex-glaciaires, pouvez donc venir « goûter ces sévérités » , comme l’écrivait Fénelon dans sa Lettre à Louis XIV (qui « heureusement » ne fut pas remise au destinataire : « vous n’aimez point Dieu ; vous ne le craignez même que d’une crainte d’esclave ; c’est l’enfer, et non pas Dieu que vous craignez, votre religion ne consiste qu’en petites pratiques superficielles ; vous êtes scrupuleux sur des bagatelles, et endurci sur des maux terribles. ». Bref, vous refaire une conscience de Grand Siècle en l’honorant à la chapelle classico-baroque de la Trinité ou dans l’église plus « sévère » de Saint-Paul (ce qui est aussi en situation textuelle).

« Les Lamantations » de Jean Gilles alterneront avec les Respons de M.A.Charpentier, Franck-Emmanuel Comte emmenant son Concert de l’Hostel Dieu et ses solistes (Marina Venant, Vincent Lièvre-Picard, Lisandro Nesis, Sevag Tachdjian) vers « ces témoignages lumineux » du compositeur provençal. Comme la coutume Hostel Dieu semble s’en préciser, appel est fait aux interprètes enracinés dans la terre et le peuple des époques anciennes : ici, les jeunes Tambourinaires d’Arles (Conservatoire) rythmeront entrées et temps forts de la méditation. Et mentalement, vous pourrez – spectateurs actifs que vous êtes sûrement – vous reporter aux images de ce temps qui montrent la mort du Christ : la peinture de Philippe de Champaigne (musées de Lyon et surtout de Grenoble) est sans doute la plus digne de ces splendeurs tragiques où la solitude humaine (fût-celle du Christ) est montrée dans sa plus haute exigence…

Concert de l’Hostel Dieu, direction F.E. Comte . Dimanche 29 mars 2009, 17h, Chapelle de la Trinité ; mardi 31, 20h30. Jean Gilles (1669-1705), Lamentations ; Marc Antoine Charpentier (1634-1704), Repons. Information et réservation : T. 04 78 42 27 76 ; www.concert-hosteldieu.com

Illustrations: portraits de musiciens (anonyme), Coypel (DR)

Stockhausen: soirée spéciale Lyon, CNSM, mercredi 25 mars 200, dès 18h

Soirée Stockhausen




Lyon, Cnsmd

Mercredi 25 mars 2009

Conférence et concert, coordonnés par Anne de Fornel

Comment « les jeunes » voient-ils le parcours de Karlheinz Stockhausen, deux ans après sa disparition ? La soirée de la salle Varèse, avec sa conférence et son concert (5 œuvres de « haute époque », 2 créations-hommages) constitue un moment important de la saison organisée « au Supérieur » et qui met en valeur la musique du très proche hier et d’aujourd’hui.


Je suis une force qui va

Karlheinz Stockhausen, fils spirituel de la démesure wagnérienne ? Comme il n’aurait sans doute pas aimé ce rattachement ! Mais comme l’hypothèse n’en est pas absurde ! Et de l’expérimentation à spectre large de Beethoven ? Oui, pourquoi pas ? Donc doublement héritier d’une culture musicale « allemande » … Après tout le compositeur de l’avant-garde darmstadtienne et du Studio électronique de Cologne, d’abord descendant de l’Ecole de Vienne, s’est bien tourné vers des concepts d’œuvre d’art total (gesamtkunstwerk), finissant entre opéra mystique et extension à l’infini du Temps. Ce n’était certes pas chez lui l’espoir de refonder la supériorité de la culture allemande pour un « siècle de plus » – cette naïveté dodécaphoniste d’un Schoenberg, si cruellement démentie par le crime nazi -, mais une tranquille certitude – incarnée sans aucun nationalisme culturel, et dans la confiance exacerbée de soi – d’un « je ne cherche pas, je trouve ». Ou si on se réfère à la France du XIXe, d’être comme le héros hugolien « une force qui va ». C’est aussi, en refusant les séductions individualistes de la psychologie émotive (celle du lied et de l’opéra), la tension vers une « organisation totale de la matière sonore », qui mélange donc l’instrumentation « traditionnelle », le son électronique, le rapport au corps dans la danse, l’ironie d’un théâtre musical, et bientôt l’insertion de l’aléatoire. Tout cela peut s’inscrire dans un espace gigantesque, nouveau territoire auquel la pensée assigne seule ses frontières, ce que disent aussi très tôt les Hymnen, recyclage grandiose des « cocoricos » nationaux. On y perçoit ce que Claude Rostand appelait « la période narcissique, où (KH.S) se met lui-même dans sa musique en toute intimité intellectuelle et même physique, avec une subjectivité qui va jusqu’à l’impudeur, voire la mégalomanie. »


Licht und klang

Ainsi le compositeur compagnon de route d’un Pierre Boulez à l’aube des années 50, poursuivant de façon complètement originale l’héritage post-sériel, se retrouvera-t-il peu à peu traçant ses propres chemins, et comme dirait Alfred de Vigny : « puissant et solitaire » en sa création. Le plus remarquable sera sans doute alors l’accentuation d’une tendance à ce qu’on pourrait appeler le mysticisme cosmique, et que des œuvres –au sens plein du terme – brasseront en forme et cadre d’opéras sacrés, ramenant la Tétralogie du Ring au rang de mini-toy-model spatio-temporel. En témoignera, au sommet de la voûte céleste, Licht (Lumière) brillant sur 28 heures pour les 7 jours de la Semaine ; mais il y aura aussi des cycles de mois, de saisons, et pour finir (mais celui-là n’aura pas été vraiment terminé), de sons (Klange) dans les heures, elles-mêmes affectées de titres conceptuels (Ascension, Joie…).Et à la rubrique des deux infinis, donc du côté du ciron pascalien (la plus minuscule unité observable selon les Pensées de Blaise), on eût rencontré le cycle des minutes et celui des secondes. On se retournera aussi vers une géante ¨Plaisanterie Musicale » que pour le 75e anniversaire de KH.S. un milliardaire avait permis de réaliser dans le Hangar 7 de…Salzbourg, un « Quatuor à cordes Hélicoptère », en songeant que deux siècles et deux décennies plus tôt l’archevêque Colloredo aurait fait donner pour bien moins la fessée au petit Mozart… Sans oublier le malentendu-dérapage qu’avait laissé passer le Maître à propos des « opera diabolica in Twin-Towers » et de leur contenu esthétisant du 11 septembre. Puis le compositeur partit « par la Porte du Ciel écrire au Paradis dans l’Harmonie Eternelle » (selon le faire-part envoyé en 2007 par la Fondation-Stockhausen).


Les jeunes devant la statue du Commandeur

Loin et foin de ces rituels ou orgies sonoro-spatiales, comment Karlheinz peut-il apparaître en histoire de la musique in progress pour des jeunes musiciens en formation supérieure ? C’est le sens de la très intéressante et significative initiative d’Anne de Formel, pianiste CNSM (classe de Pierre Pontier), suscitant et coordonnant les efforts d’hommage et de travail de terrain. Bien sûr, c’est en retour vers les « modestes » œuvres de KHS. 1ère période, composées pour les bons vieux pianos, autres instruments de la tradition et percussions, que jeunes et enthousiastes interprètes se tournent pour leur concert. Au programme, Kreuzspiel, Kontra-Punkte, Vibra Elufa, et dans les mythiques Klavierstücke pour piano, les IX et XI qui ont ouvert au milieu des années 50 un monde fou de réflexion et de beauté sonores. La soirée –d’accès libre, soulignons-le en ces temps de budgets-loisirs culturels comprimés pour individualités et familles – accroît son intérêt d’une jolie diversité dans la planète-Stockhausen : 5 œuvres du Maître, avant tout, et aussi 2 créations-hommages, de Michel Mathias et Jean-Yves Bosseur (par le Trio Steuermann, les pianistes Florian Puddu et Justine Leroux, les percussionnistes et autres instrumentistes dirigés par Jean Geoffroy et Fabrice Pierre). Une conférence d’Emmanuel Ducreux et Jean-Yves Bosseur (lui-même également auteur de livres sur la musique, le Temps, la peinture et les arts du XXe-XXIe) préfacera cette importante soirée sur le thème de « Stockhausen et l’esprit d’invention ».

Lyon. Cnsmd, salle Varèse. Mercredi 25 mars 2009, 18h (conférence), 20h30 (concert). Hommage à Karheinz Stockhausen ( 1928-2007). Kreuzspie, Kontra-Punkte, Vibra Elufa, Klavierstücke IX et XI. Créations de Michel Mathias, Jean-Yves Bosseur. Entrée libre. Information et réservation : T. 04 72 19 26 26 ; www.cnsmd-lyon.fr”

Concert du 60e anniversaire de la Société de Musique de Chambre, (SMC) Lyon. Mercredi 18 mars 2009

60e anniversaire
de la
Société de Musique de Chambre


Lyon. Mercredi 18 mars 2009

Mozart, Franck, Debussy, Chostakovitch, Antignani
Par les Quatuors Debussy et Varèse, et le pianiste François Dumont

La Société de Musique de Chambre Lyonnaise a 60 ans : cette institution au rôle indispensable dans la vie musicale de la Cité et à l’histoire jalonnée d’invitations prestigieuses s’adapte aux temps actuels, et en renouvelant ses modes d’activité, veut fêter tout cela par un concert d’exception. Le Quatuor Debussy (et leurs élèves du très jeune Varèse), le pianiste François Dumont interprètent classique, romantique, moderne et contemporain.


Peter, Benjamin, Clara et tant d’autres




Si on n’est pas sérieux quand on a 17 ans, – selon Rimbaud -, que dire de l’heure grave qui sonne pour un 60e anniversaire ? Et puisque le début de ce qu’on appelle 3e âge est « remonté » dans la chronologie de tout un chacun, il semble que désormais à 60 ans on ne soit pas « encore » vieille dame ou vieux monsieur. Comment se sent donc la SMC, l’honorable et si lyonnaise Société de Musique de Chambre ? Sûrement en forme, et en état de continuer sa mission définie à la fin des années 40 par le Directeur du Conservatoire et si musicien, homme du monde et du cœur, Ennemond Trillat : « permettre au public d’entendre in vivo les artistes majeurs qui marquent de leur personnalité un répertoire immense et les chefs-œuvre éternels ». Et quand, grâce aux célébrations de ce 60e, on feuillette l’album de famille, on est tout de même un peu estomaqué d’apprendre qu’en 1955, la kitsch-Salle Molière vit passer Clara Haskil, Gérard Souzay et le Quatuor Amadeus, en 56: les Musici, l’orchestre de chambre Hewitt, le Quatuor Vegh et Lili Kraus, en 57: Peter Pears et Benjamin Britten (photo ci-contre), en 58 le Quatuor Parrenin, Christian Ferras et Pierre Barbizet, en 59 Vlado Perlemuter, Karl Ristenpart… Et si on est assez…âgé pour avoir lu très tôt avec ardeur le Maître-livre de Jean-Victor Hocquard sur La Pensée de Mozart, on retrouve dans ces années le nom de deux cantatrices venues chanter des lieder, Teresa Stich-Randall et surtout Irmgard Seefried, dont le musicologue-philosophe français avouait en pleine page qu’il était mozartiennement l’amoureux transi, par delà les Alpes.


No star-system, and in progress




Bref, « tout un monde lointain »… où la mémoire étudiante demeure tout de même d’avoir entendu à la SMC quelques murmures et sifflets saluant un Quatuor de… Bartok : nul n’est parfait, même si la distance adoucit, voire attendrit, les mœurs musicales, et en gomme les aspérités. Comme l’écrit le Président actuel, Pierre Baltassat, à la SMC « on n’a jamais cédé à la facilité du star-system…(Mais en général) on sait le public par nature assez frileux et traditionnaliste, plutôt réticent vis-à-vis d’œuvres, contemporaines ou jugées trop difficiles d’accès. » Fautes confessées au nom des collectivités responsables, fautes à demi-pardonnées, surtout si cela s’inscrit dans une perspective d’inlassable pédagogie « in progress » ! Il est vrai qu’il faut aussi faire coexister non seulement générations mais modes d’approche de la musique dans un public où abondent les « mélomanes avertis, souvent instrumentistes amateurs eux-mêmes, connaissant bien le répertoire – certains étant fidèles depuis plusieurs décennies – côtoyant des auditeurs à qui cette musique est moins familière ». Un « public qui ne serait pas ce qu’il est sans la présence permanente des jeunes, en nombre considérable dans les conservatoires et les écoles de musique, et qui sont l’avenir ». Et certes on n’est parfois pas sans ressentir un fossé de comportement ou de non-dit entre une certaine conception à l’ancienne, parfois un rien affleurante, qui aurait – si on la poussait à sincérité – le sentiment fort sociologique de détenir la vérité du goût appuyée sur la « propriété » de fondation, et une manière plus moderniste, qui n’en a rien à faire du droit d’aînesse et d’élite. Force est bien aussi de constater qu’après les 40 Glorieuses, à la fin desquelles (1991) le nombre d’abonnés atteignait les 700 – ce qui explique le redoublement, mardi et mercredi, des concerts, jusqu’à une date récente -, une époque de moindre « facilité » est venue. C’est aussi l’évident mérite des actuels Mentor (s) – selon la mythologie transcrite par Fénelon : «Minerve se masquant en guide du jeune Télémaque » : ici c’est normal de la jouer culture ancienne, non ? -, Pierre Baltassat, et Eric Desnoues ( Producteur Délégué, à qui la Société confie désormais sa politique de communication et de mise en œuvre), de mieux adapter la SMC aux temps modernes et aux différents aspects de la crise que connait la musique classique dans sa diffusion.


