CRITIQUE, opéra., MONTPELLIER, 25 mai 2021. SCARLATTI : Il primo omicidio… Artaserse, Philippe Jaroussky

Jaroussky il primo omicidio oratorio opera de sa critique opera critique classiquenewsCRITIQUE, opéra., MONTPELLIER, 25 mai 2021. SCARLATTI : Il primo omicidio… Artaserse, Philippe Jaroussky. Suivant les traces de son illustre prédécesseur René Jacobs, chanteur puis chef d’orchestre, Philippe Jaroussky délaisse à son tour son timbre angélique pour diriger son propre Ensemble Artaserse, et remplit sa mission haut la main. Le choix du Primo omicidio, chef-d’œuvre du baroque romain, que Jacobs avait révélé en 1998 puis repris en 2019 en version scénique au palais Garnier dans la lecture peu convaincante de Castellucci, est à saluer, tant Scarlatti est encore injustement méconnu, alors que sa production pléthorique – des dizaines d’oratorios et plus de 110 opéras – peine à convaincre les chefs et les maisons de disques, du moins en France. Les restrictions dues à la crise sanitaire ont contraint l’opéra de Montpellier à quelques coupures, dans les récitatifs notamment et dans les da capo, éléments rhétoriques essentiels de la structure poético-musicale qui régit la musique dramatique (oratorios et opéras) au XVIIIe siècle. Comme dans l’opéra seria, l’oratorio repose en effet sur une alternance de récitatifs servant à faire avancer l’action (ici réduite, dominée par un discours homilétique propre aux œuvres sacrées de la Contre-Réforme) et d’arias à da capo, synthèse des récitatifs qui les précèdent, révélant l’état d’esprit souvent tourmenté et contrasté des personnages.

Il est né le divin chef

Ceux-ci sont généralement monolithiques, révélant toutefois une gamme d’affects propres à inspirer le compositeur qui se révèle par ailleurs merveilleux coloriste et dramaturge efficace dans les véhémentes pages instrumentales qui servent d’écrin à cette envoûtante partition. Si Scarlatti n’avait prévu qu’un ensemble de cordes, le dispositif instrumental s’enrichit d’un basson, d’un orgue positif et du clavecin éloquent de Brice Sailly.

La distribution réunie par le jeune chef est proche de l’idéal. Dans le rôle dramatique à souhait de Caïn, le contre-ténor Filippo Mineccia confirme ses talents d’acteur qui avaient enchanté le public dijonnais et versaillais de la Finta pazza. Son timbre richement projeté, le soin apporté au phrasé et à la diction, les mille variations chromatiques que permet un ambitus vocal étonnant et puissamment expressif, fait constamment merveille, dans sa première aria di sdegno ou dans l’un des joyaux de la partition « Perché mormora il ruscello », aria di paragone qui n’a rien à envier aux équivalents opératiques. Mais toutes ses interventions mériteraient des louanges.

L’innocent Abel est magnifiquement incarné par le timbre épuré, angélique, d’une aisance confondante du sopraniste brésilien Bruno de Sá. Dans les aigus stratosphériques, comme dans les redoutables mais parfaitement maîtrisés messe di voce, cette voix atteint constamment au sublime; on peut parfois regretter un léger manque d’engagement dans l’appropriation du texte, parfois mécaniquement déclamé dans les parties virtuoses. Péché véniel qui n’enlève rien au caractère fabuleux d’un timbre réellement unique. Le troisième contre-ténor, Paul-Antoine Bénos-Djian dans le rôle secondaire mais dramatiquement essentiel de la Voix de Dieu, réalise une sorte de synthèse des deux voix précédentes. Son timbre rond, d’une stupéfiante homogénéité, inattaquable dans sa prononciation idiomatique, d’une éloquence contagieuse et remarquablement projeté, est un véritable modèle du genre. On n’oubliera pas de sitôt son entrée précédée d’une sinfonia proprement hypnotique qui anticipe et résume tout à la fois ses interventions ultérieures, toutes magistralement incarnées. Le Lucifer de Yannis François, tout aussi à l’aise dans la danse (il commença sa carrière dans la compagnie de Maurice Béjart) que dans le chant, se pare du timbre moelleux d’un baryton basse élégant, moins diabolique que pathétiquement humain, qui révèle à son tour, dans ses deux grandes prestations, une diction d’une grande précision et justesse.
Immense plaisir de retrouver la soprano dramatique Inga Kalna aux moyens opulents mais sans excès, aux souples legati et aux pianissimi ensorcelants. Sa voix, elle aussi d’une grande homogénéité, au timbre d’airain sans aspérités, captive – au sens rhétorique du terme – à tous les instants, dès son aria d’entrée (« Caro sposo »), véritable moment de grâce, ou dans la sublime aria « Sommo dio », d’une grande force dramatique magnifiée par l’accompagnement tout en délicatesse des cordes, dans un style typiquement scarlattien. Enfin l’Adam véhément de Kresimir Špicer, pourtant grand habitué de ce répertoire, nous a laissé quelque peu sur notre faim : ses interventions trop souvent poussives et intempestives, en particulier sur les temps forts des vocalises, ont eu tendance à déséquilibrer la ligne de chant, glissant du bel canto exigé à un cattivo canto contraire à la clarté rhétorique de l’élocution que tout chanteur se doit de préserver comme une précieuse boussole. Mais, fort heureusement, ce défaut horripilant, avait tendance à s’atténuer dans ses interventions plus élégiaques ou encore dans les duos avec Ève.

