Cd, critique. Si j’ai aimé… Sandrine Piau, soprano : Massenet, Vierne, Guilmant, Saint-Saëns (1 cd Alpha classics)

PIAU-classiquenews-cd-critique-piau-si-j-ai-aime-concert-loge-critique-concert-critique-cd-par-classiquenews-mai-2019-critique-opera-classiquenewsCd, critique. Si j’ai aimé… Sandrine Piau, soprano (1 cd Alpha classics / mars 2018). Ce programme réjouissant exhume plusieurs mélodies françaises avec orchestre dont celles intactes et graves de Camille Saint-Saëns, décidément touché par la grâce quand il s’agit d’exprimer le sentiment amoureux, porteur lui-même de souvenirs et de langueur, entre nostalgie et désir. 
On ne peut en dire de même des mélodies de Théodore Dubois, très datées et rien qu’académiques, c’est à dire décoratives et sucrées. Pourtant l’une d’entre elles, a donné son titre au recueil, là où une pièce de Saint-Saëns eut été mieux réhabilitée… (Si j’ai parlé… si j’ai aimé… sonne un rien mièvre : trop frêle offrande pour une réévaluation de la mélodie française orchestrée, fin de siècle). Quelques impressions préalables, signes d’une appréciation en demi teintes quant à la sélection des pièces retenues ici : « Aux étoiles » de Duparc, instrumental capable de douceur tendre et de gravité ; Dubois rien que bavard (« Chanson de Marjolie ») ; mais la sensibilité d’Alexandre Guilmant (« Ce que dit le silence ») et L’empressement et désir de « l’Enlèvement » de Saint-Saëns, très au dessus de ses confrères….

 

Perles oubliées de la mélodie française

 

 

Que n’a-t-on choisi, profitant d’une telle interprète soliste, deux mélodies parmi les plus bouleversantes du répertoire s’agissant de la mélodie française : L’Enamourée / Ma colombe de Reynaldo Hahn (superbement réexhumée par Anna Netrebko et dont le thème colle pile poil au thème de ce cd ; et La mort d’Ophélie de Berlioz ? Invraisemblable oubli qui se fait avec le recul, faute impardonnable en vérité (cf notre playlist en fin d ‘article de l’Enamourée de HAHN).
Rare coloratoure encore suractive, mais voix mûre, Sandrine Piau affiche crânement l’expérience et les années, étincelant par son style suprême, une distinction du timbre, et un sens de la couleur comme de la ligne qui suscitent l’admiration. Pourtant, la seule ombre à notre avis reste l’articulation et l’intelligibilité : on perd souvent 70% du texte. Dommage qui paraît vétille avec le recul tant la justesse et l’intelligence du chant, ailleurs, se révèle superlatif. C’est que la soprano maîtrise sa voix comme un instrument : usant de toutes les nuances de l’émission comme de l’intonation, avec une subtilité qui avait déjà fait la valeur de ses incarnations baroques, ou romantiques françaises.
Pourtant les poèmes ici de Hugo, Verlaine, Gautier, Banville, régnier, Barthélémy ou Courmont méritent le meilleur soin : on jugera sur pièces ainsi, les deux extraits des Nuits d’été de Berlioz, en comparaison avec ce que réalise sa consœur Véronique Gens… dans Villanelle ou Au cimetière, d’emblée le caractère est là, caractérisé, superbement incarné… aussi profond voire bouleversant que le texte est inintelligible pour partie.
On se dit quand même que le programme eut été idéal si la chanteuse soignait davantage la déclamation et l’articulation dans les aigus. Nonobstant cette mince réserve, le programme est superbe.
Le genre de la mélodie renaît ainsi grâce à un travail de recherche récent sur l’activité de la Société nationale de musique à la fin du XIXè qui favorise les compositeurs hexagonaux évidemment ; d’autant que les teintes et équilibres affinés de l’orchestre sur instruments d’époque, ainsi requis, ajoute à la qualité allusive de l’approche. La mélodie gagne ses lettres de noblesse et de subtilité ainsi défendue ; parmi plusieurs pépites, désormais à écouter et réestimer, citons surtout les œuvres de Camille Saint-Saëns : Extase, Papillons, Aimons-nous, L’enlèvement… Curieux choix d’avoir intercalé un extrait de la Symphonie gothique de Godard, qui tombe un peu comme un chevaux dans la soupe. Mais on s’incline avec bienveillance et gratitude devant Le poète et le fantôme de Massenet comme les subtils Papillons blancs de Louis Vierne (lui aussi bien oublié). Très beau programme.

