Compte rendu, opéra. Paris. Théâtre des Champs Elysées, le 20 septembre 2015. Mozart : L’Enlèvement au sérail. Jane Archibald, Mischa Schelomianski… Ensemble Aedes, choeur. Le Cercle de l’Harmonie, orchestre. Jérémie Rhorer, direction.

Fabuleuse version de concert de L’Enlèvement au Sérail de Mozart au Théâtre des Champs Elysées. Le Cercle de l’Harmonie sous la direction de Jérémie Rhorer campe une performance d’une frappante vivacité. Jane Archibald est la chef de file de la distribution dans le rôle extrêmement virtuose de Constance, qu’elle honore avec le déploiement de tous ses talents musicaux et théâtraux ! Les choeurs sont assurés par l’Ensemble Aedes tout aussi vivace et virtuose. Des ingrédients parfait pour un événement unique.

 
 
 

Un Mozart d’amour presque parfait…

 

rhorer jeremie enlevement au serail mozart tce jane archibaldLe premier singspiel ou opéra allemand de la maturité de Mozart, est en fait une commande de l’Empereur Joseph II créé en 1782. Il représente un véritable élargissement du genre, ouvrant la voie à la Flûte Enchantée, à Fidelio, au Freischütz. Voilà le premier grand opéra allemand et le plus grand succès des opéras du vivant du génie Salzbourgeois. Ici nous pouvons trouver, comme c’est le cas aussi pour Idomeneo, les germes de toute la musique de l’avenir de Mozart. Comme dans tous ses opéras, le thème de base est celui de l’amour qui triomphe sur toutes les forces hostiles qui s’y opposent.  Il s’agît également d’une Å“uvre d’art d’une grande difficulté interprétative, l’Empereur même dit à Mozart “Trop beau pour nos oreilles, et beaucoup trop de notes”. Phrase souvent paraphrasée et devenue cliché populaire, notamment grâce au film de Milos Forman « Amadeus ».

Avec son librettiste Johann Gottlieb Stephanie, Mozart remanie et améliore la forme de l’opéra de sauvetage, typique au 18ème siècle. L’histoire d’une simplicité tout à fait allemande raconte l’aventure de Belmonte, dont l’entreprise est d’enlever sa bien-aimée Constance, ainsi que sa servante Blondine et son ami Pedrillo, hors du palais du Pacha Sélim. Celui-ci les a achetés auprès des pirates et est épris de Constance, qui devient sa favorite malgré sa fidélité immuable à Belmonte. Blondine inspire la curiosité d’Osmin, le gardien du sérail attiré par elle, tandis que Pedrillo, amoureux d’elle aussi, concocte un plan pour aider Belmonte. Après une série de situations d’un lyrisme succulent, les protagonistes sont capturés par Osmin juste avant leur départ. Il insiste qu’on les pende pour trahison, chose à laquelle le Pacha pense profondément, surtout après avoir découvert que Belmonte est le fils d’un ancien ennemi. Il finit par choisir le chemin de la magnanimité ordonnant leur libération immédiate. D’une façon plutôt audacieuse et insolente, mais toujours sublime, Mozart met en scène son monarque éclairé en guise de Turc ! De quoi choquer et amuser le public cosmopolite de l’Empire Austro-Hongrois, mais aussi le public parisien de 2015… Ma non troppo.

Une version de concert de L’Enlèvement au Sérail a la qualité d’épargner le public des trop fréquentes lectures médiocres des metteurs en scène. Certes, le livrait, riche en poésie, n’est pas le plus théâtral. Cependant un metteur en scène de talent peut exploiter l’ouvrage au maximum. Or, il paraît que les choix sont souvent fait par rapport à la notoriété des directeurs scéniques ou leur indisposition à s’attaquer à telle Å“uvre ; conséquence : on donne souvent la tâche à ceux qui osent. Mais pas aux jeunes metteurs en scène riches en idées, mais à des artistes des domaines différents avec l’espoir que ce sera bien. Une attitude qui dessert l’art lyrique et que les directeurs de maisons d’opéra devraient revoir avec un esprit plus visionnaire et critique. Cependant, en ce qui concerne ce fabuleux opus de Mozart, la tâche de la distribution des chanteurs n’est pas facile non plus. Constance est un des rôles les plus virtuoses pour soprano colorature, ainsi que celui d’Osmin, pour basse colorature (!). Ce soir au Théâtre des Champs Elysées, nous avons la grande chance de compter avec Jane Archibald dans le rôle de Constance. Elle affirme une performance tout à fait exemplaire ! Elle ose intervenir sur la partition et s’approprier le rôle de façon très réussie. Son « Ach ! Ich Liebte » du premier acte est davantage dramatique et cause des frissons, le « Traurigkeit » au deuxième tout simplement exquis, et l’archiredoutable « Martern Aller Artern », le sommet de virtuosité sans aucun doute ! Que ce soit la projection, le timbre, l’intensité, le souffle ou l’agilité, en solo ou dans les nombreux passages d’ensemble, elle rayonne et étonne à chaque moment. L’Osmin de la basse Russe Mischa Schelomianski est aussi au sommet d’expression. Il fait preuve d’une technique impeccable, d’une voix large comme le monde, tout en gardant l’esprit bouffe mais touchant du personnage. Son « Ha! Wie will Ich triumphieren » au troisième acte est fantastique. Il s’agît du morceaux le plus virtuose pour basse colorature de tout le répertoire… et il est à la hauteur !

