COMPTE-RENDU, critique opéra. MARSEILLE, le 22 février 2020. OFFENBACH : La Périchole. Membrey / Lepelletier

COMPTE-RENDU, critique opéra. MARSEILLE, le 22 février 2020. OFFENBACH : La Périchole. Membrey / Lepelletier. Dans un flamboiement de rouges Second Empire, un encadrement de cage de scène souligné de rampes lumineuses encadre un autre cadre pareillement illuminé qui enchâsse à son tour une petite scène avec rideaux, chapeautée en fronton d’une clinquante enseigne : « Cabaret ».

 

 

TOUT FEU TOUT FLAMME

 

offenbach-perichole-opera-critique-classiquenews-cabaret

 

 

Théâtre dans le théâtre : travestissements. C’est la première réussite des décors et de la mise en scène d’Olivier Lepelletier, dans l’espace exigu du plateau de l’Odéon, cet agencement gigogne (en termes savants, cette « mise en abyme »), théâtre dans le théâtre pour la plaisante théâtralité globale de l’histoire et de ces personnages, deux pauvres petits comédiens de profession, ou de métier inavoué des courtisans, déguisés ou non, dans le théâtre politique et hypocrite de la cour, haute par les perruques des grands, basse par leurs œuvres, manœuvres et bassesse morale.
En fond de cette scène, le rideau s’ouvrira, découvrira dans le palais du libidineux Vice-roi du Pérou, symboliquement derrière son trône, un grand tableau d’érotisme à l’alibi mythologique du XVIIIesiècle libertin : sur un nébuleux décor de forêt sombre trouée d’un ciel bleu, l’éclat nacré du nu de la nymphe Callisto défaillant entre les bras de Diane (identifiée par le croissant de lune de son diadème) indiquant, d’un doigt érigé, un phallique objet rouge prêt à pénétrer le mol envol rose satiné du triangle d’un voile vaginal, bientôt plus virginal,sur lequel folâtrent deux amours témoins de la scène saphique alors que Cupidon, à bonne place sexuelle, semble titiller de sa flèche la déesse, en fait le dieu comédien, Jupiter, métamorphosé en Diane pour séduire sa suivante qui en est amoureuse. Malgré le fauteuil qui en offusque un pan et les mouvements des personnages qui l’occultent, je l’identifie comme un tableau de 1759 de Boucher, La Nymphe Callisto, séduite par Jupiter sous les traits de Diane (visible dans la photo ci dessus).

Déguisements
Tout, d’une mise en scène, n’est pas forcément ni obligatoirement perceptible de la salle ni du spectateur moyen, mais ses références culturelles, sensibles ou non, font sens interne, l’enrichissent globalement et j’apprécie ce choix subtil et plaisant, exact historiquement et cohérent dans cette histoire où abondent les travestissements pour assouvir la luxure luxueuse du Vice-roi, qui apparaît d’abord déguisé. Les seuls à n’être jamais masqués ni travestis sont les deux héros comédiens, même s’ils semblent déguisés en costumes de cour qu’on leur imposera avec le mariage imposé, mais ils les portent avec une telle élégance naturelle de vraie noblesse populaire que ce sont les nobles qui semblent travestis : ce sont eux la populace moutonnante d’étonnantes perruques montées comme des pièces de pâtisserie, barbes à papa aussi bouffies que leurs prétentions et leurs noms et titres à rallonge : une temporellement proche mais géographiquement lointaine guillotine française tranchera dans le vif du col de cette aristocratie trop montée du collet avec ces rouges sanglants prémonitoires. Bien que gesticulant, complices complaisants des caprices et déguisements inutiles du Vice-roi et des serviles dignitaires, ils sont momifiés dans leur morgue et drapés dans leur fausse dignité alors que les deux pauvres hères de héros saltimbanques drapent leur même pas hautaine misère chantante et le métissage racial (« Il grandira car il est Espagnol… ») dans le glorieux et déjà trop grand drapeau espagnol d’un empire bientôt aussi réduit comme peau de chagrin dans la proche décolonisation, intermittents du spectacles d’hier réduits à faire la quête tout en chantant la conquête (« Le conquérant dit à la jeune Indienne… »).
Pour l’heure, à la grisante et rassasiante fête (pour les uns quand les héros meurent de faim) on admire la beauté des robes des dames, les soies, satins, taffetas, velours qui mettent en valeur contrastante les déguisements burlesques du couple de grands ministres, Don Pedro de Hinoyosa en blanc boulanger (Éric Vigneau) et le Comte de Panatellas (Jacques Lemaire) en vieille gitane, sinon beaux lurons, bons larrons en foire avec leurs plans foireux, mettant toute leur rouerie à faire la roue devant le maître, bêtes de scène duettistes, l’un tonnant, l’autre chuchotant, mais en parfait unisson comique. La palme du déguisement dissonant du rouge ambiant, c’est celui, en bonne sœur à cornette, cornes de diable, du vicelard Vice-roi lui-même, errant dans Lima, dans un incognito transparent, pour épier son peuple et vérifier sa popularité mais, hors détracteurs, parmi un choix d’adulateurs à cet effet payés : digne d’un candidat politique dans un béat bain de foule, mais à l’inverse du flot du fleuve où l’on ne se baigne qu’une fois, il s’y baigne, imbibe et imprègne, sous le masque qui le camoufle pour s’éviter le camouflet, campé, grandiose et grotesque, par un Olivier Grand, impérial en voix et truculence tonitruante. Autres plaisants déguisements, le couple de notables notaires cardinaux campés avec toute la drôlerie qu’on leur connaît par Michel Delfaud, plus tard inénarrable vieux prisonnier digne de l’Abbé Faria s’évadant du Château d’If, l’espoir chevillé au corps, et Antoine Bonelli par ailleurs Grand Chambellan chamboulé par la favorite.
Un beau brin de trio de cousines, à la cuisine et au bar du cabaret, plus tard dames d’atours de la cour, l’accorte et onctueuse Kathia Blas, la succulente Marie Pons et l’avenante Lorrie Garcia excellente et souriante trilogie, image diffractée en trois du charme et de l’intelligence féminines que résume et condense l’héroïne singulière dans cette Histoire toujours faite par les hommes où la femme est réduite aux histoires, à l’historiette : mais où elle règne finalement.
Tout feu, tout flamme, tout femme aussi, toutes voiles dehors, danses toujours à propos, habilement agencée sans gêner ni ralentir l’action, bien dans le temps musical et scénique, dans cet espace étroit mais jamais encombré, danseuses devenant une garde de rêve, fusil à l’épaule, irrésistibles et martiales mousquetaires en jupette et jolies gambettes aux pas, ni de l’oie ni de l’oiselle, bien réglés par Esméralda Albert. Un remarquable Valentin le Désossé viendra se joindre à elles dans un ébouriffant finale de french cancan péruvien, peut-être retour aux origines hispaniques de la danse, le chahut-cancan inspiré de la cachucha andalouse et dansé dès 1836 par la fameuse danseuse autrichienne Fanny Essler. Les chœurs, bien mouvants aussi, sont aux premières loges et leur plaisir à chanter, contagieux, gagne la salle. Le chef, toujours sacrifié, invisible sur scène aux saluts, qui sont toujours des interminables bis, bis, bis d’un air étourdissant de verve qui le tiennent dans sa fosse, est le bien vif, vivant, vibrant Bruno Membrey que l’on salue.

