Cd Ă©vĂ©nement, critique. MAHLER : Symphonie n°6, MusicAeterna / Teodor Currentzis — Moscou, juillet 2016 (1 cd SONY classical). CLIC de CLASSIQUENEWS de dĂ©cembre 2018

teodor_currentzis_52Cd Ă©vĂ©nement, critique. MAHLER : Symphonie n°6, MusicAeterna / Teodor Currentzis — Moscou, juillet 2016 (1 cd SONY classical). CLIC de CLASSIQUENEWS de dĂ©cembre 2018. Avec ce second opus symphonique, Teodor Currentzis dĂ©montre sa mestriĂ  orchestrale : une vision, un geste qui deviennent expĂ©rience mĂ©taphysique. C’est peu dire que le sens de la caractĂ©risation s’accomplit ici avec une finesse et un mordant exceptionnellement justes. Ce qu’apporte immĂ©diatement Teodor Currentzis, emblĂ©matique en cela des chefs qui savent autant diriger le baroque que le romantisme, l’opĂ©ra que la matiĂšre symphonique, c’est une versatilitĂ© permanente qui s’accompagne de nuances spĂ©cifique pour chaque sĂ©quence. Telle attention Ă  l’intonation, les connotations, les caractĂšres, les couleurs Ă©blouissent vĂ©ritablement dans le magma martial du Premier mouvement Allegro energico, plus encore dans le second « Scherzo », souvent redondant aprĂšs le premier parce que les orchestres et les chefs si nombreux en l’occurrence ont dĂ©jĂ  tout dit ; chez Currentzis, chaque mesure a sa propre Ă©nergie, revendique un caractĂšre particulier, le tout avec une unitĂ© et une cohĂ©rence organique qui assure le lien et la globalitĂ© dy cycle dans son entier. Les cordes danses et rugissent, les cuivres et les percussions sont Ă©lastiques, wagnĂ©riennes, d’une clameur sourde et articulĂ©e, constamment passionnantes.

Au cƓur du typhon mahlĂ©rien
Teodor Currentzis, magicien poĂšte

‹currentzis teodor chef maestro review presentation classiquenews sacre du printemps de stravinsky trilogie mozart da ponte critique compte rendu cdQuant Ă  l’harmonie, Currentzis dĂ©ploie des sommets de couleurs onctueuses, amoureuses, enivrĂ©es (les clarinettes, les hautbois, les bassons et les flĂ»tes acquiĂšrent ainsi un relief et une sonoritĂ© trĂšs dĂ©taillĂ©s, jamais Ă©coutĂ©s avec une telle justesse lĂ  encore). VoilĂ  qui creuse dans l’orchestre des champs et contrechamps, des seconds plans propres ; la texture s’enrichit dans l’expressivitĂ©, certes pas dans l’épaisseur ou la puissance. ‹Ce que nous apporte Currentzis, c’est l’alliage superlatif, du mordant de chaque timbre, caractĂ©risĂ©, millimĂ©trĂ©, et l’énergie, la puissance : ce Scherzo est jubilatoire car pas une mesure n’ennuie, mais elle clame son cri, son existence propre. Quel rĂ©sultat. Ce moelleux des arriĂšres plans prend forme avec une nostalgie d’une ineffable profondeur dans l’ANDANTE moderato dont la courbe tendre (le cor est pur enchantement, cristallisation d’un instant magique, traversĂ© par la grĂące). Currentzis se montre lĂ  encore : voluptueux et clair, dĂ©taillĂ© et architecte, jouant de la lĂ©gĂšretĂ© millimĂ©trĂ©e de chaque pupitre ainsi mis en dialogue. Quand avons-nous Ă©coutĂ© pareil rĂȘve et tendresse, ainsi sculptĂ©s dans la pĂąte orchestrale? Le chef cherche l’au-delĂ  des notes, va au delĂ  de chaque mesure, repoussant toujours et encore la ligne de respiration ; l’intensification du mouvement atteint un sommet d’éloquence intĂ©rieure, de plĂ©nitude sonore. VoilĂ  du bien bel ouvrage.

De la mĂȘme façon, le dernier mouvement Sostenuto, Allegro moderato, puis Allegro energico, redouble de vitalitĂ© caractĂ©tisĂ©e oĂč le chef semble faire ressurgir ce qui a Ă©tĂ© dĂ©jĂ  Ă©noncĂ©, en un bel effet de miroir et de boucle symĂ©trique aussi, mais avec une attention dĂ©cuplĂ©e Ă  chaque mesure. La caractĂ©risation saisit par sa justesse lĂ  encore, entre volontĂ©, rĂ©sistance et dĂ©sespoir. Le conflit qui s’enfle et atteint les cimes de l’exultation, pose trĂšs clairement les forces en prĂ©sence, avec une noblesse d’intonation, superlative. Le chef trĂšs inspirĂ© sait aussi rĂ©capituler tout ce qui fait cette confession viscĂ©rale, amoureuse et radicale de la Symphonie prĂ©cĂ©dente, n°5 (priĂšre voire imploration pour Alma son Ă©pouse).
EnivrĂ©e, et attendrie, cette derniĂšre sĂ©quence conclusive bascule dans la morsure et la dĂ©sespĂ©rance, la convulsion martiale, sarcastique et tendue. Dans le bain conflictuel, l’orchestre est idĂ©alement (et magistralement) ballotĂ©, entre frĂ©nĂ©sie et accalmie. EchevelĂ©es, nerveuses, les cordes indiquent ce tumulte, ce dĂ©sordre intĂ©rieur, cette profonde dĂ©pression primitive qui scelle le destin de Mahler. En analyste complice, porteur d’un humanisme fraternel, le chef en exprime la forme orchestrale avec une poĂ©sie de magicien : lĂ  encore, n’écoutez que la derniĂšre sĂ©quence (avec le solo de violon Ă  22’ de l’Allegro energico), ce que le chef rĂ©alise en couleurs, timbres, nuances, vision d’architecte est Ă  couper le souffle. Il fait du final, non pas un siphon vers l’abime mais une aspiration hallucinĂ©e vers une nouvelle mĂ©tamorphose. Non pas arrĂȘt mais passage et Ă©lectrisation. Eblouissant.

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CLIC D'OR macaron 200Cd Ă©vĂ©nement, critique. MAHLER : Symphonie n°6, MusicAeterna / Teodor Currentzis — Moscou, juillet 2016 (1 cd SONY classical). CLIC de CLASSIQUENEWS de dĂ©cembre 2018 – Parution : 26 octobre 2018.

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CD événement, annonce. MAHLER : 6Úme Symphonie. Teodor Currentzis (juil 2016, 1 cd Sony classical)

teodor_currentzis_52CD Ă©vĂ©nement, annonce. MAHLER : 6Ăšme Symphonie. Teodor Currentzis (juil 2016, 1 cd Sony classical). AprĂšs une autre symphonie, elle aussi intense, tragique et aussi habitĂ©e par le sentiment de la rĂ©sistance et de la reconstruction intime, – 6Ăš Symphonie « pathĂ©tique » de Tchaikovski (enregistrĂ©e Ă  Berlin en 2015, Ă©ditĂ©e en fĂ©vrier 2018, CLIC de CLASSIQUENEWS). Le chef iconoclaste, radical Teodor Currentzis, dont le questionnement critique fait sens, s’attaque ici Ă  la Symphonie n°6 de Mahler : aussi introspective, profonde, et finalement autobiographique que celle de Tchaikovski. C’est aussi un dĂ©fi sur le plan interprĂ©tatif, une gageure sur le plan instrumental : les mondes sonores, les alliages de timbre dĂ©finissent ici un imaginaire poĂ©tique qui transcende angoisse (dans le cas de Tchaikovski), dĂ©pression dans le cas de Gustav Mahler. Sony classical Ă©dite en dĂ©cembre 2018, la nouvelle approche symphonique du maestro souvent provocateur mais dont les options et partis artistiques sont toujours inspirĂ©s par une recherche et une exigence fouillĂ©es ; le nouveau cd devrait produire une lecture dĂ©sormais captivante du massif mahlĂ©rien.

