RING : Siegfried, Le Crépuscule des Dieux (Jordan, Bieito)

Wagner 2014 : Le Ring nouveau de BayreuthPARIS, Bastille. WAGNER : Le RING. 10 oct > 21 nov 2020. AprĂšs le cycle Ă©vĂ©nement conçu par GĂŒnther KrĂ€mer (dĂ©jĂ  dirigĂ© par Philippe Jordan, Bastille 2013), l’OpĂ©ra de Paris prĂ©sente sa nouvelle production de la TĂ©tralogie wagnĂ©rienne, mise en scĂšne cette fois par le catalan volontiers provocateur Calisto Bieito dont la vision reste souvent laide voire prosaĂŻque, soulignant dans l’action tout ce qui relĂšve de notre Ă©poque postmoderniste, cynique, barbare, dĂ©senchantĂ©e. Ce n’est pas ce nouveau cycle qui contredira sa rĂ©putation et force est de prĂ©sumer que ce Ring s’affirmera par son rĂ©alisme dĂ©sabusĂ© et froid (comme sa Carmen, toujours Ă  l’affiche). Coronavirus oblige, le thĂ©Ăątre parisien peut ouvrir ses portes par les deux derniĂšres productions du cycle de 4 : Siegfried (3 reprĂ©sentations : les 10, 14 et 18 oct 2020) ; Le CrĂ©puscule des dieux (3 reprĂ©sentations aussi, les 13, 17 et 21 nov 2020).

 

 

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SIEGFRIED (1876)
Opéra Bastille, les 10, 14 et 18 oct 2020
puis 26 nov et 4 décembre 2020
séance : 18h, le dimanche à 14h (18 oct)

RÉSERVEZ vos places
directement sur le site de l’OpĂ©ra de Paris
Durée : 5h15, avec 2 entractes

https://www.operadeparis.fr/saison-20-21/opera/siegfried

wagner-portrait-bayreuth-opera-dossier-wagner-ring-sur-classiquenewsQue vaudra cette nouvelle production ? Visuellement, les dĂ©fis relevĂ©s par Calisto Bieito sont multiples. Comment se concrĂ©tiseront-ils ? Vocalement, le cast se rĂ©vĂšle tout autant hypothĂ©tique, avec le Siegfried d’Andreas Schager, le Mime de Gerhard Siegel, le Wanderer de Iain Paterson, l’Alberich de Jochen Schemckenbecher, la BrĂŒnnhilde de Martina Serafin
 Osons espĂ©rer que la force vocale et la puissance sonore ne sacrifieront pas ici l’articulation du texte. Karajan en son temps avait dĂ©montrĂ©, remarquablement, la pertinence d’une vision autant orchestrale que chambriste, en particulier permise par la diction et le sens des phrasĂ©s de ses solistes


 

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LE CRÉPUSCULE DES DIEUX (1876)
Opéra Bastille, les 13, 17 et 21 nov 2020
repris les 28 nov et 6 déc 2020
séance : 18h, le dimanche à 14h (6 déc)

RÉSERVEZ vos places
directement sur le site de l’OpĂ©ra de Paris
Durée : 5h50, avec 2 entractes

https://www.operadeparis.fr/saison-20-21/opera/le-crepuscule-des-dieux

wagnerDĂ©monisme des Gibishungen / grĂące salvatrice de BrĂŒnnhilde… Ultime journĂ©e de la TĂ©tralogie de Wagner, dans la mise en scĂšne de Calisto Bieito. Si l’on retrouve les Siegfried d’Andreas Schager, Alberich de Jochen Schemckenbecher ; en revanche BrĂŒnnhilde a changĂ© (Ricarda Merbeth). Or ici tout repose sur le couple manipulĂ© mais lumineux et tragique de Siegfried et de BrĂŒnhilde, Ă©prouvĂ©s par les intrigues du clan des Gibishungen dont les mĂąles Hagen (Ain Anger) et Gunther (Johannes Martin KrĂ€nzle) incarnent le dĂ©monisme le plus infect, inspirĂ© par la haine et la conquĂȘte du pouvoir.

 

 

 

 

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L’ANNEAU DU NIBELUNG / LE RING en version intĂ©grale

Affiche_(portrait)_Le_Ring_2020(2)L’OpĂ©ra Bastille propose l’ensemble du RING 2020, par Jordan et Bieito, en un festival complet, comprenant le PrĂ©lude et les 3 journĂ©es, en 2 cycles. Le Premier festival, les 23 nov (L’or du Rhin), 24 nov (La Walkyrie), 26 nov (Siefried) puis 28 nov (Le CrĂ©puscule des dieux) ; puis le second festival : les 30 nov (L’or du Rhin), 2 dĂ©c (La Walkyrie), 4 dĂ©c  (Siefried) puis 6 dĂ©c (Le CrĂ©puscule des dieux)

RĂ©servez ici, directement sur le site de l’OpĂ©ra de Paris

pour les 2 festivals du RING : du 23 au 28 nov / du 30 nov au 6 déc 2020

 

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approfondir

 

 

LIRE NOS DOSSIER Siegfried et Le Crépuscule des dieux :

 

 

SIEGFRIED, éducation et maturité du jeune héros

Wagner : le Ring du Bayreuth 2014Siegfried se concentre sur le 2Ăšme JournĂ©e de la TĂ©tralogie ou Ring de Wagner. Les enchantements de la fable Ă  laquelle se nourrit le Wagner conteur rĂ©alise ici une Ă©popĂ©e hĂ©roĂŻque et onirique qui rĂ©capitule aprĂšs l’ivresse amoureuse et compassionnelle de La Walkyrie (1Ăšre JournĂ©e), l’enfance du jeune hĂ©ros puis sa transformation en jeune adulte victorieux amoureux. La figure est Ă  l’origine de tout le cycle : on sait qu’au dĂ©but de son oeuvre lyrique, avant la conception globale en tĂ©tralogie, Wagner souhaitait mettre en musique le vie et surtout la mort de Siegfried. C’est en s’intĂ©ressant aux Ă©vĂ©nements qui prĂ©cĂšdent l’avĂšnement du hĂ©ros, que le compositeur tisse peu Ă  peu la matiĂšre du Ring (le prologue de L’Or du Rhin dĂ©voilant la rivalitĂ© de Wotan et des Nibelungen, la malĂ©diction de l’anneau et les sacrifices Ă  accepter / assumer pour s’en rendre mettre) : tout converge vers la geste du champion qui n’a pas peur, et le sens de ce qu’il fait, est, devient. Dans Siegfried, drame musical en 3 actes, s’opposent le forgeron Mime qui est aussi l’éducateur de Siegfried, et Siegfried. Le premier vit dans l’espoir de reforger l’anneau qui donne la toute puissance : c’est un ĂȘtre calculateur, fourbe, peureux. Ce qu’il forge l’enchaĂźne Ă  un cycle de malĂ©diction.
Geste amoureux, héroïque de Siegfried