Le rôle éminent des Debussy




En tout cas, il n’y a aucune raison de ne pas faire la fête en mars 2009, et les groupes réunis sur scène pourront chanter le « happy birthday to you, SMC ! » sans arrière-pensée morose. D’autant que le programme musical et les interprètes choisis sont parfaitement représentatifs du changement dans la continuité qui guidera les saisons à venir. Du côté des ensembles, invitation a été faite au plus lyonnais des Quatuors de stature internationale : les Debussy, fondés entre Rhône et Saône il y aura bientôt 20 ans et nommés Grand Prix à Evian en 1993, Victoires de la Musique en 1996. Ils ont une véritable action de groupe culturel, et ne se contentent pas d’être à un niveau de jeu internationalement reconnu – ce qui pourtant serait déjà beaucoup ! -, car ils s’investissent dans une pédagogie permanente et inventive (avec les écoles et les conservatoires), dans un lien de spectacle vivant avec la danse, le théâtre et la littérature, dans des formules complexes d’intervention autonome sur le terrain (leur festival ardéchois de Cordes en ballade). Ils font autorité particulière dans le domaine de la musique française ( évidemment sans nationalisme idéologique), et se sont consacrés au patrimoine des compositeurs injustement délaissés comme E.Bonnal ou G.M.Witkovski, l’ardent ex-officier polonais qui a composé entre le Lac Paladru et Lyon une œuvre dans la tradition franckiste et digne de mémoire (voir leurs disques chez ARION). Mais les grands Etrangers ont été visités par eux, ce dont témoignent leurs intégrales en concert de Bartok , et plus encore de Webern et de Chostakovitch (au disque, ARION). Les Debussy – dont les deux membres fondateurs, Christophe Collette et Vincent Deprecq, ont été rejoints par Alain Brunier puis Dorian Lamotte – sont en quelque sorte passés dans la catégorie des (jeunes) aînés, et ils se préoccupent de la transmission du savoir, une activité dont témoigne – au niveau de la manifestation en concert, notamment en stages« ardéchois » d’été – la présence de quelques ensembles chambristes en (haute) formation. C’est ainsi que symboliquement et concrètement, le concert-anniversaire verra joindre à eux un très jeune Quatuor Varèse, leurs anciens et toujours conseillés élèves (F.Galichet, J.L.Constant, M.Duchesne, T.Ravez), qui joueront un Mozart de jeunesse (K.172, les Quatuors Viennois), et à 8, avec leurs maîtres, l’ Octuor de Chostakovitch.


Ne fallait-il pas exécuter Varèse ?




« Tout seuls » et à cordes, les Debussy interpréteront – c’est naturel ! – l’Unique quatuor de Claude-Achille (alias Monsieur Croche), puis une partition commandée par la SMC. au jeune Italien Luca Antignani. Car, comme l’écrit Pierre Baltassat, « la SMC, sans outrance, a toujours fait une place aux œuvres des contemporains, et a constamment tenu à faire entendre des œuvres essentielles, difficiles ou non : Jolivet, Dutilleux, Ligeti, Kurtag, Goubaidulina, Hersant, Jolas, sans oublier la mise en perspective du Livre pour quatuor de Boulez. » L.Antignani – 33 ans – a étudié dans son pays à Milan et Rome, en France à Paris (IRCAM), et il a été présent du côté d’Acanthes, du Festival Berio de Rome, de la Biennale de Venise, de France-Culture et Musique, des Festivals européens tel Musica de Strasbourg. Titulaire de nombreux Prix internationaux, il est aussi musicologue, et enseignant à Reggio (Italie) mais aussi au CNSM de Lyon (où l’on retrouve ses « pairs (pères spirituels) », les Debussy – qui furent élèves au bord de Saône -), sans oublier sa résidence de compositeur (conservatoires d’Annecy et Chambéry, et Centre des Musiques Inventives d’Annecy (M.I.A).Les Debussy seront accompagnés, dans ce généreux programme, du jeune pianiste – déjà fort prestigieux – François Dumont (au disque, les sonates piano-violon de Beethoven, avec S.Tran-Ngoc ; et avec le Trio Elégiaque, Messiaen et Dusapin, TRITON), pour le capital Quintette de César Franck.
Allons, faisons-nous plaisir (un peu amer quand même, rétrospectivement, pour une époque où les jeunes du Quatuor Varèse ne risquaient pas d’être nés, et où la SMC jouait encore au jardin d’enfants), et citons ce qu’écrivait en 1954 un certain R.L., autoproclamé critique dans la presse musicale française, lors de la scandaleuse création parisienne des Déserts de Varèse : « une œuvre de fou, pompeusement baptisée électro-symphonie, avec grands bruits de casseroles, soli de chasse d’eau et fanfares de stock-cars. Ce M.Varèse devrait être fusillé séance tenante. C’est le Dominici de la musique. » Et la chute, qui se veut amusante, et dont le grotesque sinistrement référencé au réel si pérenne d’outre-Atlantique rappelle aussi des temps de guerre totale : « Fusillé ? Et puis non, ça ferait encore du bruit, il serait trop content. C’est la chaise électrique qui convient à cet électro-symphoniste ! » Alors, jeunes Varèse, vous la connaissiez, celle-là ? On espère que non, ou alors vous ne la racontiez pas pour ne pas faire la honte à des personnes âgées de vos relations musiciennes ?

Lyon, Salle Molière. Mercredi 18 mars 2009. Concert anniversaire de la SMC. W.A.Mozart (1756-1791), Quatuor K.172 ; César Franck (1822-1890), Quintette ; C.A.Debussy (1862-1918), Quatuor ; D.Chostakovitch (1906-1975), Octuor ; L.Antignani(né en 1976), Quatuor Renseignements et réservation : T. 04 78 38 09 09 ; www.musiquedechambre-lyon.org

Illustrations: Peter Pears et Benjamin Britten, Quatuor Debussy, César Franck (DR)

Concert du 60e anniversaire de la Société de Musique de Chambre, (SMC) Lyon. Mercredi 18 mars 2009

60e anniversaire
de la
Société de Musique de Chambre


Lyon. Mercredi 18 mars 2009
Avec les Quatuors Debussy et Varèse, et le pianiste François Dumont : Mozart, Franck, Debussy, Chostakovitch, Antignani

La Société de Musique de Chambre Lyonnaise a 60 ans : cette institution au rôle indispensable dans la vie musicale de la Cité et à l’histoire jalonnée d’invitations prestigieuses s’adapte aux temps actuels, et en renouvelant ses modes d’activité, veut fêter tout cela par un concert d’exception. Le Quatuor Debussy (et leurs élèves du très jeune Varèse), le pianiste François Dumont interprètent classique, romantique, moderne et contemporain.


Peter, Benjamin, Clara et tant d’autres


Si on n’est pas sérieux quand on a 17 ans, – selon Rimbaud -, que dire de l’heure grave qui sonne pour un 60e anniversaire ? Et puisque le début de ce qu’on appelle 3e âge est « remonté » dans la chronologie de tout un chacun, il semble que désormais à 60 ans on ne soit pas « encore » vieille dame ou vieux monsieur. Comment se sent donc la SMC, l’honorable et si lyonnaise Société de Musique de Chambre ? Sûrement en forme, et en état de continuer sa mission définie à la fin des années 40 par le Directeur du Conservatoire et si musicien, homme du monde et du cœur, Ennemond Trillat : « permettre au public d’entendre in vivo les artistes majeurs qui marquent de leur personnalité un répertoire immense et les chefs-œuvre éternels ». Et quand, grâce aux célébrations de ce 60e, on feuillette l’album de famille, on est tout de même un peu estomaqué d’apprendre qu’en 1955, la kitsch-Salle Molière vit passer Clara Haskil, Gérard Souzay et le Quatuor Amadeus, en 56 Ies Musici, l’orchestre de chambre Hewitt, le Quatuor Vegh et Lili Kraus, en 57 Peter Pears et Benjamin Britten, en 58 le Quatuor Parrenin, Christian Ferras et Pierre Barbizet, en 59 Vlado Perlemuter, Karl Ristenpart… Et si on est assez…âgé pour avoir lu très tôt avec ardeur le Maître-livre de Jean-Victor Hocquard sur La Pensée de Mozart, on retrouve dans ces années le nom de deux cantatrices venues chanter des lieder, Teresa Stich-Randall et surtout Irmgard Seefried, dont le musicologue-philosophe français avouait en pleine page qu’il était mozartiennement l’amoureux transi, par delà les Alpes.


No star-system, and in progress


Bref, « tout un monde lointain »… où la mémoire étudiante demeure tout de même d’avoir entendu à la SMC quelques murmures et sifflets saluant un Quatuor de… Bartok : nul n’est parfait, même si la distance adoucit, voire attendrit, les mœurs musicales, et en gomme les aspérités. Comme l’écrit le Président actuel, Pierre Baltassat, à la SMC « on n’a jamais cédé à la facilité du star-system…(Mais en général) on sait le public par nature assez frileux et traditionnaliste, plutôt réticent vis-à-vis d’œuvres, contemporaines ou jugées trop difficiles d’accès. » Fautes confessées au nom des collectivités responsables, fautes à demi-pardonnées, surtout si cela s’inscrit dans une perspective d’inlassable pédagogie « in progress » ! Il est vrai qu’il faut aussi faire coexister non seulement générations mais modes d’approche de la musique dans un public où abondent les « mélomanes avertis, souvent instrumentistes amateurs eux-mêmes, connaissant bien le répertoire – certains étant fidèles depuis plusieurs décennies – côtoyant des auditeurs à qui cette musique est moins familière ». Un « public qui ne serait pas ce qu’il est sans la présence permanente des jeunes, en nombre considérable dans les conservatoires et les écoles de musique, et qui sont l’avenir ». Et certes on n’est parfois pas sans ressentir un fossé de comportement ou de non-dit entre une certaine conception à l’ancienne, parfois un rien affleurante, qui aurait – si on la poussait à sincérité – le sentiment fort sociologique de détenir la vérité du goût appuyée sur la « propriété » de fondation, et une manière plus moderniste, qui n’en a rien à faire du droit d’aînesse et d’élite. Force est bien aussi de constater qu’après les 40 Glorieuses, à la fin desquelles (1991) le nombre d’abonnés atteignait les 700 – ce qui explique le redoublement, mardi et mercredi, des concerts, jusqu’à une date récente -, une époque de moindre « facilité » est venue. C’est aussi l’évident mérite des actuels Mentor (s) – selon la mythologie transcrite par Fénelon : «Minerve se masquant en guide du jeune Télémaque » : ici c’est normal de la jouer culture ancienne, non ? -, Pierre Baltassat, et Eric Desnoues ( Producteur Délégué, à qui la Société confie désormais sa politique de communication et de mise en œuvre), de mieux adapter la SMC aux temps modernes et aux différents aspects de la crise que connait la musique classique dans sa diffusion.


Le rôle éminent des Debussy


En tout cas, il n’y a aucune raison de ne pas faire la fête en mars 2009, et les groupes réunis sur scène pourront chanter le « happy birthday to you, SMC ! » sans arrière-pensée morose. D’autant que le programme musical et les interprètes choisis sont parfaitement représentatifs du changement dans la continuité qui guidera les saisons à venir. Du côté des ensembles, invitation a été faite au plus lyonnais des Quatuors de stature internationale : les Debussy, fondés entre Rhône et Saône il y aura bientôt 20 ans et nommés Grand Prix à Evian en 1993, Victoires de la Musique en 1996. Ils ont une véritable action de groupe culturel, et ne se contentent pas d’être à un niveau de jeu internationalement reconnu – ce qui pourtant serait déjà beaucoup ! -, car ils s’investissent dans une pédagogie permanente et inventive (avec les écoles et les conservatoires), dans un lien de spectacle vivant avec la danse, le théâtre et la littérature, dans des formules complexes d’intervention autonome sur le terrain (leur festival ardéchois de Cordes en ballade). Ils font autorité particulière dans le domaine de la musique française ( évidemment sans nationalisme idéologique), et se sont consacrés au patrimoine des compositeurs injustement délaissés comme E.Bonnal ou G.M.Witkovski, l’ardent ex-officier polonais qui a composé entre le Lac Paladru et Lyon une œuvre dans la tradition franckiste et digne de mémoire (voir leurs disques chez ARION). Mais les grands Etrangers ont été visités par eux, ce dont témoignent leurs intégrales en concert de Bartok , et plus encore de Webern et de Chostakovitch (au disque, ARION). Les Debussy – dont les deux membres fondateurs, Christophe Collette et Vincent Deprecq, ont été rejoints par Alain Brunier puis Dorian Lamotte – sont en quelque sorte passés dans la catégorie des (jeunes) aînés, et ils se préoccupent de la transmission du savoir, une activité dont témoigne – au niveau de la manifestation en concert, notamment en stages« ardéchois » d’été – la présence de quelques ensembles chambristes en (haute) formation. C’est ainsi que symboliquement et concrètement, le concert-anniversaire verra joindre à eux un très jeune Quatuor Varèse, leurs anciens et toujours conseillés élèves (F.Galichet, J.L.Constant, M.Duchesne, T.Ravez), qui joueront un Mozart de jeunesse (K.172, les Quatuors Viennois), et à 8, avec leurs maîtres, l’ Octuor de Chostakovitch.


Ne fallait-il pas exécuter Varèse ?


« Tout seuls » et à cordes, les Debussy interpréteront – c’est naturel ! – l’Unique quatuor de Claude-Achille (alias Monsieur Croche), puis une partition commandée par la SMC. au jeune Italien Luca Antignani. Car, comme l’écrit Pierre Baltassat, « la SMC, sans outrance, a toujours fait une place aux œuvres des contemporains, et a constamment tenu à faire entendre des œuvres essentielles, difficiles ou non : Jolivet, Dutilleux, Ligeti, Kurtag, Goubaidulina, Hersant, Jolas, sans oublier la mise en perspective du Livre pour quatuor de Boulez. » L.Antignani – 33 ans – a étudié dans son pays à Milan et Rome, en France à Paris (IRCAM), et il a été présent du côté d’Acanthes, du Festival Berio de Rome, de la Biennale de Venise, de France-Culture et Musique, des Festivals européens tel Musica de Strasbourg. Titulaire de nombreux Prix internationaux, il est aussi musicologue, et enseignant à Reggio (Italie) mais aussi au CNSM de Lyon (où l’on retrouve ses « pairs (pères spirituels) », les Debussy – qui furent élèves au bord de Saône -), sans oublier sa résidence de compositeur (conservatoires d’Annecy et Chambéry, et Centre des Musiques Inventives d’Annecy (M.I.A).Les Debussy seront accompagnés, dans ce généreux programme, du jeune pianiste – déjà fort prestigieux – François Dumont (au disque, les sonates piano-violon de Beethoven, avec S.Tran-Ngoc ; et avec le Trio Elégiaque, Messiaen et Dusapin, TRITON), pour le capital Quintette de César Franck.
Allons, faisons-nous plaisir (un peu amer quand même, rétrospectivement, pour une époque où les jeunes du Quatuor Varèse ne risquaient pas d’être nés, et où la SMC jouait encore au jardin d’enfants), et citons ce qu’écrivait en 1954 un certain R.L., autoproclamé critique dans la presse musicale française, lors de la scandaleuse création parisienne des Déserts de Varèse : « une œuvre de fou, pompeusement baptisée électro-symphonie, avec grands bruits de casseroles, soli de chasse d’eau et fanfares de stock-cars. Ce M.Varèse devrait être fusillé séance tenante. C’est le Dominici de la musique. » Et la chute, qui se veut amusante, et dont le grotesque sinistrement référencé au réel si pérenne d’outre-Atlantique rappelle aussi des temps de guerre totale : « Fusillé ? Et puis non, ça ferait encore du bruit, il serait trop content. C’est la chaise électrique qui convient à cet électro-symphoniste ! » Alors, jeunes Varèse, vous la connaissiez, celle-là ? On espère que non, ou alors vous ne la racontiez pas pour ne pas faire la honte à des personnes âgées de vos relations musiciennes ?