En digne timonier fraîchement adoubé par l’opéra de Montpellier qui lui offre une résidence pour les trois prochaines années, Philippe Jaroussky fait merveille ; non seulement il parvient magistralement à préserver le délicat équilibre entre les pupitres et les voix, mais il confère surtout une revigorante force dramatique aux nombreuses parties instrumentales, non moins éloquentes que les parties chantées. Le jeune chef a compris ce qui fait l’essence du baroque : l’interpénétration des arts, que l’opéra et l’oratorio incarnent mieux que tout, et la musique, sans son support verbal, n’y est pas moins théâtralement efficace.

CRITIQUE, opéra, Montpellier, Opéra Berlioz / Le Corum, 25 mai 2021, Scarlatti, Il primo omicidio, Bruno de Sá (Abel), Filippo Mineccia (Cain), Inga Kalna (Ève), Kresimir Špicer (Adam), Yannis François (Lucifer), Paul-Antoine Bénos-Djian (La voix de Dieu), Ensemble Artaserse, Philippe Jaroussky (direction). Crédit photo : © Marc Ginot

MONTPELLIER. AL. SCARLATTI : Il Primo Omicidio, 16 mai – 1er juin 2021

SCARLATTI-alessandro-portrait-classiquenews-scarlatti_alessandroMONTPELLIER. AL. SCARLATTI : Il Primo Omicidio, 16 mai – 1er juin 2021. Oratorio fulgurant, d’une poésie lyrique d’une ineffable sensualité, Il Primo Omicidio évoque le meurtre d’Abel par Caïn. Sujet de la haine fratricide, de la jalousie destructrice, ce « Premier Homicide » dévoile le génie dramatique et lyrique du père de Domenico : Alessandro Scarlatti. Sa langue d’un raffinement exceptionnel cisèle et embrase la violence du drame biblique, créant aussi un défi vocal pour les solistes. Les personnages des deux fils opposés Caïn et Abel, le portrait de leurs parents Adam et Eve, l’intercession de Dieu, l’œuvre de Lucifer composent un tableau saisissant par sa tendre humanité. A chaque chef et ensemble d’en caractériser selon leur sensibilité, ce joyau du Baroque Italien.
L’oratorio écrit en 1707 à Venise, est en deux parties ; il met en scène le 4ème chapitre de la Genèse rapportant l’histoire poignante et tragique de Cain le cultivateur et d’Abel le pasteur.
Après René Jacobs qui l’avait révélé en création mondiale (1997), Philippe Jaroussky à la tête de son ensemble Artaserse entend en donner sa propre conception, entouré d’un plateau de chanteurs qui pourraient s’avérer particulièrement convaincants sous la direction de l’ex haute contre Philippe Jaroussky, dont il s’agit du premier oratorio comme directeur musical.

