Compte rendu, opéra. Nancy. Opéra National de Lorraine, le 26 juin 2016. Gaetano Donizetti : Lucia di Lammermoor. Erin Morley, Rame Lahaj, Jean-François Lapointe, Jean Teitgen. Corrado Rovaris, direction musicale. Jean-Louis Martinelli, mise en scÚne

C’est avec le retour du chef d’Ɠuvre gothique de Gaetano Donizetti, absent de l’affiche depuis plus de quatre dĂ©cennies, que l’OpĂ©ra National de Lorraine referme sa saison 2016-2017.  Au rideau final, c’est un vĂ©ritable triomphe, les bravi fusant, lancĂ©s par des spectateurs heureux de retrouver cet opĂ©ra dont ils avaient Ă©tĂ© trop longtemps privĂ©s et qu’ils attendaient avec impatience.

 

 

La Folie de retour Ă  Nancy

 

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Passons rapidement sur la nouvelle production imaginĂ©e par Jean-Louis Martinelli, qui se fait rapidement oublier par son anonymat, plateau nu dĂ©limitĂ© par des murs ainsi qu’une cloison qui s’ouvre sur quelques vidĂ©os – certes superbes – d’une mer charriant un cheval d’écume, les mĂȘme eaux se teintant funestement de rouge Ă  l’annonce de la mort de l’hĂ©roĂŻne. Si la transposition dans les annĂ©es 60 apparaĂźt gratuite et jamais rĂ©ellement justifiĂ©e, cette scĂ©nographie conserve nĂ©anmoins le mĂ©rite de ne jamais entraver la libertĂ© du chant, et s’il y a bien un ouvrage oĂč la voix et ses mĂ©lismes demeurent l’essence mĂȘme du drame, c’est celui-ci.

Si le chƓur, souvent statique, manque de flamme, l’orchestre nancĂ©en donne le meilleur de lui-mĂȘme, sous la direction efficace mais parfois un peu pesante de Corrado Rovaris, le chef conservant – et on l’en remercie – la scĂšne de Wolf Craig opposant les deux ennemis, un moment d’une excitante tension dramatique.

Le plateau, trĂšs homogĂšne, rend parfaitement justice Ă  la partition. Aux cĂŽtĂ©s du Normanno insidieux d’Emanuele Giannino et de l’Alisa Ă  la prĂ©sence rassurante de Valeria Tornatore, Christophe Berry offre d’Arturo un portrait presque sympathique, inconscient du drame qui l’attend, et dĂ©livre une trĂšs belle prestation vocale.

Belle idĂ©e d’avoir confiĂ© l’ambigu Raimondo Ă  la voix noire et rocailleuse de Jean Teitgen, l’une des plus belles basses françaises du moment. Le style demeure de bout en bout impeccable, la puissance de l’instrument remplit sans effort la salle et son grain particulier rĂ©vĂšle un personnage plus complexe qu’il n’y parait, Ă  la fois sincĂšre dans sa tendresse pour la fragile Lucia et ferme dans ses intentions de prĂȘter main-forte Ă  son frĂšre.

Un Enrico inflexible et mordant, superbement incarnĂ© par un Jean-François Lapointe aux aigus toujours plus impressionnants, d’une projection exceptionnelle qui n’a d’égale que la facilitĂ© avec laquelle ils paraissent Ă©mis. Le bas de la tessiture n’a pas toujours cette arrogance, mais le baryton quĂ©bĂ©cois se donne sans compter et sa performance est Ă  saluer.

Magnifique Ă©galement, l’Edgardo enfiĂ©vrĂ© du tĂ©nor kosovar Rame Lahaj. MalgrĂ© une petite baisse de tension durant son premier duo avec Lucia, il peint un portrait bouleversant du jeune amoureux grĂące Ă  son engagement scĂ©nique d’une Ă©vidente justesse et aux couleurs sombres de son timbre, pourtant toujours superbement timbrĂ©. Sa scĂšne finale restera durablement dans les mĂ©moires par sa tendresse infinie et le dĂ©sespoir si sincĂšre qui achĂšve sa prestation, douleur qu’éclaire l’espoir des retrouvailles dans les cieux.

