CD événement. Kerll / Fux : Requiems. Vox Luminis, Lionel Meunier (1 cd Ricercar).

lionel-meunier_lrCD Ă©vĂ©nement, compte rendu critique. Kerll / Fux : Requiems. Vox Luminis, Lionel Meunier (1 cd Ricercar).D’emblĂ©e voici l’un de meilleurs disques de Vox Luminis, un ensemble dĂ©sormais emblĂ©matique de l’excellence vocale collective, menĂ© par le baryton-basse Lionel Meunier, directeur inspirĂ© qui a trouvĂ© rĂ©cemment Ă  Saintes, – lieu emblĂ©matique des derniĂšres recherches de Philippe Herreweghe (et son orchestre des Champs ElysĂ©es), son modĂšle absolu-, un lieu d’approfondissement et mĂȘme de dĂ©fi (en juillet dernier, Vox Luminis ouvrait le festival estival de Saintes avec King Arthur de Purcell : vraie nouveautĂ© lyrique pour l’ensemble, et certainement une Ă©tape dĂ©cisive pour la maturitĂ© dramatique du collectif belge).

 

CLIC_macaron_2014De Kerl Ă  Fux : joyaux de la tradition sacrĂ©e viennoise. D’abord, louons ici le focus ainsi opĂ©rĂ© sur l’écriture de Johann Caspar Kerl (1627-1693), compositeur raffinĂ© qui doit sa formation Ă  Rome auprĂšs des meilleurs, soit Carissimi et Frescobaldi (excusez du peu!). Figure tutĂ©laire de l’essor de la musique Ă  Munich puis Ă  Vienne (oĂč il est organiste Ă  Saint-Etienne), Kerl laisse une somme incontournable Ă  la fin du XVIIĂš : recueil de Messes intitulĂ© « Missae sex, sum instrumentis concertantibus » de 1689, dĂ©diĂ© Ă  l’empereur trĂšs mĂ©lomane et compositeur lui mĂȘme, Leopold Ier, – c’est Ă  dire Ă  l’époque de la peste Ă  Vienne (1679-1682) et aussi du siĂšge de la citĂ© impĂ©riale par les turcs (1683). Soit l’une des Ă©critures les plus inspirĂ©es en une Ă©poque particuliĂšrement dure et barbare pour la chrĂ©tientĂ© en l’Europe de l’est. D’un bout Ă  l’autre, – et mĂȘme si l’on pense aujourd’hui que la « SĂ©quence / Sequenza » (Ă©crite Ă  quatre voix soliste) serait d’une pĂ©riode autre que le reste de la partition (conçu Ă  5 parties), on reste convaincu par la profonde unitĂ© du cycle et par l’intensitĂ© de sa lecture. C’est essentiellement la plĂ©nitude recueillie et exceptionnellement opulente des chanteurs qui souligne sans dĂ©faut ce sentiment de sĂ©rĂ©nitĂ© angĂ©lique, offrant dans cette Missa pro defunctis, une approche apaisĂ©e et sublimĂ©e de la mort. MĂȘme le Dies ire Dies illa est d’une noble prestance (une section que Kerl – d’aprĂšs ses propres Ă©crits-, destinait pour son office funĂšbre semble-t-il) et les dramatiques Quantus tremor pour basse, Tuba mireur (pour tĂ©nor), Mors stupebit pour alto (ici masculin) demeurent d’une articulation mesurĂ©e, d’une impĂ©riale tenue, d’une constante Ă©lĂ©gance (Vienne dĂšs avant Haydn et Mozart est capitale de l’élĂ©gance). La plainte plus individualisĂ©e et presque en style direct, – implorante, incarnĂ©e du Quid sum miser pour soprano (cantus) complĂšte intelligemment une succession de vagues collectives d’une formidable Ă©pure, d’une permanente pudeur. MĂȘme implication plus personnelle dans le Lacrimosa dies illa, Ă©galement pour soprano (cantus) d’une claire et lĂ  aussi, constante sensibilitĂ© pudique. OrfĂšvre et trĂšs investi dans l’intonation pieuse et pourtant active, Vox Luminis affirme enfin une pleine maĂźtrise dans l’apaisement total et cette fusion des timbres vocaux magnifiquement canalisĂ©e jusqu’à la paix ineffable du dernier Lux aeternam.

Dans la succession de la Missa de Kerl, les premiĂšres notes du Requiem pour l’Empereur / Kaiserrequiem de Fux semblent approfondir et comme accomplir l’expĂ©rience prĂ©cĂ©demment Ă©prouvĂ©e : la continuitĂ©, le sens de la progression dramatique de Vox Luminis est d’une remarquable intelligence sonore. Exprimer la parentĂ© Ă©vidente des deux oeuvres renforce la pertinence du programme d’en composer comme les deux volets distincts mais complĂ©mentaires d’un mĂȘme retable.

 

vox luminis requiem fux kerl cd ricercar clic de classiquenews ete 2016 RIC368Plus tardif que Kerl, Johann Joseph Fux (1660-1741), lĂ©gende vivante Ă  son Ă©poque Ă  Vienne, incarne la noblesse et l’opulence au coeur du XVIIĂš, car il est nĂ© en 1660, soit plus de 30 ans aprĂšs Kerl. ImmĂ©diatement c’est la profonde cohĂ©sion du son d’ensemble qui frappe et saisit Ă  nouveau, portĂ© davantage encore par la ductilitĂ© plastique et caressante des instruments de l’excellent ensemble concertant Scorpio collectief (fusion parfaite entre timbres instrumentaux et vocaux) : Vox Luminis comprend et exprime de l’intĂ©rieur tous les enjeux tragiques et mĂȘme angoissĂ©s d’une cĂ©lĂ©bration de la mort, et bien sĂ»r, fort heureusement, de la rĂ©surrection. La clartĂ© et la transparence inonde d’une lumiĂšre continue, intense, vibrante, la claire articulation du texte, mais aussi la succession trĂšs diversifiĂ©e (quant aux effectifs choisis) des sĂ©quences (en particulier du Dies Irae
 au Pie Jesu
 de la Sequenza fervente, soit le centre mĂȘme de cette fresque palpitante de prĂšs de 15 mn d’une action collective et individuelle vivante et flamboyante. Surprenante rĂ©vĂ©lation, le Dies ire, Dies illa : ferme et expressif semble annoncer directement Mozart. MĂȘme constat pour le dernier Ă©pisode : Lux aeterna, dont la premiĂšre mesure se rĂ©vĂšle trĂšs proche du Requiem de Mozart lĂ  aussi, Ă  tel point que l’on se pose la question : Wolfgang a-t-il pu connaĂźtre prĂ©cisĂ©ment les partitions de son prĂ©dĂ©cesseur alors qu’il menait des recherches Ă  la CathĂ©drale Saint-Etienne de Vienne ? La justesse du sentiment recueilli, la profonde tendresse qui s’en dĂ©gage aussi, le climat de certitude arienne et angĂ©lique 
 sont en partage chez l’un et l’autre compositeur. Le prĂ©sent enregistrement, d’une idĂ©ale rĂ©alisation, pose cette question de la filiation directe qui dĂ©termine aussi une certaine tradition viennoise dans le domaine sacrĂ©, du XVIIĂš au XVIIIĂš. De Kerl Ă  Fux circule une Ă©lĂ©gance sacrĂ©e fraternelle qui annonce – en connaissance intime de la musique, Mozart lequel serait comme la conclusion d’une boucle marquĂ©e par le sublime. Superbe rĂ©alisation. Donc CLIC de CLASSIQUENEWS de l’étĂ© 2016.

 

 

CD, compte rendu critique. KERL, FUX : Requiem. Vox Luminis. Lionel Meunier 1 cd Ricercar. EnregistrĂ© en novembre 2015. CLIC de CLASSIQUENEWS – Ă  paraĂźtre en septembre 2016.

vox luminis lionel meunier festival musique et memoire juillet 2015Approfondir : VOIR notre reportage vidĂ©o exclusif rĂ©alisĂ© Ă  Saintes pendant le festival estival 2015, oĂč Vox Luminis prĂ©sentait le Requiem impĂ©rial de Fux : Lionel Meunier explique son attachement Ă  l’Abbaye aux Dames de Saintes et prĂ©sente la ligne artistique de son ensemble Vox Luminis

 

 

 

Vox Luminis / Requiems de Kerl et de Fux
Septembre 2016 – 1 cd Ricercar – RIC 368

 

 

Fux
Vox Luminis
Zsuzsi TĂłth, Kristen Wittmer, Sara JĂ€ggi, Stefanie True – sopranos
Barnabás Hegyi, Jan Kullmann – countertenors
Olivier Berten, Robert Buckland – tenors
Lionel Meunier, Matthias Lutze – basses
Scorpio Collectief
Jacek KurzydƂo, Jivka Kaltcheva – violin
Manuela Bucher – viola
Matthias MĂŒller – violone
Kris Verhelst – organ
Jeremie Papasergio – dulciane
Simen van Mechelen, Adam Woolf – trombone
Frithjof Smith, JosuĂ© MelĂ©ndez, Lambert Colson – cornet

