COMPTE-RENDU critique, récital piano, Aix-en-Provence, le 28 juil 2019. Grigory Sokolov, piano. Beethoven, Brahms

COMPTE-RENDU critique, récital piano, Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence, Festival International de la Roque d’Anthéron, le 28 juillet 2019. Grigory Sokolov, piano. Beethoven, Brahms. Un récital de piano au Grand Théâtre de Provence hors saison, faut-il que l’interprète soit un titan pour une telle exception! Grigory Sokolov n’aime pas jouer en plein air. Alors pas le choix! Il faut un lieu à la mesure de ce géant qui fut révélé à l’âge de 16 ans lorsqu’il remporta le concours Tchaïkovski. Ce soir du 28 juillet 2019, à Aix-en-Provence, le Grand Théâtre a donc ouvert ses portes au plus fascinant pianiste russe, et rempli ses rangs d’orchestre et de balcons. Retour sur ce rendez-vous incontournable du Festival International de la Roque d’Anthéron.

 

 
 

 

GRIGORY SOKOLOV AU CÅ’UR DE LA MUSIQUE

 

 

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Pas d’épate avec Grigory Sokolov : ceux qui attendaient un grand huit pianistique, ceux qui venaient chercher les émotions fortes d’une montagne russe et de ses avalanches de notes se seront trompés. Grigory Sokolov n’emprunte pas forcément les pistes noires du clavier. Il construit ses programmes pour la musique, et rien d’autre. Et pas plus qu’il n’aime le plein air, il n’apprécie pas le plein jour sur la scène. C’est dans une lumière tamisée qu’il commence son récital avec la Sonate n°3 en ut majeur opus 2 n°3 de Beethoven. Composée entre 1794 et 95, dédiée comme les premières à son maître Haydn, elle affirme déjà un propos très contrasté. Dès la première exposition on est ébahi par la netteté de trait avec laquelle Sokolov joue cette sonate, sa façon d’opposer impétuosité, fougueuse énergie, et tendre discours, tout cela sans affèterie aucune, mais dans une dynamique stupéfiante. L’adagio est d’un dépouillement, d’une simplicité touchante: quelle délicatesse en si peu de notes! Sokolov nous entretient tout bas, à l’oreille: mots tendrement distillés un à un, prolongés de leur douce rémanence dans les silences qui les séparent, suspensions…nous voici alors dans cette prodigieuse sensation d’être dans un cocon sonore! Le scherzo a la grâce et la légèreté d’une danse et le finale est vibrant et aérien, animé d’un joyeux enthousiasme. Sokolov enchaîne la forme consacrée de la sonate avec quelques « babioles », comme le compositeur les qualifiait lui-même: les onze Bagatelles de l’opus 119. Il fait de ces miniatures, de réputation faciles, un ensemble de tableaux vivants, aux charmes incomparables. Chacune a sa vie propre, son caractère; le pianiste passe ainsi de l’une à l’autre, avec la plus grande aisance, cueillant avec esprit et élégance la foison d’idées semées par Beethoven. C’est un pur régal!

En seconde partie Sokolov a choisi de donner les deux derniers opus de Brahms, d’abord les  six Klavierstücke opus 118. Tout l’univers intérieur brahmsien passe dans ces pages, dont il semble profondément imprégné. Depuis le mouvement passionné du premier intermezzo, soutenu par la vague puissante de la basse, les états d’âme changent et se succèdent pratiquement sans interruption. Le deuxième est l’endroit des confidences intimes et tendres, dites avec ferveur même à mi-voix, dans un rubato subtil et expressif: comme il prend le temps des phrases, des respirations! Comme il sait convaincre et émouvoir! Le ton brave de la Ballade et celui déchiré qui conclut le quatrième intermezzo laissent place à la réconciliation, l’apaisement de la Romance, ses arpégés et ses trilles paradisiaques, qui s’assombrissent à la fin dans un climat doucement résigné. Les nuages noirs s’amoncellent  sur le dernier intermezzo, lourd d’inquiétude et de révolte, au caractère profondément dépressif. L’opus 119 n’en est pas moins poignant. Écouter le silence, ne rien faire d’autre que rentrer dans la contemplation du silence, dans le silence lui-même, Sokolov semble nous y inviter avec les notes lentement égrainées de l’adagio (premier intermezzo). Et si le chant déborde un moment comme la bonté d’un cœur trop grand, exprimant peut-être l’inassouvi, il se retranche vite dans les insondables pensées suggérées par ces quelques notes éparses. Ces « berceuses de ma douleur », comme le compositeur les qualifiait, Sokolov en livre la nostalgie parfois douce-amère, parfois tendre et retenue, dans un sentiment d’inachevé, en particulier dans le second intermezzo. Le troisième « grazioso e giocoso », n’est pas si pétillant: le pianiste donne de l’amplitude au chant, de la longueur de son et du lié aux phrases, restant dans la cohérence de l’opus, qu’il couronne avec la Rhapsodie finale, par opposition jouée comme une marche triomphale.