Prise de rĂŽle importante pour la soprano amĂ©ricaine Erin Morley, et Ă©tape essentielle dans une carriĂšre de soprano que la premiĂšre rencontre avec Lucia. Un dĂ©fi relevĂ© avec brio, bien que ce rĂŽle demeure, selon nous, et pour l’instant du moins, la limite du rĂ©pertoire que peut aborder sans dommages la jeune cantatrice. Si le timbre charme par sa vibration dĂ©licate et le suraigu se dĂ©ploie avec une dĂ©concertante facilitĂ©, le mĂ©dium apparaĂźt encore un rien tĂ©nu, et le grave sonne peu, voire disparaĂźt dĂšs que l’orchestre donne de la puissance ; voilĂ  pour les rĂ©serves. Qui se rĂ©vĂšlent bien vite balayĂ©es par l’interprĂ©tation profondĂ©ment personnelle que donne Ă  entendre la chanteuse. DĂšs les premiĂšres phrases, on est touchĂ©s par la justesse des mots et des accents, plus encore par la variĂ©tĂ© de couleurs que cette voix pourtant d’essence lĂ©gĂšre peut se permettre. Et on se surprend tout au long de la soirĂ©e Ă  ĂȘtre touchĂ©s au cƓur, ici par un accent vrai, lĂ  par un pianissimo plein de douleur contenue, autant de dĂ©tails qui forment une appropriation de cette musique.

La scĂšne de la folie demeure Ă  cet Ă©gard un grand moment : adamantine, suspendue, ponctuĂ©e par des silences pleinement habitĂ©s, les sonoritĂ©s cristallines crĂ©Ă©es par la musicienne trouvant leur Ă©cho parfait dans celles, irrĂ©elles, de l’harmonica de verre, instrument vĂ©ritablement indispensable Ă  cette atmosphĂšre.

 

 

Nancy. OpĂ©ra National de Lorraine, 26 juin 2016. Gaetano Donizetti : Lucia di Lammermoor. Livret de Salvatore Cammarano d’aprĂšs Walter Scott. Avec Lucia : Erin Morley ; Edgardo : Rame Lahaj ; Enrico : Jean-François Lapointe ; Raimondo : Jean Teitgen ; Arturo : Christophe Berry ; Alisa : Valeria Tornatore ; Normanno : Emanuele Giannino. ChƓur de l’OpĂ©ra National de Lorraine. Chef de chƓur : Merion Powell. Orchestre Symphonique et Lyrique de Nancy.  Direction musicale : Corrado Rovaris. Mise en scĂšne : Jean-Louis Martinelli ; DĂ©cors : Gilles Taschet ; Costumes : Patrick Dutertre ; LumiĂšres : Jean-Marc Skatchko ; VidĂ©o : HĂ©lĂšne Guetary.

 

 

Aleko et Francesca da Rimini de Rachmaninov Ă  Nancy

rachmaninov-une-582-380-enfant-sage-dossier-operaNancy. Rachmaninov : Aleko, F. Da Rimini. 6-15 fĂ©vrier 2015. Superbe et heureuse surprise lyrique proposĂ©e par l’OpĂ©ra de Nancy : les opĂ©ras de Rachmaninov sont trop peu jouĂ©s et pourtant d’un raffinement symphonique et crĂ©pusculaire, souvent saisissant. Aleko – opĂ©ra virtuose du jeune Ă©lĂšve talentueux au Conservatoire de Moscou de 1893) et surtout le flamboyant Francesca da Rimini- composĂ© en 1905, d’aprĂšs le VĂšme chant de l’Enfer de Dante, dĂ©voilent une facette mĂ©connue de compositeur russe, son gĂ©nie thĂ©Ăątral.