 

 

offenbach-perichole-samy-camps-critique-opera-classiquenews

 

Âges et rôles
Sans invoquer de théories contradictoires sur l’art et le paradoxe du comédien, qui ne peut l’être que s’il joue ce qu’il n’estpas, ou ne joue bien que ce qu’il est(où est le jeu, alors ?), notre point de vue égoïste et jouisseur de spectateur, doublé du devoir de critique, trouve du bonheur à constater une adéquation physique entre un personnage et l’acteur et chanteur qui l’incarne. Certes, l’opéra, et même l’opérette sont des genres où l’on accepte forcément la convention à son degré extrême de conventionalité : opposé au naturel, tout art est artifice et même dans le supposé retour à la nature du vérisme, le vrai n’y est guère vraisemblable ne serait-ce que par le fait que ses héros expriment leurs douleurs en chantant. Bien sûr, on a connu une époque sans les exigences terribles des gros plans du cinéma ou de la télé qui les retransmettent, où le physique et l’âge des chanteurs ne correspondaient guère à ceux des héros lyriques qu’ils étaient supposés représenter, d’autant qu’une voix doit mûrir avec le temps tandis que les personnages demeurent en leur éternel printemps : on n’a jamais vu une Cio-Cios San de quinze ans incarner Madame Butterfly. Mais c’était alors la voix seule, et la technique du chanteur, qui exprimait la jeunesse du personnage incarné : ainsi, je tiens que Montserrat Caballé, du moins dans le disque, a sans doute été l’une des chanteuses ayant incarné le mieux la jeunesse, l’ingénuité perverse de Salomé demandant doucement et cruellement, puis obstinément et rageusement, la tête de Jokanaan, Jean le Baptiste. Hortense Schneider n’était plus dans la fleur de l’âge lorsqu’elle donna vie à la Périchole, œuvre tardive des auteurs génialement blagueurs. C’est donc un bonheur bien grand de la vue et de l’oreille que de trouver ici un couple de chanteurs crédibles en physique, voix proportionnée et jeu, pour ces deux rôles.
On connaît Samy Camps, habitué de l’Odéon, récemment encore un Orphée mémorable : au physique et claire voix de jeune premier, il joint un air fragile d’adolescent où perce encore l’enfance boudeuse parfois et, sous ses noirs sourcils froncés, on ne sait quelle mélancolie de victime d’une vie injuste. Dans le couple, c’est la Périchole qui semble l’homme fort de la tradition machiste, elle protège ce « nigaud ». Mais sous l’apparente faiblesse du jeune ingénu,c’est la dignité morale qu’il est le seul à exprimer parmi tous ces corrompus en dédaignant les bénéfices que pouvait lui procurer le statut très, envié par les courtisans, de mari complaisant, non « récalcitrant », consentant à son infortune conjugale pour assurer sa fortune matérielle et sociale. Sa pureté contraste avec la duplicité perverse du chœur des courtisans entonnant le quatrain parodiant le second acte deLa Favoritede Donizetti :

« Quel marché de bassesse !
C’est trop fort, sur ma foi,
D’épouser la maîtresse,
La maîtresse du roi ! »
C’est un vrai sens de l‘honneur qu’il exprime dans son air : « On me proposait d’être infâme » et, au-delà des allusions grivoises du couplet,
« Ma femme, avec tout ça, ma femme,
Qu’est-ce qu’elle peut fair’ pendant c’temps-là ? »,
c’est une vraie détresse amoureuse qu’exprime ce chanteur comédien sensible.

