Cathartique et brillamment formel, le modelage auquel se livre Preljocaj à l'endroit de ses danseurs, s'avère passionnant. Sublime.
Paris, novembre 2004, Le Songe de Médée en création mondiale (commande de l'Opéra de Paris) et MC 14/22 "Ceci est mon corps" s'imposent sur les planches du Palais Garnier. La fluidité esthétique, l'intériorité et la concision poétique du travail d'Angelin Preljocaj (né en 1957), saisissent immédiatement.
La création de 2004 suit la collaboration du chorégraphe et de l'institution parisienne, amorcée par Le Parc (1994), Casanova (deux autres commandes de l'Opéra), mais aussi Annonciation et Un trait d'Union.
Avec le compositeur Mauro Lanza, en collaboration avec l'Ircam, le chorégraphe invoque une Médée tendue à l'extrême où chacun des protagonistes recherchent jusqu'au fond de lui-même des ressources ignorées, confondantes de justesse, de sobriété voire de décantation.
Cette simplicité dépourvue d'effets comme d'ornements grandit ce ballet aux résonances monumentales, à l'échelle du mythe et de l'universel, en de nombreuses figures parfaitement abstraites. Marie-Agnès Gillot, silhouette épurée, incarne cette perfection "linéaire", sa noblesse signifiante restituant la dignité et la blessure de la mère trahie. Preljocaj cible le désarroi intérieur de la jeune femme qui ne parvient pas à réconcilier son identité de mère et d'amante. Comme une louve aux aguets, sommée de tuer ou périr, Médée, trompée par Jason qui lui préfère la fille du Roi de Corinthe, Créuse, se venge en tuant ses propres enfants, causant la mort de Créuse et celle de son père... Vague infanticide et criminelle qui entache et aussi renforce la barbarie éperdue, troublante et pitoyable d'une âme elle-même à l'agonie.
MC 14/22 « ceci est mon corps », créé par la Compagnie Preljocaj en 2001 s'inspire de l'Evangile selon Saint-Marc, en particulier du chapitre 14, verset 22. Le ballet en 2004 faisait ainsi son entrée au répertoire de l'Opéra parisien. Le corps dont il est question est celui du Christ douloureux: rien de plus indiqué dans l'évocation du corps supplicié que les mouvements d'un danseur pris malgré lui par la suffocante pesanteur. Là encore la beauté statique, magnifiée par le sens de l'épuration, d'un allégement ascétique convoque les compositions sacrées, tympans des églises, fresques ou peintures religieuses dont les figures s'affaissent, se confrontent chacune à l'expression brute de la douleur, donc de la compassion...
Erotisme sous-jacent des corps à demi dénudés, révélant les blessures et les humiliaitons tues, conscientes ou non, là encore l'esthétisme de Preljocaj joue avec la sensualité souple des corps et la sévérité terrifiante de cette immersion dans la passion... et la douleur. Les 12 danseurs atteignent une perfection de rigueur, de suggestion, de sensibilité, admirable. Le chorégraphe avoue sur la genèse de son ballet: "Si on se faisait mal pour vérifier qu'on existe? Il y a un malaxage de la matière corporelle, une volonté de redonner au corps un état de pâte à modeler, de le mener quelque part à force de le malmener. Cela exige des danseurs un degré de concentration extrême, mais dans un climat de recherche confiante". La lutte de l'homme contre lui-même, essentielle, viscérale, rationnelle et animale, spirituelle et instinctive s'exprime par, dans le corps. En ce sens, cathartique et brillamment formel, le modelage auquel se livre Preljocaj à l'endroit de ses danseurs, s'avère passionnant. La Passion du Christ s'éprouve d'abord par son corps. Sublime.
Le Songe de Médée. Chorégraphie: Angelin Peljocaj. Ensemble Court-Circuit. Direction : Pierre-André Valade. Chorégraphie : Angelin Preljocaj. Musique originale : Mauro Lanza. Décors : Thierry Leproust. Costumes : Gilles Rosier. Eclairages : Patrick Riou. Avec Marie-Agnès Gillot (Médée), Wilfried Romoli (Jason), Eleonora Abbagnato (Créüse), Constance Nicolas et Carl Van Godtsenhoven (les enfants).
MC 14/22 « ceci est mon corps». Chorégraphie : Angelin Preljocaj. Création sonore : Tedd Zahmal. Costumes : Daniel Josiak. Eclairages : Patrick Riou. Avec douze danseurs de l’Opéra national de Paris et Sylvain Groud, danseur chanteur invité. Visitez aussi le site d'a href=http://www.preljocaj.org target=_blank Angelin Preljocaj
Alban Deags -
samedi 29 septembre 2007