Cd, critique. Si j’ai aimé… Sandrine Piau, soprano : Massenet, Vierne, Guilmant, Saint-Saëns (1 cd Alpha classics)

PIAU-classiquenews-cd-critique-piau-si-j-ai-aime-concert-loge-critique-concert-critique-cd-par-classiquenews-mai-2019-critique-opera-classiquenewsCd, critique. Si j’ai aimé… Sandrine Piau, soprano (1 cd Alpha classics / mars 2018). Ce programme réjouissant exhume plusieurs mélodies françaises avec orchestre dont celles intactes et graves de Camille Saint-Saëns, décidément touché par la grâce quand il s’agit d’exprimer le sentiment amoureux, porteur lui-même de souvenirs et de langueur, entre nostalgie et désir. 
On ne peut en dire de même des mélodies de Théodore Dubois, très datées et rien qu’académiques, c’est à dire décoratives et sucrées. Pourtant l’une d’entre elles, a donné son titre au recueil, là où une pièce de Saint-Saëns eut été mieux réhabilitée… (Si j’ai parlé… si j’ai aimé… sonne un rien mièvre : trop frêle offrande pour une réévaluation de la mélodie française orchestrée, fin de siècle). Quelques impressions préalables, signes d’une appréciation en demi teintes quant à la sélection des pièces retenues ici : « Aux étoiles » de Duparc, instrumental capable de douceur tendre et de gravité ; Dubois rien que bavard (« Chanson de Marjolie ») ; mais la sensibilité d’Alexandre Guilmant (« Ce que dit le silence ») et L’empressement et désir de « l’Enlèvement » de Saint-Saëns, très au dessus de ses confrères….

 

Perles oubliées de la mélodie française

 

 

Que n’a-t-on choisi, profitant d’une telle interprète soliste, deux mélodies parmi les plus bouleversantes du répertoire s’agissant de la mélodie française : L’Enamourée / Ma colombe de Reynaldo Hahn (superbement réexhumée par Anna Netrebko et dont le thème colle pile poil au thème de ce cd ; et La mort d’Ophélie de Berlioz ? Invraisemblable oubli qui se fait avec le recul, faute impardonnable en vérité (cf notre playlist en fin d ‘article de l’Enamourée de HAHN).
Rare coloratoure encore suractive, mais voix mûre, Sandrine Piau affiche crânement l’expérience et les années, étincelant par son style suprême, une distinction du timbre, et un sens de la couleur comme de la ligne qui suscitent l’admiration. Pourtant, la seule ombre à notre avis reste l’articulation et l’intelligibilité : on perd souvent 70% du texte. Dommage qui paraît vétille avec le recul tant la justesse et l’intelligence du chant, ailleurs, se révèle superlatif. C’est que la soprano maîtrise sa voix comme un instrument : usant de toutes les nuances de l’émission comme de l’intonation, avec une subtilité qui avait déjà fait la valeur de ses incarnations baroques, ou romantiques françaises.
Pourtant les poèmes ici de Hugo, Verlaine, Gautier, Banville, régnier, Barthélémy ou Courmont méritent le meilleur soin : on jugera sur pièces ainsi, les deux extraits des Nuits d’été de Berlioz, en comparaison avec ce que réalise sa consœur Véronique Gens… dans Villanelle ou Au cimetière, d’emblée le caractère est là, caractérisé, superbement incarné… aussi profond voire bouleversant que le texte est inintelligible pour partie.
On se dit quand même que le programme eut été idéal si la chanteuse soignait davantage la déclamation et l’articulation dans les aigus. Nonobstant cette mince réserve, le programme est superbe.
Le genre de la mélodie renaît ainsi grâce à un travail de recherche récent sur l’activité de la Société nationale de musique à la fin du XIXè qui favorise les compositeurs hexagonaux évidemment ; d’autant que les teintes et équilibres affinés de l’orchestre sur instruments d’époque, ainsi requis, ajoute à la qualité allusive de l’approche. La mélodie gagne ses lettres de noblesse et de subtilité ainsi défendue ; parmi plusieurs pépites, désormais à écouter et réestimer, citons surtout les œuvres de Camille Saint-Saëns : Extase, Papillons, Aimons-nous, L’enlèvement… Curieux choix d’avoir intercalé un extrait de la Symphonie gothique de Godard, qui tombe un peu comme un chevaux dans la soupe. Mais on s’incline avec bienveillance et gratitude devant Le poète et le fantôme de Massenet comme les subtils Papillons blancs de Louis Vierne (lui aussi bien oublié). Très beau programme.

 

 

 

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CLIC D'OR macaron 200Cd, critique. Si j’ai aimé… Sandrine Piau, soprano (1 cd Alpha classics) – enregistré en mars 2018 à Metz. Mélodies avec orchestre de Saint-Saëns, Massenet, Dubois, Vierne… Le Concert de la loge / J. Chauvin, direction.