 

 

 

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CLIC D'OR macaron 200Cd, critique. Si j’ai aimé… Sandrine Piau, soprano (1 cd Alpha classics) – enregistré en mars 2018 à Metz. Mélodies avec orchestre de Saint-Saëns, Massenet, Dubois, Vierne… Le Concert de la loge / J. Chauvin, direction.

Approfondir

Le présent recueil souffre d’une absence de taille : la mélodie de Reynaldo HAHN, L’Enamourée / perle / joyau sur le thème de l’amour / en total connexion avec la thématique de ce recueil frustrant donc :

VIDEO CLIP audio L’Enamourée de Reynaldo HAHN par Anna Netrebko :

https://www.youtube.com/watch?v=kUZPljVpWak

 

VIDEO CLIP L’Enamourée de HAHN par Anna Caterina Antonacci
https://www.youtube.com/watch?v=NAyeGq4qUM0

 

VIDEO CLIP L’Enamourée de Reynaldo HAHN par l’excellent baryton Bruno Laplante :

https://www.youtube.com/watch?v=vSXhPH_HGtQ 

 

VIDEO CLIP (2014) L’enamourée de Reynaldo HAHN par Solene Le Van

https://www.youtube.com/watch?v=JiiF6pvYXw4

 

VIDEO : 6 mélodies de Reynaldo HAHN par Solen Le Van, Young Musicians Foundation, Los Angeles 2014

CD événement, annonce. SI J’AI AIMÉ : Sandrine Piau (1 cd Alpha)

PIAU-classiquenews-cd-critique-piau-si-j-ai-aime-concert-loge-critique-concert-critique-cd-par-classiquenews-mai-2019-critique-opera-classiquenewsCD événement, annonce. SI J’AI AIMÉ : Sandrine Piau (1 cd Alpha). Poursuivant sa coopération chez Alpha, la soprano, coloratoure et diseuse de première valeur, Sandrine Piau signe un récital avec orchestre où brille le diamant allusif et dramatique de la mélodie française, en particulier à l’époque où elle passe du salon privé à la salle de concert. Le programme évoque l’attente, le désir, le plaisir, le souvenir, autant de facettes souvent entremêlées de l’amour romantique… Les textes des poètes Hugo, Gautier, Verlaine sont ainsi magnifiés par le timbre subtil et rayonnant, incandescent et instrumental de la soprano Sandrine Piau ; programme d’autant plus méritant qu’il dévoile plusieurs méconnus : mélodies de Saint-Saëns (Extase, Papillons), Massenet (Le Poète et le Fantôme, Aimons-nous…), Vierne, les non moins rares Dubois (un rien académique et minaudant), surtout Bordes… le violoniste et chef Julien Chauvin et son ensemble sur instruments anciens combinent ajoutent des pièces d’orchestre (Symphonie gothique de Godard, Valse très lente de Massenet).
Pour l’année Berlioz 2019, le programme comprend aussi des extraits des Nuits d’Été pour se conclure avec le célèbre Plaisir d’amour de Martini. Prochaine critique sur classiquenews…

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CD événement, annonce. SI J’AI AIMÉ : Sandrine Piau, soprano – Le concert de la Loge – Julien Chauvin, direction (1 cd Alpha).

Compte rendu, récital. Dijon, le 16 sept 2018. Haendel / Sandrine Piau / Stefano Montanari.

