LYON, Concert Hostel-Dieu: DUEL, Handel / Porpora.

Nicola_Antonio_PorporaLYON, CHD: DUEL, Handel / Porpora. 7 avril 2019. La Salle Molière à Lyon affiche un programme prometteur, dédié à l’opéra italien en Angleterre où s’affrontent deux compositeurs renommés de la scène lyrique. S’ils sont à Londres, redoutables rivaux, prêts à démontrer la virtuosité et l’expressivité juste de leur écriture respective, le plus italien des compositeurs germaniques du XVIIIè, le saxon Handel, et son contemporain le plus européen des compositeurs Napolitains, Porpora (portrait ci contre), s’associent dans ce récital à deux visages, mais grâce au geste du Concert de l’Hostel-Dieu, en une joute des plus apaisées.

 

 

Handel ou Porpora ?
LONDRES, temple de l’opéra italien….

 

 

LE CONCERT DE L'HOSTEL-DIEU : DUEL Porpora / Handel

 

 

haendel handel londres oratorio anglaisAinsi : « En janvier 1733, souhaitant contrer l’hégémonie haendélienne de la Royal Academy of music, un groupe d’investisseurs issu de la noblesse londonienne crée L’Opera of the Nobility, et choisissent le « maître des castrats », Nicolo Porpora, mentor des Farinelli, Senesino, Porporino. Les londoniens se passionnent depuis longtemps pour l’opéra italien, en particulier napolitain, et ses voix agiles, virtuoses, expressives, où la vocalise de plus en plus vite et de plus en plus aiguë, exprime vertiges et palpitation de l’âme humaine. Le public entre les deux théâtres, applaudit alors les plus grands ouvrages jamais composés dans l’histoire de l’opéra italien au XVIIIè dont le Polifemo de Porpora ou Ariodante d’Handel (portrait ci contre).
Soucieux de porter le chant expressif et tragique de la mezzo Giuseppina Bridelli, les instrumentistes du Concert de l’Hostel-Dieu ressuscitent ainsi les heures les plus intenses de l’opéra italien à Londres, dans les années 1730… Le programme est l’objet d’une tournée internationale et aussi d’un nouveau cd de l’ensemble (parution annoncée le 12 avril 2019.

 

 CONCERT DE L'HOSTEL DIEU : saison 2018 - 2019

 

 

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G.-F. Handel : arias et instrumentaux extraits des opéras Alcina, Ariodante, Tolomeo, Cantone in utica

N. Porpora : arias et ouvertures extraits des opéras Polifemo, Mitridate, Arianna in Naxo, David e Bersabea
 

 

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Giuseppina Bridelli, mezzo-soprano


Le Concert de l’Hostel Dieu,
Reynier Guerrero, premier violon
Franck-Emmanuel Comte, direction
 / Stefano Aresi, musicologue

 

 

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30 mars 2019
Felicia Blumental International Festival de Tel Aviv (Israël)

7 avril 2019
Salle Molière à Lyon (69)

8 avril 2019
London Handel Festival (UK)

12 avril 2019
Sortie du disque (Arcana/Outhere)

9 juin 2019
 : Händel-Festspiele à Halle (Allemagne)

11 août 2019
Festival Bach de Saint-Donat (26)

   

 

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Présentation et enjeux du programme DUEL : PORPORA vs HANDEL par le Concert de l’HOSTEL-DIEU. Franck-Emmanuel COMTE et les instrumentistes du Concert de l’Hostel-Dieu reviennent à leurs premières amours, l’éloquence dramatique de Haendel, présentée donc en concert avec la complicité de l’étonnante mezzo soprano italienne Giuseppina BRIDELLI, mais aussi en studio, puisque parallèlement à la tournée des concerts, musiciens et chefs ont enregistré le programme et sortent le disque prévu ce 12 avril 2019.
Les airs d’oratorios et d’opéra de Haendel lancent un défi à tout ensemble de musique baroque : il y faut de la précision, des nuances, un équilibre idéal entre voix et instruments, de la finesse expressive comme de la profondeur. Autant de qualités qui distinguent le génie de Haendel de tous les autres. C’est aussi pour Franck-Emmanuel Comte, le prolongement de son travail comme directeur du Concours de Froville dont la mission est l’émergence des jeunes chanteurs baroques. Lauréate du Concours, Giuseppina BRIDELLI retrouve ainsi les instrumentistes du CHD Concert de l’Hostel-Dieu et enregistre avec eux un premier disque Haendel qui sera suivi d’autres opus (dont le prochain avec la soprano Sophie Junker), car Haendel reste un pilier dans le répertoire de l’ensemble fondé par Franck-Emmanuel Comte.

VOCALITA et ORNEMENTS DE HAENDEL

handel-haendel-portrait-classiquenewsCe premier programme Haendel, au disque comme au concert permet de découvrir les qualités de la voix de la soliste (qu’il s’agisse d’airs fameux comme « Scherza infida » d’Ariodante) : voix longue et flexible, agile et colorée sur toute la tessiture, taillé pour des incarnations dramatiques, tragiques ou implorantes comme Haendel a su les concevoir. De quoi promettre un relecture du texte dans la subtilité et la sensibilité. Chanteuse et chef ont particulièrement travaillé sur les reprises des da capo pour certains airs dont la notation des vocalises a été notée depuis l’époque de Haendel : il s’agira de redécouvrir ainsi les ornements tels qu’ils auraient pu être réalisés du vivant de Haendel selon la technique de ses chanteurs.

  

 
 

 

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Plus d’infos sur le site du CHD Concert de l’HOSTEL-DIEU
http://www.concert-hosteldieu.com/diffusion/baroque-et-18eme/duel-porpora-handel/

VIDEO Handel versus Porpora
https://www.youtube.com/watch?v=HJy7jckJw18
  

 
 

 

CD événement, annonce. FRANCO FAGIOLI : ROSSINI (1 cd Deutsche Grammophon, à venir le 30 septembre 2016)

