Robbins forever
Intéressant, voire surprenant dans l'oeuvre du chorégraphe,
The Concert,
placé en conclusion du programme parisien, manie l'humour dès 1956: sur
la musique de Chopin, concertos, préludes et valses, Robbins imagine un
concert déjanté à partir des titres dont le compositeur pianiste
affublait ses partitions; analyse avec une justesse les rapports humains
exacerbés lors d'un récital de piano (ce qui resitue Chopin au coeur du
ballet); sketchs, saynètes hilarantes (la boutique au chapeau, le
meurtre de la ballerine par l'étudiant timide, le groupe des 6 sylphides
évanescentes aux gestes décalés, le ballet final des papillons...);
c'est aussi une galerie de portraits dont les personnages paraissent et
reparaissent d'un épisode à l'autre: la jeune femme enamourée et rêveuse
(piquante
Dorothée Gilbert), le mari aux pulsions
criminelles et sa femme tyrannique; la snob; le timoré... même la
pianiste se prête au jeu: singeant des tics de soliste maniaque... pour
finir en chasseuse de papillons, filet en mains.
Tout cela est rehaussé dans le sens d'une épure dessinée, à la façon
des illustrations de Saul Steinberg pour le New Yorker. Référence
pleinement assumée par Robbins à laquelle il ajoute aussi, américanisme
oblige, des éléments propres au cinéma, à la comédie musicale... sources
désormais familières dans son oeuvre.
C'est évidemment le cas dans son autre ballet plus récent (1975):
En sol.
Même élégance sertie par la musique de Ravel (dont le centenaire en
1975 était le prétexte du ballet, hommage alors du New York City
ballet), même finesse d'un humour transformé par cette élégance native.
Marie-Agnès Gillot
éblouit dans ce tableau plein de grâce et d'harmonie. Robbins a le sens
de la pose, du geste cursif; les collectifs rappellent souvent
Joyaux de
Balanchine (un modèle approché à New York toujours vénéré), autre
créateur new yorkais marqué par la finesse et la subtilité, une
décontraction élastique et allusivement esthétique qui revisite l'esprit
de Broadway.
L'élève d'Ella Daganova, dont les parents immigrés juifs russes aux USA
s'impliquèrent pour lui offrir une éducation culturelle sans failles,
devient danseur à Broadway; suit l'enseignement et les conseils de
Fokine et Antony Tudor. Jerry danse même en soliste particulièrement
exposé,
Pétrouchka de Fokine. Puis avec Bernstein en 1944, le touche à tout génialement créatif et esthète chorégraphie
Fancy Free (auquel succède rapidement cet autre joyau du musical:
On the town...
: en écho à l'Amérique en guerre, 3 matelots roublards en permission
dans la ville se disputent les bonnes grâce d'une jeune new yorkaise. En
1948, Robbins devient danseur du New York City Ballet: il y approfondit
sa connaissance et sa pratique des ballets de Balanchine (
Le Fils Prodigue, Till Eulenspiegel). Le chorégraphe réalise aussi un autre chef d'oeuvre à Broadway,
West side story.
Directeur de sa propre compagnie, Les Ballets USA, de 1958 à 1961.
Après la mort de Balanchine, en 1983, Robbins s'interroge encore sur
l'enjeu et l'esthétique de la danse; avant de mourir, Jerry
l'infatigable travaille encore à perfectionner la pulsation et le
mouvement de son dernier ballet, Noces pour le New York City Ballet.
Le programme présenté à Paris en septembre 2008 permet de revoir la subtilité stylistique des étoiles parisiennes: Marie-Agnès Gillot (
En Sol, Triade); Laetitia Pujol (
Triade); surtout Claire-Marie Osta et Agnès Letestu comme Benjamin Pech et Nicolas Le Riche dans
In the night
(1970): variations nocturnes où Robbins relit l'attraction-aimantation
du pas de deux, figure romantique par excellence sur le musique de
l'incontournable Chopin dans l'imaginaire fantasmatique de Jerry. C'est
enfin l'épatante
Dorothée Gilbert dans la spectatrice
éperdue envahissante du Concert. Spectacle plein d'humour et de finesse
enchanteurs, vivifiés par la très haute technicité du corps de ballet de
l'Opéra national de Paris.
Tribute to Jerome Robbins. Robbins: En Sol, In the
Night, The Concert. Millepied: Triade. Etoiles et corps de Ballet de
l'Opéra national de Paris. Orchestre de l'Opéra de Paris. Koen Kessels,
direction. Elena Bonnay et Vessela Pelovska, pianos. 1 dvd Bel Air
classiques. 3 760115 300705. Durée: 1h41mn.