La 6Ăš symphonie de Mahler est l’une des partitions les plus abouties du compositeur ; hymne personnel du destin humain, expĂ©rience intime offerte en partage, la partition qui est la plus sombre de son auteur, exprime la force du destin, l’emprise de la fatalitĂ©… Elle permet surtout aux orchestres de dĂ©montrer leur valeur. Simon Rattle l’a choisie comme enregistrement d’adieu Ă  sa mandature comme directeur musical du Berliner Philharmoniker (superbe coffret Ă©ditĂ© en novembre 2018). Dans le cas de Currentzis, l’enregistrement devrait compter tout autant car le chef et son ensemble MusicAeterna ne laissent jamais indiffĂ©rent, par leur prĂ©cision expressive, leur engagement, une dramaturgie instrumentale et esthĂ©tique particuliĂšrement ciselĂ©e. Dans sa lecture, Teodor Currentzis fait surgir cette beautĂ© tragique qui fait Ă©cho dans l’esprit souvent noir et dĂ©pressif de Gustav Mahler (en particulier dans l’admirable ANDANTE) ; au centre de cette rĂ©vĂ©lation intime, l’ineffable et Ă©ternelle fascination pour la Nature, Ă  la fois rĂ©confortante et Ă©nigmatique
 autant de facettes d’une interprĂ©tation parmi les plus passionnantes.

Prochaine critique Ă  venir dans le mag cd dvd livres de classiquenews.com

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Cd Ă©vĂ©nement, annonce. MAHLER : Symphonie n°6, MusicAeterna / Teodor Currentzis — Moscou, juillet 2016 (1 cd SONY classical). Probable CLIC de CLASSIQUENEWS de dĂ©cembre 2018. A suivre…

CD précédent, critiqué sur CLASSIQUENEWS :

Tchaikovski-Symphonie-numero-6-Pathetique-Opus-74 currentzis musicaeterna par classiquenewsCd, compte rendu critique. TCHAIKOVSKI : Symphonie n°6 « PathĂ©tique », MusicAeterna / Teodor Currentzis (1 cd SONY classical, 2015). La 6Ăš symphonie est le sommet spirituel et introspectif de la littĂ©rature tchaikovskyenne : un everest de la poĂ©sie intime et interrogative parfois inquiĂšte voire angoissĂ©e. Annonçant ce mĂȘme sentiment de terreur intĂ©rieur sublimĂ© d’un Chostakovtich Ă  venir. Les Tchaikovski de Currentzis sont passionnants : ils sont l’autre face d’un voyage artistique habitĂ© lui aussi de l’intĂ©rieur et qui dans son amplitude Ă©lastique, – propre Ă  cette nouvelle gĂ©nĂ©ration d’artiste qui traverse tous les rĂ©pertoires, mais de façon spĂ©cialisĂ©e – entendez avec l’instrumentarium ad hoc, fourmille d’idĂ©es neuves, expressives, remettant les fondamentaux dans un Ă©quilibre critique. SONY suit les Ă©tapes de ce cheminement expĂ©rimental qui exige tout des interprĂštes rĂ©unis sous la coupe du bouillonnant et Ă©clectique maestro. Avec ses instrumentistes de l’ensemble sur instruments d’époque MusicAeterna, Teodor Currentzis a ainsi interrogĂ© Rameau (The Sound of Light), Purcell (avec Peter Sellars : formidable Indian Queen), mais aussi Stravinsky (Le Sacre du Printemps), Mozart (dĂ©jĂ  une trĂšs intĂ©ressante « trilogie » Da Ponte, malgrĂ© les faiblesses impardonnables de certains chanteurs dont Kermes en 
 Comtesse !) ; EN LIRE +

CD, telĂ©, concerts : actualitĂ©s du chef d’orchestre Teodor Currentzis

Cd & concerts
 ActualitĂ©s du chef d’orchestre, Teodor Currentzis. C’est le trublion de la direction, un tempĂ©rament Ă©ruptif, prĂȘt Ă  casser toute tradition pour faire surgir la vĂ©ritĂ© perdue de la partition. NĂ© Ă  AthĂšnes en 1972, Teodor Currentzis, musicien aujourd’hui quadragĂ©naire (44 ans) s’est formĂ© Ă  Saint-Petersbourg auprĂšs d’Ilya Musin, approfondissant cette rigueur critique qui lui permet de relire nombre de partitions avec une Ă©nergie expressive dĂ©sormais emblĂ©matique.

 

 

 

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don-giovanni-teodor-currentzis-cd-sony-classical-582-annoncePour SONY classical, l’actuel directeur artistique de l’OpĂ©ra de Perm (Russie), vient de conclure sa trilogie Mozart / Da Ponte,avec la sortie imminente (octobre 2016) du dernier volet, Don Giovanni (initialement annoncĂ© Ă  l’automne 2015, mais donc repoussĂ© d’une annĂ©e). Car le chef est exigeant et n’entend pas publier une version qui ne soit pas totalement conforme Ă  sa vision. Cosa fan tutte, Les Noces de Figaro ont de fait affirmer une attention particuliĂšre au rubato, Ă  la motricitĂ© rythmique, au relief des instruments (d’époque, grĂące aux instrumentistes de son ensemble MusicAeterna). Le choix des voix soliste prĂȘte davantage Ă  critiques (LIRE nos comptes rendus critiques de Cosi fan tutte, et des Nozze di Figaro de Mozart par Teodor Currentzis)
 Que donnera son Don Giovanni ? MĂȘme contestables, ses options pourront heurter quelques oreilles traditionnelles, mais les trouvailles et la rĂ©alisation tout du moins orchestrale du maestro grec se rĂ©vĂ©lera passionnante
 A suivre, Ă  venir la critique du cd Don Giovanni de Mozart par Teodor Currentzis dans le mag cd dvd livres de classiquenews.com. RĂ©ponse le 4 novembre 2016, jour de parution du Don Giovanni par Teodor Currentzis.

 

 

 

don-giovanni-teodor-currentzis-cd-sony-classical-VIGNETTE carre review announceCD, opĂ©ra : Don Giovanni de Mozart. Fin du cycle des opĂ©ras Mozart / da Ponte par les musiciens audacieux de Perm : l’opĂ©ra reprĂ©sentĂ© en Russie est publiĂ© cet hiver chez Sony classical ; la conclusion de ce cycle mozartien affirmera-t-elle les limites et artifices d’un chef trop provocateur, ou rĂ©vĂ©lera-t-elle les qualitĂ©s d’une approche critique dĂ©capante et bĂ©nĂ©fique ? RĂ©ponse dans notre compte rendu critique Ă  venir sur classiquenews.com. Parution annoncĂ©e : dĂ©but (4) novembre 2016.


 
 
 


arte_logo_2013Télé. ARTE diffuse ce
dimanche 11 septembre 2016, 23h30 : “Currentzis, l’enfant terrible du classique”, un documentaire passionnant dĂ©diĂ© au travail du chef sur le mĂ©tier des opĂ©ras de Mozart : exigeance, dĂ©passement, dĂ©poussiĂ©rage en profondeur


 
 
 

currentzis teodor maestroAGENDA : Ă  Paris, trop rare encore dans les salles parisiennes, Teodor Currentzis occupe l’affiche du TCE, ThĂ©Ăątre des Champs-ÉlysĂ©es Ă  Paris, pour un concert unique, L’EnlĂšvement au SĂ©rail de Mozart / Die EntfĂŒhrung ans dem Serail (1782), le 13 novembre 2016 (avec Peretyatko, De SĂ©vignĂ©, M. Laurenz, Di Pietro
 suite de l’aventure mozartienne par Currentzis et ses musiciens rageurs, dĂ©capants. Cette production mozartienne occupe Ă  l’OpĂ©ra de ZĂŒrich, le chef Ă  la tĂȘte de l’Orchestre sur instruments anciens maison, La Scintilla, du 6 novembre au 21 dĂ©cembre 2016 : 9 reprĂ©sentations Ă  l’OpĂ©ra de Zurich.

