Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra Garnier, le 19 octobre 2014. Mozart : L’EnlĂšvement au sĂ©rail. Erin Morley, Anna Prohaska, Bernard Richter, Lars Woldt
 Orchestre et choeurs de l’OpĂ©ra National de Paris. Philippe Jordan, direction. Zabou Breitman, mise en scĂšne.

L’EnlĂšvement au sĂ©railL’OpĂ©ra de Paris invite l’actrice et rĂ©alisatrice Zabou Breitman Ă  mettre en scĂšne une nouvelle production de L’EnlĂšvement au sĂ©rail de Mozart, aprĂšs une absence de presque… 30 ans dans l’illustre maison. Une jeune et pĂ©tillante distribution des chanteurs anime la comĂ©die sentimentale et Ă©clairĂ©e de Mozart, fille du siĂšcle des LumiĂšres. Philippe Jordan assure la direction musicale.

Turquerie, sucrerie… Mozart cocasse !

Le premier singspiel ou opĂ©ra allemand de la maturitĂ© de Mozart, est en fait une commande de l’Empereur Joseph II crĂ©Ă© en 1782. C’est un vĂ©ritable Ă©largissement du genre, ouvrant la voie Ă  la FlĂ»te EnchantĂ©e, Ă  Fidelio, au FreischĂŒtz. VoilĂ  le premier grand opĂ©ra allemand et le plus grand succĂšs des opĂ©ras du vivant du gĂ©nie salzbourgeois. Ici nous pouvons trouver, comme c’est le cas aussi pour Idomeneo, les germes de toute la musique de l’avenir de Mozart. Comme dans tous ses opĂ©ras, le thĂšme de base est celui de l’amour qui triomphe sur toutes les forces hostiles qui s’y opposent.  Il s’agĂźt Ă©galement d’une Ɠuvre d’art d’une grande difficultĂ© interprĂ©tative, l’Empereur mĂȘme dit Ă  Mozart “Trop beau pour nos oreilles, et beaucoup trop de notes”. Phrase souvent paraphrasĂ©e et devenue archicĂ©lĂšbre.

Avec son librettiste Johann Gottlieb Stephanie, Mozart remanie et amĂ©liore la forme de l’opĂ©ra de sauvetage, typique au 18e siĂšcle. L’histoire d’une simplicitĂ© tout Ă  fait allemande raconte l’aventure de Belmonte dont l’entreprise est d’enlever sa bien-aimĂ©e Constance, ainsi que sa servante Blondine et son ami Pedrillo, du palais du Pacha SĂ©lim. Celui-ci les a achetĂ©s auprĂšs des pirates et est Ă©pris de Constance, qui devient sa favorite malgrĂ© sa fidĂ©litĂ© Ă  Belmonte. Blondine inspire la curiositĂ© d’Osmin, le gardien du sĂ©rail attirĂ© par elle, tandis que Pedrillo, amoureux d’elle aussi, concocte un plan pour aider Belmonte. AprĂšs une sĂ©rie de situations d’un lyrisme succulent, les protagonistes sont capturĂ©s par Osmin juste avant leur dĂ©part. Il insiste qu’on les pende pour trahison, chose Ă  laquelle le Pacha pense sĂ©rieusement d’autant qu’il dĂ©couvre que Belmonte est le fils d’un ancien ennemi. Mais Selim finit par choisir le chemin de la magnanimitĂ© ordonnant leur libĂ©ration immĂ©diate. D’une façon plutĂŽt audacieuse et insolente, mais toujours sublime, Mozart met en scĂšne son monarque Ă©clairĂ© en guise de Turc. De quoi choquer et amuser le public cosmopolite de l’Empire Austro-Hongrois !

Le couple noble de Constance et Belmonte est interprĂ©tĂ© par Erin Morley et Bernard Richter. Elle fait preuve d’un joyeux mĂ©lange de gravitĂ© et de candeur, sans doute grĂące Ă  la mise en scĂšne qui insiste sur l’aspect comique de l’Ɠuvre. Elle chante une sĂ©rie d’airs d’une difficultĂ© extrĂȘme, toujours avec une trĂšs grande Ă©motion. Quand elle chante son chagrin d’amour au Pacha lors du « Ach ich liebte » du 1er acte, elle inspire dĂ©jĂ  des frissons. Son « Traurigkeit » suivant rompt les cƓurs. TrĂšs investie d’un point de vue thĂ©Ăątral, elle rĂ©ussit l’air de bravoure Ă  l’italienne « Martern aller Arten » (avec quatuor de solistes instrumentistes jouant sur scĂšne) ; un air pour soprano des plus virtuoses dans l’histoire de la musique. Si le souffle souffre parfois, nous restons conquis par sa performance remarquable. Quant Ă  Richter il a une voix puissante et Ă  la belle couleur. Son sostenuto et sa projection impressionnent et il maĂźtrise les difficiles passages de coloratura de son personnage ; si sa prestation brille avec l’Ă©clat de l’hĂ©roĂŻsme sentimental d’un noble amoureux, nous trouvons son jeu d’acteur parfois trop affectĂ©. Ceci donne des scĂšnes comiques tout Ă  fait piquantes mais avec peu d’Ă©lĂ©gie. Or, c’est avec son chant brillant et parfois trop fort qu’il ravit l’audience, notamment lors des ensembles.