 

 

 

Kerll
Vox Luminis
Zsuzsi TĂłth, Sara JĂ€ggi – sopranos
Barnabás Hegyi, Jan Kullmann – countertenors
Dávid Szigetvári, Philippe Froeliger, Olivier Berten, Robert Buckland – tenors
Lionel Meunier, Matthias Lutze – basses
Bart Jacobs – organ
L’AchĂ©ron
François Joubert-Caillet
Marie-Suzanne de Loye
Andreas Linos
Lucile Boulanger

 

 

Requiem de Verdi dirigé par Tugan Sokhiev

logo_france_3_114142_wideFrance 3. Requiem de Verdi, mercredi 27 juillet, 20h50. Focus festif sur les ChorĂ©gies d’Orange, avec un regard rĂ©trospectif sur les grandes heures d’Orange suivi par France TĂ©lĂ©vision depuis 6 annĂ©es dĂ©jĂ  : extraits des rĂ©citals et performances in loco des plus grands solistes lyriques, c’est Ă  dire Joseph Calleja, Ermonela Jaho, Vittorio Grigolo, Christophe Willem, Salvatore Adamo, Julie Fuchs, Alexandre Duhamel, Armando Noguera, Nathalie Manfrino, Florian Sempey,
 airs d’opĂ©ras, grands choeurs, danse, un choix Ă©quilibrĂ© de spectacles dĂ©jĂ  donnĂ©s illustre ce best of made in Orange.

VERDI_402_Giuseppe-Verdi-9517249-1-402A 22h45, Requiem de Verdi, dans l’interprĂ©tation donnĂ©e en juillet 2016 par l’Orchestre du Capitole de Toulouse et son chef attirĂ©, Tugan Sokhiev. Le Requiem de Verdi Ă  Orange est mis en images par le dessinateur Philippe Druillet, comme Carmina Burana il y a 2 ans, pour un spectacle total qui embrase le ThĂ©Ăątre Antique. Philippe Druillet crĂ©e pour cet Ă©vĂ©nement une quinzaine de peintures originales, travaillĂ©es en infographies et projetĂ©es par mapping vidĂ©o sur le mur monumental. Les crĂ©ations ainsi projetĂ©es accompagne l’oeuvre magistrale de Verdi, un Requiem spectaculaire, au dramatisme, digne d’un opĂ©ra. LĂ  s’élĂšve la voix humaine contre la tragĂ©die de la mort : Verdi y concentre tout son talent de gĂ©nial auteur pour le thĂ©Ăątre lyrique. La derniĂšre plainte, Ă  la fois priĂšre et renoncement de la soprano et du choeur, Ă  l’énoncĂ© des paroles ultimes, Requiem aeternam, donne la chair de poule par sa dĂ©chirante vĂ©ritĂ©.

Avec l’Orchestre National du Capitole de Toulouse et le ChƓur de l’Orfeón Donostiarra, sous la direction de Tugan Sokhiev.

Solistes : Krassimira Stoyanova, soprano ;  Ekaterina Gubanova, mezzo-soprano ; Joseph Calleja, ténor et Vitalij Kowaljow, basse.

Spectacle enregistrĂ© les 15 et 16 juillet 2016 au ThĂ©Ăątre Antique d’Orange.

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CD. Compte rendu critique. Verdi : Requiem (Lorin Maazel,février 2014, 1 cd Sony classical)

Maazel verdi messa da requiem 1 cd classical sonyCLIC D'OR macaron 200CD. Compte rendu critique. Verdi : Requiem (Lorin Maazel,fĂ©vrier 2014, 1 cd Sony classical). L’adage veut que parvenus au soir de leur carriĂšre, les artistes offrent le meilleur d’eux-mĂȘmes, faisant surgir un je ne sais quoi de sublime et de supĂ©rieur sans forcer leur nature. Ce disque comme le dernier Abbado (9Ăšme Symphonie de Bruckner, DG) ne dĂ©roge pas Ă  la rĂšgle. Le Maazel de Munich vaut bien l’Ababdo de Lucerne… des prophĂštes qui semblent nous parler depuis l’autre monde. Heureuse fin, bouleversante et d’une gravitĂ© qui suscite l’admiration. EnregistrĂ© en fĂ©vrier 2014 soit quelques mois avant sa disparition (juillet 2014 Ă  84 ans), ce Requiem verdien peut ĂȘtre vĂ©cu comme le chant du cygne du chef Lorin Maazel. De fait Ă  Munich, le maestro exprime avec les qualitĂ©s que nous lui connaissons l’ample ferveur incarnĂ©e si dramatique de la Messe des morts de Giuseppe Verdi. Nous sommes bel et bien Ă  l’opĂ©ra ici, tant la violence juste des chƓurs (superbes vagues chorales des basses surtout), l’engagement des solistes, l’orchestre trĂšs expressif et souple Ă  la fois (cuivres flamboyantes et mordantes) tissent une lecture vive, parfois attendrie donc intĂ©rieure, Ă  mille lieues de bien des approches plus pĂ©remptoires et purement dĂ©monstratives. Le chef n’oublie pas le sens du recueillement, le souffle des tĂ©moignages en particulier dans le Recordare, suite d’interventions pour les quatre solistes : le tĂ©nor corĂ©en seul montre d’abord d’Ă©videntes faiblesses dans la tenue de la ligne, avec une propension malgrĂ© la beautĂ© du timbre Ă  surjouer et en faire trop. Heureusement, il se reprend en cours de flux, s’accordant progressivement Ă  la ligne d’humilitĂ© de ses partenaires. L’unitĂ© de ton entre les solistes est donc Ă  souligner grĂące Ă  la baguette scrupuleuse du chef.

 

 

 

En fĂ©vrier 2014, Lorin Maazel enregistre Ă  Munich le Requiem de Verdi, avant de dĂ©cĂ©der 5 mois plus tard…

Testament spirituel de Maazel

 

 

maazel-lorin-582-594-maestro-verdi-messa-da-requiem-sony-classical-clic-de-classiquenews-avril-2015L’Offertoire qui ouvre le cd 2 saisit par son introspection tendre, presque innocente : Hostias remarquablement tenu et d’une douceur surprenante. La basse (Georg Zeppenfeld) comme l’alto (Daniela Barcellona) sont irrĂ©prochables : exaltĂ©s, vivants, humains avec humilitĂ©. Idem pour Le lux aeternam : autre moment d’effusion dans la communion. Le ton est constamment justes. Le soprano parfois vibrĂ© et instable d’Anja Harteros, malgrĂ© elle aussi la distinction du timbre, faiblit en cours de cycle mais dans le cd 2 rĂ©vĂšle ses qualitĂ©s expressives en particulier dans le Libera me final, vraie confession panique d’une Ăąme pĂȘcheresse en quĂȘte de salut comme de paix : comment ne pas penser ici Ă  la Desdemona d’Otello, et aussi dans sa priĂšre exacerbĂ©e enivrĂ©e Ă  la Tosca de Puccini. De toute Ă©vidence, avec son nez lĂ©gendaire, au dĂ©part, Maazel rĂ©unit de trĂšs solides solistes. L’ultime section Ă  l’Ă©noncĂ© du Requiem par la soprano atteint une puretĂ© d’intention rĂ©ellement jubilatoire, d’autant que les chƓurs sont prĂ©sents, murmurĂ©s, palpitants eux aussi (superbe prise de son spacialisĂ©e).
En maĂźtre lyrique incontestĂ©, Maazel mĂšne ses troupes avec une tension somptueuse, soulignant les arĂȘtes vives d’essence opĂ©ratiques de la partition. Les passages et les transitions sont ciselĂ©es dans le sens de l’intĂ©rioritĂ© suave. Cet hĂ©donisme qui puise ses racines dans l’opĂ©ra ravira les amateurs du Verdi opĂ©ratique, de fait si prĂ©sent dans son Requiem : les puristes pour des voix plus angĂ©liques moins Ă©paisses maintiendront d’Ă©videntes rĂ©serves. Pourtant la cohĂ©rence du style, l’Ă©quilibre de l’intention sans dĂ©bordement composent une lecture prenante, dĂ©veloppe un juste accord entre expressivitĂ© et ferveur. VoilĂ  qui laisse un tĂ©moignage plutĂŽt convaincant s’agissant du dernier Maazel. Par sa sincĂ©ritĂ© rayonnante qui s’affirme peu Ă  peu la Missa da Requiem du dernier Maazel mĂ©rite le meilleur accueil, c’est donc un CLIC de classiquenews d’avril 2015. In memoriam maestro.

