COMPTE-RENDU, opéra. PARIS, le 30 mars 2019. ADAM : Le Postillon de Lonjumeau. Spyres / Fau / Rouland.

ADAM critiqie opera critique concert critique festival _postillon_de_lonjumeau_3_dr_stefan_brionCOMPTE-RENDU, opéra. PARIS, Opéra-Comique, le 30 mars 2019. Adolphe Adam : Le Postillon de Lonjumeau. Michael Spyres / Michel Fau / Sébastien Rouland. Le 13 octobre 1836 fut une grande date dans l’histoire de l’Opéra-Comique avec la création du Postillon de Lonjumeau (sans g) d’Adolphe Adam ; l’ouvrage fut accueilli triomphalement pour sa musique enjoué et le talent de ses deux interprètes principaux. Il connut plus de 500 représentations pendant le XIXe siècle avant de disparaître de l’affiche en 1894… pour réapparaître enfin ces jours-ci dans l’institution qui l’a vu naître. Le Postillon d’Adam, alias Chapalou, c’est d’abord un ténor qui se doit d’affronter, avec une vocalità typiquement rossinienne, l’une des tessitures les plus périlleuses du répertoire. Tout est basé sur sa performance : c’est en chantant son air « Mes amis, écoutez l’histoire », au premier acte – dont Donizetti se souviendra peut-être dans sa Fille du régiment, quatre ans plus tard -, et en poussant un retentissent contre-Ré qu’il est engagé dans la troupe de l’opéra Royal. Devenu célèbre, Chapelou apparaît au II sous les traits de Saint-Phar, le plus adulé des ténors, qui joue les Divos en se produisant devant Louis le quinzième.

 

  

 

Retour réussi du Postillon de Lonjumeau au Comique

De sauts d’octaves en contre-ré,
Michael Spyres rayonne en Postillon

 

 

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Pour rendre crédible un tel livret et donner à sa musique sa véritable identité, il fallait le plus expert des interprètes, notamment sur le plan vocal. Le nom de Michael Spyres, qui a déjà connu d’immenses succès sur cette même scène et dans répertoire proche, s’est imposé à Olivier Mantei, et le moins que l’on puisse dire est que le ténor américain n’a pas déçu les attentes. Avec sa diction française impeccable (mais un petit accent charmant dans les dialogues parlés), son style parfait, il impressionne surtout par ses sauts d’octaves et ses contre-Ré émis sans effort, qui ont fait délirer le public. A ses côtés, la jeune soprano québécoise Florie Valiquette, avec sa voix fraîche et bien timbrée, trouve des accents d’un beau pathétisme, surtout à la fin du I où cet opéra-comique (qui annonce déjà l’opérette de demain…) bascule dans le drame semi-serio, à l’image du meilleur Rossini. Au II, elle a le piquant et l’espièglerie de Madeleine, l’épouse délaissée par Chapelou, transformée, grâce à un riche héritage, en élégante Madame de Latour, dont elle possède la tierce aiguë et l’abattage. De son côté, l’inénarrable Frank Leguérinel campe le plus crédible des Marquis de Corcy, méprisant et cruel à souhait, et vocalement d’une diction exemplaire. Enfin, le baryton wallon Laurent Kubla, à l’émission franche et sonore, est à la fois le jaloux Biju, rival en amour du Postillon, puis Alcindor, le cocasse compagnon de route de Saint-Phar. (Illustration ci dessus : Frank Leguérinel et Michael Spyres)

 

 

ADAM le postillon_de_lonjumeau_2_dr_stefan_brion critique classiquenews critique opera critique concertsAprès ses succès dans l’univers lyriques – Ciboulette de Hahn ici-même / avril 2015 ; ou Ariadne auf naxos tout dernièrement au Théâtre du Capitole / mars 2019 -, Michel Fau signe une production qui respecte à la fois certaines règles propres à l’opéra-comique, mais en les revoyant par le prisme de son propre univers, kitsch et fellinien à la fois. Les décors colorés et acidulé d’Emmanuel Charles, la plupart sous formes d’immenses toiles peintes, font penser à l’univers des célèbres photographes Pierre et Gilles, tandis que les costumes baroques de Christian Lacroix sont un régal pour les yeux. Travesti en Rose, la suivante de Madame de Latour, Michel Fau nous fait son habituel numéro, mais avec moins de génie que de coutume ici, l’hilarité qu’il suscite étant plus souvent forcée que naturelle.