Franco Fagioli il divinoCD événement, annonce. FRANCO FAGIOLI : ROSSINI (1 cd Deutsche Grammophon, à venir le 30 septembre 2016). Nouveaux défis rossiniens pour Franco Fagioli… C’est son second album chez Deutsche Grammophon : après un Orfeo ed Euridice de Gluck (version 1762, paru en octobre 2015), assez passe partout, paru il y a peu dont classiquenews  (mitigé) a rendu compte, voici « Rossini » , un nouveau album dans lequel le contre-ténor argentin Franco Fagioli entend démonter outre son agilité vocale, ses talents de bel cantiste. Sa rage coloratoure, cette agilité de passage passant du grave à l’aigu (en voix de tête admirablement maîtrisée, rappelant une Cecilia Bartoli pétaradante en ses débuts faramineux), un timbre généreux, charnu, et cette furie immédiatement remarquée ont affirmé le talent vocal et dramatique du chanteur.
Engagé, vif-argent, c’est à dire, doué d’une agilité dans la caractérisation tragique des personnages, Franco Fagioli aborde dans « Rossini », nouvel album à paraître le 30 septembre 2016, les rôles avant lui dévolus aux mezzos féminins particulièrement agiles (telles hier Maryline Horne ou aujourd’hui Vivica Genaux voire Joyce DiDonato…).
Mais le contre-ténor argentin ajoute la couleur de sa voix, qui tout en troublant l’écoute, par sa densité, son intensité, reste immédiatement reconnaissable. Voici donc les Ottone et Edoardo des opéras Adelaïde di Borgogna (airs des actes I, et II), surtout Matilde de Shabran et son grand air (introduit par un fabuleux solo de cor… naturel évidemment) : « Ah, perché, perché la morte »… prière et lamento pour lesquels Fagioli dit aussi « Monsieur Bartoli » (en raison de sa parenté évidente avec l’art vocal de la mezzo romaine Cecilia Bartoli), offre de superbes graves, ronds et gras, des aigus claironnants et brillants, affichant cette santé vocale et l’ampleur d’une tessiture exceptionnellement étendue, qui assure tous les passages dont nous avons parlé : dans les rôles travestis ici choisis (en général ceux d’hommes, composés par Rossini pour les mezzos féminins après l’interdiction des castrats sous Napoléon), l’expressivité de la voix se met au diapason des instruments d’époque (l’orchestre sur instruments d’époque, Armonia Atenea sous la direction de George Petrou) ; accents, rugosité, intensité. Ce qui frappe chez le phénomène Fagioli, ce sont sa capacité à caractériser un personnage, et son expressivité portée par un organe élastique d’une sureté musicale souvent très juste.

 

 

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Outre Adelaïde et Matilde, figurent aussi les opéras Demetrio e Polibio, Tancredi (« O sospirato lido », avec violon solo, et « Dolci d’amor parole »), Semiramide (airs d’Arsace), Eduardo e Cristina (opéra recyclant des airs d’Adélaïde…). Voilà qui ressuscite aujourd’hui cette fascination légendaire de Rossini pour les voix mâles et aigus, et évidemment les castrats dont précisément Giambattista Velluti pour lequel le compositeur écrivit les rôles d’Arsace dans Aureliano in Palmira et celui d’Alceo dans la cantate Il Vero omaggio… Les rôles blessés, celui des princesses trahies mais dignes, dont les vocalises en tunnels et toboggans expriment les langueurs ineffables, permettent aujourd’hui à l’interprète de ciseler un chant certes de virtuosité mais aussi de justesse et souvent de vérité. Un défi relevé avec une verve et un panache indiscutable, d’autant que les instrumentistes qui l’accompagnent colorent et trépignent à ses pieds, nous régalant des timbres finement caractérisés. Assurément voici le second cd événement qu’édite Deutsche Grammophon, en cette rentrée 2016, aux côtés de “VERISMO”  l’album vedette où Anna Netrebko ose chanter Turandot de Puccini, avec … un aplomb admirable. Car comme Fagioli, Anna Netrebko sait heureusement allier audace et musicalité, gage de défis saisissants. Sur a couverture, derrière San Michele à Venise, l’audacieux et rossinien contre-ténor tombe ou envole la veste : il est prêt à tout, torse bombé, bras levés…

 

 

rossini franco fagioli rossini cd review critique classiquenews cdCD événement : Franco Fagioli : Rossini, 1 cd Deutsche Grammophon, à paraître le 30 septembre 2016. CLIC de CLASSIQUENEWS de la rentrée 2016. Prochaine critique complète de l’album Rossini de Franco Fagioli sur CLASSIQUENEWS, le jour de la sortie de l’album, soit le 30 septembre 2016.

 

 

 

 

 

AGENDA : Franco Fagioli est l’affiche du Palais Garnier à Paris, dans le rôle-titre d’Eliogabalo de Cavalli, en septembre et octobre 2016 (du 16 septembre au 15 octobre) ; autre défi d’ampleur dans l’opéra de maturité de Cavalli, jamais joué de son vivant et figure trouble du pouvoir, fascinant et repoussant à la fois. Un rôle taillé pour la démesure ambivalente et la fièvre dramatique du chanteur dont l’engagement vocal ne laisse jamais de marbre. LIRE notre présentation d’Eliogabalo de Cavalli recréé à l’Opéra de Paris…

LIRE aussi notre présentation complète d’Eliogabalo de Cavalli au Palais Garnier à Paris avec Franco Fagioli

LIRE notre compte rendu critique complet du cd PORPORA, opéras napolitains par Franco Fagioli (édité en septembre 2014)

 

CD annonce. cd Arie napolitaine par Max Emanuel Cencic (Decca). A paraître le 2 octobre 2015

cencic arie napolitane cd decca review account of compte rendu critique du cd CLASSIQUENEWS cover Arie NapoletaneCD annonce. cd Arie napolitaine par Max Emanuel Cencic (Decca). A paraître le 2 octobre 2015. Après le formidable Artaserse (1730, révélé dès 2012) de Leonardo Vinci (auteur présent à nouveau ici), à la fois tremplin des jeune nouveaux hautes contres (Fagioli, Berna Sabadus, Mynenko…) et ouvrage d’un flamboyant lyrisme propre à la Naples du XVIIè, le contre ténor croate né en 1976 (altiste) Max Emanuel Cencic affirme un goût sûr pour le défrichement rare et d’autant plus admirable : il continue d’explorer les trésors oubliés parténopéens avec un nouvel album édité par Decca, début octobre 2015 : Arie Napoletane, nouveau récital, comportant plusieurs révélations, joyaux de l’opera seria napolitain du début du XVIII e siècle  (soit 10 enregistrements en première mondiale); le travail du chanteur observe et la sensualité virtuose des airs d’héroïsme ou de langueur et l’impact linguistique des récitatifs qui mettent en avant le texte, élément essentiel de la lyre italienne baroque. A l’époque, la machine napolitaine doit sa grande réputation et son extraordinaire séduction au chant des castrats (Farinelli, Senesino ou encore Caffarelli s’y sont révélés), enfants musiciens virtuoses produits des quatre conservatoires de Naples sur lesquels régnèrent des auteurs attentionnés et soucieux de l’essor de leurs élèves chanteurs : Alessandro Scarlatti, Leonardo Leo, Leonardo Vinci, Nicola Porpora ou encore Giovanni Battista Pergolesi… Les amateurs de chant passionné autant que contourné retrouvent ici Max Emanuel Cencic, cette voix flexible, corsée, contrastée qui aime cultiver les défis vocaux. Comme Cecilia Bartoli, Cencic aime approfondir et bien préparer chaque récital lyrique… Celui-là en est un, après un précédent dédié à Adolf Hasse, “Apollon européen”, auteur de virtuosités elles aussi langoureuses et héroïques… (LIRE notre compte rendu du cd Rokoko, édité par Decca déjà en janvier 2014 avec l’excellent ensemble Armonia Atenea de George Petrou). Prochaine critique développée du cd Arie napolitaine par Max Emanuel Cencic dans le mag cd dvd livres de classiquenews.com

