COMPTE-RENDU, critique concert. PARIS, Salle Cortot, le 3 février 2020. Récital RAVEL. Miroslav Kultyshev, piano

COMPTE-RENDU, critique concert. PARIS, Salle Cortot, le 3 février 2020. Récital RAVEL. Miroslav Kultyshev, piano. Les « Nuits du Piano à Paris » , créées il y a 10 ans, présentaient lundi 3 février le premier concert de leur série 2020 à la salle Cortot. S’étant donné la vocation de faire connaitre des artistes de stature internationale mais peu présents sur les scènes françaises, Patrice Moracchini, le créateur et directeur artistique de ce cycle mais aussi du festival « Les Nuits du piano d’Erbalunga » en Corse, a invité le pianiste russe Miroslav Kultyshev, vainqueur en 2007 du XIIIème Concours International de piano Tchaïkovski de Moscou. Le public parisien passionné de piano avait le choix ce soir du 3 février, devant une offre multiple et alléchante. Celui de la salle Cortot n’aura rien regretté, émerveillé par le talent de Kultyshev.

 

 

LE JARDIN FÉÉRIQUE DE MIROSLAV KULTYSHEV

 

 

Miroslav Kultychev concert piano critique review classiquenews la critique PIANO classiquenewsTandis que Mikhaïl Pletnev interprétait le soir même Mozart et Beethoven à la Philharmonie, son compatriote Miroslav Kultyshev avait choisi Ravel. Un timide sourire esquissé, un regard à peine croisé avec le public – qui aura loisir de lire plus tard lorsqu’il saluera, dans le puits de ses deux grands yeux noirs rêveurs et doux, les traits attachants de sa personnalité – et le voici déjà penché sur le clavier, prêt à cueillir la tendre lumière des Jeux d’eau. Il lui suffit de quelques mesures, de l’ébauche de leur ligne souple dans un jeu délicat de sonorités, pour nous introduire dans un jardin féérique, dont nous ne sortirons qu’à la fin du concert. Un univers où nous le suivons où qu’il aille, sans y trouver aucun ennui, que ce soit sur l’océan ou dans la vallée des Miroirs, dans la candeur enfantine de la Sonatine ou la sensualité des valses. Chaque pièce semble un coffre à trésors, qu’il ouvre avec délectation, et dont il s’émerveille de chaque joyau. Ravel en contient avec lui certainement plus que nous ne l’imaginions: quelle variété dans les timbres, les espaces, les éclairages! Tout cela sans jamais que ça ne paraisse trop, mais dans une respiration naturelle et un goût exquis.
Ces Jeux d’eau ne sont pas une surface miroitante et froide mais un flux vivant de sonorités liquides: il nous plonge dans leurs voluptueuses profondeurs puis nous ramène à la douce irrisation de leur surface, et nous éclabousse de leurs aigus de cristal. Les cinq pièces des Miroirs sont enchanteresses: les Noctuelles se dérobent, insaisissables, dans une fluidité que rien n’entrave, laissent des traînées impalpables et doucement colorées. L’étymologie de son patronyme ne le dément pas, Kultyshev y cultive avec gourmandise le plaisir du son, dans une agogique subtile. Les Oiseaux tristes forment un paysage immobile, d’une grande profondeur de champs, dans l’étagement de ses plans sonores. Une barque sur l’océan, se balance doucement, bercée par le flot continu et fondu des arpèges, sous le toucher sans lourdeur du pianiste. Très bien architecturée, il en varie les éclairages comme les éclats successifs du jour, donnant au climax une intensité renversante. Contraste avec l’Alborada del gracioso: quel caractère! le jeu du pianiste se fait âpre et sanguin, rageur et bouillant. Ici le trait est net, incisif, sans demi-teinte, le ton conquérant. Tout se pose dans les résonances de la Vallée des cloches, où le pianiste donne de la largeur à l’espace. Pour finir la première partie, Kultyshev donne à la Sonatine sa fraicheur ingénue, sa tendresse, et ses inflexions subtiles, ne les répétant pas à l’identique dans la reprise.
La seconde partie est consacrée aux valses. Tout d’abord le cycle si particulier des huit Valses Nobles et Sentimentales: Kultyshev sait en relever les contrastes, avec finesse et poésie, leur donner leurs saveurs propres, dans leur rondeur et leur suavité, ou au contraire dans leur rudesse et leur angulosité. Énergique et sans détour (la première), retenue et étirée (la deuxième), spirituelle et allurée, (la sixième), délicate et allusive (la septième), il les enchaîne comme si cela allait de soi, avec élégance et sensualité, de la même façon qu’il abordera ensuite la Valse (dans la très orchestrale transcription de A.Icharev), après le court Prélude en la mineur, judicieuse transition. Il en donne une interprétation saisissante et troublante: elle commence sombre et fantomatique; dans ses tourbillons se télescopent ses deux mondes: celui des fastes et des lustres, et celui désagrégé et violent. Comme un félin il navigue entre ces deux atmosphères, puissant et agile, en architecte et coloriste hors pair, jusqu’à sa fracassante fin.

Heureux de l’accueil enthousiaste du public, son sourire comme deux ailes dans l’azur, ses yeux noirs luisants de plaisir, il donnera trois bis, mais du Chopin: la Fantaisie-impromptu, et bien sûr une valse et une mazurka. Un concert qu’il ne fallait pas manquer. Crédit photo Jan Eytan