CD critique. JS BACH : Johannes-Passion BWV 245 – Collegium vocale Gent / Philippe Herreweghe (mars 2018, Anvers / 2 cd Phi)

JOHANNES PASSION philippe herrewegheCD critique. JS BACH : Johannes-Passion BWV 245 – Collegium vocale Gent / Philippe Herreweghe (mars 2018, Anvers / 2 cd Phi)  -  D’une façon gĂ©nĂ©rale, s’il s’agit Ă©videmment de la Passion la plus puissante et originale de Bach, soucieux de trouver un Ă©quilibre tĂ©nu entre force spirituelle et expressivitĂ© dramatique, le choix de certains solistes fragilise la prĂ©sente lecture. CD1 / Prima parte. Dans la plage 13 / l’air panique de Pierre, « le serviteur » qui a reniĂ© JĂ©sus,  (« Ach mein Sinn » / ah mon âme…), le tĂ©nor Robin Tritschler chante un rien droit et court, manquant de ce legato qui doit aussi porter le texte. L’air marque un point fort dans le dramatisme de la Passion : les remords du coupable Ă©treignant cette âme faible et lâche. Le soliste passe Ă  cĂ´tĂ© de l’enjeu.

CD 2, Parte seconda. De même l’air pour basse, autre appel en panique vers le Golgotha, lieu du supplice accompagné par le choeur dévoile l’imprécision du soliste qui paraît bien peu impliqué par le sens du texte qu’il chante alors (24).
Même réserve pour la voix engorgée, instable, parfois maniérée du récitant Evangéliste : là aussi la déception est grande.

Mais surgit comme un éclair sidérant (plage 21), l’air d’un désespoire absolu et d’une espérance immédiate dans le même temps : « Zerfließe, mein herze, in fluten der zähren » par la soprano Dorothée Mields : directe, scintillante, diamant lacrymal irrésistible, perle comme on en compte rarement qui est la contrepartie sublimée de l’air axial lui aussi et qui précède « Es ist vollbracht » (pour alto ici le contre ténor alto Damien Guillon, droit, désincarné, un rien en retrait lui aussi : plage 16 « Tout est achevé », air axial qui marque le pivot central du drame)

Tout au long du périple spirituel, le chœur demeure impeccable, précis, métronomique, tendre ou hargneux plein de haine pointée (16b, 16d), mais aussi de sérénité méditative pour chaque choral, entonné avec simplicité et dignité.
Notons surtout la réussite du dernier choeur, vraie jubilation pour la séquence finale {39 : « Ruth wohl, ihr heiliegn Gebeine » / reposez bien, vous membres sacrés…}, superbe élan de tendresse rassérénante et qui compose comme un cercle de réconfort pour l’âme et le corps de celui qui s’est sacrifié : tout est pardonné « Ouvre le ciel pour moi et referme l’enfer ». Sobriété, intimité, épure : le geste et la conception sont à mille lieux des versions plus dramatiques, ici allégée et déjà céleste. La justesse du Collegium Vocale Gent qui semble transcendé lui-même par le sens résurrectionnel du texte ultime, est saisissante. Et le grand livre de la Résurrection (surtout de l’indéfectible espérance) se referme et rassure ainsi, dans la quiétude et la lumière ; dans l’intimisme presque désincarné de la part des chanteurs de l’impeccable chœur gantois, à la fois nuancé et précis. Tout relève de la paix et du renoncement enfin exaucés. Avec Dorothée Mields, la réalisation relève de l’excellence. C’est donc malgré nos réserves (concernant certains solistes) un CLIC de CLASSIQUENEWS du printemps 2020.

 

 

 

 

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CLIC_macaron_2014CD critique. JS BACH : Johannes-Passion BWV 245 – Collegium vocale Gent / Philippe Herreweghe (mars 2018, Anvers / 2 cd Phi)  -  https://outhere-music.com/fr/albums/johannes-passion-bwv-245-lph031

 

 

 

 

 

Approfondir : notre vision de la partition de la Johannes Passion de JS BACH

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Moins longue d’une bonne heure la Saint-Jean comparée à la Saint-Matthieu (1736), plus connue et jouée (et découverte dès 1849 par Mendelssohn), saisit par sa coupe fulgurante. Mais Bach n’a rien épargné au chercheur qui doit reconnaître que ce premier massif sacré destiné à Leipzig, n’a jamais été fixé dans sa forme ; dès après sa première « représentation », le 7 avril 1724 à Saint-Thomas (pour le service des Vêpres du Vendredi Saint), JS Bach ne cesse de réviser, modifier, couper, ajouter … pour chaque nouvelle réalisation.
Qu’est devenue par exemple la « Sinfonia » pour orchestre qui remplaçait en 1732, la scène du tremblement de terre juste après l’expiration de Jésus sur la Croix… ?
Plus resserrée, plus dense et dramatique, la Saint-Jean avait déjà frappé l’esprit de Schumann ; même la 4è version documentée en 1749 n’a pas laissé de partition complète. Sans la signature ou la main autographe de JS Bach sur le matériel, rien ne prouve qu’il s’agisse de la forme définitive de sa Passion.
Jusqu’à la dernière exécution (1749 donc voire 1750, l’année de sa mort), la Saint-Jean pose probème au personnel municipal de Leipzig, peu enclin à goûter les outrances du Cantor de Saint-Thomas, qu’ils ne cessent de tancer voire d’humilier afin que le compositeur leur soumette avant toute réalisation, texte et style de chaque nouvelle partition.
La durée de la Saint-Jean indique l’esthétique et la « première manière » de Bach, fraîchement arrivé de Köthen pour prendre à l’été 1723, ses fonctions de director Musices de Leipzig, responsable de la musique de Saint-Thomas et Saint-Nicolas. Il s’agit pour lui de respecter le voeu de ses supérieurs : musique courte, non opératique, devant susciter la dévotion. Ici pas de cuivres dont l’éclat pour le temps de la Passion était jugé indécent. Malgré la puissance et l’originalité de sa musique, Bach est considéré comme une auteur maladroit, « pompeux », « confus », « contre-nature » (!!!).