 

LIRE aussi notre critique développée du DVD Artaserse de Leonardo Vinci

 

 

 

Compte rendu, opéra.Innsbruck, Festival de Musique ancienne (Autriche). Tiroler Landestheater Oper, le 16 août 2015. Superbe recréation d’Il Germanico de Nicola Porpora (Rome, 1731). Alexander Schulin, mise en scène. Alessandro de Marchi, direction.

germanico-porpora-innsbruck-2015Innsbruck. Compte rendu, opéra. Superbe recréation d’Il Germanico de Porpora par Alessandro De Marchi à Innsbruck. Très belle surprise à Innsbruck pour la recréation d’Il Germanico de 1732 de Nicola Porpora, compositeur à torts étiquetté (et expédié en même temps) comme exclusivement “virtuose” c’est à dire démonstratif voire décoratif et creux. Rien de tel en vérité tout au long du spectacle comprenant trois actes et dans lesquels le chef Alessandro De Marchi avec un zèle passionnant, joue toutes les reprises des airs : tremplin excitant pour les chanteurs mais aussi loupe radicale pour ceux qui tenteraient de masquer des défauts techniques ou stylistiques.

 

 

Germanico-innsbruck-david-hansen-patricia-bardon-compte-rendu-review-classiquenews-2015La vedette attendue de la soirée était le contre-ténor David Hansen dont un premier disque (“Rivals”) paru sous étiquette DHM avait alors convaincu la Rédaction de classiquenews (récital dédié à “Farinelli and Co”). Certes, le soliste a du cran de pousser sa voix dans les aigus atteignant des accents puissants et de mieux en mieux couverts, mais dès le début, un défaut majeur gâte l’écoute : son émission serrée presque engorgée (le temps de chauffer la voix est long) et surtout, son italien laisse vraiment à désirer, comparé à celui défendu par les autres chanteurs. L’articulation patine, reste imprécise et flottante : un charabia énigmatique pour les plus fines oreilles italophiles. Un conseil, il ne s’agit pas de forcer et de projeter des aigus métalliques spectaculaires, il faut encore savoir articuler et nuancer… On invite donc le chanteur à suivre une formation sérieuse d’articulation de l’italien : avec cette maîtrise, l’interprète devrait gagner encore en conviction d’autant qu’il est aujourd’hui au sommet de ses possibilités vocales. La seule performance montre ses limites tant il faut de la subtilité.

En ressuscitant Il Germanico, Alessandro de Marchi dévoile la profondeur de Porpora

Seria subtil et humain

 

Car c’est là la surprise de la soirée : on attendait un Porpora rien que superfétatoire et virtuose, on découvre un théâtre où les scènes héroiques et historiques (confrontation du romain Germanico / Germanicus et du germain rebelle Arminio / Arminius) sont finalement prétexte à de superbes dévoilements émotionnels, où les protagonistes ne sont pas ceux que nous espérions. Certes face à l’Arminio de David Hansen, le Germanico de Patricia Bardon ne manque pas d’allure et campe même une figure du pouvoir mobile, très juste : d’abord dure, inflexible, puis de plus en plus troublée et atteinte, jusque dans la scène finale, augurant Les Lumières, en pardonnant au vaincu Arminio… lequel suscite dans l’esprit du vainqueur romain, un pur sentiment d’admiration et de compassion.

 

 

Germanico innsbruck ensemble classiquenews review aout 2015

 

 

Les révélations de la soirée sont du côté des “seconds rôles” : celle des deux soeurs germaines (toute deux filles de Segeste, fidèle du clan Romain), Rosmonda et Ersinda, respectivement soprano et mezzo, remarquablement caractérisées par deux solistes idéalement convaincantes, jeunes tempéraments d’une musicalité nuancée, au jeu crédible : Klara Ek et Emilie Renard ; cette dernière confirme les promesses déjà exprimées quand nous l’avions découverte comme lauréate de l’Académie de William Christie, Le Jardin des Voix 2013 ; la même année, la jeune britannique remportait aussi le Concours de chant Cesti… d’Innsbruck. Grâce à Emilie Renard, Ersinda s’impose sur la scène par sa franche et souple sensualité, et le couple amoureux d’une lascivité assumée (voire explicite dans cette mise en scène) qu’elle forme avec le très correct Cecina (Hagen Matzeit, 2ème contre ténor de la production, s’impose superbement dans ses “affrontements” et duos suaves, qui sont autant de contrepoints conjugaux, réflexion sur la fidélité et le désir, à l’action politique. Ces deux là sont l’antithèse du couple éprouvé par l’autorité de Germanico : Rosmonda et son époux, Arminio. Ainsi dans le rôle de Rosmonda, Klara Ek incarne à l’inverse, l’effroi de la soeur plutôt gagnée au clan des germains rebelles, tous les vertiges et les tiraillements de la jeune femme, âme piégée, prise entre la résistance au Romain, son lien filiale à Segeste (père dévoué au parti de Germanico) et surtout son amour pour son époux, Arminio (figure splendide de la résistance). Les rapports entre les personnages sont parfaitement calibrés, d’autant que chaque protagoniste défend son périmètre expressif avec une autorité qui ne faiblit jamais.

Saluons également l’engagement, la projection, l’aisance, la précision linguistique (naturels pour un natif) du ténor Carlo Vincenzo Allemano qui apporte au personnage médian de Segeste, un relief particulier: le rôle assure le lien entre les cercles mêlés : cour de Germanico dont il est le serviteur, et cercle sentimental des deux soeurs Rosmonda et Ersinda dont il est le père. Héroïques, ses airs sont redoutables et célèbrent continûment la gloire romaine.

 

Collection de séquences enivrantes

 

Parmi les meilleurs moments de la soirée : citons quelques instants vocalement très réussis, fruits d’une complicité entre les solistes et d’un esprit d’équipe qui demeure manifeste et s’affirme même de façon croissante jusqu’à la dernière mesure de cette 3ème et dernière représentation à Innsbruck.

 

 

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Au I, c’est d’abord, l’enchaînement des airs d’Ersinda puis de son fiancé, Cecina, le second reprenant la même mélodie comme une surenchère émotionnelle qui répond en miroir à son aimée, avec une évidente coloration érotique (scène 6 : enchaînés, les airs “Al Sole lumi d’Ersinda”, puis “Splende per mille amanti” de Cecina) : ce jeu de déclarations successives relève d’une exigence dramaturgique et inspire particulièrement Porpora (s’inspirerait-il pour le couple d’amoureux Ersinda/Cecina, des couples emblématiques de l’opéra vénitien : un hommage imprévu de Porpora à Vivaldi finalement, et plus loin encore à Cesti et Cavalli ?).

