COMPTE-RENDU, concert sacré. Paris, le 29 janv 2020. MOZART : Requiem. Barath, Wilder. Orfeo Orch, Purcell Choir. Gyorgy Vashegyi

 György Vashegyi : le Baroque Français au sommetCOMPTE-RENDU, concert sacré. Paris, TCE, le 29 janv 2020. MOZART : Requiem. Emoke Barath, Anthea Pichanick, Zachary Wilder, Istvan Kovacs. Orfeo Orchestra, Purcell Choir. Gyorgy Vashegyi, direction. Programme latin et sacré au Théâtre des Champs Elysées avec cette production des Grandes Voix autour du chef d’œuvre liturgique de Mozart, son dernier opus, le Requiem en ré mineur. L’orchestre hongrois Orfeo Orchestra avec le Purcell Choir sont par leur fondateur, figure importante du renouveau de la musique baroque en Hongrie, Gyorgy Vashegyi. Le maestro a été distingué à plusieurs reprises sur classiquenews pour ses excellentes lectures des opéras baroques français de Rameau (  Naïs, 2017  /  les Indes Galantes, 2018) à Mondonville (Grands Motets, 2015). La distribution des solistes est rayonnante de talent, composée de la soprano Emoke Barath, la contralto Anthea Pichanick, le ténor Zachary Wilder et le baryton Istvan Kovacs.

Le Requiem de Mozart par Gyorgy Vashegyi

Une ferveur paisible…

La première partie de la soirée révèle trois œuvres méconnues dont les interprétations ont été tout à fait à la hauteur de l’heureuse découverte. D’abord le motet de Mozart, Sancta Maria, mater Dei K.273, d’une gaîté à la fois simple et profonde. Le Domine, secundum actum meum (1799) du viennois Albrechtsberger (contemporain de Haydn, maître de Beethoven), est si rare qu’il n’existe pas encore d’enregistrement de l’œuvre. Répons de la Semaine Sainte, l’opus sollicite beaucoup les cuivres et les bois, pour notre plus grand bonheur. Les cordes sont pleines de caractère et le chœur a des passages tout à fait ravissants ! La première partie culmine avec le Requiem en do mineur de Gregor Joseph Werner (1763), connu surtout en tant que prédécesseur de Haydn comme maître de chapelle de la famille Esterhazy. L’œuvre est riche et très souvent exubérante, avec un Kyrie pompeux, et un dialogue fulgurant, pyrotechnique même, entre les cuivres et la soprano. Les parties vocales solo et la performances des vents sont tout particulièrement délectables.

MOZART-wolfgang-portrait-concerto-symphonie-jupiter-don-giovanni-mozart-critique-opera-sur-classiquenewsAprès un tel début de soirée les attentes sont grandes pour la suite. Avant l’oeuvre phare l’ensemble interprète l’avant-dernière œuvre religieuse de Mozart, le très célèbre Ave verum k.618 pour choeur et cordes. Synthèse sublime de l’art mozartien, avec sa polyphonie discrète et le traitement exquis des voix, c’est beau, tout simplement.
Le monument-testament inachevé de Mozart, le Requiem en ré mineur (dans sa version traditionnelle terminée par Süssmayr) commence avec un peu de tumulte au niveau des vents, un fait dissonant par rapport aux performances précédentes, peut-être dû à la facture baroque des instruments. Si nous sommes loin de la ferveur habituelle pendant le Kyrie, les cordes sont tout à fait assaillantes lors du Dies Irae, étrangement plus puissantes que les voix masculines du chœur, qui déçoivent. Lors du Tuba Mirum s’enchaînent de magnifiques solos vocaux, saisissants, qui compensent la soudaine timidité des chœurs. Au Rex Tremendae nous avons enfin l’impression que toutes les parties inégales s’harmonisent enfin dans la prestation chorale. Les cordes et les solistes surtout nous enivrent lors du Recordare, impressionnant. Puis le Confutatis est dramatique mais pas trop, et le sublime Lacrymosa poignant, ma non tanto. La dynamique s’améliore par la suite et nous retenons surtout les performances des solistes, irréprochable ; véritables protagonistes, ils sont les piliers salvateurs de la prestation. L’orchestre se rattrape dans le Benedictus malgré tout et les artistes ont l’amabilité d’offrir l’Ave Verum en bis.

Une soirée riche en découvertes du répertoire latin du 18e siècle ; elle nous permet de comprendre la difficulté et l’exigence requises dans l’interprétation du chef d’œuvre liturgique de Mozart, qui donne le titre à l’événement et dont les bijoux sont, comme d’habitude, les voix.

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COMPTE-RENDU, concert sacré. Paris, TCE, le 29 janv 2020. MOZART : Requiem. Emoke Barath, Anthea Pichanick, Zachary Wilder, Istvan Kovacs. Orfeo Orchestra, Purcell Choir. Gyorgy Vashegyi, direction.