 
 
 

Vissez le site de l’OpĂ©ra de Perm, Russie

 
 
 

Discographie

 

 

CLIC D'OR macaron 200CD. Mozart : Cosi fan tutte (Kassian, Currentzis, 2013). DĂ©capant, enivrĂ© : le Cosi du chef Teodor Currentzis nĂ© grec mais citoyen russe (42 ans). LivrĂ© tout chaud des presse Sony en ce 17 novembre 2014, le Currentzis nouveau vient de sortir : la suite aprĂšs des Noces dĂ©capantes, de la trilogie Mozart Da Ponte. Avant Don Giovanni (Ă  paraĂźtre automne 2015), voici un Cosi supĂ©rieur encore aux Noces de l’an dernier : en Ă©nergie mais ciselĂ©e, en voix mieux homogĂšnes, en finesse et subtilitĂ© (le duo Despina Alfonso fonctionne Ă  merveille), en juvĂ©nilitĂ© ardente, naĂŻve, celle des fiancĂ©s parieurs (Ferrando et Guglielmo) d’un bout Ă  l’autre totalement engagĂ©s, et mĂȘme palpitants. Ces officiers y apprennent l’inconstance et la philosophie d’en accepter le jeu. 

mozart cosi fan tutte teodor currentzis cd sony classical kasyan kassian despinaA Perm, capitale culturelle isolĂ©e, Ă  l’extrĂ©mitĂ© orientale de l’Oural, sĂ©vit une baguette embrasĂ©e, celle du directeur artistique de l’OpĂ©ra local, Teodor Currentzis (depuis 2011). Non content d’ĂȘtre reconnus modialement pour leur interprĂ©tation de Casse-noisette de Tchaikvoski grĂące aux Ballet maison qui rivalise avec le Kirov et le Mariinsky, Perm gagne mĂȘme une crĂ©dibilitĂ© mozartienne avec cette odyssĂ©e discographique menĂ©e Ă  vive allure et qui s’avĂšre totalement passionnante malgrĂ© ses options parfois radicales; ni tiĂšde ni complaisante, la direction du chef entend rĂ©gĂ©nĂ©rer fondamentalement notre Ă©coute et notre mĂ©morie sonore de la trilogie mozartienne : le travail sur les tempi, les phrasĂ©s, la dynamique et toutes les nuances hagogiques servant l’explicitation des climats et des situations comme l’articulation du texte d’une comĂ©die dĂ©jantĂ©e restent lĂ  encore saisissants. La farce, l’ivresse d’un temps de folie collective, tous les possibles d’une situation nĂ©e d’un quiproquo Ă©poustouflant, le plus impressionnant de l’histoire de l’opĂ©ra, sont revivifiĂ©s ici avec un tempĂ©rament de feu. LIRE notre compte rendu critique complet de COSI FAN TUTTE par Teodor Currentzis

 

 

Mozart_currentzis_nozzeCD.Mozart : Les Noces de Figaro, Le Nozze di Figaro (Currentzis, 2013). On s’attendait Ă  une rĂ©vĂ©lation, de celle qui ont fait les grandes avancĂ©es musicologiques et philologiques s’agissant de Mozart sur instruments d’époque (Harnoncourt pour Idomeneo, plus rĂ©cemment Jacobs pour La ClĂ©mence), 
 avec l’option dĂ©licate complĂ©mentaire des (petites) voix au format “originel”, soitdisant agiles, non vibrĂ©es, d’une prĂ©cision exemplaire (plus adaptĂ©e Ă  la balance d’époque : voix/instruments)
 Mais Mozart reste un mystĂšre et ce nouvel enregistrement malgrĂ© son investissement instrumental Ă©choue Ă  cause du choix hasardeux et finalement dĂ©favorable de certains solistes. C’est aussi une question de style concernant une direction survitaminĂ©e qui oublie de s’alanguir et de creuser les vertiges et ambivalences liĂ©s au trouble sensuel d’une partition oĂč pointe la crĂȘte du dĂ©sir. Le chef d’origine grec Teodor Currentzis multiplie les dĂ©clarations fracassantes, exacerbe souvent ses propos quant Ă  ses nouvelles lectures (dĂ©viations du marketing?)
 souvent comme ici, l’effervescence annoncĂ©e pour les Nozze tourne court de la part du musicien qui extrĂ©miste, entend souvent jouer jusqu’à l’orgasme. Certes ici les instruments sont en verve : flĂ»tes, bassons et cors dĂšs l’ouverture avec des cordes et des percussions qui tempĂȘtent sec. Mais cette expressivitĂ© mordante, rĂȘche, -Ăąpre souvent-, fait-elle une version convaincante? La fosse rugit (parfois trop), et la plateau vocal reste dĂ©sĂ©quilibrĂ©. Dommage. LIRE notre compte rendu complet des Noces de Figaro, NOZZE DI FIGARO par Teodor Currentzis

 
 

rameau courrentzis musicaeterna tteodor currentzis sound of lightCD. Rameau : the sound of light (Currentzis, 2012). Voici un Rameau qui fait rĂ©agir : lisez d’abord le titre de cette anthologie, The sound of light, le son de la lumiĂšre
 Lumineux et mĂȘme solarisĂ© (serait-ce une rĂ©fĂ©rence indirecte Ă  son appartenance Ă  une loge comme Ă  ses nombreux ouvrages pĂ©nĂ©trĂ©s de symboles et rituels maçonniques : de ZaĂŻs Ă  Zoroastre
?). FrĂ©nĂ©tique, motorique, surexpressive
 la lecture de Teodor Currentzis, jeune chef athĂ©nien formĂ© dans la classe d’Illya Musin Ă  Saint-PĂ©tersbourg (Ă  22 ans) qui est passĂ© par l’OpĂ©ra de Novossibirsk puis actuellement Perm, – oĂč il est directeur artistique, ne laisse pas indiffĂ©rent : sa baguette suractive exaspĂšre comme elle transporte.
Pour le 250Ăšme anniversaire de sa mort, le compositeur vit une annĂ©e 2014 finalement florissante : aux concerts (Le Temple de la gloire, ZaĂŻs
 resteront de grands moments de redĂ©couverte
 Ă  l’OpĂ©ra de Versailles), ou Ă  l’opĂ©ra (Castor et Pollux, Les Indes Galantes, PlatĂ©e...), s’ajoutent plusieurs rĂ©alisations discographiques dont ce programme pourtant enregistrĂ©e dĂ©jĂ  en juin 2012 Ă  Perm (Maison Diaghilev, Oural). Le champion de la direction nerveuse, survitaminĂ©e au risque de paraĂźtre 
 hystĂ©rique fait feu de tout bois, en l’occurrence sa facultĂ© motorique qui frise la surenchĂšre souvent, s’accommode idĂ©alement de la science rythmique d’un Rameau jamais en reste d’une idĂ©e ou d’une forme neuve. Le Rameau dĂ©fricheur, expĂ©rimentateur, inventif trouve ici une dĂ©monstration Ă©loquente voire spectaculaire, continĂ»ment investie. Evidemment les partisans du compositeur fulgurant et tendre regretterons cette outrance, ce jeu pĂ©taradant, certes dramatique et thĂ©Ăątral mais agressif (Ă©coutez les BorĂ©ades et Dardanus
 trop caricaturaux). Musette et surtout tambourin pour Terpsichore des FĂȘtes d’HĂ©bĂ© sont Ă  la limite du trait percussif. Pourtant dans cette violence et cette dĂ©termination surgit une autre facette du talent de Rameau : son insolence gĂ©niale. LIRE notre compte rendu complet du cd RAMEAU par Teodor Currentzis

 
 
 

Portrait de Teodor Currentzis


arte_logo_175currentzis teodor portrait sacre du printemps stravinsky cd sony review critique compte rendu CLASSIQUENEWSARTE. Portrait du chef Teodor Currentzis, dimanche 11 septembre 2016, 23h30
. Le chef grec Teodor Currentzis, 44 ans,  est un chef interprĂšte qui s’est taillĂ© depuis 10 ans une solide rĂ©putation d’iconoclaste et provocateur hors normes
 trĂšs mĂ©diatisĂ©, notamment parce qu’il dĂ©daigne les rĂšgles d’un systĂšme musical beaucoup trop rĂšglementĂ© Ă  son goĂ»t : formatĂ©, insipide, consensuel, il demeure sans concessions, prĂȘt Ă  piloter des projets musicaux, artistiquement exigeants voire innovants. A l’OpĂ©ra de Perm (Russie), qu’il dirige depuis 2011, le maestro s’est lancĂ© dans l’interprĂ©tation de la trilogie des opĂ©ras composĂ© par Mozart sur les livrets de Lorenzo Da Ponte
 Deux premiers opĂ©ras en dĂ©coulent : Les Noces de Figaro (automne 2014), Cosi fan tutti (automne 2015). Mais son intransigeance est totale Ă  la mesure de l’engagement qu’il demande Ă  ses Ă©quipes : immersion radicale, sessions de rĂ©pĂ©tition set de travail prĂ©alables exceptionnellement prĂ©parĂ©es et prĂ©servĂ©es
 Ajourd’hui, le volet final de la trilogie n’est pas prĂȘt d’ĂȘtre publiĂ© car Teodor Currentzis n’hĂ©site pas Ă  rĂ©cuser le rĂ©sultat des enregistrements rĂ©alisĂ©s de longue haleine, et son Don Giovanni qui Ă©tait prĂ©vu pour l’automne 2015 tarde toujours Ă  ĂȘtre publié 

Pour mettre en pratique ses propres idĂ©es, le chef a crĂ©Ă© son propre ensemble sur instruments d’époque : MusicAeterna. PilotĂ©s par une main d’acier mais Ă©lectrisĂ©s quant aux dĂ©fis et enjeux esthĂ©tiques promis, les musiciens ont rĂ©pĂ©tĂ© jusqu’à quatorze heures par jour pour arriver Ă  un rĂ©sultat que leur chef juge 
 satisfaisant. De fait ses Noces de Figaro (diapason Ă  430 hz) et Cosi fan
dĂ©montrent aujourd’hui une fougue orchestrale sĂ©duisante, parfois enivrante, mais le choix des solistes au niveau vocal, laisse plus dubitatif : la caractĂ©risation instrumental phĂ©nomĂ©nale est contredite par le dĂ©sĂ©quilibre des voix (mauvais choix pour la Comtesse de l’impossible et maniĂ©rĂ©e Simone Kermes pour les Noces), mais choix en or pour la Despina d’Anna Kassyan, laurĂ©ate rĂ©cente du Concours International Vincenzo Bellini (Cosi). Que donnera (s(il sort) son Don Giovanni ?

