LIVRES. Reynaldo Hahn, un Ă©clectique en musique (Actes Sud)

reynaldo-hahnLIVRES. Reynaldo Hahn, un éclectique en musique (Actes Sud). Le salonard précieux maniéré rien que superficiel gagne ici de nouveaux galons : ceux d’une réhabilitation argumentée qui fait paraître enfin le génie musical. Sous la direction de Philippe Blay, voici le vénézuélien Reynaldo Hahn (1874-1947) dépoussiéré de tous les aprioris qui avaient réussi à dénaturer l’image originelle. L’élève de Massenet brille d’un nouvel éclat que chaque page et chaque contribution colore différemment soulignant la contribution majeure du critique, conférencier, du professeur de chant (à l’Ecole Normale juste fondée par Cortot en 1920), du chef d’orchestre et du directeur de l’Opéra de Paris sans omettre la diversité des dons du compositeur (mélodies, musique de chambre, oratorios, opéras, recueil pour piano.)… Le titre éclaire les multiples facettes d’un tempérament fécond qui reste difficile à classer. Eclectique certes mais si profond et juste.  Hahn y scintille comme un diamant aux multiples facettes. Son miroitement fait sa valeur : la multiplicité de l’homme est parfaitement exprimée dans ce cycle de contributions décisives.

hahn_reynaldo_05portrait peintHahn conscience artistique de son temps. Outre les chapitres – passionnants- dĂ©diĂ©s aux oeuvres et Ă  la personnalitĂ© plus qu’attachante du compositeur (qui fut aussi un chanteur aussi distinguĂ© que subtil interprète de ses propres oeuvres comme de celles des autres), c’est surtout, vrai sujet  et grande rĂ©vĂ©lation de l’ouvrage collectif,  la culture mobile et remarquable du Reynaldo Hahn intime qui s’affirme : elle nourrit  par exemple tout le chapitre ressuscitant sa relation Ă  Marcel Proust, dĂ©voilant un jeu fertile d’échanges, de partages, de visions larges et complĂ©mentaires, un appĂ©tit et une curiositĂ© exceptionnels. Passion amoureuse d’abord entre 1894 et 1896 et qui transparaĂ®t  en un miroir Ă  clĂ©s  dans Un Amour de Swann, elle-mĂŞme prĂ©ambule ensuite Ă  une indĂ©fectible amitiĂ© ; du reste on comprend ainsi comment Hahn mondain parfait, c’est Ă  dire profond et pertinent, fut en rĂ©alitĂ© « le pĂ©riscope et le pariscope » (excellente formule relevĂ©e dans le texte) du Proust reclus et maladif. C’est aussi Hahn qui inspire au gĂ©nie littĂ©raire du siècle, cette habile et complexe correspondance entre les arts, surtout entre musique et peinture, langue poĂ©tique dont Hahn eut lui aussi la maĂ®trise totale ;  ses propres chroniques sur le théâtre, les expositions et donc les tableaux prĂ©cisĂ©ment dĂ©crits et commentĂ©s donnent la mesure d’une sensibilitĂ© exceptionnellement dĂ©veloppĂ©e et vive, celle du « littĂ©rateur mĂ©lomane » que dĂ©tache avec tendresse et sincĂ©ritĂ©, l’admiration de Proust. La fameuse Sonate de Vinteuil n’aura dĂ©sormais plus de mystère, les nombreuses rĂ©fĂ©rences prĂ©valant Ă  sa genèse y Ă©tant enfin prĂ©cisĂ©es…

 

 

 

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Dans le sillon de Liszt et mieux que Christophe de Romain Rolland, Hahn et Proust incarnent une pensĂ©e curieuse et imaginative Ă  deux cerveaux qu’attestent leurs appĂ©tits livresques, revivifiant mieux que les frères Goncourt, l’activitĂ© de Bouvard et PĂ©cuchet de Flaubert. Au tudesque de son nom contredit / enrichi par le sourire latin de son prĂ©nom, l’auteur de La CarmĂ©lite, L’île du rĂŞve, Ciboulette, de Nausicaa, de La Colombe de Bouddah, de la Reine de Sheba et du Marchand de Venise (qui ne sera naturalisĂ© français qu’en 1912!) surgit comme l’incarnation du goĂ»t le plus sĂ»r que rĂ©active toujours une sensibilitĂ© aiguĂ« au carrefour de arts sans privilĂ©gier aucun si ce n’est en tĂ©moigner la correspondance dans sa langue la plus raffinĂ©e conforme Ă  sa nature artistique : la musique.

