Docu et concert Mozart sur Arte

arte_logo_2013ARTE, Dimanche 4 septembre 2016, 17h30. SpĂ©ciale Mozart. Deux programmes s’intĂ©ressent Ă  l’Ɠuvre de Wolfgang : le profil du compositeur stars adulĂ©, vĂ©nĂ©rĂ©, estimĂ© dĂšs son vivant
 malgrĂ© ce que l’on a avancĂ© souvent Ă  torts. Puis, nouveau concert par la nouvelle gĂ©nĂ©ration française dont la soprano coloratoure Sabine Deviehle, nouvelle ambassadrice de l’élĂ©gance tendre mozartienne (envĂ©ritĂ© elle n’est pas si seule comme en tĂ©moigne aussi la naĂźtrise de la jeune soprano coloratoure elle aussi, Julia Knecht dans un rĂ©cent programme PUR MOZART dirigĂ© par la chef Debora Waldman
). 2 RVs donc ce 4 septembre Ă  17h30 puis 18h20.

 

 

 

Dimanche 4 septembre, 17h30
Mozart Superstar
D’Elvis Presley Ă  Madonna, de John Lennon Ă  Michael Jackson, tous auraient rĂȘvĂ©mozart_portrait-300 d’afficher un tel palmarĂšs : 626 Ɠuvres, plus de 200 heures de musique, 12 000 biographies, 100 millions d’exemplaires de l’intĂ©grale de son Ɠuvre vendus Ă  travers le monde ! Plus de deux siĂšcles aprĂšs sa mort, Mozart reste en tĂȘte de tous les classements.‹Ce documentaire musical peu conventionnel dresse le portrait intime de l’artiste en relevant ses traits les plus saillants – que l’on retrouve aussi chez de nombreuses lĂ©gendes de la pop… Une quinzaine d’intervenants (de la chanteuse lyrique Patricia Petibon Ă  l’Ă©crivain Philippe Sollers) Ă©tayent ce rĂ©cit mĂȘlĂ© Ă  des extraits de fictions comme Amadeus, des publicitĂ©s, des concerts, une comĂ©die musicale et des clips. L’habillage du film, Ă  base de nĂ©on, inscrit rĂ©solument Mozart dans une lecture contemporaine.‹Avec notamment : Patricia Petibon, chanteuse lyrique, Philippe Sollers, auteur duMystĂ©rieux Mozart (Gallimard), la pianiste Vanessa Wagner, le violoniste Benjamin Schmid, Johannes Honsig-Erlenburg, prĂ©sident de l’UniversitĂ© Mozarteum de Salzbourg, et GeneviĂšve Geffray, ancienne bibliothĂ©caire de celle-ci, Isabelle Duquesnoy, biographe de Constance Mozart, Annie Paradis, auteure de Mozart : l’opĂ©ra rĂ©enchanté (Fayard), Yann Olivier, prĂ©sident d’Universal Classic et Jazz, Bertrand Dicale et Helmut Brasse, journalistes musicaux, Dove Attia, producteur et auteur de Mozart, l’opĂ©ra-rock.
Documentaire de Mathias Goudeau (France, 2012, 52mn, rediffusion)

 

 

 

L’AcadĂ©mie des sƓurs Weber
Ă  18h30

Devielhe-sabine-mozart-weber-soeurs-cd-review-critique-compte-renduEn quĂȘte de nouvelles opportunitĂ©s professionnelles, Mozart a vingt-et-un ans lorsqu’il frappe Ă  la porte des Weber vers la fin de l’annĂ©e 1777. Fridolin Weber, chef de cette humble famille de Mannheim, est copiste, souffleur de thĂ©Ăątre et chanteur (basse). Il place la musique au cƓur de l’éducation de ses quatre filles Josepha, Aloysia, Constanze et Sophie. Un coup de foudre total et immĂ©diat : Mozart s’éprend de la jeune Aloysia, Ă  peine ĂągĂ©e de dix-sept ans et dotĂ©e d’une voix aux capacitĂ©s exceptionnelles. Mais c’est Constance qu’il Ă©pousera (comme en tĂ©moigne l’opĂ©ra amoureux L’EnlĂšvement au sĂ©rail oĂč Constanze est un personnage du drame), et son destin restera intimement liĂ© Ă  cette famille.
A Vienne, le jeune compositeur organise des « AcadĂ©mies » – concerts Ă©clectiques sur invitations qui pouvaient durer plusieurs heures sont prĂ©sentĂ©s des extraits d’opĂ©ra, de symphonies ou des airs pour sopranos Ă©crits pour l’occasion. Sabine Devieilhe et RaphaĂ«l Pichon, soprano et chef, Ă©poux Ă  la ville, font revivre l’esprit de ces concerts pas comme les autres – dans ce rĂ©cital oĂč se cĂŽtoient des pages virtuoses pour la voix de Sabine Devieilhe, digne hĂ©ritiĂšre d’Aloysia, et des partitions pour orchestre du divin Mozart.

Sabine Devieilhe – W.A. Mozart, une acadĂ©mie pour les sƓurs Weber — RĂ©alisation : Colin Laurent. Avec Sabine Devieilhe et l’Ensemble Pygmalion dirigĂ© par RaphaĂ«l Pichon. EnregistrĂ© au ThĂ©Ăątre ImpĂ©rial de CompiĂšgne en dĂ©cembre 2015 (44mn – 2016). Le thĂšme de ce programme a fait l’objet d’un enregistrement discographique chez ERATO, Ă©lu CLIC de classiquenews.

