Compte rendu, opéra. Paris, Palais Garnier, le 27 mars 2015. Jules Massenet : Le Cid. Roberto Alagna, Annick Massis, Paul Gay… Orchestre et choeurs de l’Opéra national de Paris. Michel Plasson, direction. Charles Roubaud, mise en scène.

Michel Plasson revient à l’Opéra National de Paris pour Le Cid de Jules Massenet. Le Palais Garnier accueille la production marseillaise signée Charles Roubaud. La distribution largement francophone fait honneur à l’occasion rare et l’orchestre et choeurs de l’Opéra de Paris rayonnent par leur un bel investissement.

 

 

 

Le Cid de Massenet au Palais Garnier : artificielle séduction servie par un grand chef

Plasson, vive Plasson !

 

SLIDE_Massenet_580_320 - copieLa première du Cid de Massenet a lieu au Palais Garnier le 30 novembre 1885 et l’œuvre est unanimement saluée par le public et la critique. Opéra ambitieux sur l’amour et sur la gloire, inspiré de la pièce historique de Guillén de Castro y Bellvis et son adaptation par Pierre Corneille, il pose quelques problèmes formels à l’heure actuelle. Le livret raconte l’histoire de Rodrigue dans l’Espagne de la Reconquista. Et comment pour venger l’offense faite à son père, Don Diègue, il finit par provoquer et tuer le père de Chimène, sa fiancée. Elle ne peut qu’exiger le châtiment de son bien-aimé mais le Roi a besoin de lui pour lutter contre les Maures. Il revient vainqueur, Chimène est terriblement partagée, mais le lieto fine arrive quand Rodrigue décide de se donner la mort … qu’elle empêche, et le Roi les unit. L’amour et l’honneur sont vainqueurs. Cette difficulté contemporaine avait déjà été ressentie par Claude Debussy qui trouva impossible d’achever son propre essai lyrique Rodrigue et Chimène, d’après la même histoire, sur le livret de Catulle Mendès.

En effet, fin XIXe siècle, le grand opéra historique est déjà essoufflé. Il l’est davantage à notre époque. Or, la partition est riche en mélodies et pleine des moments de beauté comme d’intensité ; Massenet se montre artisan solide des procédés grand-opératiques, mis au point par un Meyerbeer ou un Halévy. L’influence de Verdi est aussi remarquable. Avec des interprètes de qualité, la facilité comme l’ambition mélodique de Massenet se traduisent en grands airs impressionnants. Mais il s’agît surtout du mélodrame habituel du compositeur dont la complaisance est évidente vis-à-vis des attentes du lieu de la création de son opéra. Remarquons que la dernière fois que l’œuvre a été représentée à Paris fut en 1919 !

 

 

cid-palais-garnier-roberto-alagna-paul-gay-massenet-michel-plassonEn cette fin d’hiver 2014 – 2015, Roberto Alagna et Sonia Ganassi interprètent le couple contrarié de Rodrigue et Chimène. Le ténor se montre toujours maître de sa langue, avec une attention à la diction indéniable, malgré la prosodie parfois maladroite et anti-esthétique du livret. Il est aussi un acteur engageant et engagé, appassionato, ma non tanto en l’occurrence. Un Divo avec plein de qualités dans une Å“uvre et une mise en scène à la beauté … superficielle. Remarquons néanmoins son chant passionné lors des airs « O noble lame étincelante » et « O souverain, ô juge, ô père », vivement récompensés par le public, malgré une certaine difficulté dans le dernier. Le public récompense aussi Chimène dans son célèbre air « Pleurez, pleurez mes yeux ». Ganassi fait preuve d’un bel investissement également, mais sa caractérisation du rôle met en valeur l’aspect hautain et caractériel du personnage, quand elle aurait pu davantage le nuancer. Le timbre plutôt sombre et la prestation parfois trop forte ont un effet pas toujours favorable chez l’auditoire. Inversement, le Don Diègue de Paul Gay est le véritable sommet d’expression, de précision, de justesse de la distribution. Le chanteur affirme une prestation largement inoubliable par la force et la beauté de son instrument, en l’occurrence délicieusement nuancé selon les besoins (mélo)dramatiques. Son duo à la fin du premier acte avec Rodrigue est un des nombreux moments forts le concernant.
Remarquons également la belle prestation d’Annick Massis dans le rôle de l’Infante. Du côté des femmes de la distribution, elle rayonne par la beauté exquise de son instrument, une présence scénique distinguée mais sans prétention, et une véracité émotionnelle évidente (et surprenante!) lors de ses morceaux terriblement beaux, pourtant très artificiels. Retenons entre autres sa pseudo-prière lors de la distribution des aumônes au début du IIe acte. Si le Roi de Nicolas Cavallier, correct, paraît moins noble que le Don Diègue de Paul Gay, l’Envoyé Maure interprété par Jean-Gabriel Saint-Martin est, lui, tout altier, toute agilité. Félicitons les chÅ“urs de l’Opéra sous la direction de José Luis Basso, très sollicités pour les processions, les hymnes guerriers et religieux, les marches, etc…