 

 

 

boutonreservationNancy, Opéra de Lorraine
Les 6,8,10,12,15 février 2015
Calderon, Purcarete
Vinogradov, Maksutov, Sebesteyen, Gaskarova, Lifar – Gnidi, Maksutov, Vinogradov, Gaskarova, Liberman

 

 

 

 

 

Aleko, 1893

Decca : l'intĂ©grale Rachma !Aboutissement de son apprentissage au Conservatoire de Moscou, le jeune Rachmaninov doit composer un opĂ©ra d’aprĂšs Pouchkine. Illivre la partition scintillante d’Aleko, d’un raffinement orchestral dĂ©jĂ  sĂ»r, Ă©gal des opĂ©ras les plus rĂ©ussis de Tchaikovski, avec une science des transitions mĂ©lodiques et des climats, entre Ă©lĂ©gie poĂ©tique, ivresse sensuelle et vertiges amers rarement aussi bien enchaĂźnĂ©s. En seulement 17 jours et suivant l’encouragement admiratif d’Arensky son professeur, Rachmaninov achĂšve Alenko qui lui permet de remporter la grande mĂ©daille d’or, rĂ©compense prestigieuse qu’il rĂ©colte avec un an d’avance : c’est dire la prĂ©cocitĂ© de son gĂ©nie lyrique. MalgrĂ© l’enthousiasme immĂ©diat de Tchaikovski dĂšs la premiĂšre Ă  Moscou, Alenko sera ensuite rejetĂ© par son auteur qui le trouvait trop italianisant.

Proche de son sujet, immersion dans le monde tziganes oĂč la libertĂ© fait loi, Rachmaninov inspirĂ© par un milieu d’une sensualitĂ© farouche, Ă  la fois sauvage et brutale mais Ă©tincelante par ses accents orientalisants, favorise tout au long des 13 numĂ©ros de l’ouvrage, une succession de danses caractĂ©risĂ©es, Ă©nergiquement associĂ©es, de choeurs trĂšs recueillis et prĂ©sents, un orchestre dĂ©jĂ  flamboyant qui annonce celui du Chevalier Ladre de 1906. FidĂšle Ă  son sens des contrastes, le jeune auteur fait succĂ©der amples pages symphoniques et chorales Ă  l’atmosphĂ©risme envoĂ»tant et duos d’amour entre les Ă©poux, d’un abandon extatique. Parmi les pages les plus abouties qui dĂ©passe un simple exercice scolaire, citons la Cavatine pour voix de basse (que rendit cĂ©lĂšbre Chaliapine, d’un feu irrĂ©sistible plein d’espĂ©rance et de dĂ©sir inassouvi) ou la scĂšne du berceau. e souvenant de Boris de Moussorsgki, la scĂšne tragique s’achĂšve sur un sublime chƓur de compassion et de recueillement salvateur auquel rĂ©pond les remords du jeune homme sur un rythme de marche grimaçante et languissante, avant que les bois ne marque la fin, Ă  peine martelĂ©e, furtivement. La maturitĂ© dont fait preuve alors Rachmaninov est saisissante.

Synopsis

Carmen russe ? La passion rend fou… D’aprĂšs Les Tziganes de Pouchkine, Alenko est un jeune homme que la vie de BohĂšme sĂ©duit irrĂ©sistiblement au point qu’il dĂ©cide de vivre parmi les Tziganes. Surtout auprĂšs de la belle Zemfira dont les infidĂ©litĂ©s le mĂšne Ă  la folie : possĂ©dĂ©, Aleko tue la jeune femme, sirĂšne fascinante et inaccessible, avant d’ĂȘtre rejetĂ© par le clan qui l’avait accueilli. Le trame de l’action et la caractĂ©risation des protagonistes rappelle Ă©videmment Carmen de Bizet (1875), mais alors que le français se concentre sur le duo mezzo-soprano/tĂ©nor (Carmen, JosĂ©), Rachmaninov choisit le timbre de baryton pour son hĂ©ros tiraillĂ© et bientĂŽt meurtrier.

 

 

 

 

Aleko et Francesca da Rimini de Rachmaninov Ă  Nancy

La figure de Francesca s’impose dans l’histoire des amants maudits magnifiques. Bien que mariĂ©e Ă  Lanceotto, la jeune femme ne peut rĂ©sister au frĂšre de ce dernier : Paolo. La princesse de Rimini a inspirĂ© de nombreux artistes surtout romantiques : les peintres (cĂ©lĂšbre tableau de monsieur Ingres et de William Dyce en une claire nuit enchantĂ©e
)  et les compositeurs tels Liszt (Dante Symphonie), Tchaikovski ou Ambroise Thomas sans omettre Riccardo Zandonai
 La lecture qu’en offre Rachmaninov s’inscrit dans l’illustration tragique, tĂ©nĂ©breuse, crĂ©pusculaire.