piau_sandrineCompte rendu, récital. Dijon, Opéra, Auditorium, le 16 septembre 2018. Haendel : airs d’opera seria, ouvertures et concerti grossi. Sandrine Piau / Stefano Montanari/I Bollenti Spiriti. Je venais de réécouter (et de revoir) Herbert Blomstedt dirigeant la veille une formation exceptionnelle, imposante, fusion du Gewandhaus de Leipzig et de la Staatskapelle de Dresde, dans un concert destiné à promouvoir un paisible « vivre ensemble » au moment où fermentent le mépris, le rejet, la haine. L’humilité du chef, sa gestique diablement efficace bien que réduite à l’essentiel étaient encore gravés dans mon esprit lorsque je découvrais Stefano  Montanari. Crâne rasé, de noir vêtu, bottines, pantalon ajusté d’agneau noir, seyante tunique de soie, de larges bagues d’argent à chaque doigt, son look surprend, mais encore plus  sa gestique extravertie, plus proche de l’exhibition chorégraphique que de la direction traditionnelle. Avec ou sans violon – dont on apprécie le timbre et les variations improvisées – il se meut dans des figures  surprenantes, ravissant parfois la vedette à la cantatrice. Certes son énergie, sa vigueur sont indéniables, qu’il transmet à ses musiciens. Mais cette débauche est-elle vraiment indispensable ? Il dirige ce soir I Bollenti Spririti (les esprits bouillants), le jeune ensemble de musique baroque de l’opéra de Lyon, fraîchement arrivé dans le paysage baroque, mais dont les qualités sont manifestes.

L’émotion, toujours

Malgré les apparences visuelles, c’est Sandrine Piau qui tient le devant de la scène. C’est pour elle que le public  s’est déplacé. Familière du répertoire haendélien, la soprano offre à Dijon la primeur de ce programme, qu’elle reproduira à Lyon dans 48 h, puis à la Maison de la Radio le lendemain.

Les oratorios de HaendelRodelinda sort de l’ombre. Au moment où l’Avant-Scène Opéra y consacre son 306ème numéro, où Emmanuelle Haïm le répète à Lille, alors que cet opera seria est programmé en décembre 2019 à Lyon, le concert commence par son ouverture.  Sandrine Piau, de son côté, chantera « Ombre, piante, urne funeste », où l’héroïne va pleurer sur la tombe de son époux, accompagnée de leur fils. En échange avec la flûte, en écho, la voix, syllabique, dépouillée, porte une émotion poignante. Au répertoire des plus grandes depuis Sutherland, il est ici illustré avec simplicité, fraîcheur, clarté, une conduite admirable de la phrase, ornée avec discrétion dans sa reprise. Si la voix n’a pas le charnu, la sensualité de telle ou telle, son timbre, pur, son expression humble, naturelle conduit droit à l’émotion. Entretemps, elle nous aura donné l’air de Bérénice (de Scipione), dont elle repousse résolument les avances. La Cuzzoni, pour laquelle Haendel avait écrit le rôle devait non seulement avoir une voix prodigieuse pour se jouer des difficultés de l’écriture, mais faire preuve d’un tempérament dramatique hors du commun. Sandrine Piau s’y montre égale à elle –même : d’un engagement physique et mental total, servi par  des moyens superlatifs. On est transporté. Suivront, sans compter les « bis »,  l’air d’Alcina « mi restano le lagrime » où la magicienne va dérouler sa plainte, le feu d’artifice du « Una schiera di pacere » (de Il trionfo del tempo e del disinganno), et le lamento poignant d’Aci, Galatea e Polifemo, « Verso già l’alma col sangue ».  Dans chacun de ces airs, toute la riche palette expressive est déployée, avec humilité et naturel, par une grande tragédienne aux moyens vocaux d’exception.

L’orchestre, fort de sa vingtaine d’instrumentistes, s’y révèle très attentif à la direction extravertie de son chef. Les solistes, particulièrement sollicités dans les deux concerti grossi (le deuxième de l’opus 3 et le célèbre « Alexander’s Feast ») en sont remarquables. Le programme d’ouvertures (Rodelinda, Esther, Ariodante) ponctuant les airs étonne par le parti pris qui adopte et cultive des tempi plutôt rapides. Ainsi, les « graves » dépourvus de la majesté lullyste, altèrent quelque peu les oppositions. La présence d’un guitariste-théorbiste (Nicolas Muzy) au continuo est bienvenue. Le bonheur est le plus souvent au  rendez-vous, particulièrement dans l’accompagnement ciselé, nuancé à l’extrême, réalisant un merveilleux écrin à la voix.

Seul (petit) bémol de cette passionnante soirée : le programme de salle, malgré ses 22 pages, qui ne reproduit pas le texte (pourtant très concis) des œuvres chantées ni leur traduction.  Deux splendides bis, dont l’attendu «Lascia la spina » sont offerts à un public comblé.

