Compte rendu, festival. Musique et MĂ©moire. Les 17 et 18 juillet 2015. RĂ©sidence des Timbres : Proserpine de Lully, le Carnaval des animaux, La Gamme…

visuel festival Musique et MĂ©moire 2015En Haute SaĂ´ne, un festival hors normes confirme sa place atypique dans le paysage des festivals estivaux. Loin des bords de mer, hors de la zone provençale si riche en implantations diverses et souvent simultanĂ©es, une offre unique en France sait accompagner en Haute-SaĂ´ne (Vosges du Sud), les jeunes ensembles sur 2 ou 3 jours, Ă  travers des programmes en majoritĂ© inĂ©dits, les poussant Ă  prendre des risques et Ă  se dĂ©passer… pour la plus savoureuse dĂ©lectation des spectateurs. Si ailleurs la musique se consomme en un rituel souvent guindĂ©, l’idĂ©al portĂ© par le festival Musique et MĂ©moire demeure l’accessibilitĂ© pour tous (par les prix plus que compĂ©titifs comme l’intĂ©gration des concerts aux lieux du territoire…), et pour chacun, une dĂ©couverte musicale exprimĂ©e avec un exceptionnel souci d’engagement : le principe clĂ© de la rĂ©sidence conduit chaque collectif artistique Ă  approfondir comme nul part ailleurs, la notion mĂŞme de geste musical, avec d’autant plus de tension et d’exactitude que d’un programme Ă  l’autre, les instrumentistes et chanteurs peuvent entretenir concentration, flexibilitĂ©, constance dans la profondeur et la sĂ»retĂ© de l’approche. Ici le rythme des concerts est remarquablement assurĂ©, et la dĂ©couverte visuelle et acoustique des lieux, garantie. Plus qu’un festival, Musique et MĂ©moire est aujourd’hui, une expĂ©rience musicale et humaine qu’il faut avoir vĂ©cue au moins une fois dans sa vie de mĂ©lomane.
Musique et Mémoire dont la ligne artistique défendue par son directeur et fondateur, Fabrice Creux, affirme année après année une rare cohérence, accompagne ainsi chaque interprète au-delà de ses performances habituelles.
Voyez en ce premier week end 2015 (premier des 3 rvs de l’Ă©tĂ© 2015), les 3 solistes piliers de l’ensemble Les Timbres. Leur dernier album (et premier chez le label Flora, septembre 2014) avait offert une lecture très personnelle des Pièces pour clavecin en concerts de Rameau, hymne tĂ©nu d’une dĂ©licate ciselure oĂą brille surtout un Ă©tonnant chambrisme investi Ă©quitablement / idĂ©alement Ă  trois voix complices ; un art de la conversation concertante cultivĂ© en osmose et en vrai plaisir partagĂ© que l’on constate très rarement : c’est peu dire que ces trois lĂ  aiment visiblement jouer ensemble. Le claveciniste Julien Wolfs, la violiste Myriam Rignol (partenaire de William Christie par exemple dans le programme – tout aussi chambriste -, Airs sĂ©rieux et Ă  boire : VOIR notre reportage vidĂ©o), la violoniste Yoko Kawakubo dont la pudeur est une seconde nature qui conduit ses partenaires vers une dĂ©lectable suggestivitĂ© feutrĂ©e… Fabrice Creux leur a proposĂ© pour la seconde annĂ©e de rĂ©sidence (sur les trois au total pour Musique et MĂ©moire), pas moins de 7 programmes sur 2 journĂ©es… un marathon, aux manifestations particulièrement fĂ©condes, sur un rythme trĂ©pidant.

 

 

Les Timbres réenchantent Prosperpine de Lully

 

 

