TOURS, Opéra. Nouvelle production de COSI FAN TUTTE de MOZART

MOZART-wolfgang-portrait-concerto-symphonie-jupiter-don-giovanni-mozart-critique-opera-sur-classiquenewsTOURS, Opéra. MOZART : Cosi fan tutte. 4, 6, 8 octobre 2019. Nouvelle production événement à l’Opéra de Tours et pilier du répertoire : le dernier ouvrage du mythique duo Da Ponte / Mozart, Cosi fan tutte est le sujet de cette nouvelle lecture d’un chef d’oeuvre lyrique incontestable, créé à Vienne en janvier 1790. Le duo contemporain Benjamin Pionnier / Gilles Bouillon interroge l’étonnante modernité de la partition, l’une des plus sensuelles et nostalgiques jamais écrites par Wolfgang : Cosi fan tutte conclut le triptyque des opéras conçus par les deux génies des Lumières, après Les Noces de Figaro et Don Giovanni. Avant Marivaux et l’échiquier amer, mordant des faux semblants amoureux, Mozart et Da Ponte abordent les intermittences du cœur, la volatilité des serments partagés et l’étonnante inconstance des femmes (« toutes les mêmes ! », s’expriment en morale, le titre de l’ouvrage).

L’école de l’amour : cynique, cruelle, douloureuse…

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Plus cru voire cynique, l’opéra dépeint la cruauté de cœurs inconstants mais les jeunes hommes (Ferrando ténor et Guglielmo baryton) ont fait un pari risqué : parier sur la fidélité de leurs fiancées respectives (Fiordiligi et Dorabella), deux jeunes beautés napolitaines, écervelées et volages qui aux premiers inconnus rencontrés (certes de beaux étrangers orientaux qui sont en réalité leurs fiancés déguisés et interchangés), défaillent et s’alanguissent pour les nouveaux garçons, malgré les serments échangés. En pilotes amusés et parfaitement cyniques, deux endurcis, savourent la naïveté ici épinglée : la servante des deux fiancées, Despina ; Don Alfonso, vieux séducteur philosophe qui n’en est pas à son premier pari ni à sa première épreuve sentimentale ; il apprend à ses cadets, la douloureuse école de l’amour… d’ailleurs, l’opéra s’intitule aussi La Scuola degli amanti / L’école des amants… on ne saurait être plus clair.
Rival de Mozart à Vienne, le compositeur bientôt officiel, au service des Habsbourg, Antonio Salieri compose lui aussi une Ecole des amants : réintitulé précisément « la Scuola degli Gelosi » créé en 1778 / l’école des jaloux (ce qui revient au même) dont la verve et la virtuosité dans le genre buffa napolitain, n’égalent toute fois pas le génie ni la justesse de Mozart. La Scuola degli Gelosi affirme cependant l’intelligence rafraichissante d’un Salieri de 28 ans, doué d’une liberté d’invention proche de Mozart.

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Opéra de Toursboutonreservation
MOZART : Cosi fan tutte, 1790
Nouvelle production

Vendredi 4 octobre 2019 – 20h
Dimanche 6 octobre 2019 – 15h
Mardi 8 octobre 2019 – 20h

RÉSERVEZ VOTRE PLACE
http://www.operadetours.fr/cosi-fan-tutte

 

 

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Opéra buffa en deux actes
Livret de Lorenzo da Ponte
Créé le 26 janvier 1790 au Burgtheater de Vienne
Production de l’OpĂ©ra de Tours

Durée : environ 3h30 avec entracte

Direction musicale: Benjamin Pionnier
Mise en scène: Gilles Bouillon
DĂ©cors: Nathalie Holt
Costumes: Marc Anselmi
Lumières: Marc Delamézière

Fiordiligi : Angélique Boudeville
Dorabella : Alienor Feix
Despina : Dima Bawab
Ferrando : SĂ©bastien Droy
Guglielmo : Marc Scoffoni
Don Alfonso : Leonardo Galeazzi

Choeur de l’OpĂ©ra de Tours
Orchestre Symphonique RĂ©gion Centre-Val de Loire/Tours

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Samedi 28 septembre – 14h30
Grand Théâtre – Salle Jean Vilar
ConfĂ©rence sur l’opĂ©ra Cosi fan tutti – EntrĂ©e gratuite

Grand Théâtre de Tours
34 rue de la Scellerie
37000 Tours

02.47.60.20.00
Contactez-nous
Billetterie
Ouverture du mardi au samedi
10h30 Ă  13h00 / 14h00 Ă  17h45

 

 

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Approfondir

 

 