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Compte rendu, récital. Dijon, Opéra, Auditorium, le 16 septembre 2018. Haendel : airs d’opera seria , ouvertures et concerti grossi. Sandrine Piau / Stefano Montanari/I Bollenti Spiriti, Crédit photographique © DR

CD, compte rendu critique. Rameau : Zaïs. Rousset, 2014 (3 cd Aparté, 2014)

rameau zais rousset review account of critique cd classiquenewsCD, compte rendu critique. Rameau : Zaïs. Rousset, 2014 (3 cd Aparté). On ne saurait contester à Christophe Rouset son sens du théâtre, développé, toujours nerveux sur une vaste palette de répertoire comme l’attestent ses dernières réalisations chez Aparté déjà : Amadis, Phaéton et Bellérophon, trilogie méritante de Lully pour le XVIIè, Hercule Mourant de Dauvergne pour le XVIIIè. Ce Rameau s’inscrit très honorablement parmi les meilleures approches du chef dont une sécheresse et parfois une direction certes précise mais mécanique et un peu courte atténue l’approfondissement de certaines lectures. D’autant que dans le cas de Zaïs, ouvrage de la pleine maturité et de l’année – 1748 – miraculeuse pour le Dijonais à Versailles, il s’agit d’un double défi : orchestral comme l’atteste dès le formidable prologue, son ouverture qui avant Haydn et sa Création de 1800, exprime rien de moins que le néant originel et l’organisation du monde (le Chaos et son débrouillement) ; puis autre défi, le profil psychologique de Zélidie et de Zaïs, cette dernière étant par sa couleur tragique sentimentale,  préfiguration de la tendre Pamina de La Flûte enchantée de Mozart.

Un entretien vidéo avec le chef pour classiquenews, lors des représentations de Zaïs à l’Opéra royal de Versailles (octobre 2014) avait démontré l’ampleur visionnaire et le souffle poétique de l’écriture d’un Rameau, génie de la fragmentation, et dans les choix instrumentaux, narrateur hors pair des climats et des situations. Hélas, le livret de Cahusac, poète si réformateur et vrai complice pour Rameau, s’enlise souvent au point de développer dans des longueurs parfois difficiles à tenir, certaines situations et de nombreux affrontements qui se répètent.

piau_sandrineL’action met à l’épreuve l’amour de la mortelle Zélidie pour le génie des airs Zaïs. D’une distribution cohérente, on eut préféré pourtant diseurs plus habités et nuancés que les voix serrés mais déjà routinières des chanteurs des seconds rôles. Seuls Zachary Wilder, Sylphe pétillant et fluide, et Hasnaa Bennani, Amour charmant et gracile caractérisent sans emphase leurs rôles respectifs. Pour le trio principal, Benoît Arnould fait un Condor un peu contraint et toujours très (trop) poseur dans son costume de faux séducteur, Julian Prégardien déploie en Zaïs, une véritable dentelle linguistique idéalement tendre et de plus en plus affectueuse, mais affecté par quelques aigus déjà tendus ; reviennent à Sandrine Piau (notre photo), toutes les palmes du style et de l’articulation inventive et pourtant stylée, d’une irrésistible autorité et vocale et dramatique : sa Zélidie affirme contre les préjugés tenaces sur l’opéra de Rameau, la profondeur psychologique du personnage féminin qui aurait dû donner son nom à la partition. Retenons l’éloquence de ses récitatifs, au relief, à la caractérisation vivante qui suit chaque inflexion du texte : une démonstration de vitalité palpitante qui ressuscite chaque inflexion du texte avec une diversité expressive remarquable. Rien de tel hélas chez ses partenaires cadets.

 

Evidemment, tout ballet héroïque comprend de nombreuses entrées, divertissements, séquences purement chorégraphiques où règnent le chatoiement superlatif du toujours excellent choeur de chambre de Namur, idéalement préparé, à la diction amoureuse et engagée, à l’articulation précises et suave : un modèle ici, et pour Rameau, l’autre personnage clé de l’opéra. Malgré les épisodes parfois circonstanciels et réellement conformistes, – qui finissent par appesantir le déroulement du drame, épisodes parfaitement et strictement redevables de l’esthétique Louis XV, Rousset sait colorer et articuler l’un des orchestres les plus raffinés de Rameau.

