CRITIQUE, opéra. Paris, Théùtre des Bouffes du Nord, le 28 mai 2021. Britten : Le Viol de LucrÚce. Léo Warynski / Jeanne Candel.

BrittenCRITIQUE, opĂ©ra. Paris, ThĂ©Ăątre des Bouffes du Nord, le 28 mai 2021. Britten : Le Viol de LucrĂšce. LĂ©o Warynski / Jeanne Candel. Si l’on excepte l’opĂ©rette Paul Bunyan, Ă©crite pendant son exil amĂ©ricain en 1941, Benjamin Britten composa ses trois premiers opĂ©ras coup sur coup : entre la dĂ©nonciation des notabilitĂ©s provinciales du chef d’oeuvre Peter Grimes (1945) et de son jumeau comique Albert Herring (1947), se dresse le sĂ©vĂšre drame antique Le Viol de LucrĂšce (1946), qui Ă©voque la chute de la monarchie romaine au profit de la RĂ©publique, sur fond de drame personnel. Ce bijou sombre est malheureusement desservi par un livret beaucoup trop statique, de surcroĂźt mĂątinĂ© d’exotiques rĂ©fĂ©rences chrĂ©tiennes – un choix voulu par Britten, notamment dans l’épilogue final.

C’est d’autant plus regrettable que le compositeur anglais se montre Ă  son meilleur au niveau musical, manifestement inspirĂ© par ce huis-clos incandescent, tout autant que le dĂ©fi d’écrire pour seulement treize instrumentistes et huit chanteurs. Il bĂ©nĂ©ficia aussi d’une interprĂšte d’exception en la personne de Kathleen Ferrier, crĂ©atrice du rĂŽle du choeur fĂ©minin, dont la disparition tragique en 1953 ne lui permit pas de figurer sur l’enregistrement discographique rĂ©alisĂ© par le compositeur en 1971 (Decca).

CrĂ©Ă© pour la rĂ©ouverture du festival de Glyndebourne en 1946, avant de faire le tour de l’Angleterre lors d’une tournĂ©e dans la foulĂ©e, l’opĂ©ra se prĂȘte particuliĂšrement Ă  l’atmosphĂšre intimiste des Bouffes du Nord et son acoustique toujours aussi chaleureuse : c’est lĂ  un lieu idĂ©al pour un tel ouvrage, Ă  l’instar du ThĂ©Ăątre de l’AthĂ©nĂ©e qui a dĂ©jĂ  accueilli une production du Viol de LucrĂšce par les jeunes solistes de l’Atelier lyrique de l’OpĂ©ra national de Paris (ancien nom de l’AcadĂ©mie), en 2007 ( https://www.classiquenews.com/britten-le-viol-de-lucrece-1946paris-theatre-de-lathenee-du-26-au-30-juin-2007/ ), puis 2014.

La mise en scĂšne a cette fois Ă©tĂ© confiĂ©e Ă  Jeanne Candel, codirectrice du ThĂ©Ăątre de l’Aquarium depuis 2019, qui opte pour la sobriĂ©tĂ© d’une scĂ©nographie construite Ă  vue par les interprĂštes, avec trois fois rien. La principale surprise vient du rideau de scĂšne Ă  moitiĂ© transparent, qui se rĂ©vĂšle un immense filet de pĂȘche, une fois dĂ©ployĂ© au sol. Avec cette Ă©vocation des origines gĂ©ographiques de Britten en bord de mer, Jeanne Candel lie ainsi l’ouvrage avec le prĂ©cĂ©dent (Peter Grimes), tout en montrant les femmes occupĂ©es Ă  tisser, Ă  la maniĂšre d’une PĂ©nĂ©lope attendant le retour d’Ulysse. Candel choisit d’évacuer la contextualisation historique ou les rĂ©fĂ©rences chrĂ©tiennes pour mieux se concentrer sur le drame de son hĂ©roĂŻne, tandis que la prĂ©sence quasi-omniprĂ©sente des deux chƓurs apporte une distanciation avec le rĂ©cit.

Cette proposition bĂ©nĂ©ficie de l’investissement scĂ©nique de Marie-AndrĂ©e Bouchard-Lesieur (Lucretia), trĂšs convaincante dans sa dignitĂ© outragĂ©e, autant que dans sa performance vocale Ă  l’émission charnue et bien articulĂ©e. A ses cĂŽtĂ©s, le Tarquinius d’Alexander York se distingue par sa prĂ©sence physique animale, autour de phrasĂ©s vivants et colorĂ©s qui donnent une sĂ©duction trouble Ă  son personnage. On aime aussi la classe vocale de Tobias Westman (Choeur masculin), Ă  la ligne poĂ©tique du plus bel effet, tandis qu’Andrea Cueva Molnar (Choeur fĂ©minin) montre une voix plus puissante, avec une prononciation anglaise moins naturelle et quelques placements de voix limites par endroit. De mĂȘme, Aaron Pendleton (Collatinus) impressionne par le volume sonore et la rĂ©sonance de l’émission, mais déçoit au niveau stylistique, trop brut de dĂ©coffrage. Des seconds rĂŽles parfaits, se dĂ©tache la Bianca de Cornelia Oncioiu, aux phrasĂ©s superbes d’aisance et de souplesse, le tout soutenu par un timbre chaleureux.

Dommage que la direction froide et sĂ©rieuse de LĂ©o Warynski vienne un peu gĂącher la fĂȘte : la prĂ©cision des attaques, autant que la qualitĂ© des instrumentistes, sont pourtant des atouts indĂ©niables. Il faudra davantage lĂącher la bride Ă  l’avenir afin d’éviter l’impression d’uniformitĂ©, trop lassante sur la durĂ©e.

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CRITIQUE, opĂ©ra. PARIS, ThĂ©Ăątre des Bouffes du Nord, le 28 mai 2021. Britten : Le Viol de LucrĂšce. Tobias Westman*/Kiup Lee (Male Chorus), Andrea Cueva Molnar*/Alexandra Flood (Female Chorus), Aaron Pendleton*/Niall Anderson (Collatinus), Alexander Ivanov/Danylo Matviienko* (Junius), Alexander York*/TimothĂ©e Varon (Tarquinius), Marie-AndrĂ©e Bouchard-Lesieur*/Ramya Roy (Lucretia), Cornelia Oncioiu (Bianca), Kseniia Proshina (Lucia) – Musiciens de l’AcadĂ©mie de l’OpĂ©ra national de Paris, de l’Ensemble MultilatĂ©rale et de l’Orchestre-Atelier OstinatO – LĂ©o Warynski , direction musicale / mise en scĂšne Jeanne Candele. A l’affiche du ThĂ©Ăątre des Bouffes du Nord jusqu’au 29 mai 2021.