Avec son cotillon à volants sur sa cotte ou jupe rouge de danseuse Héloïse Mas est une Périchole de rêve : grave velouté sous un aigu facile, agile, gracile, dansante, yeux grands et vifs d’écureuil, c‘est une poupée qui n’est pas une marionnette. C’est le personnage essentiel et tout repose sur ses jolies épaules qui portent avec élégance le spectacle. Son intelligence l’élève au-dessus de la bêtise des hommes (« Mon Dieu, que les hommes sont bêtes ! »), du Vice-roi vaincu par sa subtilité et de son amant Piquillo qu’elle adore sans se leurrer sur son manque de qualités qu’elle lui énoncera avec une cruelle indulgence amoureuse mais protectrice :
« Tu n’es pas beau, tu n’es pas riche,
Tu manques tout à fait d’esprit ;
Tes gestes sont ceux d’un godiche,
D’un saltimbanque dont on rit.
Et pourtant… »

Elle saura hoqueter sa griserie pour le côté badin de l’histoire mais sa lettre de rupture, reprise de celle de Manon Lescaut à des Grieux, elle l’aura détaillée avec le lucide cynisme fatal de sa conscience de classe et la pauvreté qui condamne l’amour sans pain, abandonné comme un dessert de luxe pour les repus repas des possédants de la terre. Le joli couple n’aura eu la capiteuse coupe aux lèvres des vins espagnols prestigieux de la vie, n’aura goûté au luxe qu’à l’occasion d’une manipulation, d’une farce forcée par le caprice luxurieux des privilégiés.
Créée en 1868 à l’apogée de la folle fête impériale qui va sombrer en 1870, sous ses dehors folâtres et drolatiques, remaniée en 1874 sous la IIIeRépublique et après la Commune, La Périchole n’est pas une opérette ni un simple opéra-bouffe mais, par le nombre de numéros musicaux, un véritable opéra-comique(au vrai sens théâtral du mot), de demi-caractère par le soin attaché aux deux héros principaux.
On me permettra de rappeler des éléments historiques que j’ai évoqués dans d’autres productions de l’œuvre, qui en éclairent les contours.

 
 

Une turbulente et troublante artiste
DE LA « PERRI CHOLI » PÉRUVIENNE À LA PÉRICHOLE
________________________________________________________________________________________________

 
 

Il était une fois, dans le fastueux Pérou espagnol de la seconde moitié du XVIIIesiècle, une jolie et piquante comédienne, danseuse et chanteuse, comme l’exigeait le genre sûrement de latonadillahispanique, souvent centré sur une femme. Elle sait lire, écrire privilège pour une femme de son temps. À Lima, Micaela Villegas y Hurtado de Mendoza (1748-1819) est déjà célèbre lorsque débarque le nouveau Vice-roi d’origine catalane, Don Manuel Amat y Junient. Antérieurement gouverneur du Chili, grand administrateur, réformateur et bâtisseur, il lance des missions d’explorations vers les îles du Pacifique. Il a cinquante-sept ans, elle, dix-huit. Il en tombe amoureux, en fait sa maîtresse, sa favorite, l’installe au palais, au grand dam de la noblesse espagnole et créole qui n’a pas, sur ce chapitre, la largeur de vues de l’aristocratie française habituée aux incartades officielles, pratiquement institutionnelles, de ses monarques.
Mieux, ou pire que cela, il fait de sa belle métisse le centre mondain de Lima, la laisse inspirer des constructions nouvelles dont une magnifique fontaine, reflétant la lune qu’elle lui a demandé de mettre à ses pieds et, scandale, va jusqu’à lui offrir un carrosse somptueux, prestigieux privilège exclusif de la noblesse, dans lequel elle se pavane dans la capitale, pour le grand bonheur du peuple de voir l’une des siennes ainsi intronisée, et le dépit et mépris des nobles qui honnissent l’intruse tout en étant forcés de la saluer bien bas, et de l’applaudir très haut au théâtre qu’elle n’a pas abandonné. La gifle qu’administre, en pleine scène à l’un de ses partenaires l’impulsive vedette, lui vaudra une disgrâce de deux ans. Mais les amants socialement inégaux mais égalisés par l’amour et le désir qui renversent toujours les classes sociales, renouent une liaison finalement heureuse de près de quatorze ans, malgré des hauts et des bas de ménage passionné. Le fruit en sera un fils auquel le Vice-roi donne même son propre nom.

 

 

« Perricholi », ‘cho’ comme chocolat et non « cocolat »
Donc, Péri chole à prononcer comme « chochotte », comme devait bien dire Mérimée, savant hispanophile et ami intime de l’Impératrice espagnole Eugénie de Montijo, et non Péri cole, par une tradition linguistique erronée.
Micaela avait un nom : elle va gagner un surnom : « la Perricholi ». Dans l’intimité, le Vice-roi l’appelait tendrement « petit xol » (prononcé « petichol »), ‘petit bijou’ en catalan, ou, familièrement « pirri xol », ‘ma petite métisse’ ; il n’est pas exclu aussi que le Vice-roi, âgé comme un père, les jours de colère contre les frasques de la tumultueuse enfant, dans les alternances après tout conjugales du cœur, l’ai appelée « perra chola » en castillan, ‘chienne de métisse’, sonnant « perri choli » avec son accent catalan et le sifflement probable de sa bouché édentée. Toujours est-il que l’opinion publique s’empara plaisamment du terme affectueux ou injurieux selon que l’on fût admirateur ou détracteur de la belle devenue pour tous, en des sens opposés, « la Perricholi » de la légende.

