Perotin ? Qui connaît véritablement l’homme ? Les spécialistes ignorent sa date de naissance mais tous affirment de concert qu’il a marqué un tournant capital dans l’histoire de la musique sacrée à l’aube du XIII ème siècle. Nous lui devrions l’organisation de l’écriture musicale, en mesures systématisées et en lignes de chant simultanées, désormais structurées. Il lui reviendrait d'avoir inventer la polyphonie !
Pour la première fois, grâce à lui, la combinaison des voix obéit à leur durée rythmique… Mais son œuvre ne s’arrête pas là : il aurait aussi, tout en fixant les règles de temps et de rythmes, concilié nouveau cadre et liberté du geste interprétatif. Bref, avec lui, la notion de temps mécanique et de temps organique s’affirme. Péroraison de musicologues, ou conjectures d’interprètes, que Perotin ait existé ou non (voir en particulier le film consacré à l’homme : « qui était Pérotinus Magnus : mythe ou réalité ? »), l’intérêt immédiat du présent coffret est d’offrir une somme actuelle des interrogations que suscite la figure du compositeur.
D’ailleurs, il semble qu’il aurait existé, non pas un seul et même musicien, mais peut-être un groupe de musiciens avant-gardistes, actifs à Paris à la fin du XII ème siècle et auxquels nous devons rien de moins que la création de la polyphonie.
Si l’homme demeure mystérieux, sa musique résiste davantage encore à l’analyse. Aucune source précise sinon des témoignages. Pas de traité théorique non plus sur la pratique vocale à cette époque. Quoiqu’on peine à dévoiler la part historique, toujours inaccessible, l’interprétation de la musique de Perotin le Grand a tout de même évolué… depuis qu’en 1929 par exemple, un certain Von Ficker la ressuscitait avec force déballage d’instruments et de décorum… Aujourd’hui, nous savons que la musique parisienne, dans les dernières années du XIIème siècle, était en particulier chantée pour les grandes célébrations du calendrier liturgique : Noël, Pâques, Ascension… insistait sur la transparence du son, un idéal esthétique bien en rapprot avec l'architecture gothique centrée sur l'élévation et la lumière rayonnante !
Le plus intéressant dans le documentaire réalisé par Uli Aumüller est de structurer grâce à un montage en plusieurs tableaux, alternant chant (par les Hilliard) et séances de travail musicologiques, et même chorégraphiques, un sujet qui nécessite plusieurs clés d’entrée.
A défaut d’indices clairs pour comprendre la musique d’un auteur très obscur mais dont la nature révolutionnaire de l’œuvre est incontestable, les spécialistes, réunis ici comme en un symposium scientifique, mettent en correspondance l’œuvre connue, et son contexte intellectuel, artistique et religieux.
Aborder la musique de Pérotin conduit à analyser l’architecture dans laquelle elle fut jouée : la voûte gothique, l’ample vaisseau de pierre des cathédrales. Mais aussi la peinture. Et encore l’histoire des sciences : à l’époque du musicien, l’invention de l’horloge et du temps mécanique bouleverse la conception du monde et la vision de l’ordre cosmique. Les textes des chants sont eux aussi analysés au travers de la culture de l’époque, hantée par le mystère de la conception virginale de Jésus, préoccupée par la place centrale et le statut de la Vierge. Les thèses explicitées dans ce sens par l’historien Martin Burckhardt sont aussi imprévues que documentées ! La conception par l'oreille et le thème de la "Vierge machine" sont quelques aspects d'une pensée qui nous transmet aujourd'hui des concepts aussi surprenants que troublants. C’est tout une époque bouillonnante qui doit être élucidée, et dont la musique, à l’instar de l’architecture des cathédrales, serait la manifestation fidèle.
En témoigne les nombreuses propositions visuelles : projections d’images animées et de peintures sacrées sur l’architecture intérieure de Saint-Pierre de Lubeck, par exemple, décor au chant simultané des Hilliard ; essai chorégraphique aussi, lequel n’est pas, par ailleurs, l’apport le plus concluant du film.
Le réalisateur Uli Aumüller fouille son sujet, pose les pistes d’investigation. En complément au documentaire proprement dit, un cd bonus (dans lequel The Hilliard ensemble interprète plusieurs pièces attribuées à l’époque de Pérotin, soit de 1180 à 1210 environ), ainsi qu’un second dvd, consacré à l’homme et à son mythe, mais aussi à la conception et à la préparation du film, complètent ce dossier des plus captivants.
"The Kiss of a divine nature, The contemporary Perotin"
Film documentaire de Uli Aumüller.
1 dvd documentaire : "The Kiss of a divine nature..."
1 dvd bonus : the symposium Perotin : "who was Perotinus Magnus, myth or history?" + Radio play : "the vision of a film project" + sound track making of
1 cd bonus : The Hilliard ensemble chante Pérotin
Jérôme Prang-Bator -
dimanche 7 mai 2006