 

 

 

VOIR le reportage vidéo de classiquenews sur ZAIS de Rameau à l’Opéra royal de Versailles par Sandrine Piau et Christophe Rousset, novembre 2014

 

 

 

 

 

 

 

Cd, compte rendu critique. Rameau : Zaïs. Julian Prégardien, Sandrine Piau, Aimery Lefèvre, Benoît Arnould, Amel B-Djelloul, Hasnaa Bennani, Zachary Wilder. Choeur de chambre de Namur. Les Talens Lyriques. Christophe Rousset, direction. 3 cd Aparte. Enregistrement réalisé à Versailles en novembre 2014.

Reportage vidéo. Rameau : Zaïs (1748), recréation par le CMBV (novembre 2014)

rameau 2014 logo 2014VIDEO. Recréation : Zaïs (1748) de Rameau à l’Opéra royal de Versailles. Temps fort de l’année Rameau 2014, le 18 novembre 2014, à l’Opéra royal de Versailles, le CMBV présente la recréation de la Pastorale héroïque ZAïS, ouvrage merveilleux inspiré par les idées des Lumières. C’est en vérité la ténacité de Zélidie, très éprouvée par son amant Zaïs soupçonneux, qui triomphe ici malgré les épreuves et les tromperies qu’elle doit subir. Pour la soprano Marie Fel et la haute contre Jélyotte, – deux chanteurs d’exception, Rameau écrit deux rôles d’une grâce et d’un charme irrésistibles. Recréation événement. Reportage vidéo © CLASSIQUENEWS.TV 2015

CD. Desperate heroines. Sandrine Piau chante Mozart (1 cd Naïve)

piau mozart arias desperate heroines 1 cd naiveCD. Desperate heroines. Sandrine Piau chante Mozart (1 cd Naïve). Maniant son timbre cristallin de soprano coloratoure, Sandrine Piau affirme ici ses dons de mozartienne : élégantissime, racée, avec ce fil vocal funambule qui allie fragilit, hypersensibilité, et toujours rayonnante musicalité. Son chant émotionnel souligne combien à la suite d’un Rameau dont elle fut une belle Telaïre de concert sous la baguette récente de William Christie, entre imploration et sincérité incandescente, voici notre soprano suprêmement mozartienne, indiquant combien Wolfgang est le musicien du cÅ“ur, et du cÅ“ur féminin. Après les vertiges inquiets de Barberine des Noces, sa Donna Anna a toutes les grâce de l’amoureuse blessée, en extase implorante : tout prépare ainsi à sa Susanne, ciselée dans, là aussi, une incandescence d’un sentiment pur naissant, en son émoi nocturne : l’amour jaillit avec une sincérité pudique irrésistible. Rien que pour ce “Giunse alfin il momento… ” et l’air d’accomplissement ” Deh vieni…no tardar ” d’une jeune épouse ravie par un trop plein de bonheur, le disque mérite tous les suffrages. Dommage cependant que l’orchestre et le chef soient souvent si prosaiques.

lumineux désespoirs de Sandrine Piau

CLIC D'OR macaron 200La Finta Giardiniera est un opera moins connu mais d’un réalisme émotionnel hors normes qui laisse auditeurs comme interprètes démunis, détruits, déconcertés tant dans les deux airs de Sandrine ici sélectionnés, dont surtout le second du II ” Crudeli, oh dio! “, Mozart peint avec une tendresse et une violence inédites, la panique des sens, la désespérance d’une femme amoureuse aux abois… la justesse et la sensibilité de Sandrine Piau éblouissent. Le chant est étincelant, lançant des traits précis, ardents et eux aussi désespérés dans le sublime pathétique : un modèle de chant senti, stylé, d’une simplicité désarmante si proche du cÅ“ur.  L’air dIlia d’Idomeneo, ” Se il padre perdei ” est le vÅ“u loyal d’une fille aimante et tendre : c’est pourtant elle qui sauvera le héros d’un destin tragique. Un cÅ“ur pur encore capable d’un dépassement unique : une préfiguration d’Alceste. Mais là encore quel désaveu de la part de l’orchestre : terne, éteint quand la cantatrice brille d’un diamant vocal décidément flamboyant, brûlant par des traits intérieurs d’une intensité fulgurante : un véritable instrument vocal.
En épouse fidèle souhaitant mourir là où son aimé s’est effondré, “La Piau” n’est pas mal non plus : sa Giunia de Lucio Silla saisit par son expressionnisme lacrymal, pourtant sans aucun effet maniéré. L’éclat intérieur du timbre, sa stabilité, son legato infaillible, le sens de la phrase, l’intonation, … tout est d’une grande diseuse, d’une tragédienne mesurée, capable de souplesse et de volubilité expressive. Mais là encore, l’épaisseur des cordes, leur sonorité grasse sont définitivement démenties par tous les orchestres sur instruments d’époque. On rêve accordé à un tel tempérament à ce qu’aurait offert comme tapis instrumental palpitant, Nikolaus Harnoncourt.
Belle conclusion que celle d’Il Re pastore dont l’air d’Aminta, le plus beau tissé dans la tendresse la plus exquise celle de l’amant fidèle, que son amour enfin apaisé conduit au bonheur et à la paix tant espérés : une béatitude bienvenue après tant de tourments et de passions magnifiquement exprimés.