Lyon, Salle Molière. Mercredi 18 mars 2009. Concert anniversaire de la SMC. W.A.Mozart (1756-1791), Quatuor K.172 ; César Franck (1822-1890), Quintette ; C.A.Debussy (1862-1918), Quatuor ; D.Chostakovitch (1906-1975), Octuor ; L.Antignani(né en 1976), Quatuor Renseignements et réservation : T. 04 78 38 09 09 ; <a href=”http://www.musiquedechambre-lyon.org” target=”_blank”>www.musiquedechambre-lyon.org</a>

Festival Archipel, Genève. Du 20 au 28 mars 2009. Entre bruit, silence et remix. Concerts, installations, spectacles.

Festival Archipel
Genève. Du 20 au 28 mars 2009
Entre bruit, silence et remix. Concerts, installations, spectacles.

Le Festival Archipel de Genève est l’un des grands événements européens qui se consacrent à une réflexion sur la musique d’aujourd’hui. La session 2009 est placée sous le signe d’une dialectique entre le bruit et le silence, convoquant aussi bien « les classiques du XXe » que les jeunes créateurs qui travaillent aux frontières des sons électroniques et du bariolage des actions ou musiques…actuels.


La beauté est une sorte de morte, la musique un bruit qui pense


« Voyez-vous, Monsieur le Pasteur, si seulement je pouvais ne plus entendre cela, j’irais beaucoup mieux » – « Quoi donc, mon cher ? » – « Vous n’entendez donc rien ? Vous n’entendez donc pas cette voix atroce qui hurle autour de l’horizon et qu’on appelle d’habitude le silence ? » Ainsi s’angoisse en plein romantisme allemand le faux-vrai Jacob Lenz retranscrit par Büchner dans un sublime récit qui conte la folie errante du dramaturge autrichien. Et encore, au début du XIXe : « Le cri de l’aigle fut vingt fois répété, mais par des sons secs, sans aucun prolongement, semblables à autant de cris isolés dans le silence universel . Puis tout rentra dans un calme absolu ; comme si le son lui-même eût cessé d’être, et que la propriété des corps sonores eût été effacée de l’univers ? Jamais le silence n’a été connu dans les vallées tumultueuses ; ce n’est que sur les cimes froides que règne cette immobilité, cette solennelle permanence que nulle langue n’exprimera, que l’imagination n’atteindra pas. » Et cette fois, ce n’est pas loin de Genève – où Archipels nous invite à entrer dans les temples du silence et de son terrible jumeau, le bruit – que le romancier français Senancour prête à son anti-héros Obermann (lassé de tout, même de l’espérance) cette belle méditation issue des paysages helvétiques…Et 4 décennies plus tard, hommage à un autre Helvétique, Henri-Frédéric Amiel aux 20.000 pages de Journal Intime, qui sut tout si bien comprendre , « retiré dans le dernier observatoire, la conscience », en étudiant inlassablement le lac Léman en son « paysage, qui est un état de l’âme », et en notant à travers d’infinies modalités du silence : « Je suis fluide, il faut m’y résigner. »
Donc le Festival Archipel, qui aime – gloire soit rendue à son discernement et à son abnégation ! – les thématiques pourvu qu’elles mènent à autre chose que le tintement du tiroir-caisse, a choisi en 2009 l’antithèse du silence et du bruit, se rappelant aussi l’inusable et insolente formule hugolienne (« la musique c’est du bruit qui pense »). Comme l’écrit en Edito le compositeur Marc Texier, patron d’Archipel : « Ce qui est laid ? le bruit. Et l’inaudible qui est insignifiant. Entre ces deux extrêmes, s’étendait autrefois le paisible royaume des sons musicaux, monde devenu aussi irréel qu’un conte de fées depuis que deux générations de compositeurs ont fait du silence et du bruit le nouveau territoire de leur musique. » C’est donc en partant de cette réflexion sur les nouveaux territoires que la session 2009 propose sans forfanterie publicitaire, mais avec précision… horlogère du temps des machines (anciennes et actuelles ou futures) un pré-bilan chiffré : sur 8 jours de jonction-hiver-printemps, 24 événements, 13 concerts, 6 spectacles, 2 installations, 3 documentaires, 50 compositeurs (22 pays, dont 17 Suisses, 20 ayant moins de 40 ans), 60 œuvres, 62 ensembles et solistes…On n’oubliera surtout pas l’une des fonctions essentielles d’un Festival qui veut être tout sauf un organisme de redistribution, « garage ou station-service » : la création, avec 22 occurrences (mondiales ou premières helvétiques). Le tout se réalise en symbiose avec le travail permanent de Contrechamps, et en France, celui des Musiques Inventives d’Annecy.


L’art m’emmerde ?


Au-delà de la carte de visite impressionnante, on peut faire retour en arrière sur les questions fondamentales. Rappeler par exemple que cette acceptation du bruit (jusqu’à une certaine époque de la « civilisation musicale européenne », du moins) remonte loin dans le siècle n° XX (20), et chez les Bruitistes (section du Futurisme italien de 1913), comme Russolo déclarant sans ambages : « Nous prenons infiniment plus de plaisir à combiner idéalement des bruits de tramways, d’autos et de foules criardes qu’à écouter encore L’Héroïque et la Pastorale. » Et passant à l’acte, réalisant le concert de Milan , avec 3 bourdonneurs, 2 éclateurs, 1 tonneur, 3 siffleurs, 2 glouglouteurs, 1 fracasseur, 1 stridenteur et 1 renâcleur. Injonction : « L’art des bruits ne doit pas être limité à une simple reproduction imitative. » D’où, en idéologie, la constatation désolée de Valéry : « La beauté est une sorte de morte : la nouveauté, l’intensité, les valeurs de choc l’ont supplantée. » Ou les aphorismes apparemment brut de décoffrage chez Erik Satie, cité plus tard par Ben : « L’art m’emmerde ! ». Et les visions jouissives appliquées en happening dans la poésie-injonction de Maïakovski : « Le chef d’orchestre perdant la tête ordonne aux musiciens de hurler à la mort. » Ou murmurées par la voix douce- subversive d’Henri Michaux : « Le clavier à composer des bruits, un orchestre de bruits, je l’attends. Le musical n’est pas dans la nature ou si peu. Mais les bruits plus familiers de notre vie que les rayons mêmes du soleil, nous allons nous y recoucher, et grâce à cet appareil, travailler dans l’os même de la nature. » Car même après les bruitistes, les symphonies industrielles capitalistes ou communistes ( La Fonderie d’Acier, de Mossolov), après Varèse ou Cage, au-delà des collages de sons concrets, électro-acoustiques puis électroniques puis informatiques, il aura subsisté une dimension théâtralement provocatrice et de plus en plus démiurgique au fur et à mesure que « l’amplification sonore » court derrière ses limites, proprement « infernales » et bien dignes du « qualificatif : diabolus in musica ». Ce qui par delà le triomphe technologique le plus sophistiqué, ramène le vieux débat du sauvage contre le civilisé : déjà Berlioz s’attirait la colère des critiques traditionalistes : « Le Chinois, le sauvage, qui charment leurs loisirs par le bruit du tam-tam et que le frottement de deux pierres met en fureur, font de la musique dans le genre de M .Berlioz. », et les caricaturistes le montraient en chef d’un orchestre où l’on tirait au canon…


Scratch et remix




Ajoutons-y « le vacarme devenu mode d’expression d’une génération nourrie au rock, aux bruits urbains, au scratch : ils travaillent le son comme un forgeron son métal, sur l’enclume de l’électronique ». Et nous aurons la sublimation « de l’excès, de la distorsion,, du timbre souillé » que nous proposent à travers 2 des concerts d’Archipel, les travaux de Carlo Carcano, Franck Bedrossian, Dmitri Kourliandski (un jeune Russe qui prolonge en Epoque Poutinienne les hymnes mossoloviens), Beat Furrer, James Tenney, Christian Wolff, et bien sûr John Cage, Morton Feldman ( mais selon sa pente qui l’éloigne de la fureur de bruit, « longues harmonies au rythme du souffle, en se référant aux fausses symétries des tapis persans ») et même un Gyorgy Kurtag qu’on n’attendrait pas forcément au rayon Pandemonium.. . Et les chorégraphes sont évidemment invités pour montrer qu’ils peuvent « pousser le mouvement du corps à ses limites : « agitation incoercible qui se saisit de Foofwa d’Imobilité (c’est bien le nom d’un créateur suisse !) en accompagnement de maladies comme la Chorée d’Huntington décrites par le médecin-poète Vincent Barras, avec la complicité de l’électronique bicéphale de Claude Jordan et Nicolas Sordet.


Les Presque Rien qui murmurent tout


On rebondit aussi sur un 3e terme qui complète l’antithèse silence-bruit armaturant Archipel 2009 : c’est le Remix, « version modifiée d’un morceau réalisée en studio ou en live ». Comme l’écrit M.Texier : « Jamais société n’a autant thésaurisé, accumulant sans cesse sons et musiques dans le grand ventre de sa mémoire numérique où ils tournent sans fin. » Du côté des horizons pop, DJ, jazz, électro tournent donc les compositions des « petits nouveaux » : Sylvain Kassap, Hélène Breschand, eRikm et l’ensemble Laborintus, le ci-devant-nommé Carlo Carcano ( avec la complicité vidéo-lumineuse de Daniel Lévy), Michael Petzel, Ruben Gjertsen, Francisco Huguet, José M.Fernandez, Hugo Morales, M.Ohara, A.Padilla, L.Archetti…Mais on rencontre là une extrême encore que très douce et humoristique autorité, celle de Luc Ferrari (1929-2005), à qui la session rend un hommage , parce que le compositeur des mythiques Presque Rien avait « quelques années avant sa mort, entrepris de revisiter ses propres archives sonores, les offrant à des musiciens comme support de réécriture et d’improvisations. » L’importance de Luc Ferrari apparaît de mieux en mieux dans l’histoire musicale récente, d’abord au titre d’antidote précoce aux rigueurs de l’écriture post-sérielle, et aussi comme acte créateur en soi. Car elle est une exaltation de l’imaginaire, à travers les désirs d’un avenir et surtout dans la fixation d’une mémoire qui tente de fixer, mais sans la violence de Rimbaud « des silences, des nuits, l’inexprimable, et des vertiges ». Qualifié de bricoleur –même quand on ajoute : de génie, cela reste aux yeux des rigoristes une subtile insulte contre autodidactes et non-alignés -, en conflit avec lesdits rigoristes pour « cagisme » impénitent et aussi avec Pierre Schaeffer « de natura sonorum » – voulus purs-sans-sens-ni-réel chez Dieu le Père du Studio de Recherche -, Ferrari aura promené son magnétophone conceptuel et concret dans bien des paysages, notamment italiens (ses Presque Rien) et aussi mentaux, pour une « musique anecdotique » , (Hétérozygote), aux titres volontiers loufoques (Danse des ministres chez Pompidou, Vous plairait-il de tautologuer avec moi ? ) ou culturels-décalés (De l’aube à midi sur le marché), et pour finir avec l’observation d’un « corps qui ne se sentait plus d’accord avec l’âme » (Arythmiques ; Morbido Symphony). Qu’on appelle tout cela poésie sonore ou minimalisme ou narrativité impressionniste ou « hörspiel(isme), pièces à écouter », artepoverar isme, demeure une œuvre, et bien plus qu’un geste en rupture douce : la journée-hommage le suggérera, ainsi que les partitions réparties en d’autres concerts, et les « archives sauvées des eaux », mises en magnétothèque, et encore ce qu’inventent des jeunes disciples (L.Bianchi, D.Blinkhorn,V.Laubeuf) en errance entre Remix et Concours Ferrari (le titre l’eût bien amusé, il y aurait ajouté des prises sous le capot des bolides de Modène)…


Retour au silence de Diotima

Mais l’essentiel de ces évocations du silence est surtout du registre grave, parfois passant d’une neuve virtuosité à la méditation ultime, ainsi que Victor Hugo en donna le modèle avec ses d’jeunes et étourdissants Djinns (« cris de l’enfer » au climax, minimalisme à la coda « l’espace/efface/le bruit. ») sublimés en notation impressionniste de vieil homme hyperesthésique (Le matin – en dormant : « On entend haleter un steamer. Une mouche entre. Souffle immense de la mer »). Où l’on ne saurait retrouver que Maître de ce Silence, l’emmuré Hölderlin qui après invoqué dans son roman Hyperion une Diotima socratique la trouva en Suzette Gontard, la perdit – par éloignement autoritaire d’une société qui ne tolérait pas l’amour fou, puis par châtiment du Destin qui ravit cette Eurydice en Enfer après traversée du Styx -, et ne put lui reparler qu’à travers le masque de l’absence interminable à la vie de la raison. Heinz Holliger ( présent en Archipel 09 par un Trema pour alto, violoncelle ou violon) fit de cette aventure folle son Scardanelli-Zyklus (du nom de l’identité italienne que se donna le poète romantique pendant presque 40 ans). Ici, c’est Luigi Nono rendu, après toute une vie d’écriture vouée à l’engagement idéologique généreux, aux marges de sa Venise noyée de mystérieuse brume : « No hay caminos, hay que caminar », hommage au cinéaste russe Tarkovsky qui lui aussi disait aux marcheurs qu’il n’y a pas de chemins mais qu’il faut marcher. Et ces Fragmente-Stille an Diotima, pour un quatuor à cordes (joué par le Quatuor qui s’est donné le nom du poète allemand), bouleversant témoignage d’ultimité où l’on s’avance vers l’inconnu du Silence. Comme le décrivait Hölderlin avant de sombrer : « En bleu adorable fleurit le toit de métal du clocher. Le soleil va très haut et colore la tôle, mais silencieuse dans le vent crie la girouette… Alors le silence est vie. Et l’Esprit sévère souffle entre les trois colonnes du jardin… »

Archipel, entre Bruit et Silence. Genève (divers lieux), du vendredi 20 au samedi 28 mars 2009 ; Annecy (le 28). 24 événements, 13 concerts, 6 spectacles, 2 installations, 3 films. Information et réservation. T. 41 22 329 42 42 ; www.archipel.org”

Illustration: visuel 2009 du festival Archipel à Genève, Franc Bedrossian, Quatuor Diotima (DR)


Lyon, Journées Grame, 5ème édition Concerts, installations… Du 24 février au 28 mars 2009


Journées Grame

Concerts et installations

5e édition Grame
Lyon, divers lieux
Du 24 février au 28 mars 2009

A Lyon, il y a les années Grame avec biennale, et les sans « Musiques en Scène »… 2009, année-sans, n’est cependant pas laissé dans le vide par le Studio- Centre National de Création Musicale. En prélude sur deux semaines, des installations, puis entre 4 et 28 mars – entre autres au Musée des Moulages, lieu original à Lyon – 9 concerts convoquant Ligeti, Scelsi, Saariaho et surtout de nombreux compositeurs de la maison GRAME ou venus d’autres horizons européens, américains ou extrême-orientaux.