L’air de Rosmonda qui conclut l’acte (avec hautbois obligé), outre qu’il souligne le déchirement intérieur qui dévore l’épouse d’Arminio comme on l’a dit, dévoile aussi un jeu d’acteurs et une conception scénographique très justes : Klara Ek est la seule à se déplacer. La soprano va de l’un à l’autre des 5 autres protagonistes, comme si soudainement l’action se déroulait de son point de vue, révélant l’horreur de sa situation personnelle : son impuissance et sa souffrance. La subtilité qu’apporte la chanteuse éclaire ce personnage central dans l’action, comme Emilie Renard cisèle la sensualité légère mais profonde d’Ersinda : les deux portraits de femmes (antagoniques) sont dans cette production idéalement restitués.

 

 

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L’Acte II est centré sur le couple politique affronté : Germanico qui a contrario de son pouvoir omnipotent, s’infléchit intérieurement ; et Arminio qui dans sa prison, laisse fuser une plainte sombre qui égale les grands Haendel, par sa grandeur tragique et son esprit de résistance. “Nasce da  valle impura” (ici s’adressant à Arminio) révèle un Romain défait humainement et profondément troublé (même sentiment dévoilé face à Ersinda dans l’air qui suit : “Per un moment ancora” – scène 3 où dans cette mise en scène, le Romain s’effondre en larmes en fin d’air) ; puis,  ”Parto, ti lascio, o Cara” (s’adressant alors à son épouse Rosmonda) souligne pour Arminio, une autre facette chez David Hansen, la gravité lugubre, où perce le masque de la mort : même si l’italien s’enlise, le style s’assagit, les couleurs sont plus nuancées, le souffle surgit. Ses deux grands airs distinguent nettement les deux guerriers affrontés et accréditent le très grand intérêt de la partition créée à Rome. Il paraît évident que Haendel à puiser chez le Napolitain, et que plus tard à Vienne, le jeune Haydn profite des enseignements de son maître Porpora.

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Tout cela révèle la séduction d’une esthétique théâtrale qui éclaire différemment notre connaissance de Porpora : la combinaison des deux mondes (politique avec Germanico et Arminio, et sentimental avec les deux soeurs, Rosmonda et Ersinda) fonctionne à merveille. Le jeu des contrastes produit la diversité du spectacle et dans sa continuité, sa grande diversité de climats. On comprend mieux ainsi que le compositeur napolitain ait pu défier Haendel sur ses terres londoniennes justement dans les années 1730.

de-marchi-alessandro-innsbruck-maestro-academia-montis-realisL’artisan d’une telle réussite est le chef, Alessandro de Marchi qui est aussi le directeur artistique du Festival : direction souple, affûtée, très soucieuse de l’équilibre voix/chanteurs, le maestro convainc pleinement dans cette résurrection d’un seria en rien indigeste malgré sa longueur. Le continuo est idéalement souple et subtil, travaillant surtout une fine caractérisation des séquences selon les enjeux politiques ou sentimentaux. La vivacité des enchaînements, la répartition des airs, le profil dramatique de chacun des caractères, d’autant mieux servi ici par une troupe très cohérente, de surcroît dans une mise en scène intelligente et fine (avec changements à vue grâce à une machinerie tournante) soulignent la justesse du choix musical ; la partition mérite absolument d’être connue et dans ce dispositif (de prochaines reprises sont vivement souhaitées). Voilà qui démontre que la transmission est assurée et que l’ancien assistant-continuiste de René Jacobs, devenu son successeur pour la direction du festival autrichien, retrouve ce goût si essentiel du défrichement et de la prise de risques. Jacobs s’était engagé pour l’opéra vénitien (révélant le premier les perles méconnues de Cesti et Cavalli), De Marchi fait de même aujourd’hui, au service d’autres compositeurs, dont Porpora et son Germanico désormais mémorable. Très belle révélation.

de-marchi-alessandro-maestro-alessandro_de_marchi__c_innsbrucker_festwochen_thomas_schrottInnsbruck, Festival de Musique ancienne (Autriche). Tiroler Landestheater Oper, le 16 août 2015. Nicola Porpora : Il Germanico (Rome, 1731). Recréation. Livret de Niccolo Coluzi. Patricia Bardon, Germanico. David Hansen, Arminio. Klara Ek, Rosmonda. Emilie Renard, Ersinda. Hagen Matzeit, Cecina. Carlo Vincenzo Allemano, Segeste. Academia Montis Regalis (Olivia Centurioni, premier violon). Alexander Schulin, mise en scène. Alessandro de Marchi, direction.

Illustrations : © R.IarI / Festival d’Innsbruck 2015

 

légendes des 6 photographies :
1- Arminio / Germanico : David Hansen / Patricia Bardon
2- Ensemble, de gauche à droite : Segeste, Rosmonda, Ersinda et Germanico
3- Ersinda : Emilie Renard
4- Germanico et sa suite (Patricia Bardon)
5- finale de l’opéra
6- finale du II

 

 

 

 

 

 

 

 

Prochains temps forts du Festival d’Innsbruck 2015 :

 

Suite de la précence de l’opéra napolitain du XVIIIè mais dans le genre buffa, avec l’intermezzo pétillant facétieux, Don Trastullo de Jommelli (1714-1774), les 19 puis 20 août 2015 à 20h (Spanischer saal, Château d’Ambras)

 

Armide de Lully avec les lauréats du dernier concours de chant baroque Cesti d’Innsbruck, les 22,24,26 août 2015

 

Toutes les infos et les modalités de réservations sur le site du Festival d’Innsbruck / Innsbrucker Festwochen Der Alten Musik 2015

 

 

LIRE notre présentation complète du Festival d’Innsbruck 2015 “Stylus Phantasticus”

 

 

Innsbruck. Recréation d’Il Germanico de Porpora

germanicus-expirant-poussin-tableau-classiquenews-critique-description-germanico-porpora-innsbruck-aout-2015-582Innsbruck. Recréation d’Il Germanico de Porpora : les 12,14,16 août 2015. Alors que Beaune 2015 ressucite en première mondiale son oratorio clé : Il Trionfo della Giustizia (lire notre présentation “Il Trionfo della Giustizia: un oratorio inédit à Beaune”, le 24 juillet 2015 ), le Festival autrichien d’Innsbruck, propose l’un des temps forts de l’été lyrique, en programmant en recréation mondiale, Il Germanico de Nicolo Porpora (1868-1768), les 12, 14, 16 août 2015 (au Tirol Landstheater), sous la direction du directeur du Festival, l’heureux successeur de René Jacobs à ce poste, Alessandro de Marchi. Porpora reste méconnu, cantonné à l’ombre de Haendel dont il fut le rival flamboyant à Londres dans les années 1730. Maître de Haydn, Porpora incarne l’âge d’or de l’opéra napolitain, trouvant un équilibre subtil entre suprême virtuosité et élégance mélodique, allié parfois à un sens dramatique aigu. A Naples, il est le professeur de chant des plus grands chanteurs napolitains, en particulier du castrat Farinelli pour lequel il compose nombre d’ouvrages mettant en avant la facilité vocale de son élève favori.

