CD, critique. VIRTUOSISSIMO : Dmitry Sinkovsky / Il Pomo d’Or. Leclair, Tartini… (1 cd Naïve)

sinkovsky-dmitri-violon-cd-naive-critique-review-cd-classiquenews-VirtuosiimoCD, critique. VIRTUOSISSIMO : Dmitry Sinkovsky / Il Pomo d’Oro (1 cd Naïve). Le violoniste et leader de son propre ensemble La Voce strumentale (créé en 2011)dirige dans cet album plus que recommandable Il Pomo d’oro ; l’interprète défend ici une vision engagée, d’une vivacité brûlante dans chaque pièce choisies : cet album est surtout celui d’un artiste à fort tempérament ; toutes de compositeurs baroque permettant à l’instrument soliste de brillant au sein du collectif de cordes. Le style fouetté, hyperdynamique, aux écarts de nuances appuyés qui fait du violon solo un chant surexpressif, d’une virtuosité électrique relance constamment l’écriture du Locatelli d’ouverture (Concerto n°1 de L’Arte del violino opus 3) : une sorte de triptyque faire valoir où la partie de violon mouvements 1 et surtout 3 (Allegro puis Capriccio de plus de 7mn), permet non plus au violoniste de briller mais de collectionner et diversifier tous les effets possibles : en cela la dextérité du leader Sinkovsky est indiscutable. Mais la vrai question demeure : la musique n’est-elle qu’un feu d’artifice ? Non, évidemment et la belle élégance intérieure du Largo central (presque 5mn) enchante par sa rêverie, musicale. Certains regretteront ce panache à tout crin, ses tutti furieux, abordés comme des chevauchées éperdues : trop d’effet finit par agacer. Mais heureusement le chef sait doser et calculer contrastes et effets ; dans une langue plus classique et équilibrée, le Concerto junp l.1 de Pisendel confirme chez les interprètes ce souci de la mesure ; toute virtuosité touche si elle est sous contrôle. Tout aussi chantant, le violon hyperbavard – qu’il a de choses à nous dire, articule, s’emporte mais reste proche du chant et de la respiration (Allegro I). Si la conception du programme est au cœur de sa réussite dans son écoulement c’est qu’elle touche le profil même des auteurs ici abordés : tous du XVIIè XVIIIè qui furent violonistes chevronnés et compositeurs. Ils sont nés dans les deux dernières décades du XVIIè, offrant leur maturité artistique au début du XVIIIè. On le voit dans l’écriture elle-même ; et d’ailleurs dans le Largo du Pisendel qui suit, d’une éloquence naturelle dans la prière recueillie et intérieure.
Le seul français dans le programme est Leclair, à travers les 4 mouvements du Concerto opus 7 n°2 : force est de constater que la mesure comme l’élégance toutes françaises, bénéficiant d’un continuo musclé,nerveux, testostéroné, sonne à la fois expressif et souple ; le violoniste ajoutant sa touche personnelle, celle d’une flexibilité solaire, qui sait murmurer et nuancer sans craindre de mordre aussi, avec une respiration étendue et presque pudique dans l’Adagio.
Le sens des climats et des couleurs est plus encore contrasté dans le Tartini (Concerto a lunardo venier D 115), d’une profonde langueur, alternée à l’épanchement le plus passionné ; Sinkovsky en exprime cette dépression lagunaire si proche du chant (d’ailleurs le violoniste moscovite est aussi chanteur, contre-ténor qui semble comprendre de l’intérieur l’enjeu vocal de chaque ligne : du bien bel ouvrage là encore). Car chaque effet y est inféodé à la couleur intérieure, non à l’effet artificiel et strictement démonstratif. Le geste se fait explicitation interrogative sur un état de dépression attendrie, à la fois nostalgique et démuni, d’un caractère authentiquement post vivaldien. Pour nous, l’investissement poétique et l’imaginaire (couleurs, nuances) que sait y développer le violoniste russe, forment l’épisode le plus intéressant de cet album.

CLIC D'OR macaron 200On y détecte dans la conduite intérieure et les couleurs sous jacentes de la ligne violonistique (cantabile préromantique du second andante cantabile), l’apport de cette complicité avec les chanteurs contre ténors de la nouvelle génération les Fagioli ou Orlinski…, sans omettre sa collaboration avec Joyce DiDonato ou Ann Hallenberg, divas baroques parmi les plus engagées elles aussi, avec lesquels il a travaillé. Voilà a contrario de bien des ensembles plus lisses et ronronnants, la très belle lecture d’un violoniste touche à tout, qui est aussi chanteur et chef d’orchestre. Dmitry Sinkovsky démontre l’étendue de ses capacités à colorer et nuancer ce concept ailleurs éculé, réducteur et si répétitif, de virtuosité. Ici tout respire et chante avec une musicalité rare. De quoi réviser idéalement sa propre connaissance des manières et des styles de Locatelli à Tartini, de Leclair à Telemann…

 

 

 

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CD, critique. VIRTUOSISSIMO : Dmitry Sinkovsky / Il Pomo d’Oro (1 cd Naïve)

 

 

En savoir plus sur le site d’Il Pomo d’Oro
http://www.il-pomodoro.ch/news/new-album-with-dmitry-sinkovsky/

Le site de Dmitri Sinkovsky
https://www.dmitrysinkovsky.com/news/

VOIR, écouter Dmitri Sinkovsky dans la Capriccio de Locatelli
https://www.youtube.com/watch?v=ppDAQy5F4ho

Photos : depuis le site de Dmitri Sinkovsky © M Borggreve

 
 

CD événement, critique. JOHAN SEBASTIAN BACH : Ouvertures for orchestra bwv 1066 – 1069 (Concerto Italiano, Rinaldo Alesandrini, 2 cd Naïve, 2018)