Approfondir

Le présent recueil souffre d’une absence de taille : la mélodie de Reynaldo HAHN, L’Enamourée / perle / joyau sur le thème de l’amour / en total connexion avec la thématique de ce recueil frustrant donc :

VIDEO CLIP audio L’Enamourée de Reynaldo HAHN par Anna Netrebko :

https://www.youtube.com/watch?v=kUZPljVpWak

 

VIDEO CLIP L’Enamourée de HAHN par Anna Caterina Antonacci
https://www.youtube.com/watch?v=NAyeGq4qUM0

 

VIDEO CLIP L’Enamourée de Reynaldo HAHN par l’excellent baryton Bruno Laplante :

https://www.youtube.com/watch?v=vSXhPH_HGtQ 

 

VIDEO CLIP (2014) L’enamourée de Reynaldo HAHN par Solene Le Van

https://www.youtube.com/watch?v=JiiF6pvYXw4

 

VIDEO : 6 mélodies de Reynaldo HAHN par Solen Le Van, Young Musicians Foundation, Los Angeles 2014

CD, critique. BERLIOZ : Harold en Italie / Les Nuits d’été (Zimmermann, Degout, Les Siècles / FX Roth – 1 cd Harmonia Mundi, 2018).

BERLIOZ nuits d ete harold en itlaie les siecles roth zimmermann cd review critique cd par classiquenews musique classique news clic de classiquenews 3149020936825CD, critique. BERLIOZ : Harold en Italie / Les Nuits d’été (Zimmermann, Degout, Les Siècles / FX Roth – 1 cd Harmonia Mundi, 2018). D’emblée, s’impose à nous, le souffle à l’échelle du cosmique, exprimant ce grand désir de Berlioz de faire corps et de communiquer avec une surréalité spectaculaire, à la mesure de sa quête idéaliste. De telle vision conduisent l’orchestre en un parcours expérimental que le collectif sur instruments anciens, Les Siècles concrétise avec une rigueur instrumentale bénéfique ; l’attention et la précision continue du chef fondateur François Xavier Roth font merveille dans une partition inclassable : poème symphonique et concerto pour alto, opéra pour instrument : chaque mesure soliste est ciselée, creusée, habitée ; chaque couleur harmonique intensifiée… en un cycle de visions superlatives qui placent d’abord le geste instrumental au cœur d’une vaste dramaturgie orchestrale.
Dans le I d’Harold (« aux montagnes : mélancolie, bonheur et joie »), le héros / alto s’alanguit, s’enivre, affirmant à l’orchestre prêt à le suivre, ses élans, ses désirs, sa profonde nostalgie (l’Italie reste malgré un contexte médicéen difficile pour Hector,jeune pensionnaire de la villa Medicis à Rome, la source finale d’un grand bonheur artistique). Le premier mouvement du cycle orchestral nuance cet état d’enivrement personnel et un rien narcissique, auquel la vitlalité fruitée de l’orchestre d’instruments d’époque, apporte un soutien palpitant et même électrisée (bien dans la mouvance de l’euphorie révolutionnaire de la Fantastique).
Tout ce premier tableau exprime la facilité du héros (Hector lui-même) à s’enivrer de son propre désir et de son propre rêve, de manière échevelée et éperdue. La fusion sonore entre la soliste (Tabea Zimmermann, qui ne tire jamais la couverture à elle) et de l’orchestre est jubilatoire ; offrant cette extase instrumentale millémétrée, emblème captivant du génie berliozien, divin orchestrateur, alchimiste des couleurs.

Harold captivant, suractif…

150 ans de la mort de BERLIOZLe II permet l’apaisement après la première décharge collective : marqué par la marche des pèlerins dans cette même campagne italienne, Berlioz en capte la douce et pénétrante sérénité crépusculaire : la sobriété, le naturel font la saveur de cette « pause » qui berce par le chant orchestral en béatitude, sur lequel l’alto étire ses longues caresses rassérénées, comme l’écho aux accents des cors enveloppants. Roth respecte à la lettre l’indication « allegretto », allant, léger, veillant à la transparence malgré le chant instrumental là encore d’une grande richesse. L’alto bercé, s’hypnotise, s’enivre dans la paix murmurée : là encore louons l’intonation très juste et foncièrement poétique de Tabea Zimmermann.Soliste et chef adoptent de concert et en complicité un tempo de marche noble et tranquille, à l’énoncé final arachnéen d’une finesse irrésistible.
La volupté du désir amoureux n’est jamais loin chez Berlioz : en témoigne l’épisode III : la Sérénade d’un montagnard des Abruzzes… lui aussi languissant, dans le désir et donc l’attente (pas la frustration) : le caractère rustique se déploie dans le frottement des timbres d’époque, en un élan plein d’espoir (et de promesses pour l’amoureux éperdu ?) : bavard, assez terne dans l’écriture, le tableau pourrait être le moins intéressant : c’était oublié l’hyperactivité des instruments dont on loue encore l’équilibre sonore.
Mordant, le geste de Roth éclaire comme jamais la langueur plus incisive et presque douloureuse de l’orgie de brigands, dont l’énoncé premier sera réutilisé dans le Requiem… de plus en plus syncopé, le flux se fait nerveux, idéalement profilé, jusqu’à la transe collective qui évoque son opéra Benvenuto Cellini et tant d’évocations italiennes ; cette orgie confine au cauchemar dans ses à-coups trépidants, électriques ; ses résurgences symphoniques à la coupe shakespearienne. Brillant, mordant, incisif, d’une finesse permanente, l’orchestre fait mouche dans ce festival de couleurs et d’accents symphoniques.