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Alessandro Scarlatti : Il primo omicidio
Concert enregistré / filmé à l’Opéra national de Montpellier
Opéra Berlioz / Le Corum
Diffusion les 16, 27, 29 mai et 1er juin 2021
sur le site de l’Opéra de Montpellier
PLUS D’INFOS sur le site de l’Opéra de Montpellier
https://www.opera-orchestre-montpellier.fr/evenement/il-primo-omicidio

Avec Bruno de Sá, Abel
Filippo Mineccia, Cain
Inga Kalna, Ève
Kresimir Spicer, Adam
Yannis François, Lucifer
Paul-Antoine Benos-Dijan, La voce di Deo

Ensemble Artaserse
Philippe Jaroussky, direction musicale

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Approfondir
LIRE aussi notre dossier CAIN et ABEL
http://www.classiquenews.com/paris-il-primo-omicidio-dales-scarlatti-1707/

Scarlatti alessandro il primo omicidio oratorio cd rene jacobs classiquenews compte rendu cd juil 2015Jaloux, Cain assassine son propre frère plus jeune car ce dernier lui semblait être le préféré de ses parents… Au final c’est Dieu qui tranche et mesure la violence rentrée de Caïn, en préférant l’offrande de son jeune frère Abel. La jalousie de Caïn produit le premier meurtre de l’histoire humaine : une faille et une malédiction pour le genre humain dans sa globalité que la civilisation actuelle doit toujours assumer.
Au début de l’Ancien Testament, le sujet du Premier Homicide originel nous renvoie à la violence contemporaine des sociétés, au péril des guerres et des meurtres généralisés sur la planète.
Scarlatti fait de Caïn un personnage trouble,- comme tous les bourreaux à l’opéra : humain et même touchant car traversé et rongé par la culpabilité et le sentiment d’être maudit. Il est bien par ce sentiment profond, primordial, le père de l’humanité : la jalousie obsessionnelle porte à la folie criminelle qui mène à la haine et à la violence, deux actes que l’humanité n’a toujours pas résolu et qui la mène à sa perte.

Le premier homicide est comme Don Giovanni (la pulsion du désir qui fait éclater l’ordre social) ou Orfeo (l’impossible maîtrise des passions), un thème qui plonge aux origines de notre humanité. Le sujet s’inscrit dans la fibre de la société moderne, revêtant une dimension actuelle contemporaine qui névrotique, interroge depuis Alessandro Scarlatti, donc le XVIIIè (premier baroque) notre identité propre au XXIè. Il est étonnant que des génies de l’opéra ou de l’oratorio, tels Haendel, ou Rameau en France, ne se soient pas emparé de ce sujet qui illustre la violence et la haine dont l’homme est capable. Ce questionnement nous renvoie à notre échec humain, aux guerres et aux scandales, aux crimes et aux malversations qui ne cessent d’alimenter l’actualité.

LE MEURTRE ORIGINEL
La Genèse établit le crime et la jalousie aux début de l’histoire humaine.
Le meurtre d’Abel par son frère Caïn fascina un siècle (début du XVIIIè) épris de questions théologiques. Ce premier meurtre engendre l’Humanité, inscrivant la figure ambiguë de Caïn comme le père de la civilisation. Dieu éprouve Caïn, mesure sa propension à la violence. Il dévoile ce qui est aux origines de l’homme : le désir de meurtre.
Après Moses und Aron, le metteur en scène Romeo Castellucci revient à l’Opéra de Paris dans cet oratorio dont il explore la dimension métaphysique, ciblant l’œuvre du mal dans le projet divin. Contradictoirement à son sujet, la musique de Scarlatti évoque le fratricide avec une douceur équivoque, « comme une fleur de la maladie ». Proche des sepolcri viennois du XVIIè, l’oratorio de Scarlatti analyse le sujet central à travers de sublimes portraits musicaux, ceux du couple originel, Adam et Eve, confrontés à la violence de leur fils Cain… Les allégories divine et infernale sont également présentes, pilotant l’action en une confrontation de plus en plus tendue, âpre, jusqu’à son terme tragique