 

 

Maazel verdi messa da requiem 1 cd classical sonyVerdi : Messa da Requiem. Anja Harteros, Daniela Barcellona, Wookyung Kim, Georg Zeppenfeld. MĂŒnchner Philharmoniker. Philharmonischer Chor MĂŒnchen. Lorin Maazel, direction. Enregsitrement rĂ©alisĂ© Ă  Munich en fĂ©vrier 2014. 1 cd Sony classical

 

 

Compte rendu, concert. Toulouse. Halle-aux-Grains, le 5 février 2015 ; Hector Berlioz (1801-1869): Grande Messe des Morts (Requiem), OP.5 ; Bryan Hymel, ténor ; Orfeon Nodostiarra, chef de choeur : José Antonio Sainz Alfaro ; Orchestre National du Capitole de Toulouse ; Direction : Tugan Sokhiev.

BerliozOeuvre immense et fondamentale, le Requiem de Berlioz provoque toujours une grande attente chez le public tant l’Ɠuvre est ambitieuse. HĂ©ritage de la longue danse, pleine de mĂ©fiance, entre l’état et la religion catholique, cette Grande Messe des Morts a Ă©tĂ© une commande officielle. Certes au plus grand compositeur français du moment, mais athĂ©e affichĂ©. Toutefois en homme plein de spiritualitĂ©, Hector Berlioz Ă©tait sensible Ă  l’histoire de
la musique religieuse dont il a souvent utilisĂ© des thĂšmes comme le Dies Irae dans la Symphonie Fantastique, ou la marche des pĂšlerins dans Harold en Italie. L’ambiguĂŻtĂ© baigne donc cette commande, comme notre histoire de France elle mĂȘme avec, des liens entre le pouvoir et la religion qui ont pourtant toujours trouvĂ© un parfait accord pour envoyer la chair Ă  canon du champ de bataille au paradis sans Ă©tat d‘ñmes. Commande pour cĂ©lĂ©brer la rĂ©volution de 1830, la Grande Messe des Morts,  a ensuite Ă©tĂ© rĂ©cupĂ©rĂ©e pour les soldats morts. La crĂ©ation a eu lieu en dĂ©cembre 1837 aux Invalides. Hector Berlioz lui mĂȘme a entretenu des lĂ©gendes autours de la crĂ©ation dĂ©plaçant vers le spectaculaire tout ce que cette oeuvre contient en fait d’intime et de personnel. Jusque dans le choix du texte latin, sans Libera me, ni Pie Jesu, Hector Berlioz a choisi le sombre et le manque d‘espoir que la mort lui Ă©voque. L’oeuvre, est parfois prise dans cet Ă©clairage spectaculaire quand une partie du public et de la critique veulent avant tout du bruit et de la fureur dans l’interprĂ©tation en comptant le nombre de timbales ou mesurant les dĂ©cibels du Dies Irae.

L’interprĂ©tation de ce soir a Ă©tĂ© avant tout d’intelligence, de finesse et de musicalitĂ©. Le thĂ©Ăątre de la mort y est plein de silence et de nuances pianissimo comme Berlioz l’exigea. La beautĂ© de la partition, ses audaces d’orchestration, sa magie des nuances dĂ©veloppĂ©es de l’infime au terrible, la rutilance et le mordorĂ© des couleurs instrumentales, la sublime capacitĂ© du choeur Ă  offrir toutes sortes de nuances et de couleurs ont fait de ce concert un trĂšs bel instant de musique. Les intentions de Berlioz sont respectĂ©es par Tugan Sokhiev qui semble avoir compris le compositeur sans se laisser sĂ©duire par le bruit et la fureur. Loin de ce chef intĂšgre la recherche d‘effets pour l’effet ! Mais au contraire une mise au service de la partition de tout son talent.

Il semble Ă  ce stade de sa carriĂšre que Tugan Sokhiev n’a plus Ă  dĂ©montrer sa science de la direction. Il a posĂ© sa baguette au bout de quelques minutes, semblant totalement confiant dans les forces dirigĂ©es. MalgrĂ© une spatialisation complexe des orchestres de cuivres comme souhaitĂ©e par Berlioz aux quatre points cardinaux de la salle, aucun dĂ©calage n’est venu gĂącher l‘harmonie obtenue par cette direction souple et prĂ©cise Ă  la fois. Un regard dans le dos, un petit geste de la main ont permis aux cuivres de s’insĂ©rer dans le tutti avec la nuance exacte quand le dĂ©but Ă©tait trop fort. L‘hommage Ă  rendre a ces musiciens des cuivres est Ă©mu tant leur concentration et leur engagement ont permis des moments de grĂące infinie. L’association des flutes et des trombones a Ă©tĂ© magique. Direction subtile, permettant Ă  la musique si riche et savante de Berlioz de libĂ©rer une charge Ă©motionnelle faite d’introspection et de retenue, autant que de fureur et de colĂšre, de peur et de terrassement.

Tout l’orchestre a Ă©tĂ© d’une concentration totale et d’une perfection instrumentale qui laisse sans voix. L’Orfeon Nodostiarra, chƓur transpyrĂ©nĂ©en fidĂšle aux Toulousains depuis l‘ùre Michel Plasson, a Ă©tĂ© merveilleusement prĂ©parĂ© par JosĂ© Antonio Sainz Alfaro. Les beaux gestes de Tugan Sokhiev Ă  mains nues, ont sculptĂ© un son d’une beautĂ© confondante. Le pupitre des tĂ©nors souvent mis a lâ€˜Ă©preuve a Ă©tĂ© bouleversant de lumiĂšre et de fines nuances piano comme de force et de brillance dans des fortissimi jamais brutaux. Les soprani ont su garder chaire et Ăąme dans des pianissimi de rĂȘve. Le dialogue avec le tĂ©nor solo a Ă©tĂ© un moment de grĂące. Ce choeur riche a Ă©tĂ© Ă  la hauteur de cette partition si exigeante avec un moment a capella de pur enchantement. Le tĂ©nor solo a une intervention Ă  froid tardive et d’une difficultĂ© de tessiture non nĂ©gligeable.   Bryan Hymel est non seulement une voix vaillante Ă  la beautĂ© de timbre rare mais c’est surtout un musicien dĂ©licat aux phrasĂ©s de rĂȘve. Il a su nuancer sa partie sans la moindre duretĂ©, gardant une aisance souriante jusque dans les aigus meurtriers. Un  grand moment de chant mais surtout de musique pure.

La Halle-aux Grains a Ă©tĂ© un Ă©crin parfait pour cette version si musicale de la vaste Messe des Morts d‘Hector Berlioz. Tugan Sokhiev particuliĂšrement inspirĂ© et heureux a obtenu des forces rassemblĂ©es toute la musicalitĂ© dont ils sont capables, orchestre, soliste et chƓurs. La subtilitĂ© de la partition a Ă©tĂ© magnifiĂ©e par des geste sculptants et orants. Biens des mouvements ont Ă©tĂ© enchainĂ©s sans relĂącher la tension.
Tugan Sokhiev a permis de rendre limpide la construction parfaite de cette oeuvre immense. Et c’est dans cette construction d‘ensemble  parfaitement comprise que les moments de fureur ont pris leur place sans exagĂ©ration mais sans faiblesse.
Un grand art musical a planĂ© trĂšs haut ce soir Ă  Toulouse. Le lendemain les forces Toulousaines se sont confrontĂ©es Ă  l’acoustique encore inconnue de la Philharmonie de Paris. C’est trĂšs audacieux mais le succĂšs sur place Ă  Toulouse est de bon augure. Le public a chavirĂ© pour cette oeuvre comme rarement tant toutes ses beautĂ©s ont Ă©tĂ© offertes ce soir.

Versailles. Chapelle royale, samedi 11 octobre 2014, 20h : Requiem Aeternam d’aprùs Rameau

Rameau-jean-philippe-portrait-600Versailles. Chapelle royale, samedi 11 octobre 2014, 20h : Requiem Aeternam d’aprĂšs Rameau. Et si Castor et Pollux, opĂ©ra funĂšbre et mĂȘme ample et spectaculaire rĂ©flexion sur la mort, avait outrepasser son cadre lyrique stricte, jusqu’à inspirer par ses thĂšmes et sa couleur particuliĂšre tout un Requiem inĂ©dit ? C’est le constat qu’illustre le Requiem Aeternam, abordĂ© par Olivier Schneebeli et ses effectifs choraux ce 11 octobre en un passionnant programme qui s’annonce prometteur : l’ensemble de la matiĂšre musicale que l’on Ă©coute, s’inspire ouvertement de mĂ©lodies et compositions rĂ©alisĂ©s par Rameau pour son opĂ©ra Castor et Pollux dont la derniĂšre et sublime version date de 1754. En brossant le portrait des frĂšres spartiates Dioscures, Castor mort, Pollux prĂȘt Ă  le remplacer aux Enfers, Rameau a Ă©crit l’une de ses partitions les plus poignantes, vĂ©ritable succĂšs inĂ©galĂ© pendant tout le XVIIIĂšme siĂšcle. La Messe de Requiem ressuscitĂ©e ainsi affirme la notoriĂ©tĂ© et l’impact des Ɠuvres de Rameau de son vivant.