 

 

 

Programme
Haffner Allegro enchainé
Aria Vorrei spiegarvi K.418 +
Aria Schon lacht der holde FrĂŒhling K.58
Trio Die Schlittenfahrt Kv 605 n°3 + Deutsche Tanze kv 571 n°6, enchainés
Die Zauberflöte Kv 620 – Reine de la Nuit +
Haffner Presto
Aria Nehmt meinen Dank
Dans un bois solitaire et sombre (bis piano forte/chant)

 

 

 

Compte rendu, opéra. Avignon, Grand Opéra, le 20 mars 2016. Delibes: Lakmé. Devielhe, Campellone..

Compte rendu, opĂ©ra. Avignon, Grand OpĂ©ra, le 20 mars 2016. Delibes: LakmĂ©. Devielhe, Campellone... Je le rĂ©pĂšte : Ă  reprise d’une production prisĂ©e, reprise de sa prĂ©sentation, mĂȘme reprisĂ©e de ses Ă©lĂ©ments nouveaux.

Delibes : LakmĂ© sur instruments d'Ă©poqueL’Ɠuvre. Fin du XIXe siĂšcle … depuis FĂ©licien David, la mode orientaliste rĂšgne en France sur la scĂšne et les arts, appuyĂ©e aussi sur un colonialisme tranquille, Ă  la bonne conscience. L’Europe impĂ©rialiste s’exporte dans le monde en le colonisant impudiquement. Pierre Loti, officier de marine, fait rĂȘver avec ses rĂ©cits, ses romans sur fond autobiographique d’amours faciles et sans engagement pour le mĂąle occidental triomphant. Cela donnera des tragĂ©dies comme Madame Butterfly, victime d’avoir cru au mirage d’un mariage qui n’était, pour le fallacieux Ă©poux amĂ©ricain, qu’une union par location, rĂ©vocable Ă  chaque instant. Mais, quinze ans avant Puccini, il y a, entre autres, cette Lakmé dont l’agrĂ©able et sĂ©duisante musique cache mal une douloureuse trame, un drame de l’incomprĂ©hension entre deux cultures, ici l’indienne, Ă©crasĂ©e par l’arrogance supĂ©rieure de la colonisation anglaise, le fatal dĂ©calage entre deux cultures et deux milieux sociaux incompatibles malgrĂ© l’amour partagĂ© entre la jeune hindoue et le jeune officier britannique.

L’AcmĂ© du chant français

 

IntĂ©grisme religieux, terrorisme ? En effet, dans l’Inde colonisĂ©e du XIXe  siĂšcle,oĂč l’occupant blanc interdit la religion autochtone qui devient clandestine, avec tous les secrets inquiĂ©tants que cela peut supposer et la haine accumulĂ©e, la rencontre entre LakmĂ©, vouĂ©e au temple et sacrĂ©e comme une vestale autrefois, et GĂ©rald, officier anglais occupant, ne peut dĂ©boucher que sur une impasse, raciale, sociale, culturelle. C’était dĂ©jĂ  le nƓud de la prĂȘtresse Norma pactisant en secret avec l’envahisseur romain, trahissant sa patrie : LakmĂ© est fille du Brahmane Nilakantha, qu’on dirait aujourd’hui intĂ©griste religieux, fanatisĂ©, extrĂ©miste implacable proche d’un terrorisme  venir ; elle est une sorte de dĂ©esse, donc intouchable, en tout opposĂ©e au charmant colonisateur pour qui ce pays est une source d’exotisme et de curiositĂ© esthĂ©tique. Le contraste entre les Hindous et les Anglais, GĂ©rald, son ami FrĂ©dĂ©ric, les deux filles du gouverneur et leur gouvernante pincĂ©e, Mistress Bentson, est habilement traitĂ© par la musique qui en trahit l’inadĂ©quation aux lieux, encore que le premier air de GĂ©rald a une poĂ©tique saveur orientalisante qui exprime en lui, peut-ĂȘtre, au-delĂ  de son sens esthĂ©tique Ă©merveillĂ© d’un bijou, un possible sentiment d’adaptation, sensible et amoureux.

Le discours endogĂšne des femmes sur les indigĂšnes, guĂšre portĂ© Ă  la communication autre qu’exotique, ne fait que renforcer leur sentiment presque freudien d’inquiĂ©tante Ă©trangeté face Ă  ce pays, l’Inde, son peuple et ses rituels, d’autant que la situation politique est tendue entre occupants et occupĂ©s : le regard supĂ©rieur et rapide du touriste. Seul FrĂ©dĂ©ric a une approche plus sympathique et moins superficielle, seul personnage Ă  n’ĂȘtre pas un sommaire « caractĂšre » simpliste de convention, comme Nilakantha, le mĂ©chant « intĂ©griste » bien mĂ©chant, mĂȘme non sans raisons, contre l’envahisseur : Ă  part FrĂ©dĂ©ric, tous sont pratiquement unidimensionnels, d’un simplisme conventionnel d’OpĂ©ra-comique, aux gros traits sans grandes nuances. Si LakmĂ©, douce et tendre, en attente inconsciente de l’amour comme un ChĂ©rubin fĂ©minin mĂ©lancolique,  dans son air dĂ©licat d’introspection, et GĂ©rald, prĂ©sentĂ© comme un rĂȘveur poĂšte, Ă©namourĂ© d’un bijou, mĂȘme pas d’un portrait de femme comme Tamino dans La FlĂ»te enchantĂ©e, leur amour en une seule rencontre est bien fulgurant et d’une convention qui n’offre guĂšre de place Ă  un dĂ©veloppement affectif vraisemblable, que pourtant, leur deux airs solitaires, deux Ăąmes en recherche, laissaient entrevoir. Mais la grĂące de la musique est telle qu’on se laisse embarquer, mĂȘme sans autre Ă©motion que musicale et lyrique, dans leur schĂ©matique aventure perturbĂ©e par le traditionnel baryton jaloux, ici un pĂšre quelque peu incestueux.

