Compte-rendu, opéra. LILLE, Opéra, le 16 janv 2019. RAMEAU : Pygmalion / MONDONVILLE : Amour et Psyché. Haïm / Orlin.

Compte-rendu, Opéra. Opéra de Lille, le 16 janvier 2019. Pygmalion de Rameau couplé avec Amour et Psyché de Mondonville. Emmanuelle Haïm / Robyn Orlin. Spectacle coproduit entre l’Opéra de Lille, le Théâtre de Caen, l’Opéra de Dijon et les Théâtres de la ville de Luxembourg, c’est une bonne idée qu’ont eu les quatre institutions lyriques de coupler Pygmalion de Rameau (1748) et L’Amour et Psyché (1758) de Mondonville, qui traite tous deux de l’éternel thème de l’amour.

 
 

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La première pièce est un des huit ballets en un acte qu’écrivit le compositeur dijonnais entre 1748 et 1754. Tiré du dixième livre des Métamorphoses d’Ovide, le livret reprend la légende de Pygmalion, amoureux de la statue d’ivoire qu’il a lui-même sculptée. L’Amour anime la statue et le chœur chante les louanges du dieu qui règne sur les cœurs. La deuxième pièce est la troisième entrée du ballet héroïque intitulé Les Fêtes de Paphos qui est formé en fait de trois ballets autonomes (Vénus et Adonis, Bacchus et Erigon, et L’Amour et Psyché), composés entre 1747 et 1758, et reliés a posteriori sous le titre de Fêtes de Paphos. Si les deux ouvrages ont une même thématique amoureuse, ils diffèrent en ceci que le second est un pur divertissement, qui ne vise qu’à donner du plaisir, tandis que le second cherche à émouvoir (au sens baroque du terme).
Heureusement, les deux compositeurs français sont merveilleusement servi par la direction d’orchestre : attaques précises, clarté des pupitres, osmose avec un plateau quasi idéal… Emmanuelle Haïm, à le tête de son Concert d’Astrée, fait des merveilles !
Las, la mise en scène/chorégraphie de Robyn Orlin ne restera pas dans les annales. On a trop de fois vu ce procédé qui est de réaliser des vidéos en live pour les projeter au même moment sur des écrans. Les incessants allers et venues de sa troupe et la surabondances d’images diverses et variées parasitent l’écoute, n’éclaire en rien les histoires qui sont contées dans les livrets, et surtout ne font jamais jaillir l’émotion. La série de clichés sur le monde de l’art qui illustre le ballet de Mondonville est tout simplement hors propos et parfaitement gratuite. Bref, nous nous sommes ennuyés pour ce qui est de la partie visuelle…
La partie vocale sauve heureusement la mise (et la soirée !), avec d’abord un hommage appuyé pour le ténor flamand Reinoud van Mechelen (Pygmalion) : belle voix claire, pure et sans vibrato, tour à tour fine et puissante, élégance du style et diction parfaite du français. Statue puis Psyché, la jeune soprano colorature française Magali Léger vit les émois du sentiment amoureux sans afféterie, et nous gratifie de son beau timbre délicat. Avec une voix beaucoup plus corsée, parfois rauque, la chanteuse franco-canadienne Samantha Louis-Jean a du tempérament à revendre en Céphise puis Vénus. Dans le rôle d’Amour, commun aux deux ouvrages, Armelle Khourdoïan fait preuve autant de séduction que d’autorité, avec des aigus aisés et un medium charnu.  Enfin, dans l’hilarant rôle de Tisiphone, le baryton rochelais Victor Sicard explose en déesse (transgenre) infernale, avec une voix aussi solide que parfaitement articulée.
Grâce aux voix et à la musique, on passe au final un bonne soirée !

 
 
 

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Compte-rendu, Opéra. Opéra de Lille, le 16 janvier 2019. Pygmalion de Rameau couplé avec Amour et Psyché de Mondonville. Emmanuelle Haïm / Robyn Orlin.