Nicola_Antonio_PorporaLe style de Porpora (chaînon flamboyant de l’art vocal entre Alessandro Scarlatti et Haendel) marque l’art musical du premier tiers du XVIIIème : le Napolitain marque les esprit comme professeur de chant au Conservatoire San Onofrio de Naples de 1715 à 1721 ; il devient le maître du castrat Farinelli (comme des autres chanteurs adulés Cafarelli, favori de Haendel, ou de Hasse), et plus tard de Haydn, Porpora atteint un rare équilibre entre virtuosité technique et fine caractérisation des personnages qu’il s’agisse d’opéras ou d’oratorios. Porpora, génie de l’art vocal, voyage beaucoup, atteignant même avant Gluck ou Piccinni, un statut européen : il quitte Naples en 1726 pour Venise (où il dirige l’Ospedale des Incurabili) ; puis rejoint Londres en 1733, pilotant la direction artistique de l’Opera de la Noblesse, maison rivale de celle de Haendel. Puis c’est à nouveau Naples puis Venise en 1742 (création de Statira au Grisostomo) où il dirige alors l’Ospedaletto. De 1747 à 1752, Porpora rejoint Dresde où se produit son élève Hasse. Il devient Kappellmeister de la Cour en 1748 avant de gagner Vienne en 1753 : il emploie alors Haydn comme valet ! Ce dernier deviendra son élève enfin, recevant sa maîtrise exceptionnelle de l’écriture lyrique. Pour sa création à Rome au Capranica, il Germanico in Germania de Porpora est créé par Cafarelli, castrat vedette à Naples qui chante aussi pour Haendel à Londres. L’oeuvre est emblématique du génie lyrique de Porpora : elle est composée entre sa résidence à Venise (comme directeur musical de l’Ospedale degli Incurabili, nommé dès 1726) et son arrivée à Londres en 1733 comme directeur du nouveau théâtre rival de celui de la Royal Academy of Music de Haendel, l’Opera of the Nobility. Il Germanico renseigne donc sur l’écriture de Porpora avant qu’il ne compose pour Londres, près de 5 ouvrages majeurs (dont Arianna in Nasso).

Germanicus, héros julio claudien

germanicus-porpora-poussin-julio-claudien-general-classiquenews-juillet-2015Drusus Germanicus (né en 15 avant JC – mort en 19 après JC). Le général romain Germanicus appartient à la famille impériale julio-claudienne (c’est le petit-fils de Marc Antoine et d’Octavie, la soeur d’Auguste) : héritier de Tibère (son père adoptif) mais décédé avant la mort de celui-ci, Germanicus est l’archétype du guerrier romain, loyal, couvert de gloire grâce à ses compagnes victorieuses au profit de la puissance impériale romaine. Epoux d’Agrippine l’aînée, il a pour enfants : Julius Cesar, Agrippine (monstre politique et mère de Néron). En 10 av JC, Drusus devient Germanicus en raison de ses victoires contre les Germains en 15 et 16 après JC.  C’est le vainqueur du guerrier germain Arminius à Idistaviso.

Avant d’être Germanicus, stratège vainqueur des barbares, Drusus fut un lettré dès sa jeunesse : Ovide lui dédie ses Fastes (alors que Drusus n’a que 20 ans). En 18, Germanicus est nommé consul romain dans les provinces d’Orient : pour Tibère, le loyal guerrier transforme la Cappadoce en province romaine et rattache la Commagène à la Syrie. Il meurt à Antioche probablement empoisonné par Piso, gouverneur de Syrie. Nicolas Poussin, génie pictural du classicisme baroque, a peint la mort de Germanicus, l’un des plus beaux tableaux du XVIIè français, aujourd’hui au Louvre : disposition (composition) en fresque, chatoiement des couleurs néovénitiennes (titianesques), clarté et héroïsme des attitudes et des gestes, accessoires minutieusement restitués dans le souci d’une reconstitution archéologique…).

Il Germanico in Germania (1732) de Nicolo Porpora à Innsbruck, recréation lyrique attendue / Germanico in Germania, créé à Rome en 1732, de Porpora, avec mise en scène sous la direction d’Alessandro de Marchi, le directeur  artistique du Festival : première mondiale les 12 et 14 août, 18h puis le 16 à 15h)… Avec Patricia Bardon (Germanico), David Hansen (Arminio), Carlo Vincenzo Alemanno (Segeste), Hagen Matzeit (Cecina)… Academia Montis Regalis. Alexander Schulin (scénographie). + d’infos sur la page Il Germanico du festival d’Innsbruck

EVASION en Autriche : le festival d'Innsbruck 2015Stylus fantasticus, festival d’Innsbruck 2015. Du 8 au 28 août 2015. Lire notre présentation, les temps forts, les productions d’opéras à ne pas manquer : Il Germanico, Don Trastullo, Armide… La recréation du seria de 1732, Il Germanico de Nicola Porpora à Innsbruck est l’un des temps forts du Festival autrichien 2015. L’atout majeur de cette première attendue reste les deux chanteurs dans les rôles protagonistes antagonistes : l’excellente mezzo Patricia Bardon et le contre ténor David Hansen dans les rôles respectifs de Germanicus et de son rival barbare : Arminius.

 

 

 

distribution de la recréation d’Il Germanico à Innsbruck

Première mondiale, recréation
Nicola Porpora (1686 – 1768)
Il Germanico
Opera seria en 3 actes
Livret de Niccolo Coluzzi
création à Rome, 1732

direction musicale : Alessandro De Marchi
mise en scène : Alexander Schulin
Academia Montis Regalis

 

 

hansen-david-contre-tenor-582-594-arminius-germanico-porpora-innsbruck-2015Patricia Bardon, mezzo : Germanico
David Hansen, contre ténor : Arminio (portrait ci contre)
Klara Ek, soprano : Rosmonda
Emilie Renard, mezzo : Ersinda
Hagen Matzeit, contre ténor : Cecina
Carlo Vincenzo Allemano, ténor : Segeste

 

TIROLER LANDESTHEATER Oper
Les 12 et 14 aout 2015 (18h), le 16 août 2015 à 15h 

 

 

David Hansen, maillon fort d’Il Germanico présenté en création à Innsbruck. Partenaire de la mezzo Patricia Bardon, Germanico attendu à Innsbruck, le contre ténor australien David Hansen, qui a sucité récemment l’enthousiasme de la Rédaction de Classiquenews pour son premier cd édité par Sony (DHM), et intitulé “RIvals” en référence aux joutes vocales de l’époque des castrats dont évidemment le modèle Farinelli, est le jalon fort de la nouvelle production présentée à Innsbruck. LIRE notre compte rendu critique du cd de David Hansen, “Rivals” (DHM). EN voici un extrait :

David HansenInspiré par les Cafarelli, Farinelli, Bernacchi et Manzuoli, Hansen ose tout, se risque souvent, et relève les défis multiples de ce récital hors normes. En outre, audacieux défricheur, Hansen nous gratifie généreusement de plusieurs inédits dont quelques airs que le frère de Farinelli, Carlo Broschi, composa pour son parent prodigieux… (Son qual Nave… restitué avec les notations du créateur de l’air).
Plein de santé juvénile et osons dire de testostérone prête à dégainer vocalement, le divo au look ravageur a décidément tout pour réussir et affirmer une très plaisante carrière. Les Cencic ou Scholl connaissent à présent leur successeur. Ce gars là a apparemment une présence, bientôt scénique, à revendre : voilà qui changera des voix étroites au physique maladroit. Pour ses prises de risques, son sens de l’équilibre sur le fil, ce disque est exemplaire et si le talent se confirme ici, voici à n’en pas douter l’un des meilleurs représentants de la jeune génération de haute contre réellement sensationnels.