Réalisation et interprétation

Le minimalisme de la scĂ©nographie de Caroline Ginet, au lever de rideau, sur un fond indĂ©cis de verdure ombreuse, un tertre de terre rouge pour figurer le temple et son autel, nous Ă©pargne un pittoresque exotique Ă  couleur locale trop colorĂ©e. La profanation de l’intrus anglais, la souillure, est Ă©lĂ©gamment symbolisĂ©e avec sobriĂ©tĂ© par le rĂ©cipient renversĂ© de poudre jaune, or ou safran, Ă©gales denrĂ©es prĂ©cieuses pour les avides colonisateurs, Ă  cĂŽtĂ© de corbeilles de fleurs, fleurs perdues, profanĂ©es, prĂ©figurant le dĂ©licieux duo de LakmĂ© et sa servante ; au dernier acte, un Ă©norme saule pleureur, signe Ă©plorĂ© des amours Ă  pleurer, avec encore ce rideau de fond, fondu vĂ©gĂ©tal de lianes hĂ©sitant entre ombre et lumiĂšre, rĂȘve et rĂ©alitĂ©, filtrant de superbes Ă©clairages bleutĂ©s de Gilles Gentner, ont la mĂȘme simplicitĂ© d’épure pour les pures amours ainsi mises en relief par la mise en scĂšne sobre ou pauvre, trop a minima dramatique de Lilo Baur. Cependant, Ă  l’acte II, vu du balcon, bien qu’apparaissant moins serrĂ© que sur la scĂšne de Toulon, toujours trop crĂ»ment Ă©clairĂ©, l’entassement du portique, colonnettes et piliers mĂ©talliques, apparemment mĂ©ticuleusement astiquĂ©s, claquent comme un clinquant hĂ©tĂ©roclite de brocante de quincaille de bric et de broc, de temple hindou attendant des touristes pour cette exotique fĂȘte Ă  la couleur locale  accusĂ©e par contraste avec les uniformes anglais en gris et non en rouge.

Les costumes d’Hanna Sjödin sont sagement post-victoriens pour les Anglais, dĂ©licats pastels rose et bleu pour les Ladies, un vert plus accusĂ© pour la gouvernante, d’un pittoresque exubĂ©rant pour ceux qu’on appelait les « indigĂšnes » dans l’acte II, Ă  grand renfort de jaunes Ă©blouissants, mais cela est d’e bon ton et dans la tonalitĂ© de la musique. Quelque arrogante brutalitĂ© des dominateurs europĂ©ens, si elle traduit la botte impĂ©rialiste et justifie la haine du brahmane, est sans doute trop discrĂšte, au milieu des agrĂ©ables danses obligĂ©es des bayadĂšres (chorĂ©graphie : Olia Lydaki), pour montrer une tension politique explosive, juste un peu d’amertume dans le sirop amoureux entre la dolente hindoue et l’indolent Anglais. La bicyclette et le tricycle ambulant sont des signes de la modernitĂ© que les Anglais occupants apportent ou imposent Ă  l’Inde, alibi de l’impĂ©rialisme.

Hors cela, l’arriĂšre-plan politique, ou le choc culturel, qui aurait pu soutenir une tension dramatique puissante, malheureusement d’actualitĂ© aujourd’hui, est juste allusif dans les bousculades, mais la musique lĂ©gĂšre d’OpĂ©ra-Comique de la grave profanation du temple permet-elle autre choses sans artifice forcĂ©? On regrette aussi que le personnage du Brahmane, monolithique religieusement mais pĂšre ambigu, qui guette mĂȘme, comme un amant jaloux, le sommeil de sa fille, ne soit pas traité : « J’ai voulu t’écouter dormir », avoue-t-il dans une formule bien plaisante qui supposerait que la tendre LakmĂ© ronfle
 (et l’on passera aussi sur le formule plĂ©onastique d’une « ombre assombrit ta beautĂ©. »

 

L’acmĂ© du chant français

DĂ©passĂ©s l’amusement d’un Casanova Ă  l’OpĂ©ra de Paris sur la façon française de chanter, ou les sarcasmes d’un Rousseau sur l’« urlo francese », ‘le hurlement français’, oubliĂ©es les failles d’une certaine Ă©cole aujourd’hui dĂ©passĂ©es par la jeune gĂ©nĂ©ration, on peut encore dire sans hĂ©siter que la distribution entiĂšrement française (la QuĂ©becoise Julie Boulianne ne nous en voudra pas de l’annexer Ă  la famille) de cette production deLakmĂ©, du premier au dernier chanteur de l’Ɠuvre, a reprĂ©sentĂ© l’acmĂ©, un sommet sans doute du chant français dans sa plus belle expression d’élĂ©gance, de clartĂ©, de diction : un bonheur. Une rĂ©ussite chorale d’une Ă©quipe, un trio de trois talentueuses femmes aux lumiĂšres prĂšs (et l’on n’oublie pas le chƓur bien menĂ©) au service d’une musique française raffinĂ©e et dĂ©licate, d’un exotisme de bon ton, mais bon teint, efficace sans dĂ©monstration, aussi Ă©vanescente parfois que l’hĂ©roĂŻne rĂȘveuse, efflorescente non seulement de tant de fleurs Ă©voquĂ©es, effeuillĂ©es par LakmĂ© et Mallika  dans leur duo poĂ©tique et charmeur, mais au lyrisme fleuri de vocalises en guirlandes : fleur du beau, du bien mais aussi du mal puisque la jeune fille en fleur se donne la mort en mangeant la datura fatale.