LIRE aussi La MORT D’ABEL, opéra sacré de Kreutzer (1810-1825)
www.classiquenews.com/rodolphe-kreuatzer-la-mort-dabel1810-1825livre-2-cd-palazzetto-bru-zane/
kreutzer la mort d abel oratorio 1810 livre cdVoici un nouveau jalon méconnu de l’opéra français, tragique et pathétique, nouveau chaînon manquant entre le théâtre de Gluck et l’éclosion de Berlioz. De sorte que la nouvelle collection discographique ainsi amorcée par le Palazzetto Bru Zane ne pouvait trouver meilleure ouvrage ayant valeur d’emblème. Versaillais, Kreutzer est surtout un violoniste virtuose (Beethoven lui a dédié sa Sonate pour violon n°9 opus 47), mort en pleine aube romantique en 1831. Il est professeur de violon au Conservatoire depuis sa création en 1795 jusqu’en 1826 ; c’est aussi un chef estimé qui dirige l’ochestre de l’Opéra (vers 1817). Comme compositeur, il affirme sa parfaite connaissance des dernières tendances viennoises: c’est à Vienne qu’il rencontre Beethoven en 1798 comme musicien au service de l’ambassadeur de France, Jean-Baptiste Bernadotte, futur souverain de Suède et de Norvège. Ses affinités germaniques sont d’autant plus naturelles que son père était allemand et qu’il a aussi suivi les leçons de Stamitz.
Il en découle un style d’un équilibre parfait, classique à la manière de Haydn: élégance, expression, précision et raffinement. L’ouvrage est d’ailleurs une résonance française de l’oratorio La Création du Viennois, créé à Paris devant un parterre impérial totalement subjugué. Tragédie créée à l’Académie impériale en 1810, La mort d’Abel renseigne sur les caractères stylistiques en vigueur à Paris dans les années 1810.

TOURCOING : Philippe Jaroussky chante Les Nuits d’été

malgoire_jean_claudeTOURCOING. P. Jaroussky chante Les Nuits d’été, 14, 16 octobre 2016. Pour fêter les 50 ans de la création de son orchestre sur instruments d’époque, en cela pionnier visionnaire avant l’heure, Jean-Claude Malgoire dirige un programme 100% Berlioz à Tourcoing : rêverie, obsession, folie de la Symphonie Fantastique, véritable festival de couleurs et de timbres judicieusement combinés, spécifiquement français, et aussi manifeste du romantisme français (1830) ; furie italienne dans l’Ouverture de Benvenuto Cellini et cycle prosodique intimiste et miniaturiste avec Les Nuits d’été, sommet de la mélodie française avec orchestre, déclamées par le contre-ténor Philippe Jaroussky, lequel depuis quelques années abandonne l’agilité des vocalises baroques pour approfondir un nouveau travail sur le texte français romantique… C’est donc une nouvelle version des Nuits d’été de Berlioz, non pas pour soprano mais ici, ténor et orchestre, option permise par Berlioz lui-même qui n’a jamais fermé la distribution de son cycle génial…

 

 

 

Concert Berlioz, 50ème anniversaire
de la Grande Ecurie et la Chambre du Roy

Mercredi 12 octobre 2016 à 20h
Vendredi 14 octobre 2016 à 20h
TOURCOING, Théâtre Municipal R. Devos

Programme :
Symphonie fantastique Op. 14
Ouverture de Benvenuto Cellini Op. 23
Les Nuits d’été / 
Hector Berlioz (1803-1869)
Philippe Jaroussky, contre-ténor
Direction musicale : Jean Claude Malgoire / 
La Grande écurie et la Chambre du Roy

RESERVATIONS, INFORMATIONS 

 

 

Symphonie fantastique Op. 14
(créée le 5 décembre 1830 ). En janvier 1830, avant de composer la Symphonie fantastique, Berlioz décrit à sa soeur la joie qu’il éprouve à la pensée « des champs vierges de la musique » qui s’ouvrent à lui. Des champs que les préjugés académiques ont laissé « incultes jusqu’à présent » et qu’il considère, depuis son « émancipation » due à Beethoven, comme son domaine. C’est le caractère révolutionnaire de l’oeuvre et son exploration hardie d’un nouveau territoire sonore et expressif qui frappèrent ses premiers auditeurs… Aujourd’hui encore, cette création romantique impressionne par sa modernité.