 

 

Histoire et légende
Actrice et favorite, ce n’est pas la légende mais l’histoire qui conte aussi sa générosité. Un jour, narguant la noblesse dans son célèbre carrosse, elle aperçut un modeste curé portant à pied le Saint-Sacrement pour l’administrer à un mourant. Ému et honteuse, telle déjà une Tosca pieuse, elle descendit du luxueux véhicule, s’agenouilla, et en fit cadeau au prêtre pour qu’il pût exercer confortablement son pieux ministère.
C’est de ce geste célèbre que Prosper Mérimée, à Grenade en 1830 chez les Montijo, tira sa comédie en un acte Le Carrosse du Saint-Sacrement, publiée pour la première fois dans la Revue de Paris en 1829, ajoutée en 1830 à la seconde édition du supposé Théâtre de Clara Gazuldont il est l’auteur caché, jouée sans succès en 1850. Mais, hors du Pérou et de l’Espagne, la Perricholi, avait déjà inspiré La Périchole, vaudeville de Théulon et Deforges (1835) avant l’opéra-bouffe d’Offenbach et ses compères (1868). Puis, en 1893, vint la pièce en vers de Maurice Vaucaire, adaptateur de Puccini en français (au théâtre de l’Odéon de Paris), ensuite Le Carrosse du Saint-Sacrement, opéra en un acte, livret et musique d’Henri Büsser 1948) et, enfin, le célèbre film de Jean Renoir, Le Carrosse d’or (1953) avec Anna Magnani. Belle postérité pour notre belle, que l’on retrouve, naturellement chez le grand écrivain péruvien Ricardo Palma (1833-1919) qui recueille traditions, anecdotes et histoires du Pérou dans ses inépuisables Tradiciones peruanas.

 

 

 

________________________________________________________________________________________________

COMPTE-RENDU, critique opéra. MARSEILLE, le 23 février 2020. OFFENBACH : La Périchole. Membrey / Lepelletier

Marseille, théâtre de l’Odéon, La Périchole de Jacques Offenbach, le 22 février 2020.
Livret de d’Henri Mailhac et Ludovic Halévy, d’après Le Carrosse du Saint-Sacrement de Prosper Mérimée,

A l’affiche les 22 et 23 février 2020
NOUVELLE PRODUCTION

 

 

Direction musicale : Bruno MEMBREY
Mise en scène : Olivier LEPELLETIER
Chorégraphe :Esméralda ALBERT
La Périchole :Héloïse MAS
1ère Cousine / Guadalena :Kathia BLAS
2ème Cousine / Berginella :Lorrie GARCIA
3ème Cousine / Mastrilla :Marie PONS
Piquillo :Samy CAMPS
Vice-Roi :Olivier GRAND
Panatellas :Jacques LEMAIRE
Hinoyosa : Éric VIGNAU
Tarapote / Un Notaire : Antoine BONELLI
Le Vieux Prisonnier / Un Notaire : Michel DELFAUD

Chœur Phocéen
Orchestre de l’Odéon
Décors et costumes Opéra de Marseille

Photos © Christian Dresse

Colomba de Jean-Claude Petit et Benito Pelegrín

colomba tedorovitch opera marseilleFrance 3. Mardi 9 décembre 2014, 1h50. Jean-Claude Petit: Colomba. Livret de Benito Pelegrín, d’après Mérimée. D’un texte clair mais d’un récit touffu en prose, faire une épure tragique en vers, patine ancienne pour une musique résolument moderne : en accentuer ainsi la distance et la théâtralité. Élaguer descriptions pittoresques du récit romantique, fouillis de foule, portraits statiques de personnages freinant le discours, pour donner cours à la course des actes de personnes de chair, à la dynamique de l’action, aux événements qui courent à l’avènement : le dénouement sanglant tramé par Colomba della Rebbia pour contraindre son légaliste frère Ors’Anton, de retour en Corse, à la vendetta, à venger la mort de leur père assassiné par le clan Barricini selon elle, mais innocenté par une enquête menée par le Préfet qu’elle estime complice politique.

Cela se passe, après la fin de l’Empire, sous la Restauration de Louis XVIII. Pour simplifier et justifier la haine ancestrale entre le clan della Rebbia et le clan Barricini, aux motifs confus et complexes, j’ai utilisé le contexte historique, transformant les Barriccini en légitimistes monarchistes, passés au nouveau régime de la Restauration, et les della Rebbia, militaires napoléoniens, en bonapartistes vaincus mais convaincus. Pour corser la situation politique par quelques clins d’œil contemporains, dans l’affrontement public de l’acte II entre Colomba et Barricini, Maire de Pietranera, je mets en bouche de la femme l’allusion à une campagne électorale pour la mairie, sans doute disputée par les deux parties.