Le Pedrillo du ténor américain David Portillo rayonne de candeur, il a un beau timbre et éclipse par son talent et son charme l’autre ténor de la partition, dont nous parlerons bientôt. Il est de même très complice dans les ensembles et sa performance laisse un beau souvenir dans l’esprit. Pareillement pour la Blondine de Rachele Gilmore, dont la voix d’une légèreté et une agilité improbable, est aussi très charmante. Le rôle de Belmonte est l’un des plus aigus du répertoire mozartien, et aussi l’un des plus beaux, des plus romantiques dans le sens superficiel et le sens profond. Il est vrai que Mozart sacrifie un peu de vraisemblance et du sérieux en lui confiant des morceaux où la virtuosité technique peut même distraire des propos plus sentimentaux que comiques, -l’une des difficultés pour les metteurs en scène et les interprètes. Ce soir, le ténor Américain Norman Reinhardt ouvre l’oeuvre avec une belle voix, avec un beau timbre, mais avec une trop timide projection. Ensuite son duo fabuleux avec Osmin confirme notre crainte initiale : il se voit complètement éclipsé par la voix d’Osmin de grande ampleur et par l’orchestre que le jeune chef Jérémie Rhorer dirige avec vivacité et attention. Pendant les trois actes, il a plusieurs interventions, mais n’arrive jamais à se rattraper… et paraît malheureusement dépassé par le rôle.

Le choeur Aedes dirigé par Mathieu Romano quant à lui s’accorde à la vivacité et au brio général du concert. L’ensemble s’affirme avec un dynamisme saisissant, plein de brio ! Tout comme le Cercle de l’Harmonie qui piloté par le jeune maestro, capture à merveille l’entrain et l’aspect oriental de la partition. Remarquons un premier violon fabuleux, le concertino des vents brillants sans défaut ou encore les percussions « turques » pétillantes ! Un Enlèvement au Sérail en concert presque parfait, un véritable bonheur musical pour les auditeurs !

Illustration : Jérémie Rhorer (DR)

 
 

DVD. Poulenc : Dialogues des Carm̩lites (Rhorer, Py, 2013) Р1 dvd Erato

poulenc dialogues des carmelites dvd erato py rhorer piau petibon gensDVD. Poulenc : Dialogues des Carmélites (Rhorer, Py, 2013). Le transfert de cette production admirable vocalement et scéniquement est comme sublimé encore par le choix des plans serrés sur les visages, insistant sur le travail d’acteurs de chaque chanteuse : un approfondissement rare qui se révèle d’une crédibilité cinématographique rendant cette réalisation proche d’un long métrage : la progression de plus en plus tragique jusqu’aux exécutions finales n’en est que plus haletante. Il est vrai que le plateau vocal réunit la crème des chanteuses francophones actuelles : Piau (qui n’a certes pas l’âge de Constance mais n’en exprime pas moins sa juvénilité fragile et désespérée), Petibon (d’une criante vérité dans le rôle protagoniste de Blanche de la Force, l’aristocrate convertie marchant vers son martyre), enfin Gens (digne et bouleversante Lidoine). Hors sujet, Lehtipuu – outré, caricatural- et la Prieur de Plowright, vocalement hors style et dépassé. Dommage, car l’unité et la cohérence de l’ensemble s’en trouvent déséquilibrées.  Au service d’un drame scéniquement millimétré, le chef Rhorer qui a déposé sa baguette historiquement informée pour conduire l’opulent Philharmonia Orchestra, trouve la fluidité et le mordant nécessaires, une vision elle aussi qui dans la fosse affirme une excellente intelligence expressive.  Sans les erreurs du casting, ce dvd méritait évidemment un CLIC de classiquenews. Le duo Piau / Petibon fonctionne à merveille : touchant et bouleversant même par leur fragilité et leur humanité.