Ouverture de Benvenuto Cellini Op. 23 (créé le 10 septembre 1838). L’ouverture de cet opéra est une symphonie qui nous place d’emblée devant la redoutable destinée qui attend le héros de l’histoire : le célèbre orfèvre et sculpteur Benvenuto Cellini (1500-1571) dont Berlioz avait son héros. Au-delà de son amour (fou) pour Teresa – premier thème de cette intrigue – Benvenuto est d’abord un personnage sulfureux. Il se débattait avec les grands de ce monde, desquels il recevait de fastueuses commandes et une immunité passablement scandaleuse vu les vols, duels, meurtres qu’il commit… Une confrontation perceptible dès les premières mesures dont le rythme nerveux et l’emportement traduisent un irrésistible assaut, les dérèglements d’un psychisme tendu, nerveux, agité…

Les Nuits d’été
berlioz-hector-dessin-michael-leonard-1980Voici l’un des joyaux de l’oeuvre de Berlioz. Dans ses Mémoires ou sa correspondance, le bouillant romantique ne fait aucune allusion à la genèse de ces six mélodies écrites sur des poèmes de son ami Théophile Gautier (La Comédie de la mort). L’orchestre structure ici la musique du compositeur français bien plus qu’il ne l’habille. Il donne un lustre particulier à chaque tableau, exaltant le relief des plans sonores, magnifiant le dessin splendide, intime et pudique, nostalgique voire lugubre (« Ma belle amie est morte »…) qui porte chaque mélodie. Les thèmes qui y sont développés sont ceux d’une sensibilité que la mort a frappé, enivre, exalte au delà du désespoir. Et c’est avec L’Île inconnue, le dernier des épisodes, une terre inaccessible mais présente dans la pensée du héros, qui s’affirme, telle la quête vital d’un idéal inaccessible…

 

 

CD, annonce. « Vivaldi Pièta », le prochain disque de Philippe Jaroussky (Erato, le 27 octobre 2014)

JAROUSSKY-Vivaldi-Pieta-Stabat-Mater_actu-embedCD, annonce. « Vivaldi Pièta », le prochain disque de Philippe Jaroussky (Erato, le 27 octobre 2014). Derrière une grille au dessin baroque, – celle d’une église vénitienne ?-, le chanteur français paraît telles les chanteuses élèves des Ospedale vénitiens, fondations caritatives et écoles de musique de la Cité réservées aux jeunes filles orphelines… On sait le délire fantasmatique de Rousseau, qui assistant à une concert à Venise, imagina au diapason d’une voix angélique, que la cantatrice cachée derrière une grille semblable, était une beauté irrésistible…  Un an après son récital dédié au castrat Farinelli et aux airs de Porpora, suivi de la version du Stabat Mater de Pergolèse (gravée avec Julia Lezhneva), le contre ténor Philippe Jaroussky prolonge ses explorations baroques, et s’intéresse à la musique sacrée de Vivaldi avec un nouvel album « Vivaldi Pièta », qui paraîtra le 27 octobre. Au programme, le Stabat Mater, le Longe Mala ou encore le Salve Regina RV 618, avec son Ensemble Artaserse.

AGENDA novembre et décembre 2014. Le programme Vivaldi Pièta tourne aussi en concert les 22 novembre 2014 à Thonon-les-Bains, le 24 à Lyon (Chapelle de la Trinité), et le 19 décembre à Paris (Théâtre des Champs-Elysées). Prochaine critique développée du cd  Vivaldi Pièta, dans le mag cd de classiquenews.com

CD. Philippe Jaroussky : Carestini (Haïm, 2006)

CD. Philippe Jaroussky : Carestini (Haïm, 2006)   …  Philippe Jaroussky impose sa maestrià. Construit comme l’album Vivaldi de Cecilia Bartoli, au succès que l’on sait, (et l’on voudra pour le présent album, le même engouement populaire), cet hommage Carestani demeure d’une exceptionnelle tenue.

