Selon Strauss lui-même, (cf.
sa correspondance d'une saveur piquante dont la lettre au chef créateur
de Danae, Clemens Kraus, en septembre 1939), l'opéra doit fournir de la
substance musicale pour ne pas décevoir l'appétit des auditeurs. Même
Puccini et ses pourtant riches et somptueuses harmonies manquaient de
cette chair si vitale... résolument à l'affiche de sa Danae.
Est-ce
parce qu'elle exige tant de l'orchestre que des voix, que la partition
straussienne ici produite à Berlin en 2011 (Deutsche Oper), reste
étrangement absente des salles lyriques mondiales? Une situation à
l'opposé des standards familiers que sont actuellement Salomé, Ariane,
ou le Chevalier à la rose (Der Rosenkavalier)...
Arthaus Musik a
bien raison d'éditer en première mondiale cette production certes pas
parfaite mais qui a le mérite de souligner la flamboyante ivresse du
dernier Strauss, celui qui comme Jupiter renonce au monde d'hier non
sans vertiges et accents néo classiques, assez irrésistibles...
Témoin des deux grands conflits mondiaux,
le compositeur assimile le silence à la mort; une angoisse personnelle
née pendant son expérience de l'anéantissement total: en 1918, il
assiste à l'implosion de l'Empire autrichien; en 1945, c'est la chute du
nazisme dans une Allemagne impériale exsangue et bombardée sans
relâche: le régime hitlérien a provoqué la destruction de l'art
germanique. Double traumatisme dont le compositeur conjure la douleur
par l'acte de création musicale: raffinement orchestral, vocalità quasi
surhumaine, exigence dramatique... autant de critères qui favorisent
l'excellence de son oeuvre; une perfection de théâtre total, qui après
Wagner et son concept esthétique de Gesamtkunstwerk (art total),
témoigne de la résistance d'un compositeur engagé par son art.
De fait, Die liebe der Danae (l'amour de Danaé) est
comme La Femme sans ombre, un défi pour les metteurs en scène, les
chefs, les chanteurs, l'orchestre. Repoussant toujours la création pour
encore et encore perfectionner son opéra, Strauss meurt en 1949,
laissant achevé son ultime partition qui est créée scéniquement à titre
posthume, 3 années après son décès, par Krauss au festival de Salzbourg
en 1952. Programmation naturelle pour celui qui fut avec son librettiste
favori, Hoffmannsthal et l'homme de théâtre Max Reinhardt, le fondateur
du Festival autrichien en 1922. En vérité, Danae devait en 1944 être
présenté au festival Salzbourgeois pour les 80 ans du compositeur: après
l'attentat d'Hitler, l'édition du festival fut tout bonnement annulée
et la création du nouvel opéra de Strauss... sauvée malgré tout: grâce à
une représentation exceptionnelle transformée en répétition générale
ouverte. L'exécution émut jusqu'aux larmes l'auteur octogénaire qui en
remerciant les musiciens, leur donna rendez vous dans un monde meilleur.
De fait, comme
La femme sans ombre, Danae est indissociable de
son contexte historique; ici résonne en filigrane, les déflagrations de
la guerre, les dernières lueurs du génie et de l'art germanique, brûlé
et sacrifié, précipité par l'horreur du régime hitlérien. De
l'orchestre de Danaé retentit des vagues amères, une texture à la fois
somptueuse et nostalgique, vénéneuse et embrumée qui concentrent toute
la déception mais aussi l'espoir d'un immense génie de l'opéra, alors au
crépuscule de sa carrière et de sa vie.
Malgré un engouement
immédiat suite à sa création salzbourgeoise, Danae souffre de son
exubérance formelle, de son inscription dans l'Antiquité légendaire que
la propagande nazie a abondament utilisé; l'après guerre trouve
rapidemment indigeste ce pastiche néoantique trop opulent. Et l'oeuvre
sombre dans un oubli poli; elle reste encore aujourd'hui l'oeuvre la
moins jouée et donc la moins estimée, à torts, du grand public.
Mais
Danae est selon l'évaluation de Strauss, sa meilleure oeuvre; à nous
d'en juger aujourd'hui, à l'aune de cette production berlinoise
heureusement transférée au dvd par Arthaus.
Autobiographique, Danae l'est sans équivoque:
le personnage de Jupiter dépassé par un l'émergence d'un nouveau monde,
c'est Strauss lui-même, qui octogénaire est définitivement lié au
passé. La figure divine est d'ailleurs centrale dans le livret rédigé
par Joseph Gregor qui réadapte comme le souhaitait ce Strauss
nostalgique, une nouvelle d'Hoffmannsthal (Danae ou le mariage de
raison, 1920). Mais Gregor n'est pas Hoffmannsthal et si Jupiter demeure
très fouillé émotionnellement (Strauss sensible au rôle auquel il
s'assimilait lui-même a t il davantage pressé le librettiste?), les
figures de Midas et de Danae souffrent d'une fadeur psychologique hélas
regrettable.