Comme à son habitude, il prolongera la soirée de six bis, représentatifs de tout son art musical: un impromptu de Schubert (op.142 n°2 D.935), une mazurka de Chopin, Les Sauvages de Rameau dans la perfection de ses ornements baroques, l’intermezzo n°2 de l’opus 117 de Brahms, un prélude de Rachmaninov et un allegro de Schubert. Comme d’habitude, il nous aura submergés d’émotion, avec la musique et rien d’autre! – crédit photo: © Vico Chamla

 

 
 

 

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COMPTE-RENDU critique, récital piano, Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence, Festival International de la Roque d’Anthéron, le 28 juillet 2019. Grigory Sokolov, piano. Beethoven, Brahms.

Compte-rendu, concert. Lyon, Auditorium, le 8 novembre 2018. Récital de Grigory Sokolov.  

SOKOLOV thumbnail_Grigori-Sokolov_scale_762_366Compte-rendu, concert. Lyon, Auditorium, le 8 novembre 2018. Récital de Grigory Sokolov. Un récital de Grigory Sokolov est toujours un événement exceptionnel vers lequel le public se presse, et celui de l’Auditorium de Lyon – plein à craquer ce soir – ne pas fait exception. Avec le pianiste russe, le rituel est immuable : à pas courts et rapides, la masse imposante de ce géant du piano apparaît abruptement derrière une porte entrebâillée, et glisse droit vers son piano. Une courte révérence vers le public, la mine invariablement impassible, il s’assied alors promptement à son piano, et sans attendre, frappe le clavier.

Immédiatement, le miracle opère. En quelques secondes, il envoûte, il captive, il subjugue son auditoire ; d’autant qu’avec Ludwig van Beethoven, et la Sonate N°3 en ut majeur qu’il interprète en premier, il est en terrain conquis. Pas à pas, le public ne peut que suivre, happé et fasciné, le pianiste dans son parcours. Sokolov donne à entendre son incroyable force en la contrastant avec des caresses impalpables du clavier. La symphonie, l’éclat rythmiques des œuvres orchestrales de Beethoven ne sont pourtant jamais bien loin. Dans l’Adagio, Sokolov nous plonge dans un mystère, que même son toucher céleste du clavier ne parvient pas à dévoiler. Puis éclate l’Allegro final, où, dans des fulgurances inouïes, Sokolov multiplie les sonorités brillantes. Et ces notes, qui soudain se mettent à galoper vertigineusement, semblent ne jamais vouloir suspendre le discours. Il enchaîne aussitôt avec les Onze Bagatelles op 119, dont le russe nous donne une interprétation qui se caractérise avant tout par l’évidence du style et le naturel des phrasés. A aucun moment nous pouvons nous dire qu’on pourrait faire ça mieux ou autrement, non, cela s’impose toujours comme étant « évident » : fausse évidence, bien sûr, puisque d’autres choix sont forcément possibles, mais c’est bien là la qualité intrinsèque d’une interprétation que de s’imposer à l’instant T comme étant la bonne, celle qui coule de source. Rien ne manque donc à l’appel, ni la douceur du toucher, ni la « force de frappe » ; les tempi retenus, toujours excellents, permettent à chaque Bagatelle de s’épanouir tout en variant l’expression entre chacune d’elles, avec une couleur de piano toujours fascinante. Et à la surprise du dernier accord, suit le silence encore plein de sa formidable interprétation. Alors fusent les applaudissements que l’artiste, se pressant vers les coulisses, semble vouloir ne pas remarquer, comme indifférent à ce jugement…

En seconde partie, le talent et la profondeur de Sokolov sont tout aussi parfaitement en situation dans les fameux Quatre Impromptus op 142 de Franz Schubert. Le texte se déroule avec intelligence, et surtout il n’y ici aucune fausse sentimentalité : le pianiste adopte un tempo régulier sans alanguir les variations de tonalités. Le piano est superbement coloré et Sokolov varie les parties comme s’il s’agissait d’un quatuor à cordes. Mais bien évidemment, c’est l’incontournable et populaire 3ème Impromptu qui emporte tous les suffrages, d’autant plus que l’artiste l’aborde avec la légèreté d’un touché perlé qui démontre, une fois encore, l’art qui s’épanouit au bout de ses doigts. Des doigts magiques conduits par le reste de son corps, capable d’imprimer aussi une puissance phénoménale à son jeu.

Le contrat rempli, l’artiste laisse enfin retomber les bras, sans que toutefois son visage marque le moindre relâchement ; sous les applaudissements et bravos enthousiastes, toujours pas l’ombre d’un sourire…. Il reviendra cependant… six fois (!), pour six bis servis comme un dessert à ce public conquis (on le serait à moins) et gourmand, notamment pour délivrer une « Entrée des Sauvages » de Rameau pris avec vélocité toute démoniaque !

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Compte-rendu, concert. Lyon, Auditorium, le 8 novembre 2018. Récital de Grigory Sokolov. Illustration (DR)