Salieri, gĂ©nie du buffaLIRE notre critique du cd SALIERI : La Scuola de’Gelosi, Venise /1778, version viennoise de 1783 (livret de Da Ponte Ă  partir de l’original de Mazzola). ComĂ©die en deux actes – / Werner Ehrhardt (3 cd DHM – 2015) – parution fĂ©vrier 2017
http://www.classiquenews.com/cd-compte-rendu-critique-salieri-la-scuola-degelosi-werner-ehrahardt-3-cd-dhm-2015/

 

 

 

 

TARARE de SALIERI

Le gĂ©nie de Salieri rĂ©vĂ©lĂ© : La Scuola de'gelosi (1779)VERSAILLES, OpĂ©ra royal, le 22 nov 18. SALIERI : TARARE, 1787. Rendons Ă  CĂ©sar…. C’est Jean-Claude Malgoire qui le premier – comme souvent, c’est intĂ©ressĂ© Ă  la partition de l’opĂ©ra de Salieri Tarare, conte philosophique et ouvrage le plus imprĂ©gnĂ© de l’idĂ©al des Lumières : le livret il est vrai, est le seul texte pour l’opĂ©ra signĂ© de Beaumarchais. Il existe un remarquable DVD de l’interprĂ©tation du chef hĂ©las dĂ©cĂ©dĂ©, approche Ă©tonnamment rĂ©ussie rĂ©alisĂ© en … 1988 (et dans le cadre du festival de Schwetzinger). Dans la forme, l’objet est inclassable : Ă  la fois tragĂ©die en musique (restituant la tradition antĂ©rieurement illustrĂ©e par Lully et Rameau) et aussi comĂ©die satirique : les Ă©crivains de la fin des annĂ©es 1780, maniant avec gĂ©nie, la double langue, tissĂ©e de rĂ©fĂ©rences en Ă©chos aux remous de l’époque prĂ© rĂ©volutionnaire. Le spectacle est complet comprenant 5 actes, Prologue et grand divertissement dansĂ©. En 2018 c’est l’excellent tĂ©nor français Cyrille Dubois qui suit le sillon de l’éloquence Ă©lĂ©gantissime et surtout intelligible d’Howard Crook chez Malgoire, qui incarne les aspirations Ă  la lumière du prince Tarare.

 

 

 

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Antonio Salieri (1750-1825) : Tarare
Opéra en cinq actes sur un livret de Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, créé en 1787 à Paris.

Versailles, jeudi 22 nov 2018
Opéra royal à 20h
3h30 mn, 1 entracte inclus
RÉSERVER
https://www.chateauversailles-spectacles.fr/programmation/salieri-tarare_e1993

 

 

 

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Cyrille Dubois, Tarare
Karine Deshayes, Astasie
Jean-Sébastien Bou, Atar
Judith van Wanroij, La Nature/Spinette
Enguerrand de Hys, Calpigi
Tassis Christoyannis, Arthénée/Le Génie du Feu
Jérôme Boutillier, Urson/Un Esclave/Un Prêtre
Philippe-Nicolas, Martin Altamort/Un Paysan/Un Eunuque
Les Chantres du Centre de musique baroque de Versailles (Direction : Olivier Schneebeli)

Les Talens lyriques (Ch Rousset, dir)

 

 

 

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PARIS, PASSION SALIERI (1787)… Quoiqu’on en dise, mai quand même d’un génie moindre que celui de son « rival » Mozart », Salieri eut cependant son heure de gloire et un statut plus qu’enviable… Il devient compositeur officiel à Vienne,  car il est italien et plutôt doué, « dauphin » de Gluck, joué et estimé partout en Europe, … c’est peut-être moins par ses opéras récemment remontés (Les Danaïdes, d’abord commandé à Gluck puis confié à son meilleur élève), que ses buffas délicieux (le récent par DHM), que le tempérament de Salieri pour le théâtre s’affirme le mieux. Or, inclassable, fruit de la maturité, TARARE fait partie de ses joyaux méconnus qui pourraient inscrire l’auteur au nombre des meilleurs dramaturges de son temps.
Les Danaïdes (1784) ont révélé aux parisiens l’écriture de Salieri, qui devient du jour au lendemain, un compositeur à la mode, adulé (et récompensé) par Marie-Antoinette, heureuse de célébré après son cher Gluck (qui fut son maître de musique à Vienne) un nouveau compositeur « viennois ».
Le cas de TARARE est significatif, de la passion des parisiens pour l’opĂ©ra ; de l’engouement rĂ©cent pour Salieri. Beaumarchais, auteur du livret, sut orchestrer une campagne de publicitĂ© admirable, suscitant l’intĂ©rĂŞt quasi hystĂ©rique pour le nouvel ouvrage de Salieri qu’il commença de composer en 1787. RĂ©sultat : 400 gardes furent nĂ©cessaires pour maĂ®triser l’affluence de la première en 1787 ! A la fois turquerie orientaliste et satire en règle contre le pouvoir despotique (très habilement dĂ©guisĂ© selon l’intelligence de Beaumarchais), TARARE resta Ă  l’affiche durablement, assurant Ă  l’OpĂ©ra de belles recettes. Sur le plan littĂ©raire et philosophique comme musical et dramatique, l’ouvrage est une pièce maĂ®tresse de l’époque des Lumières.
Salieri et Da Ponte refondirent l’Ĺ“uvre pour une version italienne, Axur, Re d’Ormuz crĂ©Ă©e Ă  Vienne pour l’empereur en 1788, et qui fit le tour du monde, de la Russie au BrĂ©sil…
Un gĂ©nĂ©ral martyrisĂ© par le Sultan se voit dĂ©fendu par le peuple puis choisi par lui pour ĂŞtre roi : les germes de la RĂ©volution Ă  venir, infiltrent toute l’édifice lyrique conçu par les visionnaires Beaumarchais et Salieri : ainsi y sont prophĂ©tisĂ©es la fin et la chute de Louis XVI et Bonaparte ! En phase avec son Ă©poque et les aspirations dĂ©mocratiques de la nation, Beaumarchais reprit son Tarare, devenu emblème de la libertĂ© contre l’oppression, et Ă  l’occasion des Ă©vĂ©nements commandĂ©s pour la FĂŞte de la FĂ©dĂ©ration, en 1790 Ă  Paris, il Ă©labora un acte final complĂ©mentaire crĂ©ant ainsi « Le Couronnement de Tarare », promis Ă  un nouveau succès populaire.

