Opéra, compte-rendu critique. Paris. Philharmonie 2, Salle des concerts, le 12 mai 2015. Nikolaï Rimski-Korsakov : La Fiancée du Tsar. Hasmik Torosian, Elchin Azizov, Agounda Koulaeva, Alexeï Tikhomirov, Alexeï Tatarintsev, Maxim Mikhaïlov, Marat Gali. Mikhaïl Jurowski, direction musicale

rimsky-korsakov-portrait-Il est parfois des critiques qui se voudraient courtes, tant la qualitĂ© de la soirĂ©e qu’elles doivent dĂ©peindre peut se rĂ©sumer en un seul mot : excellence. C’est le cas de cette rare FiancĂ©e du Tsar de Rimski-Korsakov, proposĂ©e par la Philharmonie de Paris, grâce au soutien de la Fondation Art Development et du DĂ©partement pour la Culture de Moscou. Initialement prĂ©vu dans la grande salle, la reprĂ©sentation s’est vue, faute de remplissage, dĂ©placĂ©e dans la Salle des concerts de la CitĂ© de la Musique, oĂą le gĂ©nĂ©reux effectif orchestral et choral apparait parfois Ă  l’Ă©troit, les solistes assurant leur prestation aux pieds des spectateurs.

 

 

Une FiancĂ©e d’exception

 

Un public finalement nombreux et qui n’aura pas mĂ©nagĂ© son enthousiasme pour saluer une performance absolument exceptionnelle. Neuvième opĂ©ra du compositeur russe, crĂ©Ă© en novembre 1899, La FiancĂ©e du Tsar occupe une place particulière dans l’oeuvre du musicien par son Ă©criture regardant ouvertement vers le passĂ©, laissant la primautĂ© aux voix, comme un dĂ©sir de renouer avec une forme d’opĂ©ra traditionnelle.

Ce drame nous conte la destinĂ©e malheureuse de Marfa, fiancĂ©e Ă  Ivan mais convoitĂ©e par l’opritchnik Grigori et haĂŻe par la maĂ®tresse de ce dernier, Lioubacha. Au cour de cette sombre histoire, deux philtres commandĂ©s par le couple infâme Ă  destination de Marfa, l’un d’amour pour lui, l’autre de mort pour elle. C’est finalement le second qui sera versĂ© dans le verre de noces de la jeune femme, la plongeant dans une folie que n’aurait pas reniĂ©e la Lucia de Donizetti. Une partition singulière, Ă  la beautĂ© hypnotique, qui ne faiblit jamais quatre actes durant.

Il fallait des chanteurs prodigieux pour rendre pleinement justice Ă  cette musique, c’est chose faite grâce aux membres du BolshoĂŻ et du Novaya Opera. Tous sont Ă  citer pour leur engagement sans faille et leur aisance dans cette oeuvre, qui paraĂ®t couler dans leurs veines. L’action prend ainsi vie sous nos yeux grâce Ă  une mise en espace ingĂ©nieuse et profondĂ©ment théâtrale, renforcĂ©e par des jeux de lumières d’une rare efficacitĂ©.

torosian-hasmik-soprano-marfa-fiancee-du-tsar-rimski-philharmonie-de-paris-mai-2015La jeune Hasmik Torosian prĂŞte au rĂ´le-titre son soprano radieux et cristallin, toujours un sourire dans le chant, et donne sa pleine mesure dans une très belle scène de folie, osant piani suspendus et abandon Ă©mouvant.  Face Ă  elle, le tĂ©nor AlexeĂŻ Tatarintsev accorde amoureusement son instrument plus corsĂ© Ă  celui de sa partenaire, faisant valoir un bel aigu et une superbe longueur de souffle. Les couvant de sa tendresse paternelle, AlexeĂŻ Tikhomirov fait sonner sa superbe voix de basse, Ă  l’Ă©mission un rien grossie cependant, dĂ©montrant un aigu ample autant qu’un grave abyssal dans son magnifique solo du dernier acte. On retrouve avec plaisir Maxim MikhaĂŻlov et son grain profond, tandis qu’Alexandra Dourseneva dĂ©montre un mĂ©tier indĂ©niable dans son rĂ´le de gouvernante et qu’Alexandra Kadourina impressionne en quelques phrases par son mezzo puissant.