A l’inverse, Siegfried, ĂȘtre lumineux et conquĂ©rant, forge sa propre Ă©pĂ©e, Nothung, instrument de son Ă©mancipation (qui est aussi l’ex Ă©pĂ©e de son pĂšre Siegmund) : avec elle, il tue le dragon Fafner, et suit la voix de l’oiseau intelligible qui le mĂšne jusqu’au rocher oĂč repose sa futur Ă©pouse, BrĂŒnnhilde, ex walkyrie, dĂ©chue par Wotan. Comme dans La Walkyrie oĂč se dĂ©veloppe le chant amoureux des parents de Siegfried (Siegmund et Sieglinde), Siegfried est aussi un ouvrage d’effusion enivrĂ©e : quand le hĂ©ros bientĂŽt vainqueur du dragon, s’extasie en contemplant le miracle de la nature soudainement complice et protectrice (les murmures de la forĂȘts). En portant le sang de la bĂȘte Ă  ses lĂšvres, il est frappĂ© de discernement et d’intelligence, vision supĂ©rieure qui lui fait comprendre les intentions de Mime
 qu’il tue immĂ©diatement : on aurait souhaitĂ© que dans le dernier volet, Le CrĂ©puscule des dieux, Siegfried montrĂąt une intelligence tout aussi affĂ»tĂ©e en particulier vis Ă  vis du clan Gibishungen
 mais sa naĂŻvetĂ© causera sa perte.
Pour l’heure, aprĂšs l’accomplissement du prodige (tuer le dragon, prendre l’anneau), Siegfried dĂ©couvre au III, l’amour, rĂ©compense du hĂ©ros mĂ©ritant : et Wagner, peint alors un tableau saisissant oĂč Siegfried dĂ©couvre BrĂŒnnhilde sur son roc de feu, puis l’enlace en un duo Ă©perdu, digne des effluves tristanesques, au terme duquel, le fiancĂ© remet Ă  sa belle, l’anneau maudit. Dans Siegfried, se prĂ©cise aussi la rĂ©alisation du cycle fatal : au dĂ©but du III, le dieu si flamboyant dans L’Or du Rhin, Wotan : manipulateur (piĂ©geant honteusement avec Loge, le nain AlbĂ©rich), brillant bĂątisseur (du Wallhala), nĂ©gociateur (avec les gĂ©ants), se dĂ©couvre ici en “Wanderer” (voyageur errant), tĂȘte basse, Ă©puisĂ©, usĂ©, renonçant au pouvoir sur le monde : la chute assumĂ©e de Wotan est criante lorsqu’il croise la route du nouveau hĂ©ros Siegfried dont l’épĂ©e dĂ©truit la vieille lance du solitaire fatigué  Tout un symbole. De sorte qu’à la fin de l’ouvrage, la partition est portĂ©e Ă  travers le duo des amants magnifiques (Siegfried / BrĂŒnnhilde) par une espĂ©rance nouvelle : Siegfried ne serait-il pas cette figure messianique, annonciatrice d’un monde nouveau ? C’est la clĂ© de l’opĂ©ra. Mais Wagner rĂ©serve une toute autre fin Ă  son hĂ©ros car l’anneau est porteur d’une malĂ©diction qui doit s’accomplir : tel est l’enjeu de la 3Ăšme JournĂ©e du Ring : Le CrĂ©puscule des dieux. Par Elvire James

 

 

Crépuscule des dieux : avÚnement des Hommes ?

L’orchestre suit en particulier tout ce qu’éprouve BrĂŒnnhilde, tout au long de l’ouvrage, tour Ă  tour, ivre d’amour, puis Ă©cartĂ©e, trahie, humiliĂ©e par celui qu’elle aime : Siegfried trop crĂ©dule est la proie des machinations et du filtre d’oubli 
 une faiblesse trop humaine qui la mĂšnera Ă  la mort. Le hĂ©ros se laissera convaincre de rĂ©pudier BrĂŒnnhilde pour Ă©pouser Gutrune 


Musique de l’inĂ©luctable
walkyrie-wagner-homepage-une-walkyrie-de-wagnerMais BrĂŒnnhilde est elle aussi manipulĂ©e par l’infĂąme Hagen. Le fils d’AlbĂ©rich (qui surgit tel un spectre au dĂ©but du II), intrigue et complote
 forçant l’amoureuse Ă  dĂ©voiler le seul point faible du hĂ©ros : son dos. Siegfried pĂ©rira donc d’un coup de lance sous la nuque. Wagner compose alors l’une des pages les plus saisissantes du Ring pour exprimer la mort de Siegfried. C’est que la malĂ©diction qui menace l’édifice, portĂ© tant bien que mal par Wotan jusqu’à l’opĂ©ra Siegfried, se rĂ©alise finalement et l’anneau ira irrĂ©sistiblement aux filles du Rhin, ses vĂ©ritables propriĂ©taires. Entre temps, les hommes ont rĂ©vĂ©lĂ© leur vraie nature : dissimulation, fourberie, complots, coups bas, hypocrisie, manipulation, barbarie criminelle
 Si dans l’Or du Rhin, Wagner avait reprĂ©senter l’esclavage des opprimĂ©s sous le pouvoir d’AlbĂ©rich le Nibelung, – portrait visionnaire des masses asservies par l’ultracapitalisme -, le CrĂ©puscule des Dieux cultive un tension tout aussi Ăąpre et mordante mais moins explicite. La musique et tout l’orchestre cisĂšle en un chambrisme subtil, l’ocĂ©an des complots tissĂ©s dans l’ombre, l’impuissante solitude des justes dont Ă©videmment BrĂŒnnhilde. Car c’est bien la Walkyrie dĂ©chue, la vĂ©ritable protagoniste de ce dernier volet qui voit la fin des dieux et  
 de la civilisation.  Face aux agissements de Hagen et son clan matĂ©rialiste, BrĂŒnnhilde prĂŽne la vertu de l’amour, seule source tangible pour l’avenir de l’humanitĂ©.
Rien n’est comparable dans sa continuitĂ© Ă  l’ivresse hypnotique de la partition du CrĂ©puscule des dieux. Le Voyage de Siegfried sur le Rhin, les retrouvailles avec BrĂŒnnhilde, le sublime prĂ©lude orchestral qui prĂ©cĂšde l’arrivĂ©e de Waltraute venue visiter sa soeur Walkyrie, le trio des conspirateurs Ă  la fin du II, la mort du hĂ©ros puis le grand monologue de la BrĂŒnnhilde sur le bĂ»cher final sont quelques uns des jalons de l’épopĂ©e wagnĂ©rienne, l’une des plus incroyables fresques lyriques de tous les temps.

