TCHAIKOVSKY : La dame de Pique (Petrenko, Berlin 2022)

tchaikovski Pyotr+Ilyich+Tchaikovsky-1FRANCE MUSIQUE. Sam 18 juin 2022, 20h. TCHAIKOVSKY : La Dame de Pique (Berlin, 2022, Petrenko). Kiril Petrenko, directeur musical des Berliner Philharmoniker est un chef chef lyrique, transparent, précis, subtilement dramatique. Il le montre aisément lors de cette représentation de La Dame de Pique de Tchaikovsky, production berlinoise qui regroupe plusieurs chanteurs convaincant.
Et si La Dame de Pique était avec Eugène Onéguine, l’opéra le plus intime de Piotr Illiytch ? Révélant en réalité ses pensées les plus sombres, où chaque être impuissant mais insoumis est funambule d’un fil ténu qui peut le mener au bord du gouffre et de la folie ?
Tout chef se doit d’éclairer dans La dame de Pique les teintes fantastiques voire surnaturelles de la partition en particulier dans le tableau des appartements de la vieille Comtesse quand Hermann s’introduit dans sa chambre… La fièvre et le délire, la folie qui s’empare du héros, prennent corps peu à peu; l’arche dramatique gagne en clarté: de l’innocence perdue (choeurs des enfants au I) au basculement progressif où Hermann perd tout: le coeur de Lisa, le secret de la Comtesse, sa victoire supposée aux cartes… et évidemment toute raison.
Piotr et son frère Modest relisent Pouchkine tout en modifiant le profil des personnages. Les liens passionnels qui les aimantent ou les écartent… Les deux figures de l’opéra n’en ont que plus d’intensité: ce sont deux portraits amers, défaits par la vie, que la musique là aussi analyse avec une subtilité manifeste.
 L’arrogance desséchée de la Comtesse, âme seule et fantômatique qui appartient au passé et semble venir d’outre tombe; les visions d’Hermann, sa descente aux enfers, son obsession maladive : 2 forces opposées qui finalement se rencontrent à la deuxième partie dans une tenue orchestrale qui doit être embrasement total.
De leur côté, les personnages de Tchaikovsky illustrent chacun en mille teintes ténues, ce qui tient à cœur au compositeur : sa sensibilité, sa compassion pour les âmes solitaires, souffrantes, perdues… La somptueuse Paulina dans sa chanson seule, avec Lisa au I; Lisa elle-même, seule, dépassée par la folie menaçante de son aimé Hermann, sorte d’Ophélie russe en cela : la jeune aristocrate qui a choisi de suivre le joueur dans sa course fatale, alors qu’elle est fiancée au prince Eletski, s’embrase et se perd dans un amour irraisonnable mais qui transporte son âme entière. C’est aussi la Comtesse dont l’âme brulante est celle d’une femme qui a vieillie trop tôt sans connaitre l’amour véritable (un gouffre de frustration) ; la scène où la Vénus moscovite évoque non sans nostalgie amère, les fantômes de Versailles, sa chanson où Tchaikovski fait référence à l’ancien régime en recyclant un ait de Grétry (Richard Coeur de lion) est en cela emblématique… Aux côtés du héros déchu, Lisa et la Comtesse sont bien deux rôles féminins parmi les plus complexes et les plus riches du répertoire lyrique russe
 

 

La dame de Pique de TCHAIKOVSKY sur France Musique
Samedi 18 juin 2022, 20h. Opéra donné le 24 avril 2022 à la Philharmonie de Berlin.

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Piotr Ilyitch Tchaïkovski : La Dame de pique, 
Opéra en trois actes et sept tableaux sur un livret de Modeste Ilitch Tchaïkovski d’après la nouvelle La Dame de pique d’Alexandre 
Pouchkine, crée 19 décembre 1890 au Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg.

Distribution :
Arsen Soghomonyan, ténor, Hermann
Vladislav Sulimsky, baryton, Le comte Tomski
Boris Pinkhasovich, baryton, Le prince Yeletski
Doris Soffel, contralto, La comtesse
Elena Stikhina, soprano, Lisa
Aigul Akhmetshina, mezzo-soprano, Polina, confidente de Lisa
Christophe Poncet de Solages, ténor, Chaplitsky
Margarita Nekrasova, contralto, La gouvernante
Anatoli Sivko, baryton, Sourine
Yevgeny Akimov, ténor, Tchekalinski
Mark Kurmanbayev, basse, Naroumov

Choeur Philharmonique Slovaque
Cantus Juvenum Karlsruhe
Orchestre Philharmonique de Berlin
Kirill Petrenko, direction

 

 

 

Approfondir
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LIRE aussi notre critique de la production de la Dame de Pique, mise en scène par Olivier Py, Ă  l’OpĂ©ra Grand Avignon, le 27 mai 2022 – De fait, c’est de loin la plus sombre, macabre et dĂ©sespĂ©rĂ©e production du chef d’œuvre du maĂ®tre russe Ă  laquelle il nous ait Ă©tĂ© donnĂ© d’assister : une sociĂ©tĂ© totalement pervertie et pourrie, gangrenĂ©e par la mort qui rĂ´de partout (avec moult renforts de crânes dissĂ©minĂ©s ici ou lĂ ). La scĂ©nographie est dĂ©placĂ©e dans une Saint-PĂ©tersbourg contemporaine dont les barres d’immeubles sans âme apparaissent, Ă  intervalles rĂ©guliers et par projections vidĂ©o, derrière l’imposant dĂ©cor imaginĂ© par le fidèle Pierre-AndrĂ© Weitz montrant, lui, l’intĂ©rieur d’un palais lugubre dont toutes les vitres ont Ă©tĂ© brisĂ©es. Dans ce dĂ©cor sinistre Ă©volue de manière quasi omniprĂ©sente un danseur / comĂ©dien (formidable Jackson Carroll !) qui est tour Ă  tour double du hĂ©ros ou de la Comtesse, mais aussi l’incarnation de TchaĂŻkovski lui-mĂŞme, dont on sait qu’il fut poussĂ© au suicide Ă  cause de son « sale petit secret » (le mot est de la baronne Nadejda von Meck, sa principale mĂ©cène…), Ă  savoir son homosexualitĂ©. Par notre envoyĂ© spĂ©cial Emmanuel Andrieu :
https://www.classiquenews.com/critique-opera-opera-grand-avignon-le-27-mai-2022-tchaikovski-la-dame-de-pique-olivier-py-jurjen-hempel/

 

 

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LIRE aussi notre critique de la Dame de Pique, production de l’Opéra Bastille janvier 2012 : / Tchaïkovski: La Dame de Pique (1890). Lev Dodin, mise en scène (reprise). Dmitri Jurowski, direction
https://www.classiquenews.com/paris-opra-bastille-le-19-janvier-2012-tchakovski-la-dame-de-pique-1890-vladimir-galouzine-ludovic-tzier-lev-dodin-mise-en-scne-reprise-dmitri-jurowski-directi/

 

 

 

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