Avec humour, Julie Pasturaudcampe l’opulente Mistress Bentson, so british par le rĂŽle et ses Ă©tudes musicales, son habitude de Glyndebourne, d’une belle voix grave, pleine d’autoritaire sĂ©duction. ChloĂ© Briot est une bien jolie, piquante et pimpante Miss Roserousse, parĂ©e d’un joli timbre de soprano ; à Miss Ellen, Ludivine Gombert apporte une gravitĂ© et une profondeur sensibles et cette puretĂ© de timbre donne au personnage la dignitĂ© de victime collatĂ©rale des amours exotiques de son fiancĂ© GĂ©rald. Duettiste dans le fameux duo des fleurs, Julianne Boulianne, Mallika au timbre tendre et voluptueux sĂ©duit d’emblĂ©e la salle.

Comparses, figures Ă©phĂ©mĂšres, mais sans lesquelles le spectacle n’existe pas, on salue Patrice Laulan, Cyril HĂ©ritier, Xavier Seince, respectivement un Chinois, un Dombien, un Kouravar, la diversitĂ© ethnique dans cette Ɠuvre au fort parfum xĂ©nophobe. DĂ©jĂ  saluĂ© Ă  Toulon et remarquĂ© Ă  Marseille dansOrphĂ©e aux Enfers, dans le rĂŽle du fidĂšle serviteur Hadji, dĂ©vouĂ© Ă  sa maĂźtresse dont on croit sentir qu’il est amoureux, LoĂŻc FĂ©lix, dans sa seule phrase d’importance, sans presque rien d’autre pour imposer son rĂŽle, impose encore la beautĂ© de son phrasĂ© et de son timbre. Que dire de nouveau, sans se rĂ©pĂ©ter, de Christophe Gay en FrĂ©dĂ©ric? Baryton Ă  la sonore voix, plein d’allant et de prestance, il est juste dans quelque rĂŽle que ce soit tout en restant lui-mĂȘme, Ă©lĂ©gante allure et sympathique figure. Nicolas Cavallier, voix de tonnerre contre les occupants impies, adoucie de tendresse paternelle et amoureuse dans « LakmĂ©, ton doux regard se voile  », est un effrayant fanatique foudroyant dans la scĂšne du complot, glacial Ă  la mort de sa fille aussitĂŽt sublimĂ©e par la foi.

Nous suivons depuis longtemps, avec bonheur et admiration, l’Ă©volution, de l’opĂ©rette Ă  l’opĂ©ra, de Florian Laconi passant, de tĂ©nor lĂ©ger de ses dĂ©buts au tĂ©nor lyrique d’aujourd’hui, laissant pressentir, pour l’Ă©galitĂ© du timbre dans tous les registres, le lirico spinto puccinien. Justement, c’est la puissance actuelle de sa voix qui semble contredire au rĂŽle subtil d eGĂ©rald : la tradition française de l’OpĂ©ra-Comique attend une variation dans les couleurs, des passages du registre de poitrine aux piano de la voix mixte, surtout dans son premier air, une rĂȘverie.  Mais Laconi, comme encombrĂ© de sa voix, demeure pratiquement dans le registre hĂ©roĂŻque, dans une constante vaillance qui n’est pas de mise, de mise en scĂšne nuancĂ©e comme celle-ci, et, en guise de demi-teintes donne des demi-fortes. C’est peut-ĂȘtre un Pinkerton du Middle West mais guĂšre un GĂ©rald victorien, passĂ© sans doute par Oxford. On se dit alors que cet assaut viril de voix accuse la choc de civilisation avec la dĂ©licatesse indienne de l’hĂ©roĂŻne.

lakme delibes sabine devielhe avignon 4346260_7_84af_lakme-de-leo-delibes-est-un-des-operas_72055592df625f669488257fcbaf97f1Que dire aussi, encore, sans se rĂ©pĂ©ter, de la LakmĂ© de Sabine Devieilhe, qui semble d’y ĂȘtre identifiĂ©e. Je ne peux que citer ce que j’en disais Ă  Toulon : “menue poupĂ©e qui n’est pas dĂ©figurĂ©e par une grande voix, Ă©mouvante et sensible dans son air d’introspection et les duos, elle dĂ©ploie toutes les irisations d’un timbre dĂ©licat, moelleux mĂȘme dans l’aigu extrĂȘme, sans nulle duretĂ©, une technique impressionnante de prĂ©cision et d’aisance : une petite grande LakmĂ©.” D’une πivre reposant pratiquement sur ses seules fragiles Ă©paules, d’un rĂŽle Ă©crasant par le nombre d’airs et de duos, elle reste apparemment Ă  la fin d’une fraĂźcheur de fleur et, mĂȘme des passages qui pourraient ĂȘtre miĂšvres, elle en fait des merveilles de douceur, de poĂ©tique vĂ©ritĂ©.