 

 


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A la tête d’un Orchestre de l’Opéra de Rouen chatoyant, le jeune chef français Sébastien Rouland n’a pas peur de s’engager corps et âme dans une œuvre aux visages multiples, et accompagne avec amour ses chanteurs, tout en restituant la verve des pages les plus savoureuses et pétillantes.

Une heureuse résurrection qu’il ne faut surtout pas manquer à Paris… ou à Rouen où le spectacle sera repris pour les fêtes de fin d’années 2019 ! 

  

 

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COMPTE-RENDU, opéra. PARIS, Opéra Comique, le 30 mars 2019. ADAM : Le Postillon de Lonjumeau. Michael Spyres / Michel Fau / Sébastien Rouland. Illustrations : © S Brion 2019 - A l’affiche de l’Opéra-Comique à PARIS, jusqu’au 9 avril 2019 – Diffusion sur France Musique, le 28 avril 2019, 20h 

  

  

 

COMPTE-RENDU, opéra. TOULOUSE, le 1er mars 2019. R. STRAUSS: Ariane à Naxos. Fau, Hunhold, Savage. Orch Nat Capitole. E.ROGISTER

COMPTE-RENDU, opéra. TOULOUSE, Capitole, le 1er mars 2019. R. STRAUSS: Ariane à Naxos (nouvelle production). Fau, Belugou, Fabing, Hunhold, Savage, Morel, Sutphen. Orch National du Capitole. E.ROGISTER, direction. Donner l’opéra le plus élégant de Richard Strauss et Hugo von Haufmannstahl, le plus exigeant au niveau théâtral avec des voix hors normes, toutes surexposées, est une véritable gageure que Christophe Ghristi, nouveau directeur de l’auguste maison toulousaine, relève avec brio. Il a trouvé en Michel Fau un homme de théâtre respectueux de la musique, capable de donner vie à Ariane à Naxos en un équilibre parfait entre théâtre et musique, entre le prologue et l’opéra lui-même.
J’ai toujours jusqu’à présent trouvé que la partie musicale dépassait le théâtre et que des deux parties l’une dominait l’autre. Au disque la musique sublime de bout en bout de l’opéra s’écoute en boucle et sans limites, à la recherche de timbres rares et de vocalités exactes. A la scène souvent le prologue est trop ceci ou pas assez cela ; et en fait ne convainc pas ; trop souvent l’opéra peut s’enliser. Pourtant je parle de productions à Aix (avec  l’Ariane de Jessye Norman) ou Paris (avec la Zerbinetta de Natalie Dessay)… Je dois dire que ce soir le travail extraordinairement intelligent et délicat de Michel Fau mériterait une analyse de chaque minute.  L’humour y est d’une subtilité rare et sur plusieurs plans. La beauté des costumes (David Belugou)  et des maquillages (Pascale Fau)  ajoutent une élégance rare à chaque personnage quelque soit son physique.

Ariane à Naxos de Strauss/Hofmansthal
Production géniale à Toulouse

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C’est également David Belugou qui a réalisé deux décors intelligents et qui éclairés avec subtilité par Joël Fabing, semblent bien plus complexes et profonds qu’ils ne paraissent. Il est rarissime de trouver à l’opéra travail théâtral si soigné dans un respecte absolu de la musique. Dans la fosse les instrumentistes de l’orchestre du Capitole choisis pour leur excellence jouent comme des dieux sous la baguette inventive et vivante d‘Evan Rogister. Il aborde par exemple le prologue de l’opéra avec une allure presque expressionniste et sèche avant de colorer toute la subtile orchestration de Strauss en son poids exact. N’oublions pas que les 38 instrumentistes demandés par Strauss sont évidement de parfaites solistes ou chambristes avérés, mais ensemble ils sonnent comme un orchestre symphonique complet (dans le final).

