CD. Berliner Philharmoniker. Great recordings. Abbado I Karajan I Rattle (8 cd Deutsche Grammophon)

berliner philharmoniker abbado karajan great recordings cd deutsche grammophonCD. Berliner Philharmoniker. Great recordings. Abbado I Karajan I Rattle (8 cd Deutsche Grammophon). Le coffret est d’autant plus intĂ©ressant que concernant un seul et mĂŞme orchestre,  il permet de distinguer les qualitĂ©s ou certaines limites des chefs divers ici choisis pour illustrer le cycle d’enregistrements. De Klemperer Ă  Abbado,  sans omettre Boehm ou Kubelik en dehors des spĂ©cificitĂ©s de chacun, on reste saisi par les capacitĂ©s d’engagement expressif comme par l’Ă©quilibre plein et tendu de la sonoritĂ© qui se dĂ©tache, la capacitĂ© d’engagement de la part des instrumentistes est Ă©vidente, quelque soit l’Ă©poque et tout au long de la durĂ©e investie : des annĂ©es 1950 avec le mythique Furt jusqu’au dĂ©but 2000 avec l’incroyable et passionnant humaniste Abbado. Relevons les documents sonores qui restent les bandes les plus significatives.

Le cd Wagner fait valoir l’exceptionnelle tension du grand Furtwängler expert en grandeurs brĂ»lĂ©e jusqu’Ă  l’incandescence dans des temps ralentis trop peut ĂŞtre pour l’extase puis le prĂ©lude et la mort d’Isolde. Mais son Parsifal atteint des vagues habitĂ©es et mystiques de haute volĂ©e, et la formidable ouverture des Maitres chanteurs impose une fièvre dramatique rarement Ă©coutĂ©e jusque lĂ  …. si Parsifal est la flamme qui s’Ă©lève jusqu Ă  l’esprit le mieux distillĂ© Ă©vanescent, se rĂ©alisant dans le mystère le plus Ă©nigmatique,  le feu de ces MaĂ®tres chanteurs est le brasier primitif d’oĂą coule l’armure qui libère l’art et glorifie la culture. Cette maĂ®trise du temps oĂą l’instant se fait gouffre, abyme, Ă©ternitĂ©,  Furt en est habitĂ© jusque lĂ  moelle. Des crĂ©pitements de titan sauvage et visionnaire …

Curieusement dans ce jeu inĂ©vitable de la comparaison des baguettes pour un mĂŞme orchestre et quel orchestre! – c’est Boehm qui s’en sort le mois bien. Serviteur d’un Schubert puissamment symphonique dans les n°8 “InachevĂ©e” et N°9, sa baguette certes onctueuse et riche manque parfois d’activitĂ©,  de diversitĂ© agogique. .. l’Ă©quilibre et la beautĂ© très introspective du son sont louables mais on finit par s’ennuyer ferme dans une 8 ème trop … classicisĂ©e, …comme lointaine  dont le maestro très estimable cependant aurait comme gommĂ© toutes les secousses. C’est comme  si l’excellent dramaturge lyrique s’ammolissait lui-mĂŞme sans chanteurs. Mais en 1966 dĂ©fendre Schubert Ă  l’orchestre relève du mĂŞme dĂ©fi que celui de Bernstein ou Kubelik lorsqu’ ils dĂ©fendent de façon aussi originale qu’audacieuse le cycle Mahler tout entier tel que nous ne le contestons plus dĂ©sormais dans son intĂ©gralitĂ© comme une totalitĂ© organique. Boehm aura permis ici d’ouvrir des perspectives dont les phalanges sur instruments d’Ă©poque savent aujourd’hui tirer tout le bĂ©nĂ©fice. Donc pas si mal si on replace Boehm dans le contexte du goĂ»t des sixties.

D’un fini millimĂ©trĂ©, Ă  la fois analyste et architecte, solennel dans la grande forme comme d’une subtilitĂ© arachnĂ©enne, l’immense Karajan amorce la formidable machine cosmique et climatique d’Une Symphonie Alpestre : maĂ®tre Ă  vie du Berliner, Karajan fait tout entendre… depuis l’ascension des cimes, le maestro dĂ©miurge brosse l’immensitĂ© du paysage, exprime le colossal et l’organique, fait souffler un vrai grand vent, une houle organique (la tempĂŞte sur les reliefs pendant la descente) dans cette fresque qui sait palpiter instrumentalement malgrĂ© l’ampleur et la dĂ©mesure de son sujet.  Avec Ainsi parla Zarathoustra, Don Juan ou Don Quixotte, la symphonie alpestre reste l’une des partitions straussiennes les plus abouties de Karajan. Les amateurs sĂ©duits par l’Ă©quation Karajan Strauss se re porteront avec bĂ©nĂ©fice Ă  l’excellent coffret spĂ©cial Strauss par Karajan Ă©ditĂ© par Deux schĂ©ma Gramophone pour les 25 ans de la mort du chef salzbourgeois.