Au moment oĂč Philippe Jordan poursuit son travail (admirable) sur l’orchestre de Wagner en dirigeant en mai et juin 2013, le dernier volet du Ring, Le CrĂ©puscule des dieux, classiquenews partage sa passion de la musique de l’auteur de Tristan et souligne la rĂ©ussite du compositeur dramaturge, en particulier dans la rĂ©alisation de son Ă©criture orchestrale. C’est peu dire que le musicien fut un immense symphoniste, peut-ĂȘtre le plus grand de l’ùre romantique 


On ne dira jamais assez le gĂ©nie de Wagner quand hors de l’action proprement dite, par exemple concrĂštement : l’enchaĂźnement et la rĂ©alisation des tractations infĂąmes de l’abject Hagen contre le couple Siegfried et BrĂŒnnhilde, le compositeur sait s’immiscer dans la psychĂ© de son hĂ©roĂŻne pour exprimer tout ce qui la rend grande et admirable : prenez par exemple l’intermĂšde orchestral du I, assurant la transition entre la scĂšne 2 et la scĂšne 3 : alors que le spectateur dĂ©couvre le gouffre dĂ©moniaque qui habite le noir Hagen digne fils d’AlbĂ©rich – le rancunier vengeur et amer, Wagner nous transporte vers son opposĂ©, lumineux, clairvoyant, loyal et capable de toute abnĂ©gation au nom de l’amour : BrĂŒnnhilde.
Ă©clat des interludes symphoniques
Il n’est pas de contraste plus saisissant alors que ce passage orchestral qui Ă©tire le temps et l’espace, passant des abĂźmes tĂ©nĂ©breux oĂč le mal rĂšgne sans partage vers le roc oĂč se tient la Walkyrie dĂ©chue : le chant des instruments (clairon, puis hautbois, enfin clarinette) dit tout ce que cette femme sublime a sacrifiĂ©, trahissant la loi du pĂšre (Wotan), accomplissant l’idĂ©al terrestre de l’amour pur et dĂ©sintĂ©ressĂ© (pour Siegfried) 
 Wagner prĂ©cise les didascalies : la jeune femme assume sa condition de mortelle et contemple l’anneau par la faute duquel tout est consommĂ© et qui dans son esprit pur incarne a contrario de la malĂ©diction qui s’accomplit, le serment amoureux qui la relie Ă  son aimĂ© 
 BientĂŽt paraĂźt Waltraute sa soeur, Walkyrie venue du Walhalla de leur pĂšre pour rĂ©cupĂ©rer l’anneau (car toujours toute action tourne autour de la bague magique et maudite : Wotan sait que s’il rĂ©cupĂšre l’anneau, son rĂȘve politique et l’enfer qu’il a suscitĂ©, disparaĂźtra) 


Affiche_(portrait)_Le_Ring_2020(2)Wagner excelle dans la combinaison des thĂšmes ; tous tissent cet Ă©cheveau de pensĂ©e et de sentiments mĂȘlĂ©s qui dans l’esprit de BrĂŒnnhilde fonde son destin d’amoureuse entiĂšre et passionnĂ©e, de femme et d’épouse bientĂŽt bafouĂ©e, sans omettre l’immense source de compassion qui anime cet ĂȘtre miraculeux touchĂ© par la grĂące 
 car bientĂŽt, son vaste monologue final permettra de conclure tout le cycle, en une scĂšne d’ultime sacrifice (comme dans Isolde).  Il faut mesurer dans l’accomplissement de cet interlude de prĂšs de 6mn (selon les versions selon les chefs) tout le gĂ©nie de Wagner, dramaturge psychologique, dont l’écriture sait Ă©tirer le temps musical, abolir espace et nĂ©cessitĂ© de l’écoulement dramatique, atteignant ce vertige et cette effusion dont il reste le seul Ă  dĂ©tenir la clĂ© sur la scĂšne lyrique 
 Cet interlude est un miracle musical. La clĂ© qui apprĂ©ciĂ©e pour elle-mĂȘme pourrait faire aimer Wagner absolument.
IIlustration : BrĂŒnnhilde et son cheval Grane 
 La Walkyrie par compassion pour les WĂ€lsungen (Siegmund et Sieglinde) recueille leur fils Siegfried, l’épouse bravant la loi du pĂšre Wotan. La fiĂšre amoureuse allume le grand feu purificateur au dernier tableau du CrĂ©puscule des dieux (GötterdĂ€mmerung) pour rejoindre dans la mort son Ă©poux honteusement assassinĂ© par Hagen 
 Par Carter Chris-Humphray

 

 

Barcelone. Siegfried de Wagner au Liceu

WAGNER EN SUISSEBarcelone, Liceu. Wagner : Siegfried. 11<23 mars 2015. Mise en scĂšne par Robert Carsen, cette production de Siegfried se concentre sur le 2Ăšme JournĂ©e de la TĂ©tralogie ou Ring de Wagner. Les enchantements de la fable Ă  laquelle se nourrit le Wagner conteur rĂ©alise ici une Ă©popĂ©e hĂ©roĂŻque et onirique qui rĂ©capitule aprĂšs l’ivresse amoureuse et compassionnelle de La Walkyrie (1Ăšre JournĂ©e), l’enfance du jeune hĂ©ros puis sa transformation en jeune adulte victorieux amoureux. La figure est Ă  l’origine de tout le cycle : on sait qu’au dĂ©but de son oeuvre lyrique, avant la conception globale en tĂ©tralogie, Wagner souhaitait mettre en musique le vie et surtout la mort de Siegfried. C’est en s’intĂ©ressant aux Ă©vĂ©nements qui prĂ©cĂšdent l’avĂšnement du hĂ©ros, que le compositeur tisse peu Ă  peu la matiĂšre du Ring (le prologue de L’Or du Rhin dĂ©voilant la rivalitĂ© de Wotan et des Nibelungen, la malĂ©diction de l’anneau et les sacrifices Ă  accepter / assumer pour s’en rendre mettre) : tout converge vers la geste du champion qui n’a pas peur, et le sens de ce qu’il fait, est, devient. Dans Siegfried, drame musical en 3 actes, s’opposent le forgeron Mime qui est aussi l’Ă©ducateur de Siegfried, et Siegfried. Le premier vit dans l’espoir de reforger l’anneau qui donne la toute puissance : c’est un ĂȘtre calculateur, fourbe, peureux. Ce qu’il forge l’enchaĂźne Ă  un cycle de malĂ©diction.