Personnages amplifiés ou inventés
De Colomba, la blonde petite sœur terrible d’Orso, je fais une sombre matriarche méditerranéenne terrifiante, soumise à la loi patriarcale du mâle, mais véritable chef de clan, presque de mafia, frayant avec des bandits. Je prête à Orso, au lieu de l’Italie, des études en France, il en revient après Waterloo, avec les idéaux des Lumières, déchiré entre vengeance et justice, entre deux cultures : immigré en deux patries. De Lydia, la petite Miss snob, timorée et pudique de Mérimée, je fais une Lady dans le maquis, digne fille insulaire de l’Irlande irrédente et sœur de cœur de la Corse Colomba. D’un personnage très limité, j’ai voulu faire une personne complexe : de la légèreté mondaine du début, elle évolue puis plonge dans le drame ; d’étrangère, comme par capillarité, je lui fais éprouver une sorte d’acclimatation corse par sympathie insulaire : son empathie envers Colomba est presque immédiate dès qu’elle l’entend improviser une ballata, et lorsqu’elle en reçoit en cadeau de bienvenue un poignard, une vendetta, dont elle voudra même user. Son imprégnation corse passionnelle justifie à la fin, dans mon livret, son mariage avec Orso, militaire désargenté, en demi-solde, hériter d’une famille ruinée, invraisemblable dans la nouvelle car elle est riche et habite le quartier le plus huppé de Londres. Je lui prête de la sympathie pour Napoléon par anti-conformisme.
J’ai inventé le personnage de la suivante de Lydia, Miss Victoria, pour permettre, en quelques répliques, de cerner la jeune fille. Quant à son père, le digne Colonel Nevil de la nouvelle, bien qu’ayant affronté Napoléon —qu’il respecte— à Waterloo, j’en ai fait un personnage fantasque, papa gâteau sinon gentiment gâteux, sa fantaisie éclairant, au début et à la fin, le drame.
Du Préfet neutre et convenu du récit de Mérimée, je fais un continental lucide, passionné mais découragé par cette Corse aux mœurs indomptables, aspirant à rentrer au pays. Il lui appartient d’exposer aux touristes britanniques (et au public), comme un coryphée, le nœud de l’action.
J’ai éliminé toutes les digressions sur les bandits d’honneur, qui sacrifient à l’exotisme et disperseraient l’attention, pour les résumer en un seul, Giocanto Castriconi, le picaresque et pittoresque « Curé » passé au maquis, nécessaire dramatiquement au témoignage théâtral monté par Colomba dans mon texte, au lieu du fouillis de « paperasse », des dates du bail du moulin et de ses complexes démonstrations dans la nouvelle, qui lui prennent une nuit pour les mettre en ordre afin de les exhiber pour confondre Barricini. Éliminant des personnages superfétatoires, je préfère nourrir le personnage de Savéria, la vieille servante, qui devient le témoin illettré et impuissant de la découverte du carnet accusateur de l’assassiné qui, de son sang, aurait eu le temps d’écrire le nom de l’assassin, clin d’œil tragique au fameux : « Omar m’a tuer ».

Protagonistes essentiels

Le chœur
C’est, comme dans la tragédie grecque, le témoin actif de l’action, divisé contradictoirement parfois en hommes et femmes, et naturellement en clans. Logiquement, il n’apparaît que dès l’arrivée en Corse. À certain moment, en coulisses, il sera l’expression de l’intériorité de Colomba ou d’Ors Anton.

Le vocero
En Corse, comme dans la Méditerranée profonde et antique, le deuil était un rituel mené par les femmes, avec, on le sait, des pleureuses. La Corse avait une tradition, toujours féminine, d’improvisation poétique sur le corps du mort. Si la mort était naturelle, c’était une déploration, un éloge funèbre du défunt. Les Corses appelaient un peu indifféremment cela une ballata ou un vocero. Personnellement, par intérêt théâtral et pour marquer une progression dramatique, j’ai fait un distinguo entre la première appellation et la seconde, réservant ballata, avec sa dénotation de ballade, pour le poème pour la mort naturelle, et préférant vocero pour la mort violente, le vocero étant alors le cri féminin d’appel à la vendetta de sang, devoir impérieux du chef du clan.
L’improvisatrice de la ballata ou du vocero était appelée vocifératrice. Colomba est ainsi une vocifératrice réputée, très sollicitée pour les veillées funèbres afin de faire l’éloge des morts. On la verra et entendra de la sorte, à sa première apparition, improviser d’abord une poétique ballata sur une colombe, proche du vocero par l’esprit et l’intention, mais au sens quelque peu voilé par la métaphore. Malgré la réticence de son frère qui redoute sans doute le débordement de la ballata consolatrice en vocero vengeur, elle l’improvise, la chante à leur première rencontre pour complaire au caprice de Miss Lydia, avide de pittoresque. Au cours d’une veillée funèbre d’un voisin, elle improvisera encore une apaisante ballata qui dérape en vocero meurtrier hystérique, quand survient le clan ennemi pour rendre ses respects au mort.

 

 

 

LE VOCERO, CHARPENTE DU DRAME

 

Le texte de Mérimée porte en épigraphe deux vers corses du Vocero du Niolo, prêtés par tradition à la Colomba historique. Leur adjoignant deux autres j’en ai fait la charpente dramatique de mon drame. En effet, avant le lever du rideau, dans le noir, venue d’on ne sait où, comme brutale et brève ouverture, ou justement comme l’épigraphe de l’opéra, par une voix féminine anonyme éclate une strophe de quatre vers, en corse, dans une langue incompréhensible pour la majorité du public, donc, comme un oracle obscur :

Povera,orfana, zitella
Senza cugini carnali!
Ma per far a to vendetta,
Sta siguri, vasta anche ella.

Puis la lumière se fait donc, au Prologue, sur le navire qui amène en Corse Miss Lydia, jeune miss snob et blasée, qui espère en Corse des sensations plus fortes que celles de la trop classique Italie, sa suivante, et le colonel Nevil de l’armée anglaise, ne rêvant que de pêche et de chasse. Pour l’heure, Orso est absent. L’atmosphère légère entre Lydia, sa suivante et son père, ambiance d’opérette, est soudain glacée par la voix d’un marin qui tombe, symboliquement, de la hune. On y réentend le vocero en corse, avec de légères variantes, puis en français, suivi d’une glose avec une allusion à un père assassiné et un devoir de vengeance non assumé :

Pauvre orpheline, seulette,
Sans aucun cousin germain ;
Mais pour faire ma vendette
Il suffira de ma main !

Malheur, malheur, honte et colère
Car le fils dégénère
S’il survit sans venger le sang versé du père.