Thomas Leconte, chercheur et musicologue du CMBV Centre de musique baroque de Versailles explique l’intĂ©rĂȘt de cette rĂ©surrection, d’autant plus opportune pour l’annĂ©e Rameau (250 ans de sa disparition en 1764)


chapelle-concert-gauche« La messe est Ă©crite pour cinq voix rĂ©citantes (2 dessus, haute-contre, basse-taille, basse), un chƓur Ă  quatre voix (dessus, haute-contre, taille, basse-taille/basse), tous soutenus par trois dessus de violon (et flĂ»tes pour les deux premiers), effectif instrumental assez frĂ©quent dans les rĂ©pertoires pratiquĂ©s dans les cathĂ©drales de province, les maĂźtres de musique devant souvent se contenter, pour soutenir les voix d’ enfants et des chantres, de quelques instruments, Ă  l’ordinaire comme Ă  l’extraordinaire. Cette Messe de Requiem nous est parvenue sous forme de parties sĂ©parĂ©es (4 parties vocales : dessus, haute-contre, taille, basse-taille ; 3 parties de violon : 1er violon et flĂ»tes, 2Ăšme violon et flĂ»tes, 3Ăšme violon ; une partie de basse continue ; une partie de basson, pour le premier chƓur seulement), complĂ©tĂ©es par deux fragments de partition: l’un, probablement de la main du compositeur, comporte quelques mesures de l’IntroĂŻt et du Kyrie, avec des variantes plus ou moins importantes par rapport aux parties sĂ©parĂ©es ; l’autre, de la mĂȘme main que les parties, donne une version remaniĂ©e pour la Post-communion (non retenue pour ce concert). TrĂšs fautives – on peut douter qu’elles aient pu servir en l’état Ă  une exĂ©cution –, les parties sĂ©parĂ©es sont Ă©galement incomplĂštes. La mise en partition et la comparaison avec les fragments de partitions ont en effet rĂ©vĂ©lĂ© qu’il manquait au moins deux parties sĂ©parĂ©es dans l’ensemble qui nous est parvenu : une partie de 2Ăšme dessus et une partie de basse ou de 2Ăšme basse-taille, que l’on peut partiellement restituer grĂące au fragment autographe de l’IntroĂŻt (2 dessus dans le duo « Te decet hymnus ») et du Kyrie (basse rĂ©citante). En revanche, aucun fragment ne permet de restituer la ligne vocale du Sanctus, trĂšs probablement confiĂ©e Ă  l’une de ces deux voix. Enfin, pour le duo « Lux ĂŠterna » de la version originale de la Post-communion, pour lequel il ne subsiste que le dessus vocal, il est possible de dĂ©duire une ligne de basse vocale de la partie de basse continue «  prĂ©cise encore Thomas Leconte dans la passionnante notice qui prĂ©pare au concert de Versailles.

Requiem inĂ©dit d’aprĂšs Castor et Pollux de Rameau

Soit plus de 15 emprunts Ă  l’opĂ©ra Castor et Pollux dans sa version 1754.  « ExceptĂ© pour « Et lux perpetua » du Graduel et « Sed signifer sanctus Michael » de l’Offertoire, conçus par combinaison de deux thĂšmes distincts, un mouvement de la Messe de Requiem se base gĂ©nĂ©ralement sur un seul emprunt musical. Il en rĂ©sulte donc une grande variĂ©tĂ© d’emprunts, dans des sections gĂ©nĂ©ralement assez courtes et assez peu dĂ©veloppĂ©es, ce probablement pour des nĂ©cessitĂ©s liturgiques. Les citations sont de longueurs variables mais le plus souvent assez courtes, le compositeur ne reprenant parfois mĂȘme qu’une idĂ©e, plus ou moins modifiĂ©e, qu’il adapte aux impĂ©ratifs prosodiques du nouveau texte latin. Les emprunts se font sur plusieurs niveaux. Le plus simple est l’emprunt fidĂšle Ă  Rameau, avec des amĂ©nagements relativement minimes (outre les adaptations prosodiques) portant essentiellement sur l’instrumentation, simplifiĂ©e ».

RAMEAU portrait 1761L’emprunt le plus marquant concerne le rĂ©cit initial du Graduel (Requiem Aeternam
) qui reprend la dĂ©ploration funĂšbre, cĂ©lĂ©brissime (mĂȘme Sofia Coppola en fait une scĂšne fameuse oĂč Marie-Antoinette assiste Ă  l’opĂ©ra dans son film pop psychĂ©dĂ©lique) celui quand TĂ©laĂŻre chante en regrettant la mort de son bien aimĂ© Castor : « Tristes apprĂȘts, pĂąles flambeaux  », l’un des airs les plus sublimes de la littĂ©rature ramĂ©lienne pour soprano et orchestre.  L’emprunt le plus fidĂšlement retranscrit a Ă©tĂ© rĂ©servĂ© Ă  l’Offertoire (Hostias et perces »), transposition littĂ©rale de l’air pour baryton de Pollux (« SĂ©jour de l’éternelle paix », IV, scĂšne 4). N’omettons pas non plus l’entrĂ©e solennelle et majestueuse dĂšs l’ouverture du Requiem, si touchante grĂące Ă  la reprise du choeur des Spartiates pleurant la mort du mĂȘme Castor (Que tout gĂ©misse)
 De l’opĂ©ra Ă  l’église, la sensibilitĂ© et la qualitĂ© du recueillement reste intact. Le transfert d’un mode Ă  l’autre, – du lyrique profane au sacrĂ© dĂ©ploratif-, est tout fait lĂ©gitime. Combien de compositeurs depuis les premiers temps baroques, ont Ă©crit et Ă©bloui indistinctement comme auteurs d’opĂ©ras ou d’église, Monteverdi le premier. Rameau ne dĂ©roge pas Ă  la rĂšgle : il a mĂȘme imposĂ© son tempĂ©rament unique en son siĂšcle, d’abord dans la forme du grand motet, avant de traiter les possibilitĂ©s illimitĂ©es de la scĂšne lyrique. Du vivant mĂȘme de Rameau, ses opĂ©ras ont livrĂ© une formidable matiĂšre aux Messes donnĂ©es dans les cathĂ©drales de province, messes ainsi Ă©laborĂ©es par Louis GrĂ©non (ca 1734-1769) ou aussi  DenoyĂ© (mort en 1759). Dans le cas du Requiem de ce soir, les emprunts sont rĂ©alisĂ©s avec une intelligence et une pertinence rares propres Ă  construire une arche fervente qui touche et convainc par la cohĂ©rence de son architecture global. Le rĂ©sultat est loin de n’ĂȘtre qu’un composite d’airs recyclĂ©s sans unitĂ© ni gradation.

CMBV Schneebeli cmbv_web« On ne doit sans doute pas voir dans ses emprunts une facilitĂ© de composition, tant ce type de rhabillage musical est un exercice complexe, mais bien plutĂŽt un hommage Ă  la musique d’un compositeur reconnu de son vivant mĂȘme comme l’un des plus grands maĂźtres français. À sa mort, survenue le 12 septembre 1764, tout le royaume cĂ©lĂ©bra unanimement sa mĂ©moire par de nombreux hommages musicaux. À Paris, le principal service, organisĂ© par François Rebel et François FrancƓur, fut donnĂ© en l’Oratoire du Louvre le 27 septembre 1764 et rĂ©unit les musiciens de l’OpĂ©ra et de la Musique de la cour. On y donna la cĂ©lĂšbre Messe des morts de Jean Gilles, retouchĂ©e et agrĂ©mentĂ©e pour la circonstance d’extraits d’Ɠuvres lyriques de Rameau, notamment le chƓur « Que tout gĂ©misse » de Castor & Pollux, adaptĂ© en Kyrie, ou l’air de Pollux « SĂ©jour de l’éternelle paix », arrangĂ© pour le Graduel. De nombreuses cĂ©rĂ©monies furent organisĂ©es en province, notamment Ă  Avignon, OrlĂ©ans, Marseille, Dijon, Rouen… Peut-ĂȘtre la Messe de Requiem anonyme du fonds Raugel constitue-t-elle un tĂ©moin musical de ces trĂšs nombreux hommages rendus par tous les musiciens du royaume, qui reconnaissaient en Rameau l’un de leurs plus grands maĂźtres », conclue Thomas Leconte.