 
 
 

Compte rendu, concert. Saintes. Abbaye aux dames, le 15 juillet 2015. Brahms; Schumann; Schubert. Wagner; Isaac. Emmanuel Ceysson, harpe; Anneke Scott, Joe Walters, Olivier Picon, Chris Larkin, cors. Ensemble Pygmalion; Raphaël Pichon, direction.

L’édition 2015 du festival de Saintes étant centrée sur les jeunes talents, de nombreux artistes prometteurs ou déjà reconnus se croisent dans l’église abbatiale de Saintes. Nous avons dit dans une autre chronique tout le bien que nous pensions de Jean Rondeau, claveciniste et pianiste de haut vol, de Bach au Jazz; le 15 juillet au soir, c’est Raphaël Pichon et l’ensemble Pygmalion, dont il est le directeur musical et fondateur, qui se sont installés à l’Abbaye aux Dames. Le jeune chef, il n’a que 31 ans, a, dès 2005, centré le répertoire de Pygmalion sur la musique de Johann Sebastian Bach (1685-1750) et Jean Philippe Rameau (1683-1764). Ceci ne l’empêche pas de visiter avec talent d’autres contrées musicales, du XVIIIe siècle à nos jours. Et le concert de ce mercredi soir démontre à quel point Pichon transforme en or tout ce qu’il touche, tant le répertoire visité, est radicalement aussi convaincant que différent de celui qu’il défend habituellement.

Pygmalion explore le canon romantique

raphael_pichonLe programme, consacré aux romantiques allemands, alterne musique instrumentale transcrite pour cors ou pour cors et harpe par le compositeur Vincent Manac’h, et musique vocale, a cappella ou en complicité avec un ou plusieurs des cinq musiciens présents. Le challenge est d’autant plus réussi que nombre d’oeuvres sont totalement méconnues du public : canons pour voix de femmes a cappella de Johannes Brahms (1833-1897), Robert Schumann (1810-1846) ou Franz Schubert (1797-1828). Le pari est risqué mais réussi au delà de toutes nos attentes : précision, rigueur, justesse, diction excellente et direction claire, nette, précise. Il n’y a aucune faiblesse dans les canons a cappella ni dans dans les oeuvres avec accompagnement instrumental comme le chant des filles du Rhin, tiré du Crépuscule des Dieux de Richard Wagner (1813-1883). Quant aux arrangements pour cors ou cors et harpes des oeuvres de Heinrich Isaac (1450-1517), de Schumann ou de Brahms par Vincent Manac’h, ils sont interprétés avec une maîtrise quasi parfaite de leurs instruments par les cinq musiciens invités. Notons également les déplacements du choeur, tant sur la scène que dans le choeur arrière, qui ajoute une petite touche scénographiée, sympathique et attachante à l’ensemble de la soirée. De la première à la dernière note, le public est subjugué au point que les applaudissements, plutôt timides et à rebours en cours de soirée fusent en fin de concert; l’accueil chaleureux qui est réservé aux artistes de ce mercredi soir est grandement mérité au vu de la superbe performance artistique réalisée.

C’est donc un concert quasi parfait que Raphaël Pichon et l’ensemble Pygmalion ont présenté mercredi soir à un public plutôt nombreux. D’autant plus idéal que le jeune chef ressort de l’ombre, un certain nombre d’oeuvres vocales, restées méconnues, de grands compositeurs romantiques allemands; et nous tenons à saluer l’audace payante de Pichon qui réussit un coup de maître digne des plus grands. En amont la préparation rigoureuse de l’ensemble vocal contribue aussi pour beaucoup au grand succès de la soirée. Espérons que ce coup de projecteur sera suivi d’une publication au CD.