Troisième occurrence dans le Prologue sur le navire, le vocero se fera encore entendre, perturbant le duo d’amour entre Lydia et Orso, qui ne se sent pas concerné. Lydia, alarmée, arrachée à sa nature primesautière, en aura sans doute demandé des éclaircissements au matelot descendu sur le pont qu’elle a suivi en coulisses, avec Miss Victoria : désormais, cela détermine aussi sa conduite, elle en connaît, comme nous, probablement le rapport avec Orso qui, lui, héros isolé, l’ignore toujours. Épure tragique : mon vocero, appel à la vendetta, le fatum, plane et pèse, depuis le début sur Orso, Œdipe aveugle et sourd.
Ainsi, donnée fondamentale, les ondes centrifuges de ce vocero, au texte que je fais de plus en plus long selon la progression de l’action, vont induire attitudes et conduites du cercle proche ou élargi d’amis, parentèle, clan, autour du héros qui en est le centre de gravité inconscient : dans un mouvement centripète inverse, il le cernera progressivement de son déterminisme fatal, jusqu’à ce qu’on le voie plus tard encerclé, toujours inconsciemment, le chantonnant lui-même sans s’en rendre immédiatement compte : le chant de mort, célèbre partout, s’est insinué en lui avant que Colomba lui apprenne qu’elle en est l’auteur. (Acte III, sc. 3)
Symbolique septième et ultime occurrence explicite, avec toute la charge fatale que l’on prête traditionnellement au chiffre sept, dans l’Épilogue à Pise, que je situe aussi symboliquement au Camposanto, le fameux cimetière gothique, après qu’Orso aura fini par tuer en légitime défense les deux fils Barricini, Colomba, qui a abandonné enfin ses habits de deuil pour accompagner avec le Colonel Nevil Lydia et Orso en voyage de noces, découvre l’avocat Barricini prostré. Elle le chantera pour la première fois, faisant du vocero anonyme du début une berceuse de mort personnifiée en le lui susurrant et le faisant murmurer, par contagion, au vieux père douloureux, qui en meurt. On aura alors entendu le thème du fatum pour la dernière fois, la fatale septième occurrence dissipée enfin par le chant d’amour de Lydia et Orso.
Le corse, incompréhensible d’abord comme les oracles obscurs, sera devenu la langue du fatum.
Le vocero vengeur aura donc atteint et pratiquement gagné tous les héros, même l’étrangère et apparemment frivole Lydia de façon insidieuse, séduite par Colomba, par sa ballade dont elle tente de transcrire et de chantonner la mélodie et je lui prête cette réflexion :

« Au fond, c’est tout un art de savoir se venger… »

Effectivement, on la verra prête à venger Orso qu’elle croit assassiné avec la vendetta, le poignard, cadeau empoisonné de haine, que lui avait offert Colomba :

LYDIA
Colomba, Orso, on l’a tué ?
Celui qui l’a tué, je veux l’assassiner !
J’ai sur moi la vendette !

COLOMBA (riant)
Mazette !
Signorina Nevil,
Quelle amorce !
Voilà que notre Miss se prend pour une Corse ! (IV, 3)

 

 

 

LA THÉÂTRALISATION MUSICALE DU VOCERO

 

colomba jean claude petit opera benito pelegrinAutant qu’une traduction, la musique est la sublimation des paroles : les mots visent en gros l’intellect mais les notes touchent le profond de l’affect et si le discours disserte, l’orchestre court, concerte, annonce, dénonce, voile, dévoile les personnages, rappelle ou anticipe l’action. L’ouverture, c’est le vocero a cappella, deux tierces mineures descendantes. Ce vocero initial est constitué, sur l’apostrophe de trois mots de trois syllabes au rythme ternaire (« Povera orfana, zitella »), de trois incises de deux tierces mineures descendantes, précédées de l’ornement d’une appoggiature, mi-do-do/ appogiature /fa-ré-ré (montée d’un demi-ton) sur « Povera, orfana. Musicalement, ce bref motif des mesures 1 et 2 de l’ouvrage est devenu le thème fatal de Colomba qui l’annonce, la préfigure, comme une menace avant même qu’elle n’ait paru sur scène. Cet intervalle de tierce est la cellule qui donne la structure musicale, la trame de tout l’ouvrage, sa couleur funèbre. Il se fait entendre à chaque acte, soit en claires citations directes chantées du vocero, développé de sept à quatorze mesures, soit imprégnant insidieusement, de façon subtile, la vocalité de presque tous les personnages, qu’ils en aient conscience ou non, sensible du tout début à la toute fin, puisque c’est le chant de mort ultime, asséné avec une douceur cruelle par Colomba et chantonné par Barricini père hébété, qui le tue au cimetière de Pise où se conclut le drame. L’orchestre fait planer cet appel à la vendetta, à la mort, à l’ouverture de l’acte II, à celle de l’acte III, comme l’obsession de l’intraitable Colomba remâchant sa haine, parfois dans un orchestre aux cordes violentes, en fiévreuses doubles croches pressées, puis dans la mélopée angoissante du solo au cor anglais, passant du do mineur au fa mineur.
Sans être atonale, on peut considérer que la musique de Jean-Claude Petit est sérielle, constituée par cette série de deux tierces mineures du vocero, cet intervalle de la fatalité imposée par Colomba, que l’on va trouver glosées, tissées, traitées dans toutes les possibilités de la musique : montantes, descendantes, en valeurs courtes, longues, en fugue orchestrale obsessionnelle, en canon instrumental : l’intensité de la musique est la théâtralisation extrême de ce vocero fatal.