Geste amoureux, héroïque de Siegfried

Siegfried wagner barcelone liceu robert carsen josep pons classiquenews mars 2015A l’inverse, Siegfried, ĂȘtre lumineux et conquĂ©rant, forge sa propre Ă©pĂ©e, Nothung, instrument de son Ă©mancipation (qui est aussi l’ex Ă©pĂ©e de son pĂšre Siegmund) : avec elle, il tue le dragon Fafner, et suit la voix de l’oiseau intelligible qui le mĂšne jusqu’au rocher oĂč repose sa futur Ă©pouse, BrĂŒnnhilde, ex walkyrie, dĂ©chue par Wotan. Comme dans La Walkyrie oĂč se dĂ©veloppe le chant amoureux des parents de Siegfried (Siegmund et Sieglinde), Siegfried est aussi un ouvrage d’effusion enivrĂ©e : quand le hĂ©ros bientĂŽt vainqueur du dragon, s’extasie en contemplant le miracle de la nature soudainement complice et protectrice (les murmures de la forĂȘts). En portant le sang de la bĂȘte Ă  ses lĂšvres, il est frappĂ© de discernement et d’intelligence, vision supĂ©rieure qui lui fait comprendre les intentions de Mime… qu’il tue immĂ©diatement : on aurait souhaitĂ© que dans le dernier volet, Le CrĂ©puscule des dieux, Siegfried montrĂąt une intelligence tout aussi affĂ»tĂ©e en particulier vis Ă  vis du clan Gibishungen… mais sa naĂŻvetĂ© causera sa perte.
Pour l’heure, aprĂšs l’accomplissement du prodige (tuer le dragon, prendre l’anneau), Siegfried dĂ©couvre au III, l’amour, rĂ©compense du hĂ©ros mĂ©ritant : et Wagner, peint alors un tableau saisissant oĂč Siegfried dĂ©couvre BrĂŒnnhilde sur son roc de feu, puis l’enlace en un duo Ă©perdu, digne des effluves tristanesques, au terme duquel, le fiancĂ© remet Ă  sa belle, l’anneau maudit. Dans Siegfried, se prĂ©cise aussi la rĂ©alisation du cycle fatal : au dĂ©but du III, le dieu si flamboyant dans L’Or du Rhin, Wotan : manipulateur (piĂ©geant honteusement avec Loge, le nain AlbĂ©rich), brillant bĂątisseur (du Wallhala), nĂ©gociateur (avec les gĂ©ants), se dĂ©couvre ici en “Wanderer” (voyageur errant), tĂȘte basse, Ă©puisĂ©, usĂ©, renonçant au pouvoir sur le monde : la chute assumĂ©e de Wotan est criante lorsqu’il croise la route du nouveau hĂ©ros Siegfried dont l’Ă©pĂ©e dĂ©truit la vieille lance du solitaire fatiguĂ©… Tout un symbole. De sorte qu’Ă  la fin de l’ouvrage, la partition est portĂ©e Ă  travers le duo des amants magnifiques (Siegfried / BrĂŒnnhilde) par une espĂ©rance nouvelle : Siegfried ne serait-il pas cette figure messianique, annonciatrice d’un monde nouveau ? C’est la clĂ© de l’opĂ©ra. Mais Wagner rĂ©serve une toute autre fin Ă  son hĂ©ros car l’anneau est porteur d’une malĂ©diction qui doit s’accomplir : tel est l’enjeu de la 3Ăšme JournĂ©e du Ring : Le CrĂ©puscule des dieux.

boutonreservationSiegfried de Wagner
Barcelone, Gran Teatro del Liceu
7 représentations : les 11,13,15,17, 19, 21 et 23 mars 2015

Josep Pons, direction
Robert Carsen, mise en scĂšne
Lance Ryan / Stefan Vinke (Siegfried)
Peter Bronder (Mime)
Albert Dohmen (Wotan/der Wanderer)
Oleg Bryjak (Alberich)
Irene Theorin (BrĂŒnnhilde)
Ewa Podles (Erda)…

Le Ring de Wagner Ă  Munich

wagner-ring-tetralogie-582-612Munich. Wagner : Le Ring. Du 20 fĂ©vrier au 29 mars 2015. Le Bayerisches Staatsoper de Munich, dans la capitale bavaroise affiche l’intĂ©gralitĂ© de la TĂ©tralogie wagnĂ©rienne dans la rĂ©alisation du duo Kirill Petrenko chef d’orchestre) et Andreas Kriegenburg (rĂ©gie, mise en scĂšne). Dans l’ordre, L’or du Rhin pour le prĂ©lude, puis les 3 journĂ©es : La Walkyrie, Siegfried enfin Le CrĂ©puscule des dieux.  Soit 13 soirĂ©es wagnĂ©riennes. le cycle peut ĂȘtre Ă©coutĂ© dans la quasi continuitĂ© les 22,23,26 et 29 mars 2015. Production dĂ©jĂ  prĂ©sentĂ©e en 2012.

Wagner 2014 : Le Ring nouveau de BayreuthLa TĂ©tralogie raconte sur le registre Ă©pique et universel l’accomplissement de la barbarie et de l’indignitĂ© humaine sur le monde et les hommes. L’ĂȘtre intelligent et faux bĂątisseur (Wotan) construit sa propre perte en imposant ses rĂšgles : manipulation, vol, tyrannie, impĂ©rialisme. Avide et vĂ©nal, le Dieu des dieux se montre parfaitement indigne de son prestige. Pour dĂ©rober l’autoritĂ© qu’il prĂ©tend dĂ©tenir, il a perdu un oeil et s’est taillĂ© une lance dans le bois du hĂȘtre primordial… Ici le pouvoir rend fou et l’amour de l’or, totalement inhumain. Dans L’or du Rhin, l’or pur du fleuve garant de l’Ă©quilibre naturel est dĂ©robĂ© par Alberich, Ă  son tour dĂ©possĂ©dĂ© par… Wotan lequel pour Ă©difier son palais du Walhalla, trompe abusivement les GĂ©ants. A la fin du Prologue, Wotan et sa clique divine monte au sommet : image de l’orgueil dĂ©mesurĂ©, leur ascension annonce dĂ©jĂ  leur chute.
Dans La Walkyrie paraĂźt l’amour, celui du couple Siegmund et Sieglinde, les parents du hĂ©ros Ă  venir : Siegfried. Ils sont tous les deux sacrifiĂ©s sur l’autel du cynisme de Wotan : mais sa propre fillle, la Walkyrie BrĂŒnnhilde ose braver l’ordre du pĂšre. Sieglinde pourra enfanter le hĂ©ros Ă  naĂźtre, mais elle perdra son statut et deviendra simple mortelle, protĂ©gĂ©e par un rideau de feu.
Siegfried raconte l’enfance du hĂ©ros attendu. Comment Alberich son tuteur lui cache sa nature exceptionnelle et mourra sous la lame de son Ă©pĂ©e. Le hĂ©ros qui ne connaĂźt pas la peur, assassine le dragon : il peut rejoindre la Walkyrie sur son rocher pour l’Ă©pouser…
Dans le CrĂ©puscule des dieux, la prophĂ©tie s’accomplit et Wotan doit cĂ©der la place Ă  Siegfried. Pourtant, ce dernier trop naĂŻf et manipulable se laisse berner par le clan de Gibishungen : il trahit BrĂŒnnhilde, et meurt honteusement Ă  la suite d’un complot : sa mort puis l’ample monologue de BrĂŒnnhilde annonçant une Ăšre nouvelle sont les deux temps forts d’une partition parmi les plus rĂ©ussies de tout le cycle.