Poulenc : Dialogues des Carmélites (Rhorer, Py, 2013) – 1 dvd Erato. Sophie Koch (Mère Marie de l’Incarnation), Patricia Petibon (Blanche de La Force), Véronique Gens (Madame Lidoine), Sandrine Piau (Soeur Constance de Saint Denis), Rosalind Plowright (Madame de Croissy), Topi Lehtipuu (Le Chevalier de La Force), Philippe Rouillon (Le Marquis de La Force), Annie Vavrille (Mère Jeanne de l’Enfant Jésus), Sophie Pondjiclis (Soeur Mathilde), François Piolino (Le Père confesseur du couvent), Jérémy Duffau (Le premier commissaire), Yuri Kissin (Le second commissaire, un officier) & Matthieu Lécroart (Le geôlier). Philharmonia Orchestra & ChÅ“ur du Théâtre des Champs-Elysées, Jérémie Rhorer, direction. Olivier Py, mise en scène. Enregistré sur le vif en 2013, Paris, TCE.

Spontini : La Vestale, 1807

Spontini: La Vestale. Paris, TCE, du 15 au 28 octobre 2013. Rhorer, Lacascade. Nouvelle production    

La Vestale
On doit donner encore La Vestale… que je l’entende une seconde fois !… Quelle Å“uvre ! comme l’amour y est peint !… et le fanatisme ! Tous ces prêtres-dogues aboyant sur leur malheureuse victime… Quels accords dans ce finale de géant !… Quelle mélodie jusque dans les récitatifs ! Quel orchestre ! Il se meut si majestueusement… les basses ondulent comme les flots de l’Océan.  Les instruments sont des acteurs dont la langue est aussi expressive que celle qui se parle sur la scène.

Hector Berlioz, dans sa 12è Soirée des Soirées de l’orchestre ne faiblit d’éloges quant à l’oeuvre de son confrère compositeur.  Le style frénétique, l’exacerbation terrible du style sanguin et expressif de Spontini ont de toute évidence saisi le Romantique français, par ailleurs si difficile ou critique à l’endroit de ses contemporains.

 

SPONTINI_buste_190Aux côtés de Berlioz, Wagner qui dirigea l’oeuvre en allemand (Dresde, 1844), témoigne de sa profonde estime pour l’oeuvre de Spontini. La Vestale demeure l’un des grands événements lyriques du XIXè, suscitant un choc unanime et enthousiaste partout en Europe, dès sa création.  A 33 ans, l’auteur fusionne style gluckiste et déclamation tragique française, prend acte de toutes les critiques constructives qui lui sont avancées pendant la composition de son opéra : après une année de travail, Spontini remet son manuscrit et l’ouvrage est créé à l’Opéra de Paris, devant l’Empereur et Joséphine, le 14 décembre 1807.  Verve, éclat, grâce, fulgurance tragique, noble et spectaculaire …  la critique et les spectateurs enchaînent les éloges face à une oeuvre forte, emblématique du goût de la France impériale et romantique, au début du XIXème. Par ses nombreux motifs et citations empruntés à l’antiquité romaine, l’opéra de Spontini, protégé de Joséphine, offre un ouvrage stylistiquement accordé à l’esthétique impériale façonnée par Napoléon.

Néoclassique comme peuvent l’être Canovas et Ingres, Spontini offre le premier cadre du grand opéra français impérial. Napoléon premier auditeur de l’ouvrage avant sa création parisienne reste admiratif vis à vis de la maîtrise de Spontini.  Trombones, trompettes … le compositeur n’hésite pas à nourrir la texture et le format de l’orchestre, même Rossini se souviendra de son solo de clarinette pour Tancredi … C’est dire l’apport de Spontini après Gluck et avant Berlioz et Meyerbeer.

Servi par Melle Branchu (grande habituée des rôles tragiques à l’Opéra de Paris) dans le rôle de  la vestale Julia, l’opéra triomphe grâce aux tempéraments vocaux que la production a su regrouper pour la création parisienne. Porté par le succès de son livret, Etienne de Jouy (plus tard librettiste de Rossini), signe une adaptation plus comique de La Vestale (dans le genre  vaudeville, La marchande de modes), parodie créée elle aussi triomphalement au Théâtre du Vaudeville, où la jeune vestale Julia devient Julie, ouvrière dans un magasin de mode parisien. C’est Maria Callas qui à la Scala de Milan en 1954 ose remonter l’ouvrage et incarner le tempérament de la bouillonnante et digne Julia.  L’oeuvre n’avait pas investi une scène parisienne depuis 1854.