Compte rendu, concert. Saintes. Abbaye aux dames, le 15 juillet 2015. Johannes Brahms (1833-1897) : Ich swing mein horn (pour cor), Göttlicher Morpheus, Wille, wille, will, der mann ist kommen, grausam erweiseit sich amor an mir, Einförmig ist der liebe gram, quatre chants pour voix de femmes, cors et harpe op 17 ; Robert Schumann (1810-1846) : Wiegenlied (arrangement Vincent Manac’h), In meeres Mitten; Meerfay, Die capelle, Sonnerie pour deux cors; Franz Schubert (1797-1828) : Psaume XXIII Gott ist mein hirt, Ständchen, Lacrimosa son io, Coronach; Richard Wagner (1813-1883) : Le crépuscule des Dieux (sonnerie des filles du Rhin, chant des filles du Rhin); Heinrich Isaac (1450-1517) : innsbruck ich muss dich (transcription Vincent Manac’h). Emmanuel Ceysson, harpe; Anneke Scott, Joe Walters, Olivier Picon, Chris Larkin, cors. Ensemble Pygmalion; Raphaël Pichon, direction.

CD, compte rendu critique. Rameau: Castor et Pollux. Pygmalion. Raphaël Pichon, direction (2 cd Harmonia Mundi).

rameau-castor-et-pollux-version-1754-raphael-pichon-pygmalion-cd-harmonia-mundi-2-cd-comptre-rendu-critique-classiquenews-juillet-2015CD. Rameau: Castor et Pollux. Pygmalion. Raphaël Pichon, direction (2 cd Harmonia Mundi). Même si elle ne manque pas d’éloquence instrumentale ni de délicatesse orchestrale (la direction du chef est de ce point de vue, idéalement équilibrée et minutieuse), cette lecture souffre d’un plateau de protagonistes trop disparate.  Le Castor  de Colin Ainsworth déçoit de bout en bout par un manque de soutien, des aigus contournés et un style empoulé et précieux dont les artifices dénaturent le simple récitatif de Rameau. Séjour de l’éternelle paix sans tenue s’effiloche, sans vrai accentuation : le chanteur reste à côté et du personnage et de la situation ; même constat pour la mezzo Clémentine Margaine : Phébé, surexpressive d’un bout à l’autre. Les deux solistes s’enferment dans une lecture linéaire, réductrice et finalement caricaturale de leur personnage respectif : Castor ne cesse de se lamenter, de s’alanguir mollement; Phebé perd toute justesse à force d’exhorter : ses imprécations répétitives s’enlisent; fautive / perfectible, leur conception même du récitatif français qui manque singulièrement de finesse comme de précision : l’art de Rameau est ainsi, il ne souffre aucune imperfection
Meilleurs sont la Telaire d’Emmanuelle de Negri (remarqiable intensité et doloriste contenue, subtilite de l’articulation) ; Pollux du baryton Florian Sempey, même si ce dernier affiche un timbre voilé qui gêne la parfaite clarté de son texte. Son chant semble continûment serré, engorgé.

Ambassadeur d’un Rameau ciselé, Pichon dévoile une remarquable sensibilité instrumentale pour la version de Castor et Pollux 1754

Réussite surtout orchestrale

Parmi les meilleures séquences celle d’Hébé qui ouvre la fin du IV, grâce à l’intervention de la soprano Sabine Devieilhe (rayonnante vocalité) qui diffuse ce parfum de sensualité enivrée dans l’un des tableaux les plus délicats et amoureux de tout le théâtre ramélien : “Voici les dieux. …” Les deux gavottes pour Hebe synthétisent tous les défis de la partition entre respiration et flexibilité comme suspendu et porté par les flûtes qui doivent être incandescentes et d’une subtilité rayonnante. Même français tendre et superbement articulé du ténor Philippe Talbot pour Mercure, et l’air victorieux lumineux de l’athlète. Assurément les piliers vocaux de cette version dont la plus remarquable réussite se situe chez les instruments.

