CRITIQUE, opéra. Paris, Opéra national de Paris, le 23 septembre 2021. ENESCO: Oedipe. Ingo Metzmacher / Wajdi Mouawad.

CRITIQUE, opéra. Paris, Opéra national de Paris, le 23 septembre 2021. ENESCO: Oedipe. Ingo Metzmacher / Wajdi Mouawad. Le plus célèbre compositeur roumain, Georges Enesco (1891-1955) reste encore un mystère pour la plupart des mélomanes qui connaissent son aura unanimement reconnue, sans avoir souvent l’occasion de découvrir son vaste catalogue, dont seule la musique de chambre reste encore régulièrement jouée. Enfant prodige reconnu comme un génie par ses pairs, Enesco fut autant un virtuose du violon et du piano qu’un compositeur à la mémoire prodigieuse, sans parler de ses talents de chef d’orchestre ou de pédagogue, irriguant sa Moldavie natale de sa passion, tout au long de sa carrière. Formé à Vienne, puis à Paris, il cultive de multiples influences, allant de Brahms (qu’il connut personnellement) à Bruckner (via son élève Robert Fuchs), avant d’être marqué durablement par l’école française réunie autour de Gabriel Fauré, tout autant que la modernité d’Honegger et les subtilités néo-classiques des années 1920, dans la mouvance de Stravinsky.

C’est précisément ce foisonnement de styles qui peut dérouter à la première écoute d’Oedipe (1936), son unique opéra dont la composition l’occupe pendant plus de vingt ans, à la fois débordé par ses activités de virtuose du violon et ralenti par les péripéties de la guerre (les premières esquisses, envoyées à Moscou pour être protégées d’une possible invasion allemande de la Moldavie, ne furent récupérées qu’en 1924). La découverte du chef d’oeuvre de Sophocle, donné à la Comédie-Française en 1910, est en effet un choc durable pour ce déraciné marqué par un destin familial tragique – tous ses frères et soeurs étant morts en bas âge. Enesco a la bonne idée de s’attacher les bons soins d’Edmond Fleg, considéré comme le Claudel juif et déjà librettiste du MacBeth d’Ernest Bloch (1909). Tout du long, la poésie de l’auteur suisse irrigue l’ouvrage de sa simplicité lumineuse : “Si pure que tu es, tu es encore ma faute. (…) Je te laisse au jour de la vie fuyante” promet ainsi Oedipe à sa fille, arrivé au terme de son parcours initiatique. L’une des originalités du livret consiste à raconter la vie d’Oedipe dans l’ordre chronologique, réunissant les deux tragédies de Sophocle (Oedipe Roi et Oedipe à Colone), à l’inverse de Stravinsky dans Oedipus Rex, dont le seul récit occupe l’acte III chez Enesco.

 

 

ENESCO : OEDIPE
Attention chef-d’œuvre

 

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Pour autant, la dernière partie peut paraître un peu longue dans sa description trop statique de la lente agonie rédemptrice du héros, avec une musique qui retombe dans les effluves fauréennes évasives, et ce d’autant plus qu’elle succède au sommet de l’ouvrage, le saisissant et dramatique acte III, marquant pour sa musique opulente et lyrique proche de Richard Strauss. Enesco se démarque toutefois de son ainé par ses mélodies fuyantes et insaisissables, et ses ambiances morbides proche de Zemlinsky (scène de l’affrontement avec la Sphinge, l’une des plus réussies de la partition).

Si l’ouvrage rencontre un beau succès à la création parisienne, il n’est que rarement donné de nos jours, hormis en Roumanie, fort heureusement. Soulignons donc l’heureuse audace de l’Opéra de Paris, surtout en ces temps de reprise post-pandémie, de nous rendre ce chef d’oeuvre passionnant, autant par son écriture musicale éclectique que par la hauteur de vue de son livret. On note par ailleurs la concomitance de deux tragédies lyriques à l’affiche de cette rentrée, avec la reprise d’Iphigénie en Tauride de Gluck (voir notre présentation : https://www.classiquenews.com/liphigenie-en-tauride-de-gluck-par-warlokowski/), donnant ainsi un éclairage bienvenu à ce répertoire emblématique du style déclamatoire français, alors même que les deux ouvrages ont été composés à plus de 150 ans d’intervalle.