 

La production de La Vestale au TCE à Paris

Le TCE présente la version parisienne de la création en français.  Julia, vestale obligée à la soumission à l’ordre et au dieu qu’elle sert, demeure fidèle à son serment de virginité malgré la passion que lui voue le général vainqueur Licinius. C’est au début du siècle romantique une figure quasi mythique qui offre l’exemple d’une vierge sublime, inflexible et loyale mais qui est aussi une grande amoureuse, choisissant jusqu’à la mort, le sacrifice de son bonheur individuel.

 

spontini_et_epouse_448La production choisit une lecture universelle, ni historique ni décalée, que met en lumière l’épure tragique d’un plateau dénudé … afin que s’illustre et s’affirme la violence admirable d’une action qui cite le théâtre classique tragique. Tout en soulignant le tempérament de chaque protagoniste et l’intensité des confrontations dramatiques, la lecture présentée sur la scène du TCE en octobre 2013, laisse aussi la place au choeur omniprésent pendant l’accomplissement du drame : “… peuple de vestales, de prêtres, de  guerriers, de citoyens, foule bigarrée et mélangée, toujours au bord de l’explosion qui fait aussi la puissance de l’œuvre “ainsi que le précise le metteur en scène.

 

SPONTINI_buste_190La Vestale, tragédie lyrique en trois actes
Gaspare Spontini (1774-1851)

Texte de Etienne de Jouy, création en 1807.
Version française -  nouvelle production

Spectacle en français
Durée de l’ouvrage  : 2h10 environ
6 représentations
mardi 15, vendredi 18, mercredi 23,
vendredi 25, lundi 28 octobre 2013,19h30
dimanche 20 octobre 2013, 17h

Jérémie Rhorer  direction
Eric Lacascade  mise en scène

Ermonela Jaho  Julia
Andrew Richards  Licinius
Béatrice Uria-Monzon  La Grande Vestale
Jean-François Borras  Cinna
Konstantin Gorny  Le Souverain Pontife
Le Cercle de l’Harmonie
Chœur Aedes


La Vestale
Argument

Dans la rome antique.

acte I
Le forum romain et, à gauche, l’atrium avec les appartements  des vestales.  Le général Licinius, vainqueur de la guerre contre les Gaulois, aime la belle Julia.  Entretemps, celle-ci est devenue vestale en l’honneur de son  père disparu et s’est engagée à  rester chaste sa vie durant, faute de quoi elle prendra la vie. Julia est désignée pour remettre au général Licinius la couronne du vainqueur ; celui-ci en profite  pour s’annoncer chez la vestale le soir même, bien décidé à  l’enlever.

acte II
L’intérieur du temple de Vesta, avec au centre la flamme sacrée sur un grand autel en marbre. Julia est  gardienne de la flamme pour la nuit, qui ne doit jamais s’éteindre. Licinius arrive  pour enlever la jeune femme, mais celle-ci résiste à la tentation. La flamme s’éteint pendant leur altercation. Le souverain pontife exige le nom du coupable, mais Julia s’y refuse ; elle est condamnée à mort.

acte III

Tableau 1 : Les tombes en forme de pyramide de la Porta Collina. Licinius implore  vainement le ciel que Julia survive et avoue sa culpabilité. Julia nie ces allégations et entre dans la tombe pour y être enterrée vivante. Elle dépose  son voile de vestale devant l’autel, qu’enflamme un éclair. C’est le signe que la  déesse lui pardonne. Pardonnée, Julia peut épouser celui qu’elle aime et qui l’aime en retour.
Tableau 2 : Le temple de Vénus à Eryx.  L’union de Licinius et de Julia est célébré dans la joie.

 

Mozart: Cercle de l’Harmonie

Mozart: Symphonies par Jérémie Rhorer (1 cd Virgin Classics)

Juvénilité ardente

Ici, chef et instrumentistes (galvanisés aussi par le premier violon Julien Chauvin, disciple d’Anner Bylsma à Amsterdam) rayonnent de délicatesse articulée, de tendresse nuancée, de dramatisme ciselé. Nous n’avions pas écouté un tel parti dépoussiéré, oxygéné, palpitant depuis… Harnoncourt.

Voici un album à la juvénilité ardente et conquérante, dont la justesse et la vérité constante (parfaitement adaptée pour les oeuvres du jeune Mozart à Salzbourg) démontrent la maturité exceptionnelle sur le plan de l’interprétation du Cercle de l’Harmonie. Aux côtés de l’Orchestre des Champs-Elysées, son aîné reconnu aussi pour le scrupule de chacune de ses lectures sur instruments d’époque, l’Orchestre dirigé par Jérémie Rhorer est désormais une phalange parvenue à son meilleur.

Lire notre critique complète du cd Mozart: Symphonies 25, 26 et 29 par Jérémie Rhorer et Le Cercle de l’Harmonie (1 cd Virgin Classics)
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