 

 

 

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Requiem Aeternam, d’aprĂšs Castor et Pollux de Rameau, 1754

Versailles, Chapelle royale
Samedi 11 octobre 2014, 20h
Olivier Schneebeli, direction
Les Pages et les Chantres du CMBV
Les Folies Françoises

CĂ©line Scheen, dessus
Robert Getchell, haute contre
Arnaud Richard, basse taille

 

 

 

compte rendu, concert. Lyon, Auditorium. Festival d’Ambronay, le 2 octobre 2014. Mozart : Requiem, Concerto pour clarinette. Leonardo Garcia Alarcon, direction. Benjamin Dieltjens, clarinette

Alarcon_portrait_oblique_250Ambronay sur RhĂŽne ? Le festival baroque s’est dĂ©centralisĂ© en sa 4e semaine pour un concert Mozart -1791 Ă  l’Auditorium Ravel. Le chef Argentin Leonardo Garcia Alarcon fait rayonner son New Century Baroque et le ChƓur de Namur dans une version Ă©purĂ©e du Requiem, et le clarinettiste B.Dieltjens poĂ©tise avec lui le concerto K.622 Bien sĂ»r c’est l’Auditorium en  sa logique de rĂ©fraction sonore – fĂ»t-elle brevetĂ©e AGDG d’IngĂ©nierie Acoustique – , un cadre oĂč  baroque et post-baroque ne sont guĂšre idĂ©alement placĂ©s, et  oĂč de toute façon le mystĂšre tend Ă  s’absenter. Et l’architecture – finalement banale en sa modernité  d’il y a 40 ans –n’évoque en rien la fine complexitĂ© de l’abbatiale d’Ambronay (elle-mĂȘme en  lumiĂšre ogivale, Ă  l’inverse antĂ©rieur  du baroque dont les musiques la parent au temps de chaque Festival).Mais avec le double concert qu’Ambronay a ici « transfĂ©ré » au milieu de sa 4e et derniĂšre semaine, on a le mĂ©rite d’une fusion de publics – Lyon, et un « ailleurs », fĂ»t-il distant de 60 kilomĂštres -, rĂ©unis pour cĂ©lĂ©brer l’une des partitions les plus « mythologisĂ©es » de la culture europĂ©enne, ce  Requiem oĂč Mozart  consigna une part – mais une part seulement – de ses pensĂ©es sur la vie et son issue.

Homme en noir et lĂ©gende de l’empoisonneur

Et pour explorer une fois encore cette Ɠuvre aussi frĂ©quentĂ©e que demeurant Ă©nigmatique, un jeune  chef Ă  la renommĂ©e grandissante,  Leonardo Garcia Alarcon. Cet Argentin est grand redĂ©couvreur de partitions – son Diluvio, de Falvetti, superbe  exemple -, et l’énergie rĂ©inventive dont il fait  preuve n‘est pas la seule marque d’un tempĂ©rament Ă  la fois savant et intuitif. Il y a un son d’orchestre Alarcon, et surtout une  tonalitĂ©, passionnelle, rigoureuse, et plus discrĂštement, poĂ©tique : le croisement en concert de deux partitions ultimes de Mozart met en valeur – dans le concerto pour clarinette K.622,d’octobre 1791 – cette derniĂšre vertu, en face du Requiem si universellement connu que certains croient en avoir sondĂ© tous les secrets. Oui, le Requiem K.626 est-il  « comme d’autres » ? GĂ©nial(e), Ă  l’évidence, et comme tant d’Ɠuvres de Mozart. Mais Symphonie( funĂšbre) InachevĂ©e, entourĂ©e d’une aura Ă©trange – celle de la « chronique d’une  mort annoncĂ©e » – , avec son commanditaire-comte Walsegg, l’homme en noir qui poursuit l’auteur et l’enjoint d’en terminer  au plus vite, en une atmosphĂšre de thriller implicite  donnant mĂȘme lieu post mortem Ă  du dĂ©lire sur ce pauvre Salieri – les rĂ©seaux  tweeter d’époque « inspirant » Pouchkine, Rimsky,Shaffer et Forman – qui eĂ»t empoisonnĂ© Wolfie


Un franc-maçon militant 

Mais relisons une  vĂ©ritĂ© plus  historique : Mozart mourut de maladie (« une Ă©pidĂ©mie virale qui courait Ă  Vienne  » ?), et son « état d’épuisement profond  Ă  l’automne 91 »)(C.Delamarche) Ă©tait plutĂŽt dĂ» Ă  la surcharge de commandes (La ClĂ©mence de Titus, La FlĂ»te EnchantĂ©e),accablant un Mozart qui n’était pas « criblĂ© de dettes et dans le plus grand dĂ©nuement ». Ce (trompeur) « tableau tragique pour poĂšte maudit », on comprend aussi que la veuve, Constance, ait voulu le renforcer post mortem, non seulement pour renflouer ses finances, mais surtout parce que son gĂ©nie de mari avait Ă©tĂ© franc-maçon militant, et  dans l’Autriche repassĂ©e sous la fĂ©rule contre-rĂ©volutionnaire des successeurs du libĂ©ral Ă©clairĂ© Joseph II, c’était marque d’infamie posthume.

Autriche-d’en-bas et d’en-haut

 On notera encore que la derniĂšre partition complĂšte et signĂ©e par Mozart Ă©tait une cantate maçonnique (K.623, Eloge de l’amitiĂ©, octobre), et que, selon les tĂ©moins des  derniers moments,  le compositeur  songeait surtout aux reprĂ©sentations de sa FlĂ»te  qui
enchantait non la prĂ©tendue Ă©lite bien-pensante des Viennois mais les spectateurs du faubourg, l’Autriche-d’en-bas contre l’Autriche-d’en-haut.  Bref, l’ultime Mozart  ne devait pas penser qu’ « une mĂ©chante vie amĂšne une mĂ©chante mort », et que selon Sganarelle dans MoliĂšre, « par consĂ©quent vous serez damnĂ© Ă  tous les diables ». Mais qu’à l’inverse une spiritualitĂ© fraternelle, tant soit  peu Ă©galitaire et donc devenue subversive, eĂ»t contribuĂ© Ă  « changer le monde ». IdĂ©es insupportables aux dĂ©vots de l’aprĂšs-1790,qui « reprennent le pouvoir » aprĂšs la mort de Joseph II,   adeptes d’union dĂ©finitive du sceptre et du goupillon


La fiÚvre du récit en continuo

Certes le travail de Garcia Alarcon est surtout d’ordre musicologique, et on dira qu’ « il en vaut un autre », s’appuyant sur la suppression de trop Ă©vidents sĂŒssmayerismes ( le disciple qui continua et termina le Requiem : donc s’en vont Sanctus, Benedictus, Agnus Dei…) et y faisant entrer le jeu compliquĂ© des ajouts d’autres musicologues actuels. Il va mĂȘme jusqu’à copier-coller un Amen conclusif du Lacrymosa, tracĂ© ailleurs par Mozart et ressemblant  plus Ă  du fuguĂ© de Haendel que de J.S.Bach. Mais nous importe surtout l’esprit qui guide en ce labyrinthe d’inspiration sacrĂ©e l’écriture de Mozart et son interprĂ©tation par un chef d’aujourd’hui. Et il y a une fiĂšvre Ă©tonnante – non symptĂŽme  d’une « maladie de la mort » – dans « son » Requiem, devenu kalĂ©idoscope, rĂ©cit en continuo et pourtant trĂšs heurtĂ©. Avec Garcia Alarcon, ce n’est plus « baguette-tradition », en quelque sorte rassurante dans sa mise en perspective des numĂ©ros successifs d’un opĂ©ra du sacrĂ© catholique, mais sorte d’ « Ɠuvre en progrĂšs », qui contient aussi bien la rĂ©miniscence dans le terrible (la Damnation de Don Giovanni) que la menace sournoise (dĂ©but de l’Ɠuvre), une agogique de course Ă  l’abĂźme, une pulsation visible ou souterraine,  des moments suspendus qui appellent de futures mĂ©lodies de timbres (Recordare) et une conception Ă©tale du temps… Tout  est liĂ© par une direction d’énergie inlassable, souvent d’un tempo spectaculairement accĂ©lĂ©rĂ©, et malgrĂ© la rigueur absolue de la mise en place, analogue Ă  une improvisation en recherche d’elle-mĂȘme,  des buts techniques et philosophiques poursuivis.

D’autres liens de conscience

A l’auditeur galvanisĂ© d’établir  d’autres liens de conscience, de croiser lignes, courbes et arriĂšre-plans, en songeant Ă  ce que pourrait ĂȘtre une Messe des Morts sans terreur (ah ! l’encombrant Dies Irae dont plus tard FaurĂ© fit l’économie en inscrivant son Requiem en douceur et consolation…), ou, pourquoi pas, mĂ©langĂ©e  par Mozart Ă  ses Ɠuvres maçonniques (les cantates, et l’Ode FunĂšbre K.477) pour s’épargner, en toutes LumiĂšres, les tribunaux  de la pĂ©nitence et la peur de l’enfer, dans une interrogation lucide sur le mystĂšre.

 Pour cela, le trĂšs subtil orchestre rĂ©uni par le chef (New Century Baroque) et le ChƓur de chambre Namurois, homogĂšne, inventif et ample, font bien saisir un nouveau regard. Les quatre solistes vocaux ne sont plus des « chargĂ©s d’air de concert », mais les protagonistes sans auto-valorisation d’une Ɠuvre en recherche : l’alto Sophia Patsi, le tĂ©nor Valerio Contaldo, la basse Josef Wagner, et la soprano JoĂ«lle Harvey, si dĂ©licieusement humble et intimiste.