CD. Rameau : Les Fêtes de Polymnie, 1745. Orfeo Orchestra, György Vashegyi (2 cd Glossa)

rameau-cd-fetes-de-polymnie-1745-orfeo-orchestra-gyorgy-Vashegyi-2-cd-glossa-clic-de-classiquenewsCD. Rameau : Les FĂŞtes de Polymnie, 1745. Orfeo Orchestra, György Vashegyi (2 cd Glossa). Voici le premier cd dĂ©coulant de l’annĂ©e Rameau 2014. Le prĂ©sent titre est d’autant plus mĂ©ritoire qu’il dĂ©voile la qualitĂ© d’une partition finalement très peu connue et qui mĂ©rite ce coup de projecteur car elle incarne le sommet de l’inspiration du Dijonais, ces annĂ©es 1740 qui marquent assurĂ©ment la plĂ©nitude de son gĂ©nie … 1745 est une annĂ©e faste pour Rameau.  Aux cĂ´tĂ©s de PlatĂ©e, ces FĂŞtes de Polymnie soulignent une inventivitĂ© sans limites. Le compositeur mĂŞle tous les genres,  renouvelle profondĂ©ment le modèle officiel et circonstanciel dĂ©jĂ  conçu et dĂ©veloppĂ© par Lully. En guise d’une Ĺ“uvre qui fait l’apologie de Louis XV comme l’a fait Lully s’agissant de Louis XIV au siècle prĂ©cĂ©dent, Rameau livre un triptyque d’une flamboyante diversitĂ© de formes et de genres poĂ©tiques.  Les titres de chaque EntrĂ©e indiquent ainsi les dĂ©veloppements musicaux libres et originaux : histoire,  fable,  fĂ©erie.  Un prodige de renouvellement des modes dramatiques d’autant plus qu’il n’est pas uniquement question de mythologie : Ă  ce titre l’argument et le climat de la troisième dĂ©passe tout ce qui a Ă©tĂ© entendu jusque lĂ  tant le dernier volet dĂ©veloppe singulièrement le thème fĂ©erique qui le porte…

Prolongement de l’annĂ©e Rameau 2014, le FĂŞtes de Polymnie sont une redĂ©couverte majeureDĂ©lices orchestraux et vocaux de Polymnie

Un Rameau mĂ©connu : Les FĂŞtes de PolymnieLe lien de tout cela est prĂ©servĂ© par un formidable orchestre qui palpite et bondit, s’enivre et s’alanguit, rĂ©ussissant la caractĂ©risation de chaque danse, revendiquant par une instrumentation miroitante et brillante (trompettes et cors sont tous mĂŞme spĂ©cifiquement honorĂ©s et sollicitĂ©s par Zimes dans le III),  la souverainetĂ© expressive de l’orchestre : la divine musique que nous sert Rameau en particulier dans cette entrĂ©e III, saisit par sa majestĂ© comme sa suavitĂ©. Orfeo Orchestra sous la baguette fine et nerveuse de György Vashegyi dĂ©cuple de saine inspiration dans La FĂ©erie : la puissance Ă©vocatrice de l’orchestre qui en guise de fond fĂ©Ă©rique imagine la clameur de la chasse et du motif cynĂ©gĂ©tique, captive : c’est un dĂ©ferlement d’invention mĂ©lodique, harmonique, rythmique, perpĂ©tuel… le tout attestant du gĂ©nie de Rameau et renouvellant de fait, la tradition de l’opĂ©ra ballet de circonstance.

La distribution convainc diffĂ©remment selon les tableaux.  Disons que les hommes se montrent Ă  la hauteur de la partition… Le soprano charnu d’AurĂ©lie Leguay pose un problème d’intention poĂ©tique et de technique : le chant dĂ©borde souvent la dĂ©licatesse ramĂ©lienne : rĂ©serves soulevĂ©es par sa MnĂ©mosyne carrĂ©ment surjouĂ©e et peu intelligible (Prologue); puis dans son ArgĂ©lie,  carrĂ©ment ampoulĂ©e,  aux aigus Ă©tranglĂ©s pour le troisième volet (et une justesse bien alĂ©atoire) ; en revanche quel aplomb et quel panache linguistique affirme Mathias Vidal, Ă©nergie voire vĂ©hĂ©mence d’un engagement toujours parfaitement articulĂ© (voilĂ  qui prolonge ses rĂ©ussites exemplaires avec le CMBV : Atys de Piccinni,  et relevant de la mĂŞme annĂ©e Rameau 2014 : Bacchus surtout Trajan dans la très convaincante rĂ©crĂ©ation du Temple de la gloire, autre rĂ©vĂ©lation de cette annĂ©e de commĂ©moration avec donc cette Polymnie flamboyante. Un prochain disque du Temple de la Gloire est Ă©galement annoncĂ© d’ici la fin 2015.