Plâtres et champ de l’imaginaire

Pour sa 5e session d’entre biennales, le GRAME (ne cherchez donc pas à développer les initiales, plus personne pour les expliquer, mais ne mettez qu’un m sans penser que ça ne pèse pas assez lourd : il s’agit du Studio lyonnais, « centre national de création musicale », e basta !), le GRAME, donc, semble jouer à plein la patrimoine-party dans un lieu qu’à Lyon investit la musique d’aujourd’hui. Et cela prête à rêver, cette vaste salle en zone d’îlots modernes, au fond d’une cour banale, peuplée de statues antiques ou plus tardives, au demeurant copies-moulages des authentiques bronzes ou marbres. Déménagé des hauteurs de la Faculté de Droit sur les quais du Rhône, ce « Musée des Moulages », l’Université Lyon 2 en a fait un espace « de valorisation pour la recherche, la pédagogie et la culture » – : drôle d’endroit pour rencontres amoureuses ( et ne manquez pas de revoir l’indispensable Jetée de Chris Marker, où justement la rencontre poétique des héros s’accomplit, en chassé-croisé mémoriel, dans un « musée plein de fantastique » ), qui par ses « plâtres » (moulages) répartis dans l’espace peuple d’imaginaire le champ visuel et sonore des habituelles salles de concerts. Autrement dit, on humanise et onirise, faisant « contre mauvaise fortune bon cœur », puisque GRAME se déclare depuis longtemps « en quête obstinée mais non désespérée d’espaces fonctionnels et publics », et – tout particulièrement en cette époque de crise, donc de réduction sarkodraconienne de subventions ( sans oublier le respect dû à la recherche, mais ne polémiquons pas) – , sublime « le nomadisme en processus de synergies, de partenariats et de co-réalisations, tout en prenant appui sur les résidences de compositeurs et d’équipes artistiques invités tout au long de l’année ».


Déblayer l’Opéra et partir vers la Grande Muraille

Puisque d’ailleurs il est ici question de nomadisme en endroits inattendus, indiquons d’abord qu’à Sainr-Priest (est de l’agglomération, Centre Culturel Théo Argence) et en ouverture prolongée de rideau (13 jours à la douzaine) siègeront deux installations. « From Inside » est « boîte noire où sont projetées des images sur 3 écrans associés à 3 fenêtres de lumière, et le visiteur y fera le choix du labyrinthe de la ville sicilienne de Gibellina, de l’errance dans Frankfurt ou de la mégapole africaine de Kinshasa : chorégraphies de Forsythe et de Rastaldi », conception et réalisation signées de Thierry de Mey (un invité permanent du Studio) et de « l’ingénieur GRAME Christophe Lebreton ». « Sonik Cube » est « membrane cubique de lumière sensible au son avec laquelle le public peut interagir par le biais de capteurs », conçue par le groupe Trafik et le GRAMIEN Yann Orlarey. C’est pour une seule représentation (10 mars) qu’on pourra embarquer sur le Nan-shan, le navire shakerisé par Joseph Conrad et son mythique roman Typhon : le compositeur Vincent Carinola et le Trio de Bubar (des percussionnistes basés à Lyon) « manipulent images visuelles et sonores » de cette orgie-catastrophe.
Si vous avez rêvé de déblayer la scène de l’Opéra de tout ce qui l’encombre (décors, chanteurs, choristes, instrumentistes en contrebas, histoires souvent off limits du bon goût et suant la sentimentalité petite-bourgeoise…), rendez vous au Temple Lyrique le 4 mars pour une soirée commémorative du GRM (Groupe de Recherches Musicales, l’institution continuatrice des intuitions de Pierre Schaeffer : un adulte de 51 ans en route vers un dynamique 3e âge). Sur scène donc, du haut-parleur (comme on disait du temps de l’Akousmatik Park), un orchestre stabilisssime nommé Acousmonium, et qui emplit l’univers de ses sons créateurs : en l’occurrence et bénéficiant de cette somptuosité, des partitions de Michel Redolfi, Daniel Teruggi, Philippe Mion et Vincent Carinola. Dans un non(encore fixé)-lieu de Bourgoin (38), le jeune Quatuor (lyonnais)Bela (comme Bartok ?) « propose des musiques souterraines, microscopiques, comme venant d’un monde nouvellement créé, ou aérées, célestes, quasi-mystiques » : on aura compris qu’il s’agit de Scelsi ? Ligeti, Saariaho, et du mélange quatuor et électronique inventé par le presque non moins jeune compositeur lyonnais Frédéric Kahn (ancien élève de Denis Dufour, Gilbert Amy, R.Pascal, récemment joué au Grand Palais ,s l’ombre portée de la Promenade de Richard Serra) dans « Telle une litanie », commandé par le GRAME, et « réflexion sur l’axe son-bruit, de la distorsion la plus absolue vers la clarté, un chant intime et ultime » pour quatuor à cordes et dispositif électronique. Au théâtre de Villefranche (69), le « laboratoire d’interprètes Ayin « s’interroge en compagnie du violoniste européen Jérémie Siot et du « guqin(iste), instrument chinois traditionnel) Da Xiaolin sur l’espace créatif d’Occident-Orient. Et dans l’église « neuve » (Le Corbusier) de Firminy (42), les mêmes J.Siot et Da Xiaolin avec la violoncelliste Valérie Dulac mènent aussi une recherche du côté de chez le Guo Feng, Livre Chinois (il y a deux millénaires et demi !) et poésie amoureuse ou religieuse.


Robert Pascal , haïku et aborigène



Et ici, on retrouve tout à la fois une des constantes du GRAME – un « partenariat » artistique avec la jeune composition chinoise (voyages et résidences depuis plusieurs années) et nos statues-moulages, peuple de plâtre qui tutelle et accompagne 4 des concerts de la session 2009. Le 25 mars, on écoutera une création française de ce Guo Feng par Xu Yi, compositrice chinoise travaillant entre son pays natal et la France, les instruments de la tradition, la philosophie musicale (en témoigne son « Plein du Vide », œuvre devenue « baccalauréatique » et sur cd HARMONIA…) et l’électronique. Alterneront avec ce Guo Feng des pièces en chant séfarade (Cantigas de Santa Maria), ou en musique traditionnelle chinoise, puis des partitions de Domenico Gabrieli, Pierre Jodlowski, James Giroudon et J.F.Estager. Le 21 mars sera une soirée-portrait de Robert Pascal, le compositeur provençal qui après une double formation de mathématiques et de musique ( violon, direction d’orchestre) s’est résolument tourné vers l’écriture, conseillé au CNSMD lyonnais par Raffi Ourgandjian et Yvette Grimaud. Sa « double vocation » (mathématique et musique) fait songer au parcours longtemps méditerranéen de son aîné de 15 ans, Jean-Claude Risset. C’est en un établissement « du nord » (sur la rive droite de la Saône) qu’il exerce désormais, à son tour, des fonctions pédagogiques de composition dans lesquelles il avait été introduit, ainsi que pour l’Atelier du XXe, par Gilbert Amy. Son inspiration mélange parfois, dans la « mixité » des instruments traditionnels et de l’électro-acoustique, des recherches menées au sein du GRAME, notamment sur le temps réel ; le musicien est aussi particulièrement attentif à la linguistique et à la poésie de textes choisis dans l’aire européenne médiévale, ou asiatique. Ainsi « Au front de la lune » revêt-il la forme japonaise du haïku, ultra-brève et où se mettent « en abyme » les paysages de la nature et de l’intériorité humaine ; les textes choisis le sont… en France, auprès de l’écrivaine Marie Mas qui a travaillé en écho et corrélation des modèles extrême-orientaux, du « vent sous la porte » aux « bruits du silence ». Dans « Dulwan Nimindi », où la percussion joue un rôle assez violent, le dialogue mystérieux entre la voix et les instruments repose sur la culture aborigène d’Australie, mixant la langue Ngarinyin, l’anglais et le français : il y est chanté « le chemin de la connaissance, la transmission de ce bien partagé par tous qu’est le savoir » dans les civilisations apparemment les plus éloignées (L’Ensemble Orchestral Contemporain est dirigé par Fabrice Pierre, avec les voix de Trish Hayward et Anne Périssé). « Sobre una cancion antigua » « porte » à la mémoire la voix de Montserrat Figueras dans Le Cancionero de Palacio, en traduction par le violoncelle ( Valérie Dulac) et l’accordéon (Christine Paté) : une créa tion en France comme pour des « Fragments » de la compositrice argentine Analia Lludgar, qui développe la pensée d’Antonin Artaud sur « l’homme qui se possède par éclaircies ».


Un quatuor, un duo et un travail sur le double



Les Moulages auront aussi abrité un double concert (18 mars). Carte Blanche est donnée à la Société de musique contemporaine du Québec (SMCQ), qui associe sous la direction de Walter Boudreau le Quatuor Bozzini (cordes) et l ’ensemble Sixtrum (percussions) : 2 créations françaises (la Tchèque Jana Vörösova, le Canadien Paul Frehner), des partitions de John Cage (l’emblématique Third Construction), René Koering, et W.Boudreau lui-même. Et c’est un trio féminin –le Duo Cthulhu, issu du CNSMD : la pianiste Emmanuelle Maggesi, la percussionniste Ying-hui Wang ; la compositrice Raphaèle Biston – qui se « mettra en scène et théâtre à travers diverses situations musicales ». Leur « De part et d’autre » constitue un ensemble de 8 pièces –miniatures (le piano et aussi le toy-piano-jouet, le marimba), dont les interprètes sont amenées à échanger leur rôle instrumental « dans un geste perturbateur ou complice, pour des moments de lutte ou d’entente rêveuse ; une course mécanique s’intercale deux fois et va vers un geste répétitif et inexorable porté jusqu’à son épuisement ». Pour la jeune compositrice lyonnaise, cette situation de théâtre musical – particulièrement appréciée par le Duo – cache « un travail sur le double, le miroir, l’ombre ou le souvenir, sans céder au carcan d’une narration trop déterministe ».
Cinq créations au milieu d’une trentaine d’œuvres représentées, tel est le pré-bilan provisoire de cette inter-session, dont une part à l’ombre des statues-colonnes de Chartres, du Beau Dieu d’Amiens, du Sphinx de Naxos. Et puisse le terrible sort réservé à Laocoon et à ses fils – étouffés par d’énormes serpents sortis de l’onde, venus pour les châtier de leur impiété – ne pas se faire métaphore de l’inspiration électro-acoustique en milieu d’art hellénistico-convulsionnaire !

Journées GRAME. Du 24 février au 28 mars 2009
Lyon (Opéra, Musée des Moulages), Saint-Priest, Villefranche (69), Bourgoin (38), Firminy (42).
Installations Saint-Priest, du 24 février au 5 mars ; Concert Opéra de Lyon, mercredi 4 mars (20h) ; Typhon, Saint-Priest, mardi 10 mars, 20h30 ; Musée des Moulages, mercredi 18 mars (19h et 21h : Duo Cthulhu, SMCQ) ; samedi 21 ( 21h, Ensemble Orchestral Contemporain, Robert Pascal) ; mercredi 25 (20h30 Guo Feng) ; lundi 23, Bourgoin (18h30, Quatuor Bela) ; vendredi 27, Villefranche (12h15, Concert Ayin) ; samedi 28, Firminy (20h30, Guo Feng).

Information et réservation : T. 04 72 07 37 00 ou www.grame.fr

Illustrations: Robert Pascal, Joseph Conrad (DR)



Lyon. Théâtre des Célestins, dimanche 15 février 2009, « Musique au théâtre », Peer Gynt (Grieg, Ibsen). Adapté par Didier Sandre et Fabrice Pierre. Musiciens de l’Orchestre Nat. de Lyon

Petit ensemble et récit continu


« Peer Gynt » est une musique de scène célébrissime d’ Edvard Grieg (Deux Suites) à la demande du dramaturge Henrik Ibsen en 1873. Symphoniques, ces 8 pièces peuvent être réduites pour petit ensemble, et adaptées en récit continu. C’est le sens du travail de Fabrice Pierre (musique), Didier Sandre (récitant) et Angélique Clairand, un ensemble très réussi qui renforce des perspectives de collaboration entre l’Auditorium et les Célestins.


Comment vivent les trolls ?