Carestini_jaroussky_virginComment réagir à cet époustouflant récital vocal où l’agilité acrobatique le dispute à la rondeur éloquente de la ligne, quitte parfois à oublier pourtant l’essentiel du chant: l’expression et le dramatisme, lesquels distinguaient pourtant Carestini… d’un Farinelli? Les uns, admirateurs, retrouveront tout ce qui “fait aujourd’hui, le “son” Jaroussky: souffle souverain, musicalité sans faille, souplesse et ductilité des vocalises, cet angélisme d’une exceptionnelle lumière… Les autres, comme nous (trop exigents?), derrière la séduction de la voix, de son esthétisme tendre qui s’écoute souvent (pour ne pas dire tout le temps), regretteront l’absence (totale) de prise de risque, d’implication du verbe, d’engagement dans toute situation dramatique. La voix glisse sur toute aspérité, toute expression directe et franche d’un sentiment, toute syllabe… derrière son masque vocal (ainsi que  le chanteur paraît sur le visuel de couverture de ce récital hommage à Carestini, castrat vedette du théâtre haendélien), on aimerait tant sentir le vertige, la profondeur, l’épaisseur, le sang et le nerf, la hargne, l’emportement vertigineux… autant de passions inscrites dans la palette du théâtre ici abordé. Le contre-ténor, presque trentenaire (il est né en 1978) glisse sur les textes, plus soucieux de performance et de beaux sons et d’esthétisme que de vérité…Pourtant, prémices à une évolution que l’on attend avec force, son Scherza infida (Ariodante) atteint parfois, mais trop rarement, la profondeur requise, la tempête émotionnelle inscrite dans la partition de Haendel. Les vocalises qu’opère Philippe Jaroussky, restent cependant une pure recréation, entre virtuosité et langueur hallucinées. Et lorsqu’à la subtile accentuation du verbe répond la fulgurance de la vocalità, Jaroussky donne son meilleur. D’autant que face à lui, Emmanuelle Haïm, visiblement sous le charme, semble galvanisée par le feu d’artifice vocal du soliste.En conclusion, tout repose sur une question d’esthétique. Chacun jugera selon sa propre conception du “beau chant”. A-t-on raison de demander en plus de l’exquise vistuosité, la justesse expressive requise? Construit comme l’album Vivaldi de Cecilia Bartoli, au succès que l’on sait, (et l’on voudra pour le présent album, le même engouement populaire), cet hommage Carestini demeure d’une exceptionnelle tenue. Parmi les perles de ce récital à couper le souffle, où figurent entre autres joyaux le Timante du Demofonte de Gluck, l’Orfeo de Graun, le Sesto de la Clemenza di Tito de Hasse, les trois personnages de Haendel (Arianna, Ariodante, Alcina, que d’ailleurs Carestini créa sous la tutelle du compositeur) demeurent les plus convaincants.Philippe Jaroussky: Carestani, the story of a castrato
Nicola Porpora: Siface. Giovanni Maria Capelli: I fratelli riconosciuti. George Friedrich Haendel: Arianna in Creta, Ariodante, Alcina. Leonardo Leo: Farnace. Johann Adolf Hasse: La Clemenza di Tito. Christoph Willibald Gluck: Demofonte. Carl Heinrich Graun: Orfeo.
Philippe Jaroussky, contre-ténor. Le Concert d’Astrée. Emmanuelle Haïm, direction

CD. Philippe Jaroussky. Airs de Porpora pour Farinelli (1 cd Erato)

CD. Philippe Jaroussky. Airs de Porpora pour Farinelli (1 cd Erato)   … Après un précédent album Virgin classics dédié au mezzo ample de Giovanni Carestini (1705-1760), rival de Farinelli et castrat vedette de Haendel à Londres, le phénomène Philippe Jaroussky s’intéresse pour le label Erato ressuscité, au mythe castrat, Farinelli dont on sait combien sa flexibilité de sopraniste avait ébloui à son époque. A la source du miracle Farinelli, Nicolo Porpora, compositeur qui fut son maître et son mentor à Naples pendant sa formation de chanteur. Car il s’agit aussi de restaurer la stature et l’oeuvre de celui qui façonna Farinelli à Naples : Porpora.

Porpora_farinelli_philippe_jaroussky_visuel_porpora2Jaroussky privilégie surtout les airs que Porpora a composé pour son élève favori, le plus doué de sa génération, ceux spécifiquement doux, centraux, plutôt lyrique voire élégiaque c’est à dire d’une virtuosité médiane, plutôt confortable pour sa tessiture : en témoigne le très développé air d’Aci, issu de Polifemo (Londres 1735) : Alto Giove … qui suit la prière en duo des deux amants, deux coeurs à jamais inséparables (Placidetti zefiretti chanté avec la complicité de Cecilia Bartoli). l’Alto Giove d’Aci (Acis) pose clairement le cadre d’une écriture napolitaine purement virtuose et extatique qui met surtout en avant la puissance nuancée de la voix sur un mode langoureux et très intérieur (Acis remercie la protection de Jupiter qui le comble en lui restituant son aimée, Galatée).

