Compte rendu, opéra. Lille. Opéra de Lille, le 2 juin 2015. Puccini : Madama Butterfly. Serena Farnocchia, Merunas Vitulskis, Armando Noguera… Orchestre National de Lille. Antonino Fogliani, direction. Jean-François Sivadier, mise en scène.

Fin de saison passionnante Ă  l’OpĂ©ra de Lille ! La première mise en scène lyrique de Jean-François Sivadier revient Ă  la maison qui l’a commandĂ©e il y a plus de 10 ans. Il s’agĂ®t de Madama Butterfly de Giacomo Puccini. Antonino Fogliani dirige l’Orchestre National de Lille et une excellente distribution de chanteurs-acteurs, avec atout distinctif, Armando Noguera reprenant le rĂ´le de Sharpless qu’il a crĂ©Ă©e en 2004.

 

Butterfly lilloise, de grande dignité

butterfly opera de lille sivadier critique compte rendu classiquenewsMadama Butterfly Ă©tait l’opĂ©ra prĂ©fĂ©rĂ© du compositeur, « le plus sincère et le plus Ă©vocateur que j’aie jamais conçu », disait-il. Il marque un retour au drame psychologique intimiste, Ă  l’observation des sentiments, Ă  la poĂ©sie du quotidien. Puccini pris par son sujet et son hĂ©roĂŻne, s’est plongĂ© dans l’Ă©tude de la musique, de la culture, des rites japonais, allant jusqu’Ă  la rencontre de l’actrice Sada Jacco qui lui a permis de se familiariser avec le timbre des femmes japonaises ! L’histoire de Madama Butterfly s’inspire largement du roman de Pierre Lotti Madame Chrysanthème. Le livret est le fruit de la collaboration des deux Ă©crivains familiers de Puccini, Giacosa et Illica, d’après la pièce de David Belasco, tirĂ©e d’un rĂ©cit de John Luther Long, ce dernier directement inspirĂ© de Lotti. Il parle du lieutenant de la marine amĂ©ricaine B.F. Pinkerton qui se « marie » avec une jeune geisha nommĂ©e Cio-Cio San. Le tout est une farce mais Cio-Cio San y croit. Elle se convertit au christianisme et a un enfant de cette union. Elle sera dĂ©laissĂ©e par le lieutenant trop lĂ©ger, qui reviendra avec une femme amĂ©ricaine, sa vĂ©ritable Ă©pouse, pour rĂ©cupĂ©rer son fils bâtard. Cio-Cio San ne peut que se tuer avec le couteau hĂ©ritĂ© de son père, et qu’il avait utilisĂ© pour son suicide rituel Hara-Kiri.

Ce soir, un très grand public a accès Ă  la tragĂ©die puccinienne, puisque l’opĂ©ra est diffusĂ© en direct et sur grand Ă©cran sur la grande place Ă  l’extĂ©rieur de l’opĂ©ra, mais aussi retransmise sur plusieurs plateformes tĂ©lĂ©visuelles et radiophoniques. Une occasion qui peut s’avĂ©rer inoubliable grâce aux talents combinĂ©s des artistes engagĂ©s. La Cio-Cio San de la soprano italienne Serena Farnocchia surprend immĂ©diatement par sa prestance, il s’agĂ®t d’une geisha d’une grande dignitĂ©, malgrĂ© sa naĂŻvetĂ©. Elle rĂ©ussit au IIème acte,  l’air « Un bel di vedremo », Ă  la fois rĂŞveur et idĂ©alement extatique. Si elle reste plutĂ´t en contrĂ´le d’elle mĂŞme lors du « Che tua madre », l’interprète arrive Ă  y imprimer une profonde tristesse qui contraste avec la complexitĂ© horripilante de son dernier morceau « Tu, tu piccolo iddio ». Le Pinkerton du tĂ©nor Merunas Vitulskis a un beau timbre et il rayonne d’une certaine douceur, d’une certaine chaleur dans son interprĂ©tation, malgrĂ© la nature du rĂ´le. Il est appassionato comme on aime et a une grande complicitĂ© avec ses partenaires. Armando Noguera en tant que Consul Sharpless fait preuve de la sensibilitĂ© et de la rĂ©activitĂ© qui lui sont propres. Aussi très complice avec ses partenaires, il interprète de façon très Ă©mouvante le sublime trio du IIIe acte avec Suzuki et Pinkerton « Io so che alle sue pene… ». La Suzuki de Victoria Yarovaya offre une prestation solide et sensible, tout comme Tim Kuypers dans les rĂ´les du Commissaire et du Prince Yamadori, davantage allĂ©chant par la beautĂ© de son instrument. Le Goro de François Piolino est très rĂ©ussi, le Suisse est rĂ©actif et drĂ´le et sĂ©vère selon les besoins ; il affirme une grande conscience scĂ©nique. Remarquons Ă©galement le Bonze surprenant de Ramaz Chikviladze et la Kate Pinkerton touchante de Virginie Fouque, comme les chĹ“urs fabuleux de l’OpĂ©ra de Lille sous la direction d’Yves Parmentier.