 

Porpora inédit à Beaune

Nicola_Antonio_PorporaBeaune, le 24 juillet 2015. Porpora: Il Trionfo della Divina Giustizia. Dans la Basilique Notre Dame de Beaune, Nicolo Antonio Porpora ressuscite grâce à la recréation de son oratorio créé à Naples en 1716 : Il trionfo della divina Giustizia. Jean et Madeleine assistent Marie, la soulage et la soutiennent, confrontés au spectacle terrifiant de la Crucifixion du Fils, Jésus. La Justice divine leur explique le sens d’un tel Sacrifice : le style de Porpora, rival de Haendel à Londres (au moment rococo où Rameau créée Hippolyte et Aricie), incarne le sommet de l’esthétique napolitaine, favorisant l’extrême virtuosité comme indice de la passion la plus intense. Alternant avec les recitatifs secs, tous les airs sont da capo.

Génie de l’opéra seria, Porpora soigne aussi l’écriture instrumentale : partie de violon (virtuose) rivalisant avec la voix de la Giustizia (soprano), trompettes avec sourdine (pour l’air de Maddalena : Mesto e sanguente), tandis que pour l’air de déploration de Marie (contralto), le compositeur privilégie un contrepoint redoutable, miroir des peines et souffrances de la Mère (Occhi mesti affliti). Plus tard, à l’époque où triomphe Haendel dans le genre de l’oratorio, Porpora saura encore renouveler sa manière (Davide e Bersabea, Londres, 1734), en soignant en particulier l’écriture contrapuntique virtuose des chÅ“urs, nouvel élément principal de son expressivité fervente.
Le style de Porpora (chaînon flamboyant de l’art vocal entre Alessandro Scarlatti et Haendel) marque l’art musical du premier tiers du XVIIIème : Le Napolitain marque les esprit comme professeur de chant au Conservatoire San Onofrio de Naples de 1715 à 1721 ; il devient le maître du castrat Farinelli (comme des autres chanteurs adulés Cafarelli, favori de Haendel, ou de Hasse), et plus tard de Haydn, Porpora atteint un rare équilibre entre virtuosité technique et fine caractérisation des personnages qu’il s’agisse d’opéras ou d’oratorios. Reprenant la riche tradition lacrymale des déplorations héritées du XVIIè (les fameux Sepolcri si goûtés des souverains Habsbourg à Vienne), Porpora offre une collection d’airs très expressifs qui recueillent la compassion et l’amour pour Jésus, le Sacrifié. Porpora est un génie de l’art vocal qui voyage beaucoup, atteignant même avant Gluck ou Piccinni, un statut européen : il quitte Naples en 1726 pour Venise (où il dirige l’Ospedale des Incurabili) ; puis rejoint Londres en 1733, pilotant la direction artistique de l’Opera de la Noblesse, maison rivale de celle de Haendel. Puis c’est à nouveau Naples puis Venise en 1742 (Statira au Grisostomo) où il dirige alors l’Ospedaletto. De 1747 à 1752, Porpora rejoint Dresde où se produit son élève Hasse. Il devient Kappellmeister de la Cour en 1748 avant de gagner Vienne en 1753 : il emploie alors Haydn comme valet ! Ce dernier deviendra son élève enfin, recevant sa maîtrise exceptionnelle de l’écriture lyrique.

NICOLÃ’ ANTONIO PORPORA (1686 – 1768)
Il trionfo della Divina Giustizia
Oratorio en 2 parties, 
créé le 4 avril 1716 à S. Luigi di Palazzo de Naples
LES ACCENTS. Direction musicale : THIBAULT NOALLY

Maria : Delphine Galou
Giustizia Divina : Blandine Staskiewicz
Maddalena : Emmanuelle de Negri
San Giovanni: Martin Vanberg

Beaune, Basilique Notre-Dame
Vendredi 24 juillet 2015, 21h. 
Réservez  sur le site du Festival de Beaune :
http://www.festivalbeaune.com/

CD. Franco Fagioli, contre ténor. Porpora il maestro (1 cd Naïve, juin 2013).

fagioli franco porpora cd naive il maestro porporaCD. Franco Fagioli, contre ténor. Porpora il maestro (1 cd Naïve, juin 2013). En moins de 5 ans, – un micro intervalle dans l’histoire d’une carrière, le contre ténor Franco Fagioli dit “monsieur Bartoli”, parce qu’il partage avec la diva romaine, le tempérament dramatique, le feu éruptif, l’intensité et jusqu’à la couleur du timbre…-, est devenu un phénomène – osons le dire, beaucoup plus intéressant que Philippe Jaroussky qui se cantonne par exemple et de dépuis le début de son parcours musical et lyrique toujours au même registre (larmoyant et langoureux : cette réserve n’ôte rien à son talent). en revanche dans le cas de Fagioli, l’étendue des possibilités expressives est indiscutablement plus large, l’étoffe vocale comme le tempérament, plus novateurs et audacieux.

Parmi les contre ténors de la nouvelle génération (avec David Hansen, autre personnalité saisissante mais lui sopraniste), Fagioli fait figure de modèle par son audace, sa volonté d’en découdre à chaque récital ou rôle lyrique … comme s’il jouait sa vie sur l’instant.  En abordant à ce moment de sa carrière, pourtant encore courte, l’immense dieu de la voix et du chant napolitain, Niccolo Porpora (1686-1768), maître et mentor des Farinelli, Senesino, ou Cafarelli (soit les plus grands castrats du XVIIIème)-, Fagioli s’inscrit d’emblée très haut dans l’intention et l’interprétation : ses moyens sont certes très grands. De fait, le résultat satisfait la promesse qu’il a laissé suspendue, tant par l’intelligence stylistique, que l’audace surtout, et l’imagination des moyens vocaux: le chanteur affirme ici un sacré tempérament.