BACH-JS-ouvertures-orchestra-rinaldo-alessandrini-naive-2-cd-critique-cd-review-critique-baroque-classiquenewsCD événement, critique. JOHANN SEBASTIAN BACH : Ouvertures for orchestra bwv 1066 – 1069 (Concerto Italiano, Rinaldo Alesandrini, 2 cd Naïve, 2018). Le chef Rinaldo Alessandrini poursuit son exploration du continent BACH chez Naïve avec ce double coffret. Après les Brandebourgeois qui remontent à la période de Coethen, voici les Ouvertures pour orchestre… Enregistré en déc 2018 à Rome, le programme met en perspective autour des 4 Ouvertures pour orchestre de Jean-Sébastien, les Suites des autres « Johann » du clan, ses cousins, Johann Bernhard et Johann Ludwig. On a souvent classé le style d’Alessandrini, comparé à celui de son confrère baroqueux, Biondi, comme le plus intellectuel des deux : l’épure conceptuelle du premier, a contrario de l’organique imaginatif et généreux du second, confinant parfois à une sécheresse qui contredit la sensualité pourtant inscrite dans la musique italienne.

S’agissant de Jean-Sébastien Bach, le chef bénéficie des excellentes personnalités qui composent son ensemble Concerto Italiano, collectif capable de restituer cette synthèse magistrale d’un Bach alors en pleine maîtrise de ses moyens et qui se joue des styles italiens et surtout français, en une pensée germanique qui organise et structure pour la cohérence et l’unité globale.

 

 

 

Danses françaises et italiennes

 

 

 

Le chef italien s’intéresse aux Ouvertures BWV 1066 à 1069, et jouées de façon chronologique : la n°2 bwv 1067 est bien malgré son numéro, la plus tardive du corpus, datée de 1738 ; les œuvres depuis récemment, ne sont plus classées dans le corpus des partitions de Coethen (1717-1723), mais plus tardives, datées de la période de Leipzig : Jean-Sébastien a composé nombre de partitions profanes, purement instrumentales, pour les musiciens virtuoses du Collegium Musicum (dirigés auparavant par Telemann). Cela simultanément à ses cantates et Passions. Les instrumentistes professionnels avaient coutume de donner leurs concerts à Leipzig au Café Zimmermann, de 1723 à 1741. JS dirigea le collectif très applaudi à partir de mai 1729 (et jusqu’en 1741). Les instrumentistes de Saint Thomas dont il était Cantor et Director Musices purent se mêler aux instrumentistes du Collegium pour l’exécution de Cantates ambitieuses et des Passions, dont la Saint-Mathieu.
Certaines Ouvertures ont pu être composées antérieurement à Leipzig, quand JS était le compositeur de plusieurs cours : Coethen donc jusqu’en 1728 ; Saxe-Weissenfels dès 1729 ; puis en 1736, Dresde, composées dans l’un de ces contextes pour un événement dynastique: l’Ouverture n°2 bwv 1067 est liée à la Cour de Dresde de façon sûre – sa partie de flûte étant dédiée au soliste Buffardin alors au service de l’Electeur de Saxe, Auguste III ; quand la n°4 serait bien de Coethen…

Dès la majestueuse ouverture  BWV 1068, sommet d’élégance roborative, à laquelle succède immédiatement une fugue des plus ciselées par un Bach supérieurement inspiré, le geste du maestro italien affirme une évidente précision, un souci de la clarté, voire une stricte lisibilité verticale, au détriment d’un certain abandon ; ce qui s’exprime dans une coupe sèche mais d’une motricité rythmique nerveuse ; Alessandrini souligne le relief de l’écriture concertante, et surtout l’opposition / dialogue tutti / soliste, d’un caractère alterné très italien. L’ouverture pointée rappelle bien sûr l’esthétique française et son esprit dansé, d’une immuable souplesse ; quand le style fugué revient au seul génie de Bach et révélateur bien souvent de cet élan lumineux et solaire qui le caractérise. Il faut donc trouver le liant évident entre la partita (séquentielle) et la suite de danse, qui respire et s’unifie pourtant de l’un à l’autre épisode.

Depuis le modèle de Lully transmis en Allemagne par Muffat, l’élégance est française. Et Bach sur ce plan connaît bien son affaire ; il faut articuler et faire parler la musique pour éviter d’en dissoudre le caractère et l’expression.
De sorte qu’en guise d’Ouvertures, Alessandrini nous comble par un catalogue de pièces dansantes aux nuances expressives, idéalement restituées.
La lente Courante (noble, solennelle, majestueuse – la plus « française », qui ouvre comme au bal, l’Ouverture n°1 bwv 1066), le rapide Passepied y paraît (n’est-il pas un menuet mais en plus électrique voire rustique c’est à dire pastoral?), semblant écarter définitivement toute Allemande, au profit des séquences authentiquement « françaises » soient : bourrées, gavottes, menuets, alors très à la mode. Quand la seule Gigue (qui referme la pétulante bwv 1068) est dans le style italien.
Avec beaucoup de subtilité, et d’imagination aussi, Alessandrini soigne la Sarabande de la bwv 1067 (plus rapide et plus expressive que la Courante qui reste formelle et contrôlée, mais tout autant majestueuse) – même attention particularisée pour le Menuet, danse qui a le plus grand succès et le plus durable au XVIIIè – rapide, nerveux mais léger et sautillant : allègre, badin. Sautillante tout autant, la forlane qui doit être expressive comme la gigue. Quant à la gavotte, JS Bach n’oublie pas son caractère lui aussi pastoral (comme le passepied).
Qu’elles soient dansées ou jouées comme arrière fond fastueux pour les événements politiques qui en sont le prétexte, les 4 ouvertures orchestrales de Bach expriment la quintessence du mouvement. Avouons que précis et architecturé, le geste du chef sait aussi respirer, rebondir, fluidifier…

