Qui était Marc Antoine Charpentier ? La question fut posée pour le tricentenaire de sa mort en 2004. Un musicien du Grand Siècle, contemporain de Lully, mystérieux, réservé, sans portrait célèbre, décédé sans descendance directe, dont un important fonds de manuscrits autographes est conservé à la Bibliothèque royale, aujourd’hui notre Bnf.
Mais l’ambition de l’artiste porte un secret douloureux : parisien, Charpentier se rêvait « Versaillais ». Or le destin ne lui permit pas d’exaucer son désir. A la différence de Lully, Campra ou Delalande, il n’obtint du Roi Louis XIV, ni commande ni position officielle. Sa musique fut pourtant jouée au Château ; elle fut même très appréciée du Souverain. Le propos du film réalisé par Olivier Simmonet en imaginant un musicien dont la musique a toute sa place à Versailles, et même s’y dévoile en parfaite adéquation, ne serait-il pas de lui offrir une belle et finale revanche ? Grâce au film, Charpentier semble bien chez lui à Versailles tant sa musique s’y montre naturelle.
Sous l’œil (et les commentaires) de Catherine Cessac qui mène depuis vingt ans des recherches sur le musicien, le néophyte découvrira un auteur fasciné par la vie à la cour de Versailles, comme ses Plaisirs de Versailles en témoignent. L’auteur y évoque ce goût du jeu qui sévissait dans les grands appartements du Palais. La couleur, en particulier les bois, semble distinguer l’univers sonore du musicien : Jérémie Papasergio a reconstitué ce fameux cromorne ou basse de hautbois, que Charpentier utilisa dans maints passages solistes. Timbre sombre et presque lugubre qui envisage une réalité moins décorative pour ses œuvres et dont la capiteuse résonance a paru parfaitement adaptée au volume de la Chapelle Royale.
C’est un Charpentier amoureux de l’Italie autant que respectueux de l’esprit français que Catherine Cessac précise. D’ailleurs, c’est Rome qui décida de sa carrière : si l’on ne sait guère au juste dans quel but il rejoignit dans sa jeunesse la Ville éternelle,-voulut-il être peintre ?-, au contact de Carissimi, le français revient en France… comme musicien.
Le montage amplifie la scansion des sections voulues par le réalisateur : ici, chaque aspect de la vie et de la carrière du musicien (rivalité avec Lully sur la question dramatique ; liberté du compositeur épargné des contraintes du goût dominant et aussi idéalement payé grâce à la protection de la Duchesse de Guise ; ferveur et droiture de l’homme) est argumenté par l’intervention des musiciens qui ont participé aux célébrations 2004 du Tricentenaire à Versailles. On aime ses plans rapprochés sur les instrumentistes, tous marquant le rythme d’une musique festive et ciselée, de surcroît filmée dans les lieux historiques du Château (la cour de marbre, la chapelle royale). Point d’orgue des séances de travail, les répétitions de Médée sous les lustres de l’Opéra de Versailles, un lieu que Charpentier ne connut jamais puisque la salle fut édifiée au siècle suivant. La caméra dans la fosse saisit les attitudes, les regards et plonge le spectateur dans la musique. Le cas de cet opéra est emblématique du regard de l’artiste sur son époque : certes l’ouvrage sera un échec (très douloureusement ressenti puisqu’il ne composera jamais plus de musique théâtrale) mais le langage musical donne à réfléchir sur l’acuité critique de l’homme sur sa société. Lumineuse à ce titre, la perception de Jordi Savall sur l’humaniste compassionnel, dont la musique tendre et aussi douloureuse témoigne des difficultés qui ont accompagné la fin du règne de Louis-le-Grand.
Le travail du réalisateur sur la lumière et la scénographie qui met en scène les chanteurs dans le corps du théâtre, se montre des plus respectueux pour la musique et ses éclats psychologiques. La synchronisation images/musique y excelle à suivre chaque modulation : et cette nouvelle résurrection de Médée, après la version qu’en a donné William Christie au disque (Erato) se dévoile tout aussi passionnante. La captation intégrale de l’opéra de Charpentier est l’objet d’un dvd séparé au sein du catalogue Armide classics.
La réussite du film tient par ailleurs à la très juste imbrication entre les épisodes évocateurs de la vie du musicien (captations des concerts, interventions des artistes et des chercheurs) et les images d’un lieu enchanteur qui ne cesse de captiver le regard : Versailles est cet autre acteur important du documentaire. Aucun doute sur la réussite du film : la musique transcende la beauté du lieu et Charpentier bien qu’il n’y eut jamais sa place officielle, semble y avoir été toujours célébré.
« Un Automne musical à Versailles « , documentaire, 2004. Réalisation : Olivier Simmonet.
Documentaire sur la vie et la carrière de Charpentier, comprenant des extraits des oeuvres suivantes : « sonate à Huit », « Les plaisirs de Versailles » (les Folies Françaises, direction : P.C-Akenine), « Notus in Judeae Deus », « Te Deum » (Le Parlement de Musique, direction : Martin Gester), « Actéon » (l’Acédemie baroque européenne d’Ambronay, direction : Christophe Rousset), « Médée », « Alceste » de Lully (Le concert Spirituel, direction : Hervé Niquet), « Missa Assumpta est Maria » (le Concert des nations, direction : Jordi Savall), « Epitaphium Carpentarii » (Il Seminario musicale, direction ; Gérard Lesne). En Bonus : L’Automne d’Antonio Guido et le « concerto N°8 per la Notte di Natale » de Corelli (L’Europa Galante, direction : Fabio Biondi), Lamento d’Euridice de Luigi Rossi, la Passacaglia della vita de Landi (Véronique Gens ; Marco Beasley, L’Arpeggiata, direction : Christina Pluhar).
Alexandre Pham -
samedi 15 avril 2006