Dans son hommage à Porpora, Franco Fagiolo affirme un tempérament vocal irrésistible

Monsieur Bartoli embrase la lyre porporienne…

CLIC D'OR macaron 200Comme galvanisé par l’écriture elle-même pyrotechnique et acrobatique du compositeur napolitain, Fagioli se dépasse lui-même (trilles, coloratoure, ligne vocale illimitée, sauts d’intervalles, passages entre les registres, agilité comme expressivité, projection comme intonation…) tout relève chez Fagioli d’un interprète au calcul millimétré qui rétablit la pure virtuosité technicienne avec la profondeur et la vérité poétique. alliance auparavant incertaine, désormais réalisable, c’est un exemple pour tout.
Fagioli semble faire renaître par son intensité et cette couleur si habitée ce bel canto spécifique incarnée au XVIIIè par Cafarelli ou Farinelli, divinis, diseurs et acrobates capables ne l’oublions pas d’enchanter et d’apaiser la torpeur mélancolique du Roi d’Espagne Philippe V. Le plus grand maître de chant à son époque … on veut bien le croire à l’écoute du seul premier air de Valentiniano extrait d’Ezio (un standard de l’opéra seria métastasien mis  en musique par tous les grands dont Handel ; Porpora rétablit immédiatement la pure virtuosité avec les inflexions intérieures d’une âme agitée conquérante qui exprime sa vision de l’aigle victorieux… Agité et même inquiet, l’air de Scitalce (vorrei spiegar l’affanno) de Semiramide riconosciuta développe à travers un air long (plus de 6mn), la panique intérieure d’une âme touchée, en pleine effloresence émotive que le timbre épanoui, flexible, agile du contre ténor argentin embrase littéralement.

fagioli franco opera magazine Porpora_04Les deux airs les plus longs de ce récital porporien (qui donne la mesure du génie virevoltant éclatant d’un Porpora, – vrai rival de Haendel à Londres dans les années 1730, donne la pleine idée du talent dramatique de Fagioli et de sa souplesse vocale dans des cascades de vocalises et des aigus étourdissants, couverts et longs, soutenus avec une intensité égale (une performance admirable!) : d’abord: l’air d’Adalgiso extrait de Carlo il Calvo : Spesso di nubi cinto (plus de 7mn45) : un air qui use de la métaphore solaire avec une finesse éloquente et une caractérisation scintillante à laquelle Fagioli maître absolu des vocalises en mitraillette apporte une sincérité de ton, irrésistible. L’ultime séquence est la plus longue (presque 10 mn : air de Vulcain de Vulcano, cantate a voce sola : non lasciar chi t’ama tanto… il exprime avec pudeur et subtilité le désarroi d’un Vulcain impuissant, démuni, épris de l’inaccessible Venus (qui lui préfère Mars): jouant moins sur l’acrobatie, l’écriture offre des variations de couleurs sur la tenue de la voix dont le vibrato et l’accentuation doivent être millimétrés. Imaginer un Vulcain en contre-ténor et non plus en basse ou bayrton profond relève d’une sensibilité juste : la couleur même de la voix trahit l’émotion et l’impuissance du dieu amoureux…  Ici rien d’affecté ni d’artificiel grâce à la maîtrise exemplaire du souffle et de la ligne, des trilles tenues, des passages sur la durée.. en un arc tendu, souverrain d’un esprit funambulesque. La voix exprime l’intensité de l’âme éprouvée avec un tact et une élégance étonnante… qui font le brio et l’éclat intérieur de ce style galant dont Porpora est passé maître depuis Venise dans les années 1720, puis qu’il a ensuite développé à Londres.
Evidemment, l’ombre du grand Farinelli, l’élève et la créature favorite du système Porpora, est évoqué dans l’air de Polifemo (1735), composé à Londres  pour le castrat légendaire : dans le 2 airs sélectionnés (Nell’attendere il mio bene puis alto Giove…), le berger Acis chante son émoi nouveau à l’idée de l’apparition de la belle Galatée… il remercie ensuite Jupiter / Giove en un air de gratitude, littéralement irradié. L’ivresse, l’extase qui se dégagent du chant d’un Fagioli ému, pudique (bien à rebours de la soi disante artificialité d’un Porpora rien que performant et creux) emportent toute réserve : la franchise et l’intensité du timbre, l’égalité du souffle, la couleur du timbre s’imposent d’eux mêmes. Jamais démonstratifs ou surexpressifs, les instrumentistes de l’Academia Montis Regalis dirigés par Alessandro de Marchi savent s’inscrire au diapason de ce chant mesurée, fin, subtil. Voici l’affirmation d’un immense vocaliste et d’un interprète au chant irrésistible.

fagioli franco porpora cd naive il maestro porporaFranco Fagioli, contre-ténor. Propora il maestro : airs d’opéras de Niccolo Porpora : Carlo il calvo, Didone abbandonnata, Ezio, Il ritiro, il verbo in carne, Meride e Selinunte, Polifemo, Semiramide riconosciuta, Vulcano (cantate). Academia Montis Regalis. Alessandro De Marchi, direction. Enregistrement réalisé en juin 2013 à Mondovi (Italie). 1 cd Naïve V 5369.

CD. Philippe Jaroussky. Airs de Porpora pour Farinelli (1 cd Erato)

CD. Philippe Jaroussky. Airs de Porpora pour Farinelli (1 cd Erato)   … Après un précédent album Virgin classics dédié au mezzo ample de Giovanni Carestini (1705-1760), rival de Farinelli et castrat vedette de Haendel à Londres, le phénomène Philippe Jaroussky s’intéresse pour le label Erato ressuscité, au mythe castrat, Farinelli dont on sait combien sa flexibilité de sopraniste avait ébloui à son époque. A la source du miracle Farinelli, Nicolo Porpora, compositeur qui fut son maître et son mentor à Naples pendant sa formation de chanteur. Car il s’agit aussi de restaurer la stature et l’oeuvre de celui qui façonna Farinelli à Naples : Porpora.

Porpora_farinelli_philippe_jaroussky_visuel_porpora2Jaroussky privilégie surtout les airs que Porpora a composé pour son élève favori, le plus doué de sa génération, ceux spécifiquement doux, centraux, plutôt lyrique voire élégiaque c’est à dire d’une virtuosité médiane, plutôt confortable pour sa tessiture : en témoigne le très développé air d’Aci, issu de Polifemo (Londres 1735) : Alto Giove … qui suit la prière en duo des deux amants, deux coeurs à jamais inséparables (Placidetti zefiretti chanté avec la complicité de Cecilia Bartoli). l’Alto Giove d’Aci (Acis) pose clairement le cadre d’une écriture napolitaine purement virtuose et extatique qui met surtout en avant la puissance nuancée de la voix sur un mode langoureux et très intérieur (Acis remercie la protection de Jupiter qui le comble en lui restituant son aimée, Galatée).

Langueur et pâmoison de Porpora

La langueur et la déploration semblent d’ailleurs couronner l’inspiration de Porpora pour son élève dans cet autre lamento extrait d’Orfeo créé aussi à Londres en 1736, et composé au moment où l’élève quitte son professeur et père, pour Madrid. Orfeo est le dernier opéra qui associe les deux tempéraments. Déchirement à peine pudique, et d’une écriture moins démonstrative qu’intérieure : c’est l’époque (1732) où le castrat adulé dans toute l’Europe reçoit les conseils de l’Empereur Charles VI à Vienne (chantez plus beau moins spectaculaire). Inflexion nouvelle qui colore son chant comme sa technique d’une profondeur et d’une gravité renouvelées.
De fait, l’activité de Farinelli sur la scène d’un théâtre s’achève en 1737, marquant aussi la rupture de collaboration entre Porpora et son élève. En outre, la notice accompagnant le texte des airs, précise sans l’élucider, un incident dans les relations du père au fils, du maître à l’élève : Porpora qui se serait rendu ” coupable ” d’une mauvaise action à l’égard de son élève, paraît en 1759 sous la plume de Métastase qui écrit à Farinelli, implorant de ce dernier une mansuétude bienheureuse pour le pauvre compositeur s’enfonçant dans la solitude, l’oubli et la misère.