Complément utile à la richesse chorégraphique des Ouvertures de Jean Sébastien, le programme ajoute l’Ouverture pour cordes seules (très française) de son cousin et ami Johann Bernhard Bach (1676 – 1749) qu’il fait jouer, signe de reconnaissance, par les instrumentistes du Collegium. Plus liées et alanguies, moins syncopées et donc hâchées avec un sens de la ligne plus naturel, les 8 sections (comprenant les Rigaudons par trois; absents chez JS) sonnent plus évidents, en particulier l’excellente bascule du Menuet (9): que des cordes donc, mais quel feu contrasté : quel soin dans l’articulation. Un chambrisme mieux abouti. Auquel le hautbois proche d’un Couperin à cette mesure française dans l’Air qui suit (10)…

Enchaînée la suite BWV 1065 s’affirme davantage encore par son caractère et ses tempéraments idéalement contrastés qui propre à JS, semblent s’élever vers des hauteurs jamais visitées avant lui. La très belle Forlane, vivace et rustique, déploie une activité intérieure solaire, gonflée d’une saine ardeur, portée par un assise rythmique parfaite. Enfin le passepied qui conclut cette guirlande enivrée, rappelle évidemment ce qu’en fera Haendel dans Watermusic

Dans le CD2, on note la même qualité inventive chez l’ainé des trois Bach, ici réunis, le Bach de Meiningen, Johann Ludwig (1677 – 1731) dont JS joue les œuvres à Leipzig en 1726 et 1750, preuve là encore d’une belle estimation.
CLIC_macaron_2014De Johann Sebastian, Alessandrini joue enfin les deux ouvertures bwv 1069 et surtout bwv 1067, la plus développée et la plus inventive ne serait-ce que dans la Sarabande, la Bourrée en 3 parties ; l’élément très original en est la Polonaise, avec flûte initialement confiée à Buffardin qui déploie cette autorité militaire, idéalement caractérisée, à la fois hautaine et nerveuse grâce à laquelle Bach rend hommage à Auguste III, Electeur de Saxe et roi de Pologne depuis 1734. De même la « Battinerie » pour Badinerie (conclusion) est bien jouée scherzando, léger et élégant, fulgurante comme une bambochade et selon l’esprit fouettée, élégante, légère, fugace d’un Fragonard. Ce travail de ciselure instrumentale, porté sur l’intonation, l’articulation, la réalisation des ornements, en préservant la ligne du souffle, les phrasés, la respiration accrédite donc une excellente lecture. Du fort bel ouvrage qui démontre s’il en était besoin, la conception géniale de JS Bach pour le Café Zimmermann à Leipzig. CLIC de CLASSIQUENEWS de l’automne 2019.

 

 

 

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CD événement, critique. JOHAN SEBASTIAN BACH : Ouvertures for orchestra bwv 1066 – 1069 (Concerto Italiano, Rinaldo Alesandrini, 2 cd Naïve, 2018).

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CD, compte rendu critique. Belle Époque. Emmanuel Ceyson, harpe. Concerto de Henriette Renié, Pièces de Dubois, Pierné, Saint-Saëns. Orch. Régional Avignon Provence. Samuel Jean, direction. 1 cd Naïve. Enregistrement réalisé en septembre 2014 (Avignon).

ceysson emmanuel harpe belle epoque henriette renie, pierne, dubois saint-saens cd critique review, compte rendu CLASSIQUENEWSCD, compte rendu critique. Belle Époque. Emmanuel Ceyson, harpe. Concerto de Henriette Renié, Pièces de Dubois, Pierné, Saint-Saëns (1 cd Naïve, 2014). Il incarne le top en matière musicale : beauté, talent, réussite. Emmanuel Ceysson apporte en plus de tout cela, grâce à son nouveau cd, l’affirmation d’une sensibilité unique au service d’un choix audacieux qui met en avant des œuvres rares et aujourd’hui peu jouées : partitions Belle Epoque donc, signées Henriette Renié, Saint-Saëns, Pierné. Il fallait attendre un tempérament technicien et artiste de sa trempe pour les revoir à l’affiche… Harpe solo de l’Orchestre de l’Opéra de Paris depuis 10 ans (à 22 ans), Emmanuel Ceysonn poursuit une carrière exceptionnelle : il vient d’intégrer l’orchestre du Metropolitan de New York (mai 2015) et a inauguré son poste (Harpe solo du Metropolitan), avec une œuvre qu’il a déjà joué dans la fosse parisienne, Tannhaüser de Wagner (septembre 2015). Pour l’heure, enregistrée en septembre 2014, le programme de ce disque dévoile une perle inédite : le Concerto en ut mineur de Renié, élève du trop classique Dubois, aux côtés de l’éblouissant morceau de concert de Saint-Saint et des plus convenus voire sirupeux Pierné, surtout Dubois. Le sujet est ce romantisme début de siècle : hommage d’abord à Renié, artiste et interprète phare des années 1900 (le Concerto est créé avec l’Orchestre Lamoureux en 1901) et affirme la place exceptionnelle de la harpe dans l’imaginaire parisien et français grâce aussi aux oeuvres de Saint-Saëns et de Pierné, tout autant captivantes.