C’est précisément la résonance de la tragédie antique sur l’actualité contemporaine qui passionne le metteur en scène Wajdi Mouawad, actuel directeur du Théâtre de la Colline : depuis le début de sa carrière, le Libano-Québécois ne cesse de revisiter les grands textes grecs pour en extirper les leçons universelles, et notamment rappeler que les conflits d’ampleur naissent des traumatismes qui se perpétuent de génération en génération, sans qu’on en saisisse toujours l’origine lointaine – autrement dit, le fait générateur. C’est bien cette faute originelle qui rattrape Oedipe, bien avant la découverte de ses origines : le viol commis par son père rejaillit sur tous ses descendants comme une souillure à laver, avant de pouvoir rejoindre la communauté. Dès lors, Wajdi Mouawad choisit d’ajouter un prologue théâtral de cinq minutes environ, aussi pertinent que pédagogique, afin de nous remémorer tous les événements préalables à la naissance d’Oedipe. Au niveau visuel, la sobriété du plateau dénudé force à la concentration sur le texte : peu de décors viennent troubler une scène dont les solistes et les choeurs sont les acteurs principaux, grimés d’étranges couvres-chefs floraux, admirablement colorés, le tout nimbé dans un clair-obscur de toute beauté. Ce climat d’étrangeté irréel rappelle ce qu’avait obtenu Barrie Kosky dans son Saul présenté au Théâtre du Châtelet l’an passé (voir notre présentation : http://www.classiquenews.com/saul-par-barrie-kosky), même si la direction d’acteur de Mouawad est autrement plus sobre.

 
 

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Le plateau vocal est dominé par l’écrasant rôle-titre d’Oedipe, confié au puissant baryton britannique Christopher Maltman, impérial au niveau de la nécessaire diction. On peut juste lui reprocher une interprétation trop monolithique, particulièrement préjudiciable aux subtilités du dernier acte. Autour de lui, la distribution réunie n’appelle que des éloges, tout particulièrement le grand prêtre de Laurent Naouri, incarné avec une noblesse de ligne éloquente. On aime aussi la morgue rageuse du Tiresias de Clive Bayley, tandis que Clémentine Margaine donne à sa Sphinge toute la noirceur de son timbre cuivré, particulièrement adapté ici. Seule déception de la soirée, les choeurs de l’Opéra national de Paris qui multiplient les imprécisions et décalages avec la fosse, très dommageables dans ce répertoire. Il serait grand temps que cette formation se hisse au niveau de son équivalent symphonique, dont la renommée n’est plus à faire. Gageons que la récente nomination de Ching-Lien Wu, ancienne cheffe des choeurs de l’Opéra national du Rhin, notamment, saura redonner le lustre attendu à juste titre par l’ensemble du public. Fort heureusement, la fosse apporte son lot d’ivresse sonore, il est vrai porté par l’un des chefs les plus doués de sa génération en la personne d’Ingo Metzmacher, attentif aux moindres inflexions de la partition pour faire vivre un festival de couleurs des plus réjouissants. Du grand art au service d’un chef d’œuvre à découvrir d’urgence ! A l’affiche de l’Opéra national de Paris jusqu’au 14 octobre 2021

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CRITIQUE, opéra. Paris, Opéra national de Paris, le 23 septembre 2021. Enesco : Oedipe. Christopher Maltman (Oedipe), Clive Bayley (Tiresias), Brian Mulligan (Créon), Anna-Sophie Neher (Antigone),  Ekaterina Gubanova (Jocaste), Vincent Ordonneau (Le Berger), Laurent Naouri (Le Grand Prêtre), Nicolas Cavallier (Phorbas, le Veilleur), Adrian Timpau (Thésée), Yann Beuron (Laïos), Clémentine Margaine (la Sphinge), Anne-Sophie von Otter (Mérope), Daniela Entcheva (une Thébaine), Chœur de l’Opéra national de Paris, Ching-Lien Wu (chef de chœur), Maîtrise des Hauts-de-Seine, Choeur d’enfants de l’Opéra national de Paris, Orchestre de l’Opéra national de Paris, Ingo Metzmacher, direction. Wajdi Mouawad, mise en scène.

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EXTRAIT vidéo

 

 

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STRAVINSKY : le Sacre, les œuvres néoantiques…

stravinksy lunettesFRANCE MUSIQUE, dim 8 août 2021, 10h : STRAVINSKY : le sacre du Printemps (1913) – focus sur Stravinsky : l’immense scandale suscité à la veille de la première guerre par la création de sa musique pour le ballet du Sacre du printemps… depuis sommet célébré par tous les orchestres du monde. Puis bilan sur les œuvres inspirée par l’Antiquité, propre à la décennie suivante celle des années 1920 jusqu’à 1937. D’œdipe à Apollon, quelle est l’Antiquité qui a inspiré Stravinsky ?
A 10h : Le massacre du printemps (10/16). Impossible de faire l’impasse sur l’un des plus célèbres scandales de l’histoire de la musique : Le Sacre du Printemps crée en 1913 au Théâtre des Champs-Elysées. Sous l’impulsion des Ballets russes de Diaghilev, qui a proposé à Nijinski de s’atteler à la chorégraphie, tout en confiant la musique au jeune compositeur russe Igor Stravinsky, cette mythique soirée du 29 mai 1913 reste assurément la claque musicale du siècle. Mais qu’est ce qui a le plus choqué les spectateurs le soir de la première de ce Sacre : la musique ou la danse ? A moins que ce ne soit l’attitude des spectateurs les plus virulents présents dans la salle et la cacophonie devenue légendaire qui y régnait ?
Suivi à 11h puis 23h d’un docu sur les œuvres méditerranéennes du même Stravinsky : « Ulysses, 1925-1937 ». A l’été 1924, Stravinsky s’installe à Nice avec sa famille. C’est durant cette période de 6 années que le compositeur écrira ses œuvres les plus méditerranéennes, Œdipus Rex, Apollon Musagète, la Symphonie de Psaumes et Perséphone. Le voici donc en Ulysse moderne, homme de la perpétuelle errance…