La Tétralogie wagnérienne à Munich
Der Ring des Nibelungen

agenda
L’or du Rhin,  Das Rheingold
Les 20,27 février puis 11 et 22 mars 2015

La Walkyrie, Die WalkĂŒre
Les 28 février puis 6,14,23 mars 2015

Siegfried
Les 8,16,26 mars 2015

GötterdÀmmerung
Les 20 et 29 mars 2015

Illustrations : Odin par Arthur Rackham, Richard Wagner (DR)

Centenaire du ténor Wolfgang Windgassen (1914-1974)

Windgassen-Wachter-1963-275NĂ© en 1914 Ă  Annemasse (Haute-Savoie), Wolfgang Windgassen incarne le tĂ©nor wagnĂ©rien par excellence, loin des caricatures actuelles qui s’entĂȘtent Ă  imposer l’image d’un hurleur surpuissant, poitrinĂ©, sans Ă©clat ni nuances. La preuve apportĂ©e par Windgassen marque l’histoire des grands interprĂštes Ă  Bayreuth dont le sens du verbe, la clartĂ© plutĂŽt que la vocifĂ©ration laissent un standard d’excellence encore aujourd’hui difficile Ă  renouveler. FormĂ© au chant par ses parents, -tous deux chanteurs lyriques, Wolfgang est recrutĂ© par Wieland Wagner Ă  Bayreuth en 1951 (pour y chanter Froh et dĂ©jĂ  Parsifal) : il y chante tous les rĂŽles importants, assurant parfois en quelques semaines, plusieurs parties dans des opĂ©ras diffĂ©rents, attestant d’une santĂ© sidĂ©rante : Lohengrin, Tristan, Siegmund (Walkyrie), Siegfried (Ring), Walther (Les MaĂźtres Chanteurs), et bien sĂ»r, Parsifal.

Centenaire du ténor allemand légendaire Wolfgang Windgassen, héros bayreuthien

A Bayreuth, il s’affirme sous la baguette de grands chefs dont Clemens Krauss (Bayreuth 1953), Joesph Keilberth et Eugen Jochum (pour Lohengrin), et dans les annĂ©es 1960 : Sawallisch, Solti (qui l’engage pour sa premiĂšre intĂ©grale discographique stĂ©rĂ©o du Ring : 1958-1966 oĂč le tĂ©nor allemand chante un siegfried anthologique), enfin Karl Böhm.

Au dĂ©but des annĂ©es 1970, il s’illustre dans la mise en scĂšne, puis, de 1970 Ă  sa mort en 1974 (8 septembre), dirige l’opĂ©ra de Stuttgart, une ville qui avait accueilli ses annĂ©es de perfectionnement. Chez Windgassen, l’intelligence du chanteur, comblĂ© par une technique de diseur exceptionnel, se mariait Ă  un jeu d’acteur souvent irrĂ©sistible. Wolfgang Windgassen a Ă©tĂ© aussi un excellent RadamĂšs (Aida de Verdi).

 

Illustration : Wolfgang Windgassen (debout) Ă  Bayreuth

Compte rendu. Wagner : Der Ring. Daniel Kawka, direction (Dijon, le 13 octobre 2013)

VnsxJtQY62_201310223GL1UUUC7DCompte rendu. Wagner : Der Ring. Daniel Kawka, direction (Dijon, le 13 octobre 2013). A Dijon : un certain Ring, pas le Ring … Commençons par le malentendu qui n’a pas manquĂ© de troubler la juste Ă©valuation de ce Ring dijonais plutĂŽt froidement accueilli par certains medias, trop attachĂ©s Ă  une vision classique voire conservatrice de La TĂ©tralogie wagnĂ©rienne. La production de l’OpĂ©ra de Dijon souffrirait ainsi de deux maux impardonnables : ses coupures (plutĂŽt franches … mais cohĂ©rentes car elles Ă©vitent les Ă©pisodes rĂ©pĂ©titifs d’un opĂ©ra Ă  l’autre)) ; ses inclusions contemporaines, regards actuels signĂ©s du compositeur en rĂ©sidence Ă  Dijon (Brice Pauset), lequel qui non seulement rĂ©invente certains Ă©pisodes mais surtout rĂ©arrange la partition pour rĂ©ussir les transitions entre les sĂ©quences qui ont Ă©chappĂ© Ă  la coupe…  Double forfait de lĂšse majestĂ© oĂč c’est Wagner qu’on assassine…
C’Ă©tait oubliĂ© que ce Ring produit et portĂ© par le directeur de l’OpĂ©ra de Dijon, Laurent Joyeux (lequel en signe aussi la mise en scĂšne et qui a pilotĂ© toute la conception dramatique et artistique), est avant tout une relecture en forme de rĂ©duction qui s’assume en tant que telle : une sorte d’ ” avant-goĂ»t ” destinĂ© non aux purs wagnĂ©riens, nostalgiques de Bayreuth (ceux lĂ  mĂȘme qui crient au scandale), mais aux nouveaux publics, Ă  tout ceux qui ne connaissant pas Wagner ou si peu, n’ayant jamais (ou que trop rarement) passĂ© la porte de l’opĂ©ra, ” osent ” s’aventurer ici en terres wagnĂ©riennes pour en goĂ»ter les dĂ©lices … vocaux, musicaux, visuels. A en juger par les trĂšs nombreux rappels en fin de cycle (aprĂšs Siegfried puis Le CrĂ©puscule des  Dieux), la maison dijonaise a amplement atteint ses objectifs, un pourcentage de nouveaux spectateurs trĂšs sensible,  jeunes et nouveaux ” wagnĂ©riens “, ainsi convertis sont venus pour la premiĂšre fois Ă  l’OpĂ©ra de Dijon grĂące Ă  cette expĂ©rience singuliĂšre.
Donc exit les critiques sur l’outrage fait Ă  la TĂ©tralogie originelle… Tout est question de perspective et de culture : la France n’a jamais aimĂ© les adaptations d’aprĂšs les grandes oeuvres. L’immersion allgĂ©e dans le monde Wagner reste efficace. Ce Ring diminuĂ©, retaillĂ© pour ĂȘtre Ă©coutĂ© et vu sur 2 jours (concept de dĂ©part), tient ses promesses et mĂȘme rĂ©serve de sublimes dĂ©couvertes. Car pour les wagnĂ©riens, comme nous, non bornĂ©s, les coupes, la rĂ©Ă©criture du flux dramatique n’empĂȘchent pas, au contraire, une rĂ©alisation musicale proche de la perfection. Un miracle artistique opportunĂ©ment orchestrĂ© pour l’annĂ©e du bicentenaire Wagner 2013.