 

 

 

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CD, critique. SALIERI : Les Horaces (Les Talens Lyriques, 2 cd ApartĂ© – 2016)

salieri les horaces talens lyriques rousset critique opera critique cd cd review par classiquenews CLIC de classiquenews AP185-2-3000-1024x1024CD, critique. SALIERI : Les Horaces (Les Talens Lyriques, 2 cd ApartĂ© – 2016). Versailles, 1780… Un certain engouement dĂ©fendu par le milieu parisien et versaillais, s’est rĂ©cemment portĂ© (avec plus ou moins de rĂ©ussites) sur les opĂ©ras crĂ©Ă©s Ă  Versailles sous le règne si court de Louis XVI et Marie-Antoinette ; soit pendant les annĂ©es 1780 (dĂ©cennie faste il est vrai, pour les arts du spectacle / comme si avant la rĂ©volution Ă  venir, au bord du gouffre, les patriciens et les nantis de l’ancien rĂ©gime, s’en donnaient Ă  cĹ“ur joie dans une ivresse aussi intense qu’insouciante). L’époque est au grand spectacle, avec tableaux spectaculaires voire terrifiants, ballet dĂ©veloppĂ© et aussi intrigue sentimentale qui « humanise » tout cela.
Nous avions déjà pu mesurer dans le cadre du même courant de résurrections, les fameuses Danaïdes, opéra antérieur du même Salieri, créé en 1784 à Versailles également mais sur un sujet tiré de l’Antiquité (certes la plus sanglante et tragique : car il y est question d’un massacre en bonne et due forme… LIRE ici notre critique des Danaïdes de Salieri, également restitué par Les Talens lyriques en 2013 et une partie de la distribution des Horaces…).
http://www.classiquenews.com/cd-compte-rendu-critique-salieri-les-danaides-christoyannis-van-wanroij-rousset-2013/

 

 

 

Versailles, 1786
Les Horaces… la tragédie cornélienne selon Salieri

 

 

 

salieri-portrait-classiquenews-les-danaides-1784-antonio-salieriAvant le « grand opĂ©ra romantique » (fixĂ© au siècle suivant par Spontini et Meyerbeer, dans la suite de Rossini (on le voit : que des Ă©trangers), le XVIIIè français, sait lui aussi s’ouvrir Ă  la diversitĂ© et aux talents extĂ©rieurs, puisque après Rameau (le dernier grand gĂ©nie lyrique hexagonal, après Lully), c’est le Chevalier Gluck qui opère la rĂ©forme de l’opĂ©ra français au dĂ©but des annĂ©es 1770 : pour revitaliser un genre qui se sclĂ©rosait, – la tragĂ©die en musique (hĂ©ritĂ© de Lully), Rameau d’abord, puis Gluck, puis Ă  partir des annĂ©es 1780, une colonie de compositeurs Ă©trangers paraissent Ă  la Cour et prĂ©sentent leur conception du drame lyrique. Gossec, Vogel, Johann Christian Bach, mais aussi les Napolitains (Sachini, Piccinni), puis Salieri, autoritĂ© europĂ©enne, surtout viennoise, apportent chacun leur Ă©clairage Ă  l’édifice lyrique français.
Avant la Révolution et comme les prémices du chaos à venir, la nervosité, une certaine frénésie (gluckiste) se mêlent alors à la ciselure nouvelle des affects, au moment où la notion de sentimentalité s’impose et avec elle, les germes du romantisme.
Après donc Les DanaĂŻdes, opĂ©ra sanglant dont le tableau du massacre perpĂ©trĂ© par les vierges DanaĂŻdes Ă©tat un prĂ©texte spectaculaire, voici (avant Tarare, perle lyrique des Lumières, bientĂ´t abordĂ© dans la suite du visionnaire en la matière, Jean-Claude Malgoire), Les Horaces, crĂ©Ă© en 1786, au moment oĂą David fixe pour Louis XVI, les règles nouvelles de l’art pictural, ce nĂ©oclassicisme Ă  la clartĂ© expressionniste, elle aussi nerveuse et immĂ©diatement intelligible (Le Serment des Horaces, prĂ©sentĂ© au Salon de 1784). 