Le Concerto de Melle Henriette Renié met en avant les limites de l’orchestre : d’une âpreté parfois raide, d’autant que la haute technicité digitale du soliste est particulièrement mise en avant (avec une prise trop proche qui contredit et dénature l’équilibre naturel soliste/orchestre telle qu’elle émane d’une salle de concert depuis le point d’écoute d’un auditeur lambda). En mars 1901, date de création parisienne du Concerto de et par la harpiste, Henriette Renié, prodige de la harpe s’impose indiscutablement à un époque où la maîtrise de l’instrument était affaire de femmes. L’élève de Théodore Dubois au Conservatoire se révèle bavarde et loquace, précisément inspirée dans une partition qui cultive les contrastes de climats avec une réelle intelligence dramatique : son souci de la structure et sa solidité étant particulièrement vifs ici. Tessiture grave sollicitée dès le début, larges et amples accords, la harpe orchestrale de Madame Renié est douée d’une saisissante palette expressive : associant tempérament affirmé et recherche de sonorités intérieures exigeant davantage de style et de phrasés de la part du soliste. Entre suavité et surtout douceur tendre, le second mouvement Adagio met en relief l’attention du soliste pour l’expression de climats ténus d’une irrésistible pudeur expressive, d’autant que Renié s’y montre très mélodiquement fauréenne. Une intériorité recueillie que dément l’allant surexpressif de caractère fantastique du  Scherzo écrit bien après les deux premiers mouvements, plein d’éclairs et de traits contrastés proche d’un tempérament hautement narratif.
ceysson 582 emanuel ceysson harpe solo review cd comptre rendu critique cd CLASSIQUENEWSPeu après la création du Concerto de Henriette Renié, soit en 1903, Dubois et Pierné livrent leur copie : Pierné (Concertstück) éblouit littéralement par son génie de l’orchestration en un point supérieur à la facilité pourtant réelle de Renié ; Dubois, maître de la dite Renié, retrouve une séduction mélodique suave et même voluptueuse, pourtant atténuée, pour ne pas dire gâchée par des effets d’une facilité parfois lourde (violon, cors très exposés). Le métier est là mais l’inspirationsur la durée faiblit de part en part. Par comparaison, le Renié retient nettement l’attention par sa diversité de climats et son caractère expressif.  Pierné comme Dubois, use(et abuse peut-être) des cuivres et du cor lointain, si suggestif et onirique ; mais tous deux, sans être eux-même harpiste, affirment une connaissance de l’instrument qui n’a rien à envier à la foisonannte pièce de Saint-Saëns d’une séduction virtuose et de sa dernière période créatrice (Morceau de concert, 1918), que l’orchestre ne parvient pas ici à exprimer dans sa légèreté voire sa facétie. Le geste de Samuel Jean paraît bien rustre: bien moins suggestif et léger que dans le récital récent de Julie Fuchs (YES!), également dédié à la Belle Époque (il est vrai que tout chef ne donne que ce qu’il peut en fonction de l’orchestre qu’il dirige…).  Dommage car ce que réalise Emmanuel Ceysson sur sa harpe relève d’une éloquence emperlée, fine, précise néanmoins puissante et autrement plus variée dans ses dynamiques allusives.

CD, compte rendu critique. Belle Époque. Emmanuel Ceyson, harpe. Concerto de Henriette Renié, Pièces de Dubois, Pierné, Saint-Saëns. Orch. Régional Avignon Provence. Samuel Jean, direction. 1 cd Naïve. Enregistrement réalisé en septembre 2014 (Avignon).

CD. Coffret : 6 Quatuors dédiés à Haydn (Cambini-Paris, 3 cd Ambroisie)

cambini paris 6 quatuors de mozart dedies a Haydn 3 cd ambroisieCD. Coffret, compte rendu critique : 6 Quatuors dédiés à Haydn (Cambini-Paris, 3 cd Ambroisie). Les instrumentistes du Quatuor Cambini sont déjà très expérimentés, participants aux formations connues tel Le Cercle de l’Harmonie (dont le violoniste Julien Chauvin a été premier violon), la plus récente Loge Olympique (dont il est l’instigateur) ou Les Talens lyriques; c’est dire leur appétit et leur facilité dans l’interprétation informée sur instruments d’époque. Dès les premières notes, l’écoute fait entendre la cohérence sonore, l’élégance et aussi la suavité amusée d’un Mozart particulièrement … viennois (en cela ils sont proches de leurs confrères du Quatuor Mosaïque) c’est à dire, courtois, éduqué, raffiné; effectivement admirateur de Haydn auquel il rend hommage mais déjà porteur de ses propres idiomes, profond et palpitant.

La précision dynamique, la richesse des intonations et la ciselure agogique permettent de caractériser chaque mouvement saisi dans sa coupe et son rythme propre. Les 6 Quatuors mozartiens gagnent une ampleur, une profondeur, une sincérité (élément central voire essentiel chez Mozart). Informés, les instrumentistes sont donc complets et offrent toutes les reprises, ce qui ajoute au dévoilement de l’architecture de chaque opus : on y relève une amplification du geste proche de la pensée mozartienne, … déjà prébeethovénienne ; ainsi les Quatuors La Chasse ou Les Dissonances, entre grâce, profondeur voire gravité (déjà romantique : n’oublions jamais que son opéra sedia de jeunesse Lucio SIlla est contemporain des Souffrances du jeune Werther de Goethe !), sont l’arête structurante du génie mozartien qui sait ainsi transcender la forme quatuor.  L’allant lumineux (l’esprit des Lumières) porte tout le développement final des Dissonances, d’un souffle irrésistible. Aucun doute ce coffret s’impose par sa maturité, sa vision aiguisée, profonde, expressive. Le sentiment en reste le souci moteur. Juste et magistral. C’est donc un CLIC de classiquenews d’avril 2015.

 

 

Mozart : 6 Quatuors dédiés à Haydn. Quatuor Cambini-Paris. 3 cd Ambroisie. Enregistré en 2013, 2014. Durée : 3h32.

CD. Franco Fagioli, contre ténor. Porpora il maestro (1 cd Naïve, juin 2013).

fagioli franco porpora cd naive il maestro porporaCD. Franco Fagioli, contre ténor. Porpora il maestro (1 cd Naïve, juin 2013). En moins de 5 ans, – un micro intervalle dans l’histoire d’une carrière, le contre ténor Franco Fagioli dit “monsieur Bartoli”, parce qu’il partage avec la diva romaine, le tempérament dramatique, le feu éruptif, l’intensité et jusqu’à la couleur du timbre…-, est devenu un phénomène – osons le dire, beaucoup plus intéressant que Philippe Jaroussky qui se cantonne par exemple et de dépuis le début de son parcours musical et lyrique toujours au même registre (larmoyant et langoureux : cette réserve n’ôte rien à son talent). en revanche dans le cas de Fagioli, l’étendue des possibilités expressives est indiscutablement plus large, l’étoffe vocale comme le tempérament, plus novateurs et audacieux.