(Note d’intention écrite par Benito Pelegrín, l’auteur du livret de Colomba)

 

 

 

France 3, mardi 9 décembre 2014, 1h50. COLOMBA, création à l’Opéra de Marseille.

A l’affiche, les 8 mars 2014, 11 mars 2014, 13 mars, 16 mars 2014 Opéra en un prologue, quatre actes et un épilogue
Musique de Jean-Claude Petit,
Livret de Benito Pelegrín d’après la nouvelle de Prosper Mérimée

CRÉATION MONDIALE
Commande de la Ville de Marseille

Orchestre et Chœur de l’Opéra de Marseille
Direction musicale : Claire Gibault
Mise en scène : Charles Roubaud
Décors : Emmanuelle Favre
Costumes : Katia Duflot
Vidéos : Julien Ribes
Lumières : Marc Delamézière
Distribution :
Colomba : Marie-Ange Todorovitch ; Lydia : Pauline Courtin ; Miss Victoria / Une Voix : Lucie Roche ; Savéria : Cécile Galois ;
Orso : Jean-Noël Briend ; le Colonel Nevil : Jean-Philippe Lafont ; le Préfet : Francis Dudziak ; Barricini Père : Jacques Lemaire ; Orlanduccio Barricini/ Un Matelot : Bruno Comparetti ; Vincentello Barricini : Mikhael Piccone ; Giocanto Castriconi : Cyril Rovery

Le reportage vidéo de Colomba (mars 2014. Livret de Benito Pelegrín) :

http://pluzz.francetv.fr/videos/colomba_naissance_d_un_opera_,113257117.html

Zingari de Leoncavallo (1912)

Ruggero_LeoncavalloMontpellier. Ruggero Leoncavallo : Zingari. Mardi 15 juillet 2014, 20h. Leoncavallo n’a pas composé que Pagliacci (Paillasse,1892), sommet du vérisme qui renouvelle le drame noir, passionné, sanglant, ou I Medici (écrit à Paris et créé sans succès en 1893). Montpellier exhume cet été, un autre ouvrage du compositeur napolitain : Zingari, créé à Londres en 1912, d’après le conte de Pouchkine. En deux actes, l’ouvrage évoque la relation tragique d’un noble russe (Tamar) avec une jeune tzigane Fleana : lorsque celle-ci le trompe, il tue celle qui l’a trahi et son amant (Radu), en incendiant la cabane qui les abrite…
Leoncavallo pourtant laborieux et déterminé, qui n’a jamais revécu le premier triomphe de Pagliacci, réalise cependant dans Zingari une même combinaison d’options efficaces : intermezzo poétique (à la fin du I : l’orchestre seul exprime le huit clos et les thèmes mêlés des trois protagonistes), airs violents et expressifs, climats russes et tziganes hautement tragiques. Mérimée connaissait la figure de Fleana, imaginée par Pouchkine : en traduisant le russe, l’auteur de Carmen y a certainement puisé les sources de son personnage rebelle, radical, libre…, sirène et sauvageonne, tout autant, sensuelle, provocante, lascive même.

Fleana, sœur ainée de Carmen…

Admirateur dès ses premières heures de Wagner – il reçut le choc de l’opéra en découvrant à 20 ans, Rienzi joué en 1876 à Bologne-, Leoncavallo n’est pas cet auteur gras et pataud, aux traits épais souvent vulgaires, tel que caricaturé par D’Annunzio et Puccini. Ce dernier en voulut-il particulièrement à son cadet de composer un an après lui, une Bohème en 1897 (qui peine toujours d’ailleurs, à convaincre sur les planches…) ?
Leoncavallo connut une vie difficile malgré sa volonté de s’inscrire dans le courant novateur de l’opéra italien. Il a comme Wagner écrit ses propres livrets, suivi en s’en écartant, les avancées de Mascagni ou de Puccini. Remonter aujourd’hui Zingari permet de parcourir l’évolution de sa manière depuis Pagliacci : à la fin de sa carrière, le Napolitain s’est-il effectivement renouvelé ? Réponse ce 15 juillet à Montpellier … à Montpellier et sur France Musique.

Ruggero Leoncavallo : Zingari. En direct sur France Musique, mardi 15 juillet 2014, 20h.

 

Programme de la soirée et distribution :

 

JULES MASSENET (1842-1912)

Scènes napolitaines, suite d’orchestre n°5: 
La Danse, 
La Procession, 
La Fête

 

ZINGAR de 
RUGGERO LEONCAVALLO (1857-1919)
Opéra en 1 acte et 2 tableaux (1912)
Livret de E. Cavacchioli et G. Emanuel d’après Pouchkine
Création : Londres, Hippodrome, 16 septembre 1912

avec
Leah Crocetto, soprano : Fleana
Stefano Secco, ténor : Radu
Fabio Capitanucci, baryton : Tamar
Sergey Artamonov, baryton-basse : Il vecchio

Orquestra Simfònica de Barcelona i Nacional de Catalunya (OBC)
Orfeón Donostiarra
Michele Mariotti,  direction

 

 

Marseille, Opéra. Colomba, création. Du 8 au 16 mars 2014

visu-colombaMarseille, Opéra. Colomba, création. Du 8 au 16 mars 2014. Nommé inspecteur des Monuments historiques en 1834 par Louis-Philippe, Prosper Mérimée réalise son inspection en 1839 afin de recenser les monuments en Corse ; après deux mois de séjour et de collecte, il rapporte surtout l’ébauche de sa nouvelle Colomba. Achevée à son retour à l’Hôtel Beauvau de Marseille, le texte définitif est publié en 1840. C’est l’histoire d’une vengeance, ou vendetta (vendette en français) : la belle Colomba della Rebbia veut venger l’honneur de son père, le colonnel  ayant servi pour l’Empereur, assassiné selon ses dires par Barrichini, le Maire de Piétranéra. Colomba ne cesse d’exhorter son frère Ors’Anton’, lieutenant des armées impériales revenu au pays de son enfance après Waterloo, à prendre les armes et réaliser sa vengeance.