Que dire des chanteurs à présent ? Ayant chacun les notes incroyables exigées et des timbres intéressants, dans un tel contexte, ils n’ont qu’à chanter de leur mieux pour devenir …divins dans un environnement si favorable. Jusqu’aux plus petites interventions, chacun est merveilleux. L’Ariane de Catherine Hunold est sculpturale, sa prima Donna caricaturale.  En Bachus,  le ténor Issachah Savage,  est éblouissant de panache vocal avec une quinte aiguë et une longueur de souffle qui tiennent du surnaturel ;  dans le prologue, sa brutalité pleine de morgue un est vrai régal de suffisance, pardonnée après le final. Car la puissance du duo final justement, est historique ; une telle plénitude sonore dépasse l’entendement. La Zerbinetta d‘Elisabeth Sutphen mérite des éloges pour un équilibre théâtre-chant de haut vol, alors qu’il s’agit d’une prise de rôle. Elle passe du moqueur au profond en un clin d’ oeil ; virtuose ou languide, elle peut tout.
Le trio de voix, rondes et nuancées, qui tiennent compagnie à Ariane sur son rocher sont d’une qualité inoubliable que ce soit Caroline Jestaedt,  en Naïade, Sarah Laulan en Dryade ou Carolina Ullrich en Echo. Les quatre messieurs qui accompagnent Zerbinetta ne sont pas en reste au niveau vocal mais jouent également avec beaucoup de vivacité et d’énergie (Pierre-Emmanuel Roubet,  Scaramouche ; Yuri Kissin,  Truffaldino ; Antonio Figueroa,  Brighella).  Philippe-Nicolas Martin, en  Arlequin ajoutant une belle touche de vraie-fausse mélancolie dans son lied.
Dans le Prologue, le compositeur d’Anaïk Morel est très sympathique ; c’est vraiment Strauss lui-même qui se questionne sur la folie d’oser composer des opéras dans un monde si absurde. La réponse est OUI :  la beauté, l’intelligence, la finesse sont le remède à l’absurdité et la bêtise du monde. Aujourd’hui à Toulouse, le flambeau a été rallumé avec panache. Oui en une soirée la beauté peut ragaillardir tout un théâtre et le succès public a été retentissant. Les mines réjouies en quittant la salle du Capitole en disent long sur la nécessité de croire, et ce soir de l’avoir vue réalisée, en cette alchimie subtile  qui se nomme opéra. Génialement, unanimement appréciée, la production capitoline aborde le rivage de la perfection !

 STRAUSS ARIANE A NAXOS capitole critique opera classiquenews mars 2019

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COMPTE-RENDU, opéra. Toulouse, Capitole, le 1er Mars 2019. RICHARD STRAUSS (1864-1949) : ARIANE à NAXOS, Opera  en un acte et un prologue, Livret  de Hugo von Hofmannsthal, Création  le 4 octobre 1916 au Hofoper de Vienne, Nouvelle production du Théâtre du Capitole/Opéra Orchestre  national  de  Montpellier – Occitanie.  Michel Fau,  mise en scène ; David Belugou,  décors et costumes ; Joël Fabing,  lumières ; Pascale Fau ,  maquillages.  Avec : Catherine Hunold,  Primadonna / Ariane ; Issachah Savage,  Ténor / Bacchus ; Anaïk Morel,  Le Compositeur ; Elisabeth Sutphen,  Zerbinetta ; Philippe-Nicolas Martin , Arlequin ; Pierre-Emmanuel Roubet,  Scaramouche; Yuri Kissin,  Truffaldino ; Antonio Figueroa,  Brighella ; Caroline Jestaedt,  Naïade ; Sarah Laulan,  Dryade ; Carolina Ullrich,  Echo; Florian Carove,  Le Majordome ; Werner Van Mechelen,  Le Maître de musique ; Manuel Nuñez Camelino,  Le Maître à danser; Alexandre Dalezan, Le Perruquier ; Laurent Labarbe,  Un Laquais ; Alfredo Poesina,  L’Officier ; Orchestre national du Capitole ; Evan Rogister :   direction musicale. / Photos: © Cosimo Mirco Magliocca / Capitole de Toulouse 2019

COMPTE-RENDU CRITIQUE, comédie musicale. MARSEILLE, le 23 janv 2019. NEVROTIK HÔTEL. Michel Fau

COMPTE-RENDU CRITIQUE, comédie musicale. MARSEILLE, le 23 janv 2019. NEVROTIK HÔTEL. Michel Fau / Antoine Kahan … Chambre, oui, d’hôtel et rose comme un bonbon ou un smashmallow qui, s’il ne dégouline pas des murs, c’est qu’ils ont la rigidité du carton-pâte rigidement découpé et peint tels les décors de Picasso pour les Ballets russes ou de Cocteau sous l’Occupation. Pompeuse entrée de rideaux de vrai ou faux théâtre, de guingois, mur de traviole pour un lit et appliques murales en simili style Louis XV stylisé, fétiche épate-bourgeois, ou plutôt Louis Caisse Lévitan pour la sous-catégorie populaire d’un peuple qui, pour avoir guillotiné un roi, ne s’en remit jamais, béatement admiratif et nostalgique des fastes de la royauté. Le tout abondamment, hyperboliquement fleurdelysé au pochoir pour que nul n’en ignore. Un angelot baroque doré sur la table de nuit et, de l’autre côté, un téléphone rose hollywoodien. Deux chaises aux pieds de biche de même faux style viennent compléter la chambre.

