CD. RĂ©miniscences : Wagner, Liszt, Strauss (Schatzman, Engeli, 2013)

reminiscence-claves-lisa-schatzman-violon-wagner,-liszt-straussCD. RĂ©miniscences : Wagner, Liszt, Strauss (Schatzman, Engeli, 2013). Saluons le choix très subtil de ce programme tout en finesse et intĂ©rioritĂ© complice : de Wagner, deux transcriptions (sur les cinq) enchantent littĂ©ralement prouvant dans une instrumentation diffĂ©rente Ă  l’original, ici pour violon et piano, la filiation Ă©vidente entre Wagner rendu intime, avec Brahms (en Ă©coute aveugle, la plage 5, extraite des MaĂ®tres Chanteurs, prière et ravissement, annonce toute la morsure amoureuse, l’Ă©lĂ©gance dĂ©pressive de Johann…). Le jeu du pianiste manque parfois de nuance et de naturel, plaquant les accords sans guère de langueur empoisonnĂ©e qui fait cependant toute la valeur de l’exceptionnelle “Ankunft bei den Schwarzen Schwänen”: oĂą s’Ă©coulent l’ivresse maudite, l’âpretĂ© du poison tristanesque entre amertume et profond dĂ©sespoir, mais aussi sentiment de rĂ©vĂ©lation et de sombre mystère Ă  l’image des cygnes noirs Ă©voquĂ© dans ce songe wagnĂ©rien d’une infinie et absolue langueur mystique. Pour nous, il n’est pas d’oeuvre de Wagner Ă  la fois plus mĂ©connue ni fascinante.
L’entĂŞtant balancement des Liszt (Première Ă©lĂ©gie) surprend par sa proximitĂ© avec… Wagner, mais sur un ton plus exaltĂ© et extĂ©rieur que son gendre. La parentĂ© climatique d’une pièce Ă  l’autre est Ă©vidente et scelle la cohĂ©rence de ce programme envoĂ»tant. Am Grabe Richard Wagner (S.135) confirme la couleur introspective et le jeu des hommages entre musiciens.

le violon enchanté de Lisa Schatzman

Les qualitĂ©s musicales des deux interprètes ne sont pas Ă  discuter : l’examen critique recherche plutĂ´t les fruits de leur entente. Fusionnels dans Romance oubliĂ©e de Liszt, inquiĂ©tant et rugueux, le drame qui se joue sur la tombe de Wagner laisse un parfum d’Ă©trangetĂ© allusive d’une Ă©tonnante maturitĂ©, d’une Ă©loquente profondeur. C’est dire aussi la modernitĂ© du dernier Liszt surtout lorsqu’il rend hommage Ă  Wagner.
Les deux pièces de Strauss, originellement lieder permettent dans ces tableaux au romantisme vĂ©nĂ©neux, embrumĂ© par la langueur et l’ivresse wagnĂ©rienne, de dĂ©tendre la tension d’un programme qui exige concentration et tension.

schatzman-lisa-violon-lyonnaiseDans la Sonate violon et piano (1888), les instruments reprennent leur parties authentiques dans une page inspirĂ©e, conçue par un Strauss qui semble faire la synthèse de Schumann, Brahms et Wagner. Ayant dĂ©jĂ  Ă  son actif Aus Italien, le jeune Kapellmeister Ă  Munich est sur le point d’achever son poème Macbeth. La Sonate relève de cet hĂ©roĂŻsme Ă©chevelĂ© ; saluons l’amplitude suspendue des phrases très lyriques que la violoniste française exprime avec une finesse d’Ă©locution idĂ©ale, parfois encore “gâchĂ©e” par le jeu moins calibrĂ© de son partenaire au clavier. L’andante cantabile notĂ© “improvisation” exprime une suprĂŞme Ă©lĂ©gance moins artificielle qu’on l’Ă©crit : sa profondeur se concentre en surface qui n’empĂŞche pas un Ă©pisode central plus espressivo furioso très dramatique auquel succède l’enchantement enivrĂ© du dernier Ă©pisode ; lĂ  encore quel dommage que le piano ne se hisse pas au niveau de la violoniste.
Jamais en perte d’inspiration, Strauss se montre tout autant gĂ©nĂ©reux dans le troisième et ultime mouvement : d’une ivresse souvent irrĂ©sistible oĂą le violon brille par ses dĂ©bordements rhapsodiques proche de la forme concerto. Rien ne semble faire reculer la violoniste trentenaire qui sĂ©duit immĂ©diatement par sa franchise et son Ă©lĂ©gance. La lyonnaise aujourd’hui premier violon solo du Symphonique de Lucerne et qui fut la plus jeune Ă©lève Ă  6 ans de Tibor Varga, affirme une sensibilitĂ© rare, sertie comme un gemme prĂ©cieux. Magnifique rĂ©cital. Si le pianiste avait mieux soignĂ© sa finesse agogique, le disque aurait assurĂ©ment Ă©tĂ© un choc de première importance. Mais nous livrer les joyaux encore mĂ©connus de la Sonate de Strauss l’annĂ©e de ses 150 ans, reste bĂ©nĂ©fique et opportun.

Réminiscences. Œuvres de Wagner, Liszt, Richard Strauss (Sonate pour violon et piano opus 18, 1888). Lisa Schatzman, violon. Benjamin Engeli, piano. Enregistrement réalisé en mars 2013. 1 cd Claves
 

wagner grand format

Wagner, ici transposĂ© conserve sain envoĂ»tante langueur suspendue ; il n’est pas d’oeuvre du gĂ©nie de Bayreuth, Ă  la fois plus mĂ©connue ni fascinante : “Ankunft bei den Schwarzen Schwänen”…

 

 

 

 

 

 

Lisa Schatzman, violon (© Jürg Isler)