Des Ténèbres à la lumière, de l'ignorance à la pureté, de l'hypocrisie à la foi irradiante. Dans le regard de Jeanne qui découvre sa vie et la nature réelle des hommes grâce à Frère Dominique qui tourne chaque page de son histoire, se focalisent l'ingénuité sacrifiée, la pureté de l'innocence abîmée par les hommes, ses contemporains qui l'ont tous trahi.
Dire que Sylvie Testud est Jeanne serait finalement être en deça de la vérité
Le point culminant de la vie de Jeanne est paradoxalement sa mort. Pourquoi fut-elle sacrifiée? Comprendre la mort de Jeanne, c'est cibler du doigt la barbarie humaine, dépossédée de Dieu. En remontant le fil du temps, en faisant commencer l'histoire de Jeanne, par sa mort et défaire la pelote de sa carrière, en démêlant un à un les tableaux diaboliques de son faux procès, c'est pointer du doigt le fanatisme criminel qui est le vrai sujet de l'oratorio de Claudel et d'Honegger. Ses deux là ont conçu l'ouvrage créé en 1938, "main dans la main", comme l'a si bien dit le compositeur.
Des ténèbres à la lumière, de l'ignorance à la pureté, de l'hypocrisie
à la foi irradiante. Dans le regard de Jeanne qui découvre sa vie et la
nature réelle des hommes grâce à Frère Dominique qui tourne chaque page
de son histoire, se focalise l'ingénuité sacrifiée, la pureté de
l'innocence abîmée par les hommes, ses contemporains qui l'ont tous
trahi.
Dire que Sylvie Testud est Jeanne serait finalement être en deça de la vérité: son humanité, sa beauté vertueuse, son éclat moral, la vérité de son physique, parfois androgyne, transpirent; ils nous saisissent et nous éblouissent. La présence scénique et le jeu de l'actrice restent constamment justes. A ses côtés, le Frère Dominique d'Eric Ruf, exprime la rage de celui qui comme elle, a été trahi par ses frères. En lui s'exprime la juste accusation, le doigt pointé vers les criminels qui ont brûlé la Pucelle.
La mise en scène de Jean-Paul Scarpitta met en relief la solitude de cette pauvre âme, revenue de la mort afin de revivre sa vie et comprendre pourquoi elle fut ainsi sacrifiée. C'est une plongée à rebours dans un tunnel de ténèbres où chaque tableau égrène ses personnages, comme issus d'un tarot médiéval. Scarpita cible l'essentiel et l'épure, son langage n'a rien de narratif, tout se tient à quelques symboles. On est éloigné du foisonnement détaillé d'un Bosch ou d'un Brueghel. Chaque scène au contraire recherche la décantation pour mieux souligner le regard de Jeanne, souvent médusée, démunie devant le spectacle de tant d'inhumanité.
D'ailleurs, le jeu des deux acteurs Jeanne/Frère Dominique sont constamment mesurés, plus intenses que démonstratifs. La lecture se distingue par son intériorité, rompant avec le jeu mystico-lyrique instillé depuis la créatrice et commanditaire de l'oeuvre, Ida Rubinstein, puis Marthe Keller, Nelly Borgeaud, Ingrid Bergman, Sonia Petrovna, et Georges Wilson ou Michael Lonsdale dans le rôle de Frère Dominique.
L'âge et le physique de Sylvie Testud opérent un retour à un nouveau réalisme sans effets ni surjeu dramatiques. En elle, s'incarne l'ingénuité bouleversante de cette enfant-héroïque, qui ne sait pas lire mais qui est habitée par sa mission divine.
Dans la fosse, la lecture analytique, fluide, imaginative, portant toujours le jeu scénique et la diction des solistes et du choeur convainc sans réserve. Palmes pour la Catherine de Marie-Nicole Lemieux. Alain Altinoglu détaille la texture poético-acerbe, ironico-onirique de la partition. Et la caméra de Don Kent, suit chaque figure dans ses vertiges, ses peurs, ses découvertes terrifiantes.
Présenté en ouverture de son édition 2005 (pour les 50 ans de la disparition des deux auteurs Claudel et Honegger), le Festival de Montpellier reprogrammait la production légitimement applaudie, en juillet 2006. Le film fixe la reprise. Bouleversant.
Arthur Honegger (1892-1955)
Jeanne au bûcher, 1938
Oratorio drammatique en 11 scènes
Livret de Paul Claudel
Création mondiale,
le 12 mai 1938 à Bâle.
Création française,
le 8 mai 1939 à Orléans.Sylvie Testud, Jeanne d’Arc
Eric Ruf, Frère Dominique
Mélanie Boisvert, la Vierge
Isabelle Cals, Marguerite
Marie-Nicole Lemieux, Catherine
Eric Huchet, Une Voix I/Porcus/Héraut I/le Clerc
Nicolas Testé, Une Voix II/Héraut II/un paysan
Solistes et Chœur d’enfants Opéra Junior de Montpellier
(chef de chœur : Valérie Sainte-Agathe),
Chœur de l’Opéra National de Montpellier
et d'Angers-Nantes-Opéra
Orchestre National de Montpellier LR
Alain Altinoglu, direction
Jean-Paul Scarpitta, mise en scène
En complément, le dvd contient un documentaire d'1h, diffusé sur Arte dans le cadre de son cycle 2007 dédié à l'opéra, "découvrir un opéra". Bijou d'explication par les interprètes: acteurs, metteur en scène, chef. Lire notre présentation et analyse du documentaire
Jeanne d'Arc au bûcher avec Sylvie Testud lors de sa diffusion sur Arte, en mai et juin 2007