Vous voyez souvent sur scène les musiciens de l’ONL avec des oreilles de trolls, et même le bassoniste parmi eux adorné d’un groin de cochon, et leur chef portant fièrement ramure d’élan ? Non, bien sûr, mais on peut souhaiter que cela se reproduise, je veux dire que le spectacle décentralisé d’Auditorium en Théâtre des Célestins pour les beaux dimanches de la prime jeunesse et de la moindre jeunesse soit d’une part repris et d’autre part augmenté en analogue qualité. Ici, il s’agissait d’une adaptation du Peer Gynt de Grieg (rive gauche du Rhône musique) et de Ibsen (rive droite théâtre), partition dont on sait qu’elle ne fut créée qu’en illustration à la scène (et traduite en deux Suites d’orchestre), arrière-plan d’une formidable pièce d’un capital dramaturge de la fin XIXe. Loin de moi l’idée de minimiser les 8 charmeuses séquences des deux Suites de Grieg : au contraire, l’émotion y est flagrante, persistante, et de plus pour les mélomanes d’un âge…certain, porte le souvenir des concerts dominicaux parisiens retransmis par la Radio. Mais dans la version « allégée » que proposait la coopération Célestins-O.N.L., il y avait justement – et par justesse sonore et scénique, ce fameux « sans appuyer » qui devrait figurer en haut de bien des pages d’adaptation et que trahissent beaucoup de trop-conservateurs ou de modernistes-à-la-mode – l’intuition d’équilibre pour toucher « de 7 à 77 ans », des grands parents adeptes de Grieg aux parents qui connurent les suites de la révélation Bergmanienne et aux descendants férus d’animation filmique-poétique… Le climat de la salle, d’ailleurs, témoignait d’une harmonieuse fusion des générations et des motivations de spectateurs.


Antihéros et grandacteur


Cette sensation de justesse, on la doit au musicien-et-chef, Fabrice Pierre, dont l’expérience – il a en fait déjà écrit une adaptation de Peer Gynt, avec un effectif de 6 instrumentistes de l’ensemble Agora- se teinte de sonorités davantage-aujourd’hui, au travail discret mais chaleureux de « mise en espace » par la comédienne Angélique Clairand, et bien sûr à l’engagement d’un récitant-modèle, au demeurant adaptateur, et dans le rôle pour la 2nde fois (Festival d’Ile de France 2008, avec orchestre symphonique), Didier Sandre, narrateur de soi-même et des espaces vertigineux pour ce voyou, aventurier, séducteur et métaphysicien des cours de ferme qu’est l’anti-héros d’Ibsen. Paradoxalement – c’est cela le « grandacteur » ! -, l’élégance aristocratique du comédien s’incorpore en un parfait naturel à l’inquiétante démesure du personnage, évidemment plus fascinant de demeurer ibsénien sous le vernis enchanteur de l’illustration griegienne. On se prend à rêver au Peer Gynt qu’eût pu écrire un vrai musicien de l’ampleur lyrique, car Edvard, lui, n’a jamais composé qu’un opéra, Sigurd le Croisé, dont on croit comprendre que le wagnéro-vikingisme ne devait pas faire chanter le compositeur de Solveig dans son arbre généalogique ; cela eût porté ( ou porterait, pourquoi pas ?) le texte dont la reprise française au théâtre (tiens, revoilà les parents de tout à l’heure, cette fois admirateurs de Patrice Chéreau) a souligné vers 1980 les vertus de grandiose et d’imaginaire. Au temps où parlait Zarathoustra, il y a chez Ibsen ce mélange de fantasque, d’émotion surgissant au milieu du délire brutal, de vagues brûlantes d’une tendresse venue du froid, des errances à la Rimbaud larguant ses amarres après poésie de Voyant…Et sous l’ excellente éducation de Didier Sandre, passent des fulgurations qui donnent sacrément envie de…(re)lire Ibsen. D’autant que la traduction de François Regnault donne à son Ibsen un ton franc et actuel qui évoque le travail analogue d’André Markowicz sur Dostoievski ou Tchekhov.


Sous le château des nuages


Le « montage » de Fabrice Pierre aboutit à un convaincant mixage de récit en fondu-enchaîné, et garde pour La Mort d’Aase un pianissimo d’émouvante fluidité. Les 12 instrumentistes O.N.L., savent et aiment s’écouter au sein d’une pénombre piquetée d’étoiles, sous la belle cage-navire-maison-sein maternel dont l’entoilage de voiles oscillante évoque aussi ce « château de nuages » que voulait construire Ibsen par sa vie et son théâtre. Ils sont aussi, fugitivement, des acteurs amusés, en particulier la contrebassiste touchée par le rayon vert ou la harpiste sur les hauteurs, dans cette atmosphère de tendresse qui adoucit les rudesses du voyage, et qui contraste si fort avec une autre adaptation « de poche » de Peter Brook pour une Carmen évidemment aussi « sèche » qu’un plateau castillan… : à l’inverse, donc, de cette épopée partie des fjords et y faisant retour pour une berceuse de la mort, via les voluptés arabisantes du voyage. Quant au mélange ibsénien d’anarchisme, de symbolisme et de nietzschéisme, il reste en arrière-plan, comme une possibilité agrandie de cette géométrie variable du musical offerte par le « beau récit », dans l’ombre du mystérieux et terrible Grand Courbe que sait si bien invoquer le récitant.
Donc, après cette réussite en collaboration théâtre-musique, on réfléchira sur des perspectives ouvertes : le côté chaleureux, « (collection ?)rouge-et-or », du cadre à l’italienne des Célestins souligne les manques-en-tendresse d’un Auditorium dont nous dirons par euphémisme qu’il n’a jamais pu prétendre, en son objectivité fonctionnelle, à devenir nid douillet de l’intimité sonore et scénique . Aux confins de l’opéra ou du poème symphonique en réduction, du théâtre musical et de la Chambre, cherchez et trouvez : à vos pupitres et boîtes à idées, musiciens et programmateurs de la rive gauche et de la presqu’île ! Vous vous et nous ferez tellement plaisir…

Lyon. Théâtre des Célestins, Dimanche 15 février 2009, Edvard Grieg ( 1843-1907), Henryk Ibsen (1828-1903) : Peer Gynt.Musiciens de l’O.N.L., direction Francis Pierre ; récitant-adaptateur Didier Sandre, mise en espace Angélique Clairand

Illustration: Edvard Grieg (DR)

David Greilsammer, piano. Piano à Lyon Lyon, salle Molière. Vendredi 27 février 2009 à 20h30

David Greilsammer,
Piano

Lyon, vendredi 27 février 2009 à 20h30
Piano à Lyon

Mozart (2 sonates),
Schumann (Danses des Compagnons de David),
Berg (Sonate)

Le pianiste David Greilsammer ne se contente pas de mener une remarquable carrière internationale, il est de ceux qui interrogent la personnalité compositrice des auteurs sur lesquels tout semble avoir été dit : ainsi pour Mozart, dont son concert lyonnais offre deux Sonates. Pour Piano à Lyon, le jeune interprète questionne aussi le Schumann moins connu des « Danses des Compagnons de David », et Berg à la fin de sa période post-romantique.


Le Vieux qui en avait contre les jeunes

On dit toujours le plus grand mal de celui qu’on appelle dédaigneusement le « Père Wieck », parce que sa silhouette austère et son air de « grand (pète) sec » coïncident avec l’image détestable qu’il aura laissée dans l’histoire du XIXe musical : le Père Fouettard, empêcheur d’aimer en rond, impitoyable geôlier de sa fille et vil calomniateur de celui qu’elle avait élu. L’affaire se termina – de guerre lasse après supplications et démarches respectueuses – devant les tribunaux, où le père abusif fut condamné… à laisser s’accomplir sous union légale un amour fou digne des mythologies antiques ou médiévales. Puisqu’il faut appeler par leur nom « les amants de Leipzig », Clara (Wieck ) et Robert (Schumann) ne furent pourtant pas que détruits par Le Père (aussi surnommé « Le Vieux ») : au contraire, « construits » par lui, car Friedrich fut un pédagogue respecté et d’ailleurs respectable, de surcroît tourné vers une conception noble de son art. Puis ce Père ivre… de fureur accusera… d’ivrognerie le « ravisseur » de sa fille et menacera même de le tuer : toute cette turpitude grand guignolesque tend à effacer ce que furent « les premières années » de la complexe relation à trois entre le Père, la Jeune Fille (et ce fut même d’abord l’Enfant Clara Prodige, formée par le Père), divertie par l’aîné Robert qui lui racontait des histoires de fantômes…) et le Jeune Visiteur, Pianiste auto-mutilé mais Compositeur Génial. Et ce qu’on connaît encore moins, c’est le rôle « intégré » de Wieck aux entreprises du jeune Robert cherchant sa voie entre exercice de la musique – virtuose du clavier, puis inventeur de l’écriture novatrice – et l’action qui prolonge par un journalisme culturel de combat les talents littéraires et la culture générale des « Compagnons de David » lancés à l’assaut de la forteresse des « Philistins » Vieille Allemagne, Fauteuils et Pantoufles Esthétiques…


Un bon combat contre les Philistins

En lançant, à la suite de l’Allgemeine Musikalische Zeitung – où écrivit ETA. Hoffmann, adoré par Schumann – une Neue Zeitschrift für Musik (Nouvelle Revue de Musique), Robert rassemble les jeunes Romantiques – musiciens, mais aussi peintres, poètes, gens de sciences – et les entraîne contre le Conformisme, la Tradition, la Connivence, la Pesanteur d’esprit et du cœur. « L’âge des compliments réciproques est bien fini. La critique qui n’attaque pas ce qui est mauvais sait mal défendre ce qui est bon ». Ou, comme le citait Maurice Fleuret en rapprochant ces insolences des ultérieurs combats debussystes puis bouléziens (on peut aussi songer aux jeunes gens en colère du surréalisme) : « Quand bien même il pleuvrait des pierres, cinq dos sont capables de supporter davantage s’ils abritent de la vraie jeunesse, qu’un seul quand il est vieux et courbé » (transparente allusion au vieux Fink, incarnation de la critique traditionnelle). Et là le Vieux n’était pas Wieck, au contraire enrôlé – pas du tout à son corps défendant – par Robert dans les Compagnons de David pour le « bon combat ». Du « Kaffeebaum » où on refait le monde entre conversations exaltées, poésie et punch ou bière, au « marbre » de la Revue, de l’idée (1833) à la première réalisation (1834) puis… au premier baiser entre Clara et Robert (1835), il n’y a que bien peu de distance leipzigoise. Bientôt ce sera le bruit et la fureur du Père qui ne tarde pas à s’apercevoir que le Projet de sa vie – faire de Clara la plus grande pianiste du temps – va être ruiné par le détournement d’une union entre la Fille et un Freluquet certes bourré…de talent mais aussi d’une bizarrerie psychique dont il y a tout à craindre (il n’a pas tort, le Père !), et qui peut entraîner le malheur des deux héros.


La jeunesse d’ Alban et de Wolfgang

Ainsi, en choisissant l’op.6, de 1837, David –tiens ! –Greilsammer fait preuve de… jeunesse d’esprit, se plaçant et plaçant ses auditeurs dans le camp de la nouveauté, et sans doute attaquant la partition en re-lecteur attentif aux significations toujours actuelles d’une dénonciation des « bourgeois, fonctionnaires, officiers, magistrats ou pasteurs », du moins ceux qui incarnent l’art officiel par delà le romantisme éternellement vilipendé. De toute façon, ces Danses quelque part entre les trois signatures déléguées de Schuman – Florestan le passionné, Eusebius le sage, et Maître Raro , le conciliateur (n’ était-ce pas Wieck, aux temps « anciens » ?) – ne sont pas parmi les œuvres les plus explorées du « débutant » Schumann, bien moins que les Papillons et surtout le célébrissime Carnaval. Et elles sont sous le regard amoureux de Clara, dédiées à la bien-aimée captive qui hante par son absence le jeune compositeur. C’est aussi à un bien jeune compositeur autrichien que David Greilsammer s’attache, 70 ans plus tard : Alban Berg, à 22 ans, signe sa première Sonate, et ce sera la seule, parce que la suite abandonnera les cadres hérités de la tradition classico-romantique, quitte à l’inscrire en « creux » dans chaque séquence de l’opéra Wozzeck. Cette courte partition, d’une seule haleine comme l’antérieure Sonate de Liszt mais bien plus courte, saisit par sa densité, la réitération de son motif en boucle qui toujours s’élance et toujours retombe, son « orchestration harmonique » passionnée. A sa façon pianistique éloquente, elle « liquide » le vieux monde et entrouvre la porte du nouveau. N’en va-t-il pas de même avec les deux autres partitions que David Greilsammer inscrit à son programme ? Pour la conception que le jeune interprète met en œuvre dans sa recherche d’un temps pas tout à fait perdu, on renvoie ici même à l’entretien que nous avions pu avoir l’été dernier : un Mozart sans tapage, mais résolument interrogé par delà les certitudes au long cours, jusqu’au cœur de l’écriture et de ses raisons d’être. Les deux sonates dont la chronologie semblait éloignée de 5 ans – K.310 en 1778, K.333 en 1783, à ce qu’on a longtemps cru – sont désormais rapprochées par la musicologie. Le K.310, modèle depuis toujours d’un pré-romantisme hanté par la mort de la mère dans la solitude parisienne (1778), garde toute sa force d’être « descendu » en 1783, et cela nous aide à réfléchir sur les parcours du sentiment à travers les souterrains de l’inspiration immédiate. Et l’angoisse constamment évidente y rejoint les échos, dans K.333, d’un hommage-tombeau au Bach de Londres (Jean-Chrétien), dont Mozart – qui l’admirait tant – venait alors d’apprendre la disparition.

Concert de David Greilsammer, Salle Molière de Lyon, vendredi 27 février, 20h30 (« Piano à Lyon). W.A.Mozart (1765-1791), Sonates K.310 et 333 ; Robert Schumann (1810-1856), Danses des Compagnons de David, op.7 ; Alban Berg (1885-1935), Sonate op.1

Information et réservation : T. 04 78 47 87 56 ; www.pianoalyon.com

Illustration: David Greilsammer (DR)

Sofya Gulyak, piano. Récital Bach, Busoni, Chopin… Lyon, Association Chopin. Jeudi 5 février 2009 à 20h30

Sofya Gulyak
Piano


Lyon, association Chopin
Salle Molière
Jeudi 5 février 2009
à 20h30

Concert de la pianiste Sofya Gulyak pour l’Association Chopin de Lyon, jeudi 5 février 2009: Bach-Busoni, Chopin, Schumann, Liszt, Brahms. L’Association Chopin de Lyon se voue pour la 28e année à la mise en avant des jeunes talents pianistiques, souvent avant même leur éclosion de célébrité. Pour son 4e concert de la saison, elle invite la jeune Russe Sofya Gulyak dans un programme romantique où Chopin, nécessairement sublime, côtoie Schumann, Liszt et Brahms.