… mais tristes Nuits

On reste moins convaincus par Les Nuits d’été dans la version pour baryton qu’en offre Stéphane Degout : l’émission manque de naturel, vibrée, comme maniérée (la ligne vocale manque d’équilibre et de continuité, avec des aigus étrangement couverts mais nasalisés, des fins de phrases effilochées, détimbrées…), et dans une prise de son surprenante, qui semble superposer la voix SUR l’orchestre, plutôt comme fusionné avec lui. Pourtant, Les Siècles dévoilent là encore, une suractivité instrumentale réjouissante, faisant de ses Nuits d’été, un voyage d’extase, de ravissement, de plénitude sensoriel, d’une tension inouïe.
Pourtant le choix d’un chanteur masculin s’avère juste dans l’énoncé des poèmes, renforçant l’impression de prise à témoins du public (« Ma belle est morte » / Lamento, « Sur les lagunes » ; »Reviens, reviens ma bien aimée », dans « Absence » ; L’île inconnue…). Avec un autre soliste plus simple dans le style et l’articulation du français, nous tenions là une version superlative.
Nos réserves s’agissant des Nuits d’été ne retire rien à l’excellente lecture d’Harold dont la texture instrumentale et la réalisation expressive produisent une lecture de référence : voilà qui atteste l’apport indiscutable des instruments d’époque dans le répertoire berliozien, et l’on s’étonne que toujours aujourd’hui, prédomine la tenue plus brumeuse et moins caractérisée des orchestres modernes pour Hector comme pour le romantisme français en général.

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CLIC_macaron_20dec13CD, événement critique. BERLIOZ : Harold (soliste : Tabea Zimmermann, alto), Nuits d’été (soliste : Stéphane Degout) – (Les Siècles, François-Xavier Roth – 1 cd HM Harmonia Mundi). Enregistrements réalisés en août 2018 (Les Nuits d’été, Alfortville) et mars 2018 (Paris, Philharmonie).

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APPROFONDIR

LIRE AUSSI notre grand dossier HECTOR BERLIOZ 2019 :

BERLIOZ 2019 : dossier pour les 150 ans de la mort

berlioz-150-ans-berlioz-2019-dossier-special-classiquenewsBERLIOZ 2019 : les 150 ans de la mort. 2019 marque les 150 ans de la mort du plus grand compositeur romantique français (avec l’écrivain Hugo et le peintre Delacroix) : Hector Berlioz. Précisément le 8 mars prochain (il est décédé à Paris, le 8 mars 1869). Triste anniversaire qui comme ceux de 2018, pour Gounod ou Debussy, ne lève pas le voile sur des incompréhensions ou des méconnaissances mais les augmentent en réalité ; car les célébrations souvent autoproclamées et pompeuses, n’apportent que peu d’avancées pour une juste et meilleure connaissance des intéressés. Qu’ont précisément apporté en 2018, les anniversaires Gounod et Debussy ? Peu de choses en vérité, sauf venant de la province, soit disant culturellement plus pauvre et moins active que Paris : voyez Le Philémon et Baucis, joyau lyrique du jeune Gounod révélé par l’Opéra de Tours / fev 2018 ; et le Pelléas et Mélisande de Debussy désormais légendaire du regetté Jean-Claude Malgoire à Tourcoing / mars 2018… LIRE notre grand dossier Hector Berlioz 2019

 

 