 

La mise en scène de Charles Roubaud, dans sa transposition de l’action vers l’Espagne de Franco, demeure pourtant sans pertinence. Elle se contente souvent de suivre l’intrigue du Moyen Age, dans des habits du XXe siècle. Dans ce sens, elle s’accorde à l’opéra lui-même, d’une beauté réelle mais peu profonde, et fais très peu pour insuffler de la vitalité durable et mémorable à la partition. La mise en scène, avec ses qualités plastiques (beaux costumes et décors de Katia Duflot et Emmanuelle Favre respectivement), paraît laisser le public indifférent, dans les meilleurs des cas. Heureusement, et comme d’habitude, il revient à l’orchestre d’être le protagoniste réel de la pièce. Sous la baguette sincère et experte de Michel Plasson les instrumentistes parisiens savent être discrets et pompeux à souhait. Si personne ne prétend qu’il s’agît d’un chef-d’œuvre absolu de Massenet, nous y croirions presque devant la science si juste et si belle de Plasson, et la complicité et le respect des musiciens pour sa direction. Une Å“uvre rare à découvrir au Palais Garnier à l’affiche les 2, 6, 9, 12, 15, 18 et 21 avril 2015.

 

 

Compte rendu, opéra. Paris. Opéra Bastille, le 2 mars 2015. Charles Gounod : Faust. Piotr Beczala, Jean-François Lapointe… Orchestre et choeurs de l’Opéra National de Paris. Michel Plasson, direction. Jean-Romain Vesperini, mise en scène.

Michel Plasson revient à l’Opéra National de Paris pour Faust de Charles Gounod. L’Opéra Bastille accueille une distribution largement non-francophone dans une nouvelle mise en scène conçue par Jean-Romain Vesperini. 3 heures d’émotion et de musique enchanteresse, mais peut-être trop déséquilibrée en ce qui concerne quelques choix artistiques qui laissent perplexes. Une performance honorée plutôt par les quelques spécialistes engagés, et un choeur et un orchestre… ravissants.

 Gounod + Plasson = un duo gagnant !

FAUSTFaust de Gounod a été reçu comme une Å“uvre innovante et impressionnante lors de sa création en 1859 grâce à un certain rejet des conventions de l’époque, notamment le chÅ“ur introductif et le final concerté. Aujourd’hui, nous apprécions surtout les vertus musicales de la partition, sa transparente et efficace théâtralité, malgré le livret de modeste envergure de Jules Barbier et Michel Carré d’après Goethe. Rarement mise en scène, l’opus a une abondance mélodique indéniable et un certain flair avec beaucoup de potentiel dramatique. Or, ce soir le drame se voit largement affecté par toute une série de péripéties et choix incompréhensibles. Le bateau tient bon grâce à la direction musicale d’un Michel Plasson toujours maître de son art et des chÅ“urs impressionnants, mais nous avons de nombreuses réserves vis-à-vis de la plupart des rôles et aussi quant à la mise en scène.

