Compte rendu, opéra. Trappes, La Merise, le 10 février 2015. L’Inde Galante d’après les Indes Galantes de Rameau. Collégiens de Trappes, Pages et instrumentistes du Centre de musique baroque de Versailles. Olivier Schneebeli, direction. Michel Verschaeve, mise en scène. Françoise Deniau, chorégraphie.

visuel-_-inde-galante-cmbv-trappes-et-Versailles-Rameau-classiquenews-le-quatuor-de-solistes-les-pages-de-la-Maitrise-du-cmbv-10-fevrier-2015-compte-rendu-critique-inde-galante-de-RameauSpectacle pédagogique et humaniste. L’éducation et la musique forment-t-elle la jeunesse ? A quoi précisément, et de quelle manière ? A cette question, aux enjeux si brûlants depuis la terrible actualité française de janvier 2015, répond le CMBV dont l’engagement pour la résurrection des grandes machines lyriques et chorégraphiques de la monarchie triomphante s’intéresse aussi comme en un pendant imprévu à des actions d’un autre type : toute l’équipe artistique et les jeunes chanteurs du CMBV savent ici impliquer plusieurs classes de collégiens à Trappes (Collèges Youri Gagarine, Gustave Courbet, Le Village) et les initier à l’esthétique baroque, à la délicate machinerie d’un spectacle qui mêle selon les codes du XVIIIè : chant, déclamation, danse : certains dansent, chantent dans les choeurs, déclament surtout de savoureux textes intégrés entre les scènes de l’opéra ballet de Rameau choisi pour l’occasion. Supplément d’âme à une scène lyrique et chorégraphique des plus raffinées (1736), les producteurs ajoutent aussi la délectation de pensées choisies signées de l’Abbé Raynal, auteur en 1781 de L’Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des européens dans les deux Indes… vaste recension qui malgré le déroulé de son titre, concentre une vision étonnamment fraternel et humaniste vis à vis de l’Indigène. Un manifeste pour la paix entre les peuples qui a aussi sensibilisé les jeunes interprètes aux enjeux du vivre ensemble.

C’est un travail spécifique qui fait travailler les jeunes Pages de la Maîtrise avec les collégiens des trois établissements de Trappes (78). Choc culturel, expérience pédagogique, rencontre surtout entre des milieux et des univers si différents qui cependant apprennent à se connaître, à partager, puis s’accomplir dans la réalisation d’un formidable spectacle dont la finesse et l’intelligence transforment aussi la partition retenue : la dernière entrée des Indes Galantes de Rameau : les Sauvages, ajouté lors de la reprise de l’opéra-ballet en 1736,  un an seulement après sa création.

L’équipe artistique réunit des pointures du genre et des disciplines réunies : Françoise Deniau pour la chorégraphie, Michel Verschaeve pour la mise en scène et Olivier Schneebeli, chef permanent dont les qualités de pédagogue font merveille dans ce type de travail. La valeur du projet tient à la confrontation directe et franche des univers en présence : les jeunes pages du CMBV, véritables professionnels de la musique, nourris d’éloquence et de gestuelle baroques, de souci du texte comme de musicalité du chant ; et les collégiens trappistes, dont l’ordinaire demeure bien éloigné de l’esthétisme monarchique comme de la déclamation des idées philosophiques du XVIIIè. Pourtant les jeunes réalisent ici une production convaincante où Michel Verschaeve a opportunément intégré plusieurs  textes de Raynal, au regard généreux et plein d’humanité pour les Indiens d’Amériques. L’action des Indes Galantes souvent mésestimée révèle a contrario des préjugés sur la soit disant faiblesse poétique et littéraire des opéras ramistes, la modernité et la pertinence de Rameau et de son librettiste : ici s’affirme déjà avant le thème du bon sauvage de Rousseau,  un humanisme fraternel et admiratif, respectueux et tendre même vis à vis des “Sauvages” : autour de la belle indigène Zima s’affairent les colons européens, Alvar et Damon. Convoitée, courtisée, Zima choisit finalement pour élu de son coeur son semblable Adario : Rameau réalise en une véritable apothéose (la fameuse danse du calumet de la paix), la célébration de l’amour sincère : les Indiens d’Amérique affirmant ainsi une leçon de vertu amoureuse aux plus tendres élans. La vision est d’une incroyable intelligence : les Indiens n’y sont pas vus comme une race inférieure mais au contraire comme un peuple admirable en tout point, vision positive et fraternelle partagée par Raynal dans ses textes.

 

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Pages et collégiens défendent la liberté et l’esprit fraternel

L’Inde Galante ou Rameau revisité

 

 

Parmi le quatuor vocal assuré par les Pages du CMBV, distinguons le charme et l’aisance scénique de la jeune soprano Chimène Smith dans le rôle virtuose et redoutable de Zima (Régnez, Plaisirs et jeux, combiné aux trompettes brillantes, fait retentir le triomphe simple des amants magnifiques) : elle a le port gracieux sans préciosité, et le naturel d’un chant qui sait s’attendrir. Ses partenaires masculins affirment des tempéraments vocaux naturellement caractérisés : le Damon, vrai soprano flûté de Clément Peaucelle, et l’Alvar, à la diction la plus parfaite de Karl-Loïs de Lastic Saint-Jal, au chant puissant, sûr, affûté.
A leurs côtés, les collégiens en tee-shirts colorés (jaune, bleu, rouge) apprennent l’élégance des pas chorégraphiés, les défis de la synchronicité, la finesse et la grâce d’une partition flamboyante et étourdissante par son raffinement et sa complexité. C’est aussi jusqu’aux deux représentations publiques programmées à La Merise de Trappes puis à l’Opéra royal de Versailles, les 10 et 12 février 2015, un apprentissage de la discipline et du jeu collectif sans lesquels la magie du spectacle ne se réalise pas. Actualisation inévitable, les trappistes réalisent une version hip hop de la Chaconne finale dont les accents soulignent là encore combien la rythmique de Rameau nous paraît toujours aussi proche et familière.
Rien de plus vivant que ce Baroque là, de plus stimulant que ce Rameau revisité par un collectif d’enfants, associés imprévus d’une entreprise aux enjeux salutaires. Que garderons les trappistes comme les Pages plus habitués à l’exercice de la scène ? Des sons, des rencontres, la magie de la scène et surtout grâce aux textes combinés (qui ont été on l’imagine, sources de débats à l’école entre enfants et professeurs), l’expérience du respect et de l’écoute de l’autre, l’estime des autres, le goût de la paix partagée : des valeurs clés à préserver coûte que coûte.  En prolongement de son anniversaire 2014, Rameau ne pouvait trouver transposition pédagogique aussi réussie.

 

 

Compte rendu, opéra. L’Inde Galante d’après Les Indes Galantes de Rameau, 1736. Elèves des collèges de Trappes (Gagarine, Courbet). Pages et instrumentistes du CMBV. Olivier Schneebeli, direction. Michel Vershaeve, mis en scène. François Deniau / Marc Barret, chorégraphie.

 

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Illustrations : © studio CLASSIQUENEWS.TV 2015