Schumann … Symphonies n°2 et n°4. Dans le flux orchestral se dĂ©tache une nette et vive activitĂ©,  des arĂŞtes très nerveusement sculptĂ©es qui portent peu Ă  peu tout le discours vers la lumière et l’exaltation annoncĂ©e. .. rĂ©alisĂ©e telle une inextinguible et irrĂ©pressible Ă©nergie.  Kubelik creuse l’Ă©lan et le vertige des seconds plans superbement ciselĂ©s aux cordes (I de la 2). D’une matière sonore primordiale dont il fait un maelström bouillonnant, il fait jaillir la pure volontĂ© qui organise peu Ă  peu le dĂ©roulement Ă  coups d’Ă©clairs,  de passionnantes prĂ©cipitations,  accĂ©lĂ©rations prĂ©monitions,  toute une palette d’Ă©lans divers,  frĂ©nĂ©tiques  et bruts puis injectĂ©s tels des ferments prometteurs rĂ©alisent peu Ă  peu la moisson orchestrale finale d’un puissant et de plus en plus irrĂ©pressible sentiment de conquĂŞte. Le Scherzo est une affirmation rĂ©pĂ©tĂ©e crĂ©pitante, exaltĂ©e mĂŞme : Kubelik s’appuie sur le relief très dĂ©taillĂ© des instruments le tout emportĂ© dans un feu de plus en plus dansant qui n’empĂŞche pas la tendresse nostalgique.

La surprise vient de la 9ème de Beethoven portĂ©e par un Giulini au sommet de son art en 1990… la puissance mesurĂ©e, l’Ă©nergie des contrastes surtout la vision humaniste et fraternelle globale Ă©difient une lecture passionnante de bout en bout. Le chef fait sortir du chaos avec dĂ©flagration superbement ciselĂ© aux tutti des cuivres, le flux de la pensĂ©e et tout l’allant de la symphonie vers cet ordre nouveau, source d’espĂ©rance et d’abandon lyrique et fraternel (adagio) et de nouveau monde (le final) …. la vitalitĂ© immense qui semble jaillir de l’instant oĂą elle s’accomplit place Giulini Ă  l’exact opposĂ© d’un Karajan si contrĂ´lĂ©, si disciplinĂ© et maĂ®tre absolu de tout : son Concerto pour violon avec Muter trop lisse, trop artificiel nous ennuie quand la sincĂ©ritĂ© et la finesse de Giulini font sortir la musique de toute solennitĂ© trop esthĂ©tique (dĂ©sincarnĂ©e). En lettrĂ© fin et subtil, Giulini rĂ©ussit avec une clartĂ© exemplaire le passage de l’Ă©quilibre des Lumières Ă  la vitalitĂ© romantique, cette ardeur et cette foi pour le renouveau qui soutend la gĂ©nĂ©ration de Beethoven.

Adieu, renoncement et geste d’une Ă©loquente sĂ©rĂ©nitĂ© au monde, la 9è de Mahler revĂŞt la forme d’un adieu personnel, intimement partagĂ© par le chef Claudio Abbado, un chef qui en 2002, dans ce live irrĂ©sistible, par sa tendresse Ă©lĂ©giaque et la gravitĂ© visionnaire annonciatrice de la fin proche, est affectĂ© par une maladie longue, certes remis, mais qui porte en lui les sĂ©quelles d’une lutte terrible et viscĂ©rale. Tout cela s’entend ici tant dans l’activitĂ© opulente de l’orchestre, tous les courants contradictoires et mĂŞlĂ©s du tissu mahlĂ©rien se dĂ©ploient avec une sincĂ©ritĂ© et une clartĂ© absolue. Le geste est millimĂ©trĂ©, les intentions serties de finesse et de profondeur. La conscience de la mort croise constamment une ardeur pour la vie chevillĂ©e au corps et Ă  l’âme qui font de ce tĂ©moignage enregistrĂ© sur le vif, une expĂ©rience musicale mĂ©morable. Un must absolu Ă©videmment.

Brahms (2005) : Concerto pour piano et orchestre. Piano extrĂŞmement alerte de Zimmerman parfois trop lisse sans guère de caractĂ©risation alors que de son cĂ´tĂ© Simon Rattle, d’une invention prodigieuse,ne cesse d’affiner une partition qui exprime au delĂ  de sa seule Ă©locution  pure, les gouffres et les vertiges des tempĂŞtes sentimentales qui sont en jeu.  Mais la limpiditĂ© du jeu, son dĂ©liĂ© impĂ©rial qui toujours prĂ©serve l’articulation et l’extrĂŞme Ă©lĂ©gance de ton, dĂ©livre  certes un message intense, violent, passionnĂ©, Ă©ruptif mĂŞme mais un Brahms olympien : oĂą a t on Ă©coutĂ© un final aussi JupitĂ©rien et d’une absolue confiance? La construction dramatique de l’orchestre sous la vision puissante et profonde du chef est un sommet. Toute la science du chef lyrique et conteur fait jour ici dans la finesse des climats enchaĂ®nĂ©s : elle confère Ă  la lecture une humanitĂ© hĂ©roĂŻque que l’enchaĂ®nement sans discontinuitĂ© des morceaux souligne. C’est organique, noble, Ă©lĂ©gant. .. un must Ă©videment sur le plan orchestral.

CD. Berliner Philharmoniker. Great recordings. Abbado I Karajan I Rattle I Kubelik I Giulini I Boehm I Karajan  (8 cd Deutsche Grammophon).