 

 

 

LA VIE EN ROSE (BONBON)
Névrotik Hôtel

 

 

 

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Fait irruption, éruptive, une dindonnante dondon, plantureuse plante plus à craquer qu’à croquer dans sa robe végétarienne, Marylinisée comme on dirait caramélisée, blond plus filasse que mousseux, escarpins dorés, embagouzée et emperlouzée : tous les voyants attributs multipliés de la vieille star trop tard durée, de la diva déchue de sa divinité, aussi branlante malgré son armature apparente que ces lignes déclinantes du décor. Gestes et prolifiques formes impériales et voix impérieuse, restes d’une majesté et autorité perdues, capricieuses et tyranniques exigences exercées désormais sur les sans grade, l’invisible standardiste de la réception ou le groom grimé, mince moustachu, cintré dans son uniforme rose de petit soldat de plomb, dont elle va faire, à son corps défendant, ou défendu, sinon un souffre-douleur, un mercenaire acteur de jeux de rôle de ses fantasmes apparemment jusque-là inassouvis, peut-être, faute encore d’atouts, comme un va-tout de la dernière chance,vaisseaux brûlés d’un dernier voyage sans retour.

Gestes et générosité théâtralement larges, elle offre pourboires et contrat comme elle jouerait les restes de sa fortune à la roulette, sûrement russe dans on ne sait quel désespoir qui perce sous les discours emphatiques, déclamatoires, d’abord sur la laïcité, contre le communautarisme, avec une revendication zinzin de zen bouddhique à la mode et, plus tard, une belle tirade sur le préavis avant licenciement ou démission. Pleine d’effets, la voix fait défiler des registres, de tête, de poitrine, dans une rhétorique stylisée du mélange des genres sexuels, mais sans caricature, adhérant au personnage et non visant une personne.

Puis Lady Margaret, puisqu’il faut l’appeler par son nom, Lady Margarine pour le groom, son « boy » facétieux, se lance dans une chanson sur la mer visible de la fenêtre de cet hôtel normand à la Proust, loin de celle de Trénet mais qu’on ne peut manquer d’avoir pour horizon mémoriel. Le texte est intéressant par ses trouvailles mais difficile à suivre dans ses jeux verbaux, et à mémoriser par une musique qui, en revendiquant ce répertoire n’en a pas pour autant la simplicité musicale qui accroche et reste.Les deux personnages, tour à tour, seront solistes ou duettistes dans des airs dont les vers, difficiles à retenir, sont pleins de fantaisie, avec des rives, des dérives phoniques parfois oulipiennes et œdipiennes telles les déclinaisons de « mer » en « mère », allusion au rapport maternel, inconsciemment incestueux, entre les deux personnages, où le son vague, divague, extravague, ou bien la logique des rimes fatalement en —ex du Printemps au Sussex(clin d’œil sexuel grivois ?), ou encore le Syndrome de Stockholm.

C’est intelligent, subtil, peut-être trop pour être bien perçu, comme les clins d’œil ou allusions dont est semé le texte, Barrage contre le Pacifique de Duras ou son Amantasiatique, qui révèle soudain, après l’hystérie du tableau du Mont Blanc, la faille du personnage d’amour blessé par un amant indien mythifié dans l’Himalaya de sa perte. Ce qui explique peut-être le nom de Lady Marguerite, autre Marguerite Duras, dont le couple final avec le jeune Yann Andrés modèle implicitement celui sadomasochiste et presque incestueux avec le groom.