CD événement, critique. ERNEST CHAUSSON : Poème de l’amour et de la Mer, Symphonie opus 20 (Orchestre National de Lille, Alexandre Bloch / Véronique Gens – 1 cd Alpha 2018)

chausson poeme amour et mer alexandre bloch gens orchestre national de lille cd annonce critique cd review cd classiquenewsCD événement, critique. ERNEST CHAUSSON : Poème de l’amour et de la Mer, Symphonie opus 20 (Orchestre National de Lille, Alexandre Bloch / Véronique Gens – 1 cd Alpha 2018). Comme une houle puissante et transparente à la fois, l’orchestre piloté par Alexandre Bloch sculpte dans la matière musicale ; en fait surgir la profonde langueur, parfois mortifère et lugubre, toujours proche du texte (dans les 2 volets prosodiés, chantés du « Poème de l’amour et de la mer » opus 19) : on y sent et le poison introspectif wagnérien et la subtile texture debussyste et même ravélienne dans un raffinement inouï de l’orchestration. D’une couleur plus sombre, d’un medium plus large, la soprano Véronique Gens a le caractère idoine, l’articulation naturelle et sépulcrale (« La mort de l’amour » : détachée, précise, l’articulation flotte et dessine des images bercées par une volupté brumeuse et cotonneuse, mais dont le dessin et les images demeurent toujours présent dans l’orchestre, grâce à sa diction exemplaire : quel régal).

 

 

 

L’Orchestre National de Lille et Alexandre Bloch

CHAUSSON sublimé
Parure chatoyante du symphonisme romantique et tragique

 

 

 

L’intelligibilité de la cantatrice, le poids qu’elle préserve et assure à chaque vers poétique (réagencé par Chausson à partir des textes de Bouchor) sert admirablement le flux orchestral, ses enchantements harmoniques qui bercent et hypnotisent, jusqu’à l’extase et l’abandon. Remarquable équilibre entre suggestion et allant dramatique. « Le temps des Lilas et le temps des roses ne reviendra plus … » regaillardit à la fin une succession de paysages mornes et éteints mais d’une sourde activité. Le beauté fragile qui s’efface à mesure qu’elle se déploie et se consume trouve une expression caressante et sensuelle dans le chant de l’orchestre, résigné mais déterminé (« Et toi que fais-tu ? »). Chausson offre un prolongement à la langueur endeuillée du Wagner tristanesque : sa fine écriture produit une grâce assumée qui contient aussi sa propre rémission dans sa conscience de la mort. L’élan mélancolique et le deuil des choses éteintes font le prix de leur évocation qui les ressuscite toujours indéfiniment, dans une sorte de réitération magique, comme ritualisée, mais jamais artificielle.
Toujours très articulé et d’une intonation simple, le chef déploie les mêmes qualités qui avaient fondé sa lecture des Pêcheurs de perles du jeune Bizet (opéra joué et enregistré à l’Auditorium du Nouveau Siècle à Lille / mai 2017).

 

Même geste nuancé pour le flux de la Symphonie en si bémol majeur (1891) qui délivre le même sentiment d’irrépressible malédiction. Le premier mouvement saisit par son souffle tragique (tchaikovskien : on pense à la 4è symphonie) et évidemment l’immersion dans la psyché wagnérienne la plus sombre et la plus résigné (avant l’essor de l’Allegro vivo). Chausson est un grand romantique tragique qui cependant égale par son orchestration scintillante et colorée, ses éclairs rythmiques, les grands opus de Ravel comme de Debussy.

Voilà qui inscrit le compositeur fauché en 1899, – trop tôt, dans un sillon prestigieux, celui des grands symphonistes romantiques français : Berlioz, Lalo, évidemment Franck, mais aussi Dukas… Le « Très lent », volet central, s’immerge dans le pur désespoir, fier héritier des préludes de Tristan und Isolde de Wagner (même couleur d’une douleur foudroyée), là encore. Comme s’il reprenait son souffle et sa respiration avec difficulté (en un « effet » volontaire, maîtrisé), l’orchestre, clair et précis, fluide et ondulant, plonge en eaux profondes. Lamento de la douleur inénarrable, l’épisode de presque 9 mn, étire sa langueur désespérée que la parure orchestrale recharge et énergise cependant constamment : en cela, la direction du chef se montre très efficace : jamais épaisse, toujours transparente : elle fait respirer chaque pupitre. Dévoilant des trésors d’harmonies rares, et d’alliages de timbres… d’une ivresse géniale.
Alexandre Bloch et l’Orchestre National de Lille ouvrent de larges perspectives dont l’ampleur nous terrifie comme elle nous captive : faisant surgir les guirlandes mélodiques sur un nuage brumeux de plus en plus menaçant et létal (après le motif du « temps des lilas » au cor anglais, réminiscence de Tristan). Le III applique à la lettre le principe cyclique de son maître Franck, récapitulation des motifs précédents mais harmonisés différemment, et dans un climat d’agitation voire de panique au début primitif. Alexandre Bloch exprime l’énergie brute, comme à vif, comme incandescente, son ivresse primitive, sa noirceur large et enveloppante (wagnérienne), tout en se souciant de l’intelligibilité de la texture (bois, cordes, cuivres sont d’une couleur toute française).
L’architecture des fanfare, érigées comme de vastes portiques de plus en plus majestueux (dans l’esprit d’un choral) est énoncée avec clarté et une rigueur presque luthérienne. Et le miracle du dernier épisode,- salvateur, rasséréné (formulé comme la clé du rébus précédent, comme dans la Symphonie en ré de Franck), peut s’accomplir en un geste d’une formidable hauteur (énoncée comme l’ascension sur l’arche évoquée ou comme le repli des eaux), et d’une noblesse infinie qui garde son secret. Magnifique réalisation : riche, trouble, ambivalente, grave et lumineuse : l’écriture de Ernest Chausson y gagne un surcroît d’éloquence, d’intelligence, de prodigieuse activité. Porté par son directeur musical, l’Orchestre national de Lille confirme une étonnante et salutaire compréhension du grand symphonisme romantique français. A suivre. CLIC de CLASSIQUENEWS de mars 2019. Les intéressés poursuivent actuellement un cycle majeur dédié aux 9 symphonies de Gustav Mahler (tout au long de l’année 2019).