Pianistes sans frontières

Un concert de l’Association lyonnaise Chopin sans œuvre de Chopin au programme, il faudrait le signaler à une Haute Autorité de Régulation Franco-Polonaise. Mais vous perdriez votre zèle investigateur en listes chopiniennement correctes, et question listes, sans doute vaut-il mieux consulter celles des pianistes qui furent invités Salle Molière au début de leur célébrité « et de ce qui permit alors de les faire connaître dans la région » : Pierre-Laurent Aimard, Pascal Amoyel, Philippe Cassard, Claire Désert, Abdel Rahman El Bacha, Laure Favre-Kahn, François-Frédéric Guy, Marie-Josèphe Jude, Jean-Marc Luisada, Alain Planès, Roger Muraro, Muza Rubackyte, Emmanuel Strosser, Jean-Yves Thibaudet…C’est dire le rôle de cette «association, créée en 1980 par Renée Charrat, et étroitement liée à l’institution polonaise du même nom qui, à Varsovie, organise tous les cinq ans depuis 1927, le Concours International Frédéric Chopin » . L’Association lyonnaise, qui a rejoint the International Federation of Chopin Societies (UNESCO) veut continuer à « promouvoir les jeunes lauréats des concours internationaux, divulguer l’œuvre de Chopin et le répertoire pianistique en général, (sans oublier de) découvrir des œuvres contemporaines ». Programme rempli pour 2008-2009, avec 5 jeunes du sans-frontières : le Chinois Mu-Ye Wu, la Bulgare Plamena Mangova, l’helvéto-chinois Louis Schwizgebel-Wang, le Français François Dumont, et en ce présumé beau février, la Russe Sofya Gulyak.


Pièces Phantastiques et berceuses de la douleur

Le parcours de Sofya Gulyak est en tout cas impeccablement romantique. D’abord la Chaconne de Bach – celle tirée de la 2e Partita pour violon, et reformatée dans le sens d‘une réécriture solennelle par Busoni -, cheval de bataille des récitalistes qui font vérifier que Bach est leur Père-de-clavier à tous, on va vers Schumann (au fait, Robert ne disait-il pas que le Clavier Bien Tempéré est le pain quotidien du pianiste), et on sait gré à l’interprète russe de jouer les rares 6 Intermezzi de 1832, pages d’une jeunesse en construction et en découverte de ses pouvoirs du côté de la rupture et de l’inquiétante étrangeté. Le 2nd cite la Marguerite au Rouet de Schubert – Mein Ruh’ ist hin, mon repos s’est enfui – comme en autoportrait précoce de son inlassable quête -, le 3e un lied de 1828, le 5e ses Papillons et les masques jean-pauliens (J.P.Richter, l’un de ses doubles littéraires inspirateurs). L’ensemble ne devait-il pas s’appeler « Pièces Phantastiques » ? Cet opus 4, avec ses claudications, ses ruptures, ses ironies entrecoupées de tendresses (une dédicace à Clara, déjà) est bien jalon du compositeur sur sa route de « soul and work in progress »… A l’inverse, c’est un Brahms au bout du chemin qui s’exprime dans d’ultimes pièces pour piano, en particulier les Fantaisies op.116 que Johannes qualifie, avec les op.117 et 119, de « berceuses de ma douleur », mais qui sont aussi marques de la sérénité approchante. La mélancolie y est prégnante, un « vrai paysage de l’âme » ; dans les 3 premières de l’op.116 ici jouées, « des allures de marches, un déferlement de vagues, des élans contrariés rappellent l’ardeur adolescente, mais dominent (la 2e) un temps comme anesthésié, des octobres au bord de la Baltique ou des plaines côtières…Avant de quitter le monde, si beau et donc déchirant ».


Un cristal qui vient vous frapper au cœur

Quel contraste avec le monde flamboyant de la Rhapsodie Hongroise –ici, la 2e – que Liszt, auto-défini comme « Tzigane et Franciscain », allait chercher au fond de la culture non savante et si intuitive de l’inspiration populaire ! Au demeurant, ces Rhapsodies étaient bien moins hongroises que tziganes, la véritable Hongrie du chant de la danse populaires restant à redécouvrir, comme le feront Kodaly et Bartok. La Pologne de l’enfance et de l’adolescence ne paraissent pas, elles, même au titre d’un folklore imaginaire, dans la 2nde Sonate de Chopin, une œuvre de 1839 dont le disparate de la mise en cadre (Schumann parlait d’une « famille arbitraire composée de 4 de ses enfants les plus turbulents ») ne fait qu’assembler les concepts de Ballade, puis de Scherzo, de Méditation mortelle et de tourbillon… « Ce n’est plus de la musique, disait encore Schumann du finale, mais un certain génie impitoyable nous souffle au visage ». Ce moment quasi-atonal est fureur surgie d’on ne sait quel horizon, de façon « incompréhensible » après le lyrisme secret de la Marche Funèbre, devenue hymne des funérailles officielles, mais à propos de laquelle on préfère évoquer les « longs corbillards sans tambours ni musique » et « l’Angoisse, atroce, despotique » du Spleen baudelairien… Et par manque ou privation de plaisir, on peut pour cette prophétique 2e Sonate chercher l’écho de « ces longues phrases, au long col sinueux et démesuré, si libres, si tactiles » et, comme le dit un romancier du Temps, « leur retour plus prémédité, avec plus de précision, comme sur un cristal qui résonnerait jusqu’à faire crier, vous frapper au cœur ».

Sofya Gulyak, une Kazanoise de 30 ans qui a appris son métier de pianiste au pays natal, a également fréquenté les cours en Italie et en France, et a gagné nombre de récompenses internationales : concours William Kapell, Busoni, Marguerite Long, et Grand Prix Gubaidulina. Cette dernière mention d’une compositrice russe capitale nous reporte à l’un des versets du Credo « Associations Chopin », celui qui mentionne le « devoir de création contemporaine ». Après tout, Chopin, et Liszt, et Brahms furent des contemporains, en leur temps ! Et si les concerts de « Chopin » 2008-2009 ne s’aventurent guère au-delà de Ravel ou Scriabine – que les autres Associations organisatrices de concerts solistes leur jettent la première pierre, si elles ont assez bonne conscience en ce domaine ! -, c’est au public aussi de témoigner qu’il a le désir conjoint de Chopin et du bel aujourd’hui. On est certain que les bonnes fées tutélaires et organisatrices de l’Honorable Société – hier, Denise Montibert, maintenant Hélène Baligand- ne demandent que cela !

Concert de l’Association Chopin, Salle Molière, Lyon. Jeudi 5 février 2009, 20h30. Sofya Gulyak. J.S.Bach (1685-1750), Chaconne ; Chopin ( 1810-1849), 2e Sonate ; Schumann (1810-1856),Intermezzi op.4 ; Liszt (1811-1886), 2e Rhapsodie Hongroise; Brahms (1833-1897), Fantaisies op.116. Renseignements, reservation : T. 04 72 71 81 93 ; www.chopin-lyon.com

André Boucourechliev: Les Archipels Lyon, Cnsmd. Salle Varèse. Mardi 27 janvier 2009 à 19h30

André Boucourechliev
(1925 – 1997)

“Les Archipels”


Mardi 27 janvier 2009,
Lyon, Cnsmd, salle Varèse

Georges Pludermacher, Florence Cioccolani, les étudiants des classes de piano et de percussions célèbrent la grande œuvre de Boucourechliev, Les Archipels (ici, volets I et IV), en les contrepointant des Etudes d’après Piranèse, et de partitions choisies dans Schumann, Beethoven et Debussy. Une belle soirée qui ouvre sur les horizons de la modernité récente et à venir.


Les aventures et nouvelles aventures de Boucou

Les familiers disaient : « Boucou ». Certains pensaient qu’il était seulement musicographe, spécialiste de Beethoven ou de Schumann, pour lesquels il avait en effet écrit deux « Solfèges » du Seuil qui firent autorité, comme on dit et, auxquels il donna des suites tout aussi passionnantes. D’autres pensaient avant tout au compositeur multiforme, et à une partition devenue mythique, les Archipels. D’autres encore privilégiaient en lui l’enseignant (suppléant de Messiaen au CNSM), le conférencier brillantissime et humoriste, l’homme de radio et de télévision. Boucou était tout cela, et certainement un musicien d’une stature capitale dans l’histoire artistique du second XXe siècle. Lui rendre hommage, 11 ans après sa mort, permet d’attirer l’attention sur ce parcours d’un « contemporain capital », dont les leçons n’ont pas fini de « diffuser » auprès des jeunes générations de musiciens non seulement de belles œuvres, mais toute une culture complètement ouverte sur tant de domaines qu’on en prenait un peu vertige au cours de ces navigations…entre îles, archipels et continents.


Grandes cartes maritimes

Né en 1925 comme Pierre Boulez, André Boucourechliev était venu d’Europe Centrale (orientale), (pas si loin de chez Ligeti le Transylvanien), Bulgare de Sofia. Mais le temps d’y faire des études musicales et d’y devenir un grand pianiste, l’ouest et Paris l’appelaient : nanti d’une bourse d’études pour la France, Boucou se fixait « là-bas », prenait en 1949 la nationalité française. D’abord interprète conseillé par Reine Gianoli et Walter Gieseking, il glisse vers un métier de compositeur avec « autodidactisme et au rebours de l’histoire ». Boulez le remarque, fait créer ses premières œuvres au Domaine Musical puis à Darmstadt, bien que Boucou ne veuille pas être embrigadé dans la pensée sérielle. C’est au milieu des années 60 que commence l’œuvre-symbole, ces Archipels à plusieurs configurations dans l’espace maritime : « Les partitions sont comme de grandes cartes marines sur lesquelles les interprètes (pianistes, percussionnistes) sont amenés à choisir, orienter, concerter, modifier sans cesse le cours de leur navigation, jamais le même entre les îles, toujours nouveau à leurs regards. Dans ces eaux incertaines, ils ne vont cependant pas à la dérive ; s’ils ne se voient pas, ils s’écoutent, parfois s’appellent. C’est dans cette communion étroite, proprement musicale, qu’ils tracent leur route imprévisible mais partagée. Cette dépendance où ils exercent leur liberté de choix exclut tout hasard. »


Proust et Joyce

Navigation en effet complexe, paradoxale, entre des archipels-idées alors âprement discutées, quelque part entre les rigueurs post-sérielles et l’aléatoire qui commence alors à gagner – venu en partie de l’Amérique de John Cage – les milieux européens réfractaires. Dans ses œuvres ultérieures – Anarchipel, Faces, Amers…- Boucourechliev reprendra ces théories et pratiques, les soumettant aussi au crible des œuvres littéraires du XXe qu’il tient pour essentielles et dont il juge les leçons « applicables » au processus musical. En particulier, Proust et Joyce forment pour lui « une sorte de basse continue souterraine ». Et ce polyglotte émérite (6 langues maîtrisées…) de s’interroger en bon humaniste sur « la lecture qui brûle : dès lors, quel sens la bibliothèque a-t-elle ? Le sens de la mémoire ? Non. Car la mémoire est ce qui vit en nous…La bibliothèque d’accumulation est donc un simple dépôt, quelque chose de mystérieux – et de suspect – qui a tendance à être le plus beau des poids morts. » (propos recueillis par Alain Galliari, éd. Pro Musica).


Enigme et Lit de Neige


Et comme il l’écrivait dans son Beethoven du « Seuil » – pas seulement à propos du Père de la IXe – « écouter la musique est une aventure. Epreuve de force, affrontement dont le déroulement et les conclusions sont incertaines, telle est la rencontre de l’auditeur et de l’oeuvre qui résonne. Ecouter n’est pas subir, mais agir : se confronter incessamment à cet autre univers ». On peut étendre le propos et ses formulations vigoureuses, au-delà de la seule musique : en poésie, en roman, en peinture, en architecture. C’est en cela que la démarche de Boucou demeure si profitable, et aussi fraternelle et incitative. Voir autrement : qu’on relise son analyse si moderne de l’Appassionata, où sont mises en évidence enthousiaste les notions beethovéniennes du degré zéro, du silence-réservoir, de l’intensité, des groupes, de masse… Sa partition des Ombres (1970) reprend la thématique de Beethoven, puis le recours à la poésie d’énigme se fait urgence (Le nom d’Œdipe d’après Hélène Cixous, Lit de neige d’après Celan), et le recours au visuel repousse les frontières de la navigation (Fragments de Michel Ange, Six études d’après Piranèse), tandis que trois quatuors et des Miroirs enrichissent l’investigation des formes et des structures. Et toujours il y aura eu cette interrogation qui dépasse la spécialisation et la technicité, pour aborder de front les grandes questions qui hantent le créateur, et tout humain : « Certaines œuvres m’offrent le modèle de ma propre mort. Simple pressentiment peut-être, mais on ne peut nier que des pulsions s’exercent au moment de la création, qu’elles parlent à leur manière en déterminant un climat et certaines figures. L’œuvre parle parfois plutôt que l’homme corporel. »
Il est important que la jeune génération des interprètes CNSM soit acceptée et intégrée par l’interlocuteur-pianiste le plus indiscutable qui soit : car c’est bien Georges Pludermacher, créateur des mythiques Archipels, qui vient pour jouer la partie IV, les pianistes Justine Leroux et Maroussia Gentet avec des solistes de la classe de percussions s’attaquant à la partie I. En écho spirituel, on entendra les rares Nachstücke de Schumann (M.Gentet), des Bagatelles de Beethoven (Clément Gelebart), des Etudes de Debussy (Suzana Bartal), et la soliste-enseignante Florence Cioccolani révélera les ombres étranges qui hantent les Etudes d’après Piranèse. En circulation libre comme si on visitait quelque Archipel, un concert de 19h30 qui fera date Salle Varèse et En Ville.

Hommage à André Boucourechliev (1925-1997) : Archipels I et IV, Etudes d’après Piranèse ; œuvres de Beethoven, Schumann, Debussy.
Mardi 27 janvier 2009, 19h30. Salle Varèse, CNSMD de Lyon. Entrée libre
Renseignements et réservation : T. 04 72 19 26 61 ; www.cnsmd-lyon.fr

Illustrations: André Boucourechliev au piano (1952).

13ème Voyage d’Hiver à Lyon. Haydn, Mendelssohn Lyon, Salle Molière. Les 24 et 25 janvier 2009

13e Voyage d’Hiver à Lyon
Haydn et Mendelssohn

Les 24 et 25 janvier 2009
Lyon, Salle Molière

Tantôt ce sont des thèmes, tantôt des portraits de musiciens : pour la 13e édition du Voyage d’Hiver en week-end lyonnais, Haydn et Mendelssohn – « anniversarisés 200e » – sont à l’affiche, en des partitions séduisantes et souvent capitales. Un collectif d’interprètes lyonnais (musiciens de l’Orchestre National) en rencontre avec les Sine Nomine, Wanderer, Philippe Cassard et Anne Gastinel.

