Salzbourg, juillet 2011: le plus ancien festival de musique classique au monde reprend un ouvrage historique, viscéralement ancré dans sa longue tradition lyrique: La Femme sans ombre (Die Frau Ohne Schatten) est bien l'opéra le plus ambitieux de Richard Strauss co fondateur en 1922 avec son librettiste Hugo von Hoffmannsthal et Max Reinhardt du festival autrichien.
En un acte civilisateur et pacifiste proclamé non sans
gravité et espérance contre la barbarie de la grande guerre, le festival
de Salzbourg est fondé peu après 1918 (fin de la guerre et chute de
l'Empire). L'opéra de Strauss et le livret de Hugo von Hofmannsthal
prennent en compte les thèmes engendrés par le choc vécu par les deux
auteurs.
Retour réussi
d'un opéra mythique
C'est un ouvrage composé pendant la guerre et qui en contient
sans les atténuer, les déflagrations terrifiantes; les secousses
tragiques; les éclairs pour une conscience soudainement décuplée quant
au devenir de l'humanité (quand la Nourrice évoque avant de s'y rendre la terre des hommes, l'orchestre exprime le tumulte des armes, le choc des puissances guerrières autodestructrices): Strauss qui devait encore vivre le traumatisme d'un
second conflit mondial, ressent ici l'écroulement d'un monde, la fin de
la civilisation. Comme à son habitude il échafaude tout un cycle lyrique
et orchestral d'une portée à la fois dramatique et spirituel: le sujet
étant moins inspiré par le thème de la maternité (comme on l'écrit ici
et là) que de la compassion fraternelle. Tous les êtres étant liés entre
eux, aucun sur le plan moral ne saurait agir sans réflexion sans quoi
il provoquerait d'inévitables dommages pour tous. C'est bien
l'enseignement d'une action apparemment confuse voire datée, qui en
définitive puise son inaltérable modernité dans le chant de l'orchestre
et la justesse de l'écriture lyrique.
C'est pourquoi souvent symbolique, l'opéra est un vrai défi pour les metteurs en scène et
les producteurs, curieux de le voir représenter. Pour le cru Salzbourg
2011, l'ouvrage mythique dirigé ici même par Böhm et Karajan, avec le
Wiener Philharmoniker, reprend du service: défi multiple car il faut
disposer de voix aguerris, d'un orchestre... donc d'un chef à la mesure
des enjeux artistiques, poétiques, esthétiques, philosophiques... Le
metteur en scène
Christof Loy évite bien des pièges visuels et
scénographiquement douteux, en imaginant un studio d'enregistrement pour
cadre de l'action. L'époque convoque les années 1950, année faste pour
la musique enregistrée. Les acteurs prennent l'identité de chanteurs qui
au début des années
1950 enregistrent l'opéra. Ce pourrait être la troupe réunie
historiquement à Salzbourg par Karl Böhm (qui a enregistré à plusieurs
reprises et en live à Salzbourg, des versions légendaires de l'ouvrage).
Chaque séance recompose et délimite les espaces imaginaires du livret:
monde des esprits errants en quête d'enveloppe et d'identité; sol des
hommes laborieux, douloureux, et avides; surtout, confrontation
passionnante de deux femmes qui par l'entremise de la Nourrice,
(épatante
Michaela Schuster), se découvrent, se rencontrent;
l'une, l'Impératrice bouleversée prend conscience que "voler" l'ombre de
la femme du teinturier n'est pas un acte anodin dans la vie intime de
la mortelle...
Derrière les personnages imaginés par Hofmannsthal,
Loy caractérise des types humains: lumineuse cantatrice couvée adulée
par sa famille richissime pour l'Impératrice; chanteuse plus mûre et
déjà sur le déclin pour la Nourrice mais si vivante et théâtralement
convaincante; vrai couple à la ville devant les micros pour le
teinturier Barak et sa femme dont d'ailleurs Strauss ne cache rien des
tensions domestiques: le premier voudrait avoir des enfants de sa femme
laquelle, en souffrance, a pris la maternité en horreur... L'Empereur
prend aussi une double réalité: celle que lui donne aléatoire, l'action
du drame (sorte d'entité flottante habitée par son seul désir... et de
ce fait totalement détaché des tractations entre les autres
personnages); celle plus directe et réelle qui surgit dans la réalité
des auteurs, Strauss et Hofmannsthal étant très admiratifs de l'Empereur
François Josef.
Inspiré par Strindberg et Anouilh, Loy démultiple les points de
compréhension, nourrissant encore le jeu de ses acteurs chanteurs, mais
aussi l'action elle-même, imaginant en fond de scène une série
ininterrompue d'anecdotes: les indications aux chanteurs de l'assistant
de l'ingénieur du son, lequel est perché dans une cabine son donnant sur
la salle d'enregistrement.
Sans polluer la lisibilité de l'action, la mise en scène privilégie
surtout le chant des protagonistes; d'une façon générale, la
distribution reste satisfaisante: les traits les plus persuasifs
provenant ainsi des personnages féminins: la Nourrice, l'Impératrice et
la femme du teinturier composant un trio vocal particulièrement abouti.
Le Barack reste honnête comme l'Empereur (aux aigus quand même limités).
Idem pour les trois barytons qui sont les frères du teinturier.
Cependant que
Rachel Frenkel fait un superbe esprit du faucon...

Dans la fosse,
Christian Thielemann
pilote un travail scrupuleux sur la partition, préoccupé par sa
lisibilité et son souffle dramatique. Le fini instrumental (tenu par
l'extrême hédonisme sonore des musiciens du Wiener) est remarquable,
idéalement associé aux voix jamais couvertes. A l'été 2011, Salzbourg a
donc réussi le grand retour d'une oeuvre mythique. Réalisation d'autant
plus méritante que sans décors à l'exotisme flamboyant, sans tableau
fantastique et surnaturel que cite pourtant le livret, le jeu scénique
préserve toujours la musique et le chant, éléments primordiaux de cet
opéra si difficile à produire à la scène.
Richard Strauss: La Femme sans ombre, Die Frau Ohne Schatten.
Stephen Gould, Der Kaiser
Anne Schwanewilms, Die Kaiserin
Michaela Schuster, Die Amme
Wolfgang Koch, Barak, der Färber
Evelyn Herlitzius, Sein Weib
Markus Brück, Der Einäugige
Steven Humes, Der Einarmige
Andreas Conrad, Der Bucklige
Thomas Johannes Mayer, Der Geisterbote
Rachel Frenkel, Die Stimme des Falken
Peter Sonn, Erscheinung eines Jünglings
Christina Landshamer, Ein Hüter der Schwelle des Tempels...
Illustrations:
Anne Schwanewilms dans le rôle de l'Impératrice (DR)