 

 

 

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CLIC D'OR macaron 200CD événement, critique. ERNEST CHAUSSON : Poème de l’amour et de la Mer, Symphonie opus 20 (Orchestre National de Lille, Alexandre Bloch / Véronique Gens – 1 cd Alpha – enregistré à Lille en novembre 2018)

 

 
 

 

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LIRE aussi notre annonce du CD événement. ERNEST CHAUSSON : Poème de l’amour et de la Mer, Symphonie opus 20 (Orchestre National de Lille, Alexandre Bloch / Véronique Gens – 1 cd Alpha)

https://www.classiquenews.com/cd-evenement-annonce-ernest-chausson-poeme-de-lamour-et-de-la-mer-symphonie-opus-20-orchestre-national-de-lille-alexandre-bloch-veronique-gens-1-cd-alpha/

La Naissance du romantisme par les jeunes chanteurs d’Opera Fuoco

OPERA FUOCO, David Stern : chanter Gluck et BerliozBoul.-Billancourt. Opera Fuoco, de Gluck à Berlioz. Les 18, 20 novembre 2015. Pendant 4 jours de masterclass intensives, sous le pilotage de David Stern et Jay Bernfeld, – en maîtres pédagogues complices et complémentaires-, les jeunes chanteurs de l’Atelier lyrique d’Opera Fuoco approfondissent leur approche de la déclamation française, grâce aussi à la coopération de la soprano Véronique Gens, artiste invitée, guide exceptionnel pour réussir cette immersion à la fois musicale et linguistique. Intitulé “Naissance du Romantisme, de Gluck à Berlioz“, le programme qui fait l’objet d’un concert vendredi 20 novembre 2015 (19h30), exige articulation, intonation juste, flexibilité de la voix. Car ici comme depuis Rameau au siècle précédent, l’intelligibilité du texte compte avant tout, outre les qualités purement vocales du soliste : Véronique Gens, tragédienne reconnue, dont le verbe maîtrisée en fait une diseuse très convaincante transmettra son sens dramatique et son souci de l’articulation. Opera Fuoco renouvelle ainsi ses sessions de perfectionnement à l’adresse des jeunes interprètes soucieux de maîtriser technicité et justesse stylistique selon le répertoire choisi.

logo_operafuoco4Avec Gluck et Berlioz, c’est une manière d’exprimer les passions de l’âme et de faire avancer l’action, très particulière et donc spécifiquement française qui se précise peu à peu ; les œuvres retenues sont parmi les plus difficiles : les airs d’opéras de Gluck, ceux de Berlioz aux côtés de ses mélodies dont Les Nuits d’été exigent des tempéraments subtils, rompus à l’exercice de l’intelligibilité. Chaque nuance du poème mis en musique doit produire sa juste expression… Faire chanter le texte et parler la musique. La formulation est bien connue : elle n’a jamais mieux défini que ce cas. Inscrire dans un même programme Gluck et Berlioz est un vrai défi, d’autant plus intéressant que le Romantique fut un grand admirateur de son prédécesseur au point entre autres de concevoir une nouvelle version d’Orphée et Eurydice (version pour Pauline Viardot dans le rôle d’Orphée). Les jeunes chanteurs de la troupe réunie par David Stern abordent les Nuits d’été, des extraits de Béatrice et Bénédicte, La Damnation de Faust de Berlioz ; les héros de Gluck : Iphigénie, Armide, Alceste, Thoas, Oreste… de Gluck.

