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Giuseppe Verdi: Aïda (Fischer, 2006)

Plus théâtrale que spectaculaire, la production surprendra les amateurs d'effets architecturaux, des cortèges triomphaux... le duo Joël/Fischer, servis par un plateau vocal impliqué, souligne le huit-clos psychologique. Convaincant.
La mise en scène interroge clairement la représentation de l'exotisme en particulier de l'orientalisme dans Aïda. Le public bourgeois, à la fin du Second Empire, présent à la création de l'oeuvre le 24 décembre 1871, à l'Opéra du Caire, voyait dans l'ouvrage, moins la volonté archéologique de restitution de l'Egypte des Ramessides à Memphis, que l'évocation d'une légende historique, en phase avec la commande caïrote, ayant ses codes psychologiques et dramaturgiques propres à l'opéra verdien, alors très influencé par la machine française. Soulignons en outre que la gloire de Verdi à l'échelle internationale s'était concrétisée, trois ans plus tôt, en 1869, lorsque son Rigoletto, inaugurait déjà le nouvel Opéra du Caire. Le compositeur italien était donc à nouveau sollicité, mais cette fois pour une prétexte égyptien.

Vision intimiste et capitaliste
Avant Verdi, L'Africaine de Meyerbeer (1865) avait montré la voie du grand opéra à la française, mettant les voix aiguës à l'honneur, ténor et soprano. Verdi qui travaille pour Aïda avec les français Du Locle et surtout l'archélogue Auguste Mariette (lequel assure la crédibilité et l'exactitude historique du livret), renforce et les scènes collectives spectaculaires, et l'intimité violente, affrontée, sauvage, dans les confrontations des protagonistes: Radamès, Aïda, Amnéris. Le regard du metteur en scène pour cette captation zurichoise de mai 2006, veille surtout à la lisibilité psychologique du trio vocal, atténue la démesure des décors traditionnellement hollywoodiens. Une marquise Second-Empire cite ici, un hall de gare ou un vaste jardin d'hiver. Dans la vision du successeur de Gérard Mortier à la direction de l'Opéra de Paris, Nicolas Joël, l'action est plus celle d'une pièce de théâtre que la succession de tableaux à "grand effet". Cette "focalisation individualisante" est d'autant plus pertinente qu'Aïda est aussi un huit-clos intimiste, où se joue la vie de la princesse éthiopienne, captive à la Cour de Pharaon. Cette aventure tragique, scelle le destin des trois héros évoqués, jusque dans l'ultime scène du tombeau où Amnéris écartée, se mêle finalement vocalement au dernier chant des condamnés. La force du génie de Verdi tient à cette alliance remarquable des portraits individuels et de l'action "historique", spectaculaire. Pour Nicolas Joël, Aïda est une oeuvre politique, liée aux visées des puissances françaises et anglaises, qui occupent le pays et exercent une influence diplomatique forte, depuis que le Canal de Suez a été inauguré. D'ailleurs, l'opéra est un prolongement des festivités offertes par Ismaïl Pacha pour l'inauguration du débouché commercial. Joël imagine la signification de l'oeuvre à son époque: "du vivant de Verdi qui lui-même satisfait à une commande de circonstance, l'Egypte est une opportunité pour gagner de l'argent. Toute l'Europe veut investir dans le Canal qui ouvre la voie entre Méditerranée et Proche-Orient, Europe et pays arabes et plus loin, l'Extrême-Orient. De ce fait, l'ouvrage est imprégnée d'une vision capitaliste et bourgeoise propre aux années 1870".