À le tĂȘte de l’Orchestre rĂ©gional Avigon-Provence et du chƓur de l’OpĂ©ra de Grand Avignon, Laurent Campellone fait une grande musique mĂȘme de cette Ɠuvre sans doute pleine des facilitĂ©s de la convention de l’OpĂ©ra-Comique dans le dĂ©sir de plaire, mais dont on aurait tort de sous-estimer l’agrĂ©ment, le charme, une grĂące impondĂ©rable : orientalisme de bon aloi,  élĂ©gance et mesure, indĂ©niable beautĂ© mĂ©lodique. On la dirait encore exemplaire de la culture française si les frontiĂšres n’étaient absurdes, artificielles, et la musique, universelle, comme ceux qui la servent et la dirigent.

Lakmé de Léo Delibes
Ă  l’OpĂ©ra Grand Avignon, les 20 et 22 mars 2016
OpĂ©ra en trois actes de LĂ©o Delibes (1836-1891), livret d’Edmond Gondinet (1828-1888) et Philippe Gille (1831-1901) d’aprĂšs  Rarahu ou le Mariage de Loti
Création : Paris, Opéra-Comique, 14 avril 1883

Distribution :
Lakmé : Sabine Devieilhe
Mallika : Julie Bouliane
Mistress Benson : Julie Pasturaud
Miss Ellen : Ludivine Gombert
Miss Rose : Chloé Briot
GĂ©rald : Florian Laconi
Nilakantha : Nicolas Cavallier
Frédéric : Christophe Gay
Hadji : LoĂŻc FĂ©lix
Un marchand chinois : Patrice Laulan
Un Dombien :Cyril HĂ©ritier
Un Kouravar : Xavier Seince.

Orchestre RĂ©gional Avignon-Provence
ChƓur (Aurore Marchand) et ballet (Éric Belaud) de l’OpĂ©ra Grand Avignon

Direction musicale : Laurent Campellone.

Mise en scĂšne : Lilo Baur.
DĂ©cors : Caroline Ginet
Costumes : Hanna Sjödin
LumiĂšres : Gilles Gentner
Chorégraphie : Olia Lydaki.

Photos Atelier AC Delestrade copyright 2016.

CD, compte rendu critique. Mozart : The Weber sisters (Josepha, Aloysia et Constanze). Sabine Devielhe, soprano. Pygmalion. Raphaël Pichon, direction.

CD, compte rendu critique. Mozart : The Weber sisters (Josepha, Aloysia et Constanze). Sabine Devielhe, soprano. Pygmalion. RaphaĂ«l Pichon, direction. Mozart a le vent en poupe et inspire de superbes rĂ©alisations en ce mois de novembre 2015 ; aux cĂŽtĂ©s du rĂ©cital investi, profond et humainement trĂšs juste de la soprano mĂ»re (quinquagĂ©naire) Dorothea Röschmann (Mozart Arias, live Londres mai 2015, CLIC de CLASSIQUENEWS de novembre 2015), voici l’offrande ciselĂ©e de sa jeune consoeur, la soprano coloratoure, Ă  fort tempĂ©rament et d’une finesse de style rare, la plus en vue Ă  l’heure actuelle des chanteuses françaises (avec Julie Fuchs) : Sabine Devielhe.

 

 

 

 

3 sƓurs inspirantes pour 1 Mozart Ă©perdu

Sabine Devielhe, sublime mozartienne

 

 

MOZART-DEVIEILHE-sabine-582----Mozart-Weber-SistersAprĂšs un programme somptueusement amoureux dĂ©diĂ© Ă  Rameau (Le grand thĂ©Ăątre de l’Amour, dĂ©jĂ  CLIC de CLASSIQUENEWS, novembre 2013), le 2Ăš album ERATO de la jeune diva s’intĂ©resse au chant mozartien, particuliĂšrement aux trois sƓurs Weber : Josepha, Aloysia et Constanze, cette derniĂšre non sollicitĂ©e au dĂ©but, mais qui finira 
 Ă©pouse de Wolfgang. C’est Ă  Contanze que le compositeur pense continĂ»ment en Ă©crivant son EnlĂšvement au sĂ©rail, rĂ©servant Ă  l’hĂ©roĂŻne qui porte son nom, plusieurs airs redoutables et stupĂ©fiants de virtuositĂ© vocale et finement expressive; le programme n’est pas un enchaĂźnement d’airs vaguement reliĂ©s les uns aux autres, mais un cycle qui frappe par sa cohĂ©rence, conçu avec minutie pour faire sens : d’abord, la premiĂšre rencontre avec les Weber Ă  Mannheim puis le sĂ©jour parisien qui suit (printemps 1778) ; le choc Ă©prouvĂ© face Ă  Aloysia : car pour Mozart c’est un coup de foudre irrĂ©sistible (malheureusement non partagĂ© – ainsi le subtil et tranchant « Dans un bois solitaire  » exprime la flĂšche de Cupidon pĂ©nĂ©trant le cƓur adouci d’un jeune homme terrassĂ©) ; puis ce sont quatre airs parmi ceux Ă©crits pour Aloysia entre 1778 et 1783, de ce fait parfaitement emblĂ©matiques de l’esthĂ©tique nĂ©oclassique et prĂ©romantique dont Mozart a le secret : « Alcandro, lo confesse », « Popoli di Tessaglia » ; « Vorrei spiegarvi oh Dio » ; « Nehmt meinem Dank  », sans omettre ceux destinĂ© Ă  Josepha : « Schon lacet der horde FrĂŒhling  » et le 2Ăš air de la Reine de la nuit ; le point d’orgue reste l’air Ă©crit pour Constanze, « Et incarnatus est » pour la sublime Messe en Ut mineur (1783), soit un an aprĂšs leur mariage.