FRANCE MUSIQUE, dim 8 août 2021, 10h : STRAVINSKY : le sacre du Printemps (1913) – 11h et 23h : Ulysses, 1923 – 1937

CD opéra, compte rendu critique. Pierre Bartholomée : Œdipe sur la route (Bruxelles, 2003 — 1 cd evidence)

bartholomee-pierre-oedipe-sur-la-route-opera-creation-bruxelles-mars-2033-cd-evidence-CLIC-de-classiquenews-comte-rendu-critiqueCD opéra, compte rendu critique. Pierre Bartholomée : Œdipe sur la route (Bruxelles, 2003 — 1 cd evidence). Voici le grand lugubre en style direct (comme il existe le Grand Macabre de Ligeti)… Qui connaît le roman initiatique de Bauchau sait qu’ici, c’est  essentiellement la question de la fatalité et du salut  qui sont le sujet central. … Sur la route, s’éloignant de Thèbes, lieu de l’abomination, et désormais portés vers Athènes, Oedipe et sa fille Antigone, réussiront-ils à se sauver eux mêmes? … l’aveugle reverra t il ? Et  Clios, brigand assassin pourtant démasqué telle la victime de son passé traumatique suit lui aussi Oedipe dans cette épopée décisive. Peut-il encore être gracié lui aussi ? La musique épurée comme un bas relief antique, dans le style sévère et expressif de l’archaïsme tragique, exprime toutes les aspirations insatisfaites des êtres en partance, compagnons d’un voyage sans retour.

Pierre Bartholomée, grand admirateur du verbe  de Bauchau lequel a lui-même signé l’adaptation de son roman pour le livret de cet opéra, offrait en 2003 à Bruxelles, son dernier grand rôle au baryton  José Van Dam : le chant d’Oedipe, voix sombre et implorante  face  aux dieux, chant embrasé extatique qui concentre toutes les malédictions du genre humain.

 

Œdipe : le voyageur clairvoyant

Hélas, il n’est que le baryton légendaire qui même au terme d’une carrière admirable maîtrise l’articulation simple et directe du français. Ni Jean Francis Monvoisin  (Clios à la déclamation outrée et hystérique : ce manque d’attention au texte sabote la compréhension mouvante du personnage, – l’un des plus fascinants du drame) ni Valentina Valente n’égalent ce phrasé noble et juste, cette sûreté linguistique sans vibrato instable.

L’instinct animal et maudit des barbares égarés ou l’ambition du faire et de l’organisation, prière vers l’harmonie s’opposent constamment : Oedipe réussira t il à accompagner Clios dans cette traversée nocturne qui le fait devenir peintre?  De la folie à l’art… des ténèbres au salut. C’est pourquoi le cheminement même de l’ouvrage à travers ses composantes visuelles – jusqu’à la disparition d’Oedipe, comme s’enfonçant dans un songe imperceptible, offre au spectateurs (et ici auditeurs du coffret cd), une expérience cathartique des plus profitables.

Dans ce labyrinthe où chacun doit faire face à ses inquiétudes les plus terrifiantes, l’orchestre continûment chambriste fait entendre des crépitements crépusculaires.

CLIC D'OR macaron 200Conçu comme une fresque avec ses éclats de matière picturale, l’opéra de Pierre Bartholomée n’apporte rien de neuf sur la scène lyrique mais c’est à l’appui d’un texte maîtrisé que l’ouvrage rendant explicite ce qui par essence est tenu caché  (l’opéra n’est il pas au fond révélation de la psyché ?), s’affirme comme un admirable road movie psychologique ou un retable des temps futurs…  (puisqu’au terme de l’action scénique : Oedipe s’efface dans un tableau qui s’efface ; il s’enfonce dans la couleur). Inspiré / halluciné par son destin et ses visions, le marcheur fustige l’animale Thèbes consacrant plutôt la lumineuse et artistique Athènes … l’artiste capable de s’émouvoir du seul spectacle de la mer comme d’un champs de coquelicots était au début de l’opéra encore aveugle. Il est à présent clairvoyant. Van Dam en est le guide  bouleversant. Un maître interprète pour une œuvre de toute évidence captivante, économe et dense, sauvage et forte. Comme on les aime.

 

 

CD opéra, compte rendu critique. Pierre Bartholomée : Œdipe sur la route (2003). Enregistrement live  réalisé pour la création en mars 2003 à Bruxelles. José van Dam, Valentina Valente. .. Orchestre et chœurs de La Monnaie Bruxelles. Daniele  Callegari. 2 cd evidence. Durée : 2h26mn.