Muletier à l'origine, Midas est favorisé par Jupiter
qui tombé amoureux de Danaé, propose au mortel d'être son messager
(Chrysopher), de prendre son apparence afin de séduire la belle: Midas
ne devra pas conquérir pour lui-même la jeune beauté, mais se conformer
strictement aux lois jupitériennes surtout si Junon, son épouse si
jalouse, se manifeste pour l'admonester; en contrepartie, Midas le
muletier, ayant la capacité de transformer tout ce qu'il touche en or,
devient richissime et roi de Lydie!
Pour autant, même si la critique
sociale et politique reste plus évidente dans le texte d'Hoffmannsthal,
le livret de Danae offre une belle occasion pour les interprètes et le
metteur en scène de traiter le thème polémique, si actuel, du délitement
inéluctable des sociétés humaines: l'agonie du monde, la perte des
valeurs, le climat d'un apocalypse se manifestent clairement. La
perversion et la corruption des valeurs produites par l'or et l'argent
se profilent aussi, antithèse d'un monde vrai et sincère où l'amour
serait roi: Strauss rejoint ici Wagner (Tristan); en préférant tout l'or
divin, Danaé pourtant ravie par le songe de la pluie d'or, choisit
l'amour pur de Midas dans le dénuement le plus total. Un choix difficile
pour Jupiter qui était fier de sa dernière apparence.
Mais comme
chacun sait, le pouvoir de l'amour est imprévisible et ses actions,
impénétrables. Midas le muletier tombe amoureux de Danae... et
réciproquement : même s'il perd son don, même si Danae surprise en
compagnie de son beau soupirant ait changée en statue d'or (car Midas
l'a embrassée), les deux mortels avouent au dieu des dieux qu'ils
s'aiment en dépit de tout, d'un amour véritable!
Jupiter est défait
mais intimement touché par leur métamorphose et la sincérité de leurs
sentiments. Dépassé, le dieu abdique et renonce à toutte vengeance:
Danaé et Midas peuvent se retrouver et s'aimer librement. Un monde
nouveau est né, une nouvelle ère où Jupiter n'a pas sa place.
Sur les planches de l'Opéra berlinois (Deutsche Oper),
la production récente brosse avec franchise la situation de départ, en
particulier le désarroi du roi Pollux, le père de Danaé, criblé de
dettes, poursuivi par créanciers et huissiers... lesquels d'ailleurs
n'hésitent pas à tout saisir: tableaux (des amours de Jupiter par
Ingres, Corrège...), statues antiques, tentures... On remarque ce piano,
table des négociations âpres qui s'élève pieds en l'air au dessus de la
scène et jusqu'à la fin de la comédie mythologique: indice qu'ici tout
un monde est inversé. Côté voix, honneurs aux hommes: Mercure et Jupiter
se détachent nettement de leurs partenaires: aisance scénique, impact
vocal; il y a du Wotan et du Loge entre ces deux là; seule réserve à
l'adresse du baryton basse
Mark Delavan (Jupiter): ses
aigus au moment de son apparition glorieuse tout d'or vêtu en Midas
triomphant, sauveur de son beau père, sont tendus; le chanteur reprend
ses aises quand le medium est majoritairement sollicité; d'où une
incarnation plus comique que trouble, soulignant plus le registre
parfois bouffe du rôle que sa sincérité grave... or Strauss écrit un
rôle particulièrement subtil, peut être le visage le plus humain et le
plus riche pour la déité grecque.
Matthias Klink fait un Midas, honnête sans plus; vraie déception pour la soprano
Manuella Uhl,
tête d'affiche récente des productions lyriques, qui possède certes une
voix puissante et percutante (outre sa plastique télégénique évidente)
mais l'absence de style, de phrasés, de distinction naturelle atténue sa
Danae... Les choeurs quant à eux sont convaincants et le chef
Andrew Litton,
même s'il manque de panache, de fulgurance, de vertige, défend
cependant avec une activité évidente, le flux flamboyant d'une partition
parmi les plus impressionnantes du répertoire germanique. En un mot, le
dvd s'impose. La tenue générale offre cet éclairage essentiel sur un
ouvrage qui devrait s'imposer davantage sur les scènes internationales,
tant au crépuscule de sa carrière, le Strauss octogénaire a de choses à
nous dire.
Richard Strauss (1864-1949): Die Liebe der Danae,
opéra en trois actes opus 83. Livret de Joseph Gregor d'après Hugo von
Hofmannsthal (Danae ou le mariage de raison, 1920). Manuela Uhl (Danae),
Mark Delavan (Jupiter), Matthias Klink (Midas), Thomas Blondelle
(Mercure), Hulkar Sabirova (Xanthe)... Orchestre et choeur du Deutsche
Oper Berlin. Andrew Litton, direction. Kirsten Harms, mise en scène.