On ne sait au juste quel air ou quel Ă©pisode parmi la collection de sĂ©quences purement instrumentales (tels Les Petits Riens) relever et distinguer, tant c’est la complicitĂ© amoureuse qui se dĂ©ploie ici, partagĂ©e et portĂ©e par le chef RaphaĂ«l Pichon et la soprano Sabine Devielhe, Ă©poux Ă  la ville, et sur scĂšne, duo d’une constante flamme engagĂ©e, entre tendresse et abandon sensuel, d’un format idĂ©alement calibrĂ© pour le si suave et voluptueux Mozart.

La virtuositĂ© du chant (les contre-sol de Popoli di Tessaglia entre autres), l’abattage comme la souplesse articulĂ©e, le style Ă©lĂ©gantissime et d’une subtilitĂ© Ă©motionnelle toujours juste et sobre affirment l’art de la Devielhe : une cantatrice qui sait accorder profondeur, sincĂ©ritĂ©, technicitĂ©. MĂȘme sa Reine de la nuit ne manque pas de rage expressive.

CLIC_macaron_2014L’ensemble Pygmalion quant Ă  lui, saisit lui aussi, sous la conduite de son chef crĂ©ateur, par sa vitalitĂ© millimĂ©trĂ©e, des dynamiques proches de la parole, une capacitĂ© Ă  exprimer l’ineffable tout en ciselant son association avec la voix. Les interprĂštes convainquent absolument par leur pertinence artistique, comme interprĂštes immensĂ©ment douĂ©s, comme artistes cultivĂ©s capables de concevoir un programme trĂšs original, d’une irrĂ©sistible cohĂ©rence. Et c’est Mozart dont le cƓur ardent, d’une atemporelle tendresse, qui sort gagnant de ce formidable programme totalement stimulant.

 

 

 

CD, compte rendu critique. Sabine Devieilhe, soprano. Mozart : The Weber Sisters. Les Petits Riens, Pantalon und Colombine, Airs de concert K. 294, 316, 383, 418 & 580, Die Zauberflöte, Thamos, Messe en ut mineur. Pygmalion. Raphaël Pichon, direction. 1 CD Erato 553024

Compte rendu, opĂ©ra.Toulon. OpĂ©ra, Le 12 octobre 2014. LakmĂ© de LĂ©o Delibes. Direction musicale : Giuliano Carella. Orchestre, chƓur et ballet de l’OpĂ©ra de Toulon. Mise en scĂšne : Lilo Baur. LakmĂ© : Sabine Devieilhe ; Mallika : Aurore Ugolin ; Ellen : Elodie Kimmel ; Rose : Jennifer Michel ; Mistress Bentson : CĂ©cile Galois.

LAKMEL’Ɠuvre. Fin du XIXe siĂšcle, la mode orientaliste rĂšgne en France sur la scĂšne et les arts, appuyĂ©e aussi sur un colonialisme tranquille, Ă  la bonne conscience. Pierre Loti, officier de marine, fait rĂȘver avec ses rĂ©cits, ses romans sur fond autobiographique d’amours faciles et sans engagement pour le mĂąle occidental triomphant. Cela donnera des tragĂ©dies comme Madame Butterfly, victime d’avoir cru au mirage d’un mariage qui n’était, pour le fallacieux Ă©poux amĂ©ricain, qu’une union par location, rĂ©vocable Ă  chaque instant. Mais, quinze ans avant Puccini, il y a, entre autres, cette LakmĂ© dont l’agrĂ©able et sĂ©duisante musique cache mal une douloureuse trame, un drame de l’incomprĂ©hension entre deux cultures, ici l’indienne, Ă©crasĂ©e par l’arrogance supĂ©rieure de la colonisation anglaise, le fatal dĂ©calage entre deux cultures et deux milieux sociaux incompatibles malgrĂ© l’amour partagĂ© entre la jeune hindoue et le jeune officier britannique.

Intégrisme religieux, terrorisme ?