Mme_Butterfly_plus_petitCette première mise en scène de Sivadier prĂ©sente les germes de son art du théâtre lyrique, dont les jalons manifestes demeurent la progression logique et le raffinement sincère de la mĂ©thode qui lui est propre. Ainsi, les beaux dĂ©cors minimalistes de Virginie Gervaise, comme ses fabuleux costumes, ont une fonction purement théâtrale. L’importance rĂ©side dans le travail d’acteur, poussĂ©, ma non troppo ; dans une sĂ©rie de gestes théâtraux, parfois complètement arbitraires, qui illustrent l’œuvre et l’enrichissent. Ce travail semble plutĂ´t rechercher l’aspect comique cachĂ© de certains moments qu’insister sur l’expression d’un pathos dĂ©jĂ  très omniprĂ©sent dans la musique du compositeur dont la soif obsessionnelle des sentiments intenses est une Ă©vidence. Le rĂ©sultat est une production d’une certaine Ă©lĂ©gance, tout en Ă©tant sincère et efficace. Une beautĂ©.

L’Orchestre National de Lille participe Ă  cette sensation de beautĂ© musicale sous la direction d’Antonino Fogliani. Si hautbois ou basson se montrent ici et lĂ , Ă©trangement inaudible, la chose la plus frappante au niveau orchestral reste l’intention de prolonger l’expression des sentiments grâce Ă  des tempi souvent ralentis. Un bon effort qui a un sens mais qui requiert une acceptation totale et une entente entière avec les chanteurs, ce qui ne nous a pas paru totalement Ă©vident. Or, la phalange lilloise se montre maĂ®tresse de la mĂ©lodie puccinienne, de l’harmonie, du coloris. Les leitmotive sont dĂ©licieusement nuancĂ©s et le tout est une rĂ©ussite gĂ©nĂ©rale. Nous conseillons nos lecteurs Ă  dĂ©couvrir l’oeuvre de Sivadier et la gĂ©niale prestation des interprètes, sur les plateformes diverses (internet, radio, tv), ainsi que le 7 juin Ă  l’OpĂ©ra de Lille ou encore les 19, 24 et 26 juin 2015 au Grand Théâtre de Luxembourg.

Compte rendu, opéra. Dijon. Opéra de Dijon, le 20 février 2015. Rossini : Le Barbier de Séville. Armando Noguera, Eduarda Melo, Taylor Stayton, Deyan Vatchkov. … Orchestre Dijon Bourgogne. Antonino Fogliani, direction. Jean-François Sivadier, mise en scène.

rossini_portraitLe Barbier de SĂ©ville de Gioacchino Rossini est l’un des opĂ©ras qui n’a jamais quittĂ© le rĂ©pertoire mondial depuis sa crĂ©ation Ă  Rome en 1816. L’opĂ©ra bouffe par excellence, selon nul autre que Verdi, est aussi un bijou de belcanto du dĂ©but du XIXe siècle. Outre les nombreux usages commerciaux et populaires actuels de plusieurs morceaux de l’oeuvre, notamment l’archi-cĂ©lèbre ouverture ou encore le non moins cĂ©lèbre air de Figaro « Largo al factotum », l’opĂ©ra assure son attractivitĂ© populaire dans l’histoire de la musique par sa verve comique indĂ©niable, la fraĂ®cheur de l’invention mĂ©lodique et le théâtre d’archĂ©types si bien ciselĂ© et si cohĂ©rent des plumes combinĂ©es, celles complĂ©mentaires de Rossini et de son librettiste Cesare Sterbini, d’après Beaumarchais.