veronique-gensComme le bel canto ciselé par Bellini, Rossini et Donizetti, l’art de la déclamation française, et le chant romantique en particulier, attisent la curiosité de peu de chanteurs car la pratique éreinte les plus déterminés ; pourtant, les occasions d’engagement se multiplient mais on cherche toujours une Régine Crespin, un Roberto Alagna… capables demain de chanter et Gluck et Berlioz. Véronique Gens qui s’est particulièrement distinguée dans le répertoire baroque, classique et romantique maîtrise remarquablement l’art redoutable du chant et de la mélodie française ; celle qui a marqué l’interprétation des rôles gluckistes encore récemment (Iphigénie en Tauride, Iphigénie en Aulide…) vient de faire paraître un superbe album dédié justement à la mélodie française, celle de Hahn, Chasson, Duparc… “Néère” gens veronique melodies duparc hahn chausson alpha cd critique compte rendu review account of CLASSIQUENNEWS CLIC de classiquenews octobre 2015(LIRE notre compte rendu critique complet de l’album Hahn, Duparc, Chausson par Véronique Gens 1 cd Naïve, “Néère”). Les sessions de ce nouvel atelier vocal ainsi que le concert qui en découle ce 20 novembre à la Bibliothèque Paul Marmottan de Boulogne-Billancourt, s’annoncent passionnants.

 

 

Naissance du romantisme français
De Gluck et Berlioz

Master class du 16 au 19 novembre 2015

 

Répétition publique :
Mercredi 18 novembre 2015, 15h-17h
Inscription obligatoire : production@operafuoco.fr

Concert / Rencontre
Vendredi 20 novembre 2015, 19h30
Bibliothèque Paul-Marmottan, Boulogne-Billancourt
réservation obligatoire : 01 55 18 57 77.

Distribution
Les chanteurs de l’Atelier Lyrique d’Opera Fuoco

Directeur artistique : David Stern
Conseiller pédagogique: Jay Bernfeld
Artiste invitée : Véronique Gens
Pianiste : Kayo Tsukamoto

 

 

CD, compte rendu critique. Véronique Gens : Néère, mélodies de Hahn, Duparc, Chausson (1 cd Alpha, 2015)

gens veronique melodies duparc hahn chausson alpha cd critique compte rendu review account of CLASSIQUENNEWS CLIC de classiquenews octobre 2015CD, compte rendu critique. Véronique Gens : Néère, mélodies de Hahn, Duparc, Chausson (1 cd Alpha, 2015). Maturité rayonnante de la diseuse. Le timbre s’est voilé, les aigus sont moins brillants, la voix s’est installée dans un medium de fait plus large… autant de signes d’un chant mature qui cependant peut s’appuyer sur un style toujours mesuré et nuancé, cherchant la couleur exacte du verbe. Prophétesse d’une émission confidentielle, au service de superbes poèmes signés Leconte de Lisle, Goethe, Gautier, Louise Ackermann, Viau, Verlaine, Maurice Bouchor, Baudelaire et Banville…, Véronique Gens captive indiscutablement en diseuse endeuillée, sombre et grave, d’une noblesse murmurée et digne. L’expressivité n’est pas son tempérament mais une inclination maîtrisée pour l’allusion, la suggestion parfois glaçante (propre aux climats lugubres et funèbres d’un Leconte de Lisle par exemple quand il évoque le marbre froid de la tombe). La nostalgie générale de Néère de Hahn pose d’emblée l’enjeu de ce programme façonné comme une subtile grisaille : les milles nuances du sentiment intérieur. De notre point de vue, le piano est trop mis en avant dans la prise, déséquilibre qui nuit considérablement à la juste perception de la voix versus l’instrument (déséquilibre criard même dans Trois jours de vendange d’après Daudet). De Hahn, La Gens sait exprimer l’ineffable, ce qui est derrière les mots.

1000 nuances de l’allusion vocale : la mélodie romantique française à son sommet

Chez Duparc, Hahn, Chausson, Véronique Gens subjugue

En accord avec l’instrument seul, la soprano peut tisser une étoffe chambriste somptueuse, feutrée, jamais outrée précisément chez Duparc : douceur grave de Chanson triste (mais que le piano trop mis en avant là encore perce et déchire un équilibre et une balance subtile dont était fervente la voix justement calibrée : carton jaune pour l’ingénieur du son indélicat ; une faute de goût impardonnable car aux côtés du clavier, la soprano mesure, distille cisèle), un rêve vocal qui rétablit le songe du Duparc. C’est un enchantement vécu il y a longtemps dont la sensation persistante fait le climat diffus, vaporeux, brumeux (wagnérien?) de Romance de Mignon (et son apothéose du là-bas d’après Goethe) où la tenue et le soutien comme la couleur des sons filés rappellent une autre diseuse en état de grâce (Régine Crespin) : quel art du tissage de la note et du verbe habité, halluciné, poétique. Enivrée, intacte malgré la perte, l’évocation elle aussi endeuillée nostalgique de Phidylé (1882) déploie sa robe caressante et voluptueuse grâce au medium crémeux, rond, replié et enfoui de la voix melliflu qui appelle à la paix de l’âme : voici assurément le sommet de la mélodie romantique française, écho original du Tristan wagnérien, une résonance extatique d’une subtilité enivrante.