CLIC_macaron_2014Plus rien du Hahn enchanteur, orfèvre, prophète pour une fusion dialoguée des arts ne vous sera désormais caché, et le livre édité  par Actes Sud  répare bien des lacunes sur une formidable pensée esthétique. Mozartien lumineux nostalgique (qui dirigea Don Giovanni à Salzbourg en 1906),  Reynaldo Hahn surgit dans la diversité de son immense génie. Lecture capitale. Logiquement CLIC de classiquenews de juin 2015.

 

 

LIVRES. Reynaldo Hahn, un Ă©clectique en musique (Actes Sud). Actes Sud Beaux-Arts, Palazzetto Bru Zane. Parution : Avril, 2015  – 16,5 x 24,0 / 504 pages. ISBN 978-2-330-04803-7 Prix indicatif : 55, 00€

 

 

Le Marchand de Venise de Reynaldo Hahn, recréé à Saint-Etienne

HAHN reynaldo_hahn_2015_Saint-Etienne, OpĂ©ra. Hahn : Le Marchande Venise, 27-31 mai 2015. Mini festival Reynaldo Hahn en France, Ă  l’OpĂ©ra Comique en mai : reprise de Ciboulette ; c’est aussi le Marchand de Venise Ă  Saint-Etienne (dans le cadre de son Cycle Massenet dont Reynaldo Hahn fut l’élève), ouvrage clĂ© crĂ©Ă© en mars 1935, dans lequel le compositeur ami de Proust et de Sarah Bernhardt s’essaie au grand genre … L’usurier assidu pratiquant des taux extravagants (la garantie est la propre chair de ses dĂ©biteurs) et qui surtout a la haine de ceux qui le mĂ©prise (Antonio justement aristocrate mĂ©lancolique et chrĂ©tien), tire un malin plaisir Ă  Ă©prouver ses “proies” par l’argent. Ainsi Shylock Ă  Venise est-il le pilier de l’action du Marchand de Venise dans la pièce de Shakespeare. Donc Antonio emprunte 3000 ducats au Juif pour les prĂŞter Ă  son ami Bassanio lequel a besoin ainsi de liquiditĂ©s pour sĂ©duire la belle Portia (rĂ´le Ă©crit pour Mary Garden, qui avait crĂ©Ă© auparavant en 1902, l’Ă©crasant rĂ´le de MĂ©lisande dans PellĂ©as et MĂ©lisande de Debussy). LIRE notre prĂ©sentation complète du Marchand de Venise de Reynaldo Hahn Ă  l’OpĂ©ra de Saint-Etienne

Les critiques de Hahn lui reprochent son inconsistance, sa superficialitĂ© : lui, l’amoureux de l’ordonnance versaillaise serait-il de facto incapable de profondeur ? C’est bien Ă  cette question essentielle que nous conduit la recrĂ©ation du Marchand de Venise en mai 2015 Ă  l’OpĂ©ra de Saint-Etienne. Pièce anodine mais bien ficelĂ©e, ou drame mozartien, shakespearien et romantique… tout Ă  la fois ? RĂ©ponse Ă  l’OpĂ©ra de Saint-Etienne les 27, 29,31 mai 2015.

 

 

 

 

boutonreservationLe Marchand de Venise à l’Opéra de Saint-Etienne
Saint-Etienne, Opéra. Les 27, 29, 31 mai 2015
Durée : 3h45mn (entracte compris)

 

 

Avec : Gabrielle Philiponet (Portia), Isabelle Druet (Nerissa), Pierre Yves Pruvot (Shylock), Bassanio (Guillaume Andrieux)…
Orch. Symphonique Saint-Etienne Loire
Franck Villard, direction. Arnaud Bernard, mise en scène

La distribution solide, promet de belles caractérisations, surtout viriles : Pierre-Yves Pruvot est l’un des meilleurs barytons dramatiques actuels, il devrait incarner un superbe Shylock (haineux et humain), et le jeune Guillaume Andrieux, encouragé entre autres par Jean-Claude Malgoire vient de chanter Pelléas à Tourcoing en mars 2015, comme il avait recréé le rôle d’Aben Hamet avec le même JC Malgoire en mars 2014…

Illustrations : Reynaldo Hahn ; Dessin représentant Shylock et Jessica (DR)

DVD. Reynaldo Hahn : Ciboulette, 1925 (2 dvd Fra Musica)

