Thiré (Vendée). Dans les jardins de William Christie. Les 29 et 31 août 2012. Les Arts Florissants. William Christie, Paul Agnew, Jonathan Cohen, direction

Thiré : Dans les jardins de William Christie, l'Arcadie ressuscitéeC’est une première fois, mais déjà le fruit d’une longue préparation qui remonte dès les années 1980, quand il fondait ses Arts Florissants (1978)… William Christie réalise cet été, un rêve particulièrement cher. Le chef a proposé à partir du 28 août et jusqu’au 1er septembre derniers, son festival baroque dans ses jardins de Thiré. L’idée ressuscite l’idéal arcadien, entre musique et nature, hérité des cercles artistiques du XVIIè italien. Venir ainsi à Thiré, un village niché au coeur de la Vendée méridionale, relève d’une expérience unique à ce jour: il ne s’agit pas seulement d’une programmation musicale qui s’ajoute aux autres festivals d’été. Le lieu imprime à l’événement musical, une singularité inoubliable.

 

William Christie, un magicien en son jardin

 

Christie William portrait 290Le fondateur des Arts Florissants est bien inspiré d’intituler son festival en Vendée: ” Dans les jardins de William Christie ” car ici, le rapport à la musique et l’expérience des concerts se réalisent très étroitement avec le parc qui en est l’écrin: jardin enchanteur comme il en existe peu dans le monde ; c’est selon les propres mots du ” maestro-jardinier “, un catalogue qui mêle avec un goût exquis, de très nombreuses références à l’histoire des jardins: cloisonnement Renaissance, ifs aux formes contorsionnées selon l’esthétique maniériste, citations baroques de Vaux, Versailles, Sceaux.. cabinets de verdure et parterres en broderies, pelouses, vergers et potagers, surtout ligne centrale d’un axe qui prend appui depuis le bâtiment, perspective habilement dessinée où s’inscrit un miroir d’eau… rien ne manque à cette féerie végétale qui n’attendait que la musique pour soudainement prendre vie. Pendant 5 journées, l’amateur de beaux jardins comme le mélomane curieux ou averti, découvre un parc surgi de nulle part, un jardin d’artiste très personnel, dont l’élaboration menée depuis presque 30 ans, se révèle en une cohérence inouïe.

Ainsi s’est accompli ce premier défi, réalisation d’un projet médité depuis 30 ans et qui passionne le défricheur des territoires baroques depuis ses premiers concerts en France. A Thiré pas de jardin… sans musique. Les spectateurs présents dans les Jardins de William Christie ont pu mesuré l’excellence des recréations végétales, composant aujourd’hui un ensemble exceptionnel en Vendée, classé ” jardin remarquable ” depuis 2004.

 

Concerts dans les cabinets de verdure

 

Pendant les journées de concerts, les festivaliers visitent le domaine qui prolonge avec raffinement chaque façade de la maison du chef; le maestro nous reçoit ainsi chez lui, nous dévoilant un peu de son monde intime où la nature devenue architecture et oeuvre d’art s’accorde idéalement aux musiques présentées en plein air; cantates baroques française, italiennes, anglaises signés Clérambault, Haendel, Purcell… offrent en une série d’instants suspendus et magiciens, la caresse d’un enchantement oublié; soucieux de transmettre son expérience et sa passion des répertoires, William Christie invite pour le festival les meilleurs élèves du Département de musique ancienne de la Juilliard School de New York, et aussi les chanteurs les plus prometteurs du Jardin des Voix. Tout prend alors son sens, et les diverses activités des Arts Florissants (recherche et défrichement des répertoires, activités pédagogiques…) trouvent à Thiré, un aboutissement artistique très attendu: sous l’oeil des maîtres, les jeunes musiciens invités apprennent encore, perfectionnent leur jeu, travaillent leur écoute, explorent dans le partage de nouveaux territoires baroques…

Toute la magie renaît à Thiré pour le plus grand plaisir des visiteurs; chacun y picore selon ses goûts: trio instrumental dans le théâtre de verdure, songs de Purcell ou Dowland dans le cloître; surtout musique de chambre, vocale et instrumentale de Vivaldi et Haendel dans le jardin rouge, par les 3 artistes phares des Arts Florissants, William Christie soi-même au clavecin, et ses deux ” chefs associés “, le ténor Paul Agnew et Jonathan Cohen (à la viole)… C’est une occasion unique d’approcher au plus près, le travail des trois interprètes, ardents défenseurs des affects baroques; naturellement, le choix des pièces rappelle combien la divine nature a inspiré les musiciens, combien la musique baroque s’est nourrie d’images et de sujets empruntés au monde végétal: Actéon, Phillis, nymphes et bergers ressuscitent à l’ombre des arbres ou des haies taillés.