La musicalité instrumentale de la diva Piau, ici sublime mozartienne, rend ce nouvel album nécessaire, incontournable : un modèle d’intelligence vocale. Son équation gagnante : simplicité, pureté, intensité et précision. Toutes les chanteuses mozartiennes devraient en tirer leçon. D’urgence.

Desperate heroines. Sandrine Piau chante Mozart : Barberine, Anna, Ilia, Suzanne, Giunia…

1 l’ho perduta, me meschina | Le nozze di Figaro
2 non mi dir | Don Giovanni
3 geme la tortorella | La finta giardiniera
4 pallid’ombre | Mitridate, re di Ponto
5 deh vieni non tardar | Le nozze di Figaro
6 crudeli, oh dio! fermate… ah dal pianto | La finta giardiniera
7 se il padre perdei | Idomeneo
8 frà i pensieri | Lucio Silla
9 l’amero | Il re pastore

Sandrine Piau, soprano
Mozarteum orchestra Salzburg
Ivor Bolton, direction

 

 

CD. Desperate heroines. Sandrine Piau chante Mozart (1 cd Naïve)

Sandrine Piau chante Mozart

piau_sandrineTélé, ARTE, le 6 avril, 18h30 : Récital Sandrine Piau chante Mozart. Les grandes pages de la musique de Mozart avec Sandrine Piau et l’Orchestre philharmonique de Radio France dirigé par Bernard Labadie. La soprano Sandrine Piau et le baryton Detlef Roth chantent avec l’Orchestre philharmonique de Radio France, les caprices de l’amour selon Mozart, une promenade musicale à travers les grands airs amoureux mozartiens. Paraissent les amants des Noces de Figaro, de La flûte enchantée, de Don Giovanni. Fusion des cœurs retrouvés, épreuves ou affrontements, amours contrariées ou passionnées, un voyage vibrant dans une œuvre enchantée.

Concert. Avec : Sandrine Piau, Detlef Roth, l’Orchestre philharmonique de Radio France Direction musicale : Bernard Labadie ~ Réalisation : Isabelle Soulard (France, 2011, 43mn)

Compte-rendu, concert. Paris, TCE, William Christie,Rameau, Handel, le 27 septembre 2013

Paris, TCE. Vendredi 27 septembre 2013 : récital Rameau et Haendel. Orchestre of The Age of Enlightenments. William Christie, direction

 

Compte rendu, concert. Pour ce concert au mariage prometteur Rameau/Handel, ” Bill ” (William Christie) retrouve une partenaire familière depuis 1991, soit 20 ans de complicité : la soprano Sandrine Piau. Non sans une certaine nostalgie chevillée au corps et qui distille une discrète mais présente émotion, tous deux abordent les deux génies des années 1730 en Europe : frénésie rythmique, clarté irrésistible de Rameau ; sensualité élégante de Handel, avec l’Orchestre of The Age of Enlightenments qui a soufflé ses 27 ans d’activité en 2013.
Dans la première partie, s’agissant de Rameau, de Castor et Pollux, l’opéra le plus joué au XVIIIè dès sa création en 1737, jusqu’aux Paladins, oeuvre de maturité (1760), l’éventail est large : voici une annonce de l’année Rameau 2014, très généreuse : un avant-goût qui montre combien jouer Rameau et réussir son interprétation restent des défis car il n’est pas donné à tous les chefs de relever comme ici les multiples obstacles.  William Christie a enregistré Castor et Pollux en 1993 avec le tempérament et la grâce qui restent une référence dans la discographie. Le concert au TCE confirme combien le fondateur des Arts Florissants reste inégalé chez Rameau comme dans Handel. Rappelons que William Christie sort sous son propre label Les Arts Florissants & William Christie éditions, l’oratorio Belshazzar, le 22 octobre 2013. Concernant Rameau en 2014, Bill dirigera Platée à l’Opéra de Vienne puis à l’Opéra Comique et à New York, en février, mars et avril 2014.