 

 

NEOCLASSICISME TRAGIQUE… C’est la période où il n’est pas d’acte héroïque s’il ne produit pas de sacrifice. Du peintre au compositeur, circule une évidente célébration du radicalisme héroïque, à peine tempéré ou adouci par la tendresse de quelque personnage isolé (ainsi sœur d’Horace, Camille dont l’amour sincère infléchit réellement le cœur du Curiace… mais en vain). Ici, la destinée individuelle est broyée par la machine de l’implacable Histoire : les pères (le vieil Horace, obstiné, suicidaire) transmettent aux fils, l’esprit de haine et de vengeance, faisant peser la menace de l’extinction de la race. Meurtre, tuerie, vengeance et jalouse haine, hargne, possession, déraison… sont les ferments des livrets d’alors, prétextes évidemment à de passionnantes mises en musique.
Avec Salieri (sur les traces de Corneille), qu’en est-il ?

On ne saurait trop louer l’effort qui produit cette résurrection salutaire, indice d’une époque lyrique qui pourrait pas sa diversité et les profils invités, être présenté comme un véritable âge d’or du spectacle lyrique en France. 10 ans avant la Révolution, la Cour de France produit quantité d’ouvrages les uns plus passionnants et saisissants que les autres. Ce n’est pas ces Horaces qui contredisent la tendance. La grandeur morale de chaque figure, et dans chaque clan opposé, incarne un idéal louable.
A l’heure où l’opéra français tente de se réinventer, en particulier comme dans le cas des Horaces, en revisitant les textes classiques du siècle précédent, ici, celui de Corneille, Salieri s’attèle à une tragédie romaine au français le plus noble, porteur de sentiments exacerbés.
Las, la tension essentielle et sa forme expressive première : la langue est malheureusement bien mal dĂ©fendue dans cette interprĂ©tation qui recherche surtout la nervositĂ© et l’expressivitĂ© : rares sont les chanteurs, malgrĂ© la qualitĂ© de leur timbre et une certaine Ă©lĂ©gance de style, Ă  savoir maitriser totalement la courbe tendue du verbe cornĂ©lien : une seule chanteuse suffit Ă  dĂ©montrer ce qui fait les limites et une certaine sĂ©duction : Judith van Wanroij, qui a fait des hĂ©roĂŻnes altières ou princières, sa spĂ©cialitĂ©, mais si discutable quand on l’écoute yeux fermĂ©s, tentant – vainement de deviner ce qu’elle dit : c’est tout le relief sĂ©mantique d’un Corneille plutĂ´t inspirĂ© alors (Les Horaces, 1640) qui disparaĂ®t de façon dommageable. ClartĂ©, dĂ©clamation tendue et naturelle, ferme et tendre, hĂ©roĂŻque et tragique doivent Ă©videmment infĂ©odĂ© tout l’édifice Ă  l’orchestre comme de la part de chaque soliste. Quel plaisir alors d’écouter la fine fleur des tĂ©nors français actuels : Cyrille Dubois (Curiace), Julien Dran (Horace) : leur intelligibilitĂ© rend encore plus exaltant le relief d’un texte nerveux, musclĂ© qui les affronte sans mĂ©nagement, jusqu’à la mort. Pour les deux voix masculines, le prĂ©sent album mĂ©rite tous les suffrages. Quel nerf et quel style ! D’autant que l’orchestre sert cette frĂ©nĂ©sie postgluckistes avec une tension permanente. MĂŞme engagĂ© articulĂ© et bien dĂ©clamĂ© de la part de Jean-SĂ©bastien Bou qui fait un vieil Horace, animĂ© par la vengeance.
C’est du David sur scène, une peinture vivante et palpitante du mot déclamé, la claire et noble expression des passions les plus rivales et les plus extrémistes.
Salieri a le sens du rythme : scènes de foule et bataille, attendrissement tendre (duo Camille / Curiace), cas de conscience de Curiace, entre loi et devoir, sentiment et désir, le théâtre lyrique s’exalte, s’embrase même. Il reste incompréhensible qu’au moment de la création, une partie du public ait ri plutôt qu’il ait été touché par cette lyre abrupte et acerbe où coule un sang facile, et se dressent des orgueils pourtant sincères et chacun légitime… les interprètes à la création furent-ils en dessous des défis conçus par Salieri ?Après 3 représentations en décembre 1786, le second opéra de Salieri en France disparut totalement. Belle recréation.