L’exceptionnel Francesca da Rimini opus 25 (1905) sur le livret de Modeste Tchaikovski, aux Ă©clats crĂ©pusculaires … souligne combien Rachmaninov est un auteur taillĂ© pour les atmosphĂšres somptueusement fantastiques voire lugubres : pas d’Ă©chappĂ©e possible pour Francesca. La partition met en avant le gĂ©nie symphonique de l’orchestrateur, sa capacitĂ© Ă  saisir des ambiances sombres et mĂ©lancoliques que sous-tend cependant une rĂ©elle Ă©nergie tendre (ample et prophĂ©tique prĂ©lude, trĂšs dĂ©veloppĂ©). Les profils psychologiques sont remarqualement caractĂ©risĂ©s par un orchestre ocĂ©anique qui fait souffler une houle flamboyante et introspective : difficile de rĂ©sister au chant de Lanceotto Malatesta (baryton) chez qui s’embrase littĂ©ralement le feu dĂ©vorant du soupçon et de la jalousie.
En dĂ©pit d’un livret assez sommaire et trĂšs schĂ©matique de Modeste Tchaikovsky, la musique comble les vides criants du texte, dĂ©veloppe de superbes variations symphoniques sur chaque situations en conflits opposant les deux amants ivres et impuissants face au venin de plus en plus menaçant de Lanceotto. StructurĂ© en flasback, le livret mĂȘle prĂ©sent de l’action tragique et dramatique, et passĂ©.
Le prologue Ă©voque le premier et le second cercle des enfers que traverse Dante conduit par Virgile (comme dans le tableau de Delacroix oĂč les deux sont sur la barque sur un ocĂ©an inquiĂ©tant…). Dante aperçoit l’Ăąme et les fantĂŽmes errants de Paolo et Francesca…

rachmaninov au pianoAu premier tableau, ans la palais Malatesta, le trĂšs grand monologue de Lanceotto Malatesta, solitaire, douloureux tĂ©moin d’un amour qu’il ne peut attĂ©nuer sans le dĂ©truire, se glisse l’amertume de Rachmaninov lui-mĂȘme qui compose cette partie (1900) alors qu’il vit une profonde dĂ©pression aprĂšs l’Ă©chec de sa premiĂšre symphonie. Conflit entre rage et impuissance tenace face au destin qui renforce sa totale frustration : Francesca qu’il aime en aime un autre : son propre frĂšre, Paolo. Toute la thĂ©matique de la malĂ©diction se dĂ©ploie ici avec des couleurs inouĂŻes. Contraint de partir Ă  la guerre, Lanceotto exprime nĂ©anmoins ses soupçons et sa colĂšre dĂ©munie. Le meurtre est Ă©vacuĂ© en quelques mesures comme si l’opĂ©ra Ă©tait plutĂŽt centrĂ© sur le ressentiment du frĂšre trahi et Ă©cartĂ© : Lanceotto est le vrai protagoniste de ce drame Ă  la fois Ă©conome et fulgurant.
Dans le tableau II, en l’absence de son frĂšre, le beau Paolo fait sa cour Ă  Francesca en lui narrant subtilement l’histoire de Lancelot et de GueniĂšvre : adultĂšre et trahison d’une force irrĂ©pressible au son de la harpe enchantĂ©e… Rachmaninov peint alors un superbe lieu d’amour enchantĂ© : ce lieu mĂȘme qu’Ă©voque insidieusement Paolo, lĂ  oĂč GueniĂšvre s’est donnĂ© au chevalier magnifique. Les deux s’embrassent quand surgit Lanceotto qui les poignarde de fureur.