(NDLR : la sĂ©duction et le succès de l’ouvrage devraient encore gagner un cran Ă  l’approche du bicentenaire de la crĂ©ation de l’opĂ©ra, comme en tĂ©moigne pour la saison 2015-2016, la prochaine nouvelle production annoncĂ©e par le Centre lyrique de Clermont Auvergne dont le fameux Concours 2015 qui se tenait du 17 au 21 fĂ©vrier derniers cherchait Ă  distribuer les rĂ´les de Rosina, Figaro et Basilio…)

La crĂ©ation Lilloise en 2013 de cette production du Barbier (lire notre compte rendu du Barbier de SĂ©ville de Rossini prĂ©sentĂ© en mai 2013 Ă  l’OpĂ©ra de Lille), a Ă©tĂ© un succès mĂ©diatique et populaire. Nous avons encore le souvenir d’un public de tous âges et couleurs confondus très fortement marquĂ© par les talents particuliers de Jean-François Sivadier et de son Ă©quipe artistique, exprimĂ©s avec candeur et sensibilitĂ© par la performance de la jeune distribution des chanteurs-acteurs particulièrement engagĂ©s. Le spectacle repris cette saison a fait une tournĂ©e française dans les villes de Limoges, Caen, Reims et donc Dijon, dernier arrĂŞt d’un train artistique qui n’a pas Ă©tĂ© sans pĂ©ripĂ©ties. Pour cette première dijonnaise, nous sommes accueillis Ă  l’Auditorium de l’OpĂ©ra de Dijon, un bâtiment gargantuesque dont l’une des particularitĂ©s reste son excellente acoustique.

 

 

 

Un barbier pas comme les autres

barbier-de-seville-de-rossini-par-jean-francois-sivadier-armando-noguera-compte-rendu-critique-de-l'opera-DijonLa redĂ©couverte de la production en cette fin d’hiver 2014-201, s’avère pleine d’agrĂ©ables surprises, mais pas dĂ©nuĂ©e rĂ©serves. Le baryton Armando Noguera en Figaro, crĂ©ateur du rĂ´le en 2013, et qui Ă©tait dĂ©jĂ  Ă  l’Ă©poque un fin connaisseur du personnage, l’ayant interprĂ©tĂ© depuis son très jeune âge dans son Argentine natale, est annoncĂ© souffrant avant le dĂ©but de la reprĂ©sentation. Il dĂ©cide nĂ©anmoins d’assurer la performance en dĂ©pit de son Ă©tat de santĂ©. Les oreilles affĂ»tĂ©es ont pu remarquer ici et lĂ  quelques baisses de rĂ©gime et de tension, quelques faiblesses mais la prestation si riche, si pleine d’esprit impressionne globalement l’auditoire ; le brio du chanteur a paru inĂ©puisable et personne n’y est jamais rester insensible. Un excellent comĂ©dien dont le rĂ´le si charismatique de Figaro lui sied parfaitement, il assure aussi la bravoure musicale de la partition plutĂ´t virtuose. Un maĂ®tre interprète que la maladie paraĂ®t porter et inspirer davantage encore, se donnant sur scène, comme tout grand artiste.

Le jeune tĂ©nor amĂ©ricain Taylor Stayton reprend le rĂ´le d’Almaviva. Nous emarquons d’abord une impressionnante Ă©volution dans son jeu scĂ©nique. S’il fut un Almaviva rayonnant de tendresse en 2013 (prise de rĂ´le !), en 2015, il a l’assurance d’un artiste mĂ»r qui commence Ă  avoir une belle carrière de belcantiste. Son charme personnel s’accorde très bien au charme de la musique que Rossini a composĂ© pour le personnage. Également excellent comĂ©dien, il est tout a fait crĂ©dible en jeune conte amoureux, et si les aigus ne sont pas toujours propres, le timbre est d’une incroyable beautĂ©
et sa prestation demeure tout Ă  fait enchanteresse.