 

 

 

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Antonio Salieri (1750-1825) : Les Horaces

Judith Van Wanroij, Camille
Cyrille Dubois, Curiace
Julien Dran, le jeune Horace
Jean-SĂ©bastien Bou, le vieil Horace
Philippe-Nicolas Martin, L’Oracle, un Albain, Valère, un Romain
Andrew Foster-Williams, Le Grand-Prêtre, le Grand-Sacrificateur
Eugénie Lefebvre, Une suivante de Camille
Les Chantres du Centre de musique baroque de Versailles
Olivier Schneebeli, direction
Les Talens Lyriques / Christophe Rousset, direction

2 cd APARTE AP185 – enregistrement rĂ©alisĂ© en 2016. CD1 : 55’33
/ CD2 : 30’10

 

 

 

Partitions, découverte : Mozart et Salieri auraient travaillé ensemble

partition Per la ricuperata di Ophelia mozart salieri nancy storace manuscrit decouvert prague classiquenews janvier 2016Partitions, dĂ©couverte : Mozart et Salieri auraient travaillĂ© ensemble Ă  la composition d’une cantate inĂ©dite. DĂ©couvert dans une Bibliothèque Ă  Prague, un manuscrit inconnu jusqu’alors aurait Ă©tĂ© formellement identifiĂ© : il s’agit d’une cantate composĂ©e Ă  quatre mains par Mozart et Salieri, deux compositeurs de deux gĂ©nĂ©rations diffĂ©rentes (et de deux styles distincts) que l’Histoire et la lĂ©gende (entretenu par le mythe de l’assassinat du premier par le second, par la nouvelle de Pouchkine de 1830, traitĂ© au cinĂ©ma par Forman) ont aimĂ© opposer.

Amoureux voire rivaux, Mozart et Salieri composent de concert pour Nancy Storace….

nancy-storace-1345730156-article-0Rivaux les deux musiciens par si sĂ»r… Le musicologue Timo Jouko Hermann vient d’annoncer sa brillante dĂ©couverte d’autant que le texte de la cantate, Ă©crite en hommage au talent de la jeune et belle soprano Nancy Storace (la crĂ©atrice du rĂ´le de Susanna dans les Noces de Figaro de Mozart en 1786, nĂ©e Ă  Londres en 1765), serait de Da Ponte. La cantate Ă©voque la convalescence de la cantatrice qui s’est sortie alors d’une maladie… Nancy Storace serait l’une des divas les plus captivantes de l’Ă©poque : jeune, belle, superbe actrice et chanteuse de premier plan… Elle fut l’Ă©lève du castrat Venanzio Rauzzini (pour lequel Mozart avait Ă©crit son cĂ©lèbre motet virtuose Exsultate Jubilate). La soprano employĂ©e dans la troupe impĂ©riale Ă  Vienne fut une artiste adorĂ©e, cĂ©lĂ©brĂ©e, et donc convoitĂ©e par les deux compositeurs en vue sous Joseph II, Salieri et Mozart (dont on ne compte plus les aventures extra-conjugales). Nancy Storace fit ses dĂ©buts Ă  Vienne dans L’Ă©cole des Jaloux (La Scuola De’Gelosi) ; c’est Ă  ce moment que Mozart la dĂ©couvre et tombe amoureux d’elle… Avec son frère aĂ®nĂ©, Stephen, Nancy est une habituĂ© du couple Mozart Ă  Vienne. C’est pour elle encore que Mozart Ă©crit le fameux air de concert, joyau nĂ©oclassique : “Ch’io mi scordi di te ?”. Nancy Storace meurt en 1817 Ă  51 ans.
MentionnĂ©e dans le catalogue des Ĺ“uvres de Mozart (KĹ“chel : K477a : “Per la ricuperata di Ophelia”), la cantate que l’on croyait perdue, serait donc composĂ©e pour la guĂ©rison dĂ©finitive de Nancy Storace qui devait chanter le rĂ´le de… Ophelia dans l’opĂ©ra buffa de Salieri, La grotta di trofonio (dont il existe une bonen version par Les Talens Lyriques, Ch. Rousset).
Même incomplet, le manuscrit devrait prochainement être recréé par une équipe du Mozarteum de Salzbourg.
A suivre.