Quelques faiblesses pour commencer …

 

Parlons d’abord des faiblesses (mineures en vĂ©ritĂ©) de ce Ring retaillĂ©. Perdre le vĂ©ritable tableau des nornes qui ouvre le CrĂ©puscule, pour celui rĂ©Ă©crit par Pauset, reste une erreur (affaire de goĂ»t) : mĂȘme si l’inclusion contemporaine placĂ©e en introduction Ă  Siegfried  rĂ©capitule en effet ce qui a prĂ©cĂ©dĂ© (La Walkyrie) et prĂ©pare Ă  l’action hĂ©roĂŻque Ă  venir, ne pas entendre Ă  cet endroit prĂ©cis, la musique de Wagner est difficile Ă  supporter : le gain  dans cette substitution n’est pas Ă©vident : l’auditeur/spectateur y a perdu l’un des tableaux les plus envoĂ»tants de la TĂ©tralogie. Et dĂ©buter l’Ă©coute de Siegfried par le prisme d’une musique viscĂ©ralement ” Ă©trangĂšre “, est une expĂ©rience qui relĂšve de l’Ă©preuve. Avouons que rentrer dans l’univers WagnĂ©rien par ce biais a Ă©tĂ© abrupt, soit presque 20 minutes de musique tout Ă  fait inutile. Certes on a compris le principe du regard contemporain sur Wagner mais sur le plan dramatique, nous prĂ©fĂ©rons vraiment l’Ă©pisode originel. Infiniment plus poĂ©tique et plus Ă©pique.

De mĂȘme, d’un point de vue strictement dramatique, l’enchaĂźnement entre l’avant dernier et l’ultime tableau du CrĂ©puscule (changement de dĂ©cor oblige : installation de l’immense portique architecturĂ© en fond de scĂšne) impose un temps d’attente silencieux trop important qui nuit gravement Ă  la continuitĂ© du drame. L’impatience gagne les rangs des spectateurs. On note aussi certains ” dĂ©tails ” dans la rĂ©alisation des choeurs (pendant le rĂ©cit de Siegfried aux chasseurs, ou plus loin, au moment du mariage de BrĂŒnnhilde et de Gunther dans Le CrĂ©puscule) … rĂ©duits Ă  3 ou 4 voix masculines (quand plusieurs dizaines de choristes sont initialement requis)… Qu’importe, la rĂ©duction et la version coupĂ©e ont Ă©tĂ© annoncĂ©es donc ici assumĂ©es. L’important est ailleurs.  Infiniment plus bĂ©nĂ©fique.

 

 

Fosse miraculeuse

 

kawka_daniel_wagner_2013_chef_dijon_opera_443Daniel Kawka, orfĂšvre du tissu wagnĂ©rien … Car ce qui se passe dans la fosse… est un pur miracle. Un dĂ©fi surmontĂ© (aprĂšs le dĂ©sistement du premier orchestre partenaire) et sublimĂ© grĂące au seul talent du chef invitĂ© Ă  diriger ce Ring musicalement anthologique : Daniel Kawka. Disciple admirateur de Boulez, le maestro français, fondateur de l’Ensemble Orchestral contemporain, dĂ©jĂ  Ă©coutĂ© dans Tristan ici mĂȘme (mis en scĂšne par Olivier Py) se rĂ©vĂšle d’une sensibilitĂ© gĂ©niale par sa direction analytique et si subtilement architecturĂ©e. Il Ă©blouit par son sens des Ă©quilibres sonores, des balances instrumentales, une conception hĂ©doniste et brillante, lĂ©gĂšre et transparente, surtout organique de l’orchestre wagnĂ©rien ; la baguette accomplit un travail formidable sur la partition, sachant fusionner le temps, l’espace, les passions qui submergent les protagonistes : la prouesse tient du gĂ©nie tant ce rĂ©sultat  esthĂ©tiquement si accompli, s’inscrit a contrario du principe de coupures et de sĂ©quençage de ce Ring Wagner/Pauset.  Du dĂ©but Ă  la fin, l’Ă©coute est happĂ©e/captivĂ©e par le sens de la continuitĂ© et de l’aspiration temporelle. D’une articulation superlative, chaque pupitre restitue le tissu symphonique selon les Ă©pisodes avec un brio sonore (cuivres ronds, bois mordants, cordes aĂ©riennes…) et une profondeur exceptionnellenent riche sur le plan Ă©motionnel. Les Ă©tagements idĂ©alement rĂ©alisĂ©s expriment la suractivitĂ© orchestrale, ce continuum permanent d’intentions et de connotations, de rĂ©itĂ©rations, variations ou dĂ©veloppements entremĂȘlĂ©es qui composent l’Ă©toffe miroitante de l’orchestre wagnĂ©rien. Si parfois les tutti semblent attĂ©nuĂ©s (couverts de facto par la scĂšne), le relief des couleurs, la vision interne qui restitue au flot musical, sa densitĂ© vivante, offrent une expĂ©rience unique. VoilĂ  longtemps qu’un tel Wagner nous semblait irrĂ©alisable : chambriste, psychologique, Ă©motionnel, l’orchestre dit tout ce que les chanteurs taisent malgrĂ© eux. Combien l’apport du chef serait dĂ©cuplĂ© dans un cycle intĂ©gral ! Voici assurĂ©ment l’argument le plus indiscutable de ce Ring dijonais.
DIJON_siegfried_bruhnnilde_2013Parmi les plus Ă©blouissantes rĂ©ussites musicales des deux derniers volets auxquels nous avons assistĂ© : le rĂ©veil de BrĂŒnnhilde par Siegfried (clĂŽturant Siegfried) puis dans Le CrĂ©puscule, l’intermĂšde musical qui prĂ©cĂšde le viol de BrĂŒnnhilde par Gunther/Siegfried (bouleversant miroir des pensĂ©es de la  sublime amoureuse), enfin  la derniĂšre scĂšne oĂč la veuve du hĂ©ros restitue l’anneau malĂ©fique avant de se jeter dans les flammes du bĂ»cher salvateur et purificateur … Ces trois pages resteront des moments inoubliables : Sabine Hogrefe qui avait Ă©tĂ© sous la direction du chef et dans la mise en scĂšne dĂ©jĂ  citĂ©e, une Isolde captivante, incarne Ă  Dijon, une BrĂŒnnhilde fine et incandescente ; ici, mĂȘme complicitĂ© Ă©vidente avec le chef dans un rapport idĂ©al entre fosse et plateau : un dispositif  spĂ©cialement amĂ©nagĂ© comme Ă  Bayreuth qui Ă©tage sous la scĂšne les instrumentistes sur 5 niveaux.
Les aigus rayonnants et d’une santĂ© vocale sont Ă  faire frĂ©mir, surtout sa justesse psychologique est Ă  couper le souffle. On comprend dĂšs lors que ce ce rĂ©veil de l’ex Walkyrie est surtout celui d’une demi dĂ©esse qui devient femme mortelle, dĂ©sormais prĂȘte (ou presque au dĂ©part de cette rencontre avec Siegfried) Ă  aimer le hĂ©ros, vainqueur de Wotan. Incroyable mĂ©tamorphose obligĂ©e qui prend tout son sens ici, grĂące Ă  la subtilitĂ© de l’actrice, grĂące au chant tout en nuances de l’orchestre dans la fosse. Ainsi jaillissent toutes les Ă©motions, la fragilitĂ© et l’innocence des deux Ăąmes (Siegfried/BrĂŒnnhilde) qui se dĂ©couvrent et se (re)connaissent alors pour la premiĂšre fois (la rencontre est l’un des thĂšmes les plus bouleversants de l’opĂ©ra wagnĂ©rien, ici rĂ©alisĂ© de façon irrĂ©sistible).