Teodor Currentzis dĂ©poussiĂšre le SacreAutour des sessions de travail Ă  l’OpĂ©ra de Perm, le documentaire  prĂ©sente un Currentzis qui, sous ses airs de dandy original, cache un artiste d’une rigueur extrĂȘme, en quĂȘte de perfection. Le film entend dĂ©voiler le tempĂ©rament d’un chef habitĂ© par l’idĂ©al, monstre de travail et d’acharnement dont la fougue parfois intempestive voudrait inconsciemment rivaliser avec les premiers baroqueux, Harnoncourt, Christie, Hogwood, Garrido
 quand le dĂ©frichement Ă©tait portĂ© par des tempĂ©raments expressifs et esthĂ©tiques volontaires autant qu’audacieux. Le docu suit le chef de Perm jusqu’en Allemagne oĂč l’ensemble Musica Aeterna rĂ©alisait une tournĂ©e


ARTE. Dimanche 11 septembre 2016, 23h30
Currentzis : l’enfant terrible du classique
Documentaire de Christian Berger (Autriche, 2016, 52mn)

 

DVD, compte rendu critique. PURCELL : The Indian Queen (Musica Aeterna, Currentzis, Sellars) Madrid 2013 (2 dvd Sony classical)

purcell indian queen currentzis peter sellars dvd sony review comte rendu classiquenews CLIC de classiquenewsDVD, compte rendu critique. PURCELL : The Indian Queen (Musica Aeterna, Currentzis, Sellars) Madrid 2013 (2 dvd Sony classical). PURCELL FRATERNEL, HUMANISTE, rĂ©actualisĂ©. Au coeur de la guerre imaginaire entre Incas du PĂ©rou et mexicains AztĂšques menĂ©s par le conquĂ©rant Montezuma, Purcell dĂ©veloppe et cultive les avatars de la guerre amoureuse ; ainsi l’astucieux Montezuma vainc la reine Zempoalla, le prince Acacis, son ami, et le gĂ©nĂ©ral Traxalla. Parmi les vaincus incas se distingue la belle Orazia qui aime d’un amour rĂ©ciproque le brillant vainqueur. ArrĂȘtĂ©s les deux amants issus des camps opposĂ©s sont sĂ©parĂ©s puis rĂ©unis grĂące Ă  Acacis. Zempoalla et Traxalla finissent par se suicider, et Montezuma peut simposer Ă  tous car il rĂ©unit les deux peuples du fait mĂȘme de son ascendance :  il est le fruit des amours entre la reine AztĂšque Amexia et un Inca. MĂȘme opposĂ©s, les peuples sont tĂŽt ou tard appelĂ©s Ă  pactiser. Une telle vision finalement pacifiste, humaniste, surtout fraternelle, ne pouvait que sĂ©duire et inspirer Peter Sellars. D’autant plus que le metteur en scĂšne a depuis longtemps le goĂ»t de la culture amĂ©rindienne, prĂ©colombienne, latine.

Purcell-portraitPURCELL COMPLÉTÉ. De la fantaisie exotique amĂ©rindienne inventĂ©e par John Dryden, Peter Sellars suit la direction du donneur d’ordre de cette production soit GĂ©rard Mortier, l’ex et regrettĂ© directeur de l’OpĂ©ra de Paris pour lequel l’opĂ©ra est d’abord du thĂ©Ăątre engagĂ©. Pour illustrer le choc entre les deux civilisations, Peter Sellars et Teodor Currentzis complĂštent The Indian Queen de Purcell, en choisissant les textes ajoutĂ©s extraits d’une nouvelle, ‘”La niña blanca y los pajaros sin pies” (La jeune fille blanche et les oiseaux sans pieds), Ă©crite par Rosario Aguilar, Ă©crivaine nicaraguayenne qui est devenue, en 1999, la premiĂšre femme membre de l’’Academia NicaragĂŒense de la Lengua”, cĂ©nacle motivĂ©e pour dĂ©fendre la langue espagnole au Nicaragua. La nouvelle Ă©voque le destin de six femmes, dont celles qui au XVIĂšme siĂšcle accompagnent les conquistadors dans l’épopĂ©e vers le Nouveau Monde, mais aussi l’histoire d’amour de deux journalistes, une jeune Nicaraguayenne et un reporter espagnol, chargĂ©s de couvrir la campagne Ă©lectorale de 1990 qui scelle la dĂ©faite du sandiniste Daniel Ortega. Toujours, la rencontre de deux nations, l’union espĂ©rĂ©e, Ă©prouvĂ©e, reportĂ©e de deux peuples… Ainsi toute la musique de Purcell originelle soit 50 mn est intĂ©grĂ©e Ă  un vaste cycle poĂ©tique et musical entrecoupĂ© de textes de Rosario Aguilar, lesquels traduits en anglais sont rĂ©citĂ©s par Maritxell Carrero, jeune actrice portoricaine, sorte de sybille moderne exprimant sur scĂšne, par la gestuelle exclamative, la forte tension passionnelle de chaque situation.

Il en dĂ©coule un spectacle total – avec danses conçues par le chorĂ©graphe Christopher William, de plus de 3h de durĂ©e avec ouverture et prologue.
DĂšs l’ouverture, les esprits de la terre accompagnent et manipulent chacun des protagonistes. L’intrusion du dĂ©but joue de la double lecture historique : les militaires en treillis qui surgissent en vĂ©hicule blindĂ©, accompagnĂ©s par le prĂȘtre incontournable qui donne la cou e ĂȘtre morale, sont autant les Espagnols d’Hernan Cortes qui dĂ©couvrent les Tlaxcalans, que les Marines dĂ©barquant au Nicaragua dans les annĂ©es 30 pour mater la guĂ©rilla conduite par le gĂ©nĂ©ral Augusto Sandino.

Le Prologue correspondant au I de l’Indian Queen de Purcell dĂ©nonce les dĂ©sastres de la guerre. Difficile ici d’accepter le timbre de soprano aigu et acide-aigre du corĂ©en Vince Yi ; la couleur est exotique Ă  souhaits mais l’ĂąpretĂ© de sa voix dĂ©range ; en revanche, Julia Bullock est l’indigĂšne Teculihuatzin, une figure brillante et profonde qui se distingue nettement.
Au I s’affirme alors Nadine Koutcher en Doña Isabel, sƓur Ă©mouvante  (O, solitude), d’une sincĂ©ritĂ© indiscutable. A la douceur voluptueuse des airs de Purcell tels donc : “O, solitude”, “I will sing unto the Lord as long as i live”, “Blow up the trumpet”, le sublime et tendure “Sweeter than roses” rĂ©pond sur le plan narratif la violence irrĂ©versible avec laquelle les Mayas sont convertis au catholicisme, menacĂ©s par les armes. De mĂȘme le gĂ©nĂ©ral favori de Cortes, Don Pedro de Alvarado (impeccable Noah Stewart), est prĂ©sentĂ© Ă  Teculihuatzin et l’épouse. Le II reprend tout le second acte d’Indian Queen oĂč se dĂ©tache Ă©videmment la nuit amoureuse des deux jeunes mariĂ©s. Christophe Dumaux offre une belle caractĂ©risation du prĂȘtre IxbalanquĂ©, lequel envoĂ»te et manipule Ă  souhaits le gĂ©nĂ©ral espagnol  Pedro. Saluons aussi la forte prĂ©sence du prĂȘtre maya dont le baryton noir, Luthando Qave, fait une incarnation trĂšs convaincante. Plusieurs airs complĂštent le dĂ©roulĂ© du II dont “See, even night herself is here”, “Music for a while”, “Il love and I must”,  surtout, l’implorante priĂšre “Hear my prayer, O Lord”, seule conclusion chorale imaginable aprĂšs le massacre des Mayas, perpĂ©trĂ© par le conquistador espagnol, gĂ©nocide aussi sanglant que celui commis, plus tard, par les marines au Nicaragua. Alors la rĂ©citante Maritxell Carrero, se place seule, devant une immense toile rouge sang au pied de laquelle repose le peuple abattu : image d’un massacre ignoble qui conclut comme un linceul obsĂ©dant l’acte II.
CLIC_macaron_2014Ce sont les deux femmes pacificatrices qui apportent la voie de la rĂ©conciliation fraternelle aprĂšs les exactions et violences perpĂ©trĂ©es par Alvarado. Loi des hommes, des armes contre douceur des femmes-mĂšres; L’engagement de chaque interprĂšte, chanteurs, orchestre, acteurs est saisissant et restitue Ă  la musique de Purcell, son charme et sĂ©duction irrĂ©sistible ; Ă  la lecture poĂ©tique et contextualisĂ©e de Sellars, sa force critique et satirique. Dans la fosse, Teodor Currentzis s’implique au delĂ  de l’habituel pour exprimer la part humaine et fraternelle de la musique. Un must.

