Thierry Escaich: Les Nuits Hallucinées (Märkl, Arming, 2008, 2009), 1 cd Accord

Accord
édite fin avril 2011, le nouvel album des oeuvres du compositeur
contemporain Thierry Escaich (à nouveau récompensé lors de la dernière
soirée des Victoires de la musique classique 2011): le disque regroupe
trois oeuvres enregistrées en premières mondiales : ouverture mystique
La Barque Solaire, cycle pour voix soliste et orchestre (forme abordée
pour la première fois), enfin Concerto pour violon… Le programme
incarne l’accomplissement de la résidence de l’auteur auprès du National
de Lyon…
Energie permanente voire flamboyante, sensualité
formelle généreuse et heureusement accessible, l’écriture de Thierry
Escaich se distingue et saisit par cet équilibre rare donc précieux,
entre inspiration liée à une intense nécessité intérieure, et clarté du
propos, voire évidente maestrià de la construction dramatique… Ni
faussement intellectuel, toujours direct, Escaich apporte aussi,
délectation comblant les hédonistes (comme nous), un raffinement des
timbres souvent enivrant. En témoignent les 3 oeuvres, poétiquement
exaltantes, formellement accomplies… Jamais bavard, mais d’une
éloquence poétique sincère, aux accents
parfois prophétiques, l’art de Thierry Escaich nous touche et nous
exalte. Un bain de musique pure, distillée avec un soin réel par les
interprètes, l’Orchestre et ses deux chefs, et les solistes requis.

Nuits Hypnotiques

Créée au Konzerthaus de Berlin en octobre 2008, La Barque solaire avec orgue est une course échevelée pour orgue et orchestre, où l’instrument soliste dont joue le compositeur se fond dans la matière symphonique pour mieux battre et scander les étapes du flux coulant de la musique. C’est un feu jamais éteint, le miroir de toute l’inspiration du compositeur: coulée de lave musicale, flamboiement volcanique, forme libérée et transcendée par la maîtrise de la matière, une maîtrise qui s’épanche, bascule, reste suspendue dans un foisonnement remarquablement ouvragé. Plus tendu que convulsif, plus déterminé qu’angoissé, tout le poème symphonique avec orgue va son chemin, porté irrésistiblement par sa nécessité intérieure: une force dont l’écriture exprime la sauvagerie brute et impressionnante, jusque dans sa déflagration finale qui retentit comme une note triomphale. Pour nous, le retour à l’aube solaire, ce tableau éblouissant et miraculeux de l’astre triomphant au matin, après le déchaînement des armées nocturnes dont le Livre des morts égyptien décrit les atrocités éprouvant le défunt. Du chaos, Thierry Escaich fait immerger l’ultime clé lumineuse et triomphale. L’activité de l’écriture n’a donc rien d’inquiète: elle est plutôt farouchement déterminée et reconstruit l’espoir. Telle architecture se lit aussi dans le Concerto pour violon du présent programme.

Il n’avait jamais écrit pour voix seule et orchestre: Thierry Escaich à l’épreuve du verbe poétique compose 3 superbes poèmes nocturnes et hallucinés. Incarnés par la voix ample et sonore, chaude et colorée de Nora Gubisch, les textes choisis saisissent par leur force évocatoire. Mais on regrette malheureusement l’articulation parfois voilée de la chanteuse qui opacifie ce qui demandait à être intelligible et incantatoire; de son côté, le compositeur se révèle alchimiste des couleurs, artisan pour une prosodie naturelle et flamboyante, d’une activité… là encore, géniale. Les 3 poèmes mis en musique suscitent 3 paysages sonores d’une inquiétante et mystérieuse beauté. La profusion si calculée, – millimétrée- des effets expressifs, le jeu constant des alliances de timbres, ce souci permanent de la construction dramatique qui sait aussi s’émouvoir de vraies couleurs grâce à une orchestration ciselée marquent un nouveau jalon dans la maturation du compositeur contemporain.
“Dans la nuit….” prend son souffle comme une invitation inquiète et mystérieuse sous les imprécations pleines d’enchantements équivoques lovés dans la voix si onctueuse et musicale de la mezzo Nora Gubisch, vrai pythie hallucinée, qui transmet une transe troublante, à laquelle les multiples irisations d’une orchestration raffinée apportent éclats, éclairs, facettes signifiantes, coups de tonnerre, incises, déflagrations murmurées… soit un tapis là encore hyperactif d’une flamboyance permanente.
Ce jeu virtuose de couleurs et d’accents s’avère captivant tant il sait veiller au feu dramatique et à l’équilibre des pupitres : d’autant que la série d’images musicales suit l’abîme du texte: entre révélation et traversée croissante d’un monde à l’autre, l’itinéraire s’achevant dans le silence … nocturne évidemment (Dans la nuit ... d’après Henri Michaux); “Rondel”, plus court encore (à peine plus de 2 mn), d’après Tristan Corbière (Les Amours, 1873), travaille un style plus concentré, miniaturiste et à la rythmique étincelante très proche du texte: fulgurant, précipité, syncopé; un échelon est atteint avec Les Djinns de Victor Hugo (Orientales, 1828): paysage crépusculaire traversé des esprits de la nuit, ces Djins dont “l’essaim passe et tourbillonne en sifflant”: aux images fantastiques hugoliennes, Escaich produit tout un cycle de traits fluorescents, suit l’arche du poème, du silence aux cris puis au silence quand “l’espace efface le bruit”.

Semblant battre la mesure d’un flot impétueux, le Concerto pour violon dès sa première mesure plonge en eaux vertigineuses où le violon sait trouver sa place dans une houle aux balancements permanents, ceux d’une Passacaille dont le dernier mouvement (4ème) énonce clairement l’enjeu: cette nécessité du mouvement et de sa résolution, aspiration malgré tout vers la lumière en dépit des assauts de l’orchestre… David Grimal pour lequel Thierry Escaich a écrit le précédent Nun komm pour violon seul (2001) exprime la course et cette détermination jusqu’au boutiste qui fait du chant soliste, le cri d’une volonté quasi improvisée.

L’hyperactivité parsemée de traits foudroyants, d’éclairs instrumentaux d’une beauté saisissante fait tout le miel de ce nouveau recueil d’oeuvres symphoniques de Thierry Escaich. La réussite est totale: elle confirme la place du compositeur né en 1965 parmi le cercle très confidentiel des auteurs les plus captivants du moment. Eblouissantes hallucinations.


concert

Le programme du dernier cd de Thierry Escaich, “Les Nuits Hallucinés” est à l’affiche de la Salle Pleyel, Paris, les 18 et 19 mai 2011: Thierry Escaich (orgue) joue La Barque Solaire. Concert événement.
Thierry Escaich (né en 1965): Les Nuits Hallucinées:
La Barque Solaire, Concerto pour violon. Thierry Escaich, orgue. Nora
Gubisch, mezzo. David Grimal, violon. Orchestre national de Lyon. Jun
Märkl et Christian Arming, direction. 1 cd Accord (Universal). 56mn,
4764369.
vidéo

Accord
édite fin avril 2011, “Les Nuits Hallucinées”, le nouvel album des oeuvres du compositeur
contemporain Thierry Escaich. Le disque regroupe
trois oeuvres enregistrées en premières mondiales : ouverture mystique
La Barque Solaire, cycle pour voix soliste et orchestre (forme abordée
pour la première fois), enfin Concerto pour violon… Grand entretien vidéo

Illustration: © G.Vivien

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