Danses en légèreté volubile et instrumentalement détaillées mais parfois courtes, tous les intermèdes flattent l’oreille par un raffinement instrumental précis et équilibré qui sait nuancer dramatisme et suprême délicatesse. Raphaël Pichon pêche même par un excès de retenue qui s’apparente à de la froideur. Néanmoins parmi les remarquables prouesses de l’orchestre attestant d’une maîtrise des danses entre gracieuse suavité et nerf rythmique l’entrée d’Hébé, surtout, gorgées de saine aération, les gavottes pour la même Hébé décidément inspirante (l’époux de la soprano Devieilhe serait-il porté par l’angélisme suave que lui inspire sa compagne à la ville ?); la précision mordante trépidante des passe pieds pour les Ombres heureuses et la très longue ritournelle affligée pudique de Telaire au début du V restent elles aussi irrésistibles. Comme, pièce maîtresse, la chaconne finale subtil équilibre entre abandon enchanté et inéluctable finalisation le tout articulé et scintillant de milles éclats instrumentaux …
Les choeurs sont diversement convaincants selon les épisodes. A part les hommes (Demons : Brisons les chaines), le choeur manque de précision linguistique d’une façon générale, certes bons exécutants mais en retrait continu : la fête de l’univers qui clôt le drame manque singulièrement d’ampleur et d’aérienne majesté : c’est quand même l’apothéose des deux frères Dioscures à laquelle Rameau dédie son final.

Version essentiellement instrumentale ou la précision reste souveraine et sous le geste du chef affirme une délicatesse d’intonation passionnante; mais il manque le concours de solistes vrais personnalités dramatiques et dans l’enchaînement des tableaux, un sens du théâtre continu.

C’est donc une lecture intéressante du point de vue instrumentale, mais cette version ici et là encensée comme la nouvelle référence, est loin de la maturité des aînés, pionniers chez Rameau et d’une toute autre inspiration : Harnoncourt ou Christie décidément inégalables pour la compréhension profonde de l’opéra le plus joué du vivant de Rameau et après sa mort jusqu’à la chute de l’ancien régime sous le règne de Marie-Antoinette. Si Harmonia Mundi avait opté pour un disque d’extraits comme une Suite de danses, le geste affûté, ciselé et délicat de Pichon aurait mérité un CLIC de classiquenews, assurément.

CD. Rameau : Castor et Pollux (version 1754). Avec Philippe Talbot (Mercure, Un Athlète), Sabine Devieilhe (une Suivante d’Hébé), Emmanuelle de Negri (Télaïre), … ChÅ“ur et orchestre Pygmalion. Raphaël Pichon, direction. 2 cd Harmonia Mundi HMC 902212.13. Enregistré à Montpellier en juillet 2014

Compte rendu, concert sacré. Toulouse. Halle-aux-Grains, le 3 juin 2015 ; Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) Messe en Ut, KV 427 ; Joseph Haydn (1732-1809) : Insanae et vanae curae, Motteto Hob XXI : 1/13c ; Michael Haydn (1737-1806) : Ave regina Caelorum MH 140 ; Repons Christus factus est MH38 ; Joelle Harvey, soprano ; Marianne Crebassa, alto ; Krystian Adam, ténor ; Florian Sempey, basse ; Ensemble Pygmalion ; Direction : Raphaël Pichon.

MOZART_Opera_portrait_profilLes Grands interprètes ont une nouvelle fois invité Raphaël Pichon et son Ensemble Pygmalion et le public est venu très nombreux. Les qualités de ce jeune chef ne cessent de se développer et dans bien des répertoires. Après une messe en si magnifique en 2013, ici même, nombreuses étaient les attentes pour cet autre chef d‘œuvre, la Messe en ut de Mozart. Raphaël Pichon a choisi d’enrichir cette messe incomplète par trois motets des frères Haydn, amis du divin Mozart. Même si ainsi sans entractes le concert a duré presque deux heures, le temps a filé sans pouvoir être compté. Les qualités de Pichon sont celles d‘un esthète. Les sonorités riches, variées, les nuances très développées autant à l’orchestre que dans les choeurs, la souplesse des phrasés soutenant les solistes, toute cette beauté est mise au service des partitions pour en rendre la structure limpide. Ainsi le motet avec orchestre de Joseph Haydn al permis de comprendre la différence stylistique entre les deux compositeurs qui étaient grands amis. Structures plus clairement affirmées chez Haydn, et sections plus opposées, quand Mozart par un geste souple fait passer de l’air d’opéra aux choeurs fugués puis aux moments chambristes, avec une évidence confondante.