DVD, compte rendu critique. PURCELL : The Indian Queen (Musica Aeterna, Currentzis, Sellars) Madrid 2013 (2 dvd Sony classical)

The Indian Queen (Henry Purcell)
Nouvelle version Peter Sellars (durée 3h05)
Représentation du 9 novembre 2013
Teatro Real de Madrid

Hunahpu: Vince Yi
Teculihuatzin: Julia Bullock
Doña Isabel: Nadine Koutcher
Don Pedrarias: DavilaMarkus Brutscher
Don Pedro de Alvarado: Noah Stewart
Ixbalanque: Christophe Dumaux
Sacerdote maya: Luthando Qave
Leonor: Maritxell Carrero
Tecun Uman: Christopher Williams
Leonor: Celine Peña
Dioses mayas: Burr Johnson, Takemi Kitamura, Caitlin Scranton, Paul Singh

Mise en scÚne: Peter Sellars
Scénographie: Gronk
Chorégraphie: Christopher Williams
ChƓur et Orchestre de l’OpĂ©ra de Perm (MusicaAeterna)
Direction Musicale: Teodor Currentzis

CD. Stravinsky : Le Sacre du printemps, 1947. Teodor Currentzis, MusicAeterna, 2013, 1 cd Sony classical)

currentzis, stravinsky, sacre du printempsCD. Stravinsky : Le Sacre du printemps, 1947. Teodor Currentzis, MusicAeterna, 2013, 1 cd Sony classical).  Tout est fait dans ce nouveau cd pour brouiller les cartes et provoquer l’acuitĂ© critique de l’auditeur. La couverture dĂ©range en son alignement optique trouble et courbe comme un Vasarely pointilleux critique acide, ou une figure mouvante et gĂ©omĂ©trique qui dĂ©range l’oeil : Teodor Currentzis, lui dĂ©range l’oreille et au-delĂ  l’Ă©coute/. Une vision plus soutenue dĂ©cĂšle cachĂ©es sous cette grille, les lettres du titre : “CURRENTZIS STRAVINSKY”. Le chef vedette de l’Ă©curie Sony classical rĂ©itĂšre un coup d’Ă©clat, un coup de maĂźtre ici, alors qu’il parachĂšve son intĂ©grale de la trilogie Mozart / Da Ponte (et avec le mĂȘme fabuleux orchestre : Le Nozze di Figaro puis Cosi fan tutte font toujours dĂ©bat… on attend Don Giovanni courant 2016).

currentzis teodor portrait sacre du printemps stravinsky cd sony review critique compte rendu CLASSIQUENEWSAucune Ɠuvre n’a mieux pressenti les secousses telluriques de son Ă©poque que Le Sacre du Printemps, entre sauvagerie et gouffres poĂ©tique, sensualitĂ© instrumentale et abstraction musicale. La partition de Stravinsky que le chef d’origine grecque a choisi est celle de 1947, plus instrumentalement calibrĂ©e, plus incisive dans sa portĂ©e musicale aux timbres affinĂ©s, Ă  l’Ă©quilibre des pupitres plus homogĂšnes et plus mordants aussi, est enregistrĂ©e Ă  Cologne en octobre 2013. La vitalitĂ© caractĂ©risĂ©e des instrumentistes de MusicAeterna fait merveille dans la ciselure symphonique avec une acuitĂ© gorgĂ©e d’Ă©nergie, de prĂ©cision et de souffle dramatique qui font du ballet imaginĂ© par Stravinsky Ă  Paris pour Diaghilev, la partition la plus moderne et la plus visionnaire du XXĂš. Tout cela fourmille d’idĂ©es, d’Ă©clats, d’Ă©clairs sertis au service d’une vision allante et poĂ©tique, oĂč enjeu premier de l’ouvrage, l’Ă©loquence orgasmique voire extatique des instruments requis est mise en avant : exposĂ©e, optimisĂ©e, radicalisĂ©e : la Danse des adolescentes est rugueuse et Ă©tincelante, habitĂ©e par les convulsions primitives que souhaitaient le compositeur en imaginant son ballet inspirĂ© par l’idĂ©e d’un paganisme des premiers Ăąges. Les Rondes printaniĂšres oĂč convulsent les cordes, rugissent les cuivres, font entendre la grande crispation de la terre matricielle et le jaillissement des Ă©nergies primitives : ce Sacre organique dont les palpitations rĂ©guliĂšres obligent l’orchestre Ă  tout donner (frĂ©nĂ©sie et aspiration, enfin rĂ©sonance sauvage des Jeux des citĂ©s rivales). Puis c’est l’immersion dans le mystĂšre le plus lĂ©thal du sage et de son CortĂšge, avant la derniĂšre convulsion la plus engageante et ses frottements inouĂŻes aux cordes dans une Danse de la terre qui semble concentrer la vitalitĂ© de toutes les forces rassemblĂ©es.
La Sacrifice dĂ©bute comme le dĂ©compte d’un champs de ruines, nocturne et dĂ©pressif (la sĂ©quence la plus longue du ballet) Ă  mesure que s’Ă©tend une ombre menaçante et mystĂ©rieuse et qui s’achĂšve par une courte phrase de conclusion au violoncelle : l’ivresse Ă©perdue du Cercle mystĂ©rieux des adolescentes, entre apaisement (flĂ»te, clarinettes…) et inquiĂ©tude fait toute la valeur de la sĂ©quence suivante… Avec la Glorification de l’Elue (triste dĂ©signation jusqu’Ă  son sacrifice finale), les spasmes de l’orchestre redoublent entre hystĂ©rie sanguinaire et derniers cris de la victime consciente de son futur sacrifice.
L’action rituelle des AncĂȘtres se fait danse sacrificielle aux lueurs secrĂštes d’une dangereuse sĂ©duction Ă  1’05 : de la flĂ»te au basson, c’est un dĂ©compte mĂ©ticuleux qui cache son intention criminelle… avant le dĂ©ferlement de la Danse sacrale finale : oĂč Sacre signifie sacrifice et pour l’orchestre,un dĂ©fi permanent aux Ă©quilibres redoutables, Ă  la mise en place rythmique Ă©ruptive autant que millimĂ©trĂ©e (en deux sĂ©quences symĂ©triques avec une courte respiration, brĂȘve pause Ă  2’57, avant la mise Ă  mort de l’adolescente ainsi dĂ©signĂ©e).