Leconte de Lisle, magicien fantastique et déjà symboliste, fait le lien entre le texte de ce Duparc et la première mélodie des 7 de Chausson qui suivent : le chant est embrasé et halluciné, bien que perdant parfois la parfaite lisibilité des voyelles – problème régulier pour les voix hautes, mais l’intelligence dans l’articulation émotionnelle des vers oscille entre précision, allusion, incantation. La tension des évocations souvent tristes et même dépressives trouve dans la Sérénade italienne d’après Paul Bourget, une liquidité insouciante soudainement rafraîchissante.

CLIC_macaron_2014Des Hahn suivant, plus linguistiques, Véronique Gens semble éclaircir la voix au service de voyelles plus lumineuses structurant les phrases (superbe Rossignol des lilas, hommage au volatile), ciselant là encore le versant métaphorique des vers. Enoncé comme une romance mozartienne (malgré un piano trop présent), Á Chloris a la délicatesse d’une porcelaine française usée à Versailles : l’émission endeuillée enveloppe la mélodie d’une langueur suspendue qui fait aussi référence au Bach le plus tendre. C’est évidemment une lecture très incarnée et personnelle de la mélodie de Hahn, autre sommet de la mélodie postromantique française et même cliché ou pastiche étonnamment réussi (1916). Le temps des Lilas de Chausson hypnotise par la justesse des couleurs, la précision allusive de chaque mot vocal : prière extatique et dépressive, voici un autre sommet musical (1886) du postwagnérisme français. Le chant exprime sans discontinuer la profonde et maudite langueur des âmes irradiées. Le tact et le style de La Gens affirme une remarquable acuité dans l’allusion. Même finesse de style et richesse de l’intonation dans l’exceptionnelle Au pays où se fait la guerre de Duparc (1870), prière retenue, pudique d’une femme de soldat : Duparc annonce le désespoir intime de Chausson. Le feu ultime que la soprano sait offrir au mot “retour” finit de saisir. Associé à l’Invitation au voyage de la même période (d’après Baudelaire), ce premier Duparc gagne un regain de splendeur poétique : tragédienne subtile et intérieure, la cantatrice atteint ici un naturel linguistique magicien, imprécation, déclamation, révélation finale dans le recto tono énoncé comme la débrouillement d’une énigme  “ordre et beauté, luxe, calme et volupté”. Il aurait fallu que le récital s’achevât sur ce diptyque Duparc là. Aucun doute, à l’écoute de ses sommets mélodiques, Véronique Gens affirme un talent envoûtant, entre allusion et pudeur (même si ici et là, quelques aigus sonnent serrés, à peine tenus).

Sans la contrainte d’un orchestre débordant, hors de la scène lyrique, le timbre délicat, précieux de Véronique Gens au format essentiellement intimiste gagne ici en studio un somptueux relief : celui qu’affirme son intuition de soliste tragique et pathétique. Si le tempérament indiscutable de la coloriste diseuse s’affirme, on regrette vivement la prise de son qui impose le piano sans équilibre en maints endroits. Oui, carton jaune pour l’ingénieur du son.

CD, compte rendu critique. Véronique Gens, soprano : Néère, mélodies de Hahn, Duparc, Chausson. Susan Manoff, piano. 1 cd Alpha 215. Enregistré au studio Teldex en mars 2015. CLIC de classiquenews d’octobre 2015.

Festivals Onslow à Venise et à Paris

onslow-george-france-romantismeVenise, festival George Onslow, du 11 avril au 21 mai 2015. A l’heure de l’essor lyrique, où tous les compositeurs se vouent à l’opéra pour y être reconnus, George Onslow (1784-1853) l’auvergnat (il est né et meurt à Clermont-Ferrand), d’ascendance écossaise par sa mère, se voue comme Beethoven, son modèle, à la Symphonie et surtout la musique de chambre : prophète du chambrisme, ses Quatuors et Quintettes éclairent la France du premier romantisme à une époque où le feu romantique s’embrase avec la Symphonie fantastique de Berlioz. Onslow est un génie instrumental et orchestral d’un tempérament unique à son époque, et certainement le plus grand inventeur de formes en France à l’époque romantique. Quatuor, Quintette, et donc Symphonie (Symphonie n°1 créée en 1830 au moment de la Fantastique de Berlioz), le Beethoven français aura tout réussi.