Winterreise ?
Vous avez dit : Voyage d’hiver ?
Pardon, je n’ai pas bien entendu. Winterreise ?
C’est pourtant le titre allemand.
Oui , mais c’est réservé au cycle des lieder schubertiens.
D’accord, mais à Lyon, salle Molière, ça se passe bien en hiver, et c’est un petit voyage de deux jours.

Et ainsi de suite pour un dialogue d’un-peu-sourds. Il est vrai qu’un des premiers de ces Voyages fut centré autour de Schubert, et le titre est resté copié-collé à la fin janvier. La 13e édition de cette brève série chambriste marque une nouveauté sous forme de relais-témoin : la fondatrice Françoise Falck passe le flambeau à l’équipe du Concours International de Musique de Chambre (CIMCL) et à son directeur, le corniste (Orchestre National de Lyon) Joël Nicod. Le principe d’une thématique-auteur(s) demeure, et cette fois s’accroche au calendrier des anniversaires : donc, devine qui vient s’inviter pour 2009 ? « Le père du classicisme viennois et le plus classique des romantiques » : Josef et Felix, l’un pour sa disparition, l’autre pour son apparition. Le rapprochement est plausible – hormis le caractère indiscutable de la date, dans le temps troublé pour Autriche et Allemagne où l’aventure napoléonienne apporte guerres et idées de révolution…

Haydn finit, Mendelssohn commence

Haydn finit dans la gloire de sa longue carrière de fidèle serviteur et de génial inventeur des formes, Mendelssohn va commencer son assez court voyage de surdoué et de « modérateur » d’un romantisme qu’il accompagnera de sa discrète et fervente sensibilité, tout en revenant à l’art d’autrefois – celui de J.S.Bach, si décisif. Deux créateurs généralistes – chambristes, symphonistes, lyriques -, que l’origine sociale opposait ( pour Josef, des artisans de village, pour Félix, des banquiers, descendants de philosophe), et donc les années de formation (musique-musique-musique, et l’entrée en « servitorat » pour Josef, musique ultra-précoce mais accompagnée de vaste culture générale pour Félix). Et encore la religion : Haydn catholique-et-autrichien-toujours, Mendelssohn protestant venu du judaïsme. Une vie qui serait demeurée domestique et provinciale pour Josef si son prince ne l’avait finalement libéré d’obligations résidentielles pour aller traverser par deux fois the Channel, une existence d’européen reconnu et constamment itinérant pour Félix. Pour tous deux, une fin d’existence consacrant la gloire – ah ! ce train funèbre qui emporte le cercueil de Mendelssohn à Berlin et est salué par des chœurs d’hommes à chaque étape importante…- , mais jamais d’éclipse posthume pour Haydn tandis que Mendelssohn, déjà méprisé par Wagner-l’antisémite, fut « effacé » au temps nazi (symboliquement, sa statue abattue, et sa musique interdite)… Est-ce de cette dernière époque sinistre que date une réticence – parfois encore aujourd’hui sournoisement ou subconsciemment exprimée – vis-à-vis d’un compositeur qui fut crûment traité de « brouillard recouvrant le néant » ou de « notaire élégant et facile » ? Certaines histoires de la musique portent témoignage d’un dédain persistant, et la « mauvaise réputation » a besoin d’une relecture critique, textes en mains et honnêteté au cerveau. Rien de tel qu’un peu de musique chambriste pour insinuer le doute dans les « jugements » tout faits, et d’ailleurs on conseillera aux auditeurs du Voyage d’Hiver l’écoute ultérieure de l’ultime quatuor, cet op.80 écrit dans le désespoir que lui causa la mort de Fanny, la sœur tant aimée, et qui devrait figurer au panthéon de la tragédie romantique…


Les jeunes filles et les autres

A l’inverse, on écoutera attentivement, sans parti-pris, des extraits choisis dans les 36 Romances Sans Paroles dont le compositeur a jalonné son parcours pianistique, de 1831 à l’année de sa mort, 1847. On a eu vite fait de cataloguer dans l’enfer (douceâtre, malgré tout) des bonnes intentions ces pages « pour jeunes filles ». Donc faiblardes, sentimentales, au goût d’infusion….qualificatifs qui renvoient bien évidemment au machisme, même très ultérieur, de qui les en affuble. Mendelssohn, qui de surcroît pensait la musique a émis des réflexions fort intéressantes qui le situent dans le romantisme du côté de la pudeur et de l’antithéâtre : « La musique est plus définie que la parole et vouloir l’expliquer par des paroles, c’est l’obscurcir. Les paroles me paraissent ambiguës, vagues, inintelligibles si on les compare à la vraie musique qui emplit l’âme de mille choses meilleures que les mots. Ce que m’exprime la musique que j’aime me semble plutôt trop défini que trop indéfini pour pouvoir y appliquer des paroles… » Il faut par ailleurs oublier les sous-titres (barcarolle, fileuse, marche funèbre) que son confrère Stéphane Heller ajouta…et qui n’ajoutent rien, sinon du pléonasme –le « téléphone blanc » des films américains de jadis- à la poésie de ces pièces de charme mélodique et surtout harmonique , souvent « en avance sur le temps à venir », celui de Fauré…L’Octuor, lui, est moins discuté, et cette page de jeunesse – à 16 ans, contemporaine du chef-d’œuvre absolu qu’est l’Ouverture du Songe – rappelle que Félix fut « enfant-prodige ou roi », écrivant dès 11 ans des Symphonies pour cordes qui sont bien autre chose qu’exercices pour briller en famille et salon. L’Octuor – un double Quatuor, en fait – rayonne d’une ardeur juvénile mais aussi d’une profondeur que salua Schumann, dont des pré-échos paraissent dans l’allegro initial, d’une mélancolie angélique (Mendelssohn, qui était aussi peintre, y semble « traduire » l’univers de P.O.Runge…) et où le scherzo féérique, célébrant Goethe et célébré par le père de Faust, ouvre le Cahier de ces pages-Ariel qui montrent en toute clarté le génie de Mendelssohn.


Félix le Généreux

« Simple » Quatuor ? Voici le 2e de l’op.44, très apprécié à sa création en 1837 – tiens, on bissa le scherzo…-, où Félix s’inscrit dans la descendance de son cher Mozart pour un allegro initial « passionné, romantique, l’un des plus passionnés qu’il ait écrit ». Le 1er Trio (op.49) est celui d’une « Marche Nuptiale » qui n’a rien du « tube » devenu parodique dans le Songe : il rayonne de la lumière qui éclaire le mariage de Félix avec la belle Cécile Jeanrenaud, et d’un équilibre formel auquel Schumann rendit aussi hommage (en le citant à côté des Trios de Beethoven et du 2e de Schubert : occasion de se rappeler que Félix-le-Généreux permit à ses contemporains d’écouter la 9e de Franz, « oubliée » dans les cartons après la mort de son auteur)… On peut y songer à Berlioz pour le scherzo (la reine Mab !), mais aussi au lyrisme mozartien dans un allegro de grande ampleur. Le Quatuor op.12 ramène aux œuvres de jeunesse, et les spécialistes, notant son élégance de conception et de réalisation, le tiennent pour moins décisif : mais encore faut-il se laisser emporter dans la canzonetta par les elfes échappés du Songe…Quant au Konzerstück pour clarinette, piano et cor de basset, c’est une « plaisanterie musicale » dans l’esprit, justement, des divertissements que Mozart aimait à composer dans et pour le cercle amical…Le contraire de la sérieuse, parfois dramatique puis éclairée de fins sourires, 2e Sonate piano-violoncelle op.58.


Et Josef l’immense

Du côté de chez Haydn l’incontesté, l’immense également (104 symphonies, mais aussi plus de 80 quatuors, de 30 trios avec piano, 60 sonates de piano !), il semble qu’un week-end à 4 concerts ne puisse offrir qu’un choix presque dérisoire dans son exiguïté. Mais si figure le quatuor op.77/1, on est déjà certain de l’importance symbolique et prophétique d’une partition-couronnement en 1803 pour tous les efforts qui ont pu faire surnommer Haydn « le père du quatuor ». Est-ce Schubert déjà qui, comme le note Harry Halbreich, apparaît dans l’allegro initial ? Dvorak dans un adagio-prière sublime, mystérieux ? Beethoven dans les deux prestos, avec cet extraordinaire « raptus » (emportement, arrachement) du 2nd, un finale où Haydn conjugue le monothématisme et la vertigineuse rapidité de la pensée ? Mais on redécouvrira dans le 5e de l’op.20 un chef-d’œuvre où souffle le Sturm und Drang, dense, tragique (même si son trio et son adagio apportent un répit), et où Mozart devait puiser la force de sa série dédiée à son « Père » spirituel. Oubliées les fadaises lénifiantes et les contresens un rien condescendants de la postérité sur un « Papa Haydn » qui fut surtout père en esprit…Tant il est vrai que l’on a mis trop longtemps à saisir le caractère décisif de ce que « Papa » écrivit pour le trio avec piano. Deux « voisins » de 1790 : le 27e, à l’adagio d’une intensité bouleversante, le 28e (adapté ici pour la flûte remplaçant le violon) où la brillance domine. Le 43e (1795) a l’éclat et la profondeur du « futur » Beethoven : allegro vaste et complexe, andante à contraste dramaturgique, finale en tourbillon de plaisanterie supérieure…Comme ne disait pas encore « Papa », je ne perds pas de temps à chercher tellement ça m’amuse de trouver !


Complices pour accéder à l’essentiel

L’une des particularités du Winterreise entre Rhône et Saône est la présence conjointe d’interprètes dont le port d’attache est « ici » et d’autres venus d’horizons plus éloignés. Au sommet du « marrainat », la violoncelliste Anne Gastinel, très attachée à sa ville d’origine et d’ailleurs gardant pieds à (sur ?) terre lyonnaise. Des « vieux complices » Winterreise : le Quatuor Suisse Sine Nomine (que soi-même…), le Trio Wanderer, et le pianiste Philippe Cassard, dont on se réjouit une nouvelle fois de la présence si complice, doucement pédagogique et subtile, pour un pré-romantisme dont il est l’admirable compagnon. Et tous les membres de l’Orchestre National de Lyon : le violon solo Jennifer Gilbert, les violonistes Catherine Mennesson, Florent Kowalski et Jacques-Yves Rousseau ; les altistes Jean-Pascal Oswald et Fabrice Lamarre ; la flûtiste Emmanuelle Réville ; le violoncelliste Edouard Sapey-Triomphe ; les clarinettistes François Sauzeau et Thierry Mussotte ; la pianiste Elisabeth Rigollet. Sans aucun souci ou arrière-pensée de hiérarchie, et dans un esprit d’échange, tous doivent faire encore mieux accéder à l’essentiel.

13e Voyage d’Hiver, Salle Molière, Lyon. Haydn et Mendelssohn. 4 concerts : samedi 24 janvier, 15h ; dimanche 25, 11h, 15h et 18h. Josef Haydn (1732-1809) : 2 Quatuors , 3 Trios ; Felix Mendelssohn (1809-1847) : Romances sans paroles ; 2 Quatuors ; Trio op.49 ; Konzerstück ; 2e Sonate piano-violoncelle op.58. Information et réservation : T. 04 78 95 95 95 ; www.auditorium-lyon.com

David Greilsammer, piano. Entretien “De la fantaisie et du fantasme…”

De la fantaisie et du fantasme…

David Greilsammer n’est pas un interprète tout à fait comme les autres. Il a voué un culte à la Fantaisie ou au Fantasme, comme il en rassemble les termes dans son premier disque autour d’œuvres de Bach, Brahms, Schoenberg, Janacek, Ligeti, Keren…Et bien sûr de Mozart, dont il dit qu’il importe de retrouver « la voix intérieure, seul moyen de percer à jour le moi propre, seule alternative pour atteindre à une paix réelle ». En venant pour la 1ère fois au Festival de Verbier, le jeune pianiste américain – d’expression si française – a misé sur une « relecture » des Sonates de Mozart, dont il a proposé l’intégrale en six séances « nocturnes ». Ayant écouté 3 de ses interprétations en concert, nous l’avons rencontré pour un portrait en miroir mozartien et quelques questions-réponses. Le jeune interprète est aussi à l’affiche de la saison Piano à Lyon, le 27 février 2009, salle Molière, temple incontournable des rois (et reines) du clavier…



Pour vous Mozart, ce n’est vraiment pas un musicien comme les autres, et même ce fut la révélation de votre vie musicale ?

Oui, ainsi que je l’ai raconté, parce que cela m’a totalement marqué : vers 5 ou 6 ans, j’ai entendu un jour un disque de mes parents, et cette musique m’a bouleversé « à jamais ». Mozart s’est ainsi inscrit au centre de ma vie, et même à un point de départ. Je considère que j’ai désormais à côté de moi un ange – un messager, au sens étymologique du terme grec, une présence-fantôme, bénéfique évidemment. Rilke a parlé de cette présence-là dans ses Elégies de Duino : « Les anges ne reprennent-ils que ce qui est à eux, ou bien parfois, un peu de notre essence ne se trouve-t-il pas en eux ? ». Le plus extraordinaire, c’est que je ne sais plus exactement quelle était l’œuvre initiale, parmi le sonates: « plus je cherche, et moins je trouve ! », comme dirait Leporello cherchant à s’enfuir au moment su Sextuor dans Don Giovanni ! Mais moi je ne cherche pas à fuir… Cet aspect de scène primordiale – au secours la psychanalyse ! – me trouble et me ravit à la fois.


D’où en tout cas vos expériences d’ « Amadeo assoluto » : à Verbier l’intégrale des Sonates en quelques séances…

Mais j’ai fait mieux à Paris, à l’église des Récollets : de 11h à 22h, l’intégrale, avec seulement quelques pauses !


Vous évitez dans l’intégrale un découpage des séances par œuvres progressant « dans le temps » ?