CLIC D'OR macaron 200currentzis teodor chef maestro review presentation classiquenews sacre du printemps de stravinsky trilogie mozart da ponte critique compte rendu cdIntention. Les mots intentionnels de  Teordor Currentzis pour expliquer son approche sont “sacre” Ă©videmment, subconscient et dĂ©lire, “steppe de l’art tribal”, oĂč le printemps Ă©ternel revient cycliquement par un sacrifice “cruel et vertical”, une rĂ©volution, une rupture rĂ©demptrice ; de fait dans la Danse sacrale finale, on ne pense pas barbarie mais bien rĂ©gĂ©nĂ©ration et ascension vers la lumiĂšre. Une rampe de plus en plus Ă©blouissante. Currentzis dans sa prĂ©face assez sybilline oĂč curieusement prophĂ©tique, il laisse aller son admiration lyrique pour Stravinsky dont l’audace et la vĂ©ritĂ© ont rĂ©inscrit l’esprit rural (celui de la steppe) comme facteur premier de modernitĂ©. En mettant le feu, Stravinsky produit la petite Ă©tincelle d’un grand brasier rĂ©dempteur : celui de la transe collective qui Ă  l’Ă©chelle des danseurs ou ici des instrumentistes, se fait Ă©nergie primitive d’essence folklorique. Il faut savoir parfois se brĂ»ler pour prendre conscience. Et voir et ressentir. Si le texte de Currentzis reste confus et alambiquĂ© (il faut absolument le lire relevant d’une mystique post moderne et bourgeoise), son Ɠuvre comme chef reste elle passionnante et infiniment plus vivante. De fait cette lecture du Sacre compte autant que celle des SiĂšcles dirigĂ© par François-Xavier Roth, autre ambassadeur zĂ©lĂ© inspirĂ© de Strasvinsky et qui a Ă©tĂ© comme nul autre avant lui, trĂšs trĂšs loin dans la restitution criante de vĂ©ritĂ© des instruments parisiens, utilisĂ©s, adaptĂ©s, voulus par Stravinsky lui-mĂȘme au moment de la crĂ©ation, en 1913. Evidemment la posture idĂ©ologique et artistique du chef perturbateur provocateur en agacera plus d’un ; mais le geste qui dĂ©construit pour reconstruire proposant une vision entiĂšre cohĂ©rente passionnĂ©e donc subjective donc discutable de Currentzis nous paraĂźt stimulante, face au politiquement correct de tant de versions et productions que l’on nous sert comme toujours plus faussement neuves et constructives. Sa force de curiositĂ©, son dĂ©sir de dĂ©frichement critique rappelle les meilleurs artisans de la derniĂšre rĂ©volution musicale, celle des Baroqueux : Christie, Harnoncourt en tĂȘte. Pour nous, l’avenir de la musique et du classique a encore de beaux jours, grĂące Ă  des personnalitĂ©s comme Teodor Currentzis. Lecture Ă©vĂ©nement.

CD. Stravinsky : Le Sacre du printemps, 1947. Teodor Currentzis, MusicAeterna, 2013, 1 cd Sony classical). Enregistrement réalisé à Cologne en octobre 2013.

CD. Rameau : the sound of light (Currentzis, 2012)

rameau courrentzis musicaeterna tteodor currentzis sound of lightCD. Rameau : the sound of light (Currentzis, 2012). Voici un Rameau qui fait rĂ©agir : lisez d’abord le titre de cette anthologie, The sound of light, le son de la lumiĂšre… Lumineux et mĂȘme solarisĂ© (serait-ce une rĂ©fĂ©rence indirecte Ă  son appartenance Ă  une loge comme Ă  ses nombreux ouvrages pĂ©nĂ©trĂ©s de symboles et rituels maçonniques : de ZaĂŻs Ă  Zoroastre…?). FrĂ©nĂ©tique, motorique, surexpressive… la lecture de Teodor Currentzis, jeune chef athĂ©nien formĂ© dans la classe d’Illya Musin Ă  Saint-PĂ©tersbourg (Ă  22 ans) qui est passĂ© par l’OpĂ©ra de Novossibirsk puis actuellement Perm, – oĂč il est directeur artistique, ne laisse pas indiffĂ©rent : sa baguette suractive exaspĂšre comme elle transporte.
Pour le 250Ăšme anniversaire de sa mort, le compositeur vit une annĂ©e 2014 finalement florissante : aux concerts (Le Temple de la gloire, ZaĂŻs… resteront de grands moments de redĂ©couverte… Ă  l’OpĂ©ra de Versailles), ou Ă  l’opĂ©ra (Castor et Pollux, Les Indes Galantes, PlatĂ©e...), s’ajoutent plusieurs rĂ©alisations discographiques dont ce programme pourtant enregistrĂ©e dĂ©jĂ  en juin 2012 Ă  Perm (Maison Diaghilev, Oural). Le champion de la direction nerveuse, survitaminĂ©e au risque de paraĂźtre … hystĂ©rique fait feu de tout bois, en l’occurrence sa facultĂ© motorique qui frise la surenchĂšre souvent, s’accommode idĂ©alement de la science rythmique d’un Rameau jamais en reste d’une idĂ©e ou d’une forme neuve. Le Rameau dĂ©fricheur, expĂ©rimentateur, inventif trouve ici une dĂ©monstration Ă©loquente voire spectaculaire, continĂ»ment investie. Evidemment les partisans du compositeur fulgurant et tendre regretterons cette outrance, ce jeu pĂ©taradant, certes dramatique et thĂ©Ăątral mais agressif (Ă©coutez les BorĂ©ades et Dardanus… trop caricaturaux). Musette et surtout tambourin pour Terpsichore des FĂȘtes d’HĂ©bĂ© sont Ă  la limite du trait percussif. Pourtant dans cette violence et cette dĂ©termination surgit une autre facette du talent de Rameau : son insolence gĂ©niale.

currentzis teodorLes autres qui aspirent Ă  plus de trouble et d’ambivalence, de profondeur et de poĂ©sie voire de tendresse en seront certainement pour leurs frais. Pourtant le phĂ©nomĂšne Currentzis, il y a dĂ©jĂ  2 ans, se distingue par une capacitĂ© hors norme Ă  exprimer la vitalitĂ© et l’intensitĂ© radicale des partitions qu’il a choisi : ses premiers Mozart (ceux de la trilogie da Ponte en cours, – hier Les Noces ; aujourd’hui pour NoĂ«l 2014 : Cosi ; et demain Don Giovanni… Ă  l’automne 2015) en font foi : l’urgence, l’intensitĂ© fulgurante imposent ici, d’abord le chant et l’engagement de l’orchestre ; ensuite les voix (qui ne sont pas toutes totalement convaincantes il est vrai…). Mais le caractĂšre entier, passionnĂ©, la volontĂ© du chef font table rase de tout ce qui a Ă©tĂ© rĂ©alisĂ© et entendu jusque lĂ  ; une juste et trĂšs attachante remise en question de tous les fondamentaux : Teodor Currentzis a cette facultĂ© de tout reprendre Ă  zĂ©ro : exprimer avec conviction et engagement un point de vue, rĂ©vĂ©lant les Ɠuvres Ă  leur propre force de motricitĂ©, dĂ©voilant souvent grĂące Ă  une travail de plus en plus nuancĂ©, la richesse des Ă©critures, la vitalitĂ© des inspirations, le fini d’une orchestration.

 

 

 

Rameau solarisĂ©, survitaminĂ©… Ă©lectrocutĂ©

 

currentzis teodor cosi fan tutte mozart dirige baltasar neumannVoilĂ  qui nous change de la standardisation polie de rigueur, dans bien des concerts et programmes enregistrĂ©s : son Rameau exulte, regorge de frĂ©nĂ©sie thĂ©Ăątrale, de force dramatique… parfois dure voire Ăąpre.  Une Ă©nergie comme celle des pionniers baroqueux, osant tout, risquant tout… Et cette seule capacitĂ© Ă  dĂ©passer la simple exĂ©cution pour une interprĂ©tation qui dĂ©range ou enchante, renouvelle mĂȘme la place de l’auditeur : autant dire que notre Ă©coute est ici active ; et lorsque les chanteurs partagent l’engagement du chef, ses dĂ©lires aussi, quand ceux ci sont justes et mesurĂ©s, le rĂ©sultat est trĂšs convaincant : c’est le cas de l’actuel Cosi fan tutte (publiĂ© ce 17 novembre 2014 : dont la Despina de la soprano – bellinienne – Anna Kassyan est anthologique, de finesse, d’intelligence, de subtilitĂ© expressive : un rĂ©gal) ; c’est assurĂ©ment le cas aussi pour Nadine Koutcher, soprano biĂ©lorusse qui affirme ici une technicitĂ© expressive de premier ordre pour le rĂŽle dĂ©jantĂ© de la Folie de PlatĂ©e. Un personnage que seul Rameau pouvait imaginer, et qui est la personnification de toute ce que peut et doit la musique – selon le compositeur thĂ©oricien de grande valeur-. Ce Rameau dramatique, exaltĂ© est la meilleure rĂ©alisation nĂ©e de la complicitĂ© du chef et de la soprano.