CD, compte rendu critique. Salieri : Les DanaĂŻdes (Christoyannis, van Wanroij, Rousset, 2013)

salieri danaides rousset christoyannis van wanroij critique compte rendu classiquenews CLIC de juin 2015CD, compte rendu critique. Salieri : Les DanaĂŻdes (Christoyannis, van Wanroij, Rousset, 2013). Cela cravache sec et tendu dès l’ouverture oĂą le chef C. Rousset plus incisif que jamais emporte tout abandon galant, tout italianisme sensuel, au profit d’un expressionnisme tendu et Ă©lectrique, soulignant combien ce Salieri de 1784 doit au style franc et frĂ©nĂ©tique de Gluck, rĂ©pond aussi au goĂ»t pour la grandeur tendue, la froideur terrifiante et spectaculaire des passions … raciniennes. L’Ă©poque est Ă  l’Ă©clectisme europĂ©en, le goĂ»t savant des Lumières qui après le dĂ©part du Chevalier Gluck (1779), grand rĂ©formateur de l’opĂ©ra français dans les annĂ©es 1770, entend renouveler son apport. Dans le sillon du nĂ©oclassicisme gluckiste, les Ă©trangers Ă  Paris, germaniques (Jean ChrĂ©tien Bach, Vogel…), italiens surtout (Piccinni et Sacchini), nordiques (GrĂ©try,Gossec), avant Cherubini et Spontini, rĂ©gĂ©nèrent ainsi d’un sang neuf, entre suavitĂ© et ardeur martiale (dĂ©jĂ  prĂ©rĂ©volutionnaire) la langue lyrique parisienne, en particulier dans le genre de la tragĂ©die lyrique. Salieri participe Ă  la fertilisation du terreau français des Lumières Ă  quelques annĂ©es de la RĂ©volution : son style est lui aussi europĂ©en, constamment Ă©lĂ©gant, poli, d’un raffinement alliant la rythmique bondissante des symphonistes germaniques, la dĂ©licatesse et le raffinement français, la virtuositĂ© italienne. Salieri d’un souci mozartien sait servir chacune des sensiblitĂ©s avec un art consumĂ© de l’Ă©quilibre esthĂ©tique. Avec d’autant plus de mesure et de raffinement que son sujet est sanglant et particulièrement effrayant, renouvelant la lyre tragique sacrificielle, atroce, sanguinaire, terrifiante, celle des meurtres en nombre dans le sillon de ce fantastique conçu par les Antiques, Euripide, Eschylle, Sophocle et dont Racine avait sur la scène du théâtre classique (parlĂ©) prĂ©servĂ© la tension sublime. De toute Ă©vidence, le public des Lumières aimait se faire peur Ă  l’opĂ©ra. Et la partition des DanaĂŻdes satisfait idĂ©alement ce dĂ©sir et cette attente.

Familiers de la collection discographique (OpĂ©ra Français / French Opera), dĂ©diĂ©e Ă  l’opĂ©ra français des Lumières,  les chanteurs ici rĂ©unis composent un collectif particulièrement scrupuleux de la langue et de cette expressivitĂ© Ă©motionnelle. L’articulation et l’intelligibilitĂ© sont leurs qualitĂ©s communes, exceptionnellement dĂ©lectables, apport mĂ©ritant de cette production, partagĂ©es aussi par un choeur riche en finesse et subtilitĂ© (les excellents Chantres du CMBV Centre de musique baroque de Versailles qui avaient dĂ©jĂ  participĂ© avec la mĂŞme qualitĂ©, Ă  l’opĂ©ra Renaud de Sacchini, immĂ©diatement antĂ©rieur en 1783 des DanaĂŻdes de Salieri).

 

 

 

Après Renaud de Sacchini de 1783, voici en 1784, la suite plus frĂ©nĂ©tique encore de l’opĂ©ra des Lumières, parfaitement gluckiste…

Salieri frénétique et sanguinaire

 

 

Le DanaĂĽs du baryton Tassis Christoyannis est d’une impeccable prĂ©cision, naturelle et timbrĂ©e, subtile et mĂŞme crĂ©dible : il excelle Ă  exprimer l’autoritĂ© du père, faussement bon et pacificateur au dĂ©but, puis vĂ©ritable instigateur de l’horreur croissante qui s’empare de la scène. Judith van Wanroij et Philippe Talbot incarnent la lyre amoureuse, plus tendre qui contraste avec la terreur environnante. Ils accordent leurs timbres complĂ©mentaires, clairs et cristallins, en un duo constamment enivrĂ©, Ă©lĂ©gant, Ă©perdu (I, IV). Et comme nous l’avons dit avant, fort d’une intelligibilitĂ© qui sert l’impact du texte.