vie-en-rose-bobon-nevrotik-hotel-critique-opera-critique-spectacle-sur-classiquenewsLes deux acteurs sont remarquables, Michel Fau laissant entrevoir le vrai sous le faux, la fragilité désespérée sous le masque de la matrone autoritaire et, sous l’apparente fragile raideur du groom, Antoine Kahan s’avère un athlète tout muscle qui peut, appuyé sur deux avant-bras, jouer l’angelot cambré des rêves de la finalement touchante Lady Margaret, sans doute une grande âme trahie par la vie. Plus que chanter à proprement parler si en termes lyriques sérieux on parle, tous deux jouent à chanter, et bien, variant intentions, intonations et couleurs. À jardin, les trois musiciens, piano, violoncelle qui tapisse les airs, accordéon aux envolées parfois symphoniques, s’amusent parfois à meubler les scènes d’effets dramatiques dignes d’accompagnements de films muets expressionnistes. Les musiques des chansons, il faudrait les réécouter pour formuler un jugement plus fondé, toujours belles dira-t-on globalement, mais on n’a rien retenu pour accrocher, du premier coup, l’oreille. Par ailleurs, comme les divers rôles du jeu contraint, hégélien de la maîtresse et de l’esclave, avec son inévitablement renversement dialectique, on n’en perçoit pas la logique dramatique et la continuité, scènes décousues, juxtaposées, de même les chansons, enfilées comme des perles auxquelles, paradoxalement, manquerait le fil.

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LA VIE EN ROSE (BONBON)
Névrotik Hôtel
Comédie musicale de chambre
Marseille, la Criée, le 23 janvier 2019
Présenté du 23 au 26 janvier 2019

Avec Michel Fau, Antoine Kahan

Piano : Mathieu El Fassi.
Accordéon : Laurent Derache.
Violoncelle : Lionel Allemand

Mise en scène : Michel Fau

Trame et dialogues : Christian Siméon. Chansons : Michel Rivgauche, Julie Daroy, Pascal Bonafoux, Jean-François Deniau, Christian Siméon, Hélène Vacaresco, Claude Delecluse et Michelle Senlis Musiques Jean-Pierre Stora DécorEmmanuel Charles Costumes David Belugou Lumières Joël Fabing.Maquillages Pascale Fau. Perruque : Laure Talazac. Assistant à la mise en scène : Damien Lefèvre. Collaboration artistique :Sophie Tellier

Production ScenOgraph, Scène conventionnée théâtre et théâtre musical – Figeac, Saint-Céré – Festival de Figeac / Production déléguée C.I.C.T. – Théâtre des Bouffes du Nord

Photos : © Marcel Hartmann

 

 

 

DVD. Reynaldo Hahn : Ciboulette, 1925 (2 dvd Fra Musica)

Ciboulette-Fra-Musica-DVD_1_155x225CLIC D'OR macaron 200DVD. Reynaldo Hahn : Ciboulette, 1925. (Fuchs, Opéra Comique février 2013. 2 dvd FRA Musica). En 1925, au cÅ“ur des années folles, celles de l’entre deux guerre, Reynaldo Hahn (1874-1947) revivifie l’esprit enivré des opérettes de Johann Strauss et d’Offenbach : c’est une succession de tableaux populaires et collectifs d’où jaillissent de subtiles personnalités (Ciboulette, Antonin), qui évoque aussi en une fresque sociale et politique, le Paris des Halles et de l’Opéra : mixité des classes comme si elles étaient à bord du Titanic : emportées malgré leurs différences qui s’entrechoquent mais acculées à l’inéluctable, non pas fractionnées ni opposes mais fusionnées des officiers de hussards aux maraîchers des Halles, des courtisanes aux aristos… : un traumatisme vécu par tous sans distinction en 1914 et 1918, bientôt à venir en 1939… La nostalgie d’une ère bénie perdue, celle des premiers amours – ivresse de l’innocence bercée d’illusion amoureuse (le baryton soudainement grave et sombre et très tendre du contrôleur Duparquet), surtout cet état choqué, celui des lendemain de griseries et d’orgies conduisant à un réveil difficile : on pense constamment aux climats de La Chauve souris (même confusion des classes grâce au truchement des masques et du carnaval, même difficulté face au réel… avec cet épanchement éperdu, sincère vers l’amour). Tout l’opéra est construit sur la lente et progressive révélation du pur amour, le vrai, le plus authentique, celui qu’éprouve le jeune richard Antonin et la belle maraichère aux Halles, Ciboulette, si piquante et astucieuse du haut de ses 21 ans. La délicatesse et le raffinement du style de Hahn éclate au grand jour : une intelligence des contrastes, une sensibilité surtout qui en font un génie de la légèreté grave. Evidemment, les airs de Ciboulette qui exige un soprano agile, ne comportent malheureusement aucune coloratoure ni vocalises car le style verse toujours dans la chanson, la revue, et la comédie musicale, époque oblige.