Acis sur le miroir d’eau. Après les ” Promenades musicales “, rendez-vous est donné sur la prairie qui s’ouvre sur le miroir d’eau: une scène a été posée comme par enchantement sur l’onde afin d’y recevoir à partir de 21h, la représentation d’Acis et Galatée de Haendel. C’est une pastorale en forme d’oratorio: une action lyrique dont le sujet inspiré des Métamorphoses d’Ovide renvoie là encore à la nature enchanteresse. Contre les peines et les douleurs, rien de tel comme baume pour l’âme et le coeur, qu’un jardin enchanteur… Ainsi, la belle nymphe Galatée, endeuillée après la mort de son amant Acis peut apaiser ses blessures car son aimé est devenu immortel, métamorphosé en rivière… le déroulement de ce miracle final ne pouvait trouver sur le miroir d’eau des jardins de William Christie, écrin plus adapté.
Au charme et mille séductions d’un lieu dessiné pour le théâtre et la musique, répond la séduction du plateau vocal: tous solistes du Jardin des voix, les jeunes chanteurs défendent chacun leur rôle avec une attrayante décontraction; la juvénilité et la candeur du jeu, la sensualité habitée des personnages rendent pleinement justice à une partition que Haendel estimait beaucoup.

Vraie sirène voluptueuse, et en cela sœur de Poppea (Agrippina) : Elodie Fonnard est une Galatea suave au charisme envoûtant; même enthousiasme pour la superbe basse ronde et naturellement sonore du Poliphemo de Callum Thorpe, plein de désir inassouvi pour la belle nymphe, gonflé de haine et de jalousie destructrice pour son rival Acis; la soprano Rachel Richmond fait une percée remarquée dans le rôle aussi bref qu’élegantissime de Damon… – les amateurs la retrouveront à Versailles entre autres dans les Histoires Sacrées de Charpentier, le 7 octobre prochain (Cécile vierge martyre).
Voici assurément quelques uns des talents les plus intéressants du Jardin des voix.

Choisies par William Christie, coachés par Paul Agnew qui est le codirecteur du Jardin des Voix, les chanteurs composent à Thiré, un parterre florissant : subtilité du verbe, finesse de la projection, précision du travail, et aussi pour certains, jeu dramatique déjà très abouti (même si l’oeuvre est présentée en costumes de ville sans mise en scène)…

Pour ciseler un continuo fin, agissant, d’autant plus coloré que le livret abonde en images florales, en métaphores bucoliques et pastorales, en multiples références à l’éternelle beauté de la nature, William Christie regroupe autour de lui un collectif, souple et expressif, de jeunes instrumentistes issus du Département de musique ancienne de la Juilliard School à New York: en effectif réduit, chaque musicien relève les défis d’un oeuvre opulente et raffinée où s’affirme la brillance des flûtes, des hautbois, du basson… autant de couleurs, très subtilement accordées.

La fraîcheur, la sincérité, le talents des artistes accordés à la féerie du site offre bien le plus bel enchantement de la fin de l’été. Emblématique de toute l’approche artistique de ces premières Rencontres Musicales, cet Acis palpite au diapason des coeurs ardents auxquels répond une nature compatissante: dès le début, le choeur des bergers et des nymphes ” Oh, the pleasure of the plains !” charme par sa tendresse collective; et l’air de Galatea qui lui succède (” Hush, ye pretty warbling quire !”) affirme l’éclatante sensualité de la jeune amoureuse… L’harmonie rêvée, le bonheur d’une Arcadie ressuscitée se concrétisent dans le duo des deux amants (“ Happy we “) qui conclue la première partie. Et dans la seconde partie, cette douce quiétude, reflet d’un monde apaisé transparaît encore dans les airs très finement incarnés par Damon: “ Consider, fond shepherd ” (très délicate mise en garde de la nymphe à l’égard d’Acis), puis le dernier solo de Galatea (“ Heart, the seat of the soft delight… “) où bien que veuve, la nymphe transfigurée (douceur ineffable des deux flûtes) reprend espoir tout en témoignant de la métamorphose de son amant perdu.

Pour une première édition, le festival ” Dans les jardins de William Christie “, est une complète réussite d’autant que tous les concerts étaient complets. Souhaitons longue vie à cette initiative nouvelle, en tout point convaincante et pour l’année prochaine, il est recommandé de réserver ses billets très tôt (au printemps) : au regard de la fragilité et du raffinement du parc, le nombre de spectateurs y est limité.

Thiré (Vendée). Dans les jardins de William Christie… 1ères Rencontres musicales en Vendée. Promenades musicales dans les jardins; Haendel: Acis et Galatée sur le miroir d’eau (version de 1718). William Christie, Paul Agnew, Jonathan Cohen, direction. Solistes du Jardin des Voix (dont Rachel Redmond, Reinoud Van Mechelen, …). Musiciens du Département de musique ancienne de la Juilliard School à New York.

Illustrations: © David Tonnelier pour classiquenews 2012
William Christie; Elodie Fonnard; Anna Reinhold, Reinoud Van Mechelen, Callum Thorpe… à Thiré

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