Parmi les contre ténors de la nouvelle génération (avec David Hansen, autre personnalité saisissante mais lui sopraniste), Fagioli fait figure de modèle par son audace, sa volonté d’en découdre à chaque récital ou rôle lyrique … comme s’il jouait sa vie sur l’instant.  En abordant à ce moment de sa carrière, pourtant encore courte, l’immense dieu de la voix et du chant napolitain, Niccolo Porpora (1686-1768), maître et mentor des Farinelli, Senesino, ou Cafarelli (soit les plus grands castrats du XVIIIème)-, Fagioli s’inscrit d’emblée très haut dans l’intention et l’interprétation : ses moyens sont certes très grands. De fait, le résultat satisfait la promesse qu’il a laissé suspendue, tant par l’intelligence stylistique, que l’audace surtout, et l’imagination des moyens vocaux: le chanteur affirme ici un sacré tempérament.

Dans son hommage à Porpora, Franco Fagiolo affirme un tempérament vocal irrésistible

Monsieur Bartoli embrase la lyre porporienne…

CLIC D'OR macaron 200Comme galvanisé par l’écriture elle-même pyrotechnique et acrobatique du compositeur napolitain, Fagioli se dépasse lui-même (trilles, coloratoure, ligne vocale illimitée, sauts d’intervalles, passages entre les registres, agilité comme expressivité, projection comme intonation…) tout relève chez Fagioli d’un interprète au calcul millimétré qui rétablit la pure virtuosité technicienne avec la profondeur et la vérité poétique. alliance auparavant incertaine, désormais réalisable, c’est un exemple pour tout.
Fagioli semble faire renaître par son intensité et cette couleur si habitée ce bel canto spécifique incarnée au XVIIIè par Cafarelli ou Farinelli, divinis, diseurs et acrobates capables ne l’oublions pas d’enchanter et d’apaiser la torpeur mélancolique du Roi d’Espagne Philippe V. Le plus grand maître de chant à son époque … on veut bien le croire à l’écoute du seul premier air de Valentiniano extrait d’Ezio (un standard de l’opéra seria métastasien mis  en musique par tous les grands dont Handel ; Porpora rétablit immédiatement la pure virtuosité avec les inflexions intérieures d’une âme agitée conquérante qui exprime sa vision de l’aigle victorieux… Agité et même inquiet, l’air de Scitalce (vorrei spiegar l’affanno) de Semiramide riconosciuta développe à travers un air long (plus de 6mn), la panique intérieure d’une âme touchée, en pleine effloresence émotive que le timbre épanoui, flexible, agile du contre ténor argentin embrase littéralement.

fagioli franco opera magazine Porpora_04Les deux airs les plus longs de ce récital porporien (qui donne la mesure du génie virevoltant éclatant d’un Porpora, – vrai rival de Haendel à Londres dans les années 1730, donne la pleine idée du talent dramatique de Fagioli et de sa souplesse vocale dans des cascades de vocalises et des aigus étourdissants, couverts et longs, soutenus avec une intensité égale (une performance admirable!) : d’abord: l’air d’Adalgiso extrait de Carlo il Calvo : Spesso di nubi cinto (plus de 7mn45) : un air qui use de la métaphore solaire avec une finesse éloquente et une caractérisation scintillante à laquelle Fagioli maître absolu des vocalises en mitraillette apporte une sincérité de ton, irrésistible. L’ultime séquence est la plus longue (presque 10 mn : air de Vulcain de Vulcano, cantate a voce sola : non lasciar chi t’ama tanto… il exprime avec pudeur et subtilité le désarroi d’un Vulcain impuissant, démuni, épris de l’inaccessible Venus (qui lui préfère Mars): jouant moins sur l’acrobatie, l’écriture offre des variations de couleurs sur la tenue de la voix dont le vibrato et l’accentuation doivent être millimétrés. Imaginer un Vulcain en contre-ténor et non plus en basse ou bayrton profond relève d’une sensibilité juste : la couleur même de la voix trahit l’émotion et l’impuissance du dieu amoureux…  Ici rien d’affecté ni d’artificiel grâce à la maîtrise exemplaire du souffle et de la ligne, des trilles tenues, des passages sur la durée.. en un arc tendu, souverrain d’un esprit funambulesque. La voix exprime l’intensité de l’âme éprouvée avec un tact et une élégance étonnante… qui font le brio et l’éclat intérieur de ce style galant dont Porpora est passé maître depuis Venise dans les années 1720, puis qu’il a ensuite développé à Londres.
Evidemment, l’ombre du grand Farinelli, l’élève et la créature favorite du système Porpora, est évoqué dans l’air de Polifemo (1735), composé à Londres  pour le castrat légendaire : dans le 2 airs sélectionnés (Nell’attendere il mio bene puis alto Giove…), le berger Acis chante son émoi nouveau à l’idée de l’apparition de la belle Galatée… il remercie ensuite Jupiter / Giove en un air de gratitude, littéralement irradié. L’ivresse, l’extase qui se dégagent du chant d’un Fagioli ému, pudique (bien à rebours de la soi disante artificialité d’un Porpora rien que performant et creux) emportent toute réserve : la franchise et l’intensité du timbre, l’égalité du souffle, la couleur du timbre s’imposent d’eux mêmes. Jamais démonstratifs ou surexpressifs, les instrumentistes de l’Academia Montis Regalis dirigés par Alessandro de Marchi savent s’inscrire au diapason de ce chant mesurée, fin, subtil. Voici l’affirmation d’un immense vocaliste et d’un interprète au chant irrésistible.

fagioli franco porpora cd naive il maestro porporaFranco Fagioli, contre-ténor. Propora il maestro : airs d’opéras de Niccolo Porpora : Carlo il calvo, Didone abbandonnata, Ezio, Il ritiro, il verbo in carne, Meride e Selinunte, Polifemo, Semiramide riconosciuta, Vulcano (cantate). Academia Montis Regalis. Alessandro De Marchi, direction. Enregistrement réalisé en juin 2013 à Mondovi (Italie). 1 cd Naïve V 5369.

