CRITIQUE, opéra. LYON, Opéra, le 4 mai 2022. ESCAICH : Shirine, création. Orchestre et Chœurs de l’Opéra de Lyon, Franck Ollu

shirineCRITIQUE, opĂ©ra. LYON, OpĂ©ra, le 4 mai 2022. ESCAICH : Shirine, crĂ©ation. Orchestre et ChĹ“urs de l’OpĂ©ra de Lyon, Franck Ollu (direction) / Richard Brunel (mise en scène) – Une crĂ©ation mondiale est toujours un Ă©vĂ©nement. Après le succès de Claude, ici mĂŞme Ă  Lyon, on attendait beaucoup du nouvel opus de Thierry Escaich. Attente déçue, compensĂ©e par un plateau de haute tenue, une mise en scène efficace et une direction exemplaire.

Au départ une épopée romanesque en vers de Nêzâmi, Kosrow va Chîrîn, chef-d’œuvre de la littérature persane du XIIe siècle, adapté et resserré en 12 tableaux par l’écrivain franco-afghan Atiq Rahimi (prix Goncourt 2008), tandis que Richard Brunel, actuel directeur de l’opéra de Lyon en signe une mise en scène à la fois sobre, puissamment suggestive, à l’image de ces femmes aux bouches cousues avec lesquelles s’ouvrent l’opéra (clin d’œil au film Shirin du cinéaste iranien Abbas Kiarostami qui parvint à contourner la censure des mollahs), tandis que l’usage (parfois abusif) de la vidéo, et les séances de poses photographiques évoquent la relation des deux protagonistes par portraits interposés.

La légende des amants malheureux – l’union du roi de Perse et de la princesse d’Arménie – inspire au compositeur une musique à la croisée des cultures orientale et occidentale, magnifiée par les décors inspirés d’Etienne Pluss (un plateau tournant supportant 4 murs modulables et qui font apparaître des enluminures persanes pluriséculaires, tandis qu’autour un terrain vague gris sert d’accès aux personnages et au chœur) et par les superbes costumes de Wojciech Dziedzic.

Création à l’Opéra de Lyon

SHIRINE… en demi-teintes

La dimension relativement statique de l’intrigue souligne la source narrative de l’épopée ; elle rend d’autant plus intense la confrontation des protagonistes, l’un reprochant à l’autre de lui avoir fait perdre son royaume, l’autre reprochant au premier d’avoir fait crever les yeux de son père, tandis que l’intrigant Chapour, peintre de son état, sert de fil rouge à l’intrigue en endossant parfois le rôle de narrateur, partagé par Nakissâ et Barbâd. Complètent la liste des personnages, Chamira, reine d’Arménie et tante de Shirine, Chiroya, le fils de Khosrow et Maryam, et le sculpteur Farhâd, autre prétendant de la princesse arménienne. En somme, un Roméo et Juliette préislamique qui aurait croisé le chemin d’Œdipe.

Si on est subjugué par le traitement des voix, souvent d’une grande sensualité, qu’accompagnent les instruments traditionnels que sont la flûte naï, le duduk et le qânûn, la réduction littéraire de Rahimi peine à convaincre et l’on sent une cruelle dichotomie entre une masse orchestrale souvent étouffante et un traitement musical du texte fort peu alliciant, celui-ci alternant austérité et sophistication archaïsante (« aimance » qui revient comme un leitmotiv obsédant), alors que les voix, à quelques exceptions près, ne se démarquent pas toujours nettement d’un personnage à l’autre.

La distribution pourtant est de très haute tenue. Le Chapour de Jean-Sébastien Bou déploie un timbre solide, parfaitement projeté, à la diction impeccable sans que la ligne musicale qui lui échoit ne mette réellement en valeur ses grandes qualités vocales. Julien Behr campe un roi de Perse à la vocalité puissante et tire son épingle du jeu d’un registre excessivement monolithique. Dans le rôle-titre, Jeanne Gérard magnifie son personnage par la longue tenue et la pureté de ses aigus, tandis que la Chamira de Majdouline Zerari émerveille par l’élégance de son phrasé, tout comme le Farhâd de Florent Karrer, superbement incarné. Intéressante l’idée de confier le rôle des deux conteurs à des voix opposées : le baryton-basse Laurent Alvaro offre à Bârbad ses graves hypnotiques, quand non moins hypnotiques sont les aigus cintrés du contre-ténor Théophile Alexandre qui confère adéquatement au personnage de Nakissâ, une tonalité étrange et féérique. Enfin le Chiroya prometteur de Stephen Mills (étrangement accoutré en jean-basquettes-casquette), jeune recrue de l’Opéra Studio de Lyon, complète avec sensibilité la distribution.

Dans la fosse, l’expert Franck Ollu dirige avec force et mille nuances l’Orchestre de l’Opéra de Lyon. Quant aux Chœurs de l’Opéra, ils sont excellemment dirigés par Denis Comtet, constamment attentifs à la diction, rappelant ainsi la dimension épique de l’œuvre source.

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CRITIQUE, opéra. LYON, Opéra, le 4 mai 2022. ESCAICH : Shirine, création. Jeanne Gérard (Shirine), Julien Behr (Khosrow), Jean-Sébastien Bou (Chapour), Majdouline Zerari (Chamira), Théophile Alexandre (Nakissâ), Laurent Alvaro (Bârbad), Florent Karrer (Farhâd), Stephen Mills (Chiroya), Nicole Mersey (Maryam), Jean-Philippe Salério (Roi Hormoz), Richard Brunel (mise en scène), Hervé Chaussard (Chorégraphie), Etienne Pluss (décors), Wojciech Dziedzic (costumes), Henning Streck (lumières), Yann Philippe (vidéo), Catherine Ailloud-Nicolas (Dramaturgie), Denis Comtet (Chef des chœurs), Orchestre et Chœurs de l’Opéra de Lyon, Franck Ollu (direction).

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VIDEO, entretien : Thierry Escaich présente Shirine, son nouvel opéra (mai 2022) : https://www.youtube.com/watch?v=X9QO1lAR_jw