 

 

Siegfried, jeune Rimbaud en devenir, du poétique au politique

Aux cĂŽtĂ©s de BrĂŒnnhilde, son partenaire tout aussi convaincant, le Siegfried du jeune Daniel Brenna sert admirablement la conception du metteur en scĂšne  qui fait du hĂ©ros mythique non plus ce naĂŻf guerrier bientĂŽt manipulĂ© et envoĂ»tĂ© par les Gibishugen, mais un jeune poĂšte, ardent et  impatient, vibrant au diapason de la nature, Ăąme curieuse et agissante, carnet de notes en main, sorte de Rimbaud voyageur, Ă  l’Ă©coute du monde et des Ă©pisodes naturels : d’une mĂȘme acuitĂ© tonifiante que celui de sa partenaire, le chant du tĂ©nor est exemplaire en clartĂ©, en projection du verbe, de juvĂ©nilitĂ© solaire. Quelle lecture diffĂ©rente Ă  tant de visions conformes oĂč pĂšsent souvent le poids de l’Ă©pĂ©e, … voire l’inconsistance d’un jeu souvent primaire.
Ici Laurent Joyeux suit la ligne des coupes et ce plan volontaire qui favorise la clartĂ© psychologique des individus et qui fait dans le sĂ©quençage produit, une scĂšne en forme de huit clos thĂ©Ăątral Ă  quelques personnages (surtout dans Le CrĂ©puscule des dieux oĂč l’opĂ©ra s’ouvre directement sur le dialogue des Gibishchugen Gunther et son demi frĂšre Hagen, sans donc les deux Ă©pisodes des nornes et de la rencontre entre Siegfried et les filles du Rhin) : innocent et impulsif, portĂ© par le dĂ©sir de conquĂȘte puis par le pur amour, Siegfried devient sous l’effet d’un breuvage malĂ©fique, animal politique, outrageusement trompĂ©, … il est alors capable des pires agissements, trompant, blessant, humiliant son Ă©pouse. Il ne revient Ă  lui-mĂȘme qu’au moment d’expirer, – aprĂšs avoir Ă©tĂ© odieusement assassinĂ© par Hagen : on voit bien ce passage du poĂ©tique au politique, de l’amour au pouvoir qui dĂ©truit toute humanitĂ©, sous l’effet de l’anneau maudit. La ligne psychodramatique est claire et offre de superbes visuels, comme cette aile blanche gigantesque qui est la couche de BrĂŒnnhilde, … lit d’Ă©veil, lit nuptial pour ses amours avec Siegfried : … d’une puretĂ© symbolique digne d’un Magritte (certainement le plus beau tableau de toute la soirĂ©e).

 

 

DIJON_RING_wagner_crepusculeAu terme de ce dĂ©senchantement annoncĂ© programmĂ© (Le CrĂ©puscule des dieux), la mort de Siegfried se fait mort du poĂšte, perte immense (irrĂ©mĂ©diable et fatale) pour le salut de notre monde (un tapis noir, un drapeau noir couvrent dĂ©sormais le sol et l’architecture dans un espace dĂ©sormais sans illusions ni espĂ©rance).
Il faut bien alors le geste salvateur d’une BrĂŒnnhilde, veuve enfin clairvoyante (elle jette l’anneau dans le Rhin qui revient ainsi aux filles du Rhin) pour que la malĂ©diction prenne fin et que se prĂ©cise la possibilitĂ© d’une renaissance (Ă  travers le jeune garçon – nouveau Siegfried des temps futurs, qui en fin d’action, est prĂȘt Ă  rĂ©ouvrir le grand livre de l’histoire)… Mais les hommes tirent-ils leçon du passĂ© ? Rien n’est moins sĂ»r. La question a gardĂ© toute son actualitĂ©, rehaussĂ©e par une musique dĂ©cidĂ©ment singuliĂšre, inouĂŻe …  sublimement dĂ©fendue Ă  Dijon.

 

Le Ring de Wagner à  l’OpĂ©ra de Dijon, jusqu’au 15 octobre 2013.

 

Dijon. OpĂ©ra Auditorium, le 13 octobre 2013. Wagner/Pauset : Der Ring. Siegfried, Le CrĂ©puscule des dieux. Daniel Kawka, direction. Laurent Joyeux, mise en scĂšne. SIEGFRIED : avec Sabine Hogrefe (BrĂŒnnhilde), Daniel Brenna (Siegfried), Thomas E. Brauer (Der wanderer), Florian Simson (Mime), 6 garçons de la MaĂźtrise de Dijon (les oiseaux de la forĂȘt). LE CREPUSCULE DES DIEUX : avec Sabine Hogrefe (BrĂŒnnhilde), Daniel Brenna (Siegfried), Nicholas Folwell (Gunther), Christian HĂŒbner (Hagen), Manuela Bress (Waltraute), Josefine Weber (Gutrune) …
Illustrations : Opéra de Dijon 2013 © G.Abegg 2013

 

Wagner : le Crépuscule des Dieux

Wagner : Le CrĂ©puscule des dieux. Paris, OpĂ©ra Bastille, du 21 mai au 16 juin 2013   …  Jamais la musique de Wagner n’est aussi vĂ©nĂ©neuse que dans le CrĂ©puscule des Dieux. Les 3 actes, prĂ©cĂ©dĂ©s du prologue (oĂč les Nornes disparaissent aprĂšs n’avoir pas pu Ă©viter que se rompe le fil des destinĂ©es… prĂ©figuration de la chute des Dieux annoncĂ©e), expriment les puissantes forces psychiques qui affrontent le destin du couple magnifique : Siegfried et BrĂŒnnhilde, au clan recomposĂ© des Gibishungen…

L’orchestre suit en particulier tout ce qu’Ă©prouve BrĂŒnnhilde, tout au long de l’ouvrage, tour Ă  tour, ivre d’amour, puis Ă©cartĂ©e, trahie, humiliĂ©e par celui qu’elle aime : Siegfried trop crĂ©dule est la proie des machinations et du filtre d’oubli … une faiblesse trop humaine qui la mĂšnera Ă  la mort. Le hĂ©ros se laissera convaincre de rĂ©pudier BrĂŒnnhilde pour Ă©pouser Gutrune …