salieri-portrait-classiquenews-les-danaides-1784-antonio-salieriEn architecte affĂ»tĂ©, Antonio Salieri compose un opĂ©ra dont le rythme reste trĂ©pidant : oĂą a t on vu des actes aussi courts, comme expĂ©ditifs ? Les divertissements et ballets de l’Ă©poque de Rameau, alanguissements hors de l’action proprement dite sont Ă©cartĂ©s. Pourtant tout s’il n’Ă©tait le sujet, tend Ă  s’alanguir ici vers l’Ă©lĂ©giaque et le dĂ©licat mais acclimatĂ© au cadre europĂ©en des biensĂ©ances : Salieri semble inflĂ©chir sa nature, et faire la synthèse d’un Gluck enclin pourtant Ă  la sensualitĂ© (le rĂ´le d’Hypermnestre, dĂ©loyale aux ordres de son père, y pourvoit). Le compositeur se montre aussi voisin aussi des compositeurs tendus et frĂ©nĂ©tiques du Sturm und Drang.
Très vite, le lugubre sanguinaire du II -quand DanaĂĽs relativise le climat pacificateur des mariages en nombre, et vise la duplicitĂ© de son frère Egyptus, fait sombrer l’opĂ©ra dans l’horreur et la transe sanguinaire collective partagĂ©e par toutes ses filles bien conditionnĂ©es : une prĂ©figuration des dĂ©bordements de la RĂ©volution et de la terreur (!). Tant d’atrocitĂ©s, de panique cannibale ont marquĂ© voire scandalisĂ© l’audience quoique saisit les plus rĂ©servĂ©s.

Une seule ose dĂ©fier l’ordre du père et son appel au massacre, Hypermnestre inspirĂ©e par l’amour (pour LyncĂ©e), elle prĂ©fère fuir le lieu du futur massacre des Ă©poux (festin fatal de la fin du IV oĂą percent les cris d’agonie des jeunes hommes massacrĂ©s par leurs promises) quitte Ă  troubler son fiancĂ© (III). Et au soir de la mise Ă  mort par les DanaĂŻdes de leurs Ă©poux, elle s’Ă©vanouit de douleur coupable (IV).  Tout le V trempe et plonge dans le frĂ©nĂ©tique le plus terrifiant : tableau infernal des supplices des DanaĂŻdes et de leur père Danaus Ă  l’agonie – attachĂ© Ă  son rocher oĂą un vautour lui dĂ©vore les viscères(!), expiant leurs terribles forfaits. Salieri ne nous Ă©pargne rien : musicalement, chaque tableau exprime la vive horreur du sujet.
Branchu-Vestale-caroline-branchu-soprano-hypermnestre-des-danaides-de-salieri-en-1784-classiquenewsLe rĂ´le d’Hypermnestre offre un superbe rĂ´le Ă  la soprano requise, exigeant des qualitĂ©s tragiques amples, entre hĂ©roĂŻque digne et pathĂ©tique tendre. L’individualitĂ© d’Hypermnestre jaillit dès le III.  Les airs s’enchaĂ®nent de scène en scène : Le Barbare ! il me fuit ! au III : marque la rĂ©sistance de la fille face Ă  la cruautĂ© et la folie de son père qui a motivĂ© Ă  la haine toutes ses autres filles. Puis c’est son errance horrifiĂ©e “OĂą suis-je” qui ouvre le IV… Elle est tiraillĂ©e entre l’horreur que lui inspire son père et sa tendresse pour LyncĂ©e. C’est bien le rĂ´le le plus passionnant avec l’Armide de Sacchini l’annĂ©e prĂ©cĂ©dente et bientĂ´t, MĂ©dĂ©e de Cherubini (ou celle prĂ©cĂ©dente de Vogel dans La Toison d’or). Sur une articulation affĂ»tĂ©e, s’exhale l’humeur vaine des passions exacerbĂ©e dont les accents ont la grandeur et le mordant des bas reliefs antiques : l’Ă©poque est bien Ă  ce nĂ©o classicisme oĂą la droiture de certaines hĂ©roĂŻnes, leur tendresse naturelle (voyez Alceste et IphigĂ©nie chez Gluck) se dressent contre le folie collective. Judith Van Wanroij reste ferme et prĂ©cise dans airs et rĂ©citatifs (III, IV), digne et ardente sur les traces des grandes cantatrices (dessus) de l’Ă©poque, d’abord Sainte-Huberty puis Caroline Branchu (qui impressionne tant Berlioz dans les annĂ©es 1820). De notre point de vue, ce sont essentiellement les deux rĂ´les antagonistes du père (Danaus) et de la fille qui sont les plus saisissants : le DanaĂĽs de Tassis Christoyannis apporte un relief saisissant dans leur duo, vrai moteur du drame.