CLIC D'OR macaron 200Au sommet d’une partition qui aurait pu seulement plaire et flatter – c’est Ă  dire polir et sculpter la solennitĂ© dĂ©corative au sacrifice de l’intĂ©rioritĂ©,  le baryton Thomas DoliĂ© se distingue nettement. La seconde entrĂ©e, L’histoire, impose un Ă©tonnant brio des cuivres, la rĂ©sonance des percus et le chĹ“ur Ă  la fĂŞte, visiblement très engagĂ©s dans l’expression du retour de la gloire grâce au hĂ©ros vertueux et clĂ©ment (SĂ©leucus) : Ă  nouveau la noblesse hĂ©roĂŻque de Thomas DoliĂ©, campe le vainqueur sublime SĂ©leucus ; dans sa somptueuse virilitĂ© chantante s’Ă©coule dĂ©jĂ  tous les souverains idĂ©alisĂ©s par Les Lumières : roi magnanime et comprĂ©hensif, surtout père prĂ©occupĂ©, exemplaire… la richesse du timbre, la simplicitĂ© et le naturel de l’articulation, l’intelligibilitĂ© font ici un modèle de chant engagĂ©, prĂ©cis, d’une rare intelligence dramatique. Puis, le chanteur touche au sublime pathĂ©tique dans la solitude de Zimes au III… souci du verbe, justesse Ă©motionnelle,  simplicitĂ© et mesure du style (air : Que deviens je ?)… tant de grâce noble et raffinĂ©e fait espĂ©rer demain un superbe ThesĂ©e (Hippolyte et Aricie) ou un non moins coeur foudroyĂ© idĂ©al pour le rĂ´le d’AnthĂ©nor dans Dardanus et son fameux air “Monstres affreux”…: que les directeurs n’oublient pas son formidable potentiel.

Lumineuse,  tendre,  d’un brio irrĂ©sistible,  le soprano d’EmĹ‘ke Baráth est l’autre perle vocale de la distribution (Polymnie puis une syrienne dans le Prologue et le III). La prĂ©sence de VĂ©ronique Gens reste prĂ©cieuse mĂŞme si la voix hĂ©las n’offre plus rien dans les aigus Ă  peine soutenus et constamment confus.
Sa Stratonice a la distinction altière et royale (malgrĂ© ses aigus tirĂ©s, vibrĂ©s, confus) : elle fait une princesse tiraillĂ©e, dont l’amour pour son beau fils, Antiochus, fait une cougar, traĂ®tresse au roi SĂ©leucus. Son “Triste recours des malheureux” partage avec Phèdre d’Hippolyte et Aricie, une souveraine gravitĂ©, digne des plus grandes tragĂ©dies de Rameau.DistinguĂ©e, racĂ©e, ainsi Gens / Stratonice parvient Ă  convaincre (n’a t elle pas l’âge et la fatigue manifeste du rĂ´le?). Sachons donc reconnaĂ®tre la finesse de sa diction toujours d’un port princier. .. qui fait mouche mĂŞme dans le rĂ´le de la mère aux vertus magiciennes d’Oriane.

Thomas DoliĂ©,  Mathias Vidal,  EmĹ‘ke Baráth font les dĂ©lices vocaux de cette rĂ©crĂ©ation attendue pour l’annĂ©e Rameau.  La tenue musicale,  fluide, ronde,  prĂ©cise de l’orchestre,  la qualitĂ© du chĹ“ur ajoutent Ă  l’excellence artistique du prĂ©sent enregistrement : un autre fleuron Ă  possĂ©der d’urgence dans le prolongement du Rameau concertant et transposĂ© du jeune ensemble ZaĂŻs de BenoĂ®t Babel (1 cd Parary)…. en attendant le ZaĂŻs avec la subtile et irrĂ©sistible Sandrine Piau dans le rĂ´le clĂ© de ZĂ©lidie (voir notre reportage vidĂ©o ZaĂŻs de Rameau,  recrĂ©ation de novembre 2014).

CD. Rameau : Les FĂŞtes de Polymnie, 1745. Ballet hĂ©roĂŻque en un Prologue et Trois actes : La Fable, L’Histoire, La FĂ©erie. Avec Thomas DoliĂ©, Mathias Vidal, Emoke Barath, VĂ©ronique gens, AurĂ©lia Legay, Marta Stefanik, Domonkos BlazsĂł… Purcell Choir, Orfeo Orchestra. György Vashegyi, direction. Enregistrement rĂ©alisĂ© en Hongrie, Palace des Arts, en avril 2014 (2 cd Glossa rĂ©f.: GCD 923502).

VIDEO : voir notre reportage exclusif Les Fêtes de Polymnie de Rameau, extraits musicaux de la production dirigée en Hongrie par György Vashegyi