Lully_versailles_portraitC’est d’abord, ce vendredi 17 juillet 2015, dans la basilique Saint-Pierre de Luxeuil-les-Bains, devant le superbe buffet d’orgue XVIIè, une version inĂ©dite de l’opĂ©ra Proserpine de Lully. La version est datĂ©e de 1682 (contemporaine du buffet baroque de l’orgue : encore une claire Ă©vidence de l’adĂ©quation entre le lieu et le programme prĂ©sentĂ©). Le manuscrit est l’un des rares documents Ă  prĂ©ciser les instruments et leur partie respective. Ici, admirablement Ă©quilibrĂ©, l’instrumentarium comprend cordes (2 violons, clavecin, viole et violone), surtout l’Ă©clat particulier du hautbois et de la flĂ»te entre autres, sans omettre les percus (triangles, timbales). Il en dĂ©coule une version colorĂ©e et dramatiquement expressive dont le dĂ©coupage, rĂ©alisĂ© par les Timbres offre un superbe aperçu d’une oeuvre maĂ®tresse : Proserpine, opĂ©ra de la maturitĂ© de Lully (crĂ©Ă© en 1680, après les sommets que sont Alceste, Atys, Isis, PsychĂ© II, BellĂ©rophon propres aux annĂ©es 1670), et dans lequel, Louis XIV fait ses adieux Ă  la Montespan, Ă  la faveur de la nouvelle maĂ®tresse et compagne du Roi-soleil, la Maintenon. Après Proserpine, Lully composera ensuite Le triomphe de l’Amour, PersĂ©e et PhaĂ©ton. Le compositeur y perfectionne encore ce chant français qui se chante aussi bien qu’il se dit, contemporain et Ă©gal des tragĂ©dies de Racine. Les chĹ“urs des suivantes de Proserpine, CĂ©rès, en mère affligĂ©e et aimante (lamentation violente et destructrice clĂ´turant le III), surtout Pluton (superbe rĂ´le de basse grave et fĂ©brile Ă  la fois) se distinguent ; d’autant que ce dernier esquisse une relation avec Proserpine qui est superbement brossĂ©e par Lully et son librettiste Quinault (rien de moins): la vraie profondeur de l’ouvrage se dĂ©voile dans leur duo, d’une ineffable et juste sincĂ©ritĂ©. Alors que l’Orfeo montĂ©verdien de 1607, fait paraĂ®tre le dieu des enfers soudainement touchĂ© par le chant du poète thrace endeuillĂ©, voici chez Lully, un Pluton amoureux, omniscient et spectaculaire mais surtout touchant et maladroit, d’une fragilitĂ© inĂ©dite, d’une surprenante humanitĂ© … (serait-ce Louis XIV irrĂ©sistiblement Ă©mu par l’intelligence et la prĂ©sence de la Maintenon ? On peut aisĂ©ment le supposer…).

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Le rapport des instruments et des voix permet une lecture très aboutie de la théâtralitĂ© dĂ©clamĂ©e du Grand Siècle, sans que l’on perde ni l’esprit de solennitĂ© ni l’Ă©clat suave de la partition originellement conçue pour un effectif plus important. A la superbe plasticitĂ© des musiciens sur scène rĂ©pond aussi , selon la nĂ©cessitĂ© du drame, le chant des groupes instrumentaux et vocaux, placĂ©s sous la nef (parmil le public, et au delĂ , pour l’effet de rĂ©sonance des choeurs infernaux, vers le chevet du vaisseau) : ce risque assumĂ© de la spatialitĂ© illustre parfaitement la notion chère au directeur du Festival, idĂ©e motrice de laboratoire ou d’atelier oĂą les interprètes osent tout pour l’intelligence finale. Les situations, l’enchaĂ®nement des Ă©pisodes, la noblesse comme le raffinement poĂ©tique du drame sont superbement dĂ©fendus, toujours grâce Ă  l’Ă©coute et la complicitĂ© entretenues, favorisĂ©es sans ostentation par les 3 instrumentistes, piliers des Timbres.

 

 

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Le lendemain, Ă  Lure, rendez vous Ă  21h pour un Carnaval des animaux, celui lĂ  baroque ; au menu, plusieurs sĂ©quences musicales d’inspiration / Ă©vocation animalière signĂ©es Rameau (Ă©videmment la Poule), mais aussi François Couperin( dont le Moucheron et les fauvettes plaintives), Caix d’Hervelois (Rossignol, Papillon), MontĂ©clair (les nayades dont la courbe sensuelle referme le cycle). Ce programme inĂ©dit, lui aussi prĂ©sentĂ© en crĂ©ation pour Musique et MĂ©moire rĂ©alise une passionnante interaction entre l’unique acteur qui narre le drame (fin et percutant Aymeric Pol) et les 3 instrumentistes dont on se dĂ©lecte Ă  nouveau de la complicitĂ© si musicienne. La plus grande rĂ©ussite du spectacle tient Ă  la fluiditĂ© des enchaĂ®nements entre chaque sĂ©quence qui fait jaillir le choix de la pièce musicale retenue : le texte (vif, agile signĂ© par Jana RĂ©mond qui supervise aussi la mise en scène, comme c’Ă©tait le cas de Proserpine la veille Ă  Luxeuil), fait de multiples rĂ©fĂ©rences Ă  une AntiquitĂ© piquante et sensuellement trouble qui pousse le narrateur / acteur Ă  jouer une sĂ©rie de personnages et de situations finement Ă©voquĂ©s. L’interaction entre les musiciens et le comĂ©dien, entre les artistes et le public est d’autant plus prenante dans l’auditorium François Mitterand, Ă©crin idĂ©al pour ce théâtre musical d’une finesse de ton très convaincante.