L’Epilogue (avec son choeur surexpressif bouche fermĂ©e) Ă©voque le retour de Dante conduit par Virgile hors du second cercle des Enfers. L’ouvrage s’achĂšve ainsi dans les brumes du souvenir, de l’Ă©vocation fantomatique, comme un songe surnaturel.

decca-rachmaninov-the-complete-works-box-coffret-32-cd-ashkenazy-jarviCD. On ne saurait mieux conseiller la version signĂ©e il y a presque 20 ans, en 1996 par Neeme JĂ€rvi et le symphonique de Gothenburg (Decca) avec deux monstres sacrĂ©s du chant russe : le baryton ardent et noble Serguei Leiferkus (Lanceotto) et le tĂ©nor non moins hallucinant Serguei Larin dans le rĂŽle Ă©perdu de Paolo. Chacun Ă©blouit dans la premiĂšre et seconde partie. Il est temps de reconnaĂźtre le gĂ©nie lyrique de Rachmaninov tel qu’il se dĂ©voile dans ses pages hautement dramatiques. Certes la livret pĂȘche mais la construction et l’intelligence musicale captivent de bout en bout : la fin prĂ©cipite le drame, l’Ă©vocation des enfers de Dante offre une fresque symphonique avec chƓur d’une Ă©vidente puissance poĂ©tique.

 

 

Compte rendu, opéra. Nancy. Opéra National de Lorraine, le 25 novembre 2014. Giuseppe Verdi : Nabucco. Giovanni Meoni, Raffaella Angeletti, Alexander Vinogradov, Diana Axentii, Alessandro Liberatore. Rani Calderon, direction musicale. John Fulljames, mise en scÚne

Vague verdienne en juin 2014Peu reprĂ©sentĂ© dans l’Hexagone, le Nabucco de Verdi a eu bien de la chance grĂące Ă  cette nouvelle production montĂ©e par l’OpĂ©ra National de Lorraine. La maison nancĂ©enne a fait appel au mĂȘme metteur en scĂšne que pour sa triomphale ClĂ©mence de Titus la saison derniĂšre : John Fulljames. Le scĂ©nographe anglais a imaginĂ© un unique dĂ©cor surprenant, reproduisant jusque dans ses moindres dĂ©tails une synagogue d’Europe centrale, bĂątiment laissĂ© Ă  l’abandon au cƓur duquel se retrouvent les fidĂšles qui perpĂ©tuent la mĂ©moire de leur foi. Bien souvent, on se prend Ă  penser que l’histoire qui nous est contĂ©e n’est elle-mĂȘme qu’une reprĂ©sentation thĂ©Ăątrale qui permet au groupe de cimenter sa ferveur pour garder force et cohĂ©sion. Les nombreux enfants prĂ©sents sur le plateau, qui escortent le roi de Babylone, reprĂ©sentent l’indispensable transmission, vitale pour toute spiritualitĂ©. On n’oubliera pas de sitĂŽt la valse lente que dansent les hĂ©breux sur la musique de leur supplice au quatriĂšme acte, comme la nostalgie d’un passĂ© dĂ©sormais rĂ©volu. Et ce mystĂ©rieux vieil homme, qui paraĂźt veiller sur les destinĂ©es de chacun et de tous, dont l’omniprĂ©sence muette dans l’ombre du plateau ne cesse d’interroger sur son identitĂ© humaine ou
 divine.

 

 

 

Un Nabucco de mémoire

 

