Bologne, 2009. Direction vive et affûtée (parfois raide et sèche cependant) du jeune maestro
Michele Mariotti, dans une réalisation télévisuelle plutôt inventive (le plan tournoyant d'ouverture sur la fosse d'orchestre est du meilleur effet: une plongée dans l'univers féerique, tragique de Bellini... signe prémonitoire, puis la caméra sur la scène, et les effets de grue pour les airs solistes...).
L'impression va en se confirmant: certes l'orchestre bolonais n'est pas des plus élégant mais le chef sait varier, exaltant la vivacité instrumentale (même s'il manque de tendresse et de nuances délicates). Son Bellini n' a rien de compassé ni de convenu: cela avance dès l'ouverture, et parfois peut-être avec plus de cris que d'articulation...
Hélas on oubliera vite les choeurs dépourvus de toute élégance, comme le premier ténor d'ouverture (ce Gualtiero Valton a la voix trop pincée et nasalisée, sans aucun phrasé; où est le chant bellinien qui a tant subjugué Chopin?)... on craint le pire à ce stade de la performance, tout au moins sur le plan vocal.
Heureusement, les choses vont beaucoup mieux avec le Riccardo du baryton Gabriele Viviani (voix bien placée sans effort même si les vocalises manquent d'agilité): son premier air de désespoir annonce directement les héros verdiens.
Sur le plan musical voire musicologique, la présente version a le mérite de prendre en compte les derniers apports de la recherche sur l'opéra bellinien (dernière édition critique établi par Fabrizio Della Seta, 2008): restitution du trio Arturo/Enrichetta/Riccardo de la scène 10 du I); de même respect du duo Elvira/Arturo dans sa "longueur" originelle (maintien de l'andante sostenuto cantabile: "Da Quel di che ti mirai"...III,2).
Juan Diego Florez: "monsieur Bellini"
Car le vrai défi reste chez les chanteurs. Comment retrouver cette couleur et ce style qui n'a rien de commun avec Rossini, qui ne peut se satisfaire de l'abattage verdien ou du vérisme pathétique puccinien?
Les interprètes feraient bien de nuancer leur approche stylistique du chant, car il il s'agit bien retrouver cet art fragile entre vocalità et agilità qui s'éloigne de l'idéal rossinien, sans posséder encore le dramatisme verdien. L'art bellinien étant par excellence celui de la mesure, de la finesse: on est en droit d'attendre de vrais interprètes acteurs et chanteurs, pour qui chanter signifie articuler, phraser, colorer, dire le texte.
On comprend que Decca ait choisi d'enregistrer cette production en particulier pour le bel canto du ténor péruvien,
Juan Diego Florez, étoile du beau chant actuel et interprète désigné pour ce répertoire. Son Arturo Talbot a la vaillance et l'angélisme qui sied aux héros de Bellini. Idéaliste, aérien, d'un legato souverain (toute expression passe dans le beau chant), le ténor majeur confirme ses (très fortes) affinités avec Bellini. Aigus lumineux et tranchants, sens naturel du phrasé, art de la coloration et des nuances exquises: un modèle de bel canto bellinien. Pour nous, Juan Diego Florez est "monsieur Bellini".
Que tous les ténors du monde apprennent auprès de ce chant d'un raffinement naturel inouï. Et l'on se prend à rêver demain de nouvelles prises de rôles belliniens tout aussi délectables, comme
Le Pirate par exemple qui offre un vrai grand rôle de ténor aux côtés de la soprano évidemment.