Langueur et pâmoison de Porpora

La langueur et la déploration semblent d’ailleurs couronner l’inspiration de Porpora pour son élève dans cet autre lamento extrait d’Orfeo créé aussi à Londres en 1736, et composé au moment où l’élève quitte son professeur et père, pour Madrid. Orfeo est le dernier opéra qui associe les deux tempéraments. Déchirement à peine pudique, et d’une écriture moins démonstrative qu’intérieure : c’est l’époque (1732) où le castrat adulé dans toute l’Europe reçoit les conseils de l’Empereur Charles VI à Vienne (chantez plus beau moins spectaculaire). Inflexion nouvelle qui colore son chant comme sa technique d’une profondeur et d’une gravité renouvelées.
De fait, l’activité de Farinelli sur la scène d’un théâtre s’achève en 1737, marquant aussi la rupture de collaboration entre Porpora et son élève. En outre, la notice accompagnant le texte des airs, précise sans l’élucider, un incident dans les relations du père au fils, du maître à l’élève : Porpora qui se serait rendu ” coupable ” d’une mauvaise action à l’égard de son élève, paraît en 1759 sous la plume de Métastase qui écrit à Farinelli, implorant de ce dernier une mansuétude bienheureuse pour le pauvre compositeur s’enfonçant dans la solitude, l’oubli et la misère.

De tous ces airs ciselés, émane un esthétisme de contemplation vocale, suspension et vertiges, pâmoison, surtout comme on l’a dit langueur. Un goût qui allait détrôner Handel à Londres au début des années 1730.
Si la voix de Jaroussky est encore capable de legato, on regrette tout au long du récital un manque de vrais nuances, une palette finalement restreinte dans la caractérisation poétique des arias : toutes sont abordées de la même façon rendant interchangeable chaque texte et chaque situation. Les défauts de la voix évoluant, on note aussi les mêmes nouvelles limites du chant que dans son dernier album dédié à Jean-Chrétien Bach, en particulier dans le passage dans les aigus, ces derniers étant souvent tirés, à peine couverts ; même l’agilité du premier air, de pure virtuosité (air d’Alceste d’Arianna e Teseo, Florence 1728) demeure souvent tendue, crispée, plus convulsée qu’agile et coulante.
Autre air parmi les inédits du présent récital, celui d’Achille (plage 9 : Nel già bramoso petto) extrait d’Ifigenia in Aulide (Londres, 1735) : Ifigenia affronte alors à Londres la concurrence d’Alcina de Haendel associé à son castrat vedette, Carestini : au mérite de Porpora revient ici la fine caractérisation d’une âme saisie dans les rets d’un amour incertain qui s’exprime ici naturellement offrant d’Achille, le portrait d’un coeur inquiet dont Jaroussky transpose idéalement les déchirures premières, comme les atermoiements d’une âme atteinte qui va s’évanouir. Cet ample air de 8mn30 est aussi une sorte de lamento tragique qui s’étire au fil des phrases du texte de déploration émotionnelle.

C’est donc plus dans les lamentos languissants, amoureux ou déploratifs, à la tessiture médiane donc plus confortable plutôt que dans les airs de caractère et d’agilité que le contre ténor français réussit à convaincre : de ce point de vue l’air de Mirteo de Semiramide riconosciuta (Venise 1729) est aussi le mieux investi, bénéficiant d’une assise vocale plus assumée et visiblement plus à l’aise (sauf les quelques suraigus systématiquement tirés).
A ses côtés, Andrea Marcon assure un continuo honnête, qui pourtant mériterait nuances plus subtiles dans l’intériorité des airs alanguis, essentiellement introspectifs que nous venons de distinguer.


Philippe Jaroussky : Porpora, arias pour Farinelli
  (1 cd Erato). Venice Baroque Orchestra. Andrea Marcon, direction

Lire aussi notre dossier Les Castrats et Haendel