CD. Vivaldi : L’incoronazione di Dario (Dantone, 2013)

CD. Vivaldi : L’incoronazione di Dario (Dantone, 2013). L’agilité esthétisante qu’apporte le geste fluide et dramatique d’Ottavio Dantone fait heureusement palpiter le continuo et l’orchestre, révélant avant toute chose (dont la très cohérente distribution vocale réunit ici) cette frénésie miraculeuse du Pretre Rosso, ses alanguissements aussi. La cohérence sonore est irrésistible, confirmant à nouveau ce que nous aimons penser : aux côtés de Haendel et Rameau, Vivaldi est l’un des très grands génies de l’opéra baroque du premier XVIIIème.

Excellent Dario de Dantone

vivaldi_dario_naive_dantone_cd_naiveLe début de l’intrigue persane commençant par un superbe duo d’altos féminins, celui des deux sœurs Statira et Argene, les filles du grand Cyrus, recèle bien des trésors lyriques.
Soutenu par les satrapes pour succéder à Cyrus et épouser sa fille Statira (qui l’aime sans ciller), Darius trouve un excellent interprète en la personne de l’excellent ténor Anders Dahlin (d’ailleurs très bon ramiste). La flexibilité tendre et bien chantante de la voix offre une saisissante présence au héros de l’opéra : viril mais enivré, déterminé mais humain. Belle musicalité ardente également pour les deux femmes dressées de part et d’autre de ce Dario fringuant de haute voltige : Delphine Galou et Sara Mingardo composent de superbes portraits féminins des deux sœurs, la malicieuse et hypocrite autant que jalouse Argene ; la noble et droite, lumineuse et ardente Statira. Dommage que l’Oronte de la mezzo Lucia Cirillo paraisse si peu impliquée par son personnage, contredisant par exemple les contrastes dynamiques de l’orchestre dans son air du II, le plus long de l’opéra (plus de 5mn30).
L’Arpago de Sofia Soloviy est un peu étroit. L’Alinda de la soprano Roberta Mameli a un tout autre tempérament, ardent lui aussi, et d’un engagement sans failles (superbe air du II : Io son quell’augelletto…). La soprano palpitante, au diapason du continuo et de l’orchestre, finement ciselé comme son chant, est la surprise et la révélation de cette production. Un nom à suivre.

Pour beaucoup encore (trop), les opéras de Vivaldi sont une série mécanique d’airs da capo, certes avec variations, et tout de même grand raffinement instrumental : écoutez l’air de Statira au III (Sentiro fra ramo e ramo : où le chant des cordes et du violon solo ressuscitent l’extase printanière : l’auteur des Quatre Saisons n’est pas loin…). Dantone sait nous démontrer sans démonstration que l’invention formelle suit les rebonds de l’action, révélant les personnalités de chaque protagoniste : la couleuvre Argene, le couple lumineux Dario/Statira…

CLIC_macaron_2014Grâce au piquant raffiné de L’Incoronazione di Dario (Couronnement de Darius), créé durant l’hiver 1717, sur la scène de son théâtre à Venise, le San Angelo, Vivaldi allait gagner les faveurs du gouverneur autrichien de Mantoue, Philipp von Hesse-Darmstadt (présent à la première) qui l’invite dans la foulée comme maestro di capella, au lieu même où brilla Monteverdi. Le chef d’oeuvre prémantouan de Vivaldi ne pouvait ici trouver meilleurs interprètes : agiles, caractérisés, d’une ivresse musicale dépassant la seule exécution honnête. Il faut du sang et du nerf chez Vivaldi : Ottavio Dantone et son ensembre très affûté, Accademia Bizantina, nous en dispense avec force et intelligence.

Vivaldi : L’incoronazione di Dario. Venise, San Angelo 1717. Anders Dahlin, TENOR: DARIO. Sara Mingardo, CONTRALTO: STATIRA. Delphine Galou, CONTRALTO: ARGENE. Riaccardo Novaro, BARYTON: NICENO
Sofia Soloviy, SOPRANO: ARPAGO. Lucia Cirillo, MEZZO SOPRANO: ORONTE. Giuseppina Bridelli, MEZZO SOPRANO: FLORA. Roberta Mameli, SOPRANO: ALINDA. Accademia Bizantina.
Ottavio Dantone, direction. 3 cd Naïve. Enregistrement réalisé en septembre 2013 en Allemagne.

Livres, jeunesse. Les Petits oiseaux (Naïve)

les_oiseaux_petits_oiseaux_naive_livres_FontanelLivres de jeunesse. Les petits oiseaux. Dans le bestiaire d’un monde enchanté et surtout très inspirant, règnent sans partage les petits volatiles, ceux les mieux chantants, à la différence des grands spécimens : hirondelle et mésange, rouge-gorge et pinson pour les plus connus ; sittelle, verdier, tarin, bouvreuil ou bruant… leurs noms ne s’inventent pas et c’est tout un univers délicieusement sonore qui a charmé d’abord les compositeurs de toute époque… Ravel, Messiaen, Stravinsky, Français et Britten, sans omettre les plus fameux, ici les plus anciens c’est à dire ces baroques prêts à exprimer le miracle d’une nature toujours surprenante : Vivaldi, Rameau, d’Aquin, François Couperin…

Au fil de la narration, le jeune lecteur comme l’adulte découvre ces chants envoûtants à la simplicité désarmante et si onirique, miroirs d’une nature préservée, intacte … dont on rêve de l’accès secret quelque part au hasard des partitions réunies dans le cd de l’ouvrage.  A travers l’histoire d’une ferme saisie par l’hiver, le lecteur et l’auditeur suit les saisons et apprend à reconnaître par le dessin et l’image, par le chant spécifique aussi de chaque volatile, tous les acteurs de cette histoire lue et joliment illustrée.