La soprano Eduarda Melo reprend le rĂ´le de Rosina. En 2013, nous avions exprimĂ© notre curiositĂ© par rapport au choix d’une soprano et non d’une mezzo pour Rosina, pourtant la performance avait Ă©tĂ© convaincante. En 2015, elle aussi fait preuve d’une Ă©volution surprenante au niveau scĂ©nique et musicale. Une Rosina très Ă  l’aise avec son langage corporel, aussi engageante et engagĂ©e que ses partenaires, Noguera et Stayton, elle rĂ©gale l’auditoire avec un mĂ©lange prĂ©cieux d’Ă©motion et lĂ©gèretĂ©. Elle est piquante et touchante Ă  souhait. Que ce soit dans l’expression du dĂ©sir amoureux non dĂ©pourvu de nervositĂ© lors de son air du IIème acte : « L’Inutile preccauzione », oĂą ses vocalises redoutables sont chargĂ©es d’une profonde et tendre sincĂ©ritĂ©, inspirant des frissons, ou encore lors du trio Ă  la fin du mĂŞme acte oĂą le dĂ©sir arrive au paroxysme… Le cĂ©lèbre air du Ier acte : « Una voce poco fa » Ă  son tour, est l’occasion pour la soprano de dĂ©montrer ses belles qualitĂ©s d’actrice comme de musicienne.

sivadierLe Bartolo de Tiziano Bracci comme ce fut le cas avant est un sommet comique en cette soirĂ©e d’hiver. Ses petits gestes affectĂ©s, ses Ă©changes hasardeux et drĂ´les avec le chef d’orchestre, le public, voire avec lui-mĂŞme, lui donnent un je ne sais quoi de touchant pour un personnage qui est souvent reprĂ©sentĂ© comme un gros mĂ©chant. La basse bulgare Deyan Vatchkov est aussi l’une des très agrĂ©ables surprises de cette reprise. Il intègre la production pour la première fois dans le rĂ´le de Basilio. Nous sommes davantage impressionnĂ©s par l’aisance avec laquelle il habite le personnage et accorde ses talents de chanteur-acteur au théâtre si distinctif et prĂ©cis de Sivadier ; un jeu qui se met au service ultime de Rossini. Il campe l’air de la calomnie au Ier acte avec panache et facilitĂ© ; c’est le vĂ©ritable protagoniste du quintette au IIème acte. Nous regrettons qu’il ne soit plus prĂ©sent sur scène tellement sa prĂ©sence comique et musicale est ravissante. La soprano Jennifer Rhys-Davis reprend le rĂ´le de Berta et y excelle ; sa performance est touchante et drĂ´le. Remarquons Ă©galement la participation du comĂ©dien engagĂ© Luc-Emmanuel Betton dans le rĂ´le muet d’Ambrogio, très sollicitĂ© sur scène pour diffĂ©rentes raisons apparentes. Sa prĂ©sence se distingue par sa rĂ©activitĂ© et un je ne sais quoi de tendre et aussi de dĂ©jantĂ© (ma non troppo!) saisissant.

Si le choeur de l’OpĂ©ra de Dijon reste mou, l’Orchestre Dijon Bourgogne sous la direction d’Antonino Fogliani captive totalement. La baguette est enjouĂ©e, douĂ©e d’un entrain rossinien extraordinaire ! Ainsi l’ouverture et le finale primo passent comme un Ă©clair aux effets impressionnants. Nous regrettons nĂ©anmoins Ă  des moments prĂ©cis que le tempo aille si vite puisque les vocalises fabuleuses des chanteurs perdent beaucoup en distinction. Un Barbier pas comme les autres donc, avec un Ă©lan théâtral et comique d’une efficacitĂ© confondante. Toutes les vertus de la mĂ©thode Sivadier mises Ă  disposition d’une jolie troupe des chanteurs et musiciens, font honneur au cygne de Pesaro et Ă  son Barbier, dont nous cĂ©lĂ©brerons les 200 ans l’annĂ©e prochaine ! Un Barbier pas comme les autres Ă  consommer sans modĂ©ration, Ă  l’affiche Ă  l’OpĂ©ra de Dijon les 20, 22, 24 et 26 fĂ©vrier 2015.

Illustrations : Portrait de Rossini ; la production du Barbier de Séville de Rossini en 2013 ; Jean-François Sivadier (DR)

Compte-rendu : Lille. OpĂ©ra National de Lille, le 18 mai 2013. Rossini : Le Barbier de SĂ©ville. Taylor Stayton, Armando Noguera, Eduarda Melo,… Antonello Allemandi, direction. Jean-François Sivadier, mise en scène.

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Le Barbier de SĂ©ville de Rossini clĂ´t la saison lyrique Ă  l’OpĂ©ra de Lille. Pour cette extraordinaire nouvelle production, le chef de file est le metteur en scène Jean-François Sivadier, accompagnĂ© par une jeune distribution pleine d’esprit dont l’Orchestre de Picardie dirigĂ© par le chef italien Antonello Allemandi.