Le livret retenu est celui d’un anonyme qui reprend plusieurs textes de Barthold Heinrich Brockes (« Jésus martyrisé et mourant », 1712), riches en images très fortes. Pour le tableau de Jésus sur la Croix au Golgotha, pour sa résurrection, Bach emprunte aussi au texte de Saint-Matthieu : quand Jésus expire son dernier souffle, l’effet est hautement théâtral, preuve que dès 1724, le compositeur dépasse volontairement l’appel à l’intimisme promu par sa hiérarchie. La clé de voûte de chaque édifice sacré ainsi livré étant la série de chorals connus par l’assemblée des fidèles et qu’ils entonnent ensemble pour chacun.

Ce qui est certain c’est que pour la dernière exécution de la Saint-Jean, de son vivant, 1749 voire 1750, Bach emploie un continuo étoffé (2 clavecins, un orgue,un contrebasson / « bassono grosso ») insistant sur le sparties graves et résonantes. Qui plus est les parties chantées de Pierre et Pilate, auparavant entonnées par le choeur, sont défendues par des parties isolées comme si les personnages du drame était incarnés par des solistes individualisés, séparés du chœur ; Bach souhaitant ainsi souligner l’esprit dramatique voire théâtral de sa passion.

CD. Gesualdo : Responsoria 1611 (Herreweghe 2012) 1 cd Phi

CD. Gesualdo : Responsoria 1611 (Herreweghe 2012) 1 cd Phi   …    Le 8 septembre 2013 marque les 400 ans de la disparition de Carlo Gesualdo (mort le 8 septembre 1613), compositeur fantasque, le dernier des maniĂ©ristes, qui Ă  l’aube du XVIIè – Baroque-, au moment des chef d’oeuvre de Monteverdi, poursuit une oeuvre singulière, harmoniquement audacieuse et foncièrement expĂ©rimentale. En tĂ©moigne le corpus inclassable de ses madrigaux et comme ici, une part encore mĂ©connue de son inspiration, ses pièces sacrĂ©es dont Ă©videmment les 27 Responsoria pour l’Office des TĂ©nèbres de la Semaine Sainte publiĂ©s par l’auteur en 1611.

gesualdo_responsoria_1611_phi_herreweghe_collegium_vocale_gent_cdPhilippe Herreweghe et ses chanteurs du Collegium Vocale Gent excellent dans les chants suspendus et singuliers d’un Gesualdo d’une maturitĂ© Ă©panouie. L’attention dramatique au verbe, l’Ă©loquence de la ligne chromatique, toujours surprenante, mais jamais gratuite, le caractère Ă  la fois lunaire et crĂ©pusculaire saisissent littĂ©ralement ici : d’autant plus prenants que les interprètes savent en diffuser l’Ă©nergie, la secrète tension; le jeu d’Ă©quilibre et de correspondances d’une cohĂ©rence absolue. La lecture ajoute aussi ce souci de transparence et de lisibilitĂ© du tissu polyphonique accrĂ©ditĂ© par la propre dĂ©votion de Gesualdo sur le sujet de la Passion : les souffrances du Sauveur et son chemin de douleur Ă©tant de toute Ă©vidence, les points forts de sa dĂ©votion personnelle.

Le dernier des maniĂ©ristes, le premier des romantiques … 

Ne pas omettre une clĂ© qui Ă©carte tout malentendu sur le rituel des TĂ©nèbres pendant la Semaine Sainte : le gouffre aveugle que chacun expĂ©rimente et Ă©prouve ici, n’a de valeur que dans l’annonce de la lumière qui suit immĂ©diatement Ă  leur conclusion. Le rite des Leçons de TĂ©nèbres Ă©tant rĂ©alisĂ© au petit matin, l’aurore matinale qui vient correspond Ă  un accomplissement que l’office prĂ©pare : jamais l’Ă©blouissement final et la RĂ©surrection qu’il soustend n’ont autant pesĂ© dans la comprĂ©hension du cycle. Ce que semble avoir parfaitement intĂ©grĂ© les interprètes, portĂ©s par une claire confiance, une sĂ©rĂ©nitĂ© ineffable qui colore chaque Ă©pisode des Responsoria. Nous tenons lĂ  l’un des derniers manuscrits de Gesualdo, en somme, son testament musical et spirituel. D’une sobriĂ©tĂ© magnĂ©tique, Philippe Herreweghe et son collectif semblent les seuls Ă  en exprimer l’irrĂ©sistible magie singulière. Magistral.

Carlo Gesualdo : Responsoria 1611. Collegium Vocale Gent. Philippe Herreweghe, direction.  2 cd Phi : LPH010. Enregistrement réalisé en juin