Le couple populaire de Blondine et Pedrillo est assurĂ© par Anna Prohaska et Paul Schweinester. Ils sont tous les deux d’excellents comĂ©diens, et dans cette mise en scĂšne c’est certainement l’aspect qui est le plus mis en valeur. Elle, fait une Blondine capricieuse et hautaine au chant aĂ©rien, d’une agilitĂ© pĂ©tillante et lĂ©gĂšre. Nous apprĂ©cions qu’elle ose intervenir dans la partition pour se l’approprier, mĂȘme si ce n’est malheureusement pas toujours trĂšs rĂ©ussi. Son excellent jeu d’actrice l’emporte dans ses airs pas faciles et elle se distingue surtout dans les duos et ensembles oĂč elle arrive Ă  dĂ©ployer les beautĂ©s de son instrument sans ĂȘtre distraite par une quelconque ornementation superflue. Le Pedrillo de Schweinester est une agrĂ©able surprise, beau Ă  entendre et Ă  regarder. Il a une certaine exubĂ©rance comique dans l’expression qui s’accorde superbement avec le rĂŽle. Le timbre de sa voix est particuliĂšrement attirant. Il rayonne d’humour dans ensembles et solos. L’Osmin de Lars Woldt est implacable. Encore un autre personnage avec des airs d’une difficultĂ© extrĂȘme ; il s’agĂźt en effet du rĂŽle pour basse avec les coloratures les plus virtuoses qui soit ! Il campe un mĂ©chant tragi-comique Ă  la perfection par son jeu d’acteur. Son dernier air « Ha, wie will ich triumphieren ! » est un vĂ©ritable tour de force.

JĂŒrgen Maurer interprĂšte le rĂŽle parlĂ© du Pacha Selim avec une dignitĂ© et une prestance hors du commun. Si la mise en scĂšne Ă©tait autre, nous aurions craint que Constance tombe sous son charme, tant sa beautĂ© plastique et son jeu d’acteur sont sĂ©duisants.

La mise en scĂšne trĂšs cinĂ©matographique de Zabou Breitman renvoie directement au film-documentaire d’opĂ©ra Mozart in Turkey d’Elijah Moshinsky, filmĂ© au palais Topkapi Ă  Istanbul. Elle dit s’ĂȘtre inspirĂ©e du cinĂ©ma muet des annĂ©es 20. Elle transpose l’action Ă  cette pĂ©riode et ajoute un film muet comique illustrant le contexte durant l’ouverture. Accents fĂ©ministes et Ă©clairages comiques qu’elle intĂšgre Ă  la narration ne font pas du plat qu’elle sert un repas particuliĂšrement nourrissant. En revanche, son insistance sur le comique et le traitement plastique de l’action (fabuleux dĂ©cors de Jean-Marc StehlĂ© et costumes d’Arielle Chanty) rendent sa crĂ©ation tout Ă  fait succulente. Si elle ne rĂ©ussit pas toujours le traitement des da capo (chose jamais Ă©vidente), cela reste un bel ouvrage. Sans plus.

En contrepartie, le Choeur et l’Orchestre de l’OpĂ©ra National de Paris offrent une performance riche en couleurs, Ă  l’entrain endiablĂ© mais aussi avec un lyrisme Ă©blouissant. Les musiciens jouant les instruments « alla turca » (piccolo, triangle, cymbales et grosse caisse), sont sur scĂšne, habillĂ©s en « turc ». L’effet est fort sympathique. La dynamique fabuleuse des chƓurs sous la direction de JosĂ© Luis Basso s’accorde avec celle de l’orchestre dirigĂ© par Philippe Jordan. Il offre une lecture intĂ©ressante, avec trĂšs peu de coupures, et il exploite les qualitĂ©s de l’ensemble avec Ă©lĂ©gance mais aussi certitude. Parfois il y a des dĂ©calages plutĂŽt confondants entre l’orchestre et les chanteurs, nous pensons surtout au finale du 1er acte « Marsch ! Marsch ! Marsch ! », … un peu dĂ©cevant. En revanche, le traitement du finale du 2e acte, l’incroyable quatuor « Ach ! Belmonte ! Ach ! Mein Leben ! » est trĂšs pertinent, s’agissant du sommet lyrique de l’opus :  l’idĂ©e de Jordan de ralentir alors le tempo, fonctionne bien.

Mozart : nouvelle production de l’EnlĂšvement au SĂ©rail, Zabou Breitman, mise en scĂšne. Philippe Jordan, direction. De toute Ă©vidence, une nouvelle production Ă  dĂ©couvrir au Palais Garnier  Ă  Paris, les 16, 19, 22, 24, 27, 29 octobre, les 1er, 5 et 8 novembre 2014 ou bien l’annĂ©e prochaine les 21, 24, 26, 29 janvier et les 1er, 4, 5, 7, 10, 12 et 15 fĂ©vrier 2015.