L’Ă©nergie vindicative qui semble refaire le monde et rĂ©organiser le cosmos pour l’ouverture de NaĂŻs, se perd, Ă  la fois brouillon et absent Ă  la nostalgie rĂȘveuse, dans la priĂšre d’Aricie d’Hippolyte : rien Ă  faire, la tendre langueur, la profondeur sont absentes, et Currentzis rate l’air qui aurait dĂ» bercer par sa caresse allusive. Pourtant l’entrĂ©e des Muses des BorĂ©ades (plage 3) laissait prĂ©sager une tendresse revivifiĂ©e, une juvĂ©nilitĂ© tendre et profonde. VoilĂ  peut-ĂȘtre la limite d’une direction trop nerveuse qui s’Ă©loigne du cƓur et du sentiment.

CLIC D'OR macaron 200Cependant, depuis 2012, les instrumentistes ont gagnĂ© une nouvelle Ă©paisseur, un nouveau sentiment dans ce Cosi fan tutte anthologique (Ă©ditĂ© en dĂ©cembre 2014) qui frappe par sa nervositĂ© palpitante et touche aussi par la finesse Ă©motionnelle de ses couleurs (voyez l’exceptionnelle Ă©toffe instrumentale qui porte la pĂ©tillance de Despina, comme nous le disions).  MĂȘme la tonicitĂ© motorique et la tension expressive des deux contredanses des BorĂ©ades sont expĂ©diĂ©es sans guĂšre de nuances, dans la force et la dĂ©monstration outrĂ©es… quant Ă  la fin des Tambourins de Dardanus, la transe tourne Ă  … l’hystĂ©rie (c’est rĂ©ducteur et bien mal connaĂźtre Rameau que d’exĂ©cuter ainsi l’oeuvre). Nonobstant ce Rameau force l’admiration par la rage conquĂ©rante dont font preuve chef et instrumentiste de MusicAeterna. Comme il agace par l’outrance expressive de certains passage. Cependant, Currentzis n’Ă©tant pas Ă  une exception prĂšs, l’ineffable douleur tragique de ” Tristes apprĂȘts ” de TĂ©laĂŻre dans Castor et Pollux se rĂ©alise ici par la caresse de la lecture, vĂ©ritable aurore, le commencement d’une Ăšre nouvelle. De cela, par ses visions jamais neutres, sachons reconnaĂźtre au chef, cette audace de la baguette qui tranche avec bon nombre de ses confrĂšres trop lisses, trop conformes. DĂ©cidĂ©ment le geste de Currentzis fait rupture et dĂ©bat. La RĂ©daction de classiquenews a choisi son camp : l’Ă©nergie, la fougue complĂ©tĂ©e par son Cosi rĂ©cent confirme la valeur du chef. Sa direction dĂ©tonne, renouvelle. Ce Rameau saisit, frappe, agace… tel Ă©tait assurĂ©ment le cas Ă  l’Ă©poque du compositeur si jalousĂ© et critiquĂ©. Changer de regard et de perspective reste une valeur Ă  laquelle nous tenons. Merci au chef de nous surprendre dans ce disque qui suscitera Ă©videmment de vives rĂ©actions. Son Rameau non conforme, outrancier ne pouvait mieux tomber en cette annĂ©e Rameau 2014.

 

Jean-Philippe Rameau (1683-1764) : The sound of Light. Extraits des FĂȘtes d’HĂ©bĂ©, Zoroastre, Les BorĂ©ades, Les Indes Galantes, PlatĂ©e, Six Concerts, NaĂŻs, Hippolyte et Aricie, Dardanus, Castor et Pollux… MusicAeterna. Teodor Currentzis, direction. EnregistrĂ© Ă  Perm (Oural, maison Tourgheniev, juin 2012). 1 cd Sony classical 88843082572.

 

 

CD.Mozart : Les Noces de Figaro, Le Nozze di Figaro (Curentzis, 2013)

Mozart_currentzis_nozzeCD.Mozart : Les Noces de Figaro, Le Nozze di Figaro (Currentzis, 2013). On s’attendait Ă  une rĂ©vĂ©lation, de celle qui ont fait les grandes avancĂ©es musicologiques et philologiques s’agissant de Mozart sur instruments d’Ă©poque (Harnoncourt pour Idomeneo, plus rĂ©cemment Jacobs pour La ClĂ©mence), … avec l’option dĂ©licate complĂ©mentaire des (petites) voix au format “originel”, soitdisant agiles, non vibrĂ©es, d’une prĂ©cision exemplaire (plus adaptĂ©e Ă  la balance d’Ă©poque : voix/instruments)… Mais Mozart reste un mystĂšre et ce nouvel enregistrement malgrĂ© son investissement instrumental Ă©choue Ă  cause du choix hasardeux et finalement dĂ©favorable de certains solistes. C’est aussi une question de style concernant une direction survitaminĂ©e qui oublie de s’alanguir et de creuser les vertiges et ambivalences liĂ©s au trouble sensuel d’une partition oĂč pointe la crĂȘte du dĂ©sir. Le chef d’origine grec Teodor Currentzis multiplie les dĂ©clarations fracassantes, exacerbe souvent ses propos quant Ă  ses nouvelles lectures (dĂ©viations du marketing?)… souvent comme ici, l’effervescence annoncĂ©e pour les Nozze tourne court de la part du musicien qui extrĂ©miste, entend souvent jouer jusqu’Ă  l’orgasme.
Certes ici les instruments sont en verve : flĂ»tes, bassons et cors dĂšs l’ouverture avec des cordes et des percussions qui tempĂȘtent sec. Mais cette expressivitĂ© mordante, rĂȘche, -Ăąpre souvent-, fait-elle une version convaincante? La fosse rugit (parfois trop), et la plateau vocal reste dĂ©sĂ©quilibrĂ©. Dommage.

Nozze inégales

Si la fosse nous semble au diapason de la vivacitĂ© souvent furieuse du chef, les voix sont souvent… contradictoires Ă  cet esthĂ©tique de l’exacerbation expressive et de la palpitation souvent frĂ©nĂ©tique. L’Ă©ros qui soustend bien des scĂšnes reste …. saccades et syncopes, et mĂȘme Cherubino dans son fameux air de panique Ă©motionnelle manque singuliĂšrement de trouble (Non so piĂč cosa son, I)… Pire, mauvais choix : Figaro et le Comte manquent ici de caractĂ©risation : les deux voix sont interchangeables (avec pour le premier des problĂšmes de justesse) ; notre plus grande dĂ©ception va cependant Ă  la Comtesse de Simone Kermes, d’une asthĂ©nie murmurante, minaudante totalement hors sujet : elle paraĂźt pĂ©trifiĂ©e en un repli serrĂ© et Ă©troit. Son retrait s’oppose de fait Ă  l’engagement proclamĂ© et effectif du chef et de ses musiciens. Il n’ y a que finalement la Susanna de Fanie Antonelou qui se dĂ©tache du lot avec des abbellimenti (variations) vraiment assumĂ©es et investies, une Ă©volution du personnage qui suit avec plus de nuances et surtout de naturel comme d’humanitĂ©, le caractĂšre de la jeune mariĂ©e (trĂšs bel air au IV : Deh vieni non tardar… serenata mĂȘlĂ©e d’inquiĂ©tude et d’excitation comme lĂ  encore d’ivresse sensuelle…) ; idem pour le Basilio au legato souverain de Krystian Adam, vrai tĂ©nor di grazia dont les airs semblent enfin rĂ©tablir cette fluiditĂ© vocale qui manque tant Ă  ses partenaires : soudain chant et instruments se rĂ©concilient avec bĂ©nĂ©fice (trĂšs convaincant In quegl’anni Ă  l’acte IV…) . Le pianoforte envahissant dans rĂ©citatifs et airs finit par agacer par ses multiples ornementations. L’air de Figaro qui raille Cherubino et dont le chef nous vante un retour au rythme juste reste … mĂ©canique, de surcroĂźt avec la voix courte d’un Figaro qui patine et dont la justesse comme la ligne font dĂ©faut. Et souvent, cette prĂ©cision rythmique empĂȘche un rubato simple et naturel tant tout paraĂźt globalement surinvesti. Les claques de l’acte V sont elles aussi Ă©lectriques et mauvais trucs de studio, d’un factice artificiel : plus proches des volets qui claquent que d’une main vengeresse…