Formation. George Onslow est formé à Hambourg (classe de piano de Dussek) ; le choc éprouvé face à l’ouverture de Stratonice de Méhul (1801), l’incite à retrouver Paris pour être compositeur. Comme Berlioz (qui reconnaît son génie harmonique), Onslow est élève de Reicha. Violoncelliste à ses heures, il compose quatuors et quintettes dont la renommée est immédiate en Europe. Même célébré unanimement dans les salons distingués et les salles de concerts, il ne cesse de développer à Clermont Ferrand, l’activité musicale, surtout philharmonique : il y est président de la Société Philharmonique. L’un des médaillons ornant le foyer de l’Opéra de Clermont et qui offre un portrait du compositeur natif, vient d’être retrouvé : nettoyé, il sera bientôt réintégré au décor du théâtre.
Contexte. Français, Onslow détecte la modernité symphonique et harmonique des Germaniques. Sous Napoléon, l’heure est aux querelles entre mélodistes (Gretry, Gossec) et chromatismes (Méhul, Hérold). Harmoniste exigeant, mozartien de coeur, Catel quant à lui prône un germanisme modéré dont il expose les principes dans son Traité. Jadin et Jean-Louis Adam participent à l’évolution harmonique française. Onslow cultive un Beethovenisme lui aussi modéré (il ne comprend guère l’évolution ultime du maître de Bonn) : sa passion mesurée pour les Allemands annonce Gouvy, lui aussi symphoniste doué (admirateur de Mendelssohn et de Schumann). Les opéras de Onslow, (3 quand même dont son premier ouvrage L’Alcade de la Vega date de 1824) sont trop complexes pour une audience plus conforme, plus habituée à l’éclectisme séduisant de Meyerbeer dont la synthèse entre Italie, France et Allemagne, demeure surtout rassurante et aimable.

Festivals Onslow à Venise et à Paris (avril, mai et juin 2015)Les Quautors de monsieur Onslow. Fécond, généreux, inspiré, Onslow laisse un nombre impressionnant de Quatuors et de Quintettes (pour deux altos, avec piano réorchestré en symphonie… etc) : cerveau qui pense la musique comme peu, Onslow est un architecte, soucieux de structure qui conçoit dans un second temps, le choix de la mise en forme et de l’orchestration. Son génie : réaliser et réussir une synthèse éblouissante des 3 Viennois : facétie raffinée et princière de Haydn, profondeur et grâce mozartienne, efficacité et virilité frénétique de Beethoven. Mais Onslow, à l’époque de la Monarchie de Juillet, habituée aux délices virtuoses de Liszt et Pagannini, sait aussi charmer et plaire. La complexité séduisante de ses oeuvres suscite l’admiration de Cherubini ; handicapé par un accident de chasse en 1829, Onslow alité écrit une oeuvre  spectaculaire et mémorable : son Quintette avec deux violoncelles ou deux altos en ut mineur opus 38 dont le programme allait passionner l’audience des années 1850 : il est appelé non sans justesse : Quintette de la balle ou L’accident de chasse. Le plan suffit en à déduire le contenu autobiographique, comme l’ont fait les peintres : Douleur (presto, menuet), Fièvre et délire (trio central), convalescence (adagio), guérison (finale) récapitule un moment douloureux pour le compositeur qui sublime ses péripéties, par la création poétique. Le début (16 notes plaqués par le quintette entier) évoque le coup de fusil qui aurait pu lui être fatal.

onslow-george-france-romantismeMaître de la musique de chambre, le génie d’Onslow relève d’un géomètre maître de ses effets : son harmonie frisant l’atonalité captive les auditeurs : vers où tend t elle ? Les passages sont imprévisibles et l’invention du compositeur, d’une liberté inouïe. Interrogeant la forme, visionnaire en bien des points, capable de cheminements improbables, Onslow préfigure Brahms, Franck, Liszt. Il anticiperait même le chromatisme de Wagner. Un génie musical attend dans l’ombre son heure… La vague de concerts et surtout de disques qui en découleront, devraient grandement aider à sa réhabilitation. Expérimentateur, Onslow est aussi un inventeur : dans le même Quintette de la balle, il invente le scherzo instrumental français : il ne s’agit pas comme chez Beethoven dès 1801, de se différencier du menuet, mais de développer une pièce de caractère  où règnent la convulsion expressive des passions intérieures : un bain bouillonnant de sentiments hautement romantiques. Chaque scherzo d’Onslow dans quatuors et quintettes illustre cette innovation remarquable, jusque là passée inaperçue.

Festival Onslow à Venise, les 11, 12, 21, 24, 28 avril, 5, 9, 14, 21 mai 2015. Palazzetto Bru Zane

Festival Onslow à Paris, du 29 mai au 5 juin 2015, Théâtre des Bouffes du nord.