A Bologne, partenaire du ténorissimo, la jeune soprano vedette
Nino Machaidze, certes a un très beau timbre, mais elle est très loin de partager la richesse de couleurs et la subtilité d'intonation de son partenaire, lequel articule magnifiquement a contrario de la divette déjà surmédiatisée (un prochain disque chez une major?) : l'italien de Juan Diego Florez est d'un bout à l'autre parfaitement intelligible;
Reconnaissons qu'en écoutant la jeune chanteuse, la déception se fait sentir: il ne suffit pas de bien chanter pour être Elvira et exprimer sa déchirure: le personnage de cette jeune âme romantique qui est abandonnée par son fiancé, le jour de ses noces, offre pourtant une composition des plus captivantes: Ophélie déchirante, anéantie... son dernier air au I où l'abandonnée, trahie, sombre dans la folie reste un très grand moment psychologique: la soprano reste musicale mais ... pas déchirante. Idem pour son apparition lunaire au II (
"Ah rendez-moi l'espoir ou laissez moi mourir..." où l'on plonge dans des abîmes de désespérances): la voix est belle mais manque de couleurs et de variations dynamiques... Où est cette Elvira transfigurée par son désir avorté, à la fois inadaptée extatique et coeur halluciné? Son dernier aigu est lancé sans finesse ni mystère, accompagné par un orchestre... sec.
Nonobstant, le couple amoureux ne manque pas de charme ni de vérité. La justesse et la grande subtilité vocale comme émotionnelle, étant surtout préservée par l'extraordinaire Juan Diego Florez. Souhaitons que le ténor, bellinien dans l'âme, trouve enfin une partenaire digne de son chant miraculeux.
Plus convaincante et nuancée, la veuve de Charles Ier,
Nadia Pirazzini qui fait une Enrichetta di Francia, vive elle aussi, expressive (et intelligible). Bellini aime tisser la trame d'une intrigue amoureuse pure et innocente bientôt rattrapée par le contexte politique. Il y eut I Capuletti e i Montecchi ; ici, les clans opposés, Puritains réformistes menés par Cromwell, Cavaliers royalistes partisans des Stuart (Valton), défenseurs comme Arturo de la Reine veuve, se déchirent. A ce titre, bien que fiancé à la première fille des Puritains, Arturo le monarchiste sait jurer sa foi et sa fidélité à la Reine qu'on emmène à l'échafaud... Même dans l'ardeur héroïque, Juan Diego Florez fait montre d'une infinité de nuances et d'une technique sidérante. Dans la même scène, Bellini resserre l'effet des contrastes en faisant paraître la jeune fiancée, étendard émotionnel des Puritains en présence du duo Puritain (la Reine et son champion Arturo): exposition simultanée des tempéraments, totalement génial. Dommage que la jeune Nino manque de souffle et d'agilité: la joie de la future fiancée manque cruellement d'éclat (aigu final tendu et un peu court).
Au final, le Riccardo du baryton
Gabriele Viviani ne s'en sort pas si mal: rival d'Arturo, le Puritain fait montre d'une belle poigne (très bon trio du I : Arturo, Riccardo, Enrichetta).
En revanche,
Ildebrando D'archangelo fait un Giorgio Valton (l'oncle d'Elvira) fade: terne, épais, court de souffle (décevant air de lamentation au début du II où l'oncle chante la folie qui guette dans son châteaux, une Elvira sans espoir).

Ecouter
les Puritains permet de mesurer le génie lyrique et dramatique de Bellini: il ambitionnait de créer à Paris, l'équivalent de Guillaume Tell, un opéra romantique français digne de ce nom. Les Puritains marquent évidemment un cap dans son écriture: l'exposition des caractères n'y est jamais artificielle, comme le seront parfois les premiers opéras de Verdi. En choisissant d'intituler son opéra Les Puritains, Bellini se place du côté des "méchants", ces antiroyalistes (les Valton) dont la métamorphose est le sujet central de l'opéra: pour sauver la santé mentale d'Elvira et son amour, ils savent pardonner à leur pire ennemi Talbot. Un aspect psychologique que l'on oublie souvent et qui fait cependant toute la modernité de cette action inspirée du roman gothique romantique...
En conclusion, le spectacle reste prenant; et malgré l'orchestre un rien carré et aigre, et une Elvira pas encore aboutie, la performance atteint le miracle grâce au divin Florez, le plus grand bellinien d'aujourd'hui. Incontournable.
Vincenzo Bellini: I Puritani, 1835. Juan Diego Florez (Arturo Talbot). Nino Machaidze (Elvira), Gabriele Viviani (Riccardo Valton)... Orchestra e coro del teatro comunale di Bologna. Michele Mariotti, direction. Pier'Alli, mise en scène.