Tiepolo et Watteau 

En cette lumiĂšre si contrastĂ©e, parfois violente, du Requiem, on saisit mieux la prĂ©cieuse Ă©claircie du dĂ©but de concert, le concerto pour clarinette K.622, lui aussi Ă©crit en octobre 1791, pour l’instrumentiste Anton Stadler – un bon compagnon de fĂȘtes comme les aimait Mozart, et qui rappelle aussi les relations moqueuses de Wolfgang avec le corniste (et marchand de fromages)  Leitgeb – , mĂ©langeant l’ardeur constructrice ( allegro), le jeu (rondo-finale) et en son centre un adagio qui idĂ©alise l’inspiration, la reliant au maçonnisme (le cor de basset cher au compositeur) et Ă  ce que murmure le sublime. Un clarinettiste d’exception – tĂȘte de Baudelaire, mais convivial ! -, Benjamin Dietljens, fait constamment se demander s’il « chante » ainsi la beautĂ© du monde, l’espace de l’intime, les couleurs en bleu et or de Tiepolo ou Watteau, s’estompant jusqu’à l’imperceptible de ses fins de phrase… Et aussi parfois cite les femmes tant aimĂ©es de Mozart, Aloysia Weber et Nancy Storace, ses cantatrices si dĂ©sirĂ©es mais absentĂ©es, la Comtesse, Pamina ou Fiordiligi, les crĂ©ations de son rĂȘve plus rĂ©elles encore d’ĂȘtre passĂ©es dans l’écriture.

Van Eyck, aussi

En ouvrant le concert, L. Garcia Alarcon rend hommage Ă  deux grands pionniers rĂ©cemment disparus, Christopher Hogwood, et l’admirable Frans BrĂŒggen,  chef si poĂ©tique dans le territoire mozartien… Et la vĂ©ritable, la plus sincĂšre dĂ©dicace qu’on eĂ»t pu souhaiter  vient « en bis », avec un Ave Verum (juin 1791), complĂštement et merveilleusement apaisĂ©, bercement idĂ©al, tendresse et puretĂ© flamandes comme un Agneau Mystique de Van Eyck,  Ă  bouches murmurantes et couleurs extasiĂ©es.

Auditorium Ravel de Lyon (pour le festival d’Ambronay), jeudi 2 octobre 2014. W.A. Mozart (1756-1791), Requiem, Concerto pour clarinette. New Century Baroque , ChƓur de chambre de Namur, J.Harvey (soprano), Sophia Patsi (alto), Valerio Contaldo (tĂ©nor),Josef Wagner (basse), Benjamin Dieltjens (clarinette), direction Leonardo Garcia Alarcon.

Compte rendu. Saint CĂ©rĂ©. ChĂąteau de Castelnau Bretenoux, le 9 aoĂ»t 2014. Requiem de Mozart; Saint Georges. Julie Mathevet , soprano ;Hermine Huguenel, mezzo soprano; Éric Vignau, tĂ©nor; Jean Claude Saragosse, basse; choeur et orchestre OpĂ©ra ÉclatĂ©; Anass Ismat, direction.

mozart_portraitPoursuivant notre ballade Saint CĂ©rĂ©enne, et le temps Ă©tant enfin favorable, nous retrouvons le chĂąteau de Castelnau Bretenoux situĂ© Ă  quelques encablures de la petite ville lotoise. Pour ce concert, le plus court du festival ce sont deux compositeurs contemporains, l’un de l’autre qui sont Ă  l’honneur : Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) et Georges Boulogne, chevalier de Saint Georges (vers 1747-1799). Si chacun connaissait les oeuvres de l’autre, ils ne se sont jamais rencontrĂ©s ; Mozart qui se trouvait Ă  Paris en mĂȘme temps que St Georges, ayant absolument refusĂ©, au grand dam de son pĂšre qui a pourtant tout tentĂ©, d’aller jouer une oeuvre de son confrĂšre qu’il appelait le “nĂšgre des lumiĂšres”.

Mozart et St-Georges, réunis par delà la mort

Le Laudate Dominum de Saint Georges ouvre le concert. ComposĂ© pour choeur et orchestre Ă  cordes, le Laudate Dominum est une oeuvre charmante parfaitement introductive pour un tel concert. Nous apprĂ©cions d’ailleurs la volontĂ© de sortir ce compositeur de l’oubli tant il a Ă©tĂ© Ă©clipsĂ© par son gĂ©nial contemporain malgrĂ© une oeuvre attachante et personnelle qui mĂ©rite qu’on s’y arrĂȘte. Le Mozart noir du XVIIIe siĂšcle est actuellement plus connu pour son oeuvre instrumentale, notamment son oeuvre pour violon (il Ă©tait lui-mĂȘme violoniste), et c’est bien dommage car son oeuvre vocale ne manque pas d’intĂ©rĂȘt  : le Laudate Dominum est un bel exemple mĂȘme s’il est un peu court. Le choeur, composĂ© de stagiaires et de professionnels lui rend justice et fait honneur Ă  Saint Georges, lui redonnant, le temps d’une soirĂ©e, la place majeure qu’il mĂ©rite. Le chef Anass Ismat invitĂ© pour diriger le stage et les deux soirĂ©es rĂ©alise un parcours quasi parfait.

figaro-julieAprĂšs une courte pause, Anass Ismat revient avec le quatuor de solistes invitĂ©s pour le Requiem de Mozart; l’ultime chef-d’oeuvre du jeune compositeur salzbourgeois Ă©tait inachevĂ© Ă  son dĂ©cĂšs et a Ă©tĂ© complĂ©tĂ© entre autre par son disciple, Franz SĂŒssmayer. Nous retrouvons sur la scĂšne du chĂąteau de Castelnau, la mezzo soprano Hermine Huguenel et le tĂ©nor Éric Vignau, deux des comprimari de Lucia di Lammermoor auxquels se joignent la jeune soprano Julie Mathevet et la basse Jean Claude Saragosse, un habituĂ© du festival de St CĂ©rĂ© (tout comme Éric Vignau d’ailleurs qui chante dans trois des oeuvres de l’Ă©dition 2014). DĂšs les premiĂšres notes, le jeune chef marocain annonce la couleur : le tempo ne sera ni trop rapide ni trop lent. Attentive au choeurcomme aux solistes, sa direction scrupuleuse est Ă  la fois ferme et souple sans jamais couvrir ni les uns ni les autres. La rĂ©vĂ©lation de cette seconde soirĂ©e St CĂ©rĂ©enne reste Julie Mathevet dont la voix large, souple, puissante, rĂ©sonne entre les murs du chĂąteau avec une Ă©tonnante clartĂ©. Hermine Huguenel donne la pleine mesure de son talent. Il en va de mĂȘme pour le tĂ©nor Éric Vignau (qui dans Lucia est Ă©liminĂ©, alors qu’il vient de paraĂźtre sur scĂšne). Ces deux chanteurs ont deux trĂšs belles voix, une ligne de chant impeccable, une technique irrĂ©prochable. Quand Ă  Jean Claude Saragosse il ne dĂ©mĂ©rite pas et assume la partition avec panache complĂ©tant parfaitement un quatuor de trĂšs haute volĂ©e.

Le cadre majestueux du chĂąteau de Castelnau Bretenoux a accueilli un trĂšs beau concert, certes un peu court mais qui a permis d’assister Ă  l’Ă©closion d’un jeune talent, Julie Mathevet, auquel rĂ©pondent trois voix solides. Quant au jeune chef marocain Anass Ismat, il dirige parfaitement : et le Laudate Dominum de St Georges et le Requiem de Mozart. Souhaitons-lui une belle et grande carriĂšre Ă  venir. L’ensemble des artistes, qu’ils soient amateurs ou professionnels ont rĂ©alisĂ© une soirĂ©e parfaite et nous aurions d’ailleurs apprĂ©ciĂ© d’Ă©couter un peu plus d’oeuvres de ces deux compositeurs rĂ©unis par dela la mort en une mĂȘme soirĂ©e sous les Ă©toiles estivales.

Saint CĂ©rĂ©. ChĂąteau de Castelnau Bretenoux, le 9 aoĂ»t 2014. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : requiem; Georges Boulogne, chevalier de Saint Georges (vers 1747-1799) : Laudate Dominum. Julie Mathevet , soprano ;Hermine Huguenel, mezzo soprano; Éric Vignau, tĂ©nor; Jean Claude Saragosse, basse; choeur et orchestre OpĂ©ra ÉclatĂ©; Anass Ismat, direction.