Mention spéciale au Bomelius haïssable du ténor Marat Galli, au timbre très particulier, idéalement adapté à ce rôle de caractère, et au volume vocal impressionnant.

 

 

Comme bien souvent, le triomphe de la soirĂ©e revient aux mĂ©chants. Le Grigori du baryton Elchin Azizov ouvre le bal avec une longue scène, superbement chantĂ©e, Ă©mission percutante et diction mordante, couronnĂ©e par un aigu foudroyant. Le chanteur se donne tout entier dans ce personnage torturĂ© par le dĂ©sir, habitĂ© jusqu’au moindre regard, jusqu’Ă  une scène finale dĂ©chirante de remords ; un artiste Ă  suivre de près. Il forme un couple parfait avec la Lioubacha de la mezzo Agounda Koulaeva, la rĂ©vĂ©lation de la soirĂ©e. HabituĂ©e des rĂ´les comme Amneris et Eboli, la chanteuse ukrainienne captive dès son entrĂ©e en scène par un magnĂ©tisme et une noblesse qui promettent le meilleur. Dès ses premières notes, la magie opère : la voix sonne large et gĂ©nĂ©reuse, l’aigu ample et assurĂ©, le grave sonore et superbement poitrinĂ© ; pourtant, le chant sait se faire extrĂŞmement nuancĂ©, jusqu’Ă  des pianissimi impalpables qui peignent un portrait riche et complexe de la maĂ®tresse trahie et ivre de vengeance. On se souviendra longtemps de sa confrontation avec Bomelius ainsi que l’air qui en dĂ©coule, amer et plein d’une douleur Ă  peine contenue proprement bouleversante. Une incarnation justement rĂ©compensĂ©e par une grande ovation au rideau final. Et la dĂ©couverte d’une artiste majeure Ă  nos yeux, qui possède les qualitĂ©s des très grandes.

michail_jurowski-1On applaudit Ă©galement un Choeur de l’Orchestre de Paris parfaitement prĂ©parĂ© et admirable d’homogĂ©nĂ©itĂ©. Artisan de cette soirĂ©e Ă  marquer d’une pierre blanche et vĂ©ritable magicien de la baguette, MikhaĂŻl Jurowski galvanise un Orchestre National d’ĂŽle-de-France qui, dès l’ouverture et son legato de cordes au soyeux ensorcelant, sonne comme rarement : pupitres superbement Ă©quilibrĂ©s, couleur d’ensemble mordorĂ©e, brillante et profonde Ă  la fois, ainsi que de remarquables soli. Un vrai travail d’Ă©quipe, saluĂ© avec ferveur par une salle conquise. Et c’est avec regret qu’on clĂ´t un compte-rendu qu’on aurait voulu concis mais oĂą la gourmandise Ă  dĂ©tailler les mĂ©rites de cette FiancĂ©e d’exception aura Ă©tĂ© la plus forte.

 

 

Paris. Philharmonie 2, Salle des concerts, 12 mai 2015. NikolaĂŻ Rimski-Korsakov : La FiancĂ©e du Tsar. Livret du compositeur et d’Ilya Tioumenev, d’après Lev Mey. Avec Marfa Sobakina : Hasmik Torosian ; Grigori GriaznoĂŻ : Elchin Azizov ; Lioubacha : Agounda Koulaeva ; Vassili Stepanovitch Sobakine : AlexeĂŻ Tikhomirov ; Ivan SergueĂŻevitch Lykov : AlexeĂŻ Tatarintsev ;  Maliouta Skouratov : Maxim MikhaĂŻlov ; ElisseĂŻ Bomelius : Marat Galli ; Petrovna : Alexandra Dourseneva ; Douniacha : Alexandra Kadourina. Chour de l’Orchestre de Paris ; Chef de chour : Lionel Sow ; Orchestre National d’ĂŽle-de-France. Direction musicale : MikhaĂŻl Jurowski. Mise en espace : Maxim MikhaĂŻlov