Les choeurs de l’Opéra de Paris sous la nouvelle direction de José Luis Basso sont extraordinaires. Ils sont toujours investis lors des nombreuses interventions et font preuve d’un dynamisme saisissant que ce soit dans la légèreté mondaine au deuxième acte dans « Ainsi que la brise légère » ou dans l’expression d’un héroïsme mystique et glorieux au quatrième lors du célèbre chÅ“ur des soldats « Gloire immortelle ». Nous regrettons pourtant l’écart abyssal entre la richesse de leur prestation musicale et la trop modeste inspiration du metteur en scène. En ce qui concerne les solistes embauchés, il s’agît sans doute d’artistes de qualité, dont les talents musicaux arrivent à toucher l’auditoire malgré, notamment, un grand souci d’articulation et de diction du français pour la plupart. Mais connaissant la prosodie pas facile du livret, nous constatons tout autant que de tels artistes spécialistes du chant français auraient pu avoir plus d’impact. En
l’occurrence le Faust de Piotr Beczala est solide, avec le beau timbre qui lui est propre et une projection correcte. Or, si nous aimons l’intensité passionnante et passionnée de son chant lors du célèbre air « Salut, demeure chaste et pure », nous pensons que le français peut s’améliorer et nous sommes davantage frappés et conquis par le violon solo du morceau (NDLR : le ténor polonais vient de sortir chez Deutsche Grammophon un récital dédié aux Romantiques Français : Piotr Beczala, The French Collection : lire notre compte rendu critique complet “Les Boieldieu et Donizetti sans défaut de Beczala, 1 cd DG).
Ildar Abdrazakov en Méphistophélès est une force de la nature. C’est un diable charmant et charmeur, avec une voix qui ne nous laisse pas insensibles. Or, encore une fois, il est regrettable que son français ne soit pas à la hauteur de son charisme scénique ni de son évidente musicalité. Nous pouvons presque en dire autant de Krassimira Stoyanova dans le rôle de Marguerite. Si nous aimons les qualités de l’instrument, le français presque incompréhensible nous éloigne des charmes de sa belle voix. En plus elle ,’est guère aidée par la mise en scène, pas très valorisante pour son personnage.

Bien heureusement la distribution compte avec quelques francophones dans les rôles secondaires, notamment le baryton spécialiste du chant français Jean-François Lapointe. Il habite le rôle de Valentin avec une prestance et une présence pleine d’émotion qui ensorcelle l’auditoire. A la beauté plastique du chanteur se joignent une prosodie sensible et un chant sincère et touchant. Lors de son air au deuxième acte « Sol natal de mes aïeux » comme dans la scène de sa mort au quatrième, il se donne et s’abandonne totalement,  théâtralement et musicalement, régalant l’audience des moments de très fortes sensations. La mezzo-soprano Anaïk Morel dans le rôle travesti de Siebel, rayonne d’un charme attendrissant lors de ses participations, son articulation est bonne et son chant irréprochable.

L’orchestre de l’Opéra, lui, est sans doute le protagoniste de l’oeuvre en l’occurrence, et son principal argument. Si nous avons aimé les lumières de François Thouret et la chorégraphie de Selin Dündar au ballet du dernier acte, nous avons beaucoup de réserves vis-à-vis à la mise en scène de Jean-Romain Vesperini, protégé d’un Luc Bondy et d’un Peter Stein.
Certaines idées de potentiel aboutissent souvent à un rien quelque peu désuet. Des nombreuses et longues transitions scéniques impliquent beaucoup de temps mort (dans une Å“uvre déjà longue…), l’aspect fantastique se limite à des explosions et du feu sur scène, frappant aux yeux et aux oreilles, mais d’un kitsch et d’une facilité confondante. La beauté monumentale des décors de Johan Engels contrastant avec la modestie confondante de quelques scènes célèbres. Notamment la scène de Marguerite, avec tant de potentiel, « Il était un Roi de Thulé » finissant dans l’air des bijoux,  moments de la mise en scène que nous aimerions oublier.

FAUSTLa prestation de l’orchestre est, elle, complètement inoubliable. Michel Plasson est un des grands spécialistes de la musique romantique française d’une ardeur intacte, et toujours avec une baguette sensible et raffinée, mais aussi inventive, réactive, parfois dynamique, parfois sublime. Toujours intéressante ! Impossible de ne pas aimer l’œuvre devant un travail si bien ciselé, l’Orchestre de l’Opéra faisant preuve d’un beau coloris, de transparence et de clarté, de charme et de brio ; une prestation si frappante par son naturel et son rigueur, inspirant tour à tour des soupirs et des frissons, des frémissements délicieux qui caressent et enivre l’ouïe  en permanence. Une Å“uvre à voir par sa rareté, pour la beauté des performances et gestes d’un Lapointe saisissant, d’un Plasson inspiré et rayonnant, d’un superbe orchestre, de superbes choeurs, et de quelques bons danseurs… Suffisamment de séductions à nous yeux pour venir applaudir ce nouveau Faust parisien.  A l’affiche à l’Opéra Bastille à Paris, les 5, 9, 12, 15, 18, 22, 25 et 28 mars 2015.