Reynaldo_Hahn_NadarL’autre composante qui assure la réussite du spectacle reste l’incrustation de scènes purement théâtrales qui convoquent la présence de Bernadette Lafont (Madame Pingret, marchande de poissons et voyante extralucide…, Michel Fau et l’ex directeur des lieux, Jérôme Deschamps soi même ; ce sont aussi de multiples références dans le style parodique propre à l’opéra comique des scènes du grand opéra : quand le capitaine Roger retrouve son aimé Zenobie, courtisane parisienne, Hahn singe avec finesse les retrouvailles de Manon et Desgrieux composées par Massenet (son professeur).

Sincérité, raffinement : Ciboulette révélée

Laurens-Behr-Fuchs-SaragosseSous l’ivresse, l’enivrement, la délicatesse (ode au muguet du final du I) se cache un vrai sentiment de nostalgie et de gravité à mettre en relation avec l’époque de Hahn, avec sa propre vie ; avec ses oeuvres aussi car Ciboulette appartient au genre léger dans un catalogue plus fourni en Å“uvres sérieuses. Hahn est un grand tendre, jamais maniéré ni sirupeux, dont les scènes si les interprètes savent en préserver le format originel, plus chambriste et scintillant que déclaratif et spectaculaire, approchent souvent la grâce et l’enchantement. Créé au Théâtre des Variétés le 7 avril 1923, Ciboulette synthétise l’élégance et le raffinement que Hahn sait accorder au naturel et la sincérité. Dans la mise en scène de Michel Fau, la double écriture, entraînante et sombre à la fois, drôlatique et amère, entre théâtre et chant, se dévoile sans fard laissant toute sa place à ce qui plaît au directeur de l’Opéra-comique, ex Deschiens : ce goût pour le théâtre pur, délirant, incongru, savoureux où brillent souvent des dialogues parlés aux références actuelles (« Maline comme Marine, pardon Martine »… glisse Ciboulette dans son air de présentation dédié à la défense de son prénom). Ainsi, cerise sur le gâteau d’un ouvrage riche en surprise et acteurs invités : Michel Fau, lui-même, irremplaçable Comtesse de Castiglione, et celle de Jérôme Deschamps qui joue son propre rôle en directeur d’opéra.

Agile, brillante, d’une vrai tempérament scénique, d’une voix claire parlée ou chantée, de fait la soprano Julie Fuchs s’impose sans discussion, au point que l’on regrette que l’écriture de Hahn ne lui offre aucune vocalises et coloratoure plus développées : sa facilité chantante appelle constamment une ivresse lyrique qui n’est pas écrite mais présente pourtant par son jeu tout en finesse.

Même talent saillant pour son compagnon à la ville, Julien Behr qui chante Antonin, son futur mari. Même si le jeu est conçu avec trop de contrastes appuyés, plus de retenue aurait été savoureuse, le ténor frappe comme Ciboulette, par son angélisme gauche, sa tendresse séduisante. Mentor pour les deux oiselets à l’école de l’amour naissant, le contrôleur Duparquet gagne grâce au chant noble et sincère du baryton Jean-françois Lapointe, une vérité théâtrale surprenante. Le baryton se fait diseur, exprimant cette gravité sincère propre au Hahn des mélodies par exemple.

Jean-Francois-Lapointe-Julie-Fuchs-CibouletteMême engagée, Laurence Equilbey est certes vive, mais manque de cette profondeur et de cette exquise nostalgie indéfinissable qui fondent aussi l’esthétique de Hahn : les choeurs et l’orchestre chantent et jouent trop fort, mettant en péril ce format originel ; et malgré les qualités de l’Orchestre Symphonique de l’Opéra de Toulon, on peine à vraiment se délecter d’une partition constellée de raffinement mélodique et harmonique : il est temps de jouer Hahn sur un orchestre avec instruments d’époque (Les Siècles auraient été plus légitimes). La direction d’acteurs est soignée, le jeu manque parfois de vraie finesse (plongeant souvent dans la caricature), mais la distribution est amplement satisfaisante. Hahn touche par sa sincérité et sa tendresse, sa nostalgie et son raffinement naturel. La production mérite légitimement ce transfert en dvd : la réhabilitation de Hahn est en marche. En voici un premier jalon. Notre CLIC récompense la cohérence superlative du plateau vocal et la place accordée au délire théâtral, magistralement relevé.

Reynaldo Hahn : Ciboulette, 1925. (Fuchs, Opéra Comique février 2013. 2 dvd FRA Musica).

Illustrations : E. Carecchio