Barricini contre Della Rebbia
Il y a évidemment derrière l’intrigue familiale, un fond historique brûlant : les della Rebbia ont versé leur sang pour l’idéal impérial napoléonien, aujourd’hui perdu, tandis que Barricini, nouveau triomphateur est légitimiste et royaliste. Deux mondes s’opposent, deux ambitions que réactive violemment la nature impétueuse de Colomba. Le librettiste Benito Pelegrin a sciemment développé l’opposition et la rivalité entre les deux familles, politiquement opposées.
Mérimée agrémente le récit sauvage d’une intrigue amoureuse née entre le doux Anton et une dilettante anglaise Lydia qui accompagne son père le colonnel Lord Nevil sur le bateau qu’il emprunte pour rejoindre la Corse. Ces deux là finiront d’ailleurs par se marier.
A l’époque où Mérimée publie Colomba (1840), les vestiges de l’ancien Empire sont vivaces et ses défenseurs, toujours aussi tenaces : les cendres de l’Empereur sont transférées en signe d’apaisement politique de Sainte-Hélène aux Invalides ; la France de la Restauration souhaite jouer la carte de la réconciliation de la nation.

Vengeance familiale : le vócero de Colomba…
Dans le livret de Benito Pelegrin, les événements politiques sont ainsi aiguisés, accentuant la rivalité haineuse des deux clans opposés : Barrichini contre Della Rebbia. Des élections proches exacerbent l’appétit des politiques : l’avocat maire royaliste en première ligne. A l’époque où Mérimée situe son roman, Napoléon n’est pas mort et son retour espéré rend exaltante l’idée d’une reconquête du pouvoir par les Della Rebbia.
Entre les deux familles, se dresse la figure officielle, elle aussi inféodée à la Monarchie, du Préfet lequel narre, explique, commente à la façon de la coryphée antique, les noeuds de l’action qui se nouent. Mais aussi se précisent les personnages hauts en couleurs du curé passé au maquis, Giocanto Castriconi ; de la vieille servante, Savéria qui découvre le carnet dans lequel, avec son sang, le colonnel Della Rebbia a écrit le nom de son assassin…

delacroix_jeune_femme_portraitPleureuse vocifératrice, sorte d’Elektra criant, hurlant le retour à la justice et voix corse des tragiques grecques sur le corps des héros sacrifiés, Colomba a cette ” grandeur féroce ” à la fois sublime, admirable et émouvante qui fait les grandes pleureuses. Son vócero tient de l’invocation troublante, pathétique et maléfique à la fois. Le livret noircit même les imprécations énoncées pendant le drame (textes avérés sur la vendetta corse), en s’inspirant aussi des tragédies hispaniques, où le sang versé appelle le sang, quitte à précipiter l’histoire des hommes dans une terrible accumulation de haines répétées, insurmontables, inextricables.  Colomba est une guerrière, une femme virile, matriarche, prête à prendre les armes pour expier la mort du père. C’est elle le chef du clan, puisque son frère Orso, lucide et complice, demeure plus tendre et doux : il est l’ombre calme de sa soeur. Or, Colomba appelle  la justice personnelle et immédiate contre la justice du corps social, plus lente et méprisable. Anton doit porter cependant cette exhortation à la punition ultime et le vócero de sa soeur plane sur lui comme l’épée de Damoclès (début de l’acte III). Au final, la malédiction véneneuse s’abat sur sa victime, Bariccini mourra… mais comme on l’attend pas, d’une façon fidèle à la source de Mérimée : plus allusivement semant le trouble de la malédiction.

En définitive, le nouvel opéra de Jean-Claude Petit met en lumière grâce au livret de Benito Pelegrin, la sublime figure de Colomba, ange vengeur à la voix tragique et à travers sa malédiction, sa relation avec son frère, le plus doux Anton, double complémentaire de la sœur vengeresse.  Création mondiale à Marseille à partir du 8 et jusqu’au 16 mars 2014.

Jean-Claude Petit
Colomba
création mondiale
Livret de notre collaborateur Benito Pelegrin
Opéra en un prologue, quatre actes et un épilogue
d’après la nouvelle de Prosper Mérimée (1840)
Commande de l’Opéra de Marseille

Marseille, Opéra. Du 8 au 16 mars 2014

Colomba : Marie-Ange TODOROVITCH
Lydia : Pauline COURTIN
Miss Victoria / Une Voix : Lucie ROCHE
Servante : Cécile GALOIS
Le Colonel Nevil : Jean-Philippe LAFONT
Le Préfet : Francis DUDZIAK
Orso : Jean-Noël BRIEND
Giocanto Castriconi : Cyril ROVERY
Orlanduccio Barricini / Un Matelot : Bruno COMPARETTI
Vincentello Barricini : Mikhael PICCONE
Barricini Père : Jacques LEMAIRE

Orchestre et Chœur de l’Opéra de Marseille
Direction musicale : Claire GIBAULT
Mise en scène : Charles ROUBAUD
Illustrations : portraits de Mérimée. Jeune femme au cimetière par Eugène Delacroix (DR)

 

Colomba diffusé sur culturebox, le 13 mars 2014 à 20h30 (en léger différé : l’opéra commence à Marseille à 20h)