CRITIQUE, Festivals d’été 2021. Festival Lucens Classique, Château de Lucens (Suisse), les 23 et 24 juillet 2021

CRITIQUE, Festivals d’étĂ© 2021. Festival Lucens Classique, Château de Lucens (Suisse), les 23 & 24 juillet 2021. Quatuor Sine Nomine (le 23). Camille Thomas (violoncelle) et Christian Chamorel (piano) le 24. Il en fallait de l’audace et du courage pour, en pleine pandĂ©mie, crĂ©er un nouveau festival de musique classique : le Festival Lucens Classique ! C’est pourtant le rĂŞve fou (et le pari rĂ©ussi !) que viennent de rĂ©aliser deux jeunes et enthousiastes musiciens suisses – le chef d’orchestre Guillaume Berney et le violoniste Guillaume Jacot – dans le somptueux Ă©crin que constitue le Château de Lucens dans le canton de Vaud en Suisse. Et Ă  l’instar de ce qui se fait dĂ©jĂ  dans plusieurs festivals dans le Bordelais et en Bourgogne, les deux compères ont eu l’idĂ©e de mĂ©langer musique classique et gastronomie, pour une expĂ©rience multisensorielle. Ainsi, avant et après chaque concert, des mets et vins choisis par le chef Xavier Bats sont servis aux convives dans la magnifique cour du château mĂ©diĂ©val…

 

 

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La première soirée du vendredi 23 juillet mettait à l’honneur l’une des plus brillantes formations suisses de musique de chambre, le Quatuor Sine Nomine, consacré au Concours d’Evian en 1985. Mais avant le plaisir des oreilles à 20h, c’est celle du palais qui attendait les convives dès 18h30 dans l’immense et majestueuse cour du château médiéval. Puis il est temps de rejoindre la « Salle de justice », la plus belle pièce d’apparat du château, où les quatre instrumentistes proposent au public d’abord un tour de chauffe avec les rares Danses russes d’Igor Stravinsky. La couleur est ensuite toute différente avec le Quatuor de Debussy, œuvre révolutionnaire qui initia le XXe siècle, à la fois archaïque et hardie, que l’on aime à rapprocher de la peinture impressionniste. Les Sine Nomine en donnent une interprétation toute en tendresse intériorisée sur les phrasés avec de délicates nuances. Les pizzicati qui ouvrent le deuxième mouvement font leur petit effet et l’alto de Hans Egidi offre notamment de magnifiques sonorités dans l’andantino.

Le concert (donné sans entracte) s’achève avec le Quatuor en fa mineur op. 80 de Mendelssohn. Cet ultime chef-d’œuvre de 1847 dénote de l’heureuse volubilité que l’on connaît généralement de ce compositeur surdoué. On l’a surnommé le « Requiem pour Fanny », sa sœur tant chérie qui fut brutalement emportée à la suite d’embolie cérébrale. Mendelssohn ignorait qu’il subirait le même sort sept mois plus tard, mais ce quatuor est imprégné d’une forte mélancolie, comme une rébellion contre le destin, qui en fait un sommet du genre au XIXe siècle. La fougue du fameux Octuor du compositeur allemand est toujours présente, mais elle se fait ici désespérée, dans le plus pur esprit romantique. Plus qu’une lecture, les Sine Nomine en donnent une interprétation habitée. D’une rare intensité, le sublime adagio dominé par le (premier) violon de Patrick Genet émeut fortement, tandis que ses acolytes respirent d’une même ferveur au service de cette œuvre magnifique.

Le lendemain (24 juillet 2021), nous assistons Ă  la formation d’un exquis duo entre la violoncelliste française Camille Thomas et le pianiste suisse Christian Chamorel, qui chacun Ă  leur tour prĂ©senteront les pièces qu’ils s’apprĂŞtent Ă  jouer par souci de didactisme. La première Ĺ“uvre Ă  laquelle ils s’attaquent est la cĂ©lèbre Sonate n°1 op.38 de Johannes Brahms, une Ĺ“uvre profondĂ©ment romantique dont le premier thème est basĂ© sur les notes du renversement du sujet de l’Art de la Fugue de Jean-SĂ©bastien Bach. Son autre particularitĂ© est que la fonction traditionnelle d’accompagnement du piano n’existe pas dans ce marathon entre les deux instruments, chacun essayant d’imposer son propre rythme. Dès l’Allegro initial, on est frappĂ© par la noblesse et l’intensitĂ© brĂ»lante du jeu : les deux instrumentistes avancent avec vĂ©hĂ©mence et grandeur, d’une manière parfois un peu rude mais tout en prĂ©servant une poĂ©sie altière. Le final, très enlevĂ©, voit le piano mener la danse en Ă©rigeant un monument furieux. Changement d’ambiance avec le très mystique Louange Ă  l’EternitĂ© de JĂ©sus (un des huit mouvements du fameux Quatuor pour la fin des temps), et c’est une grande Ă©motion que distille le legato extatique et recueilli du piano et du violoncelle dans ce duo bouleversant. Le programme s’achève par la gĂ©niale Sonate en la majeur de CĂ©sar Franck – initialement composĂ©e pour piano et violon, et donc proposĂ©e ici dans une retranscription. On le sait, c’est un ouvrage tout chargĂ© d’amour et de passion, un feu que les deux musiciens font jaillir grâce Ă  la superbe sonoritĂ© du violoncelle (… un Stradivarius !) et Ă  un piano virtuose qui se dĂ©ploient dans un dialogue Ă©troit et bien Ă©quilibrĂ©. Le public, avant de retourner vers les agapes sucrĂ©es qui l’attendent (mais dans une grande salle voĂ»tĂ©e suite Ă  un orage impromptu !), leur rend un vibrant hommage, dont ils le remercient par un bis : la rare Rhapsodie hongroise de David Popper !

Pour une première édition, c’est un vrai succès et nous sommes restés sous le charme tant des lieux que des artistes, mais aussi des organisateurs qui se sont démenés pour un public mélomane qui n’attend déjà plus que la deuxième mouture qu’on nous a promis encore plus belle… alors vivement !
 

 

CRITIQUE, concert. Festival Lucens Classique, Château de Lucens (Suisse), les 23 & 24 juillet 2021. Quatuor Sine Nomine (le 23). Camille Thomas (violoncelle) et Christian Chamorel (piano) le 24. Photo : © Michel Bertholet.