Le jour de notre venue l’opĂ©ra est retransmis en direct Ă  l’extĂ©rieur de l’opĂ©ra sur la Place du Théâtre. L’occasion s’avère monumentale et transcendante, attributs peu communs pour le Barbier de Rossini, Ĺ“uvre dont la verve comique, la fraĂ®cheur et lĂ©gèretĂ© font d’elle, l’opĂ©ra bouffe par excellence. La production s’avère ĂŞtre une belle surprise.

 

 

“Si c’est ça l’avenir de l’opĂ©ra, j’en veux!”

 

Dit une jeune après l’entracte, extatique et abasourdie, rien qu’après le premier acte! Des paroles pertinentes et emblĂ©matiques d’une audience enthousiaste. La crĂ©ation de Jean-François Sivadier mĂ©rite une avalanche de compliments et encore plus. L’opĂ©ra est dès ses origines du théâtre lyrique, et le seul vrai crĂ©ateur est toujours le metteur en scène. Les chanteurs et instrumentistes sont dans ce sens des artistes-interprètes. La mise en scène de Sivadier paraĂ®t contemporaine mais est atemporelle en vĂ©ritĂ©. Il a certes une conscience de l’histoire, une sincère comprĂ©hension du “drame”, un sens aigu et raffinĂ© du théâtre, mais surtout du … gĂ©nie. Ainsi l’Ĺ“uvre se dĂ©roule dans un univers qui intègre et dĂ©passe l’Espagne du 18e siècle propre Ă  la pièce, la Rome du 19e de sa crĂ©ation et notre ère actuelle. Les beaux costumes de Virginie Gervaise sont dans ce sens surtout contemporains mais en rĂ©alitĂ© relèvent d’un mĂ©lange d’Ă©poques.
La mise en scène a tant de mĂ©rites que nous ne saurons tous les citer. La scĂ©nographie d’Alexandre de Dardel est non seulement astucieuse et cohĂ©rente mais aussi très belle Ă  regarder. Ă€ la sensation de beautĂ© s’ajoutent les lumières fantastiques de Philippe BerthomĂ©, parfois Ă©vocatrices, parfois descriptives, toujours d’une beautĂ© saisissante.

Le travail de Sivadier avec les chanteurs-acteurs est très remarquable. Il exploite avec vivacitĂ© et inventivitĂ© ce qu’il y a Ă  exploiter dans l’opĂ©ra de Rossini ; l’entrain trĂ©pidant et la vitalitĂ© inextinguible de la comĂ©die. Il sait ce qui peut paraĂ®tre Ă©vident, Rossini veut que ses personnages finissent de chanter leur duo (terzetto en rĂ©alitĂ©) avant de s’Ă©chapper Ă  la fin de l’Ĺ“uvre, et pour cette raison prĂ©cise ils se font dĂ©couvrir par Basile! Ce n’est pas invraisemblable, ce n’est pas absurde. C’est le Rossini que nous aimons et que Sivadier comprend parfaitement. Sa mise en scène est presque interactive, avec les chanteurs marchant dans la salle et incluant le public dans la comĂ©die. La puissance de l’action est reflĂ©tĂ©e avec maestria dans l’air de Basile “La calunnia è un venticello” un des nombreux tours de force de la soirĂ©e oĂą le chanteur profite sans doute des talents concertĂ©s du directeur musical avec l’inventivitĂ© stimulante et la vivacitĂ© contagieuse de Sivadier.