Ciboulette-Fra-Musica-DVD_1_155x225CLIC D'OR macaron 200DVD. Reynaldo Hahn : Ciboulette, 1925. (Fuchs, OpĂ©ra Comique fĂ©vrier 2013. 2 dvd FRA Musica). En 1925, au cĹ“ur des annĂ©es folles, celles de l’entre deux guerre, Reynaldo Hahn (1874-1947) revivifie l’esprit enivrĂ© des opĂ©rettes de Johann Strauss et d’Offenbach : c’est une succession de tableaux populaires et collectifs d’oĂą jaillissent de subtiles personnalitĂ©s (Ciboulette, Antonin), qui Ă©voque aussi en une fresque sociale et politique, le Paris des Halles et de l’OpĂ©ra : mixitĂ© des classes comme si elles Ă©taient Ă  bord du Titanic : emportĂ©es malgrĂ© leurs diffĂ©rences qui s’entrechoquent mais acculĂ©es Ă  l’inĂ©luctable, non pas fractionnĂ©es ni opposes mais fusionnĂ©es des officiers de hussards aux maraĂ®chers des Halles, des courtisanes aux aristos… : un traumatisme vĂ©cu par tous sans distinction en 1914 et 1918, bientĂ´t Ă  venir en 1939… La nostalgie d’une ère bĂ©nie perdue, celle des premiers amours – ivresse de l’innocence bercĂ©e d’illusion amoureuse (le baryton soudainement grave et sombre et très tendre du contrĂ´leur Duparquet), surtout cet Ă©tat choquĂ©, celui des lendemain de griseries et d’orgies conduisant Ă  un rĂ©veil difficile : on pense constamment aux climats de La Chauve souris (mĂŞme confusion des classes grâce au truchement des masques et du carnaval, mĂŞme difficultĂ© face au rĂ©el… avec cet Ă©panchement Ă©perdu, sincère vers l’amour). Tout l’opĂ©ra est construit sur la lente et progressive rĂ©vĂ©lation du pur amour, le vrai, le plus authentique, celui qu’éprouve le jeune richard Antonin et la belle maraichère aux Halles, Ciboulette, si piquante et astucieuse du haut de ses 21 ans. La dĂ©licatesse et le raffinement du style de Hahn Ă©clate au grand jour : une intelligence des contrastes, une sensibilitĂ© surtout qui en font un gĂ©nie de la lĂ©gèretĂ© grave. Evidemment, les airs de Ciboulette qui exige un soprano agile, ne comportent malheureusement aucune coloratoure ni vocalises car le style verse toujours dans la chanson, la revue, et la comĂ©die musicale, Ă©poque oblige.

Reynaldo_Hahn_NadarL’autre composante qui assure la rĂ©ussite du spectacle reste l’incrustation de scènes purement théâtrales qui convoquent la prĂ©sence de Bernadette Lafont (Madame Pingret, marchande de poissons et voyante extralucide…, Michel Fau et l’ex directeur des lieux, JĂ©rĂ´me Deschamps soi mĂŞme ; ce sont aussi de multiples rĂ©fĂ©rences dans le style parodique propre Ă  l’opĂ©ra comique des scènes du grand opĂ©ra : quand le capitaine Roger retrouve son aimĂ© Zenobie, courtisane parisienne, Hahn singe avec finesse les retrouvailles de Manon et Desgrieux composĂ©es par Massenet (son professeur).

Sincérité, raffinement : Ciboulette révélée

Laurens-Behr-Fuchs-SaragosseSous l’ivresse, l’enivrement, la dĂ©licatesse (ode au muguet du final du I) se cache un vrai sentiment de nostalgie et de gravitĂ© Ă  mettre en relation avec l’époque de Hahn, avec sa propre vie ; avec ses oeuvres aussi car Ciboulette appartient au genre lĂ©ger dans un catalogue plus fourni en Ĺ“uvres sĂ©rieuses. Hahn est un grand tendre, jamais maniĂ©rĂ© ni sirupeux, dont les scènes si les interprètes savent en prĂ©server le format originel, plus chambriste et scintillant que dĂ©claratif et spectaculaire, approchent souvent la grâce et l’enchantement. CrĂ©Ă© au Théâtre des VariĂ©tĂ©s le 7 avril 1923, Ciboulette synthĂ©tise l’élĂ©gance et le raffinement que Hahn sait accorder au naturel et la sincĂ©ritĂ©. Dans la mise en scène de Michel Fau, la double Ă©criture, entraĂ®nante et sombre Ă  la fois, drĂ´latique et amère, entre théâtre et chant, se dĂ©voile sans fard laissant toute sa place Ă  ce qui plaĂ®t au directeur de l’OpĂ©ra-comique, ex Deschiens : ce goĂ»t pour le théâtre pur, dĂ©lirant, incongru, savoureux oĂą brillent souvent des dialogues parlĂ©s aux rĂ©fĂ©rences actuelles (« Maline comme Marine, pardon Martine »… glisse Ciboulette dans son air de prĂ©sentation dĂ©diĂ© Ă  la dĂ©fense de son prĂ©nom). Ainsi, cerise sur le gâteau d’un ouvrage riche en surprise et acteurs invitĂ©s : Michel Fau, lui-mĂŞme, irremplaçable Comtesse de Castiglione, et celle de JĂ©rĂ´me Deschamps qui joue son propre rĂ´le en directeur d’opĂ©ra.

Agile, brillante, d’une vrai tempérament scénique, d’une voix claire parlée ou chantée, de fait la soprano Julie Fuchs s’impose sans discussion, au point que l’on regrette que l’écriture de Hahn ne lui offre aucune vocalises et coloratoure plus développées : sa facilité chantante appelle constamment une ivresse lyrique qui n’est pas écrite mais présente pourtant par son jeu tout en finesse.

Même talent saillant pour son compagnon à la ville, Julien Behr qui chante Antonin, son futur mari. Même si le jeu est conçu avec trop de contrastes appuyés, plus de retenue aurait été savoureuse, le ténor frappe comme Ciboulette, par son angélisme gauche, sa tendresse séduisante. Mentor pour les deux oiselets à l’école de l’amour naissant, le contrôleur Duparquet gagne grâce au chant noble et sincère du baryton Jean-françois Lapointe, une vérité théâtrale surprenante. Le baryton se fait diseur, exprimant cette gravité sincère propre au Hahn des mélodies par exemple.

Jean-Francois-Lapointe-Julie-Fuchs-CibouletteMĂŞme engagĂ©e, Laurence Equilbey est certes vive, mais manque de cette profondeur et de cette exquise nostalgie indĂ©finissable qui fondent aussi l’esthĂ©tique de Hahn : les choeurs et l’orchestre chantent et jouent trop fort, mettant en pĂ©ril ce format originel ; et malgrĂ© les qualitĂ©s de l’Orchestre Symphonique de l’OpĂ©ra de Toulon, on peine Ă  vraiment se dĂ©lecter d’une partition constellĂ©e de raffinement mĂ©lodique et harmonique : il est temps de jouer Hahn sur un orchestre avec instruments d’époque (Les Siècles auraient Ă©tĂ© plus lĂ©gitimes). La direction d’acteurs est soignĂ©e, le jeu manque parfois de vraie finesse (plongeant souvent dans la caricature), mais la distribution est amplement satisfaisante. Hahn touche par sa sincĂ©ritĂ© et sa tendresse, sa nostalgie et son raffinement naturel. La production mĂ©rite lĂ©gitimement ce transfert en dvd : la rĂ©habilitation de Hahn est en marche. En voici un premier jalon. Notre CLIC rĂ©compense la cohĂ©rence superlative du plateau vocal et la place accordĂ©e au dĂ©lire théâtral, magistralement relevĂ©.

Reynaldo Hahn : Ciboulette, 1925. (Fuchs, Opéra Comique février 2013. 2 dvd FRA Musica).

Illustrations : E. Carecchio

Compte-rendu, opéra. Saint-Etienne. Grand Théâtre Massenet, le 2 janvier 2014. Reynaldo Hahn : Ciboulette. Bénédicte Tauran, Julien Behr, Florian Sempey. Laurent Touche, direction musicale. Michel Fau, mise en scène

ciboulette_opera_comiqueEn guise d’introduction, nous profitons de ce compte-rendu pour adresser un vibrant hommage à la jeune soprano Eva Ganizate, qui nous a quittés tragiquement voilà quelques jours à peine, et qui incarnait le rôle de Zénobie sur la scène de la Salle Favart, dans le cadre de l’Académie de l’Opéra Comique à laquelle elle appartenait. Une talentueuse chanteuse, trop vite arrachée au monde, alors que sa carrière prenait son envol.

Ciboulette, ça sonne clair comme une chanson

Après l’Opéra Comique, c’est au tour de l’Opéra-Théâtre de Saint-Etienne, répondant toujours présent pour des recréations passionnantes d’ouvrages français oubliés, de renouer avec la tendre Ciboulette de Reynaldo Hahn.
La partition exhale toute la légèreté et la variété de ses parfums, nostalgique autant que délicieusement caressante et fantasque, on la déguste comme une gourmandise, un parfum d’enfance dont les mélodies continuent à résonner telle une boîte à musique longtemps après la représentation.
On dévore également des yeux la mise en scène idéale de Michel Fau, aux décors faits de carton-pâte comme de photos en noir et blanc, véritable hommage au genre lyrique lui-même, d’une justesse jamais prise en défaut, jouant ostensiblement avec ce passé rêvé que dépeint le compositeur. La direction d’acteurs se révèle au diapason de cette scénographie haute en couleurs, toujours exacte, à fleur de peau et d’une sincérité désarmante, mâtinée d’un humour attendri et délicat.
Dominant la distribution, la Ciboulette de Bénédicte Tauran, qu’on n’attendait pas forcément dans ce rôle précis, gagne en assurance au fil de la soirée, délivrant un très émouvant « C’est pas Paris, c’est sa banlieue », admirablement phrasé et rempli de nuances, et éclatant littéralement dans « Y’a d’la lune au bord du toit », vaillant et entrainant, autant que dans la Valse, aux aigus triomphants. Sa maraîchère conquiert ainsi le cœur du public, aussi attachante que bien chantante.
Son Antonin trouve un interprète de choix en la personne de Julien Behr, déjà présent à Favart. Ténor lyrique léger à l’aigu aussi facile qu’élégant, le jeune chanteur croque avec évidence ce personnage indécis et amoureux, traversant la représentation avec un naturel confondant.
Deus ex machina protecteur et paternel, paraissant échappé d’un film de Tim Burton par sa ténébreuse mélancolie, le Duparquet de Florian Sempey remporte tous les suffrages. Si on demeure un rien surpris par cette voix aux harmoniques sombres, on ne peut que s’incliner devant le travail qui semble avoir été effectué vers une émission plus haute, rendant ainsi toutes les couleurs possibles et permettant un travail sur le texte qui rappelle les grands barytons du passé. Ainsi, il phrase un « Bien des jeunes gens ont vingt ans » de grande école, au legato imperturbable, signe d’une grande maturité artistique. En outre, il se pose en exemple durant les dialogues parlés, prenant le parti d’une véritable déclamation, qui lui permet ainsi de remplir aisément la vaste salle stéphanoise, ce qui n’est pas le cas de tous ses partenaires.
A leurs côtés, la Zénobie d’Olivia Doray déploie sa belle voix de soprano et compose une cocotte parfaitement insupportable par ses caprices toujours renouvelés, idéalement accordée au Roger fanfaron et percutant de Marc Scoffoni.
Parfaitement assortis également, le couple Grenu formé par Jean-Marie Frémeau et Guillemette Laurens, hilarant tous deux en paysans bourrus et vocalement d’une efficacité sans reproche.
On salue pareillement la charismatique Madame Pingret d’Andrea Ferréol, à la gouaille ravageuse, irrésistible en marchande de poissons extralucide ; et Patrick Kabongo dont la probité vocale laisse augurer du meilleur.
Cerise sur le gâteau, l’apparition de Jérôme Deschamps comme revenu aux Deschiens, et surtout l’inénarrable Comtesse de Castiglione incarnée par Michel Fau, à la robe verte aussi improbable que le chant, le plus franc éclat de rire de la soirée.
Comme toujours dans cette maison, les chœurs demeurent admirablement préparés, et l’Orchestre Symphonique Saint-Etienne Loire rutile de tous ses pupitres, sous la direction amoureusement caressée de Laurent Touche, visiblement aussi doué avec les musiciens qu’il l’est avec les chanteurs.
Une magnifique soirée, partagée par un public enthousiaste, en somme la plus belle façon de commencer la nouvelle année.

Saint-Etienne. Grand Théâtre Massenet, 2 janvier 2014. Reynaldo Hahn : Ciboulette. Livret de Robert de Flers et Francis de Croisset. Avec Ciboulette : Bénédicte Tauran ; Antonin de Mourmelon : Julien Behr ; Duparquet : Florian Sempey ; Roger de Lansquenet : Marc Scoffoni ; Zénobie : Olivia Doray ; Le Père Grenu : Jean-Marie Frémeau ; La Mère Grenu : Guillemette Laurens ; Madame Pingret : Andrea Ferréol ; Auguste et Victor : Patrick Kabongo ; La Comtesse de Castiglione : Michel Fau ; Le directeur d’opéra : Jérôme Deschamps. Chœur Lyrique Saint-Etienne Loire. Orchestre Symphonique Saint-Etienne Loire. Direction musicale : Laurent Touche. Mise en scène : Michel Fau ; Scénographie : Bernard Fau et Citronelle Dufay ; Costumes : David Belugou ; Lumières : Joël Fabing ; Collaboration aux mouvements : Cécile Roussat ; Collaboration artistique : Laurence Equilbey ; Chef de chant : Cyril Goujon