Les petits oiseaux. Béatrice Fontanel, Antoine Guilloppé.  Éditions Naïve livres. ISBN : 978-2-35021-317-0. Parution : décembre 2013.

 

CD. Ravel, Debussy : Ochestre de chambre de Paris (1 cd Naïve)

CD. Ravel, Debussy : Ochestre de chambre de Paris (1 cd Naïve). Thomas Zehetmair favorise d’emblée une expressivité parfois rugueuse dans Tzigane, en une approche parfaitement caractérisée… la formule est bien connue des abonnés de l’Orchestre de chambre de Paris : selon le principe du ” joué / dirigé “, le chef est aussi supersoliste, relevant sans failles les défis de ce double emploi. On reste sur notre fin en revanche s’agissant des Ravel suivants: malgré une évidente virtuosité instrumentale, très mise en avant par l’enregistrement comme le jeu des balances interprétatives, chef et musiciens manquent cette hypersensibilité nostalgique  (citant l’esprit baroque d’une subtile suggestivité, en particulier dans le Tombeau de Couperin), alchimie ténue dont Ravel en horloger orfèvre détient le secret.

 

 

 

zehetmair_ravel_debussy_naive_orchestre_chambre_parisLes Debussy (Petite Suite dans l’orchestration validée par l’auteur de Henri Büssler), plus coulants, expression d’une jeunesse apparemment  bienheureuse vont mieux aux musiciens, associant élégance et désinvolture, frappées par le sceau d’une très belle transparence (superbe Menuet).  Les Danses profane et sacrée défendues par la harpe puissante et charpentée (à pédales) du soliste très en verve (Emmanuel Ceysson) se distinguent nettement par la franchise du jeu et la fermeté de la sonorité. Comme pour la Suite, et d’une façon générale,  l’allant chorégraphique s’accorde idéalement au style fouillé et articulé de l’orchestre.
Sous la direction ferme du chef ( un brin trop sage certainement), les instrumentistes affirment un niveau superlatif. De toute évidence, au service d’un programme symphonique francais des plus réjouissants, voici l’un des meilleurs disques récent de l’Orchestre de chambre de Paris.  Une carte de visite et davantage : l’affirmation d’une belle implication collective en devenir qui invite à retrouver les musiciens au concert.

 

 

Debussy, Ravel : Orchestre de chambre de Paris. Thomas Zehetmair, violon et direction. 1 cd Naïve V 5345. Enregistré en 2013. Parution fin octobre 2012. Le programme du disque est donné en concert avec la Symphonie n°5 de Beethoven, le 12 novembre 2013 au TCE, Paris.

 

 

agenda

Orchestre de chambre de Paris
saison 2013-2014

 

Beethoven
Symphonie n°5

Ravel

Tzigane
Pavane pour une infante défunte
Le Tombeau de Couperin

Debussy
Sarabande

Orchestre de chambre de Paris
Thomas Zehetmair, violon et directionParis, TCE
Mardi 12 novembre 2013, 20h

 

CD. Vivaldi : Catone in Utica (Curtis, 2012)

CD. Vivaldi: Catone in Utica (Curtis, 2012. 3 cd Naïve)    … Nouveau jalon de l’intégrale des opéras de Vivaldi chez Naïve. Après Scimone (1983), Malgoire (rétablissant l’acte I manquant en 1997), voici pour ce Caton in Utica de 1738 (créé au Filarmonico de Vérone dans les décors de Bibiena), le geste d’Alan Curtis dont l’arête vive, le style nerveux et sec soulignent la furià du Vénitien moins sa capacité à rompre la chaîne de la frénésie pour que enfin mais si rarement ici, s’affirme la lyre sensuelle voire extatique du divin Antonio.
Or tout cela est inscrit dans les actes parvenus II et III donc et s’il emprunte à l’Olimpiade sa formidable ouverture, le chef reste dans une tension certes dramatique dont l’âpreté à tout craint nous semble réductrice : où est ce Vivaldi poète enchanteur, celui des Quatre Saisons. Curtis réemboite le pas d’un Spinosi, tout muscles et rage, évitant de s’alanguir trop, mais sans disposer ici d’un plateau vocal totalement convaincant.

 

 

Apreté de Curtis …

 

vivaldi_catone_utica_naive_cd_naive_curtisParlons d’abord du Catone, en demi teintes, du ténor Topi Lehtipuu glaçant, tendu lui aussi, au rythme linguistique carnassier qui rehausse cependant la figure du rival de César : la ligne manque de clarté, tous les aigus sont engorgés et les vocalises patinent mais le mordant du personnage parvenu en fin de course, vieux sénateur incarnant l’idéal républicain face à l’ambition du jeune César (Roberta Mameli : âpre et trop droite, voire limitée dans les airs)  paraît suffisamment pour offrir du personnage un portrait ” à la romaine “, riche en vivacité mais d’un style parfois douteux (minaudant entre maniérisme et affectation de toutes sortes).
Plus nettement passionnante la figure d’Arbace dont la soprano Emöke Barath fait une sorte de Cherubino ardent et très impliqué (mais en soprano) dans récitatifs et arie ; grave et sombre, mûre avant l’âge, la fille de Catone, Marzia est campée par Sonia Prina, contralto à la profondeur sauvage et droite, souvent martiale : un vrai garçon manqué… qui pourtant malgré la fureur de son père (II) avoue son amour pour l’ennemi incarné : César (ici soprano métallique). C’est compter sans la fin stratège qu’est le vainqueur de Rome : là, l’intrigue de la veuve de Pompée, Emilia (formidable Anne Hallenberg), définitivement remontée contre César, tente d’exacerber (vainement) la haine plus récente de Caton : mais vaincu à Utica celui-ci tente de se suicider …

Au final dans ce jeu des identités fortes affrontées et, sur le plan des tessitures, inversées : unis dans la haine, Catone et Emilia sont remontés contre César ; propre à l’opéra baroque qui aime mêler les sexes, Cesare est un soprano vif voire cynique opposé par exemple à celle qu’il aime, Marzia (à l’inverse, profond contralto) ; d’emblée,  le travail théatral et psychologique est indiscutable : les récitatifs magnifiquement articulés s’imposent.