antonelou_fanie_soprano_susanna_nozze_mozart_currentzis_sony-classicalNous restons donc mitigĂ©s, et quelque peu rĂ©servĂ©s sur la cohĂ©rence du plateau vocal dont la plupart des solistes ne sont pas au format d’un projet dont on nous avaient vantĂ© la ciselure, l’expressivitĂ© supĂ©rieure. Vif et habile, le chef grec Teodor Currentzis n’a jamais manquĂ© d’Ă©nergique audace mais il sacrifie trop souvent la sincĂ©ritĂ© du sentiment sur l’autel de l’effet pĂ©taradant. Nous lui connaissons des opĂ©ras plus introspectifs (Ă©coutez son Din et EnĂ©e de Purcell par exemple, plus profond, plus pudique…).  Avoir choisi Kermes pour La Comtesse est une erreur regrettable qui ne pourra pas faire oublier les Margaret Price ou Kiri Te Kanawa ni plus rĂ©cemment les Dorothea Röschmann, infiniment plus nuancĂ©es et profondes. Nous attendons nĂ©anmoins avec impatience la suite de cette trilogie mozartienne dont le seul mĂ©rite reste parfois un travail assez Ă©tonnant rĂ©alisĂ© sur la texture orchestrale, rĂ©vĂ©lant des associations de timbres souvent passĂ©es sous silence, une nette ambition de clartĂ© et d’articulation instrumentale mais qui souvent se dĂ©veloppe au mĂ©pris de la justesse de l’intonation comme d’une rĂ©elle profondeur poĂ©tique. A trop vouloir en faire, le chef semble surtout dĂ©montrer plutĂŽt qu’exprimer. Qu’en sera-t-il Ă  l’automne prochain pour son Don Giovanni : on lui souhaite des choix de chanteurs plus judicieux.

Mozart : Le Nozze di Figaro, Les Noces de Figaro. Avec Simone Kermes, Fanie Antonelou, Mary-Ellen Nesi, Andrei Bondarenko, Christian Van Horn, Krystian Adam… Musicaeterna. Teodor Currentzis, direction. 3 CD Sony Classical. Enregistrement rĂ©alisĂ© Ă  l’OpĂ©ra TchaĂŻkovski de Perm (Oural), 2013. A venir Ă  l’automne, Don Giovanni sous la direction de Teodor Currentzis.

Illustration : on dit oui à la Susanna de Fanie Antonelou, et définitivement non à la Comtesse de Simone Kermes.

CD. Mozart : les nouvelles Noces de Figaro par Teodor Currentzis

Mozart_currentzis_nozzeCD Ă  venir. Mozart : Les Noces de Figaro. Musicaeterna. Teodor Currentzis, direction. 3 cd Sony classical. Un sang neuf nous viendrait-il de Russie ? Celui qui scrupuleux dans la prĂ©cision des options interprĂ©tatives restitue comme Harnoncourt depuis le dĂ©but de son aventure, chez Monteverdi hier … aujourd’hui chez Mozart, une frĂ©nĂ©sie suractive qui rĂ©tablit l’Ă©nergie sanguine, physique, organique de la musique, devrait se distinguer dans ces nouvelles Nozze de Mozart Ă  paraĂźtre chez Sony classical en fĂ©vrier 2014. Teodor Currentzis (nĂ© en GrĂšce en 1972) s’attĂšle Ă  un projet ambitieux oĂč le chant mozartien a usĂ© maints baroqueux et des plus illustres. Le challenger de Gergiev, nouveau maestro initiĂ© aux approches historiquement informĂ©es,  inaugure son contrat nouvellement signĂ© avec Sony. L’Ă©lĂšve d’Ylia Musin Ă  Saint-PĂ©tersbourg (comme Gergiev et Byshkov), dont on a ici mĂȘme louĂ© Didon et EnĂ©e de Purcell (avec dĂ©jĂ  la dĂ©concertante Simone Kermes – laquelle aimerait tant rivaliser avec Cecilia Bartoli…), s’attaque  sur instruments anciens (ceux de son orchestre Musicaeterna), Ă  la trilogie mozartienne avec ce premier volet dĂ©diĂ© aux Nozze. Cosi puis Don Giovanni suivront ensuite chez le mĂȘme Ă©diteur, respectivement Ă  l’automne 2014, puis d’ici la rentrĂ©e 2015.

 

 

 

Teodor Currentzis signera-t-il pour Sony des Nozze décisives ?

RĂ©inventer les Noces

 

L’AthĂ©nien impĂ©tueux dĂ©fend ses conceptions musicales depuis Perm, ancienne citĂ© florissante grĂące Ă  la fabrication des armes dont il fait depuis quelques annĂ©es (Ă  partir de 2011 prĂ©cisĂ©ment quand il fut nommĂ© directeur musical de l’OpĂ©ra local) un nouveau foyer lyrique et musical de premier plan… C’est Ă  Perm que le chef a rĂ©uni instrumentistes et chanteurs pour enregistrer Les Noces de Figaro de Mozart. RĂ©vĂ©lĂ© comme chef principal Ă  l’OpĂ©ra de Novosibirsk (2004-2010), Currentzis a affirmĂ© un tempĂ©rament intensĂ©ment dramatique avec son partenaire et homme de thĂ©Ăątre Dmitri Tcherniakov dont la scĂ©nographie expressionniste et Ăąpre, dĂ©voilant les fissures profondes d’ĂȘtre dĂ©calĂ©s ou inadaptĂ©s a de facto renouvelĂ© la perception des oeuvres abordĂ©es avec le chef grec : Aida (2004), Macbeth (2008), Wozzeck (2009), Don Giovanni (2010, prĂ©sentĂ© Ă  Aix)…

En vĂ©ritĂ© sa premiĂšre approche des Nozze remonte Ă  2008 : dĂ©jĂ  dĂ©poussiĂ©rĂ©es et comme rĂ©vitalisĂ©es par une direction palpitante voire haletante. Fougueux, prĂȘt Ă  toutes les audaces comme Ă  tous les dĂ©fis, le jeune maestro aime relire, dĂ©poussiĂ©rer, rĂ©inventer ce geste audacieux qui a fait la valeur des pionniers de la rĂ©volution baroque depuis les annĂ©es 1960. C’est pourquoi afficher son nom sur une production est souvent l’indice d’une rĂ©appropriation originale et personnelle de la partition concernĂ©e.
Pour autant, sa furie énergique est-elle juste et légitime dans ses choix ? Que vaut son Mozart et sa direction lyrique au regard des options et des choix esthétiques assumés ?

 

 

Currentzis, directeur Ă©lectrique

 

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CĂŽtĂ©s chanteurs, les variations et cadences improvisĂ©es sont rĂ©tablies (abellimenti – embellissements, usage familier Ă  l’Ă©poque) ; les vibrato Ă©videmment exclus sauf s’ils sont justifiĂ©s par la situation ; en chef esthĂšte critique et analytique, Currentzis surprend surtout par l’activitĂ© de la musique, la palette dynamique d’un orchestre pĂ©tillant, pĂ©tulant, sĂ©millant oĂč la participation permanente du pianoforte (rĂ©citatifs et tutti orchestraux, comme si Mozart lui-mĂȘme dirigeait tout en improvisant et jouant de son forte-piano – hammerklavier-), la couleur fondante et liante du luth (plus inhabituel) … font la diffĂ©rence ; les cors redoublent de mordant, les cordes exultent souvent. Or il ne s’agit pas uniquement d’une affaire de dĂ©tails. La vitalitĂ© fiĂ©vreuse qu’affirme et cisĂšle le chef quadra exprime souvent vertiges, aspirations, langueurs, la sauvagerie comme la spiritualitĂ© d’une partition essentiellement de rupture et rĂ©volutionnaire. Tout s’agence pour une relecture vive et haletante du chef d’oeuvre de Mozart et de Da Ponte. L’architecture et la gestion des contrastes, la pulsation, l’Ă©quilibre des balances, le jeu nerveux et hypersensible du chef pourrait bien signer une nouvelle rĂ©fĂ©rence de l’opĂ©ra mozartien. Contre les effets de la simplification, voilĂ  un geste engagĂ© qui rugit et murmure avec une intensitĂ© Ă©ruptive. Et les milles dĂ©tails s’invitant dans le tourbillon du geste comme du banquet orchestral prĂ©servent surtout la furieuse tension de la partition. De quoi nous mettre en appĂ©tit et annoncer ainsi une trilogie Ă  suivre… Tant de louables intentions et la rĂ©alisation dramatique sauront-ils nous sĂ©duire ?

 

 

RĂ©ponse dans le mag cd de classiquenews.com d’ici dĂ©but fĂ©vrier prochain. Parution des Nozze di Figaro par Teodor Currentzis : le 17 fĂ©vrier 2014 (3 cd Sony classical).