timbres-festival-musique-et-memoire-la-gamme-marais-repetitions-classiquenewsPortĂ©s par l’attente des spectateurs au cours de ce marathon musical hors normes, Les Timbres enchaĂ®nent ensuite Ă  23h, dans la mĂŞme salle et malgrĂ© la chaleur de cette nuit d’Ă©tĂ© quasi tropicale, un autre programme et non des moindres; vĂ©ritable opĂ©ra pour instruments seuls et pièce majeure du XVIIè : La Gamme de Marin Marais. EditĂ©e Ă  Paris en 1723, quand Marais avait 67 ans, ces “morceaux de Simphonie pour le violon, la viole et le clavecin” illustrent une pensĂ©e visionnaire (avant celle du gĂ©nie Ă  venir : le Rameau des Pièces pour clavecin en concerts) ; leur construction, “en forme de petit opĂ©ra”, imagine toutes les combinaisons possibles entre les 3 instruments, Ă  partir d’un voyage qui traverse tous les tons de la gamme musicale. Il y faut exprimer et la clartĂ© d’une rhĂ©torique parfaitement huilĂ©e, celle du vieux et vĂ©nĂ©rable Marais, alors au sommet de sa crĂ©ativitĂ© (et au crĂ©puscule de sa carrière enviable comme “musicien ordinaire de la musique pour la chambre du roi pour la viole”-), et la subtilitĂ© de ton, entre humour, grâce, plĂ©nitude concertante. Un schĂ©ma interprĂ©tatif que les 3 solistes des Timbres, subliment de facto, rĂ©vĂ©lant la grandeur et la poĂ©sie du chef d’oeuvre de musique baroque française si peu connu, trop rarement jouĂ© car en 900 mesures (soit 45mn), il exige trois tempĂ©raments instrumentaux individuels et complices, ayant pour eux, et un formidable tempĂ©raments et une Ă©coute vive et continue. Une mĂŞme conception cyclopĂ©enne a nĂ©cessitĂ© ici des trĂ©sors de trouvailles et de composition Ă  3 voix Ă©gales, comme le fameux Labyrinthe, autre pièce gĂ©niale de Marais (partie de son Quatrième Livre de Pièces pour la viole). La Gamme gravit les Ă©chelons de la portĂ©e, montĂ©e enivrante et descente (en miroir inversĂ©) d’une sĂ©duction singulière. Architecte de goĂ»t, Marais organise l’ensemble comme une succession de danses, dans le format d’une Sonate Ă  la MarĂ©sienne donc : soit 7 Ă©pisodes enchaĂ®nĂ©s : “un peu grave, lĂ©gèrement, un peu gay, sarabande, très vivement, gravement / doux” enfin, “Gigue“. Le flexibilitĂ©, l’entente, les capacitĂ©s de nuances partagĂ©es et finement concertĂ©es grâce Ă  une Ă©coute permanente et si naturelle, enchantent littĂ©ralement. Cette première partie de week end en compagnie des Timbres a confirmĂ© et l’originalitĂ© d’une programmation exigeant beaucoup des artistes, offrant infiniment aux festivaliers, et la sensibilitĂ© partagĂ©e d’un trio instrumental d’une enivrante poĂ©sie. Les Timbres sont un ensemble techniquement virtuose, musicalement complice, poĂ©tiquement juste. Que demander de plus ? Illustration : Les Timbres en rĂ©pĂ©tition © CLASSIQUENEWS 2015.