Michael Haydn est un compositeur plus proche de la sensibilité mozartienne. Ses deux Motets a capella ont une belle profondeur et une intensité troublante. Ainsi complétée par des pièces de choix, la Grande messe en ut devient une action de grâce à la beauté du monde de la musique fêtant tous les genres vocaux.

Une autre qualité de Raphaël Pichon est sa sureté de choix pour les chanteurs. Dès leur duo, les deux dames aux timbres complémentaires offrent des moments
de grande musicalité en mêlant leurs voix. Chacune dans son solo a ébloui par la facilité et le rayonnement de son chant. Le “Laudamus te” de Marianne Crebassa est enjoué et profond à la fois. L’ “Et incarnatus est” de Joelle Harvey ouvre les portes de la musicalité chambriste la plus voluptueuse. Les deux hommes ont aussi brillé, surtout le ténor Krystian Adam au timbre mozartien, mais trop peu en raison de leurs trop courtes interventions en ensembles.

Le choeur généreux et précis, engagé à la vie à la mort, a été merveilleux de bout en bout, dans les doubles choeurs avec puissance, comme les moments *a capella* avec une grande délicatesse. Les échanges de sourires entre les choristes et le chef disent bien la complicité qui les unit. L ‘orchestre est plein de fougue également virtuose et précis.

La gestuelle très souple de Raphaël Pichon permet aux arabesques de la musique de se déployer avec une grande liberté. Les moments de tension et la précision qu’ils requièrent, n’en prennent que davantage de force. Une magnifique équipe, un chef charismatique et généreux sont les éléments de ce succès, défendant totalement des partitions revisitées et magnifiées.

CD. Rameau : Dardanus, version 1744 (Pygmalion, 2012)

CD. Rameau : Dardanus, version 1744 (Pygmalion, 2012)     …    Le Château de Versailles inaugure avec ce double cd, sa future collection de témoignages discographiques en liaison avec sa nouvelle programmation musicale et lyrique, réalisée à l’Opéra royal …

Loin de démériter, la lecture que proposent aujourd’hui Raphael Pichon et son équipe ramélienne ” Pygmalion “, manquent indiscutablement … d’épaisseur. Le désir de se dépasser, l’engagement ne sont pas en jeu mais outre les faiblesses d’un plateau de solistes nettement en deçà des joyaux de la partition, la question centrale demeure l’absence criante de ce feu inestimable qui justement fait de Rameau non pas ce musicien savant – qu’a très habilement dénoncé et critiqué Rousseau-,  mais bien le génie de l’opéra baroque français. Il est vrai que seuls les plus grands se sont risqués et ont réussi : au dessus des Minkowski, Herreweghe, et aujourd hui Rousset, se situe en maître absolu, l’inatteignable autant qu’enchanteur, William Christie à la tête de ses Arts Florissants. Souhaitons que pour l’année 2014, celle des 250 ans de la mort du Dijonais, un éditeur pertinent réédite l’ensemble des cd Rameau enregistrés par William Christie… car nous tenons là une somme musicale et lyrique légendaire autant que nécessaire. Le coffret édité par Alpha apporte certes un nouvel éclairage sur une version mésestimée de Dardanus … mais il ne suffit pas de jouer sur instruments anciens, de chanter dans le style historiquement informé, d’étoffer sa démarche d’un aspect documentaire et de recherche pour convaincre absolument. Qui précisait avec raison qu’avant le concert, c’est “ 95% de technique et de recherche ; pendant le concert, c’est 95% de musique ! “…  ? La maxime n’a pas perdu de sa pertinence et démontre qu’ici Rameau, en réalisation finale,  reste trop scolaire. Même s’il est scrupuleusement restitué.