Musique de l’inĂ©luctable

wagner_brunnhilde_gotterdammerung_operarthur_rackhamMais BrĂŒnnhilde est elle aussi manipulĂ©e par l’infĂąme Hagen. Le fils d’AlbĂ©rich (qui surgit tel un spectre au dĂ©but du II), intrigue et complote… forçant l’amoureuse Ă  dĂ©voiler le seul point faible du hĂ©ros : son dos. Siegfried pĂ©rira donc d’un coup de lance sous la nuque. Wagner compose alors l’une des pages les plus saisissantes du Ring pour exprimer la mort de Siegfried. C’est que la malĂ©diction qui menace l’Ă©difice, portĂ© tant bien que mal par Wotan jusqu’Ă  l’opĂ©ra Siegfried, se rĂ©alise finalement et l’anneau ira irrĂ©sistiblement aux filles du Rhin, ses vĂ©ritables propriĂ©taires. Entre temps, les hommes ont rĂ©vĂ©lĂ© leur vraie nature : dissimulation, fourberie, complots, coups bas, hypocrisie, manipulation, barbarie criminelle… Si dans l’Or du Rhin, Wagner avait reprĂ©senter l’esclavage des opprimĂ©s sous le pouvoir d’AlbĂ©rich le Nibelung, – portrait visionnaire des masses asservies par l’ultracapitalisme -, le CrĂ©puscule des Dieux cultive un tension tout aussi Ăąpre et mordante mais moins explicite. La musique et tout l’orchestre cisĂšle en un chambrisme subtil, l’ocĂ©an des complots tissĂ©s dans l’ombre, l’impuissante solitude des justes dont Ă©videmment BrĂŒnnhilde. Car c’est bien la Walkyrie dĂ©chue, la vĂ©ritable protagoniste de ce dernier volet qui voit la fin des dieux et  … de la civilisation.  Face aux agissements de Hagen et son clan matĂ©rialiste, BrĂŒnnhilde prĂŽne la vertu de l’amour, seule source tangible pour l’avenir de l’humanitĂ©.
Rien n’est comparable dans sa continuitĂ© Ă  l’ivresse hypnotique de la partition du CrĂ©puscule des dieux. Le Voyage de Siegfried sur le Rhin, les retrouvailles avec BrĂŒnnhilde, le sublime prĂ©lude orchestral qui prĂ©cĂšde l’arrivĂ©e de Waltraute venue visiter sa soeur Walkyrie, le trio des conspirateurs Ă  la fin du II, la mort du hĂ©ros puis le grand monologue de la BrĂŒnnhilde sur le bĂ»cher final sont quelques uns des jalons de l’Ă©popĂ©e wagnĂ©rienne, l’une des plus incroyables fresques lyriques de tous les temps.

Richard Wagner
Le Crépuscule des Dieux

Philippe Jordan, direction
GĂŒnter KrĂ€mer, mise en scĂšne
Paris, Opéra Bastille. Du 21 mai au 16 juin 2013
Puis du 18 au 26 juin 2013 : le festival Ring 2013

clé pour comprendre Wagner,
à propos du Crépuscule des dieux
 
Au moment oĂč Philippe Jordan poursuit son travail (admirable) sur l’orchestre de Wagner en dirigeant en mai et juin 2013, le dernier volet du Ring, Le CrĂ©puscule des dieux, classiquenews partage sa passion de la musique de l’auteur de Tristan et souligne la rĂ©ussite du compositeur dramaturge, en particulier dans la rĂ©alisation de son Ă©criture orchestrale. C’est peu dire que le musicien fut un immense symphoniste, peut-ĂȘtre le plus grand de l’Ăšre romantique …
On ne dira jamais assez le gĂ©nie de Wagner quand hors de l’action proprement dite, par exemple concrĂštement : l’enchaĂźnement et la rĂ©alisation des tractations infĂąmes de l’abject Hagen contre le couple Siegfried et BrĂŒnnhilde, le compositeur sait s’immiscer dans la psychĂ© de son hĂ©roĂŻne pour exprimer tout ce qui la rend grande et admirable : prenez par exemple l’intermĂšde orchestral du I, assurant la transition entre la scĂšne 2 et la scĂšne 3 : alors que le spectateur dĂ©couvre le gouffre dĂ©moniaque qui habite le noir Hagen digne fils d’AlbĂ©rich – le rancunier vengeur et amer, Wagner nous transporte vers son opposĂ©, lumineux, clairvoyant, loyal et capable de toute abnĂ©gation au nom de l’amour : BrĂŒnnhilde.

Ă©clat des interludes symphoniques

Il n’est pas de contraste plus saisissant alors que ce passage orchestral qui Ă©tire le temps et l’espace, passant des abĂźmes tĂ©nĂ©breux oĂč le mal rĂšgne sans partage vers le roc oĂč se tient la Walkyrie dĂ©chue : le chant des instruments (clairon, puis hautbois, enfin clarinette) dit tout ce que cette femme sublime a sacrifiĂ©, trahissant la loi du pĂšre (Wotan), accomplissant l’idĂ©al terrestre de l’amour pur et dĂ©sintĂ©ressĂ© (pour Siegfried) … Wagner prĂ©cise les didascalies : la jeune femme assume sa condition de mortelle et contemple l’anneau par la faute duquel tout est consommĂ© et qui dans son esprit pur incarne a contrario de la malĂ©diction qui s’accomplit, le serment amoureux qui la relie Ă  son aimĂ© … BientĂŽt paraĂźt Waltraute sa soeur, Walkyrie venue du Walhalla de leur pĂšre pour rĂ©cupĂ©rer l’anneau (car toujours toute action tourne autour de la bague magique et maudite : Wotan sait que s’il rĂ©cupĂšre l’anneau, son rĂȘve politique et l’enfer qu’il a suscitĂ©, disparaĂźtra) …
Wagner excelle dans la combinaison des thĂšmes ; tous tissent cet Ă©cheveau de pensĂ©e et de sentiments mĂȘlĂ©s qui dans l’esprit de BrĂŒnnhilde fonde son destin d’amoureuse entiĂšre et passionnĂ©e, de femme et d’Ă©pouse bientĂŽt bafouĂ©e, sans omettre l’immense source de compassion qui anime cet ĂȘtre miraculeux touchĂ© par la grĂące … car bientĂŽt, son vaste monologue final permettra de conclure tout le cycle, en une scĂšne d’ultime sacrifice (comme dans Isolde).  Il faut mesurer dans l’accomplissement de cet interlude de prĂšs de 6mn (selon les versions selon les chefs) tout le gĂ©nie de Wagner, dramaturge psychologique, dont l’Ă©criture sait Ă©tirer le temps musical, abolir espace et nĂ©cessitĂ© de l’Ă©coulement dramatique, atteignant ce vertige et cette effusion dont il reste le seul Ă  dĂ©tenir la clĂ© sur la scĂšne lyrique … Cet interlude est un miracle musical. La clĂ© qui apprĂ©ciĂ©e pour elle-mĂȘme pourrait faire aimer Wagner absolument.

IIlustration : BrĂŒnnhilde et son cheval Grane … La Walkyrie par compassion pour les WĂ€lsungen (Siegmund et Sieglinde) recueille leur fils Siegfried, l’Ă©pouse bravant la loi du pĂšre Wotan. La fiĂšre amoureuse allume le grand feu purificateur au dernier tableau du CrĂ©puscule des dieux (GötterdĂ€mmerung) pour rejoindre dans la mort son Ă©poux honteusement assassinĂ© par Hagen …