CD. Rameau’s funeral. Paris : 27.IX.1764 (Skip SempĂ©, mai 2014)

rameau-jean-gilles-skip-sempe-Rameau's-funeral--1-cd-ParadizoCD. Rameau’s funeral. Paris : 27.IX.1764 (Skip SempĂ©, mai 2014). D’emblĂ©e, le programme nous convainc totalement. Par sa solennitĂ© tendre, grave, Ă©tonnement transparente, Skip SempĂ© inscrit idĂ©alement le Requiem de Gilles dans le contexte liturgique XVIIIĂšme qu’il s’est fixĂ©: celui propre au service funĂšbre de Rameau le magnifique, tel qu’il aurait pu se rĂ©aliser lors des funĂ©railles historiques du Dijonais Ă  sa mort, ce 27 septembre 1764. Jouer Gilles pour honorer la mĂ©moire et saluer le gĂ©nie du plus audacieux des compositeurs français du XVIIIĂšme, rien de surprenant quand on sait que des sources d’Ă©poque confirment que le Requiem ou Messe des morts de Gilles fut rĂ©guliĂšrement apprĂ©ciĂ© et jouĂ© dans des versions renouvelĂ©es tout au long du XVIIIĂšme…. pour les propres funĂ©railles de Gilles, pour celles des compositeur Royer et  donc effectivement, Rameau
 mĂȘme pour celles de Louis XV. C’est dire le renom et la faveur d’une Messe Ă  la fois majestueuse et humaine oĂč la pompe ne s’embarrasse jamais d’un dramatisme noir et inquiĂ©tant comme cela peut ĂȘtre le cas du Requiem de Du Caurroy lequel hĂ©ritĂ© de la Renaissance tout en offrant le spectaculaire et l’effrayant  de la faucheuse, reste aussi l’ordinaire liturgique des dĂ©plorations royales Ă  partir des funĂ©railles d’Henri IV. ComparĂ© Ă  Du Caurroy, Gilles frappe par sa lumineuse espĂ©rance.

S’appuyant sur un usage avĂ©rĂ© qui se montre d’une rare pertinence musicologique et esthĂ©tique, Skip SempĂ© nous offre ici l’un des programmes ramĂ©liens les plus convaincants et opportuns pour l’annĂ©e des 250 ans de la mort de Jean-Philippe Rameau.

DĂšs le dĂ©but, timbales roulantes et majestueuses,  cordes recueillies dans une rĂ©sonance rĂ©verbĂ©rante – qui souligne et renforce l’écho de la dĂ©ploration tragique-, indiquent le plus grandiose des portiques : soulignons les superbes couleurs des bassons et du cor auxquelles les cordes des 24 violons rĂ©tablissant les teintes frottĂ©es intermĂ©diaires qui ont fait la rĂ©putation de l’orchestre lullyste versaillais – que l’on ne prĂ©sente plus-, rĂ©pondent avec panache et flexibilitĂ©.

Le chef sait jouer avec l’Ă©cho et la longueur du son, inscrivant le geste musical dans une brume affligĂ©e du plus bel effet. Insistant aussi sur le silence prolongeant la note et creusant la rĂ©sonance. C’est une vraie thĂ©ĂątralitĂ© sonore qui sied Ă  l’essence mĂȘme de ce Requiem, jamais tout Ă  fait Ă©tranger au sens du thĂ©Ăątre et de l’opĂ©ra (comme le sont les Grands Motets de Rameau).

Lumiùre de Gilles, profondeur et dramatisme de Rameau


Les contemporains de Rameau ont vu dans ce Requiem provençal et lumineux un rituel rassurant et serein dont la fraĂźcheur et la simplicitĂ© pastorale revivifient ce « primitivisme » Grand SiĂšcle si vĂ©nĂ©rĂ© par Louis XV et Voltaire. Une sorte de retour aux sources du premier baroque français. Écoutez ici le recueillement tout en nuances et mesure de l’Offertoire : la mise en musique du texte contredit la dĂ©ploration du texte en une priĂšre sereine et apaisĂ©e presque tendre.

Le choeur y semble sourire d’une grĂące sĂ»re et conquĂ©rante qui annihile toute ombre, jusqu’Ă  la moindre tension. Ici le grandiose funĂšbre ne prĂ©sente aucune inquiĂ©tude ni aucune angoisse mais une infaillible certitude d’un passage en sublimation, la cĂ©lĂ©bration d’une mĂ©tamorphose inĂ©luctable en forme d’apothĂ©ose.

Le jeu tout en finesse et précision de Skip Sempé et de son collectif réalise de façon trÚs cohérente et investie (reprise du Kyrie eleison marqué par le sentiment du déchirement le plus sombre, seul court passage en creux du cycle) ce rituel acclimaté aux funérailles de Monsieur Rameau.

EnchĂąssĂ©s tels des gemmes lyriques d’une exquise profondeur, dans cette tapisserie tragique et sombre, quelques extraits des opĂ©ras de Rameau (et avec quel Ă  propos), se rĂ©vĂšlent des plus bĂ©nĂ©fiques et des plus poĂ©tiques…. la dĂ©solation de l’air de Dardanus (originellement d’AntĂ©nor que l’amateur gagnera Ă  Ă©couter dans son intĂ©gralitĂ© dans le rĂ©cent album des Arts Florissants  : « Le jardin de Monsieur Rameau » ou la priĂšre sombre et lugubre y est magistralement chantĂ©e par le jeune laurĂ©at du dernier jardin des voix, le baryton français Victor Sicard) s’intĂšgre idĂ©alement Ă  ce dĂ©chirement dĂ©clarĂ©. Le passage de l’opĂ©ra Ă  l’Ă©glise est d’autant plus lĂ©gitime et pertinent que Rameau avant Hippolyte, s’affirme par ses Grands Motets trĂšs probablement lyonnais, comme un laboratoire de toutes ses possibilitĂ©s expressives musicales, chorales, orchestrales et lyriques…. tant chez lui, le gĂ©nie opĂ©ratique prolonge directement l’inspiration sacrĂ©e d’abord dĂ©veloppĂ©e sous la voĂ»te.

Le choeur Collegium Vocale Gent apporte sa brillante et expressive verve apportant entre autres un Ă©loquent mordant au verbe dramatique (Graduel II).

L’enchaĂźnement du Sanctus puis du motif extrait de Castor et Pollux (dĂ©ploration de TelaĂŻre songeant Ă  son aimĂ© Castor aux Enfers) est tout autant naturel : mĂȘme couleurs affĂ»tĂ©es, mĂȘme caractĂšre affligĂ© et sobre d’une simplicitĂ© qui dĂ©voile dans son dĂ©nuement le plus bouleversant et le plus sincĂšre, l’humaine fragilitĂ© humaine. EnchĂąssĂ©es dans le cycle funĂšbre, les lueurs crĂ©pusculaires de Castor y deviennent un jalon de cet accomplissement lacrymal.

Semblable rĂ©ussite pour la lumiĂšre conclusive de la Communion (Lux ĂŠterna….) dont l’Ă©lan et le rebond des apaisement dĂ©clarĂ©s, aĂ©riens, se dĂ©ploient davantage grĂące aux deux extraits d’opĂ©ras qui lui sont enchaĂźnĂ©s : rondeau tendre de Dardanus qui Ă©voque trĂšs justement par sa sereine et noble intimitĂ©, le « sommeil Ă©ternel de Rameau »; enfin, accomplissement spectaculaire, l’air des esprits infernaux, extraits de Zoroastre pour 
 « l’ApothĂ©ose de Rameau ». Inscrit dans ce cycle liturgique funĂšbre, chaque fragment d’opĂ©ra y gagne un Ă©clat renouvelĂ© tout en affirmant l’essence du baroque selon Rameau: sa verve dramatique, sa libertĂ© inventive. La conception est juste, sa rĂ©alisation fine et argumentĂ©e. Superbe hommage pour le plus grand compositeur français du XVIIIĂšme.

Jean Gilles : Messe des morts, Service funÚbre de Rameau. Capriccio Stravagante. Skip Sempe, direction.  1 cd Paradizo. Enregsitrement réalisé à Brugges en mai 2014.