Confrontation Aïda/Amnéris
La production tient ses promesses, confirmant en cela sa diffusion sur Arte, en juin 2006. (Lire notre dossier Aïda de Verdi sur Arte). Le trio vocal remplit sa mission, conférant à l'ensemble, son intensité dramatique: si l'on peut parfois regretter que le chant de Salvatore Licitra (Radamès) manque parfois de finesse et de subtilité, il a la vaillance et l'éclat exigés. Les femmes apportent leur part décisive, en engagement et en persuasion: la soprano suédoise, Nina Stemme impose son incarnation, sa fragilité et son déterminisme dans le rôle-titre quand Luciana D'Intino donne au rôle de la princesse égyptienne Amnéris, un côté "vipère paniquée", prête à mordre et soumettre sans scrupule sa rivale éthiopienne: "au final, c'est le bourreau de cette affaire", précise Nicolas Joël dans le documentaire complémentaire. La confrontation des deux tempéraments se révèle pendant toute l'action, juste, superbe de vibration contrastée. Dans la fosse, Adam Fischer éclaire les climats sans les alourdir, conduisant toujours les chanteurs à dissoudre le masque du décorum pour exprimer la passion des individus.
Plus théâtrale que spectaculaire, la production surprendra les amateurs d'effets architecturaux, des cortèges triomphaux... le duo Joël/Fischer, servis par un plateau vocal impliqué, souligne le huit-clos psychologique. Version dépoussiérée et convaincante.

Giuseppe Verdi (1813-1901)
Aïda, 1871
Livret d'Antonio Guislanzoni
d'après Camille Du Locle et Auguste Mariette
Créé à l'Opéra du Caire
le 24 décembre 1871

Nina Stemme, Aïda
Salvatore Licitra, Radamès
Luciana D'Intino, Amnéris
Gunther Groissböck, Il Re
Matti Salminen, Ramfis
Juan Pons, Amonasro

Choeur et orchestre de l'Opéra de Zurich
Adam Fischer
, direction
Nicolas Jöel, mise en scène

Parution française: le 10 mai 2007

En supplément, l'éditeur ajoute un documentaire "The story of Aïda" réalisé par Louis Wallecan (52mn) ainsi qu'un cours entretien avec Andy Sommer (17mn).

Le documentaire
"The story of Aïda", la vraie fausse histoire d'Aïda. Réalisation: Louis Wallecan (2006, 52 mn). Les amateurs passionnés de l'oeuvre seront déçus. Nicolas Joël, metteur en scène de la production zurichoise dont les extraits illustrent le présent documentaire n'intervient qu'à dose homéopathique et surtout dans les dix dernières minutes où il explique véritablement les options scénographiques de la production de Zurich qu'il avait précédemment proposée au Teatro Massimo de Palerme. Pour les autres, Louis Wallecan se laisse inspirer par la ville du Caire, ses rues, ses habitants où flotte une vague idée d'Aïda: une oeuvre emblématique de la culture lyrique locale mais qui curieusement n'a jamais été chantée totalement en arabe... comme le fut par exemple Don Giovanni de Mozart! Aïda, oeuvre de propagande pro occidentale ou partition poétique contenant sa propre authenticité? Les deux, en vérité! A l'époque de sa création (1871), l'Egypte est un pays conquis par les deux puissances occidentales colonialistes, la France et l'Angleterre, (arbitrées s'il en est par l'autorité ottomane), deux puissances étrangères d'autant plus excitées depuis l'inauguration du Canal de Suez qui ouvre le bassin méditerranéen sur l'Extrême-Orient et les pays du Proche-Orient. Un débouché commercial mais aussi diplomatique qui entend diffuser l'influence de l'Europe dans la région. Aïda est la manifestation culturelle de cette impérialisme occidental en pays arabe... c'est aussi l'époque où Verdi tombe amoureux de la créatrice d'Aïda à Milan (1872), Teresa Stolz, une belle autrichienne qui signe ses lettres "Aïda"... Les vues sur rues et toits caïrotes, les témoignages et les extraits de l'opéra alternent avec d'autres passages de la partition joués au piano par Simon Ghraichy. Le film dévoile son intérêt en cours de montage.

Alban Deags - samedi 28 avril 2007
Compositeur(s): VERDI Giuseppe
Interprète(s): D'INTINO Luciana, FISCHER Adam, LICITRA Salvatore, ORCHESTRE DE L'OPÉRA DE ZURICH , STEMME Nina
Durée: 3h37mn
ASIN: 3 760115 300224
Nombre de cd: 2
Notice: français, anglais
Note de la rédaction: incontournable
Editeur: Bel Air classiques
Collection:
Date d'enregistrement: mai 2006
Lieu d'enregistrement: Opéra de Zürich, Suisse
Réalisateur: Andy Sommer
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