Oui, je suis quelque peu incroyant-en-chronologie ! Je trouve que la relation de l’homme à l’œuvre comme on disait naguère, est plus complexe, remplie de souterrains, inattendue et contradictoire. Je préfère chercher dans les groupes de sonates des relations entre styles d’écriture, recherches tonales, donc avec des dialogues entre sonates d’époques différentes. Ainsi au concert que vous avez entendu, pour le K.279, cette étrangeté – presque une anomalie dans la structure, un passage lent pour commencer, c’est un processus qu’il ne reprendra plus par la suite, cela témoigne d’une forme de désarroi qu’il veut néanmoins contrôler, intégrer dans le cadre d’une œuvre. Bien sûr, le K.310 est plus tard encore plus ouvertement travaillé par le sentiment tragique, et pourtant les mouvements y sont « dans l’ordre habituel »…

C’est aussi le temps pour Mozart d’une terrible solitude dans Paris : il a 21 ans en terre étrangère, il est délaissé par une opinion qui était s’était entichée de lui parce qu’alors il était venu en enfant-prodige. Et puis sa mère meurt…
C’est vrai, mais en musicologie, on ne pense pas que le K.310 soit lié à cette mort, sauf par angoisse prémonitoire…Une œuvre comme celle-là est plutôt la traduction de l’accès à une maturité plus haute, et le côté noir, presque inquiétant de la partition, s’y affirme en miroir d’une nouvelle capacité d’inscrire ce qui est ressenti – pré-romantiquement, si on veut anticiper – dans un langage nouveau.


Mais peut-être n’ira-t-il jamais aussi loin avec ses Sonates que dans une page isolée comme l’Adagio en si mineur, ce K.540 si étonnant…

Oui, et là on rencontre dans cette œuvre « tardive » et heureusement « fixée »« la partie émergée de l’iceberg », son monde d’improvisation que la distance historique et technologique nous permet seulement d’imaginer en rêvant à ce qui a disparu des mémoires. Tous les témoignages sont d’accord pour affirmer que Mozart était un formidable improvisateur. Et je crois qu’il faut que les interprètes d’aujourd’hui retrouvent un peu de cet esprit, qui est aussi celui du jazz et que j’aime tant, ce qu’on voit seulement à propos des cadences de concertos et des différences d’ornementation notées selon les manuscrits et les éditions : à notre tour, nous devons savoir y prendre des risques. Et parfois comme avec l’Adagio – ou certaines Fantaisies – on a la chance de posséder ce qui a été créé par Mozart dans la nuit au sens littéral et symbolique du terme…C’est d’ailleurs là aussi qu’on mesure les écarts avec la logique de la chronologie : cet Adagio bouleversant, qui « parle de la mort », est écrit « en même temps » que la Plaisanterie Musicale, un vrai portrait-charge du compositeur qui rate son œuvre : et c’est le moment de la mort de son père Léopold, à qui il doit tant de choses contradictoires ! On peut alors se rappeler que quand il était à Paris, neuf ans plus tôt, Léopold lui envoyait des courriers très durs, et qu’il était même allé jusqu’à le culpabiliser pour la mort de la mère, si loin de la famille et de la terre natale !

En travaillant dans le sens d’une investigation interprétative qui remet beaucoup en cause la tradition, vous vous inspirez tout de même de ceux qui vous ont précédé ?

Evidemment, je reconnais ma dette d’inspiration, par exemple vis-à-vis de Daniel Barenboïm ou de Murray Perahia. Mais il n’y pas a de raison que j’aille les suivre aveuglément dans la voie géniale qu’ils ont su tracer. Mon attachement au passé et à toute sa beauté ne me dispense pas de chercher des voies nouvelles. La musique semble être de tous les arts celui qui reste le plus en dépendance de son propre passé, c’est bien suffisant ! Mais ne pensez pas qu’en explorant des voies originales, je veuille «faire l’intéressant » ! Je crois seulement que dans cette immensité que constitue l’œuvre de Mozart, et en particulier dans ses Sonates, il reste encore bien des secrets. Il en va de même pour les idées reçues avec les concertos de piano, ceux de la jeunesse, où on a trop dit que ce n’était « pas encore le grand Mozart ». Mais si, mais si ! D’où le disque tout récemment sorti que j’ai enregistré avec l’Ensemble Suedama, pour les K.175, 238 et 246. Mozart continue de toute façon à me bouleverser, sa musique a une part de modernité stupéfiante, et je cherche des chemins pour aboutir à ce centre un peu mystérieux. Même si je peux parfois me tromper, j’en prends le risque, et j’y trouve de toute façon une grande force intellectuelle et spirituelle.

Propos recueillis par Dominique Dubreuil. Verbier, le 27 juillet 2008.

Illustration: David Greilsammer © Antoine Legrand. Deux autres portraits du pianistes (DR)

Haydn, Schulhoff et Schubert. Quatuor Vogler et Alain Meunier Lyon, Salle Molière. Mercredi 17 décembre 2008 à 20h30

Haydn, Schulhoff

et Schubert



Quatuor Vogler
Alain Meunier
,
violoncelle

Mercredi 17 décembre 2008 à 20h30

Lyon, Salle Molière

Haydn et Schulhoff en quatuor, Schubert en quintette, par le Quatuor Vogler et Alain Meunier. La Société de Musique de Chambre lyonnaise propose, au milieu des festivités baroques à la Chapelle de la Trinité, un concert en son temple acoustique de la Salle Molière : le Quatuor Vogler et le violoncelliste Alain Meunier font redécouvrir l’abîme intérieur du Quintette op.163 de Schubert, après qu’aient été évoqués Haydn et le plus rare Erwin Schulhoff.

Etre dans l’Histoire


Trois destins d’Autriche, et en des heures si différentes – pas seulement par la chronologie…Quand Joseph Haydn compose sa série des quatuors op.74 – avec les 83 quatuors à cordes, on a sans doute le « bloc » de contribution le plus décisif du compositeur pour l’histoire de la musique -, il est « libéré d’obligations de service ». Le Prince Paul Esterhazy a dissous en 1790 son orchestre et généreusement attribué pension à Haydn, désormais célèbre dans toute l’Europe et qui franchit à deux reprises le Channel pour des séjours glorieux en Angleterre. La Révolution Française ne tourmente guère ce parfait serviteur des Grands et qui entre ses voyages à Londres multiplie les chefs-d’œuvre de son laboratoire chambriste. Le 1er de l’op.74 est d’une grande science d’écriture, presque masquée par l’allégresse de l’esprit haydnien et sa promptitude à ouvrir des fenêtres sur l’élégance un rien nostalgique et pré-schubertienne (trio de l’allegretto), puis à conclure – sur thèmes populaires mélangés à des motifs abstraits – en un finale de prestidigitation des formes et des couleurs.


Un chemin de Wanderer



Quand Franz Schubert parvient en la dernière année de sa si courte vie, il ne peut évidemment savoir – malgré la maladie inguérissable qu’il a découverte 5 ans plus tôt – que ces quelques mois seront ses Chants du Cygne. En 1828 aura lieu le seul concert consacré à ses seules œuvres, lui donnant l’espoir de voir la lumière de la reconnaissance publique le toucher enfin. Et surtout ses partitions témoignent d’un niveau d’inspiration qui à lui seul aurait suffi – l’espace de trois saisons – à sa future gloire. La rapidité d’écriture qui a toujours été sienne touche aussi ce Quintette pour deux violoncelles devenu l’une des œuvres les plus mythiques de la musique de chambre romantique…après que la postérité ait attendu jusqu’en 1850 pour en assurer la 1ère audition. L’atmosphère générale de Vienne, sous la tutelle de Metternich et de son système répressif, n’incline guère à la manifestation d’une liberté d’esprit, mais Franz, après avoir subi en compagnie de ses amis les jeunes libéraux quelques sévères avertissements d’avoir à se tenir tranquille, semble surtout songer à sa création. Le Quintette est dans la continuité de l’ultime Quatuor (15e, 1826), de la dernière Symphonie (9e, été 1828), des deux Trios (1827), des trois dernières Sonates pour piano(été 1828), mais aussi du cycle de lieder du Voyage d’Hiver (1827) et de la partie Heine du recueil « Chant du Cygne » (1828) : toutes musiques d’une philosophie hardie, souvent angoissée, véritables « dictionnaires portatifs de pensée » pour un voyageur (Wanderer) hanté par les questions-sans-réponse. Le Quintette n’est pas confession romantique – au sens parfois un peu trop spectaculaire des termes -, plutôt parcours où l’obsession des rythmes de marche signifie un « chemin mystérieux qui va vers l’intérieur », selon l’inépuisable formule de la poésie Novalisienne. Dans le 1er allegro, ces « marches » énigmatiques se mêlent à des expansions d’un lyrisme bouleversant, à des véhémences, des tremblements (le 15e Quatuor…), et finissent par murmurer l’adieu sur la route. L’adagio est indicible souffrance scandée par des pizzicati et tout à coup envahie d’un déferlement de violence à couleur d’horizon tempétueux. La sauvagerie âpre d’une danse paysanne de nulle part conduit dans le scherzo à un choral exténué de solitude. Le finale semble ressurgir dans la lumière, mais se baigne aussi des mystères d’une pure nostalgie…


La tragédie de la liberté maintenue



Erwin Schulhoff est lui, à jamais, sous le signe de l’Histoire tragique, puisque ce compositeur pragois périt à 48 ans au camp de Wützburg, où il avait été déporté dès 1942 : son militantisme politique dans le cadre de l’idéologie communiste et contre l’asservissement de son pays au nazisme l’avaient désigné tout comme son « art dégénéré » à l’anéantissement par les criminels de la croix gammée. Jeune musicien, il s’était tourné vers la France debussyste, l’Allemagne de la modernité (Hindemith, Schreker, K.Weil) et surtout les Trois Viennois, et tout en nourrissant son oeuvre des chants et danses populaires tchèques il s’imprègne du jazz. Dans les années 20 et 30, ses compositions sont jouées dans les Festivals européens. Son 1er Quatuor est de 1924, ses quatre mouvements adoptent le cadre classique pour témoigner de vivacité rythmique audacieuse et de l’apport des musiques populaires, mais le finale (andante) s’immerge dans la tristesse et l’étrangeté au monde.
Ce programme généreux a été choisi par des interprètes exigeants et conscients de leur devoir de recherche. Le Quatuor Vogler (Tim Vogler et Franck Reinecke, violons ; Stefan Fehland, alto ; Stephan Forck violoncelle) s’est révélé au milieu des années 80, notamment à Evian, et « grandissant » en réputation internationale, il n’en a pas moins continué à travailler avec d’autres « grands » (les Lassalle, Sandor Vegh) et surtout avec des compositeurs dominants mais difficiles d’accès pour le « grand public » : Giorgy Kurtag, Morton Feldman (son 2e Quatuor en création dure 5 heures !), Wolfgang Rihm…Ils se sont aussi intéressés – ce dont témoigne une partie de leur discographie, par ailleurs très romantique et moderne- à des auteurs longtemps minimisés, voire oubliés par l’Histoire officielle : l’Allemand Karl-Amadeus Hartmann – qui fut un résistant de l’esprit, sans compromission avec le nazisme en son propre pays, alors que bon nombre de ses compatriotes, certains illustres, vous connaissez leurs noms, se couchaient en excellents collaborateurs devant les maîtres -, et les compositeurs juifs-autrichiens, parqués à Terezin avant d’être envoyés dans les camps d’extermination comme Auschwitz : Victor Ullmann, Pavel Haas, Gideon Klein…


Un autre voyageur de notre temps



Pour le Quintette de Schubert, les Vogler jouent avec Alain Meunier, l’un des très grands (mais modestes) violoncellistes de notre époque. Alain Meunier est complètement et très activement lié à la transmission de son art, ce que marquèrent sa présence aux côtés de Rostropovitch pour le Festival d’Evian, puis lorsque le Concours du Quatuor à cordes s’est transporté à Bordeaux, une « résidence permanente » dans ce cadre de Directeur : « passage de l’eau au vin », comme le dit avec un humour qui ne semble jamais lui faire défaut ce voyageur impénitent, illustre soliste et chambriste impénitent . Fidèle de l’Académie Chigiana à Sienne, habitué du Festival américain de Marlboro, il a très tôt et beaucoup œuvré pédagogiquement en Italie – avec ses complices le violoniste Salvatore Accardo, l’altiste Bruno Giuranna -, à Naples et Asolo. Et cette complicité s’est transférée en France, plus particulièrement à Lyon, où avec l’amitié agissante du pianiste Christian Ivaldi et de B.Giuranna, s’est jouée l’aventure du Festival des Musicades. En 1956, à 14 ans, il avait commencé, à peine ado, le travail du contemporain : un Trio de Paul Méfano, en compagnie de ses très aînés (enfin tout est relatif : des quadras !) S.Collot et R.Tessier. On ne saurait dire qu’il s’est lassé à ce jeu, créant tant de Donatoni, Bancquart, Dusapin, Finzi, Monnet , Yung, Xenakis…. Tout en gardant, comme il l’avait dit à J.Duffourg, « beaucoup de mépris pour ma propre carrière », et citant son collègue Anner Bylsma, en faisant l’éloge du « devoir d’insolence ». D’où ses remarques gentiment ironiques à l’usage des jeunes (il est aussi enseignant en CNSM, Paris après Lyon, et dans de très nombreux lieux de rencontres en festivals ou stages, sans oublier la Direction bordelaise), pour leur suggérer que le quatuor à cordes a aussi une dimension sociologiquement observable et critiquable, et que les publics n’ont pas besoin d’être sacralisés, surtout s’ils donnent dans la tradition dévotieuse et conservatrice…que tout le monde peut observer comme péché mignon et au moins tentation de cela. Mais il y aussi en Alain Meunier, à travers ses interprétations passionnées des romantiques, une dimension émotionnelle que la pudeur affective ne dissimule parfois plus. A la grande époque des Musicades lyonnaises et de leur répétitions publiques, les auditeurs admis à une séance sur le Trio de Tchaikovski ne peuvent que se rappeler ce qu’en disait Alain Meunier à ses partenaires : « Cette musique-là, vous voyez, il faudrait la comprendre et puis la jouer comme seuls osent le faire les Russes : en pleurant. » Salle Molière, et pour le Quintette de Schubert, il n’est pas impossible qu’on retrouve ce goût des larmes discrètes…

Mercredi 17 décembre 2008, Salle Molière de Lyon, 20h30. J.Haydn ( 1732-1809), Quatuor op.74 n°1 ; F.Schubert (1797-1828), Quintette op.163 ; E.Schulhoff ( 1894-1942), 1er Quatuor. Information et réservation : T.04 78 38 72 66 ; www.musiquedechambre-lyon.org

Illustrations: Joseph Haydn, Franz Schubert, Erwin. Schulhoff (DR)