Pour l’Emilia d’Ann Hallenberg, l’Arbace d’Emöke Barath, et aussi le Fulvio de Romina Basso, cette nouvelle lecture du Catone vivaldien, version Curtis 2012, mérite absolument d’être écoutée. Dommage que Curtis s’entête à surligner l’expressivté vivaldienne en écartant toute langueur au profit d’une permanente tension. Après tout, Vivaldi valant bien Handel, il serait temps d’envisager chez le Vénitien un même théâtre : émotionnel, riche, palpitant, contrasté. Le défi des nouvelles générations ?

Antonio Vivaldi (1678-1741) : Catone in Utica, 1738. Topi Lehtipuu, Catone. Ann Hallenberg, Emilia. Roberta Mameli, Cesare. Sonia Prina, Marzia. Romina Basso, Fulvio. Emöke Baràth, Arbace. Il Complesso Barocco. Alan Curtis, direction. 3 cd Naïve. OP 30545.

CD. Stravinsky: Le sacre du printemps (Jordan, 2012)

CD. Philippe Jordan fête avec volupté les 100 ans du Sacre de Stravinsky   …   Enregistré en mai 2012 à l’Opéra Bastille, ce nouvel album (le 2è déjà) de Philippe Jordan avec l’Orchestre de l’Opéra national de Paris confirme les préludes amorcés entre chef et musiciens : une entente évidente, un plaisir supérieur pour vivre la musique ensemble. Depuis leur Symphonie Alpestre de Strauss, montagne philharmonique d’une prodigieuse narration sonore frappée du sceau de l’imagination climatique, les interprètes se retrouvent ici en mai 2012 pour deux autres sommets de la musique symphonique française et spécifiquement parisienne. Dans l’histoire des Ballets Russes, le Prélude comme le Sacre du printemps indiquent clairement un point d’accomplissement pour les deux compositeurs : l’ivresse érotique et l’enchantement semi conscient s’impose à nous dans un Prélude d’une délicatese infinie; quant au Sacre, voilà longtemps que l’on n’avait pas écouté direction aussi parfaite et équilibrée entre précision lumineuse (détachant la tenue caractérisée et fortement individualisée de chaque instrument protagoniste) et expressionnisme symboliste !

Le Sacre enchanté de Philippe Jordan

stravinsky_debussy_prelude_faune_sacre_printemps_naive_cd_philippe_jordan_opera_de_parisLa baguette de Philippe Jordan aime ciseler dans la suggestion mais aussi ici, mordre dans l’ivresse libérée des timbres associés d’une infinie inventivité ; le chef s’appuie sur la manière et le style supraélégant des instrumentistes parisiens dont les prédécesseurs en mai 1913 dans la fosse du TCE avaient fait la réussite révolutionnaire de la partition. Jordan ajoute une précision électrique et incandescente, une vision de poète architecte aussi qui sait unifier, structurer, développer une dramaturgie supérieurement aboutie… et frappante par son relief, sa vivacité, comme des teintes plus délicatement nimbées et voilées.
Fureur et ivresse des timbres associés. Comparée à tant d’autres versions soit rutilantes, soient sèches, soit littéralement narratives, Philippe Jordan apporte aussi le mystère et l’enchantement, toute la poésie libre des instruments sollicités. Quelle maestria ! Quelle conviction dans la tension progressive… La volupté de chaque épisode est nourrie d’un onguent magicien ; l’expérience lyrique du chef, directeur musical de l’Opéra, en est peut-être pour beaucoup et l’on se dit que Nicolas Joel n’aura pas tout rater à Paris: nommer le fils du regretté Armin Jordan, capable de vrais miracles à Paris, Philippe à la tête de l’orchestre maison aura été un acte convaincant qui porte aujourd’hui des fruits éclatants.  Voici du Sacre du printemps et pour le centenaire de l’oeuvre, une nouvelle version de référence sur instruments modernes. Le champion et pionnier dans le domaine s’agissant de la partition de Stravinsky demeurant évidemment le geste du français François-Xavier Roth, d’une maîtrise incomparable sur instruments parisiens d’époque (1913) et révélateur en ce sens des formats sonores et des timbres instrumentaux originels… après la tournée 2013, le disque devrait sortir fin 2013/printemps 2014.

Sur instruments modernes, le chant des instruments fait tout ici, et renforce la réussite magistrale de cet enregistrement dont on ne saurait trop souligner avec admiration le miracle de la volupté instrumentale.

Inscrire enfin le Boléro ravélien après les deux chefs d’oeuvre Debussyste et Stravinskien est de la meilleure inspiration : une claire confirmation que l’orchestre et leur chef se montrent très inspiré par la lyre symphonique française postromantique : Du Prélude au Sacre en passant par le Boléro, soit de Debussy, Stravinsky à Ravel se joue ici tout le délirant apanage, bruyant et millimétré du symphonisme français. Lecture réjouissante.

Debussy: Prélude à l’après-midi d’un faune. Stravinsky: le Sacre du printemps. Ravel : Boléro. Orchestre de l’Opéra national de Paris. Philippe Jordan, direction. 1 cd Naïve, enregistré à Paris, Opéra Bastille en mai 2012. Durée : 57mn. Naïve V 5332.