 

 

Un Rameau encore un peu vert

 

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Or qu’avons nous ici ? Parlons d’emblée des faillites vocales … Hélas Bernard Richter fait un Dardanus un peu raide et pointu avec des aigus souvent tendus qui manquent malgré une indiscutable intelligibilité, de souffle et de délire : on ne frémit en rien à l’horreur sensée le/nous saisir dans ces lieux funestes qui ouvrent le IV.
Même l’Ismenor de la basse Joao Fernandes, de loin le timbre le plus savoureux des 3 rôles graves (Ismenor, Teucer et Antenor), reste lui aussi strictement bien chantant si peu impliqué par les enjeux réels du personnage : trop sage, trop prosaïque… dommage car la voix est somptueuse. Et Benoît Arnould que l’on ne cesse de présenter toujours comme la jeune basse prometteuse : son Antenor reste bien sage ; tout aussi tendu et noyauté voire contraint et d’une projection confidentielle là encore. Il n’est que Gaelle Arquez qui exprime d’une certaine façon, dans chacun de ses airs souvent éplorés et plaintifs, (surtout dans le récitatif libre au début du V) les tourments d’une  âme véritablement éprouvée … réussissant à incarner non plus un type mais un être de sang et de langueur, déchiré et tiraillé. .. au comble de la tension et de l’insupportable tragique. De loin, c’est bien la soprano qui campe une Iphise en proie au doute, d’une justesse de ton, fragile et inquiète, jamais convenue ni prévisible (comme peuvent l’être a contrario ses partenaires si convenus).
Reste que dans cette version née de la refonte de 1744 : plus grave et tendue, noire et introspective, si cornélienne au fond, où Rameau concentre son génie sans jamais le diluer-, Pygmalion manque de délire, de vérité ; oserions-nous dire de maturité comme de profondeur ? Le choeur ici réuni peine et pédale trop souvent, sans enclencher une action progressive.
Certes la science agile et fluide des ballets (très beau final dont la fameuse chaconne conclusive si suggestive et aérienne), la nervosité des cordes en résonance avec flûtes et basson, accréditent aujourd’hui ce collectif plutôt jeune dans leur désir de servir Rameau : d’autant que le nom même de l’ensemble serait un hommage au Dijonais…. mais du génie dramatique, de l’art singulier du compositeur philosophe et théoricien, nous n’avons au final qu’un maigre aperçu. Ne s’agirait-il finalement que d’un bon devoir d’école, appliqué, scrupuleux, trop respectueux …. ? Rendez-vous dans quelques années (ou attendons ce 3eme volet déjà annoncé Castor et Pollux… au concert debut 2014 puis comme ici au disque ?). Il n est guère qu’un seul faiseur de rêves et de fulgurance s’agissant de Rameau : William Christie et ses fabuleux Arts Florissants! Autant de science de grâce d’humanité, de passionnante poésie et de magie interprétative née d’une complicité active depuis 30 années ( écoutez ici leur lecture d’Hippolyte et Aricie) … autant de qualités qui nous paraissent hors de portée des interprètes de ce disque.
Remarque : il est dommage que le livret accompagnant et présentant les 2 cd ne développe pas l’approche spécifique des interprètes ; pourquoi défendre aujourd’hui la version 1744 ? Quels apports en découle t il ? Comment défendre surtout une nouvelle lecture, avec quels chanteurs et quel orchestre ? De toutes ces questions passionnantes nous restons tristement orphelins.

 

 

Rameau : Dardanus, version 1744. 2 cd Alpha. Parution : octobre 2013. Solistes, ensemble Pygmalion. Raphaël Pichon, direction. Enregistrement live réalisé en 2012 à l’Opéra royal de Versailles.