 
 

Rameau d’un raffinement ineffable

direction affûtée et élégante d’un Christie poète

 

Christie_William_dirigeant_rameau_faceNervosité et clarté, et même hargne guerrière propre aux deux frères héroïques (Pollux descend aux enfers pour ressusciter Castor qui devait y demeurer éternellement), dramatisme éruptif qui foudroie, un sens de la vitalité rythmique (comme dans Dardanus : Dukas l’avait souligné en plus de l’audace des couleurs et de l’orchestration admirées par Berlioz) : sous la direction d’un Bill affûté et conquérant, voici pour l’ouverture de Castor et Pollux, un superbe lever de rideau d’un éclat trempé dans une énergie enivrée et tragique, aérienne et épique irrésistible.
Ce qui suit ne dément notre impression première : le geste est incisif et mordant, d’une griserie légère prête à mordre dans les airs pour les Athlètes (percutante vitalité du IIIème air qui n’hésite pas à exposer les bois, hautbois et bassons) ; les bruits de guerre (comme dans Dardanus version 1744) sont un épisode dramatique fracassant avec des cuivres pétaradants, explosifs, gorgés de fière solennité, … avant ce ” gravement ” qui s’émancipe lentement comme une aurore ; en vérité, c’est une magnifique entrée en matière pour l’air ” Tristes apprêts, pâles flambeaux ” : plainte d’une dignité désespérée de Télaïre qui se lamente auprès de Pollux … aigus parfois difficiles, ligne incertaine mais quelle exquise fragilité. Sandrine Piau montre quelle musicienne fine et raffinée elle demeure.
Le sommeil de Dardanus est baigné de tendre intimité, un rayon de soleil après Castor et Pollux coloré de funèbres prémonitions ; le menuet qui suit est d’une pudeur et retenue admirables.

L’éclectisme de Rameau est stupéfiant ; la sélection des morceaux choisis ce soir le prouve encore. Quel réveil délicieux avec « Règne avec moi, Bacchus », extrait d’Anacréon, d’une ivresse toute bachique, d’une sensualité dyonisiaque libérées, elle aussi conquérantes … les aigus tendus de la soprano empêchent cependant de goûter la fraîcheur badine de cette hymne d’une suavité acrobatique … L’Orchestre sous la baguette aérienne de William Christie exprime la légèreté des éléments qui semble en effet soulever la soliste.
Autre défis pour les musiciens et le chef : les  Tambourins 1 & 2, extraits de Dardanus : notons la gaieté rustique d’une simplicité qui parle au coeur, sans apprêts, seulement ivres, et naturellement frénétiques : quelle maîtrise grâce à l’expertise d’un chef conteur.
Nouvelle élévation avec « Je vole, Amour », extrait des Paladins (1760) : l’air renoue avec la grâce d’Anacréon et une couleur instrumentale plus pétillante encore (flûtes aériennes comme des chants d’oiseaux quand les cordes expriment la danse des nuages). Je vole nous dit Sandrine Piau, davantage maîtresse de ses aigus et parfaite de ligne comme d’intonation : nous la croyons sans hésiter. L’humour distancié, l’éclectisme poétique de Rameau s’y déversent entre comique et tragique, une source expressive qui fourmille à l’identique de sa précédente comédie lyrique (reprise par Grétry dans La Caravane du Caire : Platée l’inclassable). Ici Piau badine, oeillades à l’appui d’autant mieux que l’orchestre s’allège, prêt lui aussi à s’envoler. En coquette d’une sensualité torride, la soprano excelle littéralement.
Grand moment de profondeur et de sincérité orchestrale, la Chaconne, extraite de Dardanus : formidable hymne nostalgique avec ce lâcher prise, cette pudeur exquise entre gravité et tendresse d’une élocution (cordes) flexible parfaitement articulée … Rythmes coulants, passages dynamiques contrastés et nuancés, avec cette solennité pourtant jamais affectée ni démonstrative, Bill l’enchanteur nous offre une leçon de grâce ramélienne irrésistible. On l’aurait volontiers écouté pour 2014, les 250 ans de la mort de Rameau, dans une belle et grande tragédie lyrique : Hippolyte, Castor justement ou Dardanus voire Zoroastre. Il faudra ce contenter de Platée. Ce qui est déjà beaucoup sous la baguette d’un tel maestro.