En effet, dans l’Inde colonisĂ©e du XIXe  siĂšcle,oĂč l’occupant blanc interdit la religion autochtone qui devient clandestine, avec tous les secrets inquiĂ©tants que cela peut supposer et la haine accumulĂ©e, la rencontre entre LakmĂ©, vouĂ©e au temple et sacrĂ©e comme une vestale autrefois, et GĂ©rald, officier anglais occupant, ne peut dĂ©boucher que sur une impasse, raciale, sociale, culturelle. C’était dĂ©jĂ  le nƓud de la prĂȘtresse Norma pactisant en secret avec l’envahisseur romain, trahissant sa patrie : LakmĂ© est fille du Brahmane Nikalantha, qu’on dirait aujourd’hui intĂ©griste religieux, fanatisĂ©, proche d’un terrorisme  venir ; elle est une sorte de dĂ©esse, donc intouchable, en tout opposĂ©e au charmant colonisateur pour qui ce pays est une source d’exotisme et de curiositĂ© esthĂ©tique. Le contraste entre les Hindous et les Anglais, GĂ©rald, son ami FrĂ©dĂ©rick, les deux filles du gouverneur et leur gouvernante pincĂ©e, Mistress Bentson, est habilement traitĂ© par la musique qui en trahit l’inadĂ©quation aux lieux, encore que le premier air de GĂ©rald a une poĂ©tique saveur orientalisante qui exprime en lui, peut-ĂȘtre, au-delĂ  de son sens esthĂ©tique Ă©merveillĂ© d’un bijou, un possible sentiment d’adaptation, sensible et amoureux. Le discours endogĂšne des femmes, guĂšre portĂ© Ă  la communication autre qu’exotique, ne fait que renforcer leur sentiment presque freudien d’inquiĂ©tante Ă©trangetĂ© face Ă  ce pays, l’Inde, son peuple et ses rituels, d’autant que la situation politique est tendue entre occupants et occupĂ©s : le regard supĂ©rieur et rapide du touriste. Seul FrĂ©dĂ©rick a une approche plus sympathique et moins superficielle, seul personnage Ă  n’ĂȘtre pas un sommaire « caractĂšre » simpliste de convention, comme Nikalantha, le mĂ©chant « intĂ©griste » bien mĂ©chant, mĂȘme non sans raisons, contre l’envahisseur : Ă  part FrĂ©dĂ©rick, tous sont pratiquement unidimensionnels, d’un simplisme conventionnel d’OpĂ©ra-comique, aux gros traits sans grandes nuances. Si LakmĂ©, douce et tendre, en attente inconsciente de l’amour comme un ChĂ©rubin fĂ©minin mĂ©lancolique,  dans son air dĂ©licat d’introspection, et GĂ©rald, prĂ©sentĂ© comme un rĂȘveur poĂšte, Ă©namourĂ© d’un bijou, mĂȘme pas d’un portrait de femme comme Tamino dans La FlĂ»te enchantĂ©e, leur amour en une seule rencontre est bien fulgurant et d’une convention qui n’offre guĂšre de place Ă  un dĂ©veloppement affectif vraisemblable, que pourtant, leur deux airs solitaires, deux Ăąmes en recherche, laissaient entrevoir. Mais la grĂące de la musique est telle qu’on se laisse embarquer, mĂȘme sans autre Ă©motion que musicale et lyrique, dans leur schĂ©matique aventure perturbĂ©e par la traditionnel baryton jaloux, ici un pĂšre quelque peu incestueux.

RĂ©alisation et interprĂ©tation. Le minimalisme de la scĂ©nographie de Caroline Ginet, au lever de rideau, sur un fond indĂ©cis de verdure ombreuse, un tertre de terre rouge pour figurer le temple et son autel, nous Ă©pargne un pittoresque exotique Ă  couleur locale trop colorĂ©e. La profanation de l’intrus anglais, la souillure, est Ă©lĂ©gamment symbolisĂ©e avec sobriĂ©tĂ© par le rĂ©cipient renversĂ© de poudre jaune, or ou safran, Ă©gales denrĂ©es prĂ©cieuses pour les avides colonisateurs, Ă  cĂŽtĂ© de corbeilles de fleurs, fleurs perdues, profanĂ©es, prĂ©figurant le dĂ©licieux duo de LakmĂ© et sa servante ; au dernier acte, un Ă©norme saule pleureur, signe Ă©plorĂ© des amours Ă  pleurer, avec encore ce rideau de fond, fondu vĂ©gĂ©tal de lianes hĂ©sitant entre ombre et lumiĂšre, rĂȘve et rĂ©alitĂ©, filtrant de superbes Ă©clairages bleutĂ©s de Gilles Gentner, ont la mĂȘme simplicitĂ© d’épure pour les pures amours ainsi mises en relief par la mise en scĂšne sobre ou pauvre, trop a minima dramatique de Lilo Baur. Cependant, Ă  l’acte II, peut-ĂȘtre trop serrĂ© sur la scĂšne de Toulon, et trop crĂ»ment Ă©clairĂ©, l’entassement du portique, colonnettes et piliers mĂ©talliques, apparemment mĂ©ticuleusement astiquĂ©s, claquent comme un clinquant hĂ©tĂ©roclite de brocante de quincaille de bric et de broc, de temple hindou attendant des touristes pour une exotique fĂȘte locale au colorisme accusĂ© par contraste. Les costumes d’Hanna Sjödin sont sagement post-victoriens pour les Anglais et pittoresquement exubĂ©rants pour ceux qu’on appelait les « indigĂšnes » dans l’acte II, Ă  grand renfort de jaunes Ă©blouissants. Quelque arrogante brutalitĂ© des dominateurs europĂ©ens, si elle traduit la botte impĂ©rialiste et justifie la haine du brahmane, est sans doute trop discrĂšte, au milieu des agrĂ©ables danses obligĂ©es des bayadĂšres (chorĂ©graphie : Olia Lydaki), pour montrer une tension politique explosive, juste un peu d’amertume dans le sirop amoureux entre la dolente hindoue et l’indolent Anglais. Hors cela, l’arriĂšre-plan politique, qui aurait pu soutenir une tension dramatique puissante, malheureusement d’actualitĂ© aujourd’hui, est juste allusif et on regrette aussi que le personnage du Brahmane, monolithique religieusement mais pĂšre ambigu, qui guette mĂȘme, comme un amant jaloux, le sommeil de sa fille, ne soit pas traité : « J’ai voulu t’écouter dormir », avoue-t-il dans une formule bien plaisante qui supposerait que la tendre LakmĂ© ronfle
 (et l’on passera aussi sur le formule plĂ©onastique d’une « ombre assombrit ta beautĂ©. »