Les costumes, simples mais Ă©lĂ©gants, participent de cette atmosphĂšre intime, loin de tout faste grandiloquent, surprenante de prime abord mais d’une belle justesse Ă©motionnelle.
Cette proximitĂ© se voit renforcĂ©e par la direction remarquable de Rani Calderon, audiblement adoptĂ© par l’orchestre. Nonobstant quelques regrettables dĂ©calages, la pĂąte sonore dĂ©veloppĂ©e par le chef israĂ©lien sert magnifiquement la musique de Verdi, toute de legato et de profondeur. Les airs lents se voient ainsi superbement phrasĂ©s et le chƓur « Va pensiero » tant attendu s’élĂšve avec une pudeur qui transparaĂźt jusque dans les voix du chƓur, admirable d’homogĂ©nĂ©itĂ© et de justesse.
La distribution, comme Ă  l’ordinaire, a Ă©tĂ© particuliĂšrement soignĂ©e. MĂȘme lorsque la fatalitĂ© – et la chance – s’en mĂȘlent. Initialement prĂ©vue dans le rĂŽle d’Abigaille, la soprano allemande Silvana Dussmann a du ĂȘtre remplacĂ©e par Elizabeth Blancke-Biggs, que nous avions applaudie Ă  GenĂšve au printemps dernier. La loi des sĂ©ries ayant dĂ©cidĂ© de continuer son Ɠuvre, la chanteuse amĂ©ricaine s’est vue contrainte de dĂ©clarer forfait aprĂšs la rĂ©pĂ©tition gĂ©nĂ©rale. Et c’est sur l’italienne Raffaella Angeletti que le rideau s’est levĂ© en ce soir de premiĂšre. Une rĂ©vĂ©lation, pas moins. Visiblement accoutumĂ©e aux rĂŽles rĂ©putĂ©s inchantables, cette valeureuse artiste paraĂźt ne rien craindre de l’écriture terrible du personnage. Aigus triomphants, graves sonores, mĂ©dium charnu et arrogance des accents, elle subjugue dĂšs son entrĂ©e par son port altier et son magnĂ©tisme en scĂšne. Avant d’étonner dans la deuxiĂšme partie avec une cantilĂšne piano chantĂ©e archet Ă  la corde, dans une suspension du son qu’on n’imaginait pas, et conduite avec l’art d’une grande musicienne. Toute la reprĂ©sentation se dĂ©roule ainsi, avec Ă©vidence, jusqu’à une mort poignante qui achĂšve de nous faire admirer cette cantatrice trop mĂ©connue.
Face Ă  elle, on rend les armes devant le chant invariablement racĂ© et chĂątiĂ© de Giovanni Meoni, percutant dans l’attaque, mordant dans l’émission et imperturbable dans la ligne vocale. Sa grande scĂšne est Ă  ce titre Ă©loquente, grĂące Ă  un « Dio di Giuda » qui rappelle une fois de plus Renato Bruson par la noblesse de son exĂ©cution, et une cabalette Ă  la fiertĂ© conquĂ©rante, couronnĂ©e par un la bĂ©mol aigu de toute beautĂ©, une note qu’on n’attendait pas chez le baryton italien.
Mention spĂ©ciale au Zaccaria surprenant d’Alexander Vinogradov, tant la silhouette adolescente de cette jeune basse ne laisse rien prĂ©sager de l’ampleur de l’instrument qu’elle abrite. Une voix puissante et riche, parfois un rien engorgĂ©e, mais dont on admire le grave caverneux et l’aigu robuste.
AprĂšs son Des Grieux liĂ©geois, le tĂ©nor Alessandro Liberatore trouve en Ismaele un rĂŽle qui convient mieux Ă  sa vocalitĂ© transalpine, tandis que Diana Axentii profite de son air dans la derniĂšre partie pour faire valoir la puretĂ© de son timbre et le raffinement de son chant. Belle surprise Ă©galement avec le Grand-PrĂȘtre de Baal incarnĂ© avec force et conviction par Kakhaber Shavidze.
Un beau spectacle, chaleureusement saluĂ© par le public au rideau final, qui prouve qu’il n’est pas impossible de servir dignement le drame verdien.

 

 

Nancy. OpĂ©ra National de Lorraine, 25 novembre 2014. Giuseppe Verdi : Nabucco. Livret de Temistocle Solera. Avec Nabucco : Giovanni Meoni ; Abigaille : Raffaella Angeletti ; Zaccaria : Alexander Vinogradov ; Fenena : Diana Axentii ; Ismaele : Alessandro Liberatore ; Le Grand-PrĂȘtre de Baal : Kakhaber Shavidze ; Abdallo : Tadeusz Szczeblewski ; Anna : Elena Le Fur ; L’Homme : Yves Breton. ChƓur de l’OpĂ©ra National de Lorraine. Chef de chƓur : Merion Powell. ChƓur de l’OpĂ©ra-ThĂ©Ăątre de Metz MĂ©tropole. Chef de chƓur : Jean-Pierre Aniorte. Orchestre Symphonique et Lyrique de Nancy. Direction musicale : Rani Calderon. Mise en scĂšne : John Fulljames ; DĂ©cors : Dick Bird ; Costumes : Christina Cunnigham ; LumiĂšres : Lee Curran ; ChorĂ©graphie : Maxine Braham