De tous ces airs ciselés, émane un esthétisme de contemplation vocale, suspension et vertiges, pâmoison, surtout comme on l’a dit langueur. Un goût qui allait détrôner Handel à Londres au début des années 1730.
Si la voix de Jaroussky est encore capable de legato, on regrette tout au long du récital un manque de vrais nuances, une palette finalement restreinte dans la caractérisation poétique des arias : toutes sont abordées de la même façon rendant interchangeable chaque texte et chaque situation. Les défauts de la voix évoluant, on note aussi les mêmes nouvelles limites du chant que dans son dernier album dédié à Jean-Chrétien Bach, en particulier dans le passage dans les aigus, ces derniers étant souvent tirés, à peine couverts ; même l’agilité du premier air, de pure virtuosité (air d’Alceste d’Arianna e Teseo, Florence 1728) demeure souvent tendue, crispée, plus convulsée qu’agile et coulante.
Autre air parmi les inédits du présent récital, celui d’Achille (plage 9 : Nel già bramoso petto) extrait d’Ifigenia in Aulide (Londres, 1735) : Ifigenia affronte alors à Londres la concurrence d’Alcina de Haendel associé à son castrat vedette, Carestini : au mérite de Porpora revient ici la fine caractérisation d’une âme saisie dans les rets d’un amour incertain qui s’exprime ici naturellement offrant d’Achille, le portrait d’un coeur inquiet dont Jaroussky transpose idéalement les déchirures premières, comme les atermoiements d’une âme atteinte qui va s’évanouir. Cet ample air de 8mn30 est aussi une sorte de lamento tragique qui s’étire au fil des phrases du texte de déploration émotionnelle.

C’est donc plus dans les lamentos languissants, amoureux ou déploratifs, à la tessiture médiane donc plus confortable plutôt que dans les airs de caractère et d’agilité que le contre ténor français réussit à convaincre : de ce point de vue l’air de Mirteo de Semiramide riconosciuta (Venise 1729) est aussi le mieux investi, bénéficiant d’une assise vocale plus assumée et visiblement plus à l’aise (sauf les quelques suraigus systématiquement tirés).
A ses côtés, Andrea Marcon assure un continuo honnête, qui pourtant mériterait nuances plus subtiles dans l’intériorité des airs alanguis, essentiellement introspectifs que nous venons de distinguer.


Philippe Jaroussky : Porpora, arias pour Farinelli
  (1 cd Erato). Venice Baroque Orchestra. Andrea Marcon, direction

Lire aussi notre dossier Les Castrats et Haendel

CD, critique. Cecilia Bartoli: Sacrificium (2 cd Decca, 2009)

sacrificium cecilia bartoli cd critique annonce classiquenews dossier castrats par cecilia bartoli salzbourg pentecote 2018 withsun 2019CD critique. Cecilia Bartoli: Sacrificium (2 cd DECCA, 2009). En un double album particulièrement soigné sur le plan éditorial, les enregistrements réalisés en février et mars 2009 en Espagne à Valladolid éclairent en particulier l’acrobatie vocale coloratura de l’écriture de Nicola Porpora (1686-1768), maître essentiel de la musique pour castrats au XVIIIè siècle. Ambassadrice de choc et de charme pour la cause des castrés devenus chanteurs, Cecilia Bartoli ajoute les manières d’autres compositeurs dont les opéras sérias mettaient en scène les divins “musici” dans des airs de virtuosité dramatique, taillés pour leur divin gosier… ainsi 2 airs de Carl Heinrich Graun (circa 1703-1759), extraits de ses ouvrages Demofoonte et Adriano in Siria (1746) qui touchent par leur tendresse digne et blessée; mais aussi paraissent Leonardo Leo (1694-1744), Leonardo Vinci (circa 1696-1730), Francesco Araia (1709-1770)… soit 11 airs enflammés entre tendresse hallucinée et rage expressionniste, atteignant des cimes vocales vertigineuses.

La diva romaine ajoute également en un 2è cd, les 3 airs les plus significatifs et les plus intenses de la littérature pour castrati/musici: l’époustouflant “Son qual nave” extrait d’Artaserse (1734) du frère de Farinelli, Riccardo Broschi (circa 1698-1756), monument de vocalises tissé pour la voix légendaire de… Farinelli… enfin, le nom moins célèbre “Ombra mai fu (Serse de Haendel, 1738) et “Sposa, non mi consci”, de Merope de Geminiano Giacomelli (circa 1692-1740): sombre prière d’Epitide frappé par le destin, proche de l’accablement et de l’anéantissement des forces vitales… En plus d’une étendue de registres surprenante, ayant gagné de superbes graves aux côtés de ses aigus décochés et brillantissimes (écouter ici les extrêmes des registres dans Qual farfalla de Porpora), Cecilia Bartoli apporte une science nuancée du verbe qui lui permet de colorer par le sentiment autant que par la puissance et l’agilité, chacun des airs sélectionnés.

En presque 1h40 de rêve vocal et de voyage parthénopéen à remonter le temps, la magicienne Bartoli, à l’agilité de souffle et d’expression souveraine, s’impose sans rivale. Son beau chant devient aussi architecture du sentiment et du sens: c’est là que se glisse et s’affirme l’apport capital de la cantatrice, réfléchie, déterminée, pugnace, outre son habituel tempérament dramatique pour défricher, surprendre… séduire et convaincre. Si le chant des castrats demeure un mythe, l’approche de la diva assoluta Bartoli réalise un tour de force qui ajoute à la fascination de ce phénomène d’ivresse lyrique.

CLIC D'OR macaron 200L’édition dite “deluxe” en 2 cd comprend une notice documentaire très argumentée qui permet de comprendre la démarche de la cantatrice admirative de ses prédécesseurs baroques à Naples. L’album en hommage aux castrats sacrifiés sur l’autel de la perfection vocale, contient ainsi “le précis du castrat”, véritable somme encyclopédique qui présente classés par entrées alphabétiques, de très nombreux articles sur le monde des castrats: compositeurs, villes, opération, anecdotes, évidemment chanteurs parmi les plus légendaires dont Caffarelli, Farinelli, Senesino… mais aussi Porporino, Carestini, Balatri… auquel un article biographique est dédié.

Gravure événement (donc élue ” CLIC ” de CLASSIQUENEWS) dont la sortie officielle est annoncée au 5 octobre 2009.