 

Après l’entracte – rituel des 20 minutes de pause -, voici la seconde partie dédiée au divin Saxon Handel.
Dans le  Concerto Grosso op. 6 n° 6 : chef et instrumentistes nous convainquent par leur élégance suggestive magnifiquement dramatique, pleine de rebondissement et de tendre intériorité, avec des écarts contrastés qui tempêtent et restituent un Handel imaginatif et percutant, grâce à l’engagement des seuls instruments (cordes électrisées sous la baguette du chef).
Puis la diva reparaît :  « Che sento o Dio », « Se pietà », grand air déploratif de Cléopâtre extrait de Giulio Cesare. L’air révéla Sandrine Piau en 1993 à Beaune : la soprano coloratoure malgré des aigus tirés développe une ligne grave et sombre parfaitement au diapason de l’humeur de Cléopâtre défaite et détruite à cet instant de l’opéra… la justesse et la pudeur émotionnelle de la diva saisissent, très investie et intérieure. Bill excelle, fluide et profond.

Nouvel séquence lyrique avec  « Scoglio d’immorta fronte », extrait de Scipione : crânement défendu avec des aigus plus faciles mais toujours fragiles qui font l’émotivité d’une tenue très musicienne, d’autant que l’orchestre et le chef se montrent impeccables.

En conclusion, Bill propose un Handel festif mais raffiné : Musique pour les Feux d’artifices royaux. Pour la fin, vertiges et divertissement. La belle gradation des tutti de cuivres séduit : splendides gerbes éclatantes dont Bill fait ressortir la puissante énergie pleinairiste. L’ivresse dansante, la respiration pastorale dans l’esprit du Water music, avec cette même piquante et entraînante euphorie rythmique de Rameau … Bill y ajoute cette dose de suprême raffinement, de badinerie, d’élégance absolument irrésistible, à la fois opulente et chorégraphique, d’une emphase cuivrée tout à fait calibrée et maîtrisée. Un handel idéal.

Trois bis pour dire au revoir … Pas chiches pour un sou pour le ravissement du public déjà conquis, les interprètes gratifient l’audience de 3 bis : bouquet progressif et généreux avec l’air, au charme absolu, celui de Morgane d’Alcina, d’une facétie caressante. Lui succède avec une sincérité et une musicalité qui rayonnent : l’irrésistible Lascia de Rinaldo, puis récidive en coquetterie assumée pour l’air d’Anacréon de Rameau, en fusion avec l’orchestre d’une fluidité caressante et sensuelle. Quele soirée !

 

Paris, TCE. Vendredi 27 septembre 2013 : récital Rameau et Haendel. Orchestre of The Age of Enlightenments. William Christie, direction.

 

détail du programme :

Rameau
Castor et Pollux, ouverture

Deuxième et troisième airs pour les Athlètes, Bruits de Guerre, Gravement
“Tristes apprêts, pâles flambeaux”,
Menuet
”Sommeil”, extrait de Dardanus

« Règne avec moi, Bacchus », extrait d’Anacréon
Tambourins 1 & 2, extraits de Dardanus
« Je vole, Amour », extrait des Paladins
Chaconne, extrait de Dardanus

Haendel
Concerto Grosso op. 6 n° 6

« Che sento o Dio », « Se pietà », extraits de Giulio Cesare

Marche extraite de Scipione
« Scoglio d’immorta fronte », extrait de Scipione
Musique pour les Feux d’artifices royaux