L’imagination sans limites d’un Barbier spectaculaire

La distribution des chanteurs plutĂ´t jeune a certainement adhĂ©rĂ© Ă  l’esprit de la production. Le baryton argentin Armando Noguera est Figaro. Il l’est, carrĂ©ment, puisqu’il s’agĂ®t du rĂ´le qui la fait connaĂ®tre et qu’il connaĂ®t par cĹ“ur, mais surtout par l’investissement Ă©blouissant du chanteur, dĂ©bordant de charisme. Il n’est jamais moins qu’incroyable, soit dans son archicĂ©lèbre cavatine d’entrĂ©e “Largo al factotum” Ă  la difficultĂ© et Ă  la tessiture redoutables, dans le duo avec Almaviva plein de caractère, oĂą celui avec Rosine au chant fleuri remarquable oĂą encore dans le trio final au chant Ă  la fois fleuri et syllabĂ©. Toutes ses interventions inspirent les plus vifs sourires et applaudissements. Le Comte Almaviva du tĂ©nor Taylor Stayton est certes moins comique mais tout autant investi dans sa caractĂ©risation. Son chant est toujours virtuose et son instrument d’une très belle couleur. Il sait en plus bien projeter sa voix dans la salle et ce mĂŞme dans les intervalles les plus dĂ©licates comme dans sa tessiture vers la fin extrĂŞme. Il s’agĂ®t sans doute d’un duo de choc et la complicitĂ© entre les chanteurs est rafraĂ®chissante. Si en thĂ©orie le Comte se doit d’ĂŞtre le protagoniste, n’oublions pas qu’il arrive Ă  son but uniquement grâce Ă  l’aide de Figaro, d’un rang social plus bas. Dans ce sens nous acceptons la suppression de l’air de bravoure d’Almaviva Ă  la fin de l’Ĺ“uvre, mais nous nous demandons qui a pris cette dĂ©cision? Le chanteur parce qu’il s’extĂ©nue Ă  chanter? Le metteur en scène parce qu’il ne lui trouve aucune utilitĂ© théâtrale? Le directeur musical parce qu’il n’aime pas le long dĂ©veloppement de l’air? Nous acceptons cette Ă©lision, non sans rĂ©ticence. Notamment vis-Ă -vis au tĂ©nor que nous aurions aimĂ© Ă©couter davantage.

La Rosine lilloise est interprĂ©tĂ©e par la soprano Eduarda Melo. Si nous regrettons la mauvaise habitude française de transposer le rĂ´le Ă  une voix soprano, tournure oubliĂ©e et dĂ©suète, la performance plein d’esprit de la pĂ©tillante Melo, sans justifier ce changement, a du sens vis-Ă -vis de la production. Dans sa cavatine du premier acte “Una voce poco fa”, en l’occurrence transposĂ©e en fa majeur et donc sans vocalises graves, sa coloratura stratosphĂ©rique et insolente Ă©blouit l’auditoire. Elle est charmante dans toutes ses interventions et sa leçon de chant au deuxième acte, est merveilleuse. Sa voix aigĂĽe s’accorde de façon plus que pertinente Ă  l’ambiance comique et dĂ©jantĂ©e,  elle ajoute fraĂ®cheur et lĂ©gèretĂ© Ă  la production.

En ce qui concerne les rĂ´les secondaires, s’il n’y a pas forcĂ©ment un Ă©quilibre du point de vu vocal, ils sont par contre tous très engagĂ©s dans leurs caractĂ©risations. Le Basile d’Adam Palka a une voix un peu verte mais veloutĂ©e. Ses dons de comĂ©dien et la couleur de sa voix compensent la tessiture quelque peu limitĂ©e. Le Bartolo de Tiziano Bracci rĂ©ussi Ă  ĂŞtre comique sans ĂŞtre grotesque. Jennifer Rhys-Davies est une Berta dont nous aurons du mal Ă  oublier le sens aigu de la comĂ©die, si elle chante peu, sa prĂ©sence sur le plateau est d’un comique contagieux. Finalement nous remarquerons le Fiorello d’Olivier Dunn. Son personnage ne chante que très peu, mais c’est en effet lui qui chante les premières notes de la partition et sa voix puissante et sa couleur irrĂ©sistible nous ont fortement surpris!

Que dire de l’Orchestre de Picardie dirigĂ© par Antonello Allemandi? L’aspect brillant et gai sont les principaux atouts de la prestation. Le maestro a lui aussi un sens solide du théâtre puisqu’il intervient pertinemment pour rehausser l’humeur et la fougue de la partition. Silences et crescendi inattendus dans la cĂ©lĂ©brissime ouverture, Ă©lĂ©gance et clartĂ© presque mozartiennes dans les intermèdes, une vivacitĂ© et un zeste fabuleux en permanence. Dans ce sens le chĹ“ur de l’OpĂ©ra de Lille dirigĂ© par Arie van Beeck est Ă  la hauteur de la production, avec une rĂ©activitĂ© tonique et lui aussi, une belle implication théâtrale.

Courrez voir et Ă©couter cette nouvelle production… Le Barbier de Sivadier fera sans doute battre votre cĹ“ur, et vous sortirez convaincu du fait que l’opĂ©ra est un art vivant! Une Ĺ“uvre d’art totale complètement inattendue Ă  surtout ne pas rater. A l’affiche Ă  l’OpĂ©ra de Lille les 26, 28 et 30 mai puis le 2 juin 2013.