La mĂ©canique presque trop sèche de l’orchestre tire la performance vers une agitation dĂ©sincarnĂ©e et rien que frĂ©nĂ©tique qui Ă©videmment Ă©lectrise constamment la grandeur terrifiante des tableaux, surtout dans l’enchaĂ®nement des deux derniers actes : IV (le festin massacre) et le V (la victoire de LyncĂ©e / Pelagus et la chute des DanaĂŻdes, promis aux flammes de l’enfer : comme Don Giovanni de Mozart). Le spectaculaire des “dĂ©corations” (selon la terminologie de l’Ă©poque) jointe Ă  l’exacerbation des passions font un spectacle total qui on le comprend allait marquer le jeune Berlioz, futur auteur des Troyens : de Salieri Ă  Berlioz, la lyre de Gluck avait trouvĂ© ses plus ardents disciples dans l’admiration des grands mythes antiques.
Le nerf, la hargne dĂ©fendus par Les Talens Lyriques sont d’une indĂ©niables efficacitĂ©, servie de surcroĂ®t par deux interprètes convaincants (LyncĂ©e ou Plancipe sont des ajouts sans plus de profondeur). Salieri, pilotĂ© depuis Vienne par Gluck lui-mĂŞme, avait tout pour rĂ©ussir son coup : ses DanaĂŻdes semblent assurer Ă  la fois la suprĂ©matie expressive comme la revanche du Chevalier Ă©vincĂ© voire humiliĂ© par un dĂ©part prĂ©cipitĂ© de France en 1779. Les coupes des actes de plus en plus courts, le principe mĂŞme d’une surenchère dramatique subtilement canalisĂ©e illustrent mieux que les deux IphigĂ©nies, la maĂ®trise nĂ©oantique de Gluck, tout en Ă©tant fidèle Ă  l’esthĂ©tique de son théâtre.

CLIC D'OR macaron 200C’est donc un CLIC de classiquenews, vĂ©ritable rĂ©vĂ©lation par le disque de ce sommet lyrique des Lumières. Pour autant, le geste du chef pour affĂ»tĂ© qu’il soit, rĂ©duit d’autant l’idĂ©e et les effets globaux que l’ouvrage pourrait aussi produire avec plus de rondeur comme de profondeur. La pointe sèche et tranchante de la lame (qui s’expose en couverture et que brandissent toutes les jeunes Ă©pouses prĂŞtes Ă  massacrer leurs maris) supplante tout autre registre expressif. Une autre direction toute aussi tendue sans pourtant ĂŞtre aussi carnassière et parfois hystĂ©rique pourrait y rĂ©ussir tout autant. Mais alors il faudrait compter sur un talent aussi fin et troublant que celui de l’excellent Tassis Christoyannis, DanaĂĽs, plein de fougue et de profondeur. Ne serait-il pas le vĂ©ritable hĂ©ros de cette production ? De toute Ă©vidence, nous avons une relation père / fille aussi passionnante que plus tard celle exprimĂ©e par Verdi (Boccanegra/Amalia, Gilda/Rigoletto…) ou Wagner (Wotan / Brunnhilde). Le germe romantique couve chez ce Salieri fortement gluckiste.

 

 

 

CD. Compte rendu critique. Antonio Salieri (1750-1825) : Les Danaïdes, 1784. Tragédie lyrique en cinq actes, livret de François Bailli du Roullet et Louis-Théodore de Tschudi. Créée à l’Académie royale de musique, le 26 avril 1784. Hypermnestre : Judith van Wanroij, Lyncée : Philippe Talbot, Danaüs : Tassis Christoyannis, Plancippe : Katia Velletaz, Pélagus / Officier : Thomas Dolié. Les Chantres du Centre de musique baroque de Versailles. Les Talens Lyriques. Christophe Rousset, direction.  Enregistré à l’Arsenal de Metz, les 29 et 30 novembre 2013. 2 CD Palazzeto Bru Zane ES1019 – Durée : cd1, 72’28 + CD2, 35’58.

 

 

 

LIRE, APPROFONDIR : Renaud de Sacchini par Les Talens Lyriques : critique du cd et reportage rĂ©pĂ©titions vidĂ©o ; reportage vidĂ©o de l’opĂ©ra RENAUD de Sacchini (grand reportage de 12 mn © CLASSIQUENEWS.TV : entretien avec BenoĂ®t Dratwicki, directeur artistique du Centre de musique de Versailles, la place des Italiens en France, le bel canto dans Renaud, l’hĂ©ritage de Gluck dans Renaud…)... L’opĂ©ra français Ă  l’Ă©poque des Lumières, Ă©volution de la tragĂ©die lyrique sous l’influence de Gluck…

 

 

Illustrations : Antonio Salieri, Caroline Branchu dans le rĂ´le de La Vestale de Spontini (DR)