L’acmĂ© chant français

DĂ©passĂ©s l’amusement d’un Casanova Ă  l’OpĂ©ra de Paris sur la façon française de chanter, ou les sarcasmes d’un Rousseau sur l’« urlo francese », ‘le hurlement français’, oubliĂ©es les failles d’une certaine Ă©cole aujourd’hui dĂ©passĂ©es par la jeune gĂ©nĂ©ration, on peut dire sans hĂ©siter que la distribution entiĂšrement française de cette production de LakmĂ©, du premier au dernier chanteur de l’Ɠuvre, a reprĂ©sentĂ© l’acmĂ©, un sommet sans doute du chant français dans sa plus belle expression d’élĂ©gance, de clartĂ©, de diction : un bonheur. Une rĂ©ussite chorale d’une Ă©quipe (et l’on n’oublie pas le chƓur bien menĂ©) au service d’une musique française raffinĂ©e et dĂ©licate, d’un exotisme de bon ton, mais bon teint, efficace sans dĂ©monstration, aussi Ă©vanescente parfois que l’hĂ©roĂŻne rĂȘveuse, efflorescente non seulement de tant de fleurs Ă©voquĂ©es, effeuillĂ©es par LakmĂ© et Mallika  dans leur duo poĂ©tique et charmeur, mais au lyrisme fleuri de vocalises en guirlandes : fleur du beau, du bien mais aussi du mal puisque la jeune fille en fleur se donne la mort en mangeant la datura fatale.

Si l’on excepte deux grands aĂźnĂ©s, CĂ©cile Galois, campant une Mistress Bentson trĂšs british de sa voix d’ample velours grave, et Marc Barrard, voix d’ombre adoucie de tendresse paternelle et amoureuse dans « LakmĂ©, ton doux regard se voile  », effrayant dans la scĂšne du complot, toujours magistral, la jeunesse des autres interprĂštes est remarquable. En une seule phrase, dans le rĂŽle du serviteur Hadji, LoĂŻc FĂ©lix, dĂ©jĂ  remarquĂ© Ă  Marseille dans OrphĂ©e aux Enfers, impose la beautĂ© de son phrasĂ© et de son timbre. Deux jeunes anciennes — du prestigieux CNIPAL misĂ©rablement abandonné— Elodie Kimmel et Jennifer Michel, ravissent de leur joli timbre de soprano, pimpantes Rose et Ellen. Duettiste dans le fameux duo des fleurs, Aurore Ugolin, au timbre charnu et voluptueux, donne une grande envie de la rĂ©entendre. BenoĂźt Arnould, baryton, est un beau et Ă©lĂ©gant FrĂ©dĂ©rick à la superbe voix et allure, qui semble chez lui sur scĂšne. Le tĂ©nor Jean-François Borras est un tĂ©nor de grande classe en GĂ©rald : d’une rare finesse de timbre, il varie Ă©lĂ©gamment les couleurs de sa voix qu’il plie aux plus dĂ©licates nuances, passant du registre de poitrine, sachant ĂȘtre hĂ©roĂŻque, aux demi-teintes de la voix mixte, avec des effets sans affĂ©terie d’une exquise poĂ©sie. Il est le digne partenaire de la LakmĂ© de Sabine Devieilhe, menue poupĂ©e qui n’est pas dĂ©figurĂ©e par une grande voix, Ă©mouvante et sensible dans son air d’introspection et les duos, elle dĂ©ploie toutes les irisations d’un timbre dĂ©licat, moelleux mĂȘme dans l’aigu extrĂȘme, sans nulle duretĂ©, une technique impressionnante de prĂ©cision et d’aisance : une petite grande LakmĂ©.

À le tĂȘte de l’Orchestre et chƓur de l’OpĂ©ra de Toulon, l’italianissime Giuliano Carella se fait le plus français des chefs pour servir cette musique Ă©lĂ©gante et mesurĂ©e, qu’on dirait exemplaire de la culture française si les frontiĂšres n’étaient absurdes, artificielles, et la musique, universelle, comme ceux qui la servent et la dirigent. Musicalement, vocalement, une rĂ©ussite.

LakmĂ©. OpĂ©ra en trois actes de LĂ©o Delibes (1836-1891), livret d’Edmond Gondinet (1828-1888) et Philippe Gille (1831-1901) d’aprĂšs  Rarahu ou le Mariage de Loti  – CrĂ©ation : Paris, OpĂ©ra-Comique, 14 avril 1883

Toulon. OpĂ©ra, Le 12 octobre 2014. LakmĂ© de LĂ©o Delibes. Direction musicale : Giuliano Carella. Orchestre, chƓur et ballet de l’OpĂ©ra de Toulon. Mise en scĂšne : Lilo Baur. ChorĂ©graphie : Olia Lydaki. DĂ©cors : Caroline Ginet.  Costumes :  Hanna Sjödin. LumiĂšres : Gilles Gentner.

Lakmé : Sabine Devieilhe ; Mallika : Aurore Ugolin ; Ellen : Elodie Kimmel ; Rose : Jennifer Michel ; Mistress Bentson : Cécile Galois.

Gérald : Jean-François Borras ; Nilakantha : Marc Barrard ; Frédérick : Benoßt Arnould ; Hadji : Loïc Félix.

Illustrations :  ©Frédéric Stéphan