A Notre-Dame, Dudamel dirige le Requiem de Berlioz

FĂ©vrier 2014 Ă  Caracas, VĂ©nĂ©zuela : les 39 ans du SistemaArte. Berlioz: Requiem. Gustavo Dudamel. 15 juin 2014, 17h35. Messe solennelle et funĂšbre… Le Requiem porte la mĂ©moire des cĂ©lĂ©brations collectives de l’époque rĂ©volutionnaire et napolĂ©onienne, ces grandes messes populaires oĂč le symbole cĂŽtoie la dĂ©votion, rĂ©alisĂ©es par exemple par Lesueur. D’ailleurs, l’orchestre de Berlioz n’est pas diffĂ©rent par son ampleur ni par le choix des intruments de celui de son prĂ©dĂ©cesseur. Berlioz citait aussi pour indication de l’exĂ©cution de son Ɠuvre, le decorum des funĂ©railles du MarĂ©chal Lannes sous l’Empire.‹Lorsqu’il entend le Requiem de Cherubini pour les funĂ©railles du GĂ©nĂ©ral Mortier, en 1835, il songe Ă  ce qu’il pourrait Ă©crire sur le mĂȘme thĂšme
 Sa partition ira « frapper Ă  toutes les tombres illustres ». La commande officielle qu’il reçoit le plonge dans un Ă©tat d’excitation intense : « cette poĂ©sie de la Prose des morts m’avait enivrĂ© et exaltĂ© Ă  tel point que rien de lucide ne se prĂ©sentait Ă  mon esprit, ma tĂȘte bouillait, j’avais des vertiges », Ă©crit-il encore.
ConvoquĂ© en images terrifiantes des croyants confrontĂ©s au spectacle de la faucheuse, le thĂšme stimule la pensĂ©e des compositeurs au  tempĂ©rament dramatique, tel Berlioz, comme Verdi plus tard. Aux murmures apeurĂ©s des hommes, correspond l’appel terrifiant des cuivres et des percussions dont le fracas, donne la mesure de ce qui est en jeu : le salut des Ăąmes, la gloire des Ă©lus, le Paradis promis aux ĂȘtres mĂ©ritants, la possibilitĂ© Ă©chue Ă  quelques uns de se hisser au dessus de la fatalitĂ© terrestre, rejoindre les champs de paix Ă©ternelle… FidĂšle Ă  la tradition musicale‹sur un tel sujet, Berlioz insiste sur l’omnipotence d’un Dieu juste et la misĂšre des hommes qui implore sa misĂ©ricorde.‹Or ici les flots apocalyptiques se dĂ©versent pour mieux poser l’ample dĂ©ploration finale, qui fait du Requiem, un Ɠuvre poignante par son appel au pardon, Ă  la sĂ©rĂ©nitĂ©, Ă  la rĂ©solution ultime de tout conflit.‹HĂ©ritier des compositeurs qui l’ont prĂ©cĂ©dĂ©, Gossec, MĂ©hul,  , Berlioz sait cependant se distinguer par « l’élĂ©vation constante et inouĂŻe du style » selon le commentaire de Saint-SaĂ«ns. ComposĂ©e entre mars et juin 1837, le Requiem est jouĂ© aux Invalides le  dĂ©cembre 1837 en l’Ă©glise Saint-Louis des Invalides.

BerliozLe Requiem, une cĂ©lĂ©bration mondaine… ‹Sur le simple plan visuel, la Grande messe des morts est un spectacle impressionnant. Les effectifs de la crĂ©ation sont vertigineux et donneront matiĂšre Ă  l’image dĂ©formĂ©e d’un Berlioz tonitruant, prĂ©fĂ©rant le bruit au murmure, la dĂ©flagration tapageuse Ă  l’expression des passions tĂ©nues de l’Ăąme humaine. Pas moins de trois cents exĂ©cutants, choristes et instrumentistes, avec Ă  chaque extrĂ©mitĂ© de l’espace oĂč campent les exĂ©cutants, un groupe de cuivres. Si l’on reconstitue aux cĂŽtĂ©s du massif des musiciens, les cierges placĂ©s par centaines autour du catafalque, la fumĂ©e des encensoirs, la prĂ©sence des gardes nationaux scrupuleusement alignĂ©s, l’oeuvre Ă©tait surtout l’objet d’un spectacle grandiloquent et d’un ample dĂ©ploiement tragique, un thĂ©Ăątre du sublime lugubre. Car il s’agisait en dĂ©finitive, moins d’une commĂ©moration que d’obsĂšques.
La renommĂ©e de Berlioz gagna beaucoup grĂące Ă  cet Ă©talage visuel et humain qui Ă©tait aussi un Ă©vĂ©nement mondain : « Le Paris de l’OpĂ©ra, des Italiens, des premiĂšres reprĂ©sentations, des courses de chevaux, des bals de M. Dupin, des raouts de M. de Rothschild » s’était pressĂ© lĂ , comme le prĂ©cise les rapporteurs de l’évĂ©nement
 pour voir et ĂȘtre vu, peut-ĂȘtre moins pour Ă©couter.‹Quoiqu’il en soit les mĂ©lomanes touchĂ©s par la grandeur de la musique sont nombreux, de l’abbĂ© Ancelin, curĂ© des Invalides, au Duc d’OrlĂ©ans, dĂ©jĂ  mĂ©cĂšne du compositeur et qui le sera davantage. Berlioz put avoir la fiertĂ© d’écrire Ă  son pĂšre l’importance du succĂšs remportĂ©, « le plus grand et le plus difficile que j’ai encore jamais obtenu ».‹Et l’on sait que Paris, son public gavĂ© de spectacles et de concerts, fut Ă  l’endroit de Berlioz, d’une persistante duretĂ© (que l’on pense justement Ă  l’accueil glacial et dĂ©concertĂ© rĂ©servĂ© Ă  la Damnation de Faust ou encore Ă  Benvenuto Cellini).

Pour exprimer le souffle d’une partition dont l’ampleur et la profondeur atteignent les plus belles fresques jamais conçues, le jeune chef vĂ©nĂ©zuĂ©lien Gustavo Dudamel dirige outre ses musiciens de l’Orchestre des Jeunes Simon Bolivar, plusieurs phalanges françaises dont la MaĂźtrise de Notre-Dame, les instrumentistes du Philharmonique de Radio France, le ChƓur de Radio France… Pas sĂ»r que Berlioz de son vivant eĂ»t rĂ©ussi Ă  relever un tel dĂ©fi musical et acoustique sous la voĂ»te impressionnante de Notre-Dame de Paris…

arte_logo_2013Berlioz: Requiem. Gustavo Dudamel. Arte, dimanche 15 juin 2014, 17h35 (Maestro). Le Requiem de Berlioz Ă  Notre-Dame de Paris. Concert enregistrĂ© le 22 janvier 2014. Orchestre Philharmonique de Radio France, Orchestre Symphonique Simon Bolivar du Venezuela, ChƓur de Radio France, MaĂźtrise de Notre-Dame. Gustavo Dudamel, direction.

 

 

Compte-rendu : Paris. Théùtre des Champs-Elysées, le 16 juin 2013. Giuseppe Verdi : Messa da Requiem. Julianna Di Giacomo, Sonia Ganassi, Fabio Sartori, Matti Salminen. Daniele Gatti, direction musicale.

Giuseppe VerdiAprĂšs l’Orchestre de l’OpĂ©ra de Paris, c’est au tour du National de France d’offrir au public son Requiem de Verdi.  Daniele Gatti aime cette musique et le fait sentir, embrasant la partition par sa fougue latine et suivi en cela par des musiciens tout entiers avec leur chef dans cette conception sonore flamboyante.
Le Dies Irae tonne comme rarement, magnifiĂ© par un chƓur de Radio-France impeccable de prĂ©cision et de prĂ©sence vocale.
A leurs cĂŽtĂ©s, un superbe plateau de solistes a Ă©tĂ© rĂ©uni. Sonia Ganassi, un rien lĂ©gĂšre pour cette Ă©criture dramatique, se lance dans la bataille avec conviction, sans forcer ses moyens, et se rĂ©vĂšle convaincante dans ses interventions. Fabio Sartori fait admirer ses beaux moyens de vĂ©ritable tĂ©nor verdien, parfaitement Ă  l’aise dans cette Ă©criture requĂ©rant un mĂ©dium large et un aigu percutant, ainsi qu’un vrai sens du legato. Son Ingemisco reste l’un des plus beaux moments de la soirĂ©e, et on a hĂąte de le rĂ©entendre dans d’autres rĂŽles du cygne de Busseto.

 

 

Un flamboyant Requiem verdien

 

Matti Salminen, quant Ă  lui, ne peut lutter contre les annĂ©es qui rendent son souffle plus court et son legato moins absolu que par le passĂ©, mais les moyens vocaux demeurent impressionnants, de ceux qui ont fait de lui l’une des grandes basses de ces trois derniĂšres dĂ©cennies.
Remplaçant Barbaro Frittoli au pied levĂ©, Julianna Di Giacomo, dĂ©jĂ  entendue voilĂ  quelques mois dans le Roi d’Ys Ă  l’OpĂ©ra Comique, dĂ©montre son aisance tant dans l’écriture de Verdi que dans celle de Lalo. Elle demeure l’exemple de la technique vocale amĂ©ricaine, souple et dĂ©tendue, permettant aussi bien un ample rayonnement vocal que d’aĂ©riens piani, sans effort visible ni audible.
Elle ouvre le concert avec un « Ave Maria » d’Otello de la plus belle eau, en hommage Ă  Henri Dutilleux, prĂ©lude Ă  une Messa da Requiem tout aussi rĂ©ussie. En somme, une superbe soirĂ©e.

Paris. ThĂ©Ăątre des Champs-ElysĂ©es, 16 juin 2013. Giuseppe Verdi : Messa da Requiem. Avec Julianna Di Giacomo, soprano ; Sonia Ganassi, mezzo-soprano ; Fabio Sartori, tĂ©nor ; Matti Salminen, basse. ChƓur de Radio